Les rêves échoués

Carine Joaquim · Chapitre 8 sur 8 · partie 1/2

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Les rêves échoués

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Il fait chaud. Avril se termine ainsi, dans la canicule et la tristesse. Bientôt c’est un mois de mai tout neuf qui rayonnera et ses journées ensoleillées poseront, les unes après les autres, une première couche d’éternité sur l’absence de la vieille.

5. « Je suis fatiguée ! »

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C’est alors qu’a commencé la ronde des psys. J’en ai vu plusieurs, un homme gras qui transpirait abondamment et qui me faisait peur, une femme gentille aux lunettes rouges, une autre avec des cheveux courts, qui semblait beaucoup plus en colère que moi. Plus en colère que quiconque, sur n’importe quel sujet et pour qui le patient se transformait, à travers un étrange transfert, en thérapeute malgré lui. Elle s’évertuait avec beaucoup d’insistance à me faire dire du mal de mes parents et, quand je ne me livrais pas spontanément au vomissement de haine à l’encontre de mes géniteurs, elle m’amenait, par le jeu de questions perverses, exactement là où elle voulait et se calait ensuite sur le fauteuil, yeux mi-clos, pour jouir du résultat de ses efforts.

C’est généralement ma mère qui me conduisait aux séances. Nous patientions dans une salle aménagée pour distraire les enfants de tous âges. Puis on venait me chercher, maman me disait « à tout à l’heure » d’une voix inaudible, et je la retrouvais une demi-heure plus tard.

C’est la psy aux lunettes rouges qui m’a fait passer le test. Après ça, j’ai été étiquetée enfant précoce. À haut potentiel, comme on dit. EIP. EHP. On aime les sigles dans le milieu, ces mots codés qui ne sont compris que des seuls initiés. Bref, une gosse bizarre.

Je ne sais pas si cela a fait plaisir à mes parents, d’avoir une gamine prétendument intelligente (plus qu’eux ?), mais si ça a été le cas ça n’a pas dû durer longtemps. Ma scolarité a été une catastrophe. Au départ, je n’étais pas spécialement insolente, je n’avais rien contre les maîtres et maîtresses qui faisaient certainement de leur mieux, mais mon comportement étrange mettait mal à l’aise, forcément : je m’arrachais les cheveux, je demandais à aller aux toilettes toutes les dix minutes, et si d’aventure un adulte entendait me l’interdire je pissais immédiatement sur place, impassible, avec une satisfaction croissante à mesure qu’une expression d’épouvante se peignait sur son visage.

Je refusais tout passage à l’écrit. Noircir des pages me coûtait, tracer les lettres était une tâche laborieuse, fastidieuse et surtout parfaitement inutile. Je me souviens d’un épisode en particulier. Il fallait recopier sur le cahier un poème de Paul Fort, celui qui évoque ce pauvre cheval blanc, tous derrière et lui devant qui crève foudroyé. Je suis restée là, à regarder dehors, sans même toucher à mon stylo. « Comment vas-tu l’apprendre, une fois rentrée chez toi ? », m’a demandé la maîtresse. Pour toute réponse, je le lui ai récité. Par cœur, sans me tromper une seule fois. Elle n’a pas réussi, après ça, à me persuader de l’utilité de xer des informations sur le papier, et l’école est devenue une lutte de chaque instant. Contre l’ennui, contre l’autorité, contre les autres, et alors que le combat s’intensi ait grandissait la conviction qu’il me faudrait trouver rapidement un moyen de m’y soustraire.

Très tôt, donc, j’ai rêvé à mon évasion.

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Au début du mois de mai, la ville s’anime pour fêter Jésus das Chagas, sous la protection duquel sont placés les pêcheurs de Sesimbra. Une foire et des concerts sont organisés un peu partout. Les hôtels ont craché les touristes hors des chambres et, mêlés aux habitants, ils ont envahi les rues qui grouillent, noires de monde, de jour comme de nuit.

Un soir, tandis que tous se pressent vers le bord de mer, nous boudons le concert of ciel pour nous réfugier dans un restaurant perché sur la falaise, dédaigné par la foule, où une jeune femme chante du fado. Elle commence, les yeux fermés, en pleine introspection. Sa voix est grave, presque gutturale, une voix qui va chercher au fond d’elle-même ses plus vives émotions et ses plus grandes douleurs, puis ses lèvres s’écartent, laissent échapper une plainte qui devient aiguë à mesure que le son s’intensi e, avant de se transformer en un cri déchirant. Soudain c’est tout son être qui vibre, c’est son corps qui plie, qui ploie, meurtri comme si ses entrailles venaient de lui être arrachées pour nourrir la musique et l’apaiser par une offrande sanglante.

Puis elle se tait. Seules les cordes de la guitare prolongent l’émotion dans un solo déchirant qui soigne les blessures et sèche les larmes.

Tony passe son bras autour de mes épaules. Frissonnante, je me blottis contre lui.

Normalement je n’aime pas trop ce style, les voix éplorées qui geignent dans une espèce de amenco anémié, que l’on aurait dépossédé de son rythme et de son agressivité. Mais cette femme extrait les sentiments du fond de l’âme pour les restituer, purs et universels. Elle chante les destins tragiques, comme ces épouses de marins d’un autre temps qui, après la perte de l’être aimé, passaient le reste de leur vie à hanter les ports, ombres à la fois fragiles et fortes, pour hurler leur colère face à l’océan qui n’en avait évidemment rien à foutre.

Et c’est bien ça, ce soir, cette plainte qui m’étreint et qui monte dans les hauteurs de Sesimbra, loin des discothèques et des bars de plage où vont s’étourdir les fêtards, c’est bien la fatalité faite musique, c’est la destinée qui nous regarde droit dans les yeux sans rien dévoiler des menaces de l’avenir, c’est la saudade de ce qui a disparu et, à la fois, de ce qui ne viendra jamais.

 

Le jour de la procession, apogée de la semaine festive, Sesimbra exhibe sa statue du Christ sur la croix. C’est un Jésus tout maigrelet, souffreteux, côtes saillantes, vraiment mal en point. Des religieux vêtus de blanc et de rouge accompagnent en psalmodiant la star divine du jour tandis que le peuple de dévots, tête baissée, suit le cortège d’un pas traînant.

Les nuages lourds et sinistres rendent l’ambiance pesante. Le vent se lève, et une bourrasque subite décoiffe le Christ, couvrant son visage d’une mèche ondulée. Je me demande si on a utilisé de vrais cheveux pour fabriquer la perruque de Jésus de Sesimbra. Si j’étais pêcheur, je me mé erais carrément d’un protecteur pareil plutôt que de m’en remettre à lui. Bientôt le dé lé s’éloigne, et les gouttes de pluie qui commencent à tomber sur les spectateurs nissent de les disperser.

Sur le balcon de l’appartement, Tony est allongé, un bras pendant mollement hors du transat. Les vagues sont devenues grises. Il se redresse, peine à allumer son joint à cause du vent et y parvient

nalement à la troisième tentative.

– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, tes parents, pour que tu ne veuilles plus les revoir ? me sort-il après la première taffe.

Je sursaute. Une mouette décrit un grand cercle et pousse un cri strident avant de disparaître au-dessus de notre immeuble.

– C’est quoi cette question ? fais-je, sur la défensive.

– Clarisse…, dit-il d’un air grave.

Il marque une pause. Qu’il abandonne le Nina pour revenir au Clarisse me crispe immédiatement. Apparemment, il est en mode sérieux.

– Clarisse, reprend-il sur un ton hésitant, comme s’il cherchait ses mots. J’ai besoin de savoir ce que tu fuis. On est tous, à un moment ou un autre, en rébellion, et certains jeunes fuguent même, comme toi. Mais ça dure quoi ? Une semaine ? Deux maximum ? Parfois quelques jours à peine. Mais des mois… ? Ça me paraît incroyable. Tes parents ne te manquent pas ?

Je reste silencieuse, cherchant une réponse, pas seulement pour en apporter une à Tony, mais parce que je me rends compte que je ne peux pas m’expliquer réellement les raisons de mon départ. Je fouille ma vie d’avant en essayant de faire face à la multitude d’images qui me submergent, mais, incapable de les trier, je subis les assauts des souvenirs en toute impuissance. Tout était insupportable. Tout. L’école. Les profs. Le mépris de Basset et même la patience excessive de quelques autres à qui, malgré leur bienveillance, je nissais par avoir envie de cracher à la gueule. Le rituel des jours ternes, les cours, le retour à la maison, une semaine chez papa, une autre chez maman, toujours chez l’un ou chez l’autre, mais jamais chez moi, moi je n’étais que le pion que l’on déplace, la balle que l’on se renvoie, la lle qu’il faut sermonner, dont tous les faits et gestes sont prétextes à remontrances, inquiétudes, menaces. Mais est-ce que de telles explications peuvent suf re, quand tous les adolescents vivent à peu près la même chose, qu’ils souf ent d’exaspération lorsqu’un adulte leur fait une remarque, pleurent en silence dans leur lit le soir, mais n’en reprennent pas moins le chemin de leur vie conforme dès le lendemain ? Pourquoi, moi, je suis là, au Portugal, à contempler l’océan disparaître dans la brume, avec un mec rencontré sur un trottoir parisien ? Qu’est-ce qu’il veut que je lui dise, hein, ce con ?

Il me tend le joint, je l’attrape, nos doigts se frôlent. Je tire une latte, retiens ma respiration, concentrée sur mon rythme cardiaque et, alors que celui-ci s’accélère, je recrache très lentement la fumée.

Je voudrais que l’Atlantique m’engloutisse. Le regard de Tony se fait insistant, et cela suf t à me faire éclater en sanglots. Il se lève avec empressement, s’approche dans une impulsion consolatrice, mais tout dans son contact me révulse, sa peau contre la mienne, ses paroles faussement rassurantes alors qu’il est responsable de ce creux qui s’est ouvert dans ma poitrine, qui atteint le cœur, les poumons, coupe toute arrivée d’air . Je crie, je suffoque, mais va-t’en, va-t’en donc, je suis partie parce que ma vie avait l’odeur de la contrainte, la couleur de la tristesse, ne comprends-tu pas ça ? Qu’est-ce que tu attends que je te dise d’autre ?

Tony recule sous mes coups, la mâchoire serrée de colère, mais il encaisse en silence. Je reni e, fouille mes poches en vain et nis par essuyer, d’un revers de la main, la morve qui pend au bout de mon nez. Tony se rassoit sur son transat tandis que la lumière du jour décline. Peu à peu mes larmes sèchent, ma poitrine se regon e lorsque j’inspire, mon cœur retrouve sa régularité. Et tout semble moins grave.

Tony fume toujours en attendant que je me décide.

– En réalité je n’en sais rien. Mais je ne pouvais pas rester. Je sais juste que je ne pouvais pas.

– C’est tout ? fait-il d’un air dubitatif.

Tu ne comprends rien.

– Non, rétorque-t-il. Je ne comprends pas. Pas du tout. Je ne comprends pas parce que, lorsque j’avais ton âge, j’aurais tout donné pour pouvoir vivre encore un peu avec mes parents. Et toi, tu les as, ils te cherchent, tu n’as qu’à décider de retourner avec eux, mais au lieu de ça tu te sauves le plus loin possible. Je ne sais même pas comment tu imagines ton avenir.

Est-ce que je serais triste si mes parents mouraient brutalement ? J’ai beau me concentrer pour envisager sérieusement cette éventualité, je ne ressens rien. Aucun déchirement, aucune angoisse. Aucune tristesse. Pas de joie non plus, parce que, contrairement à Tony qui a de quoi vivre confortablement, je serais une orpheline fauchée. Il me faudrait en plus supporter une horde d’éducateurs convaincus que leur utilité dépend de leur capacité à faire chier le monde.

Je me lève un peu brusquement, prise d’une envie soudaine et me dirige vers les toilettes. Seules quelques gouttes d’urine sortent, sans réellement me soulager. Puis la brûlure remonte le long de l’urètre et s’achève en un violent point de côté. Je masse l’endroit douloureux en grimaçant, essaie de vider totalement ma vessie, car l’envie persiste, mais je nis par renoncer et rejoins Tony sur le balcon.

– Et toi ? Pourquoi tu tournes le dos à tes grands-parents ? lui dis-je une fois revenue près de lui. Tu n’as plus qu’eux au monde et tu t’es barré dès que tu as pu. C’est pareil, nalement.

– Pour tout te dire j’y pense souvent. À ma grand-mère, surtout. Elle a beaucoup de défauts, à commencer par sa vision étriquée de la vie et les gens, mais à sa manière elle m’a donné de l’amour. Elle n’a jamais vraiment su contredire mon grand-père et elle ne m’a pas laissé devenir celui que j’avais envie d’être. Mais je crois quand même qu’elle a voulu bien faire. Je ne ré échissais pas autant, à l’époque. Je leur en voulais à tous les deux d’être là, à me faire chier, alors que mes parents, eux, étaient morts. Peut-être que je les ai jugés un peu trop durement. Elle, particulièrement.

– Tu voudrais les revoir ?

– Je ne sais pas. Je crois que oui, mais je ne suis pas encore prêt à le faire. J’ai essayé à plusieurs reprises d’écrire à ma grand-mère, mais à chaque fois j’ai abandonné. Les mots ne venaient pas.

Tony se tait, semble hésiter, puis il dit sans me regarder :

– Tu te trompes, tu sais ?

– À propos de quoi ?

– Mes grands-parents. Ce n’est pas vrai que je n’ai qu’eux au monde. Maintenant, je t’ai, toi.

Après l’accident, les grands-parents de Tony ont entrepris de choyer le petit- ls survivant. Il est allé vivre avec eux dans le magni que appartement parisien, bien sûr. Immeuble haussmannien, quartier chic, hauteur sous plafond incroyable, vaste chambre. Un univers élargi dans lequel il s’était senti à l’étroit comme jamais.

Il a ni le collège, puis a intégré le prestigieux lycée de secteur. Il ne s’y est pas vraiment fait d’amis malgré les incitations naïves de sa grand-mère à inviter des camarades de classe. Le seul pote qu’il y avait trouvé, c’était Hugo, un blondinet qui cachait bien son jeu, endossant à merveille le rôle de l’adolescent brillant tout en faisant les pires conneries en douce, ravi que son milieu social le rende insoupçonnable. C’est avec lui que Tony avait fumé ses premiers joints, en seconde. C’est lui, aussi, qui lui avait lé son premier sachet de coke. Rapidement Tony était devenu accro, sans s’en rendre compte. C’était si bon de se sentir alerte, plus ef cace. Précis. Intelligent. Il n’a bientôt plus su vivre sans sniffer.

Les vieux n’ont rien vu, occupés à lui façonner une vie dont il ne voulait pas, dans laquelle il ne se reconnaissait pas, où son identité elle-même était niée. Sitôt ses parents morts, il était devenu Antoine Delorme. Le nom de sa mère s’est substitué au patronyme étranger, à l’école, chez le médecin, le dentiste, partout. Au lycée, il s’entêtait à écrire Castro Tony en marge de ses copies. Les profs lui ont fait quelques remarques, au début, avant de laisser tomber. Certains ont même ni par l’appeler Tony, mais la réalité, c’est que la plupart d’entre eux se moquaient éperdument de qui il était. Dans cet établissement encadré par des adultes élitistes, seules les notes importaient – et les siennes étant médiocres –, il ne suscitait aucun intérêt chez les enseignants en face de lui.

Quand il eut dix-huit ans, il n’en pouvait plus d’être Antoine Delorme. Après avoir obtenu son bac, il cessa de se préoccuper des études, au grand dam des vieux qui convoitaient pour lui, comme pour leur lle jadis, les meilleures écoles supérieures. Un jour, il claqua la porte pour s’installer à Montrouge et redevenir, en n, Tony Castro. Les grands-parents n’ont pas compris.

– Et quand est-ce que tu as arrêté la drogue ?

Il prend un drôle d’air. C’est une partie de l’histoire qu’il n’est pas prêt à me livrer. Tant pis. Ça viendra.

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Désormais, les hôtels af chent complet. La plage est prise d’assaut dès les premiers rayons de soleil. Elle se vide légèrement à l’heure du déjeuner avant de se couvrir de nouveau de parasols. Les marchands de beignets slaloment entre les serviettes, hurlent pour réveiller les appétits et croisent des vendeurs de paréos, bracelets et autres babioles qui leur disputent l’attention des vacanciers.

La journée, nous vivons au rythme des marées. Le soir venu, nous traversons la ville, traînons aux terrasses, allons danser. Nous rentrons tard, fumons souvent. Tony a pris l’habitude d’acheter régulièrement une barrette ou deux à Diogo, le patron d’un bar branché qui nous a à la bonne. Du jeudi au dimanche, la piste de l’arrière-salle se remplit de corps vibrants qui restent collés les uns aux autres toute la nuit. Tony et moi nous enhardissons, nous embrassons en public, tentons même quelques caresses plus osées quand le désir est trop fort. Personne ne fait attention à nous : tout le monde a quelqu’un à qui se frotter. C’est pourquoi je sursaute, surprise, lorsque quelqu’un nous sort brutalement de l’une de nos danses langoureuses.

Tony et moi nous écartons. Une jeune femme brune, immense sur ses monstrueux talons, se jette au cou de Tony avec une joie qui me semble tout de suite excessive. Elle le serre tellement dans ses bras qu’il disparaît sous ses cheveux bouclés. Avec une grimace de répulsion, je le fusille d’un œil, il me renvoie un regard perplexe, puis, quand la lle le lâche en n, je vois à l’expression de son visage qu’il la reconnaît.

– Isaura ? fait-il, stupéfait.

Qu’est-ce que c’est encore que ce prénom ? La créature enroule une mèche autour de son index et tortille du cul sur ses échasses. J’ai envie de la tuer. Pour l’heure, elle m’ignore.

Tony se lance dans une conversation en ammée avec elle. Aucun des deux ne fait attention à moi, à croire que si je me volatilisais dans l’instant personne ne le remarquerait. Dépitée, je le aux toilettes. Il y a la queue là-dedans. Je trépigne sans trop savoir si c’est l’impatience, la rage ou l’envie de me soulager qui m’agite le plus. Les lles devant sont très maquillées, très dénudées, et je lutte contre la pulsion impérieuse de les frapper. Et ça glousse, et ça rit, et moi je vais bientôt me pisser dessus, si elles ne se grouillent pas.

Isaura. D’où elle sort, celle-là, encore ? Ils se connaissent d’avant, c’est sûr. Incroyable comme Tony a oublié ma présence en quelques secondes à peine. Pfff, disparue la Clarisse. Oubliée la Nina. Isaura est dans la place, poussez-vous.

Bon, elles se dépêchent, les connasses devant ? Elles s’enferment à deux ou trois dans les chiottes, et on les entend ricaner à l’intérieur. Pas étonnant que ça prenne des plombes.

En n, c’est mon tour. Dans la poubelle restée ouverte, un tampon hygiénique souillé repose sur un amas de papier humide. Je réprime un haut-le-cœur et me mets en position, les fesses à bonne distance de la cuvette parsemée de aques d’urine. Les cuisses contractées, j’attends. Au début, rien ne sort, comme si c’était verrouillé. Puis une goutte. Une deuxième. Le jet arrive en n, doucement dans un premier temps, avant de s’intensi er. Au cours de l’écoulement monte un élancement qui rapidement se mue en une insupportable brûlure. Je serre les dents en réprimant un gémissement. Puis c’est ni, j’ai pissé, mais j’ai toujours envie alors je reste en équilibre sur mes jambes, chancelante, fébrile pendant qu’un point de côté me plie presque en deux. La douleur pulse, irradie et me le la nausée. Dehors, on frappe à la porte pour me demander d’accélérer. Allez vous faire foutre, bande de pétasses.

Je me rhabille laborieusement avec l’incompréhensible sensation d’avoir encore la vessie pleine et je sors en n. Les mains sous le jet d’eau, je m’arrête sur mon re et. Putain, j’ai vraiment une sale tronche.

Quand je retrouve Tony, il danse avec Isaura. Ils ne se touchent pas, mais je vois à leurs mouvements, au balancement des hanches de la lle, à la manière dont son corps à lui l’invite, qu’ils rêvent déjà d’arracher leurs vêtements.

– Eh, Nina, où étais-tu passée ? m’interroge Tony.

Pour toute réponse, je lui demande avec agressivité :

– C’est qui, celle-là ?

Il sourit.

– C’est Isaura. Une amie d’enfance. Ses parents ont un appartement sur les hauteurs de la ville. Avec une terrasse démente. Qu’est-ce qu’on a pu y jouer, quand on était gosses !

Isaura se retourne vers moi. C’est à mon tour de lui être présentée. Je me demande ce que Tony peut bien lui dire. Elle, tu vois, c’est Clarisse, mais je l’appelle Nina la plupart du temps. C’est une gamine fugueuse recherchée par la police, on la croit probablement morte d’ailleurs, alors qu’elle vit ici depuis des mois. Et ça fait quelques semaines que je la baise, aussi. Elle a beau n’avoir que quatorze ans, elle aime ça, tu verrais ! Mais chut, c’est un secret, on prétend qu’elle est majeure.

En tout cas elle a l’air réjouie, et je lui balance un sourire hypocrite.

– Ji adore francéch, mais ji parrle pas trop bem. Inchintè.

Et là voilà qui, ère de ses prouesses linguistiques, part d’un grand rire strident. Je me masse le côté droit, au-dessus de la hanche. J’ai l’impression que quelque chose m’appuie fortement sur le rein, en permanence, avec une pression croissante au l des minutes. Pour couronner le tout, j’ai encore envie d’aller aux toilettes.

– Bon, dis-je à Tony en m’agrippant à son bras, lâche cette salope. J’ai besoin qu’on rentre.

– Non, pas tout de suite, proteste-t-il.

Isaura le tire à son tour par la manche et s’agite devant lui au rythme de la musique. Il se met à danser, lui aussi.

– On se casse. Viens.

– Non ! Pas tout de suite, je t’ai dit, répond Tony avec une pointe d’agacement dans la voix.

– Toi pas vouloir dinser ? me lance Isaura dans un français approximatif.

Je la xe. Ses cheveux ondulent dans le halo rose des spots, et quand elle sourit – elle ne fait que ça, cette cruche – ses dents parfaitement alignées semblent uorescentes.

– Non, voilà c’est ça, je lui lance. Moi pas vouloir danser, pétasse. Moi vouloir que toi ailles te faire enculer par tous les connards de la boîte. Tu sais ce que ça veut dire ça ? Enculer ? Hein ?

Je hurle. En n elle ferme sa bouche, et ses yeux stupéfaits, allant de l’un à l’autre, interrogent tour à tour Tony et moi. Je poursuis mon scandale : « Enculer ? Tu sais pas ? Tu as l’air, pourtant. Va te faire enculer. En-cu-ler ! » En même temps je lui montre ce que j’entends par là d’un geste obscène de la main, le visage déformé par la fureur, les doigts crispés mimant la pénétration, tout en criant sans interruption : « Enculer ! EN-CU-LER ! »

C’est Tony qui me pousse vers la sortie. Il m’empoigne fermement, me traîne jusque dans la rue. Je le suis tout en me dévissant la tête vers Isaura pour continuer à l’abreuver d’insultes. L’air frais du soir m’extrait un peu de ma transe.

– Non, mais t’es malade, Clarisse, oh ! Ça ne va pas ? hurle-t-il.

Je me dégage de son étreinte d’un geste rageur, je lui tourne le dos et m’éloigne le plus vite possible. C’est ridicule bien sûr, où est-ce que je peux aller, sans lui, dans cette ville ? Forcément, il va me rattraper.

Je continue à avancer sans me retourner. Sur le muret qui surplombe la plage, des jeunes sont assis, une bouteille de bière à la main. Ils fument des clopes et rient au clair de lune tandis que j’accélère le pas. Je poursuis ainsi cinq, dix minutes, et ce n’est qu’à l’approche du fort de Santiago que je ralentis pour véri er que Tony est bien derrière moi.

Mais il n’est pas là. Je tourne sur moi-même, le cherchant partout, dans chaque silhouette, chaque regard croisé. Je ne vois que des formes aux contours ous, des ombres que, mentalement, je renvoie aussitôt au néant, car elles ne sont pas lui. Merde. Il m’a laissée partir, ce con.

Je m’effondre par terre, sur un coin de trottoir, genoux repliés et, lasse, je pose ma tête et l’entoure de mes bras. La rumeur de la rue m’enveloppe rapidement. En me concentrant, je perçois le bruit des vagues. J’ai comme un vertige, mais je décide que ce n’est pas grave, rien n’est très grave pourvu que je puisse aller pisser parce que de nouveau j’en meurs d’envie.

Au moment où je me redresse, je me cogne violemment à un garçon. Il tient une bouteille de vodka à la main et la passe à l’un de ses copains le temps de m’aider à me relever.

– Pardon, dis-je en me massant la tête.

Par ré exe, j’utilise le français.

– Ah, une compatriote ! s’exclame le type, également en français. Ça va ?

Bien sûr que non, ça ne va pas, Ducon. Mais au lieu de lui dire ça je réponds que oui, oui, ça va. Il n’est pas dupe, me propose de me raccompagner à mon hôtel. Sa phrase me ramène à la réalité. Je n’ai pas de lieu où aller, il fait nuit et j’ai envie de tuer Isaura et Tony. Il me tend la vodka, et sans trop ré échir j’en avale deux grandes gorgées. Nous marchons le long de la mer, il parle, je réponds à peine. Bientôt je me rends compte que ses potes sont partis, je n’ai rien vu, je m’en fous et je lui reprends la bouteille pour boire encore. Le type s’appelle Matthieu, il est en vacances ici depuis quelques jours, mais en réalité il habite Lyon, est-ce que je connais la ville ? Je réponds à contrecœur, non je ne connais pas, je suis de Paris, en n presque, oui c’est ça, je vis en banlieue… Je ne vais pas à la fac, non…

Je m’arrête brutalement.

Putain de merde, Clarisse, qu’est-ce que tu fous ? Tu vas nir par lui dire que tu es au collège et il comprendra qu’il y a un problème. Il a dû voir ta tête mille fois à la télé, lui, et il suf ra de pas grand-chose pour qu’il fasse le rapprochement avec la lle qui a mystérieusement disparu en février dernier.

Ta gueule. Ça n’a plus trop d’importance de toute façon. Même les ics, ils peuvent venir. Même rentrer chez mes parents ne m’inquiète plus.

Matthieu n’insiste pas. Il est évident qu’en réalité, ma vie l’indiffère. Sur la plage, il m’entraîne dans un coin isolé, m’attire à lui, me prend la main et la plaque contre son sexe dur. Je sens la bosse imposante et ne me débats pas. Au contraire, je suis curieuse. Si je couche avec ce type, est-ce que ce sera mieux ou moins bien qu’avec Tony ? Et qu’est-ce qu’il fabrique, de son côté, avec son Isaura, sinon lui faire tâter sa bite, lui aussi ?

Je nis malgré tout par retirer ma main. Matthieu m’embrasse dans le cou. Sa bouche est chaude et sa langue m’excite. La vodka y est sans doute pour quelque chose. Je le laisse caresser mes seins sous mon tee-shirt. Sa respiration s’accélère, la mienne également. Ce n’est que lorsqu’il s’attaque au bouton de mon jean qu’un éclair de lucidité m’arrache à ma passivité. Je vois la scène comme si j’étais spectatrice : le coin de plage sombre, les corps frémissants d’un désir triste au milieu d’une fête où l’alcool permet toutes les dérives.

Je m’agite pour freiner l’avancée de ses doigts qui rampent vers ma culotte.

– Laisse-moi ! Stop ! Laisse-moi !

Mais il n’arrête pas. Au contraire son étreinte se resserre, il la veut, sa gâterie, allez, ne fais pas ton caprice, tu étais bien consentante il y a deux minutes, ça se voit que t’aimes ça, laisse-toi donc faire.

Je me débats avec plus de conviction, me mets à crier puis, en proie à une véritable panique, je mords la main qui m’emprisonne le cou. Je me saisis de la base du pouce, et j’y plante les dents. Ma mâchoire crispée est dure comme de la pierre, et je me concentre sur les chairs qui se déchirent pour ignorer mon envie de pisser, de plus en plus insupportable. Matthieu hurle. Il essaie de m’éloigner de lui, de retirer son bras, mais plus il cherche à fuir plus je serre. Lorsque le goût ferreux de son sang inonde ma bouche, je lâche tout et je regarde, un peu surprise, Matthieu détaler comme si une créature démoniaque était à ses trousses. Dès qu’il trouve une issue, il quitte la plage, remonte vers la promenade et disparaît de ma vue.

Je m’effondre sur le sable et, une fois seule, n’y tenant plus, je baisse mon pantalon pour me soulager, là, sur place, dans la nuit. Je ne m’étonne plus ni de la brûlure ni de la douleur et je ravale mes larmes tandis que, malade et bourrée, je me dirige en titubant vers l’immeuble de Tony.

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Peu à peu, les passants se raré ent et les conversations se tarissent. La nuit m’enveloppe.

Assise sur les escaliers près de l’entrée de notre immeuble, les paupières mi-closes, j’attends. Les minutes s’égrènent en silence. Même le bruit du ressac est inaudible, et l’horizon opaque accentue l’impression d’éternité stagnante où mon ennui se perd. Je ferme les yeux, un instant seulement qui dure nalement une heure. Quand je les rouvre, la rue est dé nitivement déserte. De l’autre côté du fort, les bars ont baissé le rideau. Si les derniers fêtards rentrent chez eux, ce n’est pas par ici qu’ils passent.

Je grelotte. Tony est-il en train de caresser Isaura quelque part sur la plage ? De la tringler sauvagement contre la digue ? L’a-t-il suivie dans sa chambre ? Mes dents claquent. Je referme les paupières et aussitôt je plonge dans un monde peuplé d’angoisses, d’ombres traînantes et de frissons. Pour nir, je m’endors dans cette nuit sans étoiles.

 

Je remarque à peine la présence de Tony. Son étreinte semble aussi peu réelle que les fantômes tourmentés qui ont pollué mon sommeil. Trempée de sueur, frigori ée, je m’accroche à lui comme une naufragée à son radeau. Je perds conscience, n’enregistrant que des instants furtifs, nous sommes en bas de l’immeuble, je cligne des yeux et je vois le salon, un battement de paupières supplémentaire et me voici dans la chambre.

– Toilettes… Il faut que j’aille aux toilettes…

J’articule péniblement et ce sont des mots inintelligibles qui sortent de ma bouche. Par miracle, Tony comprend, m’assoit sur la cuvette et referme doucement la porte pour préserver mon intimité. La douleur s’est étendue, multipliée, elle est désormais bien installée dans mon crâne dont les parois semblent trembler sous son terrible assaut. En même temps, le jet d’urine me lacère le bas-ventre. Je m’entends gémir faiblement, pliée en deux.

Tony revient alors que je n’ai même pas remonté ma culotte. Il m’aide à me rhabiller. Sa main ef eure mon front, dégage une mèche de cheveux collée de sueur, et de nouveau l’obscurité me happe.

L’aube irradie lorsque l’envie de pisser m’arrache au sommeil. Tony dort sur le canapé, la bouche ouverte, et ses ron ements réguliers répondent aux oiseaux qui chantent déjà dans le soleil naissant. Au moment où mon pied droit touche le sol, la nausée me fait chavirer. J’essaie de me stabiliser en posant le pied gauche, mais il m’est impossible de trouver un équilibre. J’attends que ça passe, en me tenant la tête à deux mains comme si cela allait chasser mon atroce migraine. Quelques secondes plus tard, concentrée, ignorant mon essouf ement, j’avance, centimètre après centimètre, vers les toilettes. Mais la nausée me rattrape et, soudain, ruinant tous mes beaux efforts, je vomis sur le sol et m’écroule.

– Clarisse. Il faut que l’on aille à l’hôpital.

La voix de Tony.

Je tourne la tête, feignant de ne pas l’entendre. Je rejette tout ce qui pourrait me tirer de mon sommeil. Que l’on me foute la paix.

Je suis de nouveau dans le lit, je n’ai plus trop envie de pisser. Ce qui est certain, c’est que je n’ai pas pu me retenir et je préfère ne pas imaginer ce que Tony a dû essuyer avant de me porter jusque sous les draps.

– Viens, Clarisse, insiste Tony en me secouant et me tirant pour essayer de m’asseoir.

Je parviens à pousser un râle en guise de protestation. À l’hôpital ? Hors de question. J’ai juste besoin de dormir. Ça ira mieux demain. Et je m’apprête à sombrer encore. Mais Tony ne l’entend pas de cette oreille. Le voici qui s’acharne, qui continue de me tenir par le bras, enlève mon tee-shirt trempé tandis que je me débats comme je peux.

– Non, non…

– Putain, Clarisse, réveille-toi. On doit y aller, merde. Tu as 40.7° de

èvre.

À ces mots, un vieux souvenir cotonneux me revient. J’ai cinq ou six ans, j’ai mal à la tête. Ma mère met un thermomètre dans mes fesses, puis attend le résultat d’un air anxieux. Ce jour-là, elle m’emmène aux urgences. Je me rappelle l’odeur des couloirs de l’hôpital. Elle dit aux médecins que j’ai 39.8. Cela inquiète tout le monde. Alors 40.7, ça relève sans doute de l’exploit. Si ça se trouve, je vais crever.

– Clarisse ! Clarisse !

Tony me secoue, je l’entends assez bien, mais je suis incapable de réagir ni de lui répondre. Je perçois la panique dans sa voix et peut-être même des sanglots étouffés, mais bientôt, je m’abandonne tout entière à la

èvre.

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C’est bruyant. Aveuglant. On baisse le store. On enlève à plusieurs reprises la couverture que je tire à moi. J’entends les pas aussi. On entre, on saisit mon bras, je laisse faire. On passe le tensiomètre, l’appareil serre, sonne, on le retire. Parfois on pique. Prise de sang. Je suis bien trop faible pour réagir, ouvrir les yeux ou poser des questions.

Pendant un temps affreusement long, mais qu’il m’est impossible de mesurer avec précision, je ne suis que tremblements. Toutes les autres sensations physiques ont perdu leur importance. La plupart du temps, je dors. Un sommeil à la fois agité et lourd dans lequel je m’enfonce comme une pierre dans un lac, mais où je gesticule dans des cauchemars sans n.

Quand je retrouve à peu près mes esprits, je me découvre sans surprise dans une chambre d’hôpital. La porte close étouffe les sons, mais je vois à travers la vitre les in rmières qui vont et viennent dans le couloir. Lorsque je me regarde, moi, je repère la perfusion dans mon bras, les sachets dont le contenu coule au goutte-à-goutte dans mes veines, et le tuyau qui dépasse de mon entrejambe. Une sonde urinaire.

J’entreprends de bouger lentement la tête pour évaluer mon état. La migraine est toujours là, mais la nausée s’est atténuée. C’est déjà ça. Puis je me rends compte que je n’ai aucun moyen de joindre Tony ni même de savoir où il est, et la peur vient s’ajouter à mes autres maux.

Les in rmières me parlent peu. Elles ont bien essayé, mais renoncent rapidement. La plupart sont gentilles, mais il y en a une grosse, là, qui est une vraie salope. Elle est hostile, on se demande bien ce que je lui ai fait. Même lorsque je lui réclame une bouteille d’eau, elle feint de ne pas comprendre alors que c’est à peu près la seule chose que je sais dire correctement en portugais. Je rumine encore lorsque Tony entre dans ma chambre. Aussitôt, mon cœur bondit. Il avance d’un pas timide. Quand il me voit éveillée et assise sur mon lit, il me sourit.

Il me serre longuement contre lui, me caresse les cheveux, pose sa bouche sur ma tête. Je grimace, me souvenant à quel point j’ai transpiré et essayant en même temps d’évaluer depuis combien de temps je n’ai pas pris de douche.

– Oh putain, ma Nina, tu m’as fait une de ces peurs…

Il m’explique. J’ai eu une infection urinaire. Comme elle n’a pas été soignée, elle s’est aggravée jusqu’à atteindre le rein. On appelle ça une pyélonéphrite. Et comme j’ai continué à ignorer les symptômes, l’infection a failli me tuer, avec une septicémie qui n’est pas complètement éradiquée encore. Tony me raconte tout ça en me gardant serrée contre lui et en continuant à reni er mes cheveux sales.

Je me dégage légèrement. Il caresse ma joue, et me xe longuement, les yeux humides. Son inquiétude me touche.

– Il y a… autre chose, ajoute-t-il.

– Quoi ?

Tony se lève brusquement, fait quelques pas nerveux dans la chambre avant de poursuivre :

– Quand je t’ai amenée, ils ont voulu savoir qui étaient tes responsables légaux.

Mes yeux s’écarquillent.

– Hein ? Mais qu’est-ce que tu as dit ?

– Je n’avais pas le choix ! On peut raconter des conneries dans la rue, en boîte de nuit, on s’en fout. Mais là, ce sont des informations qui ont une importance pour ta santé ! Qu’est-ce que j’étais censé dire ? Ils ont voulu tout savoir ! Si tu avais des allergies, si tu avais déjà été opérée, si tes vaccins sont à jour… Et moi je te voyais délirante de èvre, prête à crever. J’allais prendre le risque de leur mentir ? Et puis ils ont vu ma tronche, c’était grillé d’avance. Ils ont compris tout de suite qu’il y avait un problème.

J’encaisse ses paroles. La tête me tourne, je froisse les draps entre mes poings serrés en essayant de mesurer les conséquences.

– Mais qu’est-ce qui va se passer maintenant ? dis-je, terri ée.

– Je n’en sais rien, répond Tony, tête basse. Mais tu vas beaucoup mieux, et rien que pour ça je referais tout à l’identique, si c’était à refaire. Je crois quand même qu’il faut qu’on s’attende à ce qu’ils préviennent la police.

– Et tu as dit que je m’appelais comment ?

Il marque une pause tandis que je retiens mon souf e, avant de lâcher, aussi doucement que possible :

– Clarisse Destremont.

Et là, forcément, je comprends que la réalité rattrape toujours les rêves.

Avant de partir, Tony sort de la poche arrière de son pantalon une feuille pliée en quatre. Il me la tend avec un sourire triste.

– Quand tu iras mieux, si la police n’est pas venue avant, je viendrai te chercher. Peut-être… peut-être qu’on pourrait s’en aller, trouver un autre médecin qui te prescrirait des médicaments pour ne pas interrompre trop brutalement ton traitement… Pour le moment, cela fait déjà deux jours, et il ne s’est rien passé de particulier. Dans quelque temps, on pourrait… tu en dis quoi ?

J’en dis que j’ai envie de vomir et que je ne suis pas sûre de survivre en dehors de cette chambre d’hôpital, mais je me tais. Si j’en avais la force, j’arracherais tous ces tuyaux et je partirais dans la minute, Tony et moi nous cacherions dans une cabane dissimulée au milieu des dunes de Fonte da Telha, au bout du village, là où les maisons s’arrêtent et où la

ore littorale reprend ses droits. On vivrait d’amour et de pêche avec la complicité de l’océan et, quand le temps aurait passé, on ne découvrirait de nous que deux momies ensablées dont personne ne saurait rien.

Tony insiste pour que je prenne la feuille. Je scrute son visage, cherchant à xer chaque détail : la mèche indisciplinée qui, bien qu’il la pousse sans arrêt, revient se coller sur son front, le pli d’inquiétude qui froisse sa peau juste au-dessus de l’arête du nez et qui, plus tard, deviendra une ride, le sourire forcé qui relève ses lèvres sur lesquelles j’aime tant passer ma langue. En saisissant le papier, je lui serre la main en ravalant l’émotion qui déborde.

– Mais vas-y, regarde ! s’impatiente Tony.

Je déplie la feuille avec maladresse. Le bras sur lequel est plantée la perfusion est endolori, mais j’y parviens et je découvre la photo d’un scooter rouge, un modèle un peu rétro.

– Je l’ai acheté hier. Il reste quelques formalités, mais je pourrai le récupérer demain.

J’éclate de rire. Je le regrette aussitôt, car cela provoque un élancement désagréable dans mon crâne.

– Tu as acheté un scooter ?

Il se penche vers moi, dépose un baiser sur mes lèvres et me dit, le regard à la fois triste et brillant d’excitation :

– Bien sûr. C’est comme ça que nit l’histoire, Nina. Sur un scooter rouge.

J’acquiesce en lui faisant jurer de revenir vite.

Il promet.

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J’ignore combien de temps s’est écoulé. Je dors énormément, et sitôt que j’ouvre un œil le malaise physique me rattrape, l’angoisse m’étreint et le sommeil semble le refuge à la fois le plus acceptable et le plus accessible.

Tony ne revient pas.

Dans les moments d’éveil, je guette la silhouette attendue à travers la vitre, je scrute la porte, et à chaque nouvelle entrée ma mine décon te accueille le médecin ou l’in rmière.

Ma tension est trop basse. J’ai reçu l’interdiction formelle de me lever. Il paraît que je risque un arrêt cardiaque si je fais trop d’efforts dans mon état de faiblesse actuel. L’infection n’est pas vaincue non plus malgré la perfusion d’antibiotiques. Vu comme je me sens, j’aurais deviné toute seule.

Les heures passent. Les jours aussi. J’essaie de ne pas perdre le compte. Tony est venu mardi. Deux nuits se sont succédé depuis. Nous sommes donc jeudi. Parfois je dors si longtemps que je crains de sauter une journée sans m’en rendre compte.

On m’apporte mon repas par habitude, on pose le plateau sans conviction et le personnel, résigné, le retire sans que j’y aie touché. J’ai tout de même essayé de manger un fruit, mais il ne m’a fallu que quelques minutes pour que je vomisse, et l’aide-soignante a râlé en changeant les draps.

Il fait chaud. Maintenant que la èvre est tombée, je ne grelotte plus, mais je transpire toujours à grosses gouttes à cause de la température. Le pansement qui maintient la perfusion me gratte atrocement. De la fenêtre qui donne sur l’extérieur, je n’aperçois qu’un bout de ciel bleu et l’extrémité d’une branche feuillue qui bouge au gré du vent. Il m’arrive de la xer, comme une perche salvatrice vers la liberté, en espérant voir passer un oiseau, n’importe quoi qui me rappelle que la vie continue au dehors. Souvent, hypnotisée par la vision de ce ciel, je m’endors et je le retrouve, intact, à mon réveil, exactement comme si l’instant s’était arrêté en attendant que je sorte du sommeil.

 

Je rêve de Tony. Nous sommes au cap Espichel. La chapelle blanche semble chanceler au bord de la falaise. Aucun nuage ne vient amoindrir le bleu environnant. Le lieu est désert : il n’y a personne d’autre que nous.

Tony se tient debout sur le muret qui surplombe le vide. Les bras en croix, il me tourne le dos, sa silhouette suspendue entre deux immensités, l’aérienne et l’aquatique. Au moment où je comprends, je m’élance, je cours à perdre haleine et je hurle. Mais aucun son ne sort de ma bouche, et mes jambes ne me portent pas davantage. Je reste paralysée à regarder le corps de Tony basculer et disparaître. L’océan, si calme une seconde auparavant, s’agite en accueillant sa morbide offrande, les vagues s’épaississent et d’énormes rouleaux se forment, gon ent, se muent en monstres d’eau qui avancent, menaçants, rugissants d’écume, vers moi. Ce n’est que lorsqu’ils sont sur le point de tout submerger que j’ouvre les yeux.

Quand je me réveille, deux ics en uniforme et une femme habillée en civil se tiennent à mon chevet. Dans un sursaut épouvanté, j’essaie de m’asseoir. Une in rmière, surgie d’on ne sait où arrête mon mouvement et, avec un geste doux, m’invite à rester allongée. L’inquiétude me lacère les tripes, et d’instinct je porte la main à mon ventre.

Putain de merde.

J’attends.

La femme s’approche, grimace un sourire à la bienveillance factice, puis s’adresse à moi dans un français impeccable. Elle s’appelle Charlotte Larivière et elle travaille au consulat de France à Lisbonne. Elle a été prévenue par la police et l’hôpital, car je suis française et, selon toute évidence, mineure isolée au Portugal.

À chaque fois qu’elle termine une phrase, elle marque une pause pour s’assurer que je comprenne bien tout ce qu’elle me dit. Je ne bouge pas ni n’émets aucun son. Je suis complètement terrorisée.

Mme Larivière attrape le lourd fauteuil destiné aux visiteurs et l’approche du lit. Il fait un bruit désagréable en raclant le sol en PVC. Elle s’assoit tandis que les ics restent debout derrière elle et me demande comment je m’appelle. Face à mon silence, elle insiste en répétant sa question plusieurs fois. En vain. Je ne desserre pas les lèvres. Quand elle comprend qu’elle ne m’arrachera aucune information, elle prend les devants :

– Vous vous appelez Clarisse Destremont.

Entendre mon nom dans cette chambre d’hôpital, prononcé par cette femme, alors que Tony n’est pas là, que j’ignore tout de l’endroit où il peut être, me semble la pire des agressions. Je me revois au collège, coincée sur ma chaise d’écolier, face au prof qui fait l’appel. Clarisse Destremont. Je visualise la salle d’attente du psy, où je m’emmerdais affreusement, le temps que vienne mon tour. Clarisse Destremont. Je me représente mon visage, que j’observais parfois très longuement dans la glace, intriguée par mon propre re et, ces yeux verts, le nez n, la mine renfrognée, l’impression de contempler une étrangère. C’était donc moi, cette enveloppe de chair dont avait hérité mon âme malheureuse. Clarisse Destremont.

– Non, nis-je par dire en xant la branche d’arbre à travers la fenêtre. Je m’appelle Nina Castro.

Le silence qui suit trahit sa surprise.

– Ce ne sont pas les informations que nous avons, rétorque-t-elle d’une voix ferme.

– Vos informations sont fausses.

Un papillon passe dans mon champ de vision. Il est énorme, coloré, magni que, mais quelques battements de ses ailes bleutées, presque transparentes dans la lumière du ciel de printemps suf sent à le faire disparaître de mon univers.

Mme Larivière explique la situation aux policiers. L’un d’eux sort de la chambre. Je l’entends parler à quelqu’un. Un long moment passe, puis la porte se referme, étouffant la rumeur du couloir. Je regarde toujours la branche en me demandant si le papillon reviendra ou si notre rencontre se réduira dé nitivement à cet absurde hasard qui a permis que mes yeux se posent sur ses ailes de fée égarée. Puis, ne voyant plus l’insecte, je tourne la tête pour découvrir mes visiteurs.

Au pied de mon lit, il y a Charlotte Larivière, les deux policiers, et à côté d’eux, immobiles, muets, mais affreusement réels, se tiennent mon père et ma mère.

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C’était le printemps. J’en suis sûre, à cause des eurs. Des eurs partout. Les bourgeons avaient éclos quelques jours, peut-être quelques semaines auparavant pour les plus précoces d’entre eux.

Elles étaient omniprésentes, sur les arbres, dans les pots accrochés aux balcons, sur les parterres joliment travaillés par les jardiniers municipaux. Un ravissement visuel et olfactif, un festival de couleurs.

Sur le chemin du parc, il y avait cette rue bordée de part et d’autre de cerisiers japonais ornés, quelques jours par an, de voluptueuses eurs roses. Elles venaient tout juste de faire leur apparition, si bien que les branches étaient encore lourdes de ces grappes épanouies, mais déjà, les pétales vaincus par la brise de mars virevoltaient avec grâce, puis se posaient délicatement sur le sol pour former un beau tapis, dont la perfection m’émerveillait.

Ce jour-là, mon père marchait assez loin derrière moi, distrait par le téléphone portable sur lequel il pianotait compulsivement. Je courais à l’ombre des arbres, sous la pluie eurie, en direction du parc. J’étais heureuse, car je n’avais pas eu besoin d’insister. Papa, qui souvent se faisait prier, prit cette fois-ci l’initiative :

– On va au parc ? me demanda-t-il sans même me proposer de faire la sieste, rituel auquel il essayait encore de me contraindre quotidiennement.

Immédiatement je bondis, sautai dans ses bras, et nous partîmes.

Au milieu de la rue, je m’accroupis pour saisir quelques pétales a n de constituer un étrange amas rose que j’appelais bouquet.

– On le donnera à maman ce soir ! clamai-je à papa qui, souriant sans vraiment m’écouter, acquiesça par principe.

Peu de temps après mon arrivée au parc, j’avais déjà perdu le cadeau improvisé, tout occupée à gambader, me cacher, jouer avec deux morceaux de bois, me prendre un coup par un autre enfant. Courir en pleurs vers mon père. Parce que les parents peuvent tout, consolent tout, quand on a quatre ans.

Mais pas les miens.

Je ne l’ai pas trouvé, le papa aux vertus guérisseuses. Sur le banc où il m’attendait à peine quelques minutes plus tôt était assise une grosse dame aux tibias couverts de vilains poils noirs. Je m’élançais déjà vers elle quand, ne reconnaissant pas dans sa silhouette trapue la gure paternelle recherchée, je m’arrêtai, saisie d’angoisse. Un regard à droite, un regard à gauche suf rent à con rmer l’absence de mon père et, la peur grandissant, je partis en courant vers le bosquet situé à l’autre extrémité de l’aire de jeux. C’était là que papa m’emmenait lorsque, prise d’une envie pressante, je jurais être incapable de me retenir et le sommais de trouver des toilettes. « Ici, disait-il, personne ne peut te voir. » Peut-être avait-il voulu faire pipi, lui aussi ?

Par l’effet d’un étrange instinct, je bloquai ma respiration à mesure que je me fau lais entre les branchages. Persuadée d’avoir entendu un bruit qui trahissait une présence humaine à proximité, je poursuivis mon intrusion dans ce monde végétal qui, à hauteur d’enfant, avait la verte densité d’une jungle tropicale.

C’est là que je la vis. L’araignée.

À quelques centimètres de mon visage, la toile tissée pile sur mon passage. Une grosse araignée tellement coriace qu’elle semblait avoir revêtu la carapace d’un crabe, une espèce de scaphandre blindé dé ant quiconque d’envisager seulement de l’écraser. Sans elle, je serais restée sur ma trajectoire et sans doute aurais-je ni par rebrousser chemin. Au lieu de ça, je poussai un cri bref, mais strident, en m’écartant brusquement sur le côté.

Et je le trouvai là, à quelques mètres de moi à peine, dans un coin plus clairsemé, le pantalon sur les chevilles, yeux fermés, bouche entrouverte, en train de se faire sucer par une femme aux cheveux longs que je ne connaissais pas.

Ils continuèrent un petit moment, lui tout abandonné à son extase, elle très appliquée dans son va-et-vient, avec une régularité qui rendait le mouvement hypnotique. « Hum, gémissait-il, suce ma bite, oui, vas-y, suce-la ! »

Ce n’est que lorsque je sentis une rupture dans le rythme, un début d’accélération qui ne me laisserait plus la possibilité d’intervenir, que j’osai parler, avec une sorte de curiosité timide : « Papa ? »

Ses yeux brusquement ouverts sous l’effet de la surprise me xèrent avec épouvante. J’eus envie de m’enfuir à jamais pour me soustraire à ce regard qui, je le sentais confusément, venait de changer de manière dé nitive celui que je porterais désormais sur lui.

Il dégagea, non sans brutalité, la tête de la lle dont le visage a été totalement effacé de mes souvenirs, puis il entreprit de remonter nerveusement son pantalon. J’ai vu sa bite humide, encore à demi gon ée, et sans rien ajouter je suis repartie vers le monde des enfants, de l’autre côté des buissons, pour recommencer à jouer. Comme si de rien n’était.

Sur le chemin du retour, une indé nissable perte d’éclat annonçait la

étrissure des eurs de cerisiers tombées au sol. Sans doute, la grâce de ce qui vient d’éclore ne peut nir, tôt ou tard, autrement que piétinée et salie.

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Maintenant, je dors encore plus qu’avant. L’infection n’y est pour rien : cela fait longtemps qu’elle est guérie. Mais il a fallu contrôler mon agitation, et les calmants se sont avérés ef caces. Au début, je rejetais tout, la prise de traitement oral, le dialogue, même un simple contact visuel avec mes parents était insoutenable.

Je n’étais capable que de hurler. C’est la seule chose, dans ces effroyables retrouvailles, dont je me souviens réellement. Ce cri de bête, rauque, écorché, si terri ant que je n’ai pas tout de suite compris qu’il sortait de moi. Plus rien d’autre n’existait en dehors de cette plainte enrouée qui s’étirait, remplissait la chambre et semblait ne jamais devoir cesser. Je suis devenue ça, je n’ai plus été que ce rugissement profond qui, sans paroles, disait tout de moi, crachait ma souffrance et révélait combien, en cet instant, j’avais autant envie de mourir que de tous les buter.

Une foule d’inconnus ont surgi, se sont penchés au-dessus de moi, ont saisi mes bras, mes mains, mes pieds, ont appuyé sur mon torse, contraint mes jambes, attaché mes poignets. Je me débattais, tournant la tête de droite à gauche à toute vitesse, aveuglée par les cheveux liés par la crasse et la sueur, qui s’accrochaient à mon visage, collaient à mes paupières, s’invitaient jusque dans ma gorge ouverte, et ce cri qui continuait de menacer, d’appeler au secours, de résonner dans les couloirs de l’hôpital, et dont l’écho n’en nissait pas de me tuer.

Ils m’ont sanglée. Il fallait m’empêcher d’arracher les perfusions, de m’enfuir, de me faire du mal. Bien sûr tout le monde était d’accord avec ça, et personne ne reconnaissait qu’ils étaient justement en train de me retirer mes raisons de vivre.

Je n’ai ni vu ni senti le moment où ils ont injecté le calmant dans le tuyau, mais j’ai sombré brutalement comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur. La conscience m’est revenue de manière éparpillée, comme des bulles ottantes qui, peu à peu, s’agglomèrent. À chaque fois, je me remettais à geindre et à m’agiter, et lorsque je comprenais que j’étais attachée je hurlais franchement ma souffrance et mon indignation.

Continuer : partie 2 sur 2