Lettres à Jean Voilier

Paul Valéry · Chapitre 5 sur 15 · partie 1/2

Pages du PDF

Lettres à Jean Voilier

Chapitre 1941

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

1871

 

Le 1er janvier [1941]

Mon amour trop cher, il est quatre heures. Je n’ai pas fermé l’œil bien entendu.. J’ai tant souffert que j’ai eu un rejet de bile, au cœur de la nuit. Cette nuit ! Et le sentiment de dégradation et d’impuissance de tant souffrir, malgré tout ce que mon habitude d’analyse pouvait opposer à cette douleur infernale. Je suis brisé, ce matin.

Non, cela ne peut plus durer. Je me sens en péril, l’esprit et le corps. Il y a des choses qui ne peuvent coexister, des situations dans lesquelles l’amour, l’honneur, la raison pratique, la limpidité qui doit régner entre des êtres « propres » sont également blessés. Je crois qu’il faut se résoudre à quelque parti clair et sincère.

Écoute, chérie, je veux te parler comme je te parle en moi-même. Et d’abord, sans rapport avec l’affaire en question. Je t’ai dit que je voulais te faire un petit sermon : en voici la substance. J’ai cru en toi, c’est-à-dire que j’ai cru sentir en toi un être très différent, dans le fond, de tous ces misérables fantoches, hommes ou femmes, qui vivent dans l’instant, et pour lesquels tout est contenu dans l’amusement désordonné et perpétuel qu’offre la vie moderne. Je t’ai demandé, l’autre jour, ce que tu avais pour religion ? À défaut d’autre, on peut avoir la connaissance, l’art, ou une certaine forme rare et merveilleuse de l’amour. Tu comprends maintenant le sens de ma question. C’est que je te voyais avec peine, une très profonde peine, te dissoudre, Toi, dans la variété des instants qui ne laissent rien après eux, même pas de souvenirs féconds, Toi, que ton livre avait montrée à mon esprit, un esprit d’une qualité et d’une authenticité sans comparaison avec celui des gens, messieurs ou dames, qui écrivent. Je pense que tu te perds. Il ne s’agit pas de littérature. Il s’agit de ta beauté intérieure. C’est tout autre chose, et bien au-dessus et au-delà. Tu le comprendras un jour.

J’ai cru en Toi, et je te vois sans force contre l’écume des moments. Mon cœur en est désespéré.

Il me faut bien dire aussi un mot de tes bonnes amies, ces trois parques, conseillères intimes, qui ont tant d’influence sur toi. D’après ce que tu m’en dis, j’ai l’impression de cervelles des plus basses, nourries des clichés les plus désolants, et qui peut-être — sans même être capables de s’en douter — ne peuvent admettre ni souffrir en toi ce HAUT de ton être, qui est précisément défini par ce qu’elles ne peuvent pas comprendre. Mais écoute, avec un peu de recul intérieur, tout ce qu’elles te disent, et tu percevras le vide, le vulgaire et le vil à l’état pur.

Tu vois.. Je suis dur, ce premier matin de l’année. Malade d’une affreuse soirée, et d’une nuit.. Je t’assure, je désirais mourir.. J’avais passé des heures, hier, à faire ces mauvaises strophes. Il faut me les rendre. Il me semble qu’elles n’ont plus de sens.. Et puis, tu ne les as sûrement pas relues. Mais, si faibles soient-elles, elles furent faites avec toute ma ferveur, dans l’extrême de la tendresse — et c’est peut-être pourquoi elles sont faibles. Et voici que cette adoration m’apparaît à présent d’une naïveté insupportable.. Vint ensuite notre rencontre, le métro, ce que tu m’as dit, ce que je devinais.. Et puis ce que je devins : impossible de manger, de dormir ; la révolution dans l’être ; et le regard sur ma montre à l’heure où l’on s’embrasse dans les soupers de fin d’année.. Et mon réveillon de bile.

Tout ceci est mon affaire. Tant pis pour moi. Trop sensible, peut-être (mais si je ne l’étais pas, je ne serais pas Moi).. Tu m’as donné les plus entièrement tendres, les plus parfaites heures de ma vie. J’ai cru que quelque prodige de correspondance harmonique entre nous s’était révélé, chose rarissime, qui ne pouvait que se renforcer, vibration identique entre les âmes, les esprits et les corps. Et en vérité, depuis que nous nous voyons je ressens cet accord exceptionnel sonner de plus en plus fort dans la substance de ma vie même.. Et toi, tu me disais, l’autre jour, quelque chose de semblable..

Mais les dieux et les astres veulent briser cela.

Tu comprends, tu dois comprendre, que je ne puis penser à ce thème étranger qui vint s’entrecroiser avec le mien dans tes pensées, dans tes heures, dans tes dons de toi.. Je ne puis y penser sans cet affreux désordre immédiat, dans tout l’être.. Plus de travail possible, plus de sommeil, voici deux fois en quinze jours que je passe par la torture. Et tu étais source de vie.

Alors ?.. Il s’agit pour moi de savoir si tu m’aimes, c’est-à-dire si tu as besoin de moi, si tu as soif de moi et de mon amour. Moi, je ne le sais plus, et il faut vitalement que je le sache. Interroge ton cœur. Parle-moi librement, sans ménagements. Je ne puis plus être tout le temps entre la vie et la mort, témoin presque ridicule d’une expérience de.. chimie. Vraiment, je souffre trop.

Après téléphone, j’hésite s’il faut envoyer ceci.. Je t’appelle, mais un pas libre infini. Je l’envoie cependant. Je veux qu’il n’y ait point d’arrière-pensée, entre nous. Alors ce ne serait plus NOUS.. Voici la mienne. Excuse la douleur qui parle.

Et à vers cinq heures.

 

1882

 

[2 janvier 1941]

Mon harmonique tendre,

Je ne sais ce que j’inventerais pour être toujours auprès de toi. C’est une soif, une faim, une sorte de tension telle vers toi que je ne puis m’écarter de la pensée de toi.

Je n’ai jamais connu cette prise extrême par l’émotion. Il me semble que ceci signifie quelque chose.. ? Quelque chose comme un but caché en moi, et peut-être — je le crois quelquefois — en toi aussi. Une puissance supérieure à la compréhension, qui VEUT se réaliser par un degré d’intimité en profondeur.. selon un pressentiment de la rareté d’une rencontre d’êtres.

Je ne trouve que cela pour m’exprimer et non pour m’expliquer cette sensibilité singulière, sa force, sa redoutable force quand elle est contrariée, son infini quand elle se développe en ta présence.

Oui.. Il y a QUELQUE CHOSE.. Et comme je te l’ai dit, cela n’est pas comblé, circonscrit, satisfait par ce qui est la satisfaction.. classique.. Physique.

En vérité, JE NE SAIS PAS CE QUI SERAIT LE COMBLE, la perfection de ce sentiment, de plus en plus souverain, et — chose inouïe d’autant plus mystérieux qu’il est plus net.

N’aie pas froid.

 

1893

 

Six heures

Ce jour lyrique — qui va des larmes à je ne sais quel étrange état de vie légère et grave et toute gonflée d’émotion — de cette qualité éternelle — que tu sais. À Toi.

 

1904

 

SAMEDI [4 janvier 1941 ?]

Cinq heures.

J’interromps une savante ou absurde préparation ou plutôt Tu l’interromps.. Ce qui ne t’est pas très difficile, mon gros Beau-Souci..

Je te vois dormir dans le bleu W...ser. Dors, dors.. Si je savais les mots magiques, je traverserais l’espace et les murailles et je t’aiderais à dormir et à rêver. Tout doucement, tout doucement.

Quel poème.. Le mot Chérir.. De ce côté est le seul infini que je conçoive. Avec tout ce qu’il faut de mystère par là. Car il y a du mystère fait de nous. Le mystère d’une boisson qui augmente la soif et d’une similitude que les différences exaspèrent.. rendent folle.

Et tu pars.. J’ai déjà toutes les images de trains, de cabines, de neiges dans le noir qui fuit, des tuiles roses d’argile.. Et je n’aurai pas de nouvelles. Comment savoir le retour ??

Il y a là aussi le souci du froid. Ta tête à névralgies. Il te faudrait une sorte de passe-montagne que tu garderais pour circuler dans la propriété ou dans les grandes pièces glacées. Il faut que tu ne dormes pas sans la tête couverte.

Oh hier.. J’ai beaucoup admiré ce système électrique à frotter les parquets. Mais l’encaustique a ses inconvénients. Quant au meuble bas, de soie crème, c’est une merveille de goût.. Ah quelle maîtresse de maison.. Avouez, ma chère, que c’est une personne supérieure : elle est pratique et divine, intime et mondaine, belle et tendre ; et vous rend en un rien extravagant, idiot et très intelligent, d’un coup.

Et d’autre part, c’est un type.. On peut rire.. à condition qu’elle soit là, bien là. Car, absente, on pleure, on se ronge, on se désagrège.. Mais quand elle est là, bien là, entre la chaise crème et le tremplin ex-cerise, toute la littérature française au port d’arme bien rangée, le téléphone paré aux absents, ces salauds, — alors tout va sur.. des roulettes : l’univers est en bonne voie, le Paradis Terrestre est r’ouvert, l’Arbre de la Connaissance abonde en pommes sublimes, les ruisseaux chantent dans le gazon, la foudre elle-même y éclate (avec son écho) de manière à illuminer les deux infinis, en dépit de quelques petits dommages. Car enfin, c’est la foudre, n’est-ce pas ?

Oh.. J’ai à peine le temps de pensotter aux banquettes de là-bas.

Mais quoi de plus sérieux que ceci ? Que ce qu’on ne peut quitter.. Et dire que je ne t’ai encore RIEN DIT..

Je ne voudrais pas me répéter, toujours inventer pour toi

Et voici ma grande invention,

un chef-d’œuvre original :

JE T’AIME.

 

1915

 

Mademoiselle Pauline Teste

12, rue Gay-Lussac

Paris

Paris le 5 janvier 1941

.................................................. en bonne santé - un peu fatiguée.

........................................ légèrement, gravement malade, blessé.

........................................ tué ........................................ prisonnier.

........................................ décédé .................................................. sans nouvelles.

de 6 Béduer ni d’Émile. - La famille ........................................ va bien.

.................... besoin de provisions .................... d’argent.

nouvelles, bagages. .................... est de retour à ....................

.................... travaille à .................... - .................... va entrer

à l’école de ...................................................................... a été reçu

.................... - .................... aller à .................... le ....................

Espère aurez fait bon voyage. Pas trop froid. Paul s’inquiète de vous. Espérons prompt retour. Vous embrassons.

Affectueuses pensées. Baisers. Signature.

Pauline Teste

 

1927

 

[Hiver 1941]

Ce dimanche, pourquoi pas une homélie ? Après tout, ce serait bien d’accord avec la plus profonde part de ce que je sens pour toi.

D’ailleurs, pendant que tu as le nez dans le droit, je tape ici des choses de théologie mystique.. Il y a du vrai dans ces étranges spéculations. Je les entends en fonction de mon sentiment..

Il est clair que l’Ange très impur que tu sais doit penser à toi et à lui combinés, d’une façon parfois bien extraordinaire, et qui seule peut expliquer les extrémités de détresse, de soif de présence, d’effusion intime auxquelles il se porte, et se trouve toujours sur le point de se porter.

En vérité, je ne sais si je saurais, et même, et surtout, si j’oserais te développer toute cette pensée. Je ne sais si je me ferais comprendre, si elle ne te déplairait pas ? Cela part de cette remarque bien simple que j’ai fini à partir de toi par ressentir par toi, et par associer exclusivement à toi, tout ce qui est indéfinissable dans le fait Amour, et que l’amour ordinaire, celui qu’on fait, ne connaît que par instants très brefs, et limite par ces gestes étranges

Que pour tuer l’amour inventent les amants.

Eh bien, pour l’Ange en question, cet indéfinissable est le sublime de l’affaire, et il tend désespérément à édifier quelque chose avec un être et un être, quelque chose d’inouï.. Quelque chose qui soit à l’amour ordinaire ce que le génie est au moyen talent, et qui vise à une intimité des sensibilités par laquelle tout ce qui est de la vie reçoive de tout autres valeurs, la vie elle-même un sens, elle qui n’en a pas.. Enfin cela doit obtenir une multiplication des énergies tant corporelles que spirituelles extraordinaire. Peut-être une sorte de production merveilleuse de jeunesse dans les êtres..

Ne crois pas que cela soit fou. Mais je n’ai pas le temps d’en écrire plus long.

Comprends-tu ce que veut dire ce que te dit toujours mon regard ?

 

Mon gros B., je rumine ces 375 devenus 440.. C’est bête d’avoir manqué cela, autant que c’est gentil d’y avoir songé.

Et cela m’embête d’autant plus que j’avais préparé tout chaud une petite commission de 25 par unité.. On touchait au poudrier.

Ce qui aurait mieux valu que les ci-joints tickets de rimes. Occasion exceptionnelle de se faire un plaisir mutuel.

Il y en a d’autres.

Votre bien sincèrement attaché

Herrman von Divanberg

 

1938

 

[13 février 1941]

Grande sœur, (avec un brin d’inceste autour)

ce matin, le duo a dû être interrompu.

Je m’excuse.. Raison majeure.

Demain, c’est moi qui appellerai entre neuf et dix, car je file à dix heures ; pour dire je ne sais quoi. Vraiment j’ai super-épuisé ce sujet si difficile..

J’ai besoin de savoir à quelle heure je viendrai ?? Est-ce bien cinq heures ? ou quatre heures trente ?

Je te demande pardon encore une fois d’être si nerveux. Tout ce qui touche à ce que tu sais fait se tordre tout l’être. Le système YOU and ME est en moi comme une harpe à la limite de la tension de ses cordes. J’ai beau lutter contre ce que j’ai de plus cher par l’analyse, c’est tripoter avec une épingle une dent sensible.

J’aime mieux te dire mon absurde : cela le sort de moi. Tu penses bien que si tu as envie d’entendre le concert de dimanche quoiqu’il me prive du seul bonheur auquel je songe et ne fasse que songer, je ne puis vouloir te priver, toi, d’un plaisir qui te fait envie. Il y a si peu de choses que je puisse t’offrir en sacrifice que cette vraie souffrance ne doive par moi être acceptée de mon mieux.

Non. Ce qui m’a fait peine, c’est qu’à l’offre ou invitation tu ne te sois pas dit que c’était LE DIMANCHE, et pensé à quelqu’un qui vit de ce jour et pour lui. C’est un réflexe que j’aurais aimé que tu ressentes. Et tu aurais demandé à réfléchir. On se serait arrangés entre nous.

Quant à moi, je n’accepte jamais rien qui puisse interférer avec la moindre occasion de te voir. Avant toute réflexion, mon être parle, introduit une résistance sur le chemin de ma réponse, et refuse, ou diffère, ou propose une autre combinaison.

Je réagis au mot de Dimanche, comme à toute prévision pour la chute du jour.

Ne prends pas ceci pour reproche. C’est affaire de sensibilités, et je ne suis pas assez bête pour penser que les sensibilités puissent être sujettes à « reproches ».

Toutefois tu sais bien que mon rêve trop intense.. inhumain, peut-être, serait que nos sensibilités, qui ont tant d’harmoniques communs, soient encore plus accordées. Un jour tu me comprendras. Qui me comprendra jamais si ce n’est toi ?

 

1949

 

[17 février 1941]

IL RITORNO

Six heures.

Je rentre. Rue Mozart, je rencontre Croiza10, porteuse d’adorables petits pains.

Elle m’arrête, m’embauche pour un disque où, à part moi, je fixerai : ô

Palp11.. etc.

Et me donne deux petits pains que je mange dans la rue, avec joie.

Puis je va[i]s, on foot, et en marchant, je suis pris d’un désir fou de FAIRE quelque chose de TRÈS BEAU.

Après tout, ça et NAOEV.. etc. c’est le maximum convenable..

Mais quoi faire ?

Arrivé à Saint-Honoré, l’énergie de ce désir s’exténue, et je n’ai rien trouvé.. J’avais pensé à une scène suprême du Solitaire.. nom de diamant. Une scène qui soit la plus NUE des scènes jamais mises au théâtre, un extrême de l’être, — du mien.

Mais je sens que je ne pourrai rien écrire qui abreuve ma sensibilité.

Tout me semblera faible.. Et je voudrais là donner, léguer.. à personne, bien entendu, ma singularité,

Ma singularité de passion de l’esprit et de sensation intellectuelle et de tendresse délirante, dans leur mélange et leur excès.

Conçois-tu ?

Ah.. INSPIRE..

Cela passerait par degrés insensibles de la prose la plus pathétiquement précise aux vers les plus musicaux..

Cela est moi.. Et cela ne sera pas..

Ah INSPIRE

19512

 

[23 février 1941]

DIMANCHE

TRISTE DIMANCHE

Voilà mon film

Comment tuer un dimanche, quand c’est ce dimanche qui vous tue ? Il est trois heures. J’allume un cigare. Elle est à la « Gaieté ». Ce square m’attire. Mais je n’irai pas me promener là avec un autre cigare. Il fait trop froid.. Et puis, à quoi bon ? J’irai prendre le thé chez un mathématicien. J’aurais pu évoquer une dame ou deux, pour consumer ce jour-mauvais-cigare. Mais je ne puis pas sourire.

Que n’ai-je pas fait depuis ce matin cinq heures ? J’ai revu tout mon

Descartes, et finalement remis à M. à onze heures pour l’éditeur13. Après tout, ces quarante-quatre pages ne sont pas si mal. Et puis, zut. Il s’agit bien de Descartes.. et de moi. Il me semble que je n’ai plus de sens, de prétexte, de raison d’être quand j’ai ce poids sur le cœur ou bien ce vide. Voici des semaines que la vie est étrangement altérée en moi. Et puis zut. J’ai encore écrit quelques notes, esquissé un plan du futur et improbable Manuel de Poétique. Sera très difficile à faire. Devra être très sec.

Et puis encore ; et surtout, écrit une scène « pathétique » du IIIe de Lust. Ce dimanche y est pour quelque chose, ou pour beaucoup. Seulement j’ai inversé les rôles. Lust c’est un peu moi. Toutefois Faust n’est pas Elle.

Puis deux visites.. Pendant l’une, téléphone. Il était si tard que je pensais que je n’aurais nulle nouvelle, ni de la douleur ni du reste.

Mais, douleur ou non, Je vais, je viens sous l’avalanche

Je me fous de la chute blanche

Je vole avec mal à la hanche

À l’opéra, au cinéma

QUATRE HEURES. Le sucre amer de l’âme seule fond bien lentement dans le café fort noir du jour dominical. Ou c’est le contraire : le sucre TEMPS se dissout affreusement — lentement dans quelque chose de bien pire que l’ennui : la sensation d’une perte irrémédiable.. Oui : c’est MA sensation. Caractéristique. Tout ce qui ne me donne pas la sensation contraire ; celle d’un avancement vers l’extrême de mon sentiment ou vers celui de mon esprit (de ma lucide possession de mon possible), tout cela me déprime, me dégoûte, m’accable.

Je ne voulais absolument pas écrire aujourd’hui.. L’après-midi m’a eu. Je ne voulais t’embêter tous les jours avec ces feuillets inutiles. Enfin, c’est fait. J’ai eu tort. Il y a de l’ivrogne dans mon cas. Se verra-t-on.. demain, après-demain.. Songe que samedi après-midi est pris. Le reste de la semaine encore libre pour moi. Dire qu’autrefois, je te voyais si souvent.. Il y avait Titan, et parfois, le matin, un passage si vif, si tendre..

Hélas..

 

196

 

[1941 ?]

Tu vois ce que c’est que d’aimer. L’extrême de la bêtise et l’extrême de quelque chose de plus que l’intelligence se confondent. Ah — c’est dur, étrange. C’est trop vivre !

 

19714

 

[Fin février 1941 ?]

Der dritte FAUST

Extrait d’une ébauche du monologue de Lust (IIIe acte)

LUST seule

Ô Faust, le diable seul t’inspire quand tu dis que je n’aime que moi. Qu’est-ce que « moi » ? Où est ta clairvoyance ? Pourquoi fais-tu cette confusion perpétuelle que ce petit mot de Moi, qui sert à tout, crée dans les esprits ? Comment veux-tu que je m’aime, quand je ne fais que me haïr, me débattre contre ce que je suis, que je voudrais m’arracher comme la tunique ardente qui dévore la chair vive. Peux-tu me reprocher de m’aimer quand je ne trouve pas dans mon « égoïsme » de quoi me détacher de ce qui me fait si cruellement souffrir ? Si je m’aimais, t’aimerais-je à ce point ?..

Mais pourtant, j’aime quelque chose en moi.. qui est moi et qui n’est pas moi, qui est bien plus que moi.. C’est cela même qui veut que je ne m’aime pas. Et c’est encore cela qui, merveilleusement et cruellement éveillé, illuminé par toi, veut que je t’aime au point que je t’aime. Là est la clé, le mot, le point vital.. Que sais-je ? Devine, Homme profond.. Ô Maître, faut-il, moi, que je t’instruise ? Sache donc que je vois dans la vie.. que je ne vois dans la vie qu’une occasion... d’Alchimie. Non de changer le plomb dans l’or. Mais je vois, je vis de voir la suprême transmutation.. celle de l’amour commune en amour-diamant. C’est là le Grand-Œuvre. Tout ce qui n’est pas pour cet Œuvre, et vers lui, en fait d’amour et de souci, me semble du déjà vécu, déjà voulu, subi, connu ; déjà porté ; on a déjà joui, souffert ; joué ce jeu, ce rôle, — cette vie.. On s’y voit répétant, imitant, ressentant les émois, les ardeurs, les spasmes, les dégoûts, les lassitudes et les reprises. C’est ce Moi que je hais et ne veux pas qu’il soit Moi..

Mais Toi, mon Faust, toi seul, m’as fait connaître ou croire que tout autre pouvait être le destin d’une amour.. Tirer des baisers leur essence ; donner aux regards, aux contacts, à la présence comme à l’absence, aux silences comme aux transports, tout le prix d’une création qui se forme, dont chaque instant de réunion est un nouveau fragment, une invention, une découverte nouvelle.. Ah, la moindre parole devient alors une parole magique ; le sourire, le son de la voix, ce sont des présents inchangés. Les idées viennent comme des fées, et la possession des corps devient d’autant plus précieuse et douce qu’elle mène plus loin.. bien plus loin que la volupté qu’elle donne. Il y a une aventure, au-delà.. Il y a un extrême de l’intime, au-delà.. Et ce ne sont plus des personnes qui se saisissent, se mêlent, se convulsent dans l’instant, ressentant tout ce qu’il faut sentir dans cet instant ; retombant, après avoir touché un seuil infranchissable, dans leur nature limitée.. Non.. Je sais, je sens trop que je ne suis point de cette espèce.. Rien de fini ne peut payer ce que je souffre. Toi seul me sépares de la mort, — et tu me fais mourir.. Qu’est-ce que j’implore ? Non tout à fait de Toi.. Mais de quelque puissance qui est en toi, à quelque profondeur, et que je perçois comme certains flairent l’or dans la terre, ou l’eau des sources.. Je l’ai perçue.. À des signes indéfinissables.. Je l’ai perçue dans l’émotion de nous, — naguère ; dans l’espèce singulière de l’attraction que nous avons éprouvée l’un pour l’autre.. Rien, jamais, n’a pu ressembler à cela : une force sans nom, et que le mot d’Amour voile plus qu’il ne la désigne.. C’est elle que j’implore. Je prie ce que je puis. Je prie ce que je sens de tout mon être devant être prié.. Ô mon principe de Moi qui êtes dans Faust, faites ceci : je voudrais qu’il m’aime comme je m’aime, et qu’il m’aime comme je l’aime.. Oui, ô mon Faust, je voudrais que tu t’aimes comme je m’aime, et que tu m’aimes comme je t’aime.. Tu m’entends : de la même sorte et puissance d’amour.

MÉPHISTOPHÉLÈS (caché, à part)

Étrange oraison. Mais je suis là. Avec mes pompes et mes œuvres. Le Prince de ce Monde a ce Monde pour s’en servir. Je vais amuser notre Faust. Événements, dames et fastes autour de lui.. En route..

 

198 15

 

Lundi [10 mars 1941] cinq

heures

Je viens d’errer, cherchant.. Le hasard, quelquefois, a le regard heureux. Été à la petite exposition — puis Champs-Élysées-Concorde. Il n’y a plus un bureau de poste par-là. Car le besoin venait, croissait, de s’adresser un peu, — un peu plus que dans le seul du seul à la très chère, à l’Émeraude même.

Bref, métro et cette place, et poste de mon village..

Il faisait deux tiers beau et un vent traître. Rêve : marcher ce temps, ce beau, ce vent, avec ta voile auprès. Voir des choses, et changer en dialogue doux, vif, vrai, simple, ce monologue d’idées qui se perdent, de lueurs et de sensations tendres, ou un peu tristes, — avec ces reprises de la marche nette et prompte.. Que de gaspillage, la vie !

 

19916

25 avril [1941]

J’ai été très heureux d’avoir eu de vos nouvelles. J’espère que tout va bien maintenant, et que le travail avance vers sa perfection. Je vous remercie bien vivement de l’envoi. Trois ou quatre un peu cassés ont toutefois constitué une omelette. Rien ne se perd « par le temps qui court » — comme dit M. qui répond, quand on lui demande ce que cela veut dire : Oh, je le sais bien : c’est quand on ne trouve rien dans les magasins. Je continue à souffrir des mains. Ce matin, temps cruel, vent furieux et glacé. J’avais l’idée d’aller voir si le ravalement faisait des progrès. Mais ce froid et sa pluie pénétrante m’ont découragé. Il est vrai que le principal intérêt de l’expédition manquait. Le cerveau, côté poésie, ne va pas trop bien. Là aussi, manque sans doute l’aliment. L’aliment carné est indispensable au poète. C’est sa lyre, sa ressource vitale. En revanche, j’ai corrigé force épreuves. Le petit recueil mystico-lyrique sera très joli, je crois. Le

Mélange, hélas, est du pire NRF17. Et puis, le papier commence à devenir introuvable. Avez-vous vu dans Figaro des fragments dudit Mélange ? Ils ont paru. Regardez à Figeac si la R[evue] des Deux Mondes a publié ma préface aux Cantiques Spirituels ? Avez-vous de l’essence, la voiture court-elle ? J’ai été dimanche au Conservatoire où je me suis mortellement ennuyé. Un solo de violon de Bach m’a accablé. D’ailleurs les dimanches

sont mortels pour moi depuis que notre chère et spirituelle Élisabeth18 a trouvé spirituel de s’en aller cultiver ses terres (et vous les vôtres) au lieu de nous réunir comme naguère autour d’une corbeille de fruits, dans la fumée des cigarettes à l’encens et le charmant impromptu des propos, coupés de ces étonnants et merveilleux silences pendant lesquels chacun suit son rêve = lequel à la fin, quand on abat les jeux, se trouve avoir été le même chez tous. Ah, rien ne vaut une si parfaite et intelligente intimité.. L’homme d’univers — qui est le superexemplaire de « l’homme du monde », ne voit pas d’autre fin à la vie et audit univers que cet échange du meilleur des meilleurs, en toute clarté, simplicité et gracieuseté, qui peut faire envie aux dieux, car les dieux n’ont pas d’esprit. Par définition. Oui, Élisabeth et vous me manquez atrocement. Je ne pourrais m’en consoler un peu que si je savais au moins que je vous manque moi-même un tantinet. Quand je me pose cette question délicate et insoluble, je m’examine, je m’interroge.. Et c’est un examen terrible.. Car je n’ai pas de complaisance pour moi dans un cas si important. Mais je ne vous dirai pas le résultat de cette enquête.. Ici, tout continue, et même le reste. On m’apprend cette drôlerie (car les potins existent toujours) que ces jours-ci sont rentrés ensemble, en voiture à Paris, votre noble vendeur R[obert] de B[illy] et le gros comte, qui vous fit visite là-bas en compagnie de la vendeuse ou venderesse. Stop. La LUST s’imprime lentement. Marg. de M. m’a demandé une lecture chez elle. Car cette œuvre intrigue plus qu’elle ne vaut. Même en zone libre, paraît-il. D’où maxime : le contraire de la publicité est une excellente publicité. Je reviens assez souvent sur le chantier des IIIe et IVe actes. Mais je n’arrive à me décider sur les sacrifices à faire. Je vois trop de possibilités. Et puis des questions de forme très délicates. Si cela prenait la tournure que je désire, les I et II seraient à retoucher sérieusement. La scène des Démons est horriblement difficile à établir. Enfin, au dénouement, la grande scène où l’amour est surélevée, d’une part, autopsiée de l’autre, quoiqu’ébauchée, me fait peur. Élisabeth et vous me seriez d’un grand secours pour me faire éclaircir mes idées, et me donner des réactions qui me seraient précieuses. Je n’ai que vous deux comme juges et confidents. Une chose aussi intime qu’une œuvre de ce genre, qui est pour moi ce que Faraday appelait « a capital experiment » ne peut être agitée, essayée, esquissée qu’avec des êtres dont le cœur et l’esprit soient harmoniques de votre cœur et de votre esprit.

Je reçois note du 16. Heureux d’apprendre succès Lust et que « l’esprit

du maître souffle par là ». Regrette savoir que M. L.19 ne va pas bien. De cœur et d’esprit toujours avec vous.

P. Valéry

 

200

 

Lundi 16 [juin 1941]

Contraste

Je ne résiste pas au besoin — pas d’autre terme — de noter une impression de contraste toute fraîche.

À quatre heures, tout brisé que j’étais par ma nuit et pour avoir dû recevoir presque toute la journée d’inutiles messieurs, j’ai été, l’ayant promis depuis un mois, rue de Navarin, entendre une sonate de Dukas (interdite, bien entendu, dans les concerts publics) chez une pianiste assez connue.

Maison du temps de Balzac : un petit appartement, fenêtres grandes ouvertes sur de ces arbres entre immeubles du quartier Pigalle ; qu’un coup de soleil fait vivre. On plonge de l’œil dans cent fenêtres, dans les cheveux d’une blonde qui repasse, on renifle une absence significative d’odeur de cuisine, qui est caractéristique « du temps qui court » ; et on se sent léger, près du ciel, artiste et libre.

Petite réunion d’une quarantaine de personnes entassées dans deux petites pièces, autour du gros piano. Celles qui sont jusque sur le balcon assez large font des silhouettes qui meublent le clair. La plupart hommes ou femmes doivent s’asseoir par terre sur des coussins. Je connais assez peu de monde ; mais tout le monde me connaît. Je retrouve de braves gens, des hommes de lettres simples, presque hommes de peine de ce sacré métier, des noms semi-connus, des types de travailleurs de plume du genre modeste, exalté et digne. Il y a des musiciens aussi. Je reconnais un médecin jadis rencontré chez Mallarmé..

Et je respire. Tout cela est bonne France. Mon cœur serré se dilate. Je sais que ces gens aiment ce qu’ils aiment. Il y a deux jeunes gens assis par terre dont la noblesse du front et des regards me fait du bien. Je pense à la canaille d’hier, qui est aussi une racaille, qui pue la promiscuité, la trahison et tous les péchés capitaux. Je n’y ai pas aperçu un être quime parût capable d’autre chose que de se vendre ou de se rendre.

Ce contraste m’a tellement saisi qu’il a fallu que je l’exprime à peine rentré. À la réflexion, je lui trouve un sens qui va plus profondément que je ne puis encore le définir.

Vraiment, je ne puis pas dire l’étrange bien-être que cette heure que je croyais sacrifiée m’a fait ressentir. J’ai inspiré comme un coup d’espoir. Inutile de dire que chez ces assistants se sentait de l’unanimité infuse des sentiments les plus regrettables..

Je dois avouer que la sonate, admirablement jouée, m’a été affreusement longue, insupportable à la fin. Ses mérites m’ont paru d’être technique et proscrite.

Vais-je à la poste ?

20120

 

MIDI [17 juin 1941]

Me voici dans mon Cinquième. La température le permet..

TOUT À COUP, vers onze heures, trop rompu pour le Démon, après cette fin de nuit brisée par la toux, et ce sommeil d’accablement entre sept et dix, — j’ai songé à ce lieu abandonné où je n’allais que pour y chercher la carte postale, depuis novembre ; et j’y ai songé par le détour du souvenir de la petite réunion d’hier.

Je suis là, imaginant que je pourrais réunir ici quelques êtres encore humains, y célébrer le culte du CONTRE-TOUT, vulgairement appelé esprit, et dont ce qu’on nomme le STYLE est la liturgie.

Une sorte de religion à base de désespoir, puisque le désespoir est nécessaire à l’édification des valeurs vraies.

Mallarmé aurait pu fonder une secte.

Le difficile est de choisir, d’éliminer, ne pas se laisser envahir et surtout utiliser.

Et pourtant quelle belle chose ce serait de cultiver en serre chaude le mépris des Idoles, et cette devise qui a été la mienne : FAIRE SANS CROIRE.

Il me souvient de ma roideur, de mon absolutisme intellectuel des ans 92-93.. l’Âge de TESTE. Et je suis dans le désordre inouï de milliers de feuillets, au milieu desquels je me VOIS, et je me sens d’un SEUL, d’un TOUT SEUL vraiment poignant.. Toutes ces notes, tant d’idées de tous mes âges : tas de percées, de poussées, de lueurs, de vieilles aubes extralucides ou déchirées.. Et il en est qui furent, sans l’avouer, des défenses contre le maudit cœur.. Après tout, la souffrance de ce tout-puissant créateur de tendresse et de détresse fut à l’origine de mon Moi de Moi — né à vingt ans.. Il a fallu que je m’invente, et que je me creuse une profondeur que je n’avais pas pour lutter contre la morsure du premier grand amour.

.. Bien plus tard, se produisit cette étrange péripétie de la tragédie de ma vie, que l’amour s’est transformé pour dévorer à son tour le monstre Pensée.. Il a volé mes armes abstraites : il en a revêtu ma terrible ennemie : SENSIBILITÉ..

J’ai pu écrire ces mots : Ô palpit21..

Jamais ils ne me fussent venus à l’esprit.. Puis, ils se sont perdus sur l’anneau du Nibelung..

Il y a des moments où tout un monde, tout un destin, tout ce qui a été la substance de la vie d’un cœur et de l’aventure d’un esprit, vient et tient dans le creux de la main. C’est l’instant du monologue de la tragédie en question ; et ce monologue est muet.

Il fait beau. L’heure expire. J’ai tapé instinctivement une partie de ce qui me venait à la tête.. Pour qui ? Cela est incohérent.. Est-ce pour TOI ?.. Oui et non. Toi seule peux le savoir.

 

202 22

 

[10 juillet 1941]

Je viens de manquer quelques vers, que je déchire.

Trop chaud — et puis trop pressé. Mais ceci à la place pour te dire combien je suis ennuyé de les avoir manqués.

Ma Polydore se passera d’eux plus facilement que moi d’elle.

À demain XI. Pas de téléph. Je t’

 

20323

 

[21 juillet 1941]

Mon doux cœur,

Arriverai-je à temps ?

Ce n’est pas que j’aie quelque chose à t’apprendre.. Tu sais tout, et mieux que tout. Tu sais mon éternel souci, besoin, émoi, « amour » de qui ? de quoi..

Dis, vraiment, on ne s’ennuie pas ensemble, même hier, dans les paquets ? Moi, dès après, moi je cède, et comme les lapins des voisins ou du facteur, le ventre de mon cœur marine dans le pipi de l’âme.

L’embêtant c’est que je n’ai pas ton activité et création d’histoires fantastiques extérieures, et que c’est à l’intérieur que tout le charivari chez moi se fait. Alors, ça travaille : les images trop tendres, et les images trop.. autres font leur train et la substance de ma journée.

Ce matin, j’ai retrouvé quelques notes de naguère, notes mystérieuses, souvenirs tout-puissants, de tendresse totale : Parfois anecdotiques. Te rappelles-tu le voleur dans le bois de Saint-Cloud ? Cette fois, il m’a donné le coup de poignard que je me sens de temps à autre dans le foie : c’est le moment fatal où je crois trouver que tu as un peu changé depuis quelques mois, que je suis modifié dans ton esprit. Hélas, il arrive que connaître de plus en plus quelqu’un cela le limite, quel qu’il soit.. Et ce qu’il y a de plus intense et précieux en amour est la sensation d’illimité dans le besoin. Une soif infinie et une source infinie. Tu m’es restée cette soif et cette source, cependant je n’ose penser que je demeure pour toi si inépuisable et constamment désirable chose. Quand je sens cela, je crève, et c’est mille fois pire que l’absence. Il est vrai que ma sensibilité est singulière, compliquée d’une part de ramifications intellectuelles innombrables ; d’autre part, poussant à une sorte de « mysticité » vitale à ma façon.. L’amour, toutes les fois qu’il m’a profondément saisi, m’est apparu comme une voie sacrée.. une orientation extraordinaire, une promesse, un commencement de langage intérieur à deux têtes.. Bref je ne sais quoi d’au-delà le dicible, qui doit donner de la vie une autre sensation et lui donner un autre sens que les connus. Le rêve de ma vie fut cela, qui n’est pas le bonheur proprement dit. La volupté, la tendresse, l’esprit, tout doit se fondre en ceci pour produire ce fruit d’émotion suprême. Oh, il est temps de courir pour que ceci te parvienne.

Je te serre sur mon cœur, si fort, si fort.

 

204 24

Exp. Paul Amy

12, rue Gay-Lussac

Paris

Mardi. 22 juillet [19]41

Chère Madame et amie, j’espère que vous avez fait un bon voyage et avez trouvé votre propriété en bel état. J’espère surtout que vous pourrez vous alimenter un peu mieux qu’ici. Monsieur Edmond se demande si vous avez reçu un pneu à vous adressé en dernière heure ? Madame Edmond a appris avec plaisir votre invitation. Elle ira de son côté quelque part, qu’elle cherche encore. En attendant il travaille toujours. Quelle activité ! C’est vraiment un démon de travail, mais toujours tourmenté par une idée fixe. Nous avons hier soir dîné ensemble au Saint-Moritz (pas excessivement) et beaucoup parlé de vous et d’Élisabeth. Il trouve que vous devriez engager celle-ci à se reposer un peu et à se cultiver l’esprit. C’est aussi l’avis du R. P. Teste que je trouve si aimable, quoique très ferme et rigoureux dans le fond. Il m’a donné ses « Bonnes Pensées ». Très intéressant, quoique parfois difficile. J’attends des nouvelles de votre arrivée. Mille choses des Edmond et de votre respectueusement dévoué

Paul Amy

 

205 25

 

Monsieur Edgar Dupré

2, rue de Beaune

Paris

Jeudi [24 juillet 1941]

Chère amie, je m’excuse de vous écrire à la mécanique. Je n’ai plus d’encre. Je suis d’ailleurs déjà dans les affres et égarements du départ, à présent exagéré par l’introuvable des choses les plus nécessaires, — et puis par le tempérament bien connu de votre serviteur.

Je crois que la séance-représentation de dimanche n’aura pas lieu, ou aura.. peu lieu, faute d’assembler les amateurs. Et j’aimerais infiniment mieux qu’il en soit ainsi, ce qui permettrait de la réaliser, à la rentrée, chez Élisabeth. J’ai reçu des nouvelles de Germaine de Narros qui est à Marseille. J’ai des invitations de ce côté ; mais je ne pense pas m’y rendre. Tout me le déconseille. Fatigue, frais, durée, travaux, — et en particulier, la préparation du cours, — le dernier, cette fois. Il m’est venu une idée au sujet de la publication de la matière de ce cours.

Je vous la communiquerai dès qu’elle aura mûri. Je la soumettrai, du reste, à notre cher Maître et ami P. V. seul juge compétent en la matière. Son Descartes est bien accueilli (d’après l’éditeur). C’est une œuvre très vivante, et très hardie sur un sujet plutôt fatigué.

J’attends impatiemment de vos nouvelles. Toujours bien amicalement et respectueusement Vôtre

Ed. Dupré

 

206 26

 

Madame Edmond Teste

61, quai de la Tournelle

À Paris

Ce lundi 28 juillet [19]41

Bien chère amie, aucune nouvelle d’Elsa jusqu’ici. Edmond n’a pas le temps de vous écrire. Il compte partir lundi prochain, et descendre à l’Hôtel Albert Ier où on lui réserverait une chambre. Il me charge de vous dire que

la fameuse lecture a eu lieu hier27. Dullin, Arletty, L’Herbier et quelque peu d’autres. Comme il le pensait l’œuvre n’est pas jouable. Mais on a trouvé le dialogue très théâtre en général. Edmond assez content parce que Marcel L’Herbier lui a parlé film et a insisté sur la qualité des dialogues.. Du coup, dès ce matin, il s’est mis à imaginer cinéma !!! Si Elsa était là ce seraient de belles discussions. Mais point d’Elsa partant plus de joie, comme dit La Fontaine. Quant à moi, je suis incapable de soutenir la dispute inventive avec un homme qui ne dort jamais, dîner ou non. Le proverbe est menteur. J’espère que vous avez trouvé votre maison féodale et vos cultures en bel

état. La plus haute autorité en matière de culture 28 m’a dit que le blé s’annonçait beau. Dieu l’entende ! Nous sommes à présent ces petits des oiseaux dont la pâture est.. ce qu’elle est ! Je vous dis de la part d’Edmond mille choses et vous embrasse.

Louise

 

207 29

 

Lundi [4 août 1941]

Hôtel Albert Ier chambre 30330

Chère Jeanne — (moi aussi !)

Me voici dans cette chambre (sans le secours de Monsieur Caziot, je n’aurais pas trouvé à me loger ici).

Je suis encore ahuri du voyage qui est plutôt fatigant. Mais j’ai voyagé

avec le virtuose célèbre31 qui m’a facilité les choses à l’arrivée et agrémenté la route par des échanges esthétiques. J’ai déjà aperçu quelques êtres de connaissance, et je n’ai pourtant pas mis encore le nez dans les rues..

Je vais jeter à la poste ceci — qui ne compte pas. Demain, je tenterai de téléphoner.

Je ne sais comment mes affaires vont s’organiser ici — en admettant qu’elles s’organisent.

Je n’ai eu d’Élisabeth qu’une petite lettre. Je pense qu’elle a reçu plus d’une carte de Paul Amy et autres.

Je vous baise les mains au vol.

Ed. T.

 

208 32

Mercredi [6 août 1941]

Chérie — je suis fou d’attendre ce téléphone — deux heures d’impatience. Je te télégraphie. Demain, je ferai demain dès huit heures.

Je vais déjeuner tout à l’heure chez le Maréchal33. Demain soir dînerai

chez le général Huntziger 34. Etc. etc.

Je ne fais que rencontrer des gens et suis étourdi d’invitations ou rendez-vous.

Tas d’histoires, bien entendu.

Mais le poison, c’est de joindre Figeac. L’indicateur me ravage. Il faudra, je crois, coucher en quelque Aurillac !

Quant à la date, je pense ne pouvoir partir d’ici avant lundi, car l’affaire qui m’importe ne se dégage pas encore.

Il fait un froid terrible. Et je vois en esprit un Béduer calme, chaud, beau, doux, tendre et Polydore.

 

209 35

 

Mercredi (bis) [6 août 1941]

Mon gros château, mes tours, mes fossés, mes créneaux ! Quelles journées ! C’est pire que

« Je vais, je viens, je36... »

Je renonce à décrire. Passons à l’essentiel, et suivons l’horaire.

Ce matin, ai attendu Béd[uer] en bas, de dix heures à douze heures trente (hier, une petite heure seulement). Puis couru au télégraphe, et écrit un mot — hagard..

Puis couru au déjeuner du Parc. Il paraît que j’ai réussi à ragaillardir notre père, et en effet il m’a invité de nouveau à dîner pour vendredi soir. J’ai beaucoup improvisé. En suis crevé. Me suis aperçu que tel et tel de Paris qui se croient en avenir ici se trompent.

Et peut-être ai-je éclairci ou avancé les affaires de Paul Amy.

Demain soir, je suis invité par le général Huntziger, tout à fait dans l’intimité. Ce soir par un Américain qui doit me donner du CAFÉ ! pro Beduer Castello pro Johannissima.

T’épate pas, je suis fou de nerfs sans sommeil, de vins, de gens hauts et instables et de tabac !

Après le 37 l lunch j’ai demandé au docteur M. à voir le C auquel Biboucha avait téléphoné. Et très aimable, le C l me donne le tuyau essentiel, le train

qui mène à Figeac38 — avec une mauvaise nuit, mais un seul changement. Puis nous avons longtemps causé. Il est très curieux à voir et fut des plus obligeants.

Or il m’enseigne qu’il faut retenir sa couchette p[lusieurs] jours d’avance. Je compterais partir dimanche soir ou PLUTÔT lundi soir à vingt-deux heures, Figeac à huit heures vingt-six.

Si cette heure t’embête, je puis stagner à Brive jusqu’à douze heures quarante et arriver à Figeac à seize heures vingt-deux (ou moisir un peu à Figeac de huit heures vingt-six à l’heure que Madame voudra).

DONC. Premièrement je vais essayer de te téléphoner : encore A. demain jeudi matin ; B. vendredi [do]

Mais il importe puisse retenir dès demain soir la couchette. Si donc, pas eu le téléphone demain soir, télégraphie-moi : vous attends LUNDI / MARDI matin.

Ou bien : vous attends L / M quatre heures.

L. me parle d’une absence à Cahors ? Il me dit que le pays est très joli. J’espère qu’il n’y gèle pas comme ici. Mais j’espère encore plus que tout n’y gèle pas, et qu’il y a par-ci, par-là des coins à l’ombre pas froids du tout.

Ah ! my sweet heart, je vous estime fort !

Lust von Kristal

 

21039

 

Samedi [9 août 1941]

Mon chéri,

Ta petite Jeudi me prend au cœur. Et le cœur pourtant n’avait pas besoin d’être pris !

D’autant moins besoin qu’il a plus besoin de calme-tendre-tendre au plus tôt. Ici, je finis par n’en plus pouvoir de voir et revoir des gens et quelles gens !

Et repas, et propos, et allées et venues d’agités autour de ces sources et d’un vieillard.

Ma soirée d’hier.. Non ! mieux vaut ne pas écrire.. puisqu’on va se trouver !

Mais, plus on vit cette agitation dans le vide, ou dans le trop- plein, plus

on se fortifie dans la certitude qu’il n’y a que les deux choses au monde40 qui vaillent que l’on ne se méprise ou qu’on ne se détruise pas.

Je n’ai pas le temps de développer ce thème. Tu le connais ! Il est moi. Tout moi...

— Quel dommage que je ne puisse t’apporter deux kilogrammes de café vert qui sont là, don d’un jeune Américain. Impossible. Mes bagages sont à bloc.

Je t’embrasse extraordinairement

Amy (P.)

Demain je passe la journée à Clermont avec L[attre] de T[assigny] et son ami (rencontré au 11 Assomption) qui se trouve par là.

 

21141

 

[20 août 1941]

Amour,

Je m’éveille sous ce baldaquin de damas jaune, dans cette immensité de lit où une demi-douzaine de Toi et Moi pourraient tenir, en long et en large, s’entr’aimer, s’entr’ajuster et danser à l’aise la seule danse qui mène à quelque chose.

S’éveiller seul dans un musée ! Je n’osais pas me coucher hier soir. J’attendais des fantômes historiques. Dullin devait être quelque part. (Car l’histoire, c’est avoir la tête pleine de Dullins et de conservateurs des Beaux-Arts).

Oui, mais le vrai fantôme, le seul, le redoutable, l’armé du pur poignard, celui qui ne me quitte pas, que tout évoque, que rien n’exorcise — que tout le monde appelle de son petit nom, qui n’en a point pour moi, pas plus que je n’ai de nom pour moi-même, c’est ce « type », ce monstre, cet objet, unique objet, ce bien souverain, ce mal aigre, ce tout, cette soif, cette grappe, cette source de vie et ce poison du cœur, qui et qui,.. et que et que.. et dont et dont..

Première pensée, et la dernière, le soir... Toi ! Et puis, dans ces décors de théâtre, je me sens une sorte d’Émile — chez la Princesse.

Je revis nos douces séances à fauteuils joints, cherchant des mots ; à l’état bicéphale devant les ratures ; animal fabuleux que nous formions, — à deux ressources, à deux réserves de vocabulaire, et qui de temps à autre, se baise soi-même, se goûte et se parle.. Est-il rien de plus étroitement tendre et délicieusement vivant que ces échanges ? Moi, je donnerais tout pour cela. Tu sais ce que j’entends par le vieux mot Amour. Cela est simple. Il ne s’agit que de faire le Maximum en fait d’approche d’êtres, — au point de ressentir avec toute la douleur possible que l’écart, la séparation est amputation ; l’absence, un état contre nature ; et le fait de penser que l’Autre ne pense pas à l’Autre et peut respirer librement par soi est la plus cruelle des sensations.

.. Je regarde les tours de Saint-Céré noyées dans la brume. Déjà huit heures et Elle dort encore, sans doute. Si tu savais comme je pense à Elle !

— Le vieux serviteur apporte le plateau. Il va tout de suite à la ville, quel brave vieux bonhomme ! Je lui donne ceci — qui d’ailleurs n’en finirait plus...

ICI, simplement.. TOUT.

 

21242

 

[26 août 1941]

Montrozier 43

Par Gages

Aveyron

Cher amour,

M’y voici. Ouf ! Le chauffeur était à la gare.

Trois quarts d’heure de retard. Nous sommes partis de Figeac à neuf heures et quelques.

M. a été tout obligeant et agréable. C’est un curieux garçon. Il faudrait que je le travaille sur deux points, car sa formation est presque toute professionnelle ou comme professionnelle. Il faudrait qu’il acquît.. la Musique de l’intellect, et qui est indispensable à qui porte son nom.

Je t’écris au galop — on va déjeuner. Je n’ai encore vu que les gens. Ni

Y.44, ni Z.

Pas d’eau ni froide ni chaude ! des brocs — car [réparations].

Je pense que tu es aux prises avec tes amies, je te vois, je te vois. Soigne bien ton doigt. Qui mets-tu dans ma chambre ? Déchire le buvard. Ne t’éreinte pas. Tu étais fatiguée, ce matin.. Je n’ose pas te dire combien je t’aime.. fatiguée. Cela me tord l’âme de tendresse. Hier soir après cette vraiment terrible journée, tout, tout, toute et tout. Je ne pense qu’à toi

P. Amy

 

21345

 

[27 août 1941]

Z. est, en somme, assez possible. Fort simple. Une grande mollesse vacante — assez cultivé et plein de bonne volonté !

J’ai peine à distinguer chez cet homme qui tourne au chanoine le don Juan briseur de cœurs et crocheteur de cuisses dont on parle..

Y[vonne de Billy] très cultivée. Mais je songe aux bassines de cuivre.

C’est étonnant ce que recèlent tous ces manoirs, la quantité d’objets, meubles entassés. Il y a une population de Rodin’s dans une cave, il y en a dans ma chambre, que sais-je !

Mais enfin l’accueil est parfait. Le valet plus que parfait.

Reste premièrement l’ennui — deuxièmement le Tourment (dont la clé est dans le département voisin) — troisièmement la perspective. Prendre une décision, des trains, etc.

— Je suis en train de parier avec Paul Amy si j’aurai ou non demain une lettre de Madame de Hatuhéatoy ? Et je tremble de perdre.

— Et puis — il est midi — je rêve que je discute Émile.

N.B. Prière de dire à l’autre Y.46 que je voulais et veux écrire mes remerciements à Pac.

—

Une chaise me plaît, surtout quant à l’étoffe.. Je le dis.

— Elle vient de Béduer. Elle est rentrée au foyer familial d’où elle venait.

— Ah ?

—

Z. me promène. Vieilli. Me tient compagnie aux heures où je parais, car Y[vonne de Billy] est beaucoup au lit. Je m’exerce avec lui à la langue [der Dante].

Hier soir Y[vonne de Billy] n’a pas dîné à table. On est allé dans sa

chambre prendre le café avec Madame Odette P.47.. et Monsieur ??? et Z.

Excellente chère jusqu’ici : café, beurre, etc.

—

Téléphone de Marseille pendant le thé de six heures. Mademoiselle F[ournier] n’a eu ma lettre qu’au bout de huit jours ! C’est roide. Et pas ma dépêche. Je la laisse incertaine et me laisse incertain sur le voyage à Marseille...

Je n’en ai pas grande envie. L’idée seulement de toucher un peu partout la terre « libre »... Et une certaine antinostalgie de retrouver les choses de Paris...

—

 

214 48

Le 28 [août 1941]

Ici, je me sens d’un seul. Encore un autre seul, assez différent du seul que j’ai senti à Béduer, tout le temps que je ne l’étais pas, (seul), avec « non-Jeanne ». Nonjane, voilà un nom. Nongeanne de Béduerr !

Ici, nutrition étonnante. Oui, mon Veau ! et patates et patati, café, café au lait à six heures.. Mais, figure-toi, point d’eau, et l’Aveyron, charmant, léger, superficiel sur son lit brun, coule en rigolant sous mes fenêtres !

Mais, nul jardin ni parc autour, ni cœur.

En somme, une autre espèce d’inerte ennui. J’essaie de travailler sans aucun résultat. Je finis par écrire à G. une lettre sentimentale, réponse à une lettre excessivement affectueuse. Je lui adresse un sous-produit des misères et des mystères de faiblesse que je fabrique de toutes mes forces dans le vide de Toi.

.. Cette nuit — cet-te-nuit — je me suis dressé et levé dans une crise de fureur — contre l’Idole !.. L’idée qu’elle peut nommer de son prénom un.. margoulin... un homme à argent, un quelqu’un qui ne peut avoir que des idées basses — m’a traversé, rompu le cours du fleuve temps qui se jette dans le sommeil. J’ai dû rejeter le lit, marcher, fumer.. noyer ce feu dans un peu d’eau des yeux, revivre aussi telles minutes, toi — tels regards que tu m’as donnés, tels abandons dans l’absolu de l’instant.. Tu sais ce que j’appelle « Tendresse » — moments où le moi se dépouille de tout ce qui le revêtait, et qui le distinguait du tout petit enfant qui est en chacun de nous, du germe ou du sentiment tout pur de vivre par l’âme seule.

C’est une faiblesse de nature divine. Perdre connaissance dans la douceur ? Quoi de plus fort que cette faiblesse qui nous dérobe à toute force, aux événements, aux prévisions, aux idées ?

Et voici que je te dis : que ce qu’il y a de plus précieux dans la vie et qui seul peut la faire aimer, garder, regretter, c’est précisément ce qui la domine, la pèse, la refuse et la consomme, et qui se trouve ou se forme dans la présence et la correspondance, dans l’échange inouï, muet... de ce que je ne sais pas en moi contre ce que tu ne sais pas en toi, mon assomption chérie.

Il n’y a pas de gloire, de dictature, de milliard qui vaillent cette certitude quand elle se déclare, et je donne tout pour elle, CAR la gloire, le triomphe, le milliard mènent toujours à une minute où le plus simple de l’être se dégage et se connaît, et se sent enfermé, bouclé dans sa gloire, esclave de sa dictature et absurdement écrasé par ses millions. Il n’a donc plus d’espoir. Ou ne garde que celui d’accroître encore ce qui l’emprisonne et l’accable.

Ou bien, c’est un pauvre type. Malheur à qui sait ce qu’il veut ! Car on ne croit jamais que le savoir.

Continuer : partie 2 sur 2