Les rêves échoués

Carine Joaquim · Chapitre 3 sur 8

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Les rêves échoués

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Je me désintéresse de ces échanges. Ma vie se résume à ça, des adultes qui parlent de moi, qui cherchent des solutions pour moi, qui veulent me faire entendre raison, me pousser dans le rang, tu es avec les autres, comme les autres, vas-y marche, marche et avance, c’est bien, on ne te distingue presque plus au milieu de la foule, bravo ma lle, dissous-toi, dilue-toi, on est si ers de tes progrès, bientôt tu seras une marionnette creuse, ce sera parfait, maman est si contente.

Je croise les bras. Il est presque dix heures vingt, la récréation va commencer dans quelques instants. C’est ce qu’attendent tous les élèves du monde après des cours chiants à mourir. Je les vois d’ici dans les salles de classe, ils prennent leur agenda, notent les devoirs, déjà résonne le bruit des affaires que l’on range et des sacs que l’on traîne, et moi je suis là avec tous ces guignols qui veulent que je leur explique ce qui ne va pas chez moi, ce qui m’a pris de dire suce ma bite, est-ce que les lles ont des bites, d’abord ? Non, vraiment, Clarisse Destremont, on vous laisse encore une chance, mais après, ce sera le conseil de discipline, et on ne pourra plus rien pour vous. Blablabla.

– Oui, bien sûr, je vais faire des efforts, nis-je par lâcher pour abréger.

Maman sourit, la joue gon ée et les doigts à vif. Papa dépose un baiser bref sur mon front, s’en va sans échanger un mot avec la femme qu’il a larguée comme une merde des années plus tôt, et les adultes du collège parlent déjà d’un autre élève.

Bande d’enculés.

1. Enfant à haut potentiel

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Suce ma bite.

L’un de mes premiers souvenirs d’enfance.

Tout est ou, les scènes ne se succèdent pas forcément dans le bon ordre et il faut recourir à l’imagination pour tisser une trame permettant aux sons, aux impressions, aux odeurs de cet après-midi-là de tenir ensemble pour devenir quelque chose de cohérent. Mais l’essentiel est là.

Dans cette bite sucée dans un parc, un jour de printemps.

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Depuis le divorce, maman alterne entre dépression et nymphomanie. C’est simple : le soir, soit elle chiale et picole, soit elle s’habille en chaudasse pour aller rejoindre je ne sais quel type.

Comme tôt ou tard elle se fait inévitablement larguer, elle noie son désespoir à coups de vin blanc. Parfois, elle attaque sitôt rentrée du boulot, l’air de rien, feignant de décompresser d’une éreintante journée de travail et s’en le le premier verre d’une longue série en discutant avec moi sur un ton faussement décontracté. Il m’arrive de retrouver les bouteilles le matin, quand elle oublie de les mettre à la poubelle.

Et puis un jour vient où ça s’arrête, elle réduit sa consommation d’alcool, ressort les robes sexy, le maquillage, le fer à lisser et part, le cœur léger, le sourire aux lèvres, vers un bonheur de pacotille qui n’existe que dans ses petits rêves de femme abandonnée.

Elle est peu disponible pour signer les mots qui s’accumulent dans mon carnet de correspondance : qu’elle soit amoureuse et absente, ou présente, mais bourrée, c’est du pareil au même. Je n’explique pas aux profs, c’est gênant, de toute façon ils ont lâché l’affaire d’eux-mêmes, fatigués de mettre des heures de colle auxquelles je ne vais jamais.

Chez papa c’est différent. Il est toujours là, lui, ne sort pas, à croire qu’il se contente de branlettes solitaires. Pourtant, c’est un peu la cause du divorce, son appétit sexuel et son goût pour la diversité des expériences, alors je me doute bien que, s’il essayait de sauter la terre entière du temps où il était marié, ce n’est pas pour prôner l’abstinence maintenant qu’il est célibataire. Forcément, il s’organise pour faire ses trucs crades la semaine où je suis chez maman. Il doit en ramener, des salopes excitées, j’imagine trop la scène. Il les renverse sur le lit, les attrape par les cheveux en leur ordonnant « suce ma bite », avant de les larguer sans se préoccuper si elles se torchent la gueule ensuite, pour oublier qu’elles vieillissent seules et qu’aucun homme ne les trouve suf samment intéressantes, touchantes ou bandantes pour faire de leur solitude un souvenir.

Lorsque je suis là, il me prépare à manger ou commande des pizzas, des sushis, rapporte du McDo le soir quand il a la emme de cuisiner ou quand le frigo est vide. Il se pose devant la télé sans jamais lâcher son téléphone. Il lui arrive de boire de la bière, une au maximum, et c’est tout.

On se parle peu. Il ne me demande pas comment je vais, comment s’est passée ma journée, si j’ai des ennuis, des joies, du chagrin, rien à battre. Je lui apporte mon carnet en douce, il ne fait jamais d’histoires, signe les mots sans même les lire, c’est à peine s’il regarde où il griffonne. Il paraphe pour prouver qu’il est là, personne ne peut nier l’authenticité de la trace qu’il laisse sur mon carnet de correspondance, mais il reste à trouver un pont de la main au cerveau, du cerveau au cœur, de lui à moi.

Ce qui me console, c’est que chez lui ma chambre est géniale. J’ai rarement envie d’en sortir. L’ordinateur est au top, gros disque dur, connexion Internet qui ne plante jamais. Je peux embarquer ma part de pizza et bouffer devant l’écran, ça ne lui pose aucun problème, à papa. À moi non plus, d’ailleurs. Tu m’étonnes qu’on se dispute assez peu. Ce n’est pas comme maman qui, entre deux séances de sexe et deux bouteilles de pinard, se souvient qu’elle est chargée de mon éducation et entreprend de m’emmerder avec application pour des raisons toutes plus ridicules les unes que les autres. Sa dernière lubie en date, c’est m’obliger à faire le ménage, pour que je « participe à l’intendance de la maison ». C’est ça, ouais. J’y participe déjà, quand je balance ses bouteilles vides dans le conteneur de recyclage de verre situé au bas de l’immeuble, et elle n’a jamais jugé utile de me remercier pour ça.

Elle a mal pris que je lui suggère d’investir la pension alimentaire que papa lui verse dans les services d’une femme de ménage, parce qu’il est hors de question que je récure les chiottes. En plus, c’est elle qui les dégueulasse, la plupart du temps, à force de vomir dedans après ses cuites.

 

Ce soir, avec papa, nous faisons un vrai repas. Avec entrée, plat, dessert et tout. Ça fait tellement of ciel, presque guindé, que je m’attends à la grosse conversation prise de gueule, quasiment inévitable après la commission éducative de ce matin. Je suis raide tout au long du dîner. Papa ne parle pas beaucoup en général, mais quand il se lance dans une conversation sérieuse il ne plaisante pas, il voit les choses en grand, adopte le ton qu’il imagine convenir à un père responsable, dont l’autorité ef cace et bienveillante saura parfaitement maîtriser les dérapages de sa lle de treize ans.

Au dessert, toujours rien, et je commence machinalement à me ronger les ongles, jusqu’à ce que l’image des peaux ef lochées et des extrémités rougeâtres des doigts de ma mère me fasse cesser cette activité mutilatrice.

Mon père semble tout aussi mal à l’aise que moi. Je le xe avec un peu d’insistance, mes yeux verts rencontrent les siens, ils ont la même couleur, exactement, ce vert d’eau si clair qu’il paraît presque jaune quand le temps est maussade et que l’éclat du soleil n’en ravive pas la teinte. Nous nous regardons, et la communication devient possible. Mon père est là, et il a en n quelque chose à me dire.

– Clarisse, ma puce…

Il s’arrête. S’essuie le front.

– Ma puce… reprend-il après avoir dégluti, je dois te parler de quelque chose.

Sans blague ? Je n’aurais pas deviné.

– Oui ? dis-je.

– J’ai rencontré quelqu’un.

Le silence qui suit est si parfait que sa phrase, lancée à travers la pièce, semble rebondir plusieurs fois sur chaque mur avant de venir se mettre entre nous. Papa a baissé les yeux, nos iris semblables se sont perdus, et je sens un creux grossir à l’intérieur, repousser une immense boule vers le haut, là, elle est montée, le ventre est vide et la gorge est pleine, obstruée d’un paquet de morve et de déception.

Je retiens ma respiration.

Elle s’appelle Tatiana, elle est brésilienne et il l’a rencontrée par l’intermédiaire d’un ami à lui qui est adepte du forró, une danse brésilienne. Papa se met à me raconter l’origine de cette musique du pays des cocotiers, je n’en ai rien à foutre, moi, où est-ce qu’il veut en venir ? Je le coupe.

– Bon. Tu comptes vivre avec elle ?

– Euh… non, non… balbutie-t-il. Du moins pas tout de suite, concède-t-il nalement.

– Alors pourquoi tu me parles d’elle ? Tu ne pouvais pas juste continuer à la baiser, sans rien me dire ?

Et le voilà qui fait mine de se fâcher, d’élever la voix, une lle ça ne parle pas comme ça à son père, en n ! Qu’est-ce que c’est que ça, pas étonnant que j’aie des emmerdes au collège, et maintenant je fais tout pour que ça aille mal à la maison, que je le dans ma chambre immédiatement, nous reprendrons cette conversation plus tard.

 

Tatiana.

Je tape ce prénom sur Google sans trop savoir pourquoi. Des images de femmes s’af chent : une femme d’affaires vêtue d’une veste stricte et le cou orné d’un collier de perles, look de mémère et regard de salope ; une autre, blonde, moche, la raie sur le côté, pas du tout la tronche à sucer des bites ; puis la photo d’une pute en porte-jarretelles, super belle, la bouche entrouverte pour bien marquer le contraste avec la coincée d’avant…

Je ne sais pas ce que je cherche, à écrire juste un prénom comme ça, un prénom ça ne dit rien hormis la colère que j’essaie de déverser en dehors de moi.

Tatiana. Fait chier.

Est-ce qu’elle cherchera à jouer les mamans avec moi ? Ou la bonne copine ? Peut-être même qu’elle voudra être une sorte de grande sœur, pour un peu que mon abruti de père ait eu l’idée de se taper une nymphette de vingt-cinq ans en guise d’élixir de jeunesse, a n de mieux digérer le passage de la quarantaine.

Je consulte ensuite mon compte Instagram. La plupart des élèves du collège me suivent, je crois qu’ils m’aiment bien, tous ces demeurés. Je ne les calcule jamais pourtant. Mes stories restent vides la plupart du temps, et quand d’aventure je m’essaie à la communication en partageant une photo ou une vidéo tout le monde la like compulsivement, quoi que je mette. Véridique. Il y a trois semaines j’ai balancé la photo d’une feuille morte toute moche, même pas une belle feuille orange posée sur un brun tapis forestier, non, juste une feuille à moitié pourrie, aux contours cabossés, et malgré cela cent cinquante débiles sont venus cliquer sur le bouton j’aime. Je me suis marrée pendant une heure, et puis je suis allée raconter cette bizarrerie à Sergio.

Sergio a seize ans, il est au lycée et il a un scooter rouge dont il parle souvent. Il est entré dans ma vie il y a un mois à peine, mais j’ai l’impression de le connaître depuis longtemps déjà. Il m’a proposé plusieurs fois de le rejoindre à Paris pour que nous allions faire un tour tous les deux. J’ai dit oui, mais je ne vois pas bien quand je trouverai le temps de prendre le RER, faire l’aller-retour, tout en casant la balade en deux-roues, sans que personne s’en aperçoive. Que je sois chez mon père ou chez ma mère, c’est grillé. Ils ne font pas tellement gaffe à moi, mais quand même, ils sont capables de voir si je suis dans l’appartement ou pas.

Sergio ne manifeste pas d’impatience. En attendant, on passe des heures à discuter. De tout, de rien, de mon enfance, de nos centres d’intérêt, de nos lectures. C’est la première fois que je rencontre un garçon qui a lu autant de livres. Et la manière dont il en parle, p ou… Il pourrait en écrire, sans doute, tant ses phrases sont précises, tant elles imposent leur rythme aux battements de mon cœur… Je serais capable de parler toute la nuit avec Sergio. Toute la vie peut-être. Parfois je me dis ça. Toute la vie.

Mais cet état d’esprit ne dure pas longtemps. L’amour se résume à sucer une même bite pendant quelques mois, quelques années si on a de la chance, et puis un jour c’est terminé et il faut recommencer avec un autre, si on a le courage. Et quand on n’a plus la force d’aller à la rencontre d’un nouvel amour – d’une autre bite à sucer – , il y a l’alcool pour s’engourdir.

Pourtant, je souris à mon écran d’ordinateur en rêvant au scooter rouge de Sergio.

On s’est rencontrés par hasard, en suivant le hashtag #FuckLesProfs. J’ai commenté la vidéo d’un cours catastrophique lmé en douce par un élève, il a réagi, et nous avons rapidement poursuivi la conversation en privé.

On se raconte nos journées merdiques de cours, dans nos établissements merdiques, avec nos profs merdiques. Puis, d’échange en échange, nous avons tissé, sans jamais nous voir, ce lien qui me donne envie de partir n’importe où, pourvu que ce soit sur un scooter rouge.

Quand je déciderai de me casser pour de bon, c’est Sergio que je rejoindrai. C’est vers lui que je me tourne, de plus en plus, comme ce soir où je suis à la recherche de réconfort. J’en ai marre, Sergio. Mon père a rencontré une lle, une Tatiana, non je ne l’ai pas vue encore, mais c’est une Brésilienne, c’est forcément une pétasse si elle est brésilienne, non ? Du genre à promener son cul en string partout dans l’appartement dès qu’elle se sentira installée, je parie.

Et Sergio dit oui, c’est la merde, je comprends que tu sois mal mon bébé, si seulement j’étais près de toi, ma Clarisse à moi, viens me voir quand tu veux, je serai toujours là pour toi.

Ses paroles me consolent, et lorsque je m’endors je me mets à rêver d’une connasse en bikini qui débarque chez moi sur un scooter rouge au son d’une batucada endiablée.

La salope.

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Encore une fois, je suis en retard. La grille vient de se refermer sur les élèves, et, à la manière d’une brebis égarée, je cours pour rejoindre, moi aussi, le troupeau.

Je cavale comme si j’étais pressée. Je suis même essouf ée lorsque j’arrive devant le collège, et c’est tant mieux parce que je suis si occupée à inspirer que ça m’évite d’envoyer chier le CPE qui me gueule dessus, comme si cela lui faisait du bien de démarrer la journée par quelques cris puissants. Un peu comme des vocalises qui décrassent les cordes vocales.

Je le en cours, tout le monde est déjà installé en classe, évidemment, et je décide de prendre mon temps pour gravir les deux étages qui me séparent de la salle de maths. Je monte les escaliers à cloche-pied, en comptant consciencieusement les marches. À chaque demi-palier, je change de pied, je fatigue plus à gauche qu’à droite, si ça se trouve ça se voit que l’une de mes jambes est plus musclée que l’autre. Cette pensée m’inquiète quelques secondes, pas longtemps puisque me voici arrivée, et bientôt je serai assise en face de Basset, je n’aurai que ça à faire de mater sa gueule pendant une heure – ah non, quarante minutes nalement, indique ma montre –, et il faut reconnaître que cette perspective est bien plus emmerdante que l’éventuelle asymétrie de mes cuisses.

Devant la salle 215, j’ouvre la porte et j’entre. Comme d’habitude, c’est le bordel, les élèves tournent presque tous le dos à la prof qui fait comme si elle ne s’en rendait pas compte et parle dans le vide avec beaucoup de conviction. Je suis sûre qu’elle s’imagine avoir devant elle une assemblée d’adolescents studieux, une espèce de décor de réalité virtuelle construit par la seule force de son esprit. Elle est balèze, quand même.

Lorsque je déboule dans la classe, un grand silence s’installe d’un coup, cela me fait marrer parce que j’ai l’impression de détenir une sorte de pouvoir magique. J’essaie de me frayer un chemin jusqu’à la chaise. Discrètement, avec trente regards qui me suivent.

– Clarisse, d’où sortez-vous ?

Basset s’évertue à vouvoyer ses élèves. Cela met une distance entre elle et nous, mais pour ce qui est d’asseoir son autorité c’est raté.

– Euh… de chez moi, fais-je.

À question débile, réponse débile.

– Pourquoi êtes-vous en retard ? insiste-t-elle.

Elle commence à me gon er.

– Ben parce que je dormais, et que ça me saoulait de venir au collège, alors j’ai trouvé tout ce que j’ai pu pour me ralentir et voir ta gueule le moins longtemps possible.

Un murmure s’élève dans la salle, et quelques rires éclatent. Le visage de Basset s’empourpre, elle manque de s’étouffer, lutte pour avaler de l’air et, après l’inspiration salvatrice, elle se met à hurler en brandissant son doigt vers la sortie :

– Dehors ! De-hors ! Vite !

Il y a des gens qui ne savent pas s’énerver. Ils af chent pourtant toutes les caractéristiques de la fureur, la rougeur des joues, le phrasé saccadé, les veines du cou gon ées par la pression accrue du ux sanguin, mais il n’y a rien à faire, personne n’est dupe et personne n’a peur. Surtout pas moi, mais une fois dans le couloir je regrette tout de même l’évanouissement de mes belles promesses, la déception qui se lira dans les yeux des parents et mon incapacité à devenir normale. Ce n’est pas que la normalité me tente particulièrement, mais il faut reconnaître qu’elle offre au moins une certaine tranquillité d’esprit. Mme Salignes me le répète assez, je me crée mes propres ennuis, comme si je le faisais exprès. Mais pourquoi donc ? C’est ce qu’on veut savoir depuis toujours.

Parce que vous êtes moches, les gens. Vous êtes moches et vous puez le conformisme, la résignation insatisfaite que vous déguisez en réussite, histoire de légitimer votre échec en l’érigeant en exemple. Parce que tant que la perspective de devenir comme vous sera le seul avenir qu’on me propose je continuerai à le saboter avec beaucoup d’application.

En salle de permanence, je rumine, persuadée qu’après ce nouveau coup d’éclat on va me virer pour de bon, mais quand retentit la sonnerie on me laisse repartir normalement, aller en cours de français, puis en récréation. Je nis presque par oublier l’incident du matin lorsqu’un surveillant vient me chercher dans l’après-midi, direction le bureau de la principale. Et merde.

Je ne saurais dire combien de fois j’ai vécu la même scène. C’est comme une toupie qui tourne, encore et encore, et quand elle fait mine de ralentir on la fait virevolter d’une simple pichenette et ça recommence, les questions, les explications, les reproches, les menaces, la perspective d’une exclusion dé nitive qui ne vient jamais, mais qui, nalement, règlerait les choses une fois pour toutes. Je n’écoute plus, j’observe une photo accrochée au mur dans un gros cadre en bois un peu pompeux, c’est Salignes et un mec que je n’identi e pas, mais vu la manière dont elle le xe c’est un type important, elle a l’air tout impressionnée et reconnaissante tandis qu’il lui tend quelque chose, peut-être une récompense, car elle est ef cace la Salignes, regardez comme elle sermonne bien les élèves rebelles dans mon genre.

– Vous m’écoutez ? fait-elle en essayant d’établir un contact visuel.

Surprise qu’elle s’extraie de son laïus et m’arrache à mes propres divagations, je réponds sans même ré échir :

– Ben non, je ne vous écoute pas.

Je vois à la grimace qui lui tord la face que j’aurais mieux fait de me la fermer. Effectivement, elle se met à crier d’un coup, je crois que là, ça y est, c’est ni la bienveillance, elle a sacrément envie de m’en coller une sans pouvoir le faire, et plus elle crie, plus je me concentre sur sa photo encadrée, il est vraiment moche ce type, c’est qui ? Le maire ? Le préfet ? Le recteur ?

– Je pense que cette fois je vais convoquer le conseil de discipline, assène Salignes.

 

Il fallait bien que ça arrive. Je quitte le collège, les épaules plus basses qu’à l’accoutumée. Assise en retrait, j’attends que le ot d’élèves se disperse et s’éloigne. Je ne sais pas exactement pourquoi je ne rentre pas tout de suite. L’appréhension du coup de l passé aux parents sans doute, le discours à se farcir encore, tous les adultes de mon entourage les uns après les autres – faites la queue s’il vous plaît, c’est chacun son tour –, les jérémiades, les supplications, les réprimandes, Clarisse, vilaine lle, qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Sur le parking extérieur, je repère la voiture de Basset, une Fiat à la carrosserie défoncée qui montre qu’elle est aussi ef cace dans la conduite que dans l’enseignement, et je me dis que c’est peut-être le bon moment. J’ai tout ce qu’il faut sur moi. Depuis une semaine, je trimballe dans mon sac la petite bouteille remplie d’alcool à brûler et le briquet, sans pour autant aller au bout de mon idée. J’ai bien conscience que, si je franchis ce cap, il sera dif cile de revenir en arrière. Mais maintenant que Salignes a prévu de me virer dé nitivement, qu’est-ce que j’ai encore à perdre ?

Je revois le visage de Basset, je me remémore toutes les vacheries qu’elle m’a dites depuis le début de l’année, ses phrases humiliantes lancées comme des èches amères et je me lève. La Fiat a une peinture verte qui, en d’autres temps, a dû être métallisée, mais qui désormais, entre les bosses et les rayures, tire sacrément la gueule. À mon avis, ça fait longtemps qu’elle est bonne pour la casse, ce n’est pas comme si j’allais foutre le feu à une Ferrari rutilante. Cela dit ç’aurait été marrant, aussi.

Après avoir véri é que personne ne traîne dans le coin, je sors le briquet et le acon de mon sac. J’approche de la voiture pourrie avec le cœur qui bat si fort que je ne m’entends plus penser, ça cogne dans la tête, les oreilles, la poitrine, une voix intérieure me supplie d’en rester là, de rentrer à la maison, mais à cette idée j’imagine mon père me parler de sa pétasse brésilienne, ma mère avec son haleine alcoolisée et ses doigts rongés, et j’ouvre la bouteille, plus déterminée que jamais, avant de verser son contenu sur le capot et le pare-brise. Le liquide coule en grosses gouttes sur le sol, c’est le moment ou jamais. Bras tendu pour éloigner le briquet, je l’allume et…

Merde. Si je le lance comme dans les lms, la amme s’éteindra avant d’embraser la voiture. Si je m’avance trop, pour pouvoir aller moi-même mettre le feu, je risque de cramer moi aussi et ça, non merci, je vais éviter. Le temps que je ré échisse, il me semble apercevoir une silhouette sortir du bâtiment principal du collège. Impossible de savoir de qui il s’agit à cette distance, d’autant plus que la nuit est déjà tombée.

En quelques secondes, je tire de mon sac une vieille copie d’histoire, sur laquelle est évidemment posée une sale note, j’en arrache un bout, le tords pour en faire une sorte de mèche et j’approche le briquet. Le papier brûle une seconde à peine. Je recommence, insiste davantage, et cette fois ça brûle vraiment. Avant que la amme n’atteigne mes doigts, je lance le projectile en lui donnant assez d’élan pour parvenir jusqu’à la aque qui grossit sous le capot.

La silhouette se rapproche de la grille, et je crois bien que c’est Basset qui arrive. Mon misérable bout de copie tombe à côté, mais trop loin pour embraser le véhicule et je m’éloigne, vaincue par le sentiment d’avoir tout foiré, même mes conneries, quand soudain je sens la chaleur derrière moi, le crépitement des ammes et les cris qui ne tardent pas à résonner dans la rue. Je me retourne pour regarder la tôle noircir, et ce n’est que lorsque les vitres explosent et que la fumée sombre monte vers le ciel en s’épaississant que je m’enfuis en courant, en espérant ne pas avoir été repérée. Comme si cela avait encore une quelconque importance.

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Voilà, cette fois c’est fait. J’ai juste pris un sac à dos, quelques vêtements basiques, jeans, tee-shirts, un pull ou deux. Ma paire de baskets aux pieds, je suis partie à l’heure d’aller au collège. Ma mère buvait son café et, quand j’ai lancé un vague au revoir, elle a à peine levé la tête et a marmonné, sans me regarder, quelque chose qui ressemblait à une réponse. Comme d’habitude, quoi.

Un bus m’a emmenée jusqu’au RER, à l’intérieur duquel je n’étais pas très sûre de savoir me repérer, et je suis résolument montée dans le train qui me permettrait de rejoindre Sergio.

Il ne sera disponible que ce soir. En attendant, j’ai marché toute la matinée dans les rues de Paris avant de me poser une partie de l’après-midi sur les quais de Seine. Une pointe d’anxiété chée dans le cœur, j’ai observé le monde en mouvement, et, depuis le point xe de mon regard inquiet, tout m’a semblé si rapide et désordonné que le bourdonnement d’agitations individuelles m’a lé la nausée. À moins que ce ne soit le fait d’avoir zappé le déjeuner, je ne sais pas bien.

Les minutes ont dé lé avec paresse et les heures, longues et creuses, leur ont succédé. Le ciel est devenu lourd, à l’image de l’humeur maussade qui croissait en même temps que mon désœuvrement. Des touristes asiatiques ont agité le bras avec enthousiasme pour me saluer depuis le Bateau-Mouche où ils admiraient un Paris de carte postale. J’ai levé les yeux vers eux et, agressée par leurs faces fendues d’un large sourire, je me suis redressée. Debout, le nez au vent, bien droite devant l’objectif de leur coûteux appareil, je leur ai adressé un majestueux doigt d’honneur. Tenez les Japs ! Pour vos photos de vacances.

Maintenant que je suis là, devant une entrée secondaire du Forum des Halles, que la nuit tombe et que les passants accélèrent pour se soustraire à la pluie ne qui commence à traverser mes vêtements, je ne suis plus très sûre de moi.

Sergio m’a donné rendez-vous à dix-neuf heures. Cela fait plus d’une heure que j’aurais dû être chez moi. Ma mère rentre en n d’après-midi la plupart du temps, ce qui signi e que ça doit se passer en ce moment même. Je l’imagine ouvrir la porte, dire mon nom. Aller dans ma chambre. Se rendre compte qu’elle est vide et essayer de me téléphoner, avant de paniquer. J’attrape mon portable, scrute l’écran : il n’y a rien. Aucun appel en absence. C’est certainement comme ça que je vais me faire avoir, d’ailleurs. Quand elle préviendra les ics, qu’ils traceront mon téléphone pour suivre a posteriori tous mes déplacements, avant de venir me récupérer dans les bras de Sergio.

J’éteins le téléphone d’un appui prolongé sur le bouton et, par précaution, je retire la carte SIM pour m’assurer que, même neutralisé, l’appareil ne mouchardera pas.

– Clarisse ?

Une voix grave. Bien davantage que ce que j’avais imaginé dans mes rêves solitaires. Je me retrouve face à un type chauve, aux yeux hagards et un peu asymétriques, qui me xe avec la mine d’un débile égaré. Surtout, il est vachement moche. Et vieux. D’où il sort, celui-là ?

Il enchaîne en bafouillant tous les trois mots.

– Je viens… euh… de la part de Sergio… Il attend euh… là-bas euh… avec son scooter.

Aussitôt je me lève, prête à le suivre, mais je lui demande malgré tout pourquoi Sergio n’est pas venu lui-même. Et lui, c’est qui, d’abord ? Son père ? Son oncle ? Qu’est-ce qu’il fout là ? Ce n’était pas prévu.

Il fait nuit noire maintenant, l’obscurité s’est installée en même temps que le froid qui mord la peau nue de mes mains. Merde, mes gants. Je savais que j’avais oublié un truc.

– On va où exactement ? fais-je au type qui marche devant.

Sa respiration est saccadée et un peu sif ante. Je l’observe mieux. Son embonpoint l’empêche de galoper aussi vite qu’il le voudrait, mais il a l’air sacrément pressé et ne répond pas. J’insiste.

– Il est au parking, là-bas, grommelle-t-il en accélérant encore le pas, tout en jetant des coups d’œil furtifs à droite et à gauche.

– Vous êtes qui ?

– Son cousin.

Nous nous sommes éloignés du centre commercial, et les rues, très animées à quelques centaines de mètres, sont maintenant vides. La pluie s’est remise à tomber de plus belle et les rares passants baissent la tête sous leur parapluie, pressés de rentrer chez eux.

Je stoppe net, et le gros ne s’en rend pas compte tout de suite. Quand il s’en aperçoit, il revient en arrière et se penche légèrement vers moi. Il transpire. Des gouttelettes perlent au-dessus de sa lèvre supérieure. Il est dégoûtant. Tout cela me paraît anormal, et je songe un instant à téléphoner à mes parents. Je glisse une main dans ma poche pour me saisir de mon portable avant de me souvenir que l’appareil est éteint.

– Ça ne va pas ? Tu ne veux plus rencontrer Sergio ? Il était impatient pourtant… murmure-t-il d’une voix doucereuse.

J’ai un mouvement de recul, à peine perceptible, mais cela suf t pour que son regard perde subitement toute aménité. Il se rue sur moi et, de sa main droite, m’empoigne violemment. Mon cri de surprise n’est qu’un gémissement plaintif qui n’attire l’attention de personne. Dans un sursaut, il me pousse contre le mur et plaque son autre main sur ma bouche tout en accentuant la pression sur mon bras.

– Ta gueule, petite salope !

C’est un hurlement de colère proféré à voix basse au creux de mon oreille, dans lequel je perçois nettement la folie, la violence, la menace. Je me débats vainement et suffoque derrière sa main dont l’odeur aigre de sueur remonte dans mes narines.

– Tu vas descendre avec moi dans le parking. Tu vas la fermer, ordonne-t-il. Tu entends ? Tu la fermes.

Comme je ne réponds pas, il me coince avec un genou sur le bas-ventre tandis que la main qui a lâché mon bras vient se glisser sous mon pull. Les larmes se mettent à couler, de rage, de dégoût autant que de peur, et quand le gros porc pince mon téton mon sanglot de douleur lui arrache un sourire satisfait, presque épanoui.

– Tu aimes ça, hein ? Hein… ? Tu aimes, n’est-ce pas ?

Il jouit de ses propres paroles, savoure mon angoisse et recommence, pince plus fort et appuie sur mon visage pour étouffer mon cri, ce qui écrase davantage l’arrière de ma tête contre le mur. Son genou me meurtrit l’entrejambe, sa main pétrit mes seins, et il se met à gémir. C’est dégueulasse.

Ce qui me sauve, c’est la pulsion de se branler à laquelle il ne résiste pas. Il est bien obligé de lâcher ma bouche pour aller chercher sa misérable bite, et alors qu’il râle en s’astiquant je hurle de toutes mes forces. Il ne s’arrête pas pour autant, mais change de tactique pour me réduire au silence. Il attrape mes cheveux, les tire d’abord et me suspend presque par la mèche qu’il a enroulée autour de ses gros doigts avant de me contraindre à m’agenouiller dans la ruelle sombre.

Suce ma bite.

On en revient toujours à ça.

 

Je ne l’ai pas entendu approcher. J’ai juste senti le gros porc se décoller de moi. Il a trébuché soudainement et s’est retrouvé le cul sur le trottoir mouillé, l’air de ne pas comprendre ce qui venait de se passer. De sa braguette béante dépassait encore un monstrueux bout de sexe. Un haut-le-cœur m’a pliée en deux, je me suis tenu le ventre pour contenir les spasmes, certaine de vomir. Et puis ça s’est calmé.

« Dégage ! lui a-t-on hurlé. T’entends ! Dégage ! »

Il s’est relevé, le déchet qui m’a souillée, il s’est tenu sur ses jambes et a hésité quelques instants avant de détaler dans la nuit.

Je ne vois d’abord que ses chaussures, des baskets noires immenses. Comment peut-on avoir de si grands pieds ? Sa main s’est tendue vers moi, je l’ai prise et ce n’est qu’une fois debout que je le découvre vraiment. C’est un jeune homme brun, avec des joues pâles sur lesquelles repousse une barbe drue. Il xe sur moi des yeux gris.

– Sergio ? C’est toi ?

Il me regarde comme si je venais d’une autre planète.

– J’ai une gueule à m’appeler Sergio ?

Effectivement, il semble plus vieux que les seize ans annoncés par Sergio. Je lâche un soupir de déception. Le jeune homme s’approche de moi, puis il pose une main rassurante sur mon épaule.

– Ça va ? s’enquiert-il en allumant une cigarette.

Je lui réponds par une moue incertaine, il n’insiste pas, et nous restons ainsi quelques instants à nous xer à travers les volutes de fumée qu’il recrache.

– Bon, nit-il pas dire, rentre chez toi. Va chez les ics. Et fais gaffe à toi, ajoute-t-il en véri ant d’un regard circulaire que le pervers a bien décampé.

Il s’éloigne. Et soudain c’est comme si la rue déserte se rétrécissait et se refermait sur moi. Où vais-je aller ? Pourquoi Sergio n’est pas venu ? Et si le taré me chope un peu plus loin ?

Un élan de terreur me pousse en avant, je cours pour le rattraper et l’assaille de reproches tout en trottinant derrière lui. Il va vraiment m’abandonner là ? C’est une blague ou quoi ? Je lui crie dessus pour qu’il ralentisse.

– Qu’est-ce que tu veux de plus ? sif e-t-il en s’arrêtant brusquement. Je t’ai aidée. Maintenant, rentre chez tes parents. Lâche-moi.

Je reste là tandis que sa silhouette se confond avec l’obscurité à mesure qu’elle s’éloigne. Les battements de mon cœur accélèrent, cognent dans mes oreilles, ça frappe si fort que le vacarme oute ma vue, la brouille, l’embrume. Tous ces picotements qui remontent le long de ma colonne vertébrale font exploser ma tête en même temps qu’une bouffée de chaleur, vite transformée en nausée, me jette à terre.

Je suis seule à Paris, il fait froid, il fait nuit, je viens d’être agressée sexuellement par un taré, et Sergio n’est même pas là. Pour ne rien arranger, je suis en train de m’évanouir dans une rue déserte, et il est à parier que je serais morte avant qu’on me trouve. Putain de merde. Si j’avais su que ça allait se nir comme ça, je me serais jetée sous le RER ce matin, ça aurait fait gagner du temps.

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J’ignore combien de claques il m’a mises, je sais juste que, lorsque je reviens à moi, il est en train de me gi er avec application. Déjà, la sensation de feu se fait sentir sur ma joue. Je me redresse, retrouvant en un clin d’œil toute ma vivacité d’esprit.

– Non, mais t’es malade ! Pauvre taré !

Il a un mouvement de recul, esquisse un sourire en coin, presque un rictus et, encore penché sur moi, il dit avec dédain avant de se relever : « Ben voilà, je le savais que c’était du cinéma ! » Puis, sans prêter attention à ma mine courroucée, il enchaîne :

– Bon, tu préfères quoi ? J’appelle les ics ou les pompiers ?

– Ni l’un ni l’autre, lui dis-je en bondissant sur mes jambes, peut-être un peu trop brusquement, car soudain, je chancelle et crains de perdre de nouveau connaissance.

Il me rattrape de justesse.

– Oh là ! fait-il plus doucement. Ça n’a quand même pas l’air d’aller très fort. Où est-ce que tu habites ?

Je baisse la tête. Je me sens bête de ne pas trouver de réplique sarcastique et spirituelle et, devant la banalité de ma condition de fugueuse, je fonds en larmes. De grosses larmes, bien pathétiques, avec hoquets et soubresauts pour couronner le tout, qui me réduisent, de longues minutes durant, à l’état de créature productrice de morve.

Au moins, ça m’évite de donner davantage d’explications. Le type, là, il m’observe sans un geste de consolation, ce sale crevard, et il attend que l’humiliation achève de me liqué er pour me dire froidement :

– Bon, O.K., arrête ton cirque et viens avec moi. Mais juste ce soir. Demain matin, tu dégages.

Et moi, va savoir pourquoi, je le suis sans même protester.

Il habite au bout de la ligne 4, à Montrouge. Durant tout le trajet, il a marché devant, en véri ant à peine de temps à autre que je continue à le suivre comme un petit chien apeuré. Et moi, je suis restée à côté de lui dans le métro, guettant chacun de ses gestes, tressaillant au moindre de ses mouvements, au cas où l’idée lui viendrait de descendre subitement du wagon, sans prévenir, juste pour me semer. Mais il est demeuré près de moi, m’accordant tout de même un hochement de tête presque rassurant quand mon regard se faisait trop interrogateur. Au terminus, nous sommes sortis avec le ot de banlieusards que l’envie de rentrer chez eux faisait cheminer d’un pas rapide malgré la fatigue.

« C’est à cinq minutes à pied », a-t-il précisé. Puis, alors que nous étions presque arrivés, il s’est tourné vers moi et m’a demandé mon nom.

– Clarisse, ai-je répondu. Et toi ?

– Tony.

Et contre toute attente, au moment où il a prononcé son prénom, il a souri.

 

Durant le trajet, j’ai repensé à mille choses. À Sergio, qui n’est jamais venu. À ma mère, sans doute affolée depuis longtemps. J’ai essayé d’imaginer à quoi pouvait ressembler l’endroit où ce type désagréable m’emmenait, et j’avais la certitude que l’appartement serait sombre, crasseux, encombré de piles de linge sale entreposées aux quatre coins de la pièce.

En réalité, rien de tout ça. Le logement est propre, les murs et les plafonds sont blancs, aucune vaisselle ne s’entasse dans l’évier. L’inquiétude m’a saisie, car, s’il habite chez une mère maniaque, celle-ci ne manquera pas de se demander d’où je sors ni de signaler ma présence aux ics. Je n’ai vu personne, ni hier ni ce matin, je n’ai pas non plus posé de question, je me suis juste jetée sur le lit que Tony m’a montré et, contre toute attente, j’ai dormi d’une traite jusqu’au petit matin.

Je me décide en n à me lever. Je fais le tour de la chambre : un lit, une armoire, une commode. Des meubles au bois clair et des murs blancs. Rien d’autre. J’ouvre précautionneusement la porte, laquelle donne immédiatement l’alerte en faisant hurler des gonds mal huilés, et je sors de ma tanière.

L’appartement est de super cie moyenne. De la chambre, on tombe directement sur la pièce à vivre qui comprend le salon, la salle à manger et un coin cuisine. Plus loin, les toilettes et la salle de bains, où je suis passée hier soir avant de me coucher, et en n une autre pièce qui doit être la chambre de Tony. Je regarde ma montre : huit heures. L’heure à laquelle je pars habituellement pour me rendre au collège. Quel jour sommes-nous ? Mardi ? Dans trente minutes commencera le cours d’anglais, avec tous ces débiles qui restent assis dans leur posture passive et qui sont condamnés à mourir d’ennui maintenant que je ne suis plus là pour assurer l’animation.

Je m’efforce d’ignorer le pincement au cœur qui me coupe la respiration quelques instants lorsque je me représente ma mère, attablée dans la cuisine, cernée, pleurnicharde, imaginant déjà mon cadavre démembré, jeté hâtivement dans quelque fossé du bord de l’autoroute.

C’est bien ce qui a failli t’arriver.

Chut. Ta gueule.

Le pervers, là. Le cousin de Sergio, ou Dieu sait qui il était. Il t’aurait violée, vu qu’il était bien parti pour le faire. Et ensuite… quoi ? Il t’aurait laissée repartir tranquillement ? Non, voyons. Il t’aurait achevée. Par strangulation, peut-être ? Et après, comment il se serait débarrassé du corps ? Ré échis deux secondes.

Je réprime un frisson et coupe court au dialogue intérieur. Je retourne m’allonger et xe le plafond pour passer le temps.

 

J’ai ni par me rendormir, car quand Tony vient me tirer du lit il est déjà tout habillé. Sur la table sont posées une corbeille de viennoiseries et une bouteille de jus d’orange.

– Tiens, sers-toi, me lâche-t-il sans quitter son air bourru.

Sitôt assise, j’avale trois croissants et bois plusieurs verres de jus, à toute vitesse, à deux doigts de m’étouffer, tout en faisant valser les miettes autour de moi comme une poignée de confettis.

– Depuis combien de temps tu t’es barrée de chez toi ?

– Je suis partie hier.

– Il est sans doute temps de rentrer alors, conclut Tony sur un ton sans appel.

– Non, dis-je simplement, la bouche pleine.

– Non ? Mais pourquoi ?

Je cesse soudainement de mâcher. Ses yeux se laissent accrocher par mon regard, ils sont d’un gris un peu étrange, comme un ciel d’orage qui avance masqué pour pourrir une belle journée d’été. On reste comme ça quelques instants, lui attendant l’explication, moi refusant toute con dence, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ne saurait rien.

– Et tu vas aller où maintenant ?

– Aucune idée.

Il se lève, s’approche de la fenêtre, l’ouvre en grand malgré le vent froid qui s’engouffre dans la pièce, puis il allume une cigarette en me tournant le dos.

Je nis tout de même par lui lâcher quelques informations. Je lui raconte Sergio, mon prince du Net au scooter rouge qui devait m’emmener loin de cette vie pourrie dans laquelle je me desséchais. Tony écarquille les yeux à mesure que je parle, et sa stupéfaction se mue en un grand rire incrédule.

– Tu es en train de m’expliquer que tu as fugué de chez tes parents pour aller retrouver n’importe qui rencontré sur Internet ? Mais t’es débile ?

Je me vexe, bien sûr, même si je sens confusément qu’il a raison.

– Mais cherche pas, le voilà, ton mec, poursuit Tony qui semble cette fois franchement en colère, il était au rendez-vous le Sergio ! C’était le salaud qui a essayé de te violer ! Tu crois vraiment qu’un « vrai » Sergio t’attendait quelque part sur son beau scooter ?

Il hésite entre rire et fureur, entre moquerie et réprimande. Ma stupidité est telle qu’elle échappe à son entendement. Il se tient le front d’une main, secoue la tête un peu tristement d’un air de dire « ‘Tain, trop conne, c’est pas possible un truc pareil », et plus il fait ça, plus je sens le contact des doigts du vieux porc sur mes seins, plus son désir nauséabond me rattrape, me chavire, appelle une remontée de bile que je ravale à grand-peine.

– Ta gueule !

Ça sort comme ça. Pour qui il se prend ? Il m’a aidée, c’est vrai, mais cela ne lui donne pas le droit de me mépriser ensuite. Alors je lui crie d’aller se faire foutre. Comme si ça ne suf sait pas d’avoir reni é la queue puante d’un vicieux en liberté, comme si j’avais besoin qu’il me rappelle qu’au fond je l’avais bien mérité, comme si la vie n’était pas assez envahie de bites crades et de malheurs pour qu’il en rajoute encore !

Quand ça monte, je ne sais plus vraiment ce que je dis, ni ce que je fais. La colère prend le pouvoir, elle m’oblige à me retrancher dans un tout petit coin de moi-même où je me recroqueville en attendant que la vague se retire. Pendant ce temps, c’est elle qui est aux commandes. Et elle tourbillonne et s’agite à la manière d’un oiseau entré par erreur dans une pièce qui chercherait, sans le trouver, l’ori ce vers la liberté. Elle s’écrase contre les obstacles, bourdonne dans mes oreilles et menace de faire craquer les parois de verre qui, dif cilement, me maintiennent entière. J’entends rugir les mots depuis les profondeurs de ma rage, et c’est par des hurlements qu’ils quittent ce corps trop petit pour de si grandes émotions.

Étourdie par la pression croissante à l’intérieur de mon crâne, j’ai soudain la certitude que mes globes oculaires vont sauter hors de leurs orbites pour rouler aux pieds de Tony, comme des bouchons fatigués incapables de contenir davantage le liquide dans leur bouteille, et ensuite je resterai là, énucléée, aveugle, à la merci de n’importe quoi. Une chaleur m’irradie tout entière, et je m’arrête en n, pantelante, échevelée, épuisée.

La table du petit-déjeuner est renversée, et le jus s’est répandu sur le sol, le couteau à beurre perdu au milieu de la aque orange où ottent quelques miettes de croissant. Le silence médusé qui s’abat sur l’appartement sonne comme un gong de n. Je cours dans la chambre, en le mes vêtements avant de m’enfuir sans même refermer la porte d’entrée.

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Tony me retrouve à deux pas de chez lui. J’ai parcouru quelques centaines de mètres à peine avant de me laisser choir sur un banc. Cela fait peut-être une heure que je reste le cul posé là, quand il me rejoint. Parvenu à ma hauteur, il s’arrête, s’invite dans mon champ de vision, s’y aventure d’abord timidement, puis il se plante résolument devant moi. Mon absence de réaction le lasse, et, dans une sorte de renoncement, il s’assoit à mes côtés et se met à fumer.

Je suis décidée à ne pas parler la première et je serre tellement les dents pour m’en empêcher que ma mâchoire contractée à l’excès nit par devenir douloureuse. Tony semble moins attaché au jeu du « ce ne sera pas moi » et rompt la glace :

– Tu vas faire quoi maintenant ?

Je regarde ma chaussure. Un morceau de feuille morte, ou un vestige dif cilement identi able de ce qui fut peut-être, jadis, un mégot de cigarette s’est collé à l’avant de ma bottine. D’un geste rapide de la main, je m’en débarrasse. Il atterrit plus loin sur le trottoir, près d’une crotte de chien à moitié desséchée.

– Je ne sais pas, dis-je en continuant de xer mon pied.

– Est-ce que tu veux que je te raccompagne chez toi ? Tu habites où ?

Son ton s’est radouci, et moi-même, un peu honteuse de mon emportement, je suis moins sur la défensive. Je refuse malgré tout sa proposition. Maintenant que je suis partie, que j’ai passé plus de vingt-quatre heures hors de chez moi, je n’envisage pas d’affronter mes parents, ni de leur fournir les explications qu’ils ne manqueront pas de me réclamer. Puis je pense aux ammes consumant la caisse pourrie de Basset, et cela con rme aussitôt l’impossibilité du retour. Je reconnais, bien qu’il m’en coûte, que je n’ai aucune solution.

Tony nit par se lever et me dit en écrasant son mégot : « Allez, viens. »

Alors que nous marchons côte à côte, je l’observe à la dérobée et je lui murmure : « Merci. » Il continue d’avancer sans ralentir, fouille dans sa poche pour s’assurer de la présence de ses clés. Leur tintement métallique est englouti par le vacarme d’un bus qui passe à vive allure, et sans m’accorder un regard il répond : « De rien. »

 

Nous sommes médusés, l’un et l’autre, devant la télé.

« Une jeune lle de 13 ans et demi a disparu hier à Paris. Elle avait fait la connaissance d’un homme sur Internet, qui se faisait passer pour un garçon de seize ans. Mathieu Lapaulit, 42 ans, est connu des services de police. Il a été interpellé à son domicile parisien, mais l’adolescente demeure introuvable. »

Une photo d’identité du pervers s’af che sur l’écran. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul.

– Je peux utiliser ton ordinateur ?

Tony accepte d’un hochement de tête, et ensemble nous cherchons des articles plus détaillés sur ma propre disparition.

Je suis partout. Maman a lé aux journalistes le portrait pris le jour de la photo de classe, en début d’année, sur lequel j’ai une gueule horrible. Cette tronche au large sourire niais exposée par tous les médias aggrave tous les griefs que j’avais déjà contre ma mère.

Mon agresseur est donc un certain Mathieu, c’est un vieux, et il y a quelques années il s’est fait choper une première fois pour des attouchements sur une gosse, plus jeune à l’époque que je ne le suis aujourd’hui. On a retrouvé sur son disque dur une impressionnante quantité de photos pornographiques mettant en scène de très jeunes

lles. Le gros porc.

Je continue ma lecture. Clarisse Destremont, disparue depuis bientôt quarante-huit heures, a apparemment entretenu avec lui une correspondance par l’intermédiaire des réseaux sociaux, alors qu’il se faisait passer pour un adolescent de seize ans prénommé Sergio.

Sergio. L’image que je me suis construite de lui vole en éclats, et avec elle tous les moments de complicité, de con dences et de partage. Leur anéantissement rend insondable le sentiment de solitude qui m’envahit. Qu’est-ce que je lui avais écrit déjà ? Mon bébé, j’ai envie d’être dans tes bras ? Mon Dieu. Je me revois dans la ruelle avec le visage du taré penché sur moi, sa main sous mon pull, la menace de sa voix et ensuite…

Suce ma bite.

Le hoquet remonte, secoue ma poitrine, me coupe le souf e avant de s’échapper en un couinement aigu et misérable au moment où j’entrouvre la bouche pour inspirer un peu d’air. Une brûlure inattendue atteint mes sinus, attaque mes yeux, et, soucieuse de faire le moins de bruit possible, je me mets à pleurer doucement.

 

Nous restons là longtemps, Tony et moi, dans le jour déclinant, sans songer à allumer la lumière.

Comme un rempart face au réel, le silence nous enveloppe. Tony a laissé couler mes larmes. Il s’est contenté de m’offrir sa présence, s’est rapproché jusqu’à ce que nos bras se frôlent et que sa chaleur, sa respiration deviennent les moteurs mêmes permettant à l’univers d’exister encore.

– Ne t’en fais pas, me dit-il nalement.

Je me colle contre son épaule. D’un mouvement presque imperceptible, il libère un creux aux dimensions exactes où ma tête alourdie peut trouver sa place.

 

Nous parlons beaucoup, cette nuit-là.

Tony a tout juste vingt et un ans. Je compte. Sept ans et demi nous séparent.

Il a grandi à Montrouge, à quelques pas d’ici, jusqu’à l’âge de quatorze ans. Ensuite, ses parents sont morts. Il dit cela sans émotion particulière, et aussitôt un intense sentiment d’envie me traverse, la liberté à quatorze ans, quel extraordinaire cadeau la tragédie offre parfois !

Un accident de voiture survenu pendant les vacances. Ils passaient l’été au bord de la mer, comme chaque année, dans une station balnéaire du Sud de l’Europe. Le quotidien était aussi léger que le mois d’août l’autorise, entre baignades, grillades et douces soirées sur la terrasse avec vue sur la mer. Le monde de Tony tournait rond, le soleil se levait chaque matin avec bienveillance et régularité sur une nouvelle journée d’insouciance, et seul le camion qui doublait sans aucune visibilité avait brutalement interrompu la farandole du bonheur lorsque la voiture familiale s’était encastrée dessous, au tournant d’une route sur laquelle tous les automobilistes roulaient beaucoup trop vite.

Après ça, il était allé vivre chez ses grands-parents maternels, dans le Ve arrondissement de Paris. « Des bourges friqués, à la mentalité aussi étriquée que leur compte en banque est fourni », balance Tony d’un ton laconique où pointe une touche d’amertume.

À dix-huit ans, avec l’héritage parental dont il disposait désormais librement, il s’était acheté cet appartement de Montrouge, près du quartier où il a grandi. Entre-temps le métro s’est invité dans cette banlieue qui chatouille Paris depuis l’autre côté du périph, et Tony s’y plaît suf samment pour ne pas envisager de vivre ailleurs.

La lumière des réverbères atténue à peine la pénombre dans laquelle nous sommes plongés. Tandis qu’il se raconte, je ne vois de Tony que le pro l dont l’ombre contraste avec le mur blanc qui a pris, dans la nuit, quelques nuances de gris. À un moment, il baisse la tête, reni e discrètement et se frotte les yeux tout en s’empressant de préciser :

– Je suis fatigué. Allons dormir.

Mais quand le soleil pointe derrière le rideau bétonné des immeubles, je n’ai toujours pas fermé l’œil.

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On parle de moi au moins une fois à chaque journal télévisé. Toujours les mêmes photos qui tournent : la mienne, et celle de l’autre. Mon agresseur. Mon meurtrier, maintenant, à en croire les médias qui disent à demi-mot qu’il m’aurait zigouillée après s’être débarrassé de ses frustrations de détraqué sexuel. Les ics cherchent probablement un cadavre plutôt qu’une jeune fugueuse. Ils ont tout fouillé : son appartement, sa cave, sa maison de campagne, et ils ont trouvé largement de quoi aggraver les charges qui pèsent contre lui. Ce crade gardait, dans des albums confectionnés à la main avec le plus grand soin, une série de photos de gamines dénudées, qu’il avait prises lui-même. Sur les clichés, on pouvait reconnaître les petites lles, aujourd’hui devenues adultes, de nombreuses familles du village dans lequel il avait sa résidence secondaire.

Il sait tout de moi, ce sale tordu. Mes embrouilles avec les profs. Avec mes parents. Avec lui, je m’abandonnais aux con dences. Je me revois dans ma chambre, en train de me livrer à un être imaginaire qui n’était que l’appât virtuel d’un dangereux pervers.

Comme à chaque fois que j’évoque la chimère Sergio, mon cœur se serre et l’odeur rance du sexe humide me revient comme s’il essayait de me le fourrer dans la gorge en cet instant précis. C’est quand même pas croyable d’être aussi conne.

 

– Tiens, dit Tony un soir en lançant une boîte sur le canapé où je suis assise. C’est pour toi.

Curieuse, je la saisis. Il s’agit d’une teinture pour cheveux. D’un noir de jais, si j’en crois la photo d’illustration.

– Tu t’imagines que je vais mettre ça sur la tête ?

– Non, moi je m’en moque. Mais tu ne sembles pas décidée à rentrer chez toi, alors si tu ne veux pas qu’on te reconnaisse c’est sûrement la meilleure solution.

Je suis un peu honteuse de ne pas y avoir pensé moi-même.

– Je vais ressembler à un corbeau dépressif.

– Je ne crois pas que cela changera grand-chose, dit-il, moqueur.

Puis, devinant ma colère sur le point d’éclater, il ajoute : « Mais non, je déconne. Ça fera ressortir tes yeux. »

Dans la salle de bains, avant de procéder à ma transformation, j’observe dans le miroir mes cheveux châtain clair parsemés de re ets blonds. Je caresse les mèches du bout des doigts, songeuse, je m’approche de la glace pour scruter la couleur de mes iris, puis, en reculant, je souris.

Une fois que c’est fait, le résultat ne me déplaît pas. Je parais plus vieille de quelques années. Les gens auront bien du mal à reconnaître, dans celle que je suis devenue, la petite collégienne à l’air un peu idiot dont le visage s’af che sur l’avis de recherche of ciel. Je sens bien, pourtant, que la situation ne peut pas s’éterniser. Ce n’est qu’une question de temps avant que les ics me ramènent par la peau du cou à des parents inquiets et furieux. Ou alors Tony se lassera avant et me demandera, tôt ou tard, de déguerpir. C’est déjà surprenant qu’il ait continué de m’aider.

Malgré cette épée de Damoclès, le soulagement l’emporte. Avec une nouvelle apparence, sortir devient plus facile, et je pro te de l’absence de Tony, le lendemain, pour aller faire un tour.

Je quitte l’immeuble à pas feutrés, comme si la discrétion commençait par le silence au milieu du brouhaha urbain. Je marche tête basse, xant mes pieds avec insistance, comptant les pas qui me séparent du supermarché de quartier situé à quelques centaines de mètres de l’appartement. Avec les vingt euros que m’a laissés Tony, je prends un plat surgelé, des fruits et un paquet de bonbons.

La journée est longue sans lui. Je me demande où il est, avec qui, s’il travaille… Il est peut-être en congé ? Qui donc pourrait vivre sans emploi ?

Après avoir déjeuné, en proie à un ennui croissant, je fouille le buffet du salon. Dans le premier, j’y trouve d’épais dossiers étiquetés : factures, courriers divers, héritage. Cette dernière pochette cartonnée est la plus volumineuse. Je la prends, la soupèse et, peu surprise de sa lourdeur, je la repose à la même place, tout au fond du tiroir. Mon exploration se poursuit jusqu’à ce que, lassée de la banalité de mes découvertes, je retourne devant l’ordinateur. Après avoir consulté les principaux sites d’infos, je me mets à fouiner dans le disque dur de Tony. Sans réelle intention dans un premier temps, juste comme ça. Il y a des jeux vidéo, un répertoire où il a téléchargé pléthore de lms en tous genres, action, fantastique, science- ction, drames, quelques MP3 dont les titres ne me disent rien et que je n’ouvre même pas.

Ensuite je trouve les photos.

Tony est très organisé. Tous les chiers sont rangés dans des dossiers nommés très clairement, et les clichés sont classés tout aussi méthodiquement par date.

Des images d’anniversaire, des adultes qui rient, qui trinquent. Les parents de Tony ? Leurs amis ? Je n’ouvre que les photographies qui attirent mon attention depuis la vignette où je les aperçois. Une série faisant apparaître des visages d’enfants attise ma curiosité.

Tony, préadolescent, est en compagnie d’une llette. Elle sourit à l’objectif sans se rendre compte que Tony lui colle, avec ses doigts, des oreilles de lapin derrière la tête. Sur une autre, ils courent sur une plage où des rochers trempent dans une eau turquoise. La même gamine se trouve là, quasiment sur toutes les photos, jusqu’à ce que l’une d’elles me renseigne davantage sur son identité : Tony et elle tendent en direction d’un homme à l’épaisse chevelure brune un immense paquet cadeau sur lequel est distinctement écrit : « Bonne fête papa. »

Sa sœur ? Tony a une sœur ?

J’essaie de retrouver quelque chose de Tony dans les traits délicats de la petite, mais je ne décèle aucune ressemblance. Pourquoi ne m’aurait-il pas parlé d’elle alors qu’il a évoqué ses parents ?

Je fais un calcul rapide, d’après la date indiquée. Tony a environ douze ans à cette époque-là. Maxi. Il est tout petit, a l’air fragile, sans aucun signe de puberté. Et elle, elle a peut-être cinq ans. Ce qui signi e que maintenant, elle a sans doute… admettons…

Je m’arrête, sous le coup d’une émotion soudaine. Aujourd’hui, cette

lle doit avoir mon âge.

Je voulais l’attendre. Je me suis juste assise quelques instants sur le lit et sans même m’en rendre compte je me suis endormie comme une masse. Les paupières à moitié collées, la bouche pâteuse, je pose un pied mal assuré sur le sol et sors de la pièce.

Il fait nuit. J’aperçois, abandonné sur le canapé, le blouson de cuir de Tony. Il est rentré.

En m’approchant de la chambre, je perçois le son de mouvements répétés, des murmures, presque des feulements qui me font ralentir le pas, la respiration suspendue, les sens en alerte et l’oreille tendue.

– Tony ? dis-je, beaucoup trop bas pour qu’il puisse m’entendre.

J’avance encore. Les bruits se précisent. Arrivée devant la porte, je l’ouvre juste assez pour entrevoir ce qui se passe dans la pièce.

Tony est nu sur son lit, et il est avec une lle. Une lle blonde, avec des fesses énormes qui se soulèvent et retombent lentement tandis qu’elle pousse des petits gémissements ridicules pour rythmer sa chevauchée. Je les observe quelques secondes jusqu’à ce qu’elle se cambre brutalement et que Tony, en la faisant basculer pour se mettre sur elle et prendre les commandes, croise mon regard.

Nos yeux restent accrochés. Ni lui ni moi ne les détournons. Tony ne cille pas. Au contraire il me xe, tout en donnant des coups de reins appliqués, de plus en plus vigoureux à mesure que la blonde à gros cul intensi e les gémissements tout en griffant son dos, et je les regarde baiser encore, hypnotisée, écœurée, anéantie.

C’est moi qui, la première, baisse la tête, et je regagne ma chambre après avoir doucement refermé la porte derrière moi.

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Les jours qui suivent, nous n’abordons pas le sujet. Je ne pose à Tony aucune question concernant sa sœur, il n’évoque pas davantage la pétasse blonde.

D’ailleurs nous ne parlons plus vraiment, ni de cette nuit-là, ni d’autre chose. Je dégage une hostilité palpable et, à chaque fois que nous nous croisons, je trouve le moyen de détourner le regard. Il supporte cette situation un jour ou deux, avec un egme dont j’ignore s’il est le résultat de sa patience ou de son indifférence.

Le vendredi, il nit par crever l’abcès.

– Bon. Balance.

– Balance quoi ?

– Arrête tes conneries deux secondes, Clarisse. Qu’est-ce que t’as ?

L’image du gros cul empalé sur Tony me revient, et aussitôt j’ai envie de le tuer. Tous des porcs.

Il attend. Sans signe de nervosité. Simplement il attend, et il ne me laissera pas me dé ler.

– J’ai vu les photos sur ton ordinateur, lui dis-je.

Tony n’a aucune réaction. Impassible, il ne bouge pas le moindre muscle et se prépare à la suite.

– C’est qui, la lle avec toi sur les photos ? La petite ?

Seul son sourcil droit tressaille légèrement. Ce n’est rien, mais cela suf t à faire tomber le masque. Son visage perd la rigidité qu’il af chait obstinément, et une réelle détresse se lit soudain sur ses traits dépouillés. Puis il fait mine de se reprendre et, avec un regard qui ne s’attarde sur rien de précis, d’une voix monocorde que je ne lui connais pas, il commence à parler.

 

É

Bien sûr, c’était sa sœur. Émilie, of ciellement. Mais son père disait Emilia, ou Milla, le plus souvent.

Tony et elle ne s’entendaient pas toujours très bien, mais leur différence d’âge leur permettait d’avoir des préoccupations et des centres d’intérêt suf samment éloignés pour ne pas constamment entrer en concurrence, comme ces membres plus rapprochés d’une fratrie pour qui la rivalité l’emporte sur l’affection.

Il y avait quand même des moments de grâce, Tony qui lui lisait une histoire, elle qui l’écoutait en suçant son pouce, pleine d’admiration pour ce grand frère pourtant si peu exemplaire, qui la trouvait souvent collante et rêvait secrètement d’être ls unique.

Évidemment que Tony aimait Milla, mais il lui arrivait aussi de se sentir négligé lorsque chacun des progrès de la petite prenait, à la manière dont les parents s’exclamaient, des allures d’exploit, quand les propres performances de leur aîné ne semblaient pas susciter la même inconditionnelle fascination.

– Tu crois qu’elle était leur préférée ?

Instinctivement, je parle d’elle au passé. Tony sourit, un peu amer.

– Non, bien sûr que non. C’était moi qui voyais les choses comme ça à l’époque, parce que j’étais un gosse égocentrique et que j’aurais voulu un monde qui tourne exclusivement autour de moi, comme avant sa naissance. Et parce que je n’imaginais pas que j’aurais tant de temps pour vivre sans elle, après.

Il baisse la tête brièvement, puis la relève. Ses yeux restent secs.

Le jour de l’accident, Milla et Tony s’étaient disputés. Elle lui avait piqué un jeu vidéo sans même le lui demander, il lui avait mis une claque, la petite était allée se plaindre aux parents qui avaient passé un savon au grand. Tony se revoit leur dire, au moment où ils étaient partis pour la promenade du jour : « Je m’en fous, je ne viens pas ! » Comme séparer les deux enfants quelques heures durant était sans doute la meilleure solution, les adultes n’avaient pas insisté et avaient laissé seul leur ls de quatorze ans en lui recommandant de ré échir, en leur absence, à l’attitude qu’il avait eue.

Ils n’étaient jamais revenus.

Je devine que le comportement qu’il a eu ce jour-là n’a pas ni de le faire ré échir.

– Vas-y, dégage. Ce sont les derniers mots que j’ai dits à Milla. Vas-y, dégage, répète-t-il.

Son visage semble de marbre, mais il serre le poing si fort que ses articulations blanchissent. Nous l’entendons tous les deux, cet écho assourdissant que le temps qui passe peine à engloutir.

Vas-y, dégage.

– Où est-ce que c’est arrivé ?

– Quoi donc ? demande Tony d’une voix faussement distraite, tout en roulant un joint.

– L’accident.

– Au Portugal, répond-il. Mes parents avaient… en n j’ai toujours… bref on a un appartement là-bas.

– Pourquoi tu ne m’as pas parlé de Milla avant ?

– Pourquoi je t’en aurais parlé ? dit-il avec dureté.

Pourquoi, en effet ? Une lle surgie de nulle part, ramassée dans la rue, dont il n’arrive plus à se débarrasser, et il devrait lui faire des con dences en plus ? Vaincue par l’évidence, je n’insiste pas.

Avec toutes ces révélations, j’ai presque oublié la blonde callipyge. Alors que je cherche une manière d’aborder le sujet, Tony se tourne brusquement vers moi.

– Et toi ? me demande-t-il.

– Et moi, quoi ? fais-je sans comprendre.

– C’est quoi ton problème ?

– Pas grand-chose, dis-je.

Il laisse échapper un rire sans joie.

– Tu te fous de moi ? Pourquoi tu n’es pas tranquillement chez toi, avec tes parents, alors ? Si tu les fuis, c’est qu’il y a quelque chose qui te poursuit, que tu n’as pas réussi à régler. Soit avec eux, soit avec toi-même.

Il tire sur son splif, puis il se lève et s’éloigne en recrachant la fumée, sans attendre une réponse que, de toute façon, je serais bien en peine de lui fournir.

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« Ne dis rien à maman. »

Voilà ce qu’il m’a répété sur le chemin du retour.

« Ne dis rien, d’accord ? Tu es grande. Les grandes lles savent garder un secret, n’est-ce pas ? On n’en parlera plus, si tu veux. Ça n’arrivera plus. S’il te plaît, ne dis rien. »

Et comme on ignore, à quatre ans, à quoi les serments solennels engagent, j’ai promis.

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Tony dort depuis plusieurs heures et, les yeux ouverts sur cette interminable nuit, je me repasse les événements de la journée.

J’en avais marre de rester enfermée, alors de bon matin j’ai dit à Tony que nous allions sortir. Ce n’était pas une question, je n’attendais ni son avis ni son accord. Je pensais qu’il protesterait face à ma démonstration d’autorité, mais Tony a vite cédé à mes envies de plein air. En n de matinée, nous sommes donc partis en bus, lui et moi, en direction du parc de Sceaux. Nous avions préparé un pique-nique, je m’étais d’ailleurs donné beaucoup de mal pour lui faire une quiche, et même si elle était légèrement trop brunie sur les bords j’étais plutôt contente de moi.

Le soleil éclatant atténuait un peu la fraîcheur hivernale, et il y avait foule, ce samedi. Tony a pourtant rapidement commencé à montrer des signes de nervosité au moment du repas. Je le voyais surveiller les alentours, sans jamais parvenir à se concentrer sur notre conversation. À mon tour j’ai observé subrepticement les promeneurs. Il a suf de quelques regards croisés pour me mettre mal à l’aise. Malgré la teinture brune qui me vieillissait sans doute, certaines personnes me dévisageaient avec insistance. Bien sûr, quelle imbécile. Cela fait des jours et des jours que l’on voit mon visage partout.

Nous avons pris peur, l’un et l’autre, et c’est d’un commun accord que nous nous sommes sauvés, comme d’authentiques fugitifs. Dans le bus du retour, chaque échange, chaque excuse assortie d’un sourire après une bousculade ou un coup de coude involontaire provoquait une puissance montée d’adrénaline. Tony, lui, semblait sur le point de céder à la panique et s’éloignait étrangement de l’image qu’il m’avait jusque-là donnée de lui, celle du gars calme, posé, que rien n’atteint.

De retour à la maison, il s’est enfermé dans sa chambre sans m’adresser un mot, et moi je suis là, incapable de fermer l’œil.

Dans le salon, le tic-tac mécanique d’une vieille horloge martèle le silence, avec une entêtante régularité qui nit par la rendre assourdissante.

Je me lève. Aussitôt mon cœur s’affole et couvre le bruit du temps qui passe. Je traverse le couloir, m’arrête plusieurs fois, tremblante.

Qu’est-ce que tu fais, Clarisse ?

T’inquiète.

Qu’est-ce que tu fous ? Ça ne va pas, non ?

Ta gueule !

J’avance encore. J’hésite. Pas longtemps, mais un peu quand même. Puis quelque chose d’impérieux m’enveloppe. Une volonté insoupçonnée grandit en moi, sort de mon corps pour otter quelque part au-dessus de ma tête et devient la main de fer d’un marionnettiste omnipotent qui referme sa poigne sur les ls qui me meuvent. Soumise, impuissante, j’ouvre la porte de la chambre de Tony.

Je la sens, cette palpitation humide dans le bas-ventre, où se diluent mes contradictions, où la peur recule face à l’envie et où le désir l’emporte sur l’aversion.

Il dort. Sa silhouette se dessine dans un rai de lumière échappé du store entrouvert. En approchant, je perçois sa poitrine qui se soulève tandis que se fait entendre sa respiration profonde et paisible. Je l’observe, prête à rebrousser chemin, quand l’élancement dans mon ventre revient, accompagné d’une colère importune qui s’invite en même temps que l’image des grosses fesses de la blonde engloutissant le sexe de Tony.

Mon cœur bat maintenant si fort que, persuadée de ma chute imminente, je tends la main pour chercher un appui. J’attrape le bois du lit et me retrouve penchée au-dessus de Tony.

Nous y voilà.

Avec l’index, j’ef eure timidement sa tempe, écarte une mèche de cheveux. Il bouge à peine sous le contact de mon doigt et reste plongé dans les mystères du sommeil. Je soulève alors les draps, me ge lorsqu’il fait un mouvement brusque, puis, après son retour au calme, je me glisse dans le lit à côté de lui.

Il est nu. Je sens ses jambes poilues frotter contre les miennes. Sous la couette, j’avance à tâtons dans la chaude torpeur et, arrivée au but, sans atermoiements, je saisis son sexe et le mets dans ma bouche.

Il gémit.

Ce murmure plaintif m’enhardit, m’encourage, me fait perdre le contrôle, et, tout abandonnée à mon embrasement soudain, je mets quelque temps à comprendre que non seulement Tony s’est réveillé, mais que ses soupirs satisfaits sont devenus des protestations.

– Clarisse ! Qu’est-ce que tu fais ? Arrête, Clarisse !

Il se cambre, se retire, me saisit par les cheveux pour me faire remonter des profondeurs des draps froissés. Nous nous retrouvons face à face et restons un long moment à nous xer, les yeux dans les yeux, réduits au mutisme par la gêne. Dans l’obscurité, je ne perçois du regard de Tony que l’intensité d’une indéchiffrable lueur. C’est au moment où je suis sur le point d’éclater en sanglots qu’il me serre contre lui et, doucement, ef eure ma tête en répétant, catastrophé : « Clarisse ! Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait ! »

Je ferme les yeux, reni e l’odeur moite de Tony, me laisse bercer par sa caresse pleine de reproches, et c’est ainsi, l’un contre l’autre, que nous nous réveillons au petit matin.

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La femme se tient au pied de l’escalier, l’œil brillant d’excitation, le rictus réjoui, comme un prédateur embusqué qui n’attend qu’un signal pour croquer sa malheureuse proie.

Elle me saute dessus dès qu’elle me voit.

À mesure qu’elle me parle, elle se rapproche lentement, d’un pas résolu, tout en xant mon visage avec une curiosité intrusive. J’ai un mouvement de recul, qu’elle compense en avançant davantage. Je ne comprends pas tout de suite ce qu’elle me dit. Je bredouille d’instinct quelques inintelligibles inepties en guise de politesses.

Mais la femme est coriace et me suit hors de l’immeuble.

– … un colis pour Antoine Castro. Je peux vous le laisser ? Vous habitez bien avec lui ?

Je m’arrête. Sa paupière gauche est agitée de tressaillements réguliers, et mon silence ne fait qu’intensi er ses spasmes d’impatience. Je comprends qu’il s’agit de la concierge, mais je ne fais pas tout de suite le rapprochement entre Tony et le mystérieux Antoine dont elle me parle, avant de saisir que Tony est un diminutif, tout comme Milla était celui d’Émilie.

– Euh oui, fais-je, incertaine, mais… je ne peux pas le prendre maintenant, je…

– Oh, me coupe-t-elle en souriant avec satisfaction, comme si le fait que je prenne ou non le paquet avait perdu son importance, oui je comprends, vous le prendrez au retour ? Vous lui donnerez ?

– Oui, dis-je avant de lancer « bonne journée » pour prendre congé, mais la femme me poursuit encore et fait l’erreur de me retenir par le bras.

– Vous êtes de la famille ? insiste-t-elle.

Le contact de ses doigts griffus sur la manche de ma veste m’horripile. Dans un sursaut, je me dégage et, furieuse, je l’agresse :

– Oh, connasse ! Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Elle voit le feu dans mon regard. Elle me lâche, recule et, la bouche entrouverte, me considère avec une surprise qui a remplacé sa détermination conquérante de tout à l’heure. Elle marmonne je ne sais quoi, mais déjà je me sauve et je sens, alors que je m’éloigne, le danger qui me rattrape.

Et merde.

 

Tony fait les cent pas dans son salon.

– C’est pas vrai. Putain !

C’est lui qui est dans la tourmente, maintenant, et il n’en nit plus de tourbillonner de colère. Je ne sais pas si elle est dirigée contre la concierge de son immeuble ou contre moi. Les deux, sans doute.

– Quelle conne, celle-là ! Toujours à chercher la merde. D’un détail qui n’intéresse personne, elle fait une affaire d’État et en deux jours, voire moins, toute la résidence ne parle que de ça. Alors là, si elle t’a reconnue, tu penses bien que les ics vont débarquer en un rien de temps.

Tony se prend la tête à deux mains tout en arpentant l’appartement. Puis il s’arrête, appuie son front contre le mur et, les mâchoires crispées, les poings fermés, il martèle la plinthe de coups de pied réguliers. « Merde, merde, merde ! », répète-t-il encore.

Je sais que la gardienne m’a identi ée. Je le sens. Il n’y a pas cinquante possibilités. Elle prévient les ics et, pendant qu’elle jouit de sa notoriété soudaine en répondant aux interviews des journalistes, la police me ramène chez mes parents par la peau du cul. C’est ce qui va se passer. Voilà ce que se dit Tony.

Est-ce qu’il craint pour moi ou pour lui ? Du haut de ses vingt et un ans, il est majeur, responsable, et moi, d’après la loi, je ne suis qu’une enfant. Ce qui fait de lui le méchant de l’histoire. Une gamine de treize ans, disparue depuis deux semaines, est retrouvée dans l’appartement d’un homme adulte. Évidemment qu’il est affolé.

Soudain consciente des risques encourus par Tony qui m’a aidée puis hébergée, vaincue par la gravité des conséquences, je sais que c’est ni. Qu’il faut appeler la police. Retrouver ma famille. Voilà. J’ai certainement toujours senti que, en compagnie d’un Sergio de chimère ou d’un Tony providentiel, le rêve s’achèverait dans la déception, ruiné par la réalité qui, inévitablement, l’emporte.

– Tony, dis-je en m’approchant de lui. On n’a plus le choix, n’est-ce pas ? Tu sais ce qu’on va faire ?

Il continue de me tourner le dos. Je me colle contre lui, pose ma joue entre ses omoplates et entoure sa taille avec mes deux bras. Son tee-shirt légèrement imbibé de sueur couvre mon visage d’une tiède humidité. J’écoute, attentive, résonner les battements de son cœur.

– Oui, bien sûr que je sais, répond-il en se dégageant avec précaution.

Quand il me fait face, nous nous regardons un long moment, persuadés l’un et l’autre de nous comprendre. J’acquiesce d’un hochement de tête à sa proposition avant même qu’il la formule, et c’est avec stupeur que je l’entends me dire :

– On va se casser d’ici, Clarisse ! On s’en va, on s’en va tout de suite ! D’accord ?

Et sans ré échir, je réponds oui, bien sûr, partons, allons où tu veux Tony, pourvu que ce soit ailleurs, pourvu que ce soit loin, pourvu que ce soit là où personne ne nous trouvera.

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