Lettres à Jean Voilier
Chapitre 1939
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
50
[1939 ?]
2.
Tu ne peux pas imaginer à quel point tu m’as transformé ?
Cela est étrange. Je ne m’intéresse plus à des choses qui me retenaient et prenaient l’esprit jusqu’ici.
Peut-être cet esprit est-il arrivé à une certaine limite, la sienne, et là, c’est là que s’est élevée ta belle statue.
Je ne peux pas me consoler, supporter la certitude que je ne te verrai pas demain.
Je t’écrivai tout à l’heure que tu m’es bien autre chose qu’un désir. Tu es un vrai besoin du cœur. Tout à coup le cœur l’emporte dans mon système vivant ; et voilà la transformation annoncée.
Dis-moi ? Je deviens bête ? J’emploie le mot cœur... Après tout, pourquoi n’être pas bête ? Il y a si peu de distance entre les esprits. Il y a toujours des problèmes si difficiles que le plus nul est devant eux l’égal du plus profond de ces animaux humains.
BONSOIR, bonsoir. Tu ne sais pas tout ce que je mets dans ce Bonsoir.
Les Cotn[areanu1] me pressent de partir en avril sur leur yacht.. Grèce, etc.
MAIS NON.. Quel dommage que ceci n’ait pas coïncidé avec ton Maghreb.
512
Saturday [1939 ?]
Jasmin me tourmente à un point absurde. Hier devant huit cents têtes, un parterre ou plutôt un amphi bondé de faces, ce Jasmin m’embêtait, m’embarrassait les idées. Autour de moi, toutes ces robes rouges, jaune d’or, nacarat sur le plateau. Et toujours Jasmin dans les jambes de la langue.
Je rentre crevé. Me couche. Alors, il revient et je souffre de toute une jalousie rétrospective à quoi s’ajoute la douleur d’être si bête et impuissant contre cette fantasmagorie — à demi-rêve, à demi-veille, sans que je puisse distinguer les deux états, également insupportables.
Je pars tout à l’heure. La fenêtre est obsédée de mouettes qui la frôlent, contient palmiers, hôtels, et une mer pâlement peinte et plate. Jasmin n’étant pas là, au balcon, en pyjama (et mes mains dans son ombre charme), je suis furieux et je le bats de tous mes nerfs.
Je vois les pattes de mouettes qui gigotent sous le ventre pendant que les ailes battent. Ce n’est pas très beau le battement d’ailes. C’est pénible comme des coups d’aviron..
Il me vient tout à coup ici un flot d’idées très excitantes — je prends mon cahier — pour saisir au vol ces autres mouettes.
523
Lundi. Trois heures trente
[23 janvier 1939]
Mon cher maître,
Temps affreux. Le pull rompait des milliards de fils de pluie couchés par les vitesses..
À la gare, heureusement attendu par mon hôtesse4.. Et me revoici dans la chambre singulière.
Toutes les prévenances possibles. En particulier sur un guéridon bas, un extrême choix d’eaux minérales, de liquides colorés ( ?) en carafes et de cigarettes.
Mais Ribby habille mieux. Quand je dis habille...
Ce matin, le téléphone a été bien bref.
Enfin ! — Enfin ! —
Peut-être aura-t-on senti tout ce qu’il y avait dans les quatre mots jetés à la boîte et qui ont dû arriver ce soir ?
On les a écrits hier..
Il est bien ennuyeux d’employer le mot « cœur » qui court les bouches et les livres. Mais enfin — il est indispensable dans l’espèce. Et il s’agit bien du vrai cœur — du célèbre muscle strié.. sur lequel on sait déjà tant de choses que l’on commence à comprendre que l’on ne sait rien. Je viens de lire un travail sur cette chose extraordinaire qui m’a suggéré je ne sais quelle réflexion à entreprendre, le jour où j’aurai le temps — et le.. cœur de réfléchir. Mais à présent c’est le mien que je sens.
C’est tout.
Heureusement j’ai emporté l’Ode au Jasmin5. Mon cher Maître et ami, ce n’est pas un chef-d’œuvre. Mais c’est une photographie de moi assez ressemblante.
Me comprenez-vous ?
Et dire que je n’ai même pas ce qui est dans les journaux ! et aux mains d’un tas de.. qui...
Mais moi
Je respire en esprit la plus tendre des chambres.
Et voici qu’il me vient un quatrain plus fort — fichtre — que les autres.
Bonsoir, ô mon ami
536
Mardi, cinq heures [24 janvier
1939]
Je reçois le six heures lundi.
Avec quelle joie ! Tu m’as tricoté — tout le temps tout le temps !!
Je viens d’essayer le haut-parleur dans une salle terrible. Longue,
longue... C’est pour ce soir et rien dans la bobine7.. que le merle du jardin de gauche !
Hier j’ai causé longtemps avec le président du conseil d’ici8. Lui ai sorti trois cents idées en vingt minutes.
Que diable a-t-il pu penser du type ?
Je ne puis te dire tout ce que je te dirais si je n’étais en état de frousse pré-oratoire, et le valet attendant ce mot.
Mais.. mais.
Non tu ne peux savoir quel plaisir ta lettre me fait.
Tout le gris devient... couleur divan !
Et maintenant, retirons ce front d’entre les colonnes du temple ! et qu’il pense, foutre ! un peu à ce qu’il va dire !!
549
13 HEURES [8 février 1939]
Je déborde. Tu ne peux pas imaginer tout ce qui m’étouffe de tendresse dans ces retours. Rien n’est déchirant comme le passage de la lourde machine devant la petite bergerie jaunasse. Il fait si doucement beau, et s’en aller..
Aujourd’hui, très spécialement ému je me suis senti d’une absurde jeunesse. Ne ris, ne souris pas.. Je te le défends.
Mais quel avantage que de ne pas se voir, et qui permet de ne plus savoir que l’on est ce que l’on est..
Je me demande avec inquiétude si je deviens idiot. Mais tant pis, tant mieux. AMOR est un élixir extraordinaire. Je te bois, ma beauté.
Et je t’attrape de l’autre côté. Tous les côtés sont bons, mon doux cochon de lait..
5510
[14 février 1939]
Tout se ligue — de toi — de moi pour assassiner ce jour.
Impossible aller Berthier, impossible arriver Assomption à temps — pour cueillir le quart d’heure de grâce.
Je pense à la journée d’hier — à cette joie, à cette liberté, à ces vieilleries, à ces pas, les tiens, les miens.
On suivait quelqu’un, rien de moins que la vie ! et tout un jour sans toi ne m’est qu’un jour de fer !
Ô — mon Toi ! Où es-tu ?
5611
[16 février 1939]
Madame,
Crois-tu que chose au monde vaille ces tout petits quarts d’heure du matin ?
Elle est toute tiède, il est de glace vive.
Point de lèvres encore qui ne soient de chair vraie.
Du lit défait surgie et mal débarbouillée, elle est aux bras vêtus abondamment offerte. Le passant devient fou, l’heure court à sa perte. Amour mêle ces gens qui n’en finiraient plus de se presser leurs cœurs qui se sont trop élus.
57
Dimanche [février 1939 ?]
J’attendais un signal d’arrivée. Rien ne vient ??
La semaine m’a été des plus pénibles. Vendredi j’étais à bout de résistance morale, physique et intellectuelle.
Dans cet état, je désespère de faire ce que j’ai à faire. La conférence du 30 n’est rien (un texte tout fait à lire bien ou mal.. si j’ai de la voix..)
Mais j’ai une autre chose pour le 16 et ne m’en tire pas. Et entre le 7 et le 16, une tournée-mission en Suisse.. On m’a supplié d’accepter. Il paraît que c’est important.
Tout est étrange ici (et sans doute ailleurs) dans l’atmosphère. Personne n’y comprend plus rien. J’ai l’impression que tout le monde se demande in petto : « Qu’est-ce que je fous sur cette foutue terre ? »
Je n’ai pas eu la moindre force pour continuer au Figaro. Brisson m’a
réclamé la suite ; mais je suis incapable de continuer 12. Du reste, je ne pourrais écrire que des choses trop absolues.
Regarde ce terrible portrait. Cette tête si fatiguée.. Elle a trop pensé. Faut-il que je sois à l’extrême de l’amertume pour oser t’envoyer — à toi — une image si triste.. Elle me fait une impression affreuse, et tu ne peux savoir combien il m’en coûte de te l’adresser. Mais je ne sais quoi veut que je te l’envoie..
58
Dimanche [19 février 1939 ?]
Je t’ai quittée, il y a deux heures et déjà je n’en puis plus.
Vraiment.. on ne s’ennuie pas assez, ensemble...
Comment diable supporter d’autres gens que Vous et Moi ?
Le peux-tu ?
Je pense avec terreur aux prochaines distances et durées entre ces têtes si chères. Têtes et tout(s).
Je te tiens par les tempes.
Yeux à yeux.
Une question me vient. Comment ceci fait-il poème ? Car cela était archi-poétique.
Et de plus.. se traduisant par une montée aux lèvres de mots bêtes et enfantins.. !
Aux lèvres de ces têtes [affrontées], des mots de rien — des balbutiements.
59 13
[23 février 1939]
Chérie,
Je ne sais si je pourrai téléphoner ce soir. J’ai un mal de tête extrême. Je n’ai fait que t’entrevoir pendant cette réunion assez ridicule. Je ne pouvais penser qu’à ceci : demain, partie ! C’est comme s’il n’y avait pas de demain.
Et puis écoute. Ce temps affreux, le froid humide, les routes qui glissent.
Peut-être auras-tu de la neige en Bourgogne 14 ?
Fais attention. TU ES TRÉSOR. Ma chère J., ma J.
Ces dames ont dit N. comme des pourcelles15. Je crois qu’il n’y a que moi pour lire moi — et le lire pour toi.
Je te presse de toutes mes forces.
60 16
Vendredi [24 février 1939]
Deux heures. Soleil. Je vois la grinçante grille, la rue — une rue, cela mène où ? C’est une affreuse invention, aujourd’hui.
Tout à coup, un choc brusque de rupture d’âme.. Li cor me fault — comme dit Théroulde.. En route, toi !
Le goût du café et du tabac mêlés tourne à l’horreur dans la bouche de moi.
— On sonne. Le smoking ! Chèque immédiat. Je viens m’abattre sur cette table — théâtre ou plateau du théâtre de mon histoire depuis trente-neuf ans.
Je pense que tu as du soleil. Le bleu pâle. Tu étais si belle, tout à l’heure,
si chère, si près.. A.17 m’a répété son impression d’hier, pendant le déjeuner. Pensait-elle me faire joie ? Peut-être, c’est elle ici qui me comprend le mieux — ou me devine ??
— Je me sens dans un vide de l’univers vital.
Il n’est pas possible que tu sois sur la route.
Toute seule sur la route.
Te rappelles-tu m’avoir dit, il y a.. longtemps, — avant.. tout ! — que tu faisais des voyages à pied ? Cela me revient tout à coup.
Tout à coup, j’en suis déjà à ces brusques éclairs de mémoire de détail, qui frappent, avec la précision la plus aiguë, le cœur. La mémoire précise est rarissime chez moi ; ceci est donc un signe.
Les yeux s’en mêlent. Je vois le soleil sur mon papier au travers d’une rosée. Ce soleil est aussi sur la route, à ta droite.
Oh, que tu te fais aimer ! D’ailleurs le monde entier est amoureux de toi. C’est ce qui est pénible à penser. Ton seul défaut, mon Bij.. ! Quand je te vois en société, obscurcissant toutes les autres et désirée de tous les uns — je me mords les lèvres — et je ferme les yeux.
Mais alors je revois les tiens, les vrais tiens. Le temps n’existe plus quand je les bois de tout près. Je n’ai jamais connu cette sensation extraordinaire, jusqu’à toi. C’est au-delà des baisers et des contacts. Il y a un échange de lumière.
Ah, que tu es partie !
Je ne sais vraiment que faire, cet après-midi. Et il est clair que j’ai quelques choses à faire.
Là, est ce c.. de téléphone, qui a l’air de se f. de moi.
Samedi [25 février 1939]
Huit heures trente. Le relais sonne. Nouvelles d’Auxerre. Ah, ah ! Merci,
Mademoiselle ! Je respire. La 733 n’a pas flanché. La 99118 arriva dans un fauteuil !! J’essaierai de lui téléphoner demain vers dix heures trente à onze heures ! Espérons !
Je vous aime, 991, et même vous adore, depuis le moindre orteil que parfois le feu dore, jusqu’aux trois points élus où se pose sur vous l’oiseau-langue lassé de chanter vos bijoux.
Dix heures... Nom d’un chien ! rien de prêt pour l’enseignement... Je m’énerve. Et je veux à la fois poster ceci au plus tôt, et vous écrire encore, encore, — et pas rasé. Col blanc, chemise bleue. (Heureusement qu’elle est à bien plus qu’une lieue ! et qu’on peut aujourd’hui, narguant le bel ivoire*, garder au bout des doigts un peu de corne noire.)
Je t’enveloppe. Je te broie.
* Don récent très aimé.
61 19
[27 février 1939]
Mon beau, mon grand daimôn, Narcissa, belle puissance, j’interromps je ne sais quelle ligne commencée dans l’abstrait de mon griffonnage matinal — ou plutôt tu l’interromps. Une grande jambe, un Tout, un Toi, un Tiède, un Doux — et ces regards qui font un travail des plus précieux dans le fond de mon personnage.. Tout cela !
Tu as dû arriver hier soir à ta montagne et ce matin, faire la grasse matinée. Mais quel trou tu laisses dans la journée, dans la vie, dans le cœur.!.
Je te vois, dans un décor qu’il faut inventer, avec tes bagages, tes boîtes, tes outils à te faire bijou, ton célèbre nécessaire. Tu fais tes mains comme on devrait faire ses phrases, et tes yeux comme il faudrait faire les vers.
Et moi, je suis empoisonné par cette distance qui va terriblement croître dans quelques jours. Je ne sais d’abord comment je pourrai, là-bas, où je
serai mardi20, t’écrire ? Le premier jour et le second ont des programmes invraisemblables !
Le cours d’hier a été extraordinaire. Une fabrication totale s’achevant sur une histoire improvisée de la littérature ! à la mode de quand ?
.. Huit heures vingt. Relais21. Nouvelles par télégramme. Bien. Bien.
Petite conversation — et conventions pour que j’aie éventuellement des nouvelles à Londres (des nouvelles de... Gallimard !)
Je vais essayer de téléphoner à dix heures. Entendre encore cette voix...
Tu sais que j’aime ta voix, que la voix est une des propriétés des êtres qui me touchent le plus. La voix me parle.
La voix, le regard, le toucher de toi..
Oh ! que l’on va être loin ! D’abord je ne saurai plus rien pendant l’England. Écris toujours ici, que je trouve, en rentrant, des mots de J.
Et puis..
Onze heures. Téléphone. La voix très autre. Mais ta voix. Je crois que j’ai eu tort de téléphoner. Ça me fout un plus affreux cri d’absence dans l’âme panique.
Non. Je ne puis décidemment pas regarder, mesurer l’espace entre t’avoir vue et te revoir. Tu es un besoin amené à l’appareil de vie. Et la niaiserie de l’écrire — de rabâcher ce cri.. Étonné de ma lettre non encore arrivée. Je te veux. Dis-moi que tu es à moi.
6222
[27 février 1939]
Mon amour
Je ne puis ne pas t’envoyer encore un mot.
Je suis exaspéré de toutes parts de mon être. Ce voyage idiot que je vais
faire m’est insupportable. Et le tien23 !
Un fil vivant de douleur se tire de toi à moi.
Je t’en supplie. Écris-moi ici, avant la mer, et puis au relais comme il fut dit. Je t’adore.
TENDRES PRÉCEPTES
&&&&&&&&&&&&&&
N’OUBLIE PAS que tu m’aimes
%%%%%%%%%%%%%%%%%
DONNE-MOI TOUS LES SOIRS ta dernière
pensée ; la première TOUS LES MATINS
%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%
SONGE À MON CŒUR à ses craintes, à son espoir %%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%
NOUS AVONS MIS tant d’années à nous découvrir %%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%
Écris DE CHÈRES CHOSES dans le gros petit livre vert %%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%
PRENDS GARDE à ce que tu bois, à ce que tu manges, à la route, à la nuit aux rencontres, et à ton sourire
%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%%
EST-CE TOUT ?
N’OUBLIE PAS QUE JE T’AIME
6324
Mardi [28 février 1939]
Arrivé tout à l’heure — et très fatigué par le voyage. En gare du Nord, toute la Comédie-Française qui s’embarque avec nous. Il faut se faire photographier avec toute la bande — et lâcher au micro des phrases d’un sou !
Je me débrouille ici pour écrire ces quelques mots — difficile opération — mais essentielle, ô toi, mon pauvre Self te voit. Ai-je même la force de gémir ?
Love and space and time between us !
What a pity ! My sweet heart !
Le colloque
A — Que vous manquait-il ?
B — L’absence.
A — Je ne comprends pas. Je ne comprends pas.
B — C’était trop doux, trop beau, trop vif..
A — Amour veut-il donc des limites ?
B — On n’est point faits que de désir.
A — Comment vivre, avec tels moments dans le souvenir le plus fort ?
B — L’espoir aussi veut sa part dans l’âme.
A — L’espoir est par lueurs. Le fond du temps est un nuage en larmes.
B — On voit du pays..
A — On le voit tout seul.
B — Quoi de plus beau que ce que jamais l’on n’a vu ?
A — Ce qui délivre de l’envie de voir tout autre chose.
B — Faites-vous une raison !
A — Je ne sais faire que le contraire.
B — Vous êtes des fous..
A — Fous à lier ensemble.
Londres..
Un petit quart d’heure de solitude très fragile. Avec qui le passer et — à quoi faire ?
Écrire..
Le temps de « faire l’amour »..
Il n’en faut pas plus. Drôle de pensée.
D’ailleurs « faire l’amour », — ce n’est pas du tout l’Amour. On ne fait pas une étonnante fleur.
— Écrire ?
Il est vrai que telle phrase qui provient — cela ressemble un peu au « faire l’amour ». Les mots se caressent dans l’esprit, tâtonnent dans les ombres et les images. Tout à coup jaillit le thème et sa lumière..
— Je voudrais écrire cette phrase.
— Que tu... en la lisant.
Je n’ose pas.
Pourquoi ? Que sais-je ? Et puis, tu comprends bien que je t’écris mal aujourd’hui.
Très fatigué, et dans les conditions les plus incommodes.
Oh, fais que je sente que tu es de loin comme tu fus de près !
Je n’aurai rien de toi avant le 6 ou le 7 mais que je trouve alors de quoi vivre quelques jours..
Cela est indispensable. C’est une question d’humanité.
Ces trois feuillets ne sont que sottises.
À déchirer.
Trois mots suffisaient.
Tout à Toi.
64 25
1er March [19]39
Logé en plein gothique XVe pas chaud.
Homme éreinté. Le temps passe du soleil à l’invincible ondée.
Ne jouit pas le moins du monde de l’Angleterre. Cependant si excitante à l’esprit et si comique jadis !
Une chambre grande comme tout un appartement, carrée, sombre, fenêtres qui sont des ruches à petites vitres entre meneaux et plombs.
En bas, le gazon célèbre et inimitable d’Oxford, autour duquel ce collège, non moins célèbre, à petits créneaux, cloître en pierre noire ou pâle, pourrie. Les toits sont d’une couleur indéfinissable d’un gris de vêtement de sport, très terne..
Et tout cela !.. L’Homme en question est comme ahuri, hébété, de fatigue, d’absence. Il n’est pas lui et le sent, ce qui est terrible..
Sortir de ces derniers jours, tomber ici, savoir qu’au retour.. le rien l’attend, que la force et la douceur d’être seront si loin.. qu’il faudra vivre avec une question dans l’esprit, une pointe dans le cœur, pendant des jours et des jours...
« Je ne suis pas heureux. »
J’ai froid à l’âme.
Je me sens Bête. Il passe [au nord] de l’intellect, des idées. Je les vois, je les laisse fuir. Je m’en fous.
Je t’aime tant.
P.S. L’invitation désirée n’a pu être faite. Corb.26 a dit que ce n’était pas possible dans les circonstances actuelles.
6527
Le 2 mars [1939]
Je t’écris aussi souvent que les conditions de ce voyage le permettent. C’est un besoin. Je sens que l’espace va se faire énorme et incertain aussitôt la mer franchie.
Depuis vendredi, j’en suis réduit au monologue. Je parle au vide. Je me plains dans la nuit. Je ne sens plus que moi..
Je suis ici jusqu’à trois heures. Hier il a fallu déjeuner dans une de ces
salles-chapelles à vitraux pleines de portraits de leurs docteurs28. Et à cinq
heures j’ai fait mon office devant un bel auditoire29. Il a fallu opérer en robe et le mortier sur la tête. Ce chapeau carré m’allait fort bien paraît-il. Mais parler couvert m’a été curieusement neuf et fatigant le gland de soie flottant sur le losange vient vous chatouiller les sourcils.. Enfin, beau succès, dit-on.
Ce logis moyen-âge est plutôt froid. L’accueil très chaud ne chauffe pas les vastitudes gothiques.
Et puis.. j’ai un froid numéro un que tous les chauffages d’Angleterre ne peuvent pas vaincre.
Je me sens étrange, ici, comme je te l’ai dit. Il me semble que je ne suis moi que par une vieille habitude de l’être. Mais la vie est où elle peut.. Hélas, elle est à tâtons dans l’étendue où tu es, sans doute.
Existes-tu ? Ai-je rêvé tout ce rêve ? Ces matins impromptus et fous. Ces fins de jour étroitement émues ?
Parfois un serpent que tu devines me pique le cœur au bon endroit. Je te vois trop belle et toute désirée.
— Il faut souffrir. Impossible d’y échapper. Aimer l’exige. Mon amour, que vous êtes dur !
66 30
Vendredi. Aube [3 mars
1939]
Re-Londres depuis hier soir. Hier promenades épuisantes dans Oxford — de collège en collège, traîné.
Que me font ces créneaux, ces chapelles reconstituées, ces courts et ces quadrangles ? et ces terribles courants d’air anglais ?
Je perçois cependant l’extrême amabilité des gens. Les porteurs, les employés. Le sourire a encore cours dans les échanges d’ici. Chez nous, c’est le pays du mufle. Le mufle est aux guichets, aux portes et aux portières, dans la presse, et au pouvoir.. Je l’ai connu en [herbe], au lycée et au régiment. Le plus dangereux et dégoûtant est le mufle déguisé..
J’aurais voulu me faire photographier en gown et cap. Il paraît que ce revêtement m’allait fort bien, et que je le portais [légèrement]. On circule ainsi dans les rues. Comme j’allais avec le vice-chancellor, le massier à masse d’argent sur l’épaule nous précédait. Tout ceci fort simple.
Réflexion : depuis huit jours je suis un corps sans âme — des sensations de fatigue et de nuit physique subsistent, à l’emplacement intime où étaient des palais et temples d’idées, des fontaines de vie et de tendresse surabondantes, une statue ou figure merveilleusement douce à voir, à toucher, à revoir et à retoucher. Elle était parlante aussi, et on lui avait fait un timbre de voix qui rendait, à l’entendre, le cœur enthousiaste et joyeusement ému.
Le lieu de ces belles choses est aujourd’hui occupé par quoi que ce soit. L’informe, le quelconque, le laid, l’inutile [...] l’emplissent — si c’est emplir, que de créer le vide par la quantité d’objets et de sensations insignifiantes ou hostiles..
Qui sait comment tu es, à cette heure ? Il y a du soleil tout frais sur les plates et jaunâtres façades d’en face.. Où es-tu ? Que te dis-tu ? Tu sens quelles questions armées de griffes me poignent la chair de l’âme. Et cette puissance poignante va durer, s’exaspérer avec les jours. Je pressens que je ne pourrai rien faire de mon esprit — sous cette domination par l’absence. Aimer est une chose terrible, comme doit être terrible tout ce qui est divin..
Écrirais-je jamais ce Dialogue des Choses Divines 31.. depuis quinze ans projeté ? J’ai eu l’intention de produire un ensemble de dialogues sur les principaux « sujets » de mon travail d’esprit. Mais ce Platon n’aura sans doute pas lieu. J’ai horreur de la philosophie en forme de traités et rien ne m’ennuie plus que leur style, qui n’en est pas un, et l’air emmerdant de ces volumes denses — où l’on n’avance point.
(Ici me vient une idée qui me semble importante et pleine de promesses — mais elle est encore un nuage. Je note, à côté, sur mon carnet, de quoi la retrouver, quelque jour de lumière.. Pardon !)
J’envoie ceci à Marseille.. Et puis, ce sera le désert ! J’espère tant trouver du toi à Paris ce mardi.
Du Toi
Et encore un mot avant de fermer. Je te ferme la bouche.
6732
Lundi 6 [mars 1939]
Grande chérie,
Je suis à Exeter — rentrerai ce soir à Londres — et partirai demain mardi soir pour Paris..
Qu’y trouverai-je de toi ? Plus rien ne sais depuis le départ. J’ai écris aussi souvent que j’ai pu et télégraphié avant-hier — un télégramme fade — mais tu auras compris tout ce que tenait ce télégramme.
Je suis à me casser la tête devant le petit carnet où ton programme est inscrit.
J’envoie ceci à Fès où j’espère que te joindra ce papier. Le calcul des temps d’arrivée est difficile..
Je me demande si toutes mes lettres au Revard sont arrivées ? Et à Beauvan.
Je t’écris mal d’ici. Tu imagines que c’est peu commode et même le postage y est embarrassant.
Hier on a été au bout de la Cornouailles — au supposé château du King Arthur. L’endroit est terrible. Je ne décris pas. I hate descriptions ! Mais ce lieu Tristan et Ysolde... La mer océane formidable. W[agner] n’est jamais venu ici, et cependant sa musique est ce décor..
Là, je n’ai fait que vivre ailleurs et te voir, te toucher, avec une détresse infinie. Une détestation de l’absence, du Maroc, de tout ce qui me divise cruellement en actuel, en passé, en potentiel.
Je t
Petit souvenir d’un carnet bleu
talisman, feuille.. détachée.
va.. trouve.. touche..
Fais que je ne sois pas oublié
68 33
Tuesday
The 7th of March 1939
With the compliments of an enthousiastic [sic] reader of your exquisite book Jours de lumière.
Yours devotely [sic]
Edmund P. Teste
It was impossible to write to Tlemcen in good time.
69 34
Mercredi 8 [mars 1939]
Mon cœur là-bas, tes deux lettres m’attendaient ici où je les ai bues ce
matin en arrivant35. J’avais une soif extrême d’elles. Je tremblais de ne rien trouver dans le tas énorme de plis qui m’attendait. À peine bues (et rebues), ces chères feuilles, j’ai téléphoné à Fr[ançoise] qui ne savait rien de plus que moi. Décidé de télégraphier à Taza. Car ce sacré Tlemcen se plaçait mal dans les dates. Je suis bien en peine. Toute cette route ! C’est drôle. Plus tu t’éloignes plus c’est TOI que je chéris. Toi — je veux dire plus que ta beauté. Un idiot dirait que tu te spiritualises à mon regard. Et il aurait raison après tout, dans sa bêtise d’expression.. Mais s’il croyait que tes bras, ta chair, tes yeux bleu sombre si tendre et le petit cher sourire de la toute proximité, et tout le.. beau matériel ne comptent pas, il se pourrait, Madame, qu’il se trompât.
Et tout cela, nom de D..., est par le bled !! Il m’ennuie extrêmement de te parler d’autre chose que de vous et de toi. J’ai déjà presque oublié ce que j’ai fait en Britannia. Les êtres et les jours me sont comme la pluie qui traverse un terrain. Il n’en demeure que ce qui germe par elle, et le reste ne laisse rien. Pas de mémoire pure et simple en moi. Je n’ai des souvenirs que fonctionnant, prenant force et emploi, valeur présente ou future. Je ne sais d’ailleurs comment un esprit actif peut repasser exactement par une chronologie. De là, peut-être, mon éloignement — presque du mépris — pour l’histoire. Le passé me semble sans importance ni intérêt. Mais notre passé n’est pas un passé. Oh ces invasions d’onze heures ! La belle amie embêtée de me voir bousculer ses Rimmel et ses cucucures, toute tiède, la belle, et les seins encore endormis ! Un peu de soleil coupé
d’ondées sur les fils du saule, l’Elvira 36 interruptrice au sourire pourri, le téléphone [cambronnigène].. Ah ! que c’est loin, que c’est près, que c’est dur et doux à penser ! Ah, que j’ai peur que tu voies trop de belles choses, que ce Maghreb t’ensorcelle et me vole ton regard, ce regard absolu de certains moments tout merveilles, mon cœur !
Ce papier vient de l’hôtel confortable bâti sur l’ardoise en face du prétendu château du King Arthur. C’est un lieu de Cornouailles fort sinistre, formidable, face au Labrador et assommé nuit et jour par six mille kilomètres d’océan avec vents assortis. Il paraît qu’il faut là penser Tristan et Yseult — je n’y ai pas manqué.
Le souffle immense d’une tempête m’abattait, cependant que le mien me manquait — à cause de toi. Connaissez-vous cela ? Ma respiration ne se retrouve pas. L’air ne va pas à fond. Ce qui me manque pèse sur ma poitrine, et mes poumons, en plein vent dur, avaient appelé en moi le torrent de l’air vif, Tu ne venais pas, mon Air ! Une force cachée — dont je sais le nom — ne laissait pas la vie de moi s’emplir de cette substance présente de vie.. C’est étrange, c’est être et ne pas être ; bien autre chose que la question naïve d’Hamlet !
— Mon amour, un mot d’avis : à Fès, vous ferez peut-être une rencontre — une proche s’y trouve. Prudence.
— Ensuite, nouvelles difficultés pour vous joindre. Pire qu’à Tlemcen. Je m’en tourmente déjà. Télégraphiez au relais quand vous pourrez. Songez à qui vous aime, et qui médite toute toi — à toute heure.
Petite fleur du terroir de Tristan.
[fleur séchée]
Téléphone ce matin 9 jeudi à Jasmin. Elvira entendue. Sa voix me tricote. Puis Françoise qui n’a rien reçu encore..
70
[Mars 1939]
Amour, amour ! Je lève un doigt mouillé qui cherche à tous les vents le bon vent de l’amour.
Je n’ai que vilain temps, vilain corps, vilain cœur, seul ici, avec une terrible semaine en perspective.
Pense un peu à nous-mêmes ! Roule, vois, ris et cause ! Mais qu’il ne soit que belle chose qui ne te fasse un peu penser à qui vous aime.
Et le gros carnet vert, se nourrit-il en route ?
Attention ! Après Rabat, les communications deviendront précaires. Je
pars pour Colmar le 2037. Je ne pourrai guère que télégraphier, sans doute, de là-bas.
Je ne me console pas de ne pas avoir eu la grande lettre espérée, qui eût été écrite à bord entre Marseille et Oran. J’avoue que j’y comptais. Mais peut-être avais-tu besoin de tout repos.
Je te dis tout ce que l’on peut... imaginer de doux, de frais, de vif, de tendre, de triste, d’ému.
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Le 14 mars [1939]
En conformité de vos instructions télégraphiques en date d’hier, nous avons l’honneur d’adresser à RABAT (Maroc) le message normal numéro sept.
Rapport
État du temps ................. Pluie
État du corps ................. Grande fatigue. Mal à gorge
État du cœur ................. Dépression marquée. Jasminocardie sévère
Fonctionnement du Relais .... Parfait
Rendement épistolaire .......... Faible
Production épistolaire .......... Normale
Humeur .................................................. Foncée
Renseignements divers.
Hier, à dix-sept heures, M. le G[énér]al Gam[elin] Chef d’É[tat] M[ajor] G[énér]al de l’Armée, assisté de M. le G[énéra]l Geor[ges] a reçu M. Teste
à la dignité de G[rand] O[fficier] de la L[égion] d’H[onneur39].
Neuf heures trente-cinq. Conversation avec Relais40. Échanges de vues sur la mission Grosbijou. Difficultés de calcul des arrivées de nouvelles. On décide d’après dépêche d’hier d’envoyer à Rabat. Hypothèses diverses sur maigreur des nouvelles.
mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm
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[14 mars 1939]
Chère Jeanne. Françoise me donne ton adresse. J’espère ton voyage excellent. J’ai fini Jours de lumière et.. je le recommence !! Je lis aussi ce poète que tu m’as fait connaître. Je ne dis pas comprendre ! J’ai trouvé cette carte dont il fait les frais. Je t’embrasse. Bonne route et prompt retour.
Pauline
[Imprimé au verso de la carte] Le Cimetière Marin
Ce toit tranquille, où marchent les colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
Paul VALÉRY, de l’Académie Française
[Imprimé recto de la carte] Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !
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Mercredi 15 [mars 1939]
Mon œil doux, ma belle voilée de distance,
je me plains. Je t’écris comme on jette une pierre dans un puits si profond qu’il n’y a pas d’écho ; et pourtant je t’écris aussi comme si je me réfugiais entre les colombes qui sont sur ton souffle.
Je suis éreinté. Couché vers deux heures, levé à quatre.. Grand raout-
dîner aux Ambassadeurs43, où Le Figaro a tellement insisté, par la voix de Pierre B[risson], que j’ai fini par accepter.
Dîner infect à cinq cents francs par bouche. Tout Paris et la suite. Chefs
arabes 44, les Windsor. Elle en blanc trop pur a beaucoup dansé. Tout à coup
B[risson] me demande des nouvelles de Jeanne F. 45.. Ai répondu : elle est en voyage. Au Maroc, je crois. Puis il a, de concert avec ma plus grande élève, [fait des] éloges de ta maison charmante..
Mais tout ceci sur fond d’anxiété. On apprenait des événements à chaque
plat, aussi mauvais l’un que l’autre46.
Rentré tard (pour moi) ma pauvre tête se heurtait à des objets tous très pénibles : ces affaires redoutables, — l’Amante si loin, et si peu de choses sues d’elle.. Tellement que je me tournais et retournais avec des textes de télégrammes en fusion dans l’esprit, pour toi.
À quatre heures je me suis levé. Café. Tabac.
Il est midi. Je suis en état d’hébétude, et bafouille sur mes papiers où
devrait se former la conférence du 24 aux Annales47. Un vrai poison.
Je partirai mardi matin pour Colmar. Rentrerai l’endemain [sic].
AH tout cela.. et pas vous, et pas toi.
Excuse me, my Love.. Il ne me semble pas possible que tu penses à moi, que tu le puisses.
Je me bats contre le vide, le silence ou le demi-silence. Cela ne se raisonne pas.
Je t’embête avec mes doléances, au lieu de te laisser jouir en paix de voir du nouveau. Tout le monde n’est point comme celui qui se fout du nouveau, car il en trouve toujours, dans tes yeux et tes bras — comme dans Racine..
Après tout, j’ai la force, — et peut-être celle-là seule, de mettre du nouveau où je mets mon regard. Un certain regard.
Aime-moi, et que je le sente.
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Vendredi [24 mars 1939]
CE SOIR, où es-tu ?
CE SOIR, je suis mort de fatigue.. Une semaine terrible ; un aujourd’hui
écrasant. Une sorte d’apothéose l’achève. Mais conférence 48 jamais plus nerveusement crainte.. Je n’avais rien à dire. Et le corps en état brisé. Le voyage à Colmar, éreintant ; le retour en wagon surchauffé pendant sept heures ; après le froid là-bas, qui était sévère. Et le cours et la conférence embusqués dans l’après-demain qui était aujourd’hui.. Et puis les nouvelles. Chaque jour son coup de pied au cul pour la nation. Cette sacrée nation, la plus bête du monde, qui avait tout et n’a su que tout perdre. J’enrage depuis cinquante ans après nous.
Maintenant c’est le bouquet.. dont nous partageons les fleurs avec ces
cons d’Anglais49.
Pardon.. Je suis hors de moi, fatigue extrême, fureur et, en somme, honte.
OUI, ce soir, ma chérie, j’ai besoin de toi à un point vraiment aigu. Besoin.. C’est bien pire que désir. C’est tout autre chose. C’est sentir même comme une peine immense seulement de penser à toi. Vouloir oublier que tu es, que tu fus, et ce que tu fus. Je ne peux pas supporter cela, ton absence-présence.
Je ne sais même pas où adresser ceci, combien de temps mettra ceci pour te parvenir.
Appelle cela « amour » si tu veux. Il faudrait un autre mot.
Cependant tu suis imperturbablement ton itinéraire. Hitler ni Bibi ne peuvent rien contre Taroudant. C’est magnifique. Du moins j’espère que tu te remplis les chers yeux de puissantes choses. Ne te ruine pas, surtout, la santé. L’eau me fait peur. Il faut la faire bouillir et se méfier des minérales dans les hôtels.
Bonsoir.. Qui sait où tu couches, cette nuit, où repose cette tête, où s’allongent mes grandes jambes, dont le gouverneur désœuvré rêve..
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Mardi [4 avril 1939]
Tu as dû partir hier soir de Casa. Le temps ce matin, amour, est détestable ici. Je regarde les vitres fouettées et je pense au Golfe de Gascogne. Mais quand tu tiendras ce vilain papier chocolat pâle, tu seras enfin sur le solide..
Mais alors..? Je sais par F[rançoise] (qui a été aussi dévouée et gentille que possible pendant cette grande pénitence) que tu seras attendue et
confisquée à l’arrivée50. Quand elle me l’a annoncé je suis demeuré aplati. Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour faire virer de bord cette décision. Rien n’a servi de rien, paraît-il, d’après son téléphone d’hier soir...
Je suis tellement fatigué que cet acte dictatorial m’a laissé stupide. Je t’écris avec un cerveau de bois.. Après tant de jours que je ronge ton voyage, que l’AS me fait crever au passage, que je maudis le soleil, les djellabahs (?), les medersas et toutes les beautés qui me ravissent la seule qui m’importe, — ce choc absurde, — comme un obstacle mou auquel un beau vol viendrait s’engluer en fin de trajectoire..
MOI, qui depuis ton départ ai, chose inouïe dans mon histoire, un calendrier sous mes yeux, un martyrologue de l’absence..
Et l’ODE qui eût dû chanter le retour de mon grand Thème de tendresse dans la symphonie du Temps se paralyse.. D’ailleurs, je suis dans un état nerveux extrême où la saison qui est physiquement insupportable, les folies politiques, mon surmenage incomparable de ces derniers temps et toi, Madame, avec tes trous de silence et le manque affreux de vos yeux ont chacun sa part.
Enfin...
Je t’aime. Il faut donc que tout ce qui entre dans la subtile composition du filtre Amour y soit : séparation, obstacles, gènes etc. car l’amour est surtout un monologue qu’interrompt parfois la présence, comme l’éclair interrompt et consomme en toute puissance la haute capitalisation des énergies.
Oui.. Mais quand ??
Je te prie, dès que tu seras fixée, de me télégraphier directement suivant modèle ci-joint.
Et puis, tu me donneras au plus tôt (si tu ne rentres pas directement) ton adresse.
F[rançoise] semble satisfaite de la tenue d’Elvira pendant sa faction. Figure-toi que je lui ai téléphoné un jour pour entendre sa voix..
Les jours où l’on n’en peut plus, il y a production (voir cours 1937/8) de bêtises chargées de sens.
Viens, mon cœur.. Viens.
Mardi. Onze heures ? Encore une petite conversation avec Jasmin-Françoise.. Hypothèses.. Échange de vues. Attente..
Je t’environne
Télégramme pour Paris
Mr.. Moi
Serai NICE le (date en toutes lettres)
ou bien
Ne serai NICE que le (date en toutes lettres)
NICE ≠ PARIS
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Vendredi [7 avril 1939]
Ce soir même (à huit heures) j’ai ta lettre chérie. Comment as-tu fait pour l’écrire, la poster — et elle pour parvenir si vite ! C’est merveilleux ! — Mais quelle séparation encore. Je ne te tiens pas encore entre deux mains !..
Mon toi, j’ai bien pensé que tu serais mal en mer. Le ciel était mauvais et j’étais sûr que l’Océan n’était pas calme. Je te voyais dans ta cabine, écœurée par la route roulante et tanguante et l’assommante vibration du navire.
Ici, les idées sont noires. L’affaire d’Albanie52, qui est un défi, une gifle à Londres — témoigne d’une volonté déterminée à porter les choses au point d’explosion.
La situation est évidemment beaucoup plus grave qu’en septembre.
Quelle époque.. Comment créer, comment aimer — quand on ne vit que pour ces deux seules valeurs de la vie ?
Tu vois — ce que je t’écris, au lieu de t’écrire les choses que tu sais, les tendres et secrètes choses que tu devines ! Elles sont là, ces choses — mais sous la pression des pensées inquiètes et de l’atmosphère menaçante.
Je t’embrasse, je t’aime, je te regarde. Repose-toi, du moins — et refuse d’aller d’hôtel en hôtel. Ce serait folie !
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Samedi soir [début avril 1939 ?]
Mon pauvre bijou.
Je reçois ta lettre de ce jour qui me fend l’âme..
Ce tableau de la chambre d’hôtel avec ce père sinistré sur une chaise.. Oh !
Cette lettre m’a achevé.
J’ai passé un jour noir, dans une jolie lumière de printemps faible et doux aux vitres. Les nouvelles et les esprits sont ce que tu penses. Inutile de t’en parler. D’ailleurs, je ne pourrais pas. Je m’efforce de ne pas réfléchir, de ne pas dépenser ma « belle lucidité » en raisonnements inutiles.
Ce sera, cependant, une des amertumes niaises de ma vie que ma sensibilité et la nature même du système politique (sans parler d’autres circonstances) m’aient interdit de jouer quelque rôle réel dans les affaires de ce monde.
Je n’ai jamais dit ceci à quiconque mais toi, c’est toi — et ce regret ridicule je puis bien te le confier en te mordant un peu l’oreille. Quelques-uns d’ailleurs ont eu de moi l’opinion que j’aurais apporté quelque chose dans ce triste genre, d’après quelques écrits. Mais il y avait d’abord, mes limites ; il y avait aussi le système, qui organise si bien (et peut-être si raisonnablement) l’impuissance individuelle.
Assez là-dessus ! Mon cher regard, je te vois. Ne t’afflige pas de croire perdre ta belle peau maroquine. Je sais qu’il en restera de quoi damner les lèvres de Pauline..
Cette sacrée Pauline !, j’ai peur qu’elle ne couche avec M. Pélissier53. C’est, du moins, ce que j’ai compris. Elle dit que M. Pélissier est très beau, qu’il a des yeux charmants, qu’il se met avec goût, et respire l’amour, la tendresse et la volupté. Rien que cela !.. Cela m’excite moi-même sur ce Pélissier..
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Dimanche [début avril 1939 ?]
Vas-tu rester longtemps à Périgueux ? Je n’ai pas foi dans les hôtels de ce lieu. Mange pas trop de pâté et de fortes choses, mon gros gourmand, et ne bois pas un tas de bouteilles trop puissantes.
Pauline s’est pesée. A perdu deux kilogrammes en deux ans... Est-ce bien, est-ce mal ?
Elle eût préféré perdre deux ans [moyennant] deux kilogrammes. Mais le règlement ne le permet pas.
Je vole à la poste. Espérant que ceci t’arrive en temps utile. Avant de quitter P. j’ai mis sur l’enveloppe adresse à Paris pour réexpédition éventuelle.
À Périgueux vois les vieux quartiers. Si tu vas à Sarlat tu trouveras dans une vieille rue une vieille maison où gite un notaire. Ce notaire porte mes nom et prénom ! Il est F[ranc] M[açon] et a fait croire par là que je l’étais, et il se fait passer pour moi dans le Sud-Ouest, de temps à autre !.. Je voudrais bien le voir, cet animal que je fais illustre.
Ne va pas te tromper. Il n’est pas moi !
Moi qui t’aime..
« .. Sais-tu, Narcissa, comme j’aime », etc.
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Jeudi dix heures [20 avril
1939]
Mon gros bosquet,
Je suis ennuyé par cette voix dolente, ce mal de tête, ce changement d’avis, tout ce qui te tourmente et blesse ton être cher.
Et ne pas te voir, ne pas choyer la tendre Toi, c’est chose triste.. Mon esprit ne peut qu’y songer. Son travail l’ennuie : la force d’y penser lui manque.
Et puis tu t’éloignes encore pour des jours.
Je ne sais pourquoi tu ne te dérobes un peu à tout ce qui te retire de chez toi et de toi ?
Il faut que tu songes à ce que tu voulais faire (tu sais, le conte..) et que tu te trouves chaque jour, deux heures, ou presque, dédiées à ton esprit. Crois-moi : cela, régulièrement suivi, devenu une habitude, un besoin physique, est essentiel, et même physiquement bon et conservateur.
Amour chéri, n’oppose pas à ceci la première chose qui te vienne à l’esprit. Songe à qui te le dit.. Songe à qui te le murmure.
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[26 avril 1939]
Périgueux parle...
Je conçois quelle fatigue ces tours du propriétaire.
Mais s’il s’agit d’un achat, je me fais une raison. Cela au moins est chose