Les rêves échoués
Chapitre 3
conquérante. Dona Capitolina s’agite : « Sou eu, eu… ! » 4insiste-t-elle avec une sorte de erté nostalgique. Je cherche sur son visage tassé, bardé des rides qui strient les peaux molles, les traces de sa beauté d’antan, mais plus rien ne permet de faire coïncider les deux réalités.
Je reconnais son mari un peu plus loin, pour avoir déjà vu son portrait accroché bien en évidence sur l’un des murs du salon. Il pose, la cravate serrée, le costume sévère, mais le regard doux. La vieille s’émeut moins devant le mort que face à sa jeunesse enfuie. D’autres portraits sont exhibés, les photos sont maintenant en couleur. Je devine qu’elle a une
lle, des petits-enfants peut-être, aussi peu présents dans son existence actuelle que l’époux défunt.
Quand je rejoins Tony, la ville est baignée d’une lumière aux re ets orangés et somnole, plongée dans un silence que seul brise le froissement du linge pendu aux fenêtres, régulièrement agité par le vent.
3. « Viens ! Viens ! »
4. « C’est moi, moi… ! »
OceanofPDF.com
Une semaine avant mon anniversaire, je dis à Tony que je vais avoir quatorze ans. Il cherche à savoir ce qui me ferait plaisir, me promet un cadeau. Je reste silencieuse, ce que je voulais il me l’a déjà offert, une évasion, un horizon, un nouvel air à respirer. J’ai l’impression de lui devoir la vie même. Mais il insiste, quatorze ans c’est important, quatorze ans, quatorze ans… Son enthousiasme soudain faiblit, son regard se voile, et il se ge, songeur. Quatorze ans, c’est l’âge qu’il avait quand l’accident s’est produit. C’est aussi celui qu’aurait Milla aujourd’hui. C’est l’âge que l’on n’atteint jamais, ou celui où tout s’arrête.
Deux jours plus tard, alors que nous nous baladons, Tony rencontre une connaissance. Un homme trapu, lourdaud, qui brusquement se dirige vers nous avec de grandes exclamations. Il traverse la rue d’un pas déterminé en ignorant la camionnette qui le klaxonne, se jette sur nous, broie Tony contre son torse pour l’embrasser. Il le repousse ensuite presque brutalement, le temps d’essuyer une larme de son doigt boudiné, avant de sourire en pleurant, de rire en criant et, après quelques longues minutes de ces bruyantes démonstrations, le gros s’arrête sur moi, les yeux se fendent, inquisiteurs, tandis que Tony bredouille quelques mots hésitants aux questions que l’autre lui pose. Il n’est pas nécessaire d’en saisir le sens pour deviner l’embarras, percevoir la conviction chancelante de Tony, la suspicion de son interlocuteur. La peur se met à grandit au creux de mon ventre. Il veut savoir qui je suis. Ce que je fais là.
Quand en n nous repartons, j’exige un compte-rendu détaillé de l’échange. Tony me rassure comme il peut, bien qu’il ne soit pas très serein lui-même. Il a prétendu que j’étais une amie, l’autre a compris « petite amie », et personne n’a démenti. Tony a casé dans la conversation que j’avais dix-huit ans – dix-huit ans ! il est fou ! –, que nous étions en vacances quelque temps, le gros a pleurniché en souvenir du passé, c’était un ami de son père, son pauvre père, que Dieu garde bien son âme, et sa mère, qu’elle était belle sa mère, et sa sœur, mon Dieu quel malheur, mais ça lui a bien fait plaisir de revoir Tony, qui est devenu un homme maintenant. Grand. Costaud. Viril, ajoute-t-il avec un clin d’œil en louchant dans ma direction. Ses parents seraient ers de lui. Il s’éloigne avec la vague promesse d’un rendez-vous, d’une bière partagée au café de Zé un de ces jours, et bien sûr Tony dit oui, oui à tout, pourvu que ça ait l’air normal, mais c’est avec une anxiété accrue que nous redescendons vers la plage.
– Il faut qu’on sache où ça en est, dis-je à Tony alors que nous mangeons une glace, assis sur le sable.
– Où ça en est, quoi ?
– L’enquête. Si on me cherche toujours. Et surtout, où est-ce qu’on me cherche. Si la pétasse de concierge a ouvert sa gueule, si on a fait le lien avec toi. Ce genre de choses. Je veux savoir.
– Je croyais qu’on ne voulait justement pas savoir, rétorque-t-il d’un ton sec.
On n’en a jamais parlé, en réalité. Nous avons fui la France avec un sentiment d’urgence, et tant que nos poursuivants demeuraient invisibles nous avons préféré nous persuader qu’ils n’existaient plus. Mais on avait malgré tout conscience qu’on portait des œillères, et ça nous arrangeait bien d’occulter les emmerdes périphériques.
Tony a un ordinateur chez lui, mais notre utilisation d’Internet se limite au visionnage de lms, à la recherche d’une information précise, une adresse, des horaires, un itinéraire, guère davantage. On évite tout ce qui ressemble aux pages d’actualités ou aux réseaux sociaux. Tony a troqué son téléphone portable français contre un nouvel appareil doté d’une carte SIM locale prépayée, qu’il s’est procuré après avoir balancé un faux nom au vendeur qui insistait pour mentionner une identité sur la facture.
– Eh bien maintenant, je veux savoir, dis-je après quelques minutes de silence.
– O.K., répond simplement Tony.
Et il se lève sitôt sa glace terminée pour se mettre à marcher d’un pas rapide vers notre immeuble.
Finalement nous ne trouvons rien à part l’avis de recherche. Les articles sur l’enquête sont devenus rares et, quand il y en a, ils n’occupent plus que quelques lignes dans les journaux, coincées au milieu d’autres informations. Il semblerait que le pervers soit toujours en détention, en tout cas il n’en est plus vraiment question. Je demeure introuvable, mais combien d’enfants, d’adolescents se volatilisent chaque année, dont on perd à jamais la trace ? Il suf t de parcourir quelques sites dédiés pour s’en rendre compte. Le monde est criblé de l’absence de ces petits disparus, et l’oubli s’est posé comme un couvercle sur leur histoire.
Partiellement rassurés, nous nous déridons. L’épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes ne s’efface pas complètement, mais on retrouve l’envie de rire, de déambuler dans la ville sans s’embarrasser de stress ou de paranoïa. En avril, la plage prend vie et se remplit, lorsque le temps le permet, de serviettes et de parasols. Les boutiques, les cafés, les glaciers fermés pour l’hiver rouvrent. Les soirs s’animent en même temps qu’ils se réchauffent.
Je sors dans les bars, et une ou deux fois en boîte. Personne ne me demande ma carte d’identité. On danse jusqu’à ce que la tête tourne et que le rire s’épuise. Tony discute avec des types louches, il a trouvé de quoi rouler quelques joints. La musique rend tout plus facile, mon cœur se cale sur les basses, et je me perds dans l’instant, j’oublie qui je suis et qui je voudrais être. Les gens autour recherchent comme moi l’amnésie qu’apportent les nuits festives réussies. C’est beau, cette euphorie de la jeunesse qui, seule, permet de se sentir immensément puissant grâce à de si petites folies.
Je goûte à mon premier cocktail, une caïpirinha bien dosée. La cachaça à quarante degrés dans mon corps jusque-là vierge de tout alcool montre vite ses effets. Jamais je n’ai autant ri. Jamais non plus je n’ai été aussi malade le lendemain. Des souvenirs ous me rattrapent à l’aube entre deux vomissements, ma main qui s’attarde sur Tony, qui ef eure son entrejambe, pétrit ses fesses, revient vers son sexe, sa respiration qui s’accélère dans l’obscurité sans qu’il fasse un geste pour me repousser, jusqu’à ce que le sommeil décide que ça suf t les conneries et mette un terme à nos attouchements nocturnes.
OceanofPDF.com
– Peut-être qu’il faudrait qu’on bouge un peu, me propose Tony le 20 avril.
Je lève vers lui un regard interrogateur.
– Comment ça ?
Il a envie de me faire découvrir le Portugal. Pas tout le pays, bien sûr, mais la région élargie au moins, me montrer Lisbonne pour commencer, la ville est à quelques dizaines de kilomètres à peine, et nous n’y sommes même pas encore allés ! Cela fait des semaines qu’il en parle.
Je le sens anxieux plus qu’enthousiaste. Il guette ma réaction, mais celle-ci tarde à se manifester. Sesimbra me fait l’effet d’une bulle confortable, pas totalement opaque, mais à défaut de nous dissimuler aux yeux du monde elle est rassurante. Partir sur les routes maintenant, c’est renoncer à un point d’ancrage pour s’exposer à des dangers dont on ignore la véritable nature. Pour Tony, c’est exactement le contraire : rester statique, s’enfermer dans une routine où les mêmes trajets, les mêmes rencontres se répètent quotidiennement focalise l’attention et augmente les risques d’être localisés.
– Bon, d’accord, si tu veux, nis-je par lâcher à contrecœur.
Le soir, je prépare un sac pour quelques jours avec les affaires que Tony m’a achetées depuis notre arrivée et qui m’ont permis d’adapter ma tenue à la saison.
Le départ se fait le lendemain. La ville semble encore ensommeillée quand nous la quittons, je vois les tables que l’on installe sur les terrasses, on ouvre les parasols, les touristes de l’hôtel voisin prennent leur petit-déjeuner, mais déjà certains, plus matinaux, sortent faire un tour sur la plage.
Je reconnais la route par laquelle nous sommes arrivés des semaines – des siècles ? – auparavant. Nous la suivons plusieurs kilomètres durant, puis nous bifurquons à gauche.
– Nous allons nous arrêter sur une plage que je veux absolument te montrer, Nina.
Naturellement il dit Nina.
Tandis qu’on roule, il m’explique. Ce n’est pas une plage comme Sesimbra, domestiquée et urbaine. Elle est beaucoup plus sauvage. Pas déserte, oh ça non, c’est certainement la plus habitée de toute la côte au sud de Lisbonne. Elle est sauvage, mais peuplée, voilà. Il rit en voyant mes sourcils se froncer. « Tu comprendras quand on y sera », ajoute-t-il.
Nous traversons une zone forestière à la végétation littorale, où les arbres se sont enracinés sur une terre orange qui ressemble déjà à du sable, puis, entre les feuillages qui masquent l’horizon, j’aperçois l’océan dont les vagues s’écrasent sur une immense plage rectiligne qui semble n’avoir ni début ni n. Tony ralentit l’allure et me montre, à droite, la silhouette embrumée d’une masse montagneuse, la Serra de Sintra, à l’ouest de Lisbonne. À ma gauche, vers le sud, les falaises paraissent s’arrêter net après un arc de cercle qui dé nit la côte. Le cap Espichel, au loin, ferme notre champ de vision.
La route descend vers la plage où je découvre un village construit quasiment sur le sable. Un ruban de petites maisons se déroule sur plusieurs centaines de mètres. Le chemin devient dif cilement praticable, il est criblé de trous et met les amortisseurs à rude épreuve. La voiture cahote, et nous avançons au rythme des secousses. À gauche se dressent quelques hangars, j’aperçois un tracteur devant l’un d’eux. « Cela appartient aux pêcheurs », me dit Tony.
Tony semble tout connaître comme s’il avait toujours vécu là.
– Tu venais souvent ici lorsque tu étais petit ?
Il achève de se garer. En sortant de la voiture, je suis frappée à la fois par une bourrasque qui me pousse violemment en arrière et par l’odeur de poisson. Tony claque la portière, plante ses yeux dans les miens et me dit, ému :
– Ici, Nina, c’est Fonte da Telha, le village où mon père a grandi jusqu’à l’âge de neuf ans.
OceanofPDF.com
Tony et moi traversons ce qui semble être la place du village, au centre de laquelle se trouvent un kiosque rond aux stores fermés et quelques voitures garées. À gauche, un café af che deux modestes terrasses, l’une côté placette, l’autre côté plage, dont la plupart des tables sont vides. Des éclats de voix laissent supposer que l’intérieur est plus animé, et j’entends encore tonitruer les rires lorsque nous avançons vers la mer.
La plage est calme, mais pas totalement déserte. Les promeneurs déambulent au bord de l’eau d’un pas traînant ou au contraire décidé, selon la motivation de chacun. Quelques serviettes étendues et des parasols épars font l’effet de taches colorées. Des enfants creusent un trou ici, et plus loin d’autres abandonnent le château de sable tout juste achevé aux vagues qui, déjà, viennent en lécher les frêles remparts.
– J’imaginais qu’il y aurait moins de monde, dis-je.
– Il fait chaud, alors ceux qui le peuvent n’hésitent jamais à faire un tour. On est dans la proche banlieue de Lisbonne, ça en fait, des gens qui habitent à proximité.
Autour de nous, les dunes ont dû faire de la place aux hommes. Partout des cabanes de pêcheurs se sont dressées derrière les maisons. Tout semble récupéré : la tôle se marie avec les planches de bois, les portes tiennent à peine sur des gonds de fortune tandis que, accrochée au toit de zinc, une collection d’objets hétéroclites pendouille. Ici, une poupée en cellulose, le corps noirci par les rayons brûlants, est attachée par le cou. Il manque un œil à sa tête étranglée par un l de fer. Plus loin, un poupon unijambiste côtoie une peluche dont la fourrure, jadis rose, a depuis longtemps perdu son éclat. D’autres babioles crachées par la mer, des lets et des hameçons rouillés complètent cet invraisemblable bric-à-brac tandis que, sur un toit, un buste de Batman monte la garde, les bras croisés, le regard héroïque tourné vers le large, telle l’ef gie d’une divinité protectrice à la proue d’un navire.
Un peu partout autour, les bateaux de pêcheurs attendent de fendre les
ots. Les coques sont rouges, bleues, multicolores parfois, toujours
nement décorées. On leur a donné des noms de femmes, peints bien en évidence : Sandra Cristina, Paula Helena, Ana Luisa. Des chiens au poil rêche se reposent dans leur ombre.
Nous retournons vers les maisons. Quand les bâtiments se resserrent, des venelles au sol sableux émergent de ce vis-à-vis de murs blancs. Parfois des voitures, garées à leur extrémité en barrent l’accès, af chant aux étrangers le caractère privé de l’impasse.
Nous nous arrêtons devant un portillon qui donne sur une cour, au milieu de laquelle une celle malmenée par le poids du linge tendu plonge vers le carrelage. Un chat dort du sommeil du juste, imperturbable malgré la caresse du drap qui le frôle au gré de ses ondulations. Tony passe la main à l’intérieur, défait le loquet et, comme un voleur, tourne la poignée en silence. Le chat nous regarde d’un œil, oreilles dressées, moustaches frémissantes et, d’un bond, détale. La porte s’ouvre.
Une femme à la silhouette massive et vêtue d’un tablier aux motifs criards apparaît sur le seuil. Ses cheveux clairsemés, son visage large et sa peau luisante ne l’avantagent guère, et son âge avancé a depuis belle lurette fait disparaître tout ce que la jeunesse pouvait atténuer de ce physique ingrat. Elle nous xe quelques secondes, l’expression neutre, puis ses yeux s’écarquillent, sa bouche s’ouvre, et la surprise la laisse debout, mais inerte face à Tony. Soudain la vieille se remet en mouvement, elle lâche la cuillère en bois qu’elle tenait dans la main et s’écrie :
– António ! António, és tu ?
Et s’ensuivent de longues embrassades ponctuées de cris et de gémissements, qui bientôt se muent en sanglots, puis en rires, offrant en l’espace de quelques minutes un large échantillon d’émotions humaines. Tony n’arrive pas à en placer une, la femme pose mille questions, mais n’écoute aucune réponse, elle vocifère, s’agite et n’interrompt les gesticulations que pour essuyer la larme qui perle au coin de son œil.
Quand elle nous fait nalement entrer, je me tourne vers Tony et lui demande :
– C’est qui ?
– C’est Manuela, la femme de mon grand-père, répond-il.
– Ton grand-père vit ici ?
– Non, il est mort.
– Mais alors c’est… c’est ta grand-mère ?
– Non, fait-il en secouant la tête. Il s’est remarié quelque temps après le départ de sa première épouse. Ma grand-mère l’a quitté en emmenant avec elle ses deux enfants, mon père et ma tante, que je n’ai pas revue et dont j’ignore tout.
Manuela nous interrompt, elle vide ses placards et son réfrigérateur, insiste pour nous faire boire et manger et ne consent à se calmer que lorsqu’elle nous contemple, d’un air satisfait, engloutir les victuailles proposées.
Je pense avec tendresse à Dona Capitolina qui, elle aussi, se soucie de me nourrir dès que je passe sa porte, l’imagine en cet instant assise à contempler la rue et je souris à Manuela.
Bientôt, tout le village accourt pour voir Tony. Chaque nouvel arrivant y va de sa larmichette en hommage au grand-père disparu dont le jeune homme réanime la mémoire. Ils se souviennent de lui lorsqu’il était petit et qu’il venait rendre visite en compagnie de Paulo, enfant du pays. Certains, moins nombreux, l’ont revu il y a trois ans à peine quand, libéré de la tutelle de ses grands-parents français, il est revenu sur les traces de la lignée paternelle.
En n d’après-midi tout le monde prend congé, c’est l’heure de la pêche. Les hommes revêtent une combinaison cirée et des cuissardes en plastique. La plupart d’entre eux ont un visage buriné, tanné par l’air marin, à la peau épaisse comme du vieux cuir desséché. Des rides profondes gent leurs traits dans l’expression qu’ils af chent le plus, les yeux à demi fermés, le nez froncé, la bouche ouverte pour gueuler une consigne aussi bien qu’une blague, et il semble impossible de leur arracher cette grimace permanente sous peine de voir l’ensemble craquer comme un masque usé auquel on essaierait de faire prendre de nouveaux plis.
Ils montent sur les tracteurs, les chiens courent derrière, les plus rapides d’entre eux parviennent à devancer l’engin, manquent de passer sous les gigantesques roues sans que le conducteur fasse mine de ralentir ou de les éviter. À chaque fois que je frémis pour l’un d’eux, l’animal esquive, se laisse doubler en lançant un aboiement mécontent avant d’accélérer pour regagner la distance perdue. La machine et la bête connaissent parfaitement leur chorégraphie et n’en sont pas à leur premier bal.
Arrivés au bord de l’eau, les hommes sautent dans la barque, le tracteur avance encore, fouetté par l’océan, a n d’emmener le bateau suf samment loin pour lui permettre de otter. Alors commence un bras de fer périlleux avec la mer : la première vague se fracasse sur la coque, la repousse vers le rivage. Le tracteur insiste pour lui faire gagner quelques mètres supplémentaires. Les voix masculines se perdent dans le vent et le cri des mouettes, le moteur se met à vrombir, et voilà que l’embarcation vainc un nouvel assaut plein d’écume, chevauche la houle et en n, prend son élan. Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point minuscule et que son re et se confonde avec le mouvement de l’eau.
À différents endroits de la plage, d’autres pêcheurs s’en vont eux aussi en mer, à tour de rôle avant que les tracteurs ne fassent demi-tour pour regagner les hangars, toujours escortés par les cabots qui aboient de concert. Des bateaux sont restés posés sur le sable jusqu’au lendemain matin, et s’en iront lorsque les autres seront revenus. Alors que nous sommes sur le chemin du retour vers la maison de Manuela, nous nous arrêtons devant l’un d’eux. Il est peint en rouge et blanc, avec un blason qui rappelle l’écusson du drapeau portugais. Tony laisse courir ses doigts sur les lettres du nom : Emilia Maria. Les prénoms de sa sœur. Je comprends qu’il appartenait à son grand-père et a été repris par d’autres après sa mort. On en a changé la couleur tout en conservant son identité, par respect pour la mémoire du vieux que tout le village appréciait – surtout maintenant qu’il n’était plus là – mais aussi en hommage à sa petite- lle tragiquement disparue.
– Je ne sais même pas comment le bateau s’appelait avant l’accident, me dit Tony. Il l’a renommé quand mes parents et Milla sont morts.
– Il avait le nom de ta grand-mère, peut-être ?
Il rit de bon cœur.
– Oh, sûrement pas ! Il la détestait comme personne.
Joaquim Vicente Castro était pêcheur dans l’âme, un vrai de vrai, de ceux qui portent l’océan en eux. Il était né dans cette communauté installée là depuis des décennies, où plusieurs familles faisaient littéralement la loi. Le littoral était désert à l’époque, et les hommes de la terre n’avaient pas encore été saisis de la folie qui les poussait maintenant à s’étaler sur une serviette pour se faire rôtir au soleil des heures durant. Personne ne venait donc emmerder les habitants, ni contredire les décisions des patriarches.
Les choses ont commencé à changer avec la croissance démographique et l’attrait touristique exercé par le bord de mer. Les machines ont peu à peu remplacé les bœufs pour tracter les barques, et les constructions se sont multipliées. Certaines, illégales, ont même entrepris de coloniser la falaise. Les autorités ont tapé du poing et ordonné la destruction des résidences secondaires édi ées par les citadins. Elles ont essayé, dans la foulée, de s’attaquer aux maisons des pêcheurs, mais c’était sans compter sur la détermination de la communauté qui, soudée, avait fait front et continuait encore, périodiquement, à repousser les assauts administratifs niant la légitimité de leur présence.
Les pêcheurs étaient donc restés au village. Avec le temps, ils avaient appris à composer avec les touristes, et à faire slalomer leurs tracteurs entre les corps des vacanciers. Ils tiraient pro t de la situation aussi, comme le montraient les nombreux cafés, bars, restaurants tenus par les enfants de la plage qui avaient choisi, sans pour autant migrer vers la ville, une autre activité que celles de leurs parents.
Quand Guilhermina Maria Da Cruz, la grand-mère de Tony, avait rejoint son Joaquim, rencontré au bal d’un village des alentours, elle avait quitté une famille de paysans solidement enracinée dans la terre ferme pour découvrir cette communauté tournée vers une mer sans n, où tout menace de se liqué er à l’approche d’une vague plus agressive, comme il en vient beaucoup lors des tempêtes qui frappent la côte entre novembre et février. Elle a essayé de s’intégrer, mais ce village lui apparaissait comme une île qui se laisse accoster, mais qui demeure impénétrable. La cohésion des membres se fait dans l’intimité morbide avec l’océan, et le pacte qui les unit se rappelle à leur souvenir lorsque disparaît l’un des leurs, avalé par la mer qui réclame son lourd tribut.
La naissance de Paulo, le premier enfant, avait accentué la dé ance, accéléré la rupture. Guilhermina avait senti cet élan en lui lorsque le petit regardait les vagues rouler sur la plage. Il deviendrait pêcheur, inévitablement. Folle d’inquiétude, de rage, de désespoir, elle s’arrachait les cheveux quand Joaquim partait en mer, se jetait sur lui lorsqu’il rentrait, faisait de terribles esclandres pendant les conviviales réunions nocturnes qui ponctuaient la vie collective, traitant les gens d’inconscients, d’assassins même, prêts à offrir leurs enfants en sacri ce à l’Atlantique. On essayait de la raisonner, mais Guilhermina ne voulait rien savoir. L’appel du large qui envoûtait son ls était plus fort que sa propre autorité. Possessive, jalouse, elle n’envisageait aucune autre possibilité que la fuite. La concurrence des deux, la mer et la mère, t voler en éclats l’univers de Paulo Manuel, et c’est ainsi qu’à neuf ans il fut arraché à cette vie au grand air iodé pour nir enfermé dans un sordide appartement de la banlieue de Lisbonne depuis lequel il n’apercevait plus l’horizon.
OceanofPDF.com
La nuit tombe, et Manuela refuse de nous laisser partir. Sa voisine, Maria do Carmo, a une cabane un peu plus loin, sur la plage. Elle l’a aménagée en studio tout confort et le loue aux touristes étrangers. Des Anglais, des Allemands, des Français aussi. Pas tellement de Belges, elle a remarqué que beaucoup préféraient venir explorer la côte avec leur camping-car. Elle est toute ère de vanter les avis positifs qu’elle récolte sur les sites marchands dédiés aux locations de vacances. En ce moment il est vide et sa propriétaire nous le prête volontiers pour la nuit.
La lune est haute dans le ciel, la fatigue nous tombe dessus, nous n’avons réservé aucun hôtel et n’envisageons pas de rentrer à Sesimbra puisque nous avons prévu de poursuivre vers le nord dès demain matin. Sans trop se faire prier, Tony accepte. On nous mène à la cabane. De l’extérieur, elle ne paie pas de mine, mais l’intérieur est très douillet. Heureux, nous refermons la porte.
– Qu’est-ce que tu leur as dit sur moi ? nis-je par demander.
Cela m’a angoissée toute la journée.
– J’ai dit que tu es une amie et que nous sommes venus en vacances au Portugal. Que j’avais envie de te montrer les lieux importants pour moi. Ils pensent qu’on est ensemble, je crois. Mais je te rassure, personne n’a réellement posé de questions.
– Ils imaginent vraiment que j’ai dix-huit ans ?
Tony me scanne de la tête aux pieds. Puis il s’esclaffe soudain, et son rire dissipe brutalement mon malaise. Il dit oui, on pourrait le croire bien sûr, je suis grande, j’ai l’air d’une femme, je suis même plutôt bien foutue quand on y regarde de plus près. Il af che le rictus moqueur que je connais si bien maintenant. Je lui assène un coup furieux sur l’épaule, ce qui le fait rire de plus belle.
– Tony ? fais-je.
– Ouais ?
– J’ai peur.
Il redevient sérieux, s’approche de moi et m’entoure de ses bras. Je pleurniche quelques minutes, m’épanche, je crains qu’on me retrouve, qu’on mette un terme à tout ça, c’est comme un rêve cette vie avec lui, est-ce qu’il s’en rend compte ? Avant j’étais en prison, captive de griffes acérées qui m’in igeaient des blessures quotidiennes à l’âme sans que je puisse me prémunir des attaques, j’étais condamnée à l’ennui, à la souffrance, à la révolte… Patient, il me laisse parler et, quand en n je marque une pause pour reprendre mon souf e, il me lance :
– Eh, la râleuse ! Il est minuit douze. C’est ton anniversaire.
Et c’est tout. Il ne dit pas « joyeux anniversaire », ne me sort pas de cadeau magni quement enrubanné, rien de tout ça. Il roule un joint, effrite lentement le shit, le mélange au tabac, tasse l’ensemble. Il l’allume, puis va le fumer dehors en m’invitant à le suivre d’un geste de la main. Assis côte à côte, nos orteils jouant avec le sable froid, il me décrit notre avenir loufoque, il achètera un scooter rouge rien que pour moi, pour effacer le souvenir d’un Sergio qui n’existait pas, pour que je puisse faire les promenades que je m’étais imaginées, mais avec lui, Tony Castro, un vrai jeune homme de chair et de sang.
J’avance une main, attrape le pétard. Tony me regarde avec surprise. C’est la première fois que j’ai ce genre d’initiative. Il hésite à peine, puis me le tend avec un sourire intrigué. Je le porte maladroitement à ma bouche et inhale profondément. Immédiatement une quinte de toux me plie en deux, et Tony part d’un grand fou rire. Je lui jette un regard noir qui l’amuse encore plus, avant de rire avec lui, envahie par une sensation de chaleur intérieure qui se répand partout jusque dans ma tête, comme si l’épaisse fumée occupait désormais toute la cavité à l’intérieur de mon crâne.
Il poursuit son délire, un scooter rouge, ce sera parfait dans les rues de Lisbonne, un Vespa, oui voilà, c’est pas mal un Vespa rouge, on l’enfourchera pour gravir les collines et on admirera les façades bariolées, ça aura un air d’Italie. Il est fou, bien sûr. Je le lui dis, et il ne dément pas. Au contraire il s’emballe et continue inlassablement à me construire un monde sur mesure.
C’est là que ça se passe. Dans la cabane au bord de l’océan.
On se couche, satisfaits de la journée. Dehors il fait nuit noire, la lune af che un cercle imparfait, mais sa forte luminosité éclipse les étoiles, qui font gure de minuscules points éteints dans un ciel sans nuages. Il n’y a pas de vent non plus ce soir.
J’ignore quand les choses changent exactement, si c’est au milieu d’une digression incohérente ou d’un énième éclat de rire, mais arrive un moment où je perçois la respiration de Tony qui s’accélère, lui qui déglutit pour essayer de la maîtriser, sans parvenir à cesser le petit halètement inquiet qui remplace soudainement la conversation.
Moi aussi je sens une palpitation au ventre sans bien savoir laquelle, de l’excitation ou de la peur, l’emporte. Nous nous taisons, parce que les souf es gênés disent davantage que les mots. C’est comme une musique qui peine à s’imposer, au début. On devine d’abord une sorte de murmure, au loin, perdu au milieu de mille autres bruits, on tend l’oreille, on attrape le son, on ne le lâche plus. Bientôt on n’entend plus que lui, et un nouvel instrument s’ajoute pour en épaissir la consistance. Et la musique se poursuit, une plainte supplémentaire s’additionne aux précédentes, ça frémit dans les tripes, ça brûle à l’intérieur, la peau se hérisse. Les caresses viennent con rmer ce que les battements cardiaques affolés nous chuchotaient déjà au creux des draps propres, les gestes inquiets font place à un mouvement plus régulier, profond. La musique se déploie. Elle trouve son rythme, et dans son envolée les corps dansent, ils se crispent, se relâchent, s’abandonnent, se tendent encore, accélèrent puis ralentissent, repartent pour une nouvelle ronde. Quand le silence nous cueille en n au milieu de la nuit et interroge notre nudité, Tony et moi nous regardons, au moins aussi honteux qu’heureux, sans trop savoir quoi dire.
Ça ne m’a pas fait mal.
J’ai observé sa queue avant le moment crucial, du moins ce que j’en voyais dans le noir, une ombre phallique qui se laissait à peine apercevoir, et tout en tremblant, tout en gémissant, j’ai jaugé son gabarit a n d’évaluer, de manière très technique, si réellement ça pouvait entrer. Tony s’est sans doute moins encombré de questions. Il a véri é avec ses doigts qu’il y avait bien la place, a entrepris de m’en convaincre avec sa langue. Quand ses doutes ont été levés, il m’a écarté les jambes sans trop d’hésitation pour venir en moi. J’ai posé les deux mains sur ses fesses en remontant les genoux, les pieds, en soulevant le bassin pour savoir jusqu’où je pouvais le sentir à l’intérieur, parce que je le voulais toujours plus loin.
Je n’ai même pas crié. Je me suis juste dit : « Voilà, c’est fait ! Incroyable ! », puis plus grand-chose, car la conscience s’est effacée pour laisser l’instinct prendre les commandes.
Je n’ai pas non plus mis sa bite dans ma bouche. À ce moment-là, je ne sais pas pourquoi, cela m’a paru incongru.
En me réveillant au petit matin, je pense simplement : « Oh putain, j’ai baisé ! » avant même de me souvenir que ça y est, j’ai quatorze ans.
OceanofPDF.com
Au moment de nous dire au revoir, la moitié du village se pointe et forme un demi-cercle autour de nous tandis que Manuela nous tend un sac plein de fruits et de boîtes Tupperware contenant notre pique-nique du jour. Elle essuie ses larmes et se mouche bruyamment, un peu apaisée lorsque Tony lui promet qu’il reviendra bientôt la voir.
Le ciel est magni que, sans aucun nuage, il n’y a pas le moindre souf e de vent : c’est l’été avant l’heure. Les vagues scintillent calmement dans la quiétude de cette belle journée. Un chien se fraie un passage entre les jambes des habitants, il lève un regard curieux comme s’il se demandait ce qu’on faisait tous là, agglutinés, avant de s’éloigner vers la plage où les pêcheurs s’activent. C’est l’heure de tirer le let et de ramener à terre tous les poissons frétillants, dont beaucoup niront dans une assiette avant la tombée de la nuit.
Tony et moi montons dans la Clio, agitons une dernière fois les bras à travers les fenêtres ouvertes, puis la voiture entame l’ascension de la falaise sur la petite route pleine de sable où les roues patinent un peu. Nous nous éloignons, direction Lisbonne.
J’imaginais la capitale comme une Sesimbra plus grande, plus animée, mais gée dans un espace-temps étrange, pas tout à fait le passé, mais avec quelque chose d’indé nissable qui l’empêche de s’ancrer vraiment dans la modernité du présent. J’ai tout faux : la ville grouille, fourmille, frémit, bruisse dans chaque recoin, et attire les visiteurs de l’Europe entière, peut-être même du monde entier.
Tony prend un parking près de l’estuaire du Tage, large et bleu comme une mer intérieure, et nous commençons notre déambulation. La Praça do Comércio nous accueille, bordée d’arcades colorées. Nous nous enfonçons dans les rues rectilignes du quartier, la Rua Augusta d’abord, piétonne, encombrée de touristes et d’animations diverses – des chanteurs, des danseurs, des jongleurs, des cracheurs de feu, des vendeurs à la sauvette qui, tous, essaient de délester le passant de quelques pièces –, puis nous bifurquons vers la droite. La pente est raide. Pendant l’ascension de la colline, Tony me raconte l’histoire de la ville, ne s’interrompant que de brefs instants pour reprendre son souf e.
Si la fondation de Lisbonne date de l’Antiquité, la ville basse, beaucoup plus récente, a été construite après le séisme et le tsunami de 1755.
– Un tsunami ? dis-je, étonnée.
– Ouais, fait Tony.
Les secours n’avaient même pas eu le temps d’explorer les gravats que des vagues gigantesques avaient remonté l’estuaire pour surprendre les rescapés qui, allez savoir pourquoi, s’étaient massivement dirigés vers le
euve après les secousses meurtrières et ont ni emportés par les ots déchaînés. En n, le feu avait consumé tout ce qui restait.
– Tu connais par cœur toute l’histoire du Portugal, comme ça ? dis-je, impressionnée.
– Ma Nina, quand on a une mère prof, les vacances ressemblent toujours à une sortie scolaire, avec interro à la n, répond-il.
L’Alfama m’émerveille avec toutes ses couleurs, étalées sur les façades défraîchies comme sur la palette d’un peintre distrait, qui aurait abandonné sa toile sans l’avoir achevée. Il émane de ces rues pentues, sillonnées par les tramways jaunes, une nostalgie prégnante qui me déchire le cœur de manière inexpliquée. Sur notre chemin, devant une vieille gargote, quelques tables empiètent sur le trottoir. Nous sommes obligés de descendre sur la chaussée a n de contourner l’imposante publicité. Un bus me frôle sans même klaxonner, Tony me tire brusquement vers lui en criant « attention ! » Alors qu’il me sermonne pour mon imprudence, nous nous frayons un passage vers le haut de la ville entre des Allemands, des Français, des Anglais, des Scandinaves, des Espagnols, des Italiens, des conducteurs de tuk-tuk qui proposent leurs services, des Africains qui essaient de refourguer des breloques. En n le passage se dégage lorsque les visiteurs s’arrêtent devant la Sé, la cathédrale de Lisbonne, dont l’une des particularités est d’avoir résisté au tremblement de terre quand tant d’autres monuments se sont écroulés.
Nous faisons une pause sur un belvédère ombragé. J’admire la vue qui révèle la splendeur du Tage. On aperçoit jusqu’à la silhouette massive des montagnes d’Arrábida, au pied desquelles se trouve Sesimbra. Une fresque entièrement faite d’azulejos représente, en bleu et blanc, la ville d’antan.
Les ruelles sont de plus en plus étroites et tortueuses, des escaliers plongent vers la Baixa au détour d’un immeuble. Des touristes, gros objectifs autour du cou, photographient le linge étendu aux fenêtres, des draps, des tee-shirts et même des sous-vêtements, et je xe, un peu gênée, une culotte immense qui se balance accrochée à une corde, dont la blancheur ternie tranche sur la façade jaune. Photogénique, à n’en pas douter.
Le soir, après avoir récupéré la voiture, nous passons la nuit dans une auberge de jeunesse située dans une partie plus excentrée.
Nous visitons Lisbonne deux jours durant : Belém et sa tour emblématique, mais aussi le Parque des Nations, à l’autre extrémité de la ville. Ma préférence va aux vieux quartiers, l’Alfama, le Chiado ou le Bairro alto, tous ces endroits où je retrouve, derrière l’effervescence touristique qui revêt la capitale d’un vernis arti ciel, l’indé nissable essence du Portugal tel que je l’ai découvert et ressenti à Sesimbra.
– C’est un beau pays, dis-je à Tony, un soir où, émue, je contemple l’estuaire se parer des re ets jaunes qui lui ont valu le surnom de « mer de paille ». Tu as de la chance.
Il balaie ma remarque d’un revers de la main. Il ne sait pas si c’est de la chance. Le Portugal, pour lui, c’est d’abord le lieu des vacances, mais l’été, il appartient à tout le monde autant qu’à lui. Une partie de lui vient de là, c’est vrai, et il sent les racines puissantes qui le rattachent à la terre de ses ancêtres. Mais son pays, c’est la France. Au Portugal, il est une sorte d’hybride, ni autochtone ni réellement touriste, et c’est sûrement ce qui le dé nit le plus, le fait de n’être pleinement de nulle part.
Il dit cela sans mélancolie particulière, c’est juste un constat. Je lui prends la main, et il dépose un baiser sur mon front. Chaste. Comme si la chasteté existait durant nos nuits dissimulées au monde, où la timidité des premières découvertes a fait place à une hardiesse de plus en plus af rmée, où la recherche du plaisir rend factice la gentille tendresse af chée en plein jour. Passée la peur, oubliée l’appréhension, je prends des initiatives qui semblent osées à Tony lui-même, Tony l’initiateur, le dévoyeur d’adolescentes qui souvent rougit de mon audace, me donne l’impression d’être d’une extraordinaire perversion, et cette idée m’excite follement.
Un tabou demeure cependant. Celui de la parole. Jamais nous ne mettons de mots sur nos ébats nocturnes, jamais nous n’évoquons les endroits où il pose ses mains, ceux où il fait glisser sa langue. Ceux où il enfonce sa queue, et qui se sont bien diversi és en quelques nuits à peine. Refuser de commenter nos relations sexuelles, c’est comme la conservation jalouse d’une illusion. Si on n’en parle pas, peut-être que tout cela demeurera un désir humide qui ne s’assouvit que dans les songes, mais, si on se risque à mentionner nos insomnies sulfureuses, la froide réalité s’en emparera bientôt pour les dévorer entièrement en même temps qu’elle les quali era de crimes.
Alors il ne restera plus de nos rêves que des souvenirs lacérés.
OceanofPDF.com
Une centaine de kilomètres sépare Lisbonne d’Óbidos. Je serais bien restée un peu plus longtemps dans la capitale, mais Tony est si impatient de me montrer de nouveaux lieux que nous voilà de nouveau sur les routes.
Óbidos ne se situe pas près de la mer, et pour la première fois depuis mon arrivée au Portugal je perds la proximité de l’océan. C’est comme un vide indicible, une marée basse intérieure. Mais bientôt j’aperçois les murailles de la ville médiévale, en parfait état de conservation, et je tombe sous le charme des ruelles pavées de grosses pierres bosselées, irrégulières, polies d’avoir été tant foulées, glissantes d’être si lisses. Mes rétines absorbent la lumière extraordinaire que renvoient les murs blanchis à la chaux des maisons aux bordures bleues où vivent encore, chose incroyable, des milliers de vrais habitants, alors que tout autour d’eux semble avoir été créé, pensé, édi é pour plaire aux touristes.
Des demoiselles vêtues de longues robes aux manches évasées et des moines au visage dissimulé par une large capuche nous frôlent en passant. Un troubadour déclame des vers tandis que, plus loin, un faux forgeron transpire à grosses gouttes lorsqu’il soulève son marteau avant de l’abattre sur une pièce métallique. De nombreux magasins sont spécialisés dans la location, contre quelques euros, de costumes d’époque. Tony m’invite à choisir un déguisement, mais je décline sa proposition. Il ne manquerait plus que ça, que je me transforme en princesse médiévale, et lui en chevalier intrépide !
– Tu viendrais me sauver, dis, sur ton cheval blanc, si j’étais en danger ? dis-je, amusée.
Il me fait un clin d’œil, puis il me répond le plus sérieusement du monde :
– Bien sûr que non, Nina. Je te sauverai, évidemment, je te sauverai, quel que soit l’endroit où tu te trouveras, mais je ne serai pas juché sur un cheval blanc. Je viendrai sur un scooter rouge, tu sais bien.
Sur ce serment nous poursuivons la promenade. Partout, des escaliers aux larges marches poussent à la ânerie, incitent à se perdre dans les venelles étroites ou à prendre des photos pour immortaliser le village où le temps semble s’être arrêté.
Le soir, nous faisons une halte dans un hôtel d’Alcobaça, situé juste en face d’un monastère que Tony tient absolument à me faire découvrir le lendemain. Depuis la fenêtre de la chambre, je contemple la bâtisse éclairée.
Ce soir-là, Tony et moi nous couchons sages comme frère et sœur. Il s’endort rapidement tandis que je me tourne et me retourne dans le lit, en proie à une angoisse aussi soudaine qu’incompréhensible.
Exaspérée, je me lève, vais aux toilettes. Le faible jet d’urine brûle un peu en sortant, je grimace sur la cuvette tout en me frottant le anc droit, entre les côtes et la hanche, où une douleur remonte en s’intensi ant.
Brusquement, tout me semble absurde, le départ de France, la fuite, à quoi ça rime, combien de temps est-ce que ça peut durer tout ça ? Je pense rarement à mes parents, mais là, de retour dans mon lit, alors que la respiration régulière de Tony rythme le silence, ils m’apparaissent avec un réalisme déroutant, les doigts abîmés de ma mère, l’indifférence quotidienne de mon père, leur incrédulité quand on les convoque encore au collège, leurs yeux écarquillés comme s’ils étaient dépourvus de paupières, qu’est-ce qui leur a valu une gosse pareille, franchement, quel est son putain de problème ? Et maintenant, ils comprendraient encore moins, une fugue de plusieurs semaines, merde, deux mois déjà, à l’étranger en plus et avec un inconnu, qu’est-ce qu’ils pourraient y comprendre ? Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? La vérité ?
Je me relève, avance à tâtons dans l’obscurité, retourne pisser. Rien ne sort, évidemment, mais je reste là, le cul à l’air, tenaillée par l’envie et captive de mes pensées.
Oui, je pourrais leur balancer ça. Avant j’étais une vieille âme endolorie enfermée dans un corps d’enfant, dans une famille, dans une vie dont chaque contour me blessait toujours plus, jour après jour. En partant j’ai éclaté les parois de ma prison, la rage a guéri d’elle-même, je la sens encore palpiter parfois, mais de manière tellement inoffensive, si vous saviez, ce n’est plus qu’une ombre de colère qui dort au fond de mes souvenirs. Avant je ne voyais que les murs, ils étaient hauts, ils étaient gris, il n’y avait ni portes ni fenêtres, rien qu’une boîte sans ciel et sans air, voilà ce que vous m’offriez, un cercueil dans lequel je ne pouvais que hurler en griffant le couvercle, en heurtant tout ce qui se trouvait à proximité, hurler et hurler encore. Et maintenant, regardez-moi, regardez-moi bien, j’ai vu l’océan et j’ai vu l’horizon, et je prends tout cet avenir que le monde me promet.
Mon cœur accélère, je me débats avec le sommeil, avec la nuit, avec la peur, la rébellion pour seule arme et l’espoir comme unique bouclier.
Les heures d’insomnie sont toujours interminables.
OceanofPDF.com
Le monastère d’Alcobaça ne me fascine pas spécialement, on vient d’en voir un à Lisbonne, et nalement c’est toujours un peu la même chose, des vieilles pierres, quelques sculptures, un cloître qui pousse les visiteurs à dégainer la perche à sel e plus qu’il ne les invite au recueillement. Mais Tony af che un sourire tellement radieux que je ne dis rien, de peur de le décevoir. J’ouvre grand mes yeux avec l’émerveillement de celle qui découvre le plus bel endroit du monde.
Dans l’église, des gens sont agglutinés. Tony avance presque sur la pointe des pieds. « C’est là », me dit-il. Quand la foule s’écarte, je distingue deux gros sarcophages nement ciselés. Sans aller jusqu’à me pâmer, c’est vrai que, même de loin, toutes ces sculptures semblent d’une précision et d’un raf nement rares. De la dentelle de pierre.
– Tu vois ces deux tombeaux ? Ce sont ceux de Pedro et Inês.
– Je ne connais pas.
– Ah bon ? s’étonne-t-il avec une pointe de déception dans la voix. Mais c’est super connu ! Comme Tristan et Iseult ! Ah tu ne connais pas non plus ? Eh bien, comme… comme Roméo et Juliette !
Je fais une moue dubitative. Tony ne renonce pas et commence à me raconter.
Dom Pedro était un prince du e XIV siècle. L’héritier de la couronne du Portugal. Il avait une femme et des gosses, comme tout le monde, quand il s’est mis à fréquenter Inês de Castro, la dame de compagnie de sa légitime épouse.
– Oh, elle s’appelle Castro, comme toi, dis-je bêtement.
Évidemment, ça s’est su, que Pedro se tapait Inês, et ça n’a plu ni au roi ni au reste de la cour, parce qu’Inês était à moitié espagnole, et qu’à l’époque on ne peut pas dire que les deux royaumes s’entendaient très bien. Les Portugais soupçonnaient leur encombrant voisin de comploter pour s’emparer de leur pays, et Inês de Castro paraissait incarner parfaitement l’instrument de la trahison. C’était la séductrice per de qui se servait de ses charmes pour embobiner l’héritier de la couronne, la louve de Castille dans la bergerie lusitanienne. Loin de ces considérations politiciennes, Inês et Pedro continuaient de vivre leur folle histoire, inconscients peut-être, amoureux sans aucun doute. Et puis la femme de Dom Pedro était morte. Quelle aubaine pour les tourtereaux, dont la passion était en n, croyaient-ils, libérée de ses entraves ! Mais malgré plusieurs années de bonheur et les enfants qui vinrent sceller l’union du couple, le roi n’accepta jamais la situation. C’est ainsi que, dans le plus grand secret, il commandita le meurtre de celle qu’il ne voyait que comme une intrigante, s’obstinant à ignorer qu’elle était avant tout le grand amour de son ls.
Et Inês fut assassinée.
Mon regard s’attarde sur les tombeaux, puis glisse jusqu’à Tony.
Pedro fut désespéré, comme on s’en doute. Littéralement fou de douleur. Plus tard, devenu roi, il annonça à tout le monde qu’à l’insu de tous il s’était marié avec Inês quelques années auparavant, ce qui légitimait de fait la progéniture qu’ils avaient eue ensemble et donnait à la défunte le titre posthume de reine du Portugal. Pedro put en n se venger. Il se débarrassa sauvagement des assassins d’Inês – œil pour œil – en leur faisant arracher le cœur, l’un par la poitrine, l’autre par le dos, puis t construire un somptueux tombeau pour sa dulcinée. Son corps fut exhumé et transporté à Alcobaça où Dom Pedro, lorsque son heure fut venue, rejoignit son grand amour pour l’éternité, dans un tombeau similaire au sien.
On dit qu’avant de le mettre dans le sarcophage de pierre, Dom Pedro a fait asseoir le cadavre d’Inês sur un trône et a obligé ses anciens ennemis de la cour à s’agenouiller au pied de la dépouille pour lui rendre les honneurs dus à une reine. C’est ainsi que, un par un, les nobles portugais ont dû faire le baise-main royal à une souveraine putré ée.
– Dans l’imaginaire portugais, Inês de Castro est la reine morte, ajoute Tony.
Je ré échis un instant, regarde les tombeaux qui se font face, avec les gisants dessus et les oritures partout, puis je conclus :
– Pas mal, ton histoire.
Quand nous quittons Alcobaça, je songe que Pedro a bien été emmerdé dans sa vie, lui aussi. À quoi ça rime d’être un prince, si on est prisonnier du protocole, des convenances, de la politique ? En réalité, chacun à son niveau, on est enfermé dans une toute petite case. On fait semblant de croire que la liberté, c’est jouir de cet espace-temps qui nous est consenti de manière aléatoire à la naissance et on s’accommode de cette absurdité avec le sourire, tristement celés par la société et ses règles insensées.
Avant de rentrer à Sesimbra, nous faisons une halte à Nazaré. Retour à l’océan. C’est aussi une ville de pêcheurs, à ce qu’il paraît. Les barques sont bien là, des femmes habillées tout en noir comme Dona Capitolina sont assises le long de la promenade, entre le trottoir et la plage avec, près d’elles, des grilles sur lesquelles sont exposées des sardines séchées. Les visiteurs trouvent ça terriblement typique, ils prennent en s’émerveillant des photos des vieilles, en leur jetant parfois quelques pièces pour les remercier de se faire chier au soleil.
Nous montons sur la falaise qui domine la ville, où se tiennent de nombreux étrangers admirant la vue, divisés en deux groupes bien distincts : le touriste qui regarde à gauche vers la plage en contrebas, et le sportif impressionné qui contemple l’immensité de la plage du Norte, quasi désertique, où les vagues s’écrasent sur le rivage dans un grondement puissant, sauvage, qui semble venu des entrailles mêmes de la terre.
C’est là qu’éclatent les gigantesques rouleaux qui font rêver les surfeurs du monde entier, commente Tony.
– Super, dis-je. Il faut que j’aille aux chiottes.
Depuis une bonne heure, je retiens une furieuse envie de pisser, mais comme elle s’est manifestée dès que je suis sortie des toilettes, tout à l’heure, j’ai pris le parti de l’ignorer.
– Je vois comme tu es sensible aux exploits sportifs, ironise Tony, une pointe de déception dans la voix.
Nous nous promenons encore un peu et cheminons en direction du phare. Je me hasarde sur les marches glissantes régulièrement frappées par la mer, bravant l’avertissement explicitement mentionné sur un panneau. Une vague plus forte m’éclabousse, il n’y a plus que moi suspendue entre le ciel et l’écume bouillonnante, mais je reste là, fascinée, jusqu’à ce que Tony me rappelle avec inquiétude. Il est temps de rentrer.
J’achète, avant de quitter Nazaré, une jolie assiette peinte reproduisant le paysage vu depuis la falaise. Je demande à ce qu’on l’enveloppe pendant que je vais aux toilettes puis, la vessie soulagée, je repars avec le paquet dans les bras, persuadée que mon cadeau sera du plus bel effet sur le buffet de la salle à manger de Dona Capitolina.
OceanofPDF.com
Le retour à Sesimbra se fait de nuit. Malgré l’obscurité épaisse, je devine les contours de la montagne, le frémissement des arbustes accrochés au rocher, la mer qui se montre timidement dans un virage puis les lumières scintillantes de la baie m’éblouissent. Je suis des yeux la ligne courbe de la plage avec ses cafés et ses restaurants, le cœur plein d’émotion. Nous descendons vers l’océan, tournons à gauche devant le fort et ralentissons derrière le ot des promeneurs qui ont envahi la chaussée et qui, aussi à leur aise que dans une rue piétonne, avancent au pas et sursautent dans la lueur de nos phares. Puis la route se dégage, la plage est là à ma droite, et la foule se raré e même si les bars restent ouverts de plus en plus tard avec la belle saison qui s’installe. Nous voici arrivés chez nous.
Tony et moi nous découvrons timides dans l’appartement, comme si toutes les déviances, tous les rapprochements n’avaient été possibles que dans l’éloignement. Retrouver ce qui est devenu notre foyer, marqué par le souvenir des paisibles journées de promenades et de discussions, nous repositionne dans une relation fraternelle et verrouille nos corps. Tony se tend lorsque je m’approche de lui, la raideur se propage des pieds à la tête comme une vague, mais épargne son sexe. Il prend congé bien vite en me disant qu’il va se coucher, et son « bonne nuit » hâtif brise la joie du retour et me fait l’effet d’adieux dé nitifs.
Le lendemain, avec mon petit paquet de Nazaré contenant l’assiette décorative, je sors sans faire de bruit pour ne pas déranger Tony qui dort encore. Je monte d’abord les escaliers de la Rua dos Pescadores, heureuse de retrouver mes habitudes. Le serveur du premier restaurant sourit en me voyant et lève les bras au ciel comme s’il était témoin d’une apparition surnaturelle. Dans les mots qu’il baragouine, il y a des questions que je saisis même si je n’en comprends pas le sens. J’explique comme je peux : « Lisboa, Alcobaça, Nazaré ». Il imagine les promenades, s’enchante des joies que j’ai ressenties lors de ces découvertes, et je hoche la tête pour con rmer combien cette escapade m’a plu. Il érige le pouce droit, je fais pareil, c’était super, ouais, cool.
Je dis bonjour à tous les gens que je croise sans me formaliser de l’absence de réponse de certains. Arrivée en haut, je tourne à droite pour redescendre par la rue dans laquelle se trouve la maison de Dona Capitolina.
Je vois d’abord la cour vide, puis la porte fermée. Dona Capitolina ne se serait pas réveillée ? Elle qui est debout dès l’aube et qui vit porte ouverte ? Même lorsqu’une tâche l’appelle à l’intérieur, elle ne prend pas la peine de se barricader, et les lanières du rideau se meuvent lentement au gré de la brise comme s’ils comptaient les secondes avant son retour.
Aujourd’hui, rien de tout cela, la porte, les volets des fenêtres, tout est clos et verrouillé. Je reste un moment ainsi, debout devant chez elle, l’assiette emballée serrée contre ma poitrine. Un couple me bouscule en essayant d’avancer sur l’étroit trottoir, la femme s’agace et marmonne à son mari quelque chose que j’imagine peu aimable à mon encontre. Je lui rends son œillade hostile. Connasse. T’es moche, en plus.
Un frisson me secoue malgré le soleil, déjà haut dans le ciel, qui me brûle la nuque. Je nis par me résoudre à repartir, un peu inquiète.
– C’est bizarre, quand même, dis-je à Tony qui s’en fout, une fois revenue à l’appartement. Tu ne trouves pas ?
Il avale le dernier morceau de sa biscotte d’un air ensommeillé.
– Ouais. Mais elle est peut-être sortie. Ou bien elle est fatiguée et se repose.
– Non, fais-je, insistante. Dona Capitolina laisse toujours tout ouvert et, dès qu’elle a un moment, elle est dehors. Il n’y avait même pas sa chaise, tu te rends compte ?
– Mouais, dit-il distraitement. Si tu veux, on y retournera tout à l’heure, et si c’est pareil on frappera à la porte, ou on demandera aux voisins. D’accord ?
Je hoche la tête et attrape une biscotte dans le paquet. Il n’en reste qu’une, brisée en grosses miettes dont je me saisis en grimaçant.
Après le déjeuner nous en lons les maillots de bain, courons jusqu’à la plage, et sans attendre je me jette dans les vagues. L’eau glacée m’arrache un cri de surprise, puis, acclimatée après quelques mouvements, je sautille joyeusement en éclaboussant Tony. Il se tient au bord, les orteils recroquevillés au contact de la mer, tout en me lançant quelques menaces, mais devant mon indifférence à ses admonestations il plonge à son tour. Je fuis en riant de son air furieux. Plus tard, allongée sur le sable, sans quitter des yeux la mouette qui tournoie au-dessus de moi, je me dis que la vie est sacrément belle, putain.