Lettres à Jean Voilier

Paul Valéry · Chapitre 9 sur 15

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Lettres à Jean Voilier

Chapitre 1945

 

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[28 janvier 1945]

Je veux t’aimer à ta façon

Et que tu m’aimes à la mienne

 

Pour toi, ce peu de fleurs, ou de fruits.. participation mince à ce dimanche vide.

 

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Vendredi [16 février 1945]

Mon chéri,

Voici le projet.

Je n’ai pas la force de faire mieux. L’architecture du titre — qui doit cette fois différer assez de la couverture (comme il est procédé pour le Faust). Je suis bien fatigué — et puis troublé, bouleversé presque — par ces quelques mots que tu m’as dits tout à l’heure.

Dans l’état d’épuisement où je suis, la moindre chose vous réduit en bouillie.

Je t’embrasse.

 

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[23 février 1945]

Avant que les pneum[atiques] coûtent dix mille francs, je veux écrire de jolies choses pour mon Jasmin...

Mais voici de G[ennes]. Il est midi.

—

Tension basse, dix, un peu d’extrasystoles, trois gouttes de digitaline..

.. « Le gouvernement ne vous donne pas une voiture pour aller faire vos cours ! »

« Ah, c’est le pays de l’envie... »

« Au revoir ! Je reviendrai. Piccinni est si près ! »

—

Mais je voudrais écrire de jolies choses pour mon Jasmin.

Il s’en fout, le doux chéri, mais moi, je ne m’en fous pas..

Il m’était venu, étrangement toute seule, cette nuit une chanson charmante mais si tendrement vive que je n’ai pas insisté pour l’entendre de moi jusqu’au bout. Jasmin n’aime pas ces sucreries intimes — et pourtant les poètes à toute époque en ont écrit pour leurs bien-aimées.

Pourquoi y a-t-il des objets du corps et des mouvements et des attitudes défendus comme l’arbre du Paradis ?

Il est étrange que, pour la plupart, le Corps soit un mauvais lieu.

Pour moi, Tactile, je déplore de n’avoir pas fait carrière dans le dessin ou l’art de modeler.

Tu ne te rappelles pas quelques lignes sur Polydore ? J’aurais dessiné Polydore toute la vie. Il faut une intelligence extrême pour comprendre la forme — voilà ce que je prétends... Dessiner et redessiner la forme avec amour.. Et finalement, bien sentir que l’amour lui-même, dans la perfection de son acte, est le drame de l’accomplissement de la connaissance d’une forme, avec ce désespoir final, le spasme.

C’est que la vraie connaissance doit être création. Toute autre n’est que blagologie.

Les vrais amants ne font qu’un seul artiste qui essaie de créer cette œuvre — l’Amour. Ils le soupçonnent, l’entrevoient, le touchent à quatre mains et le baisent à quatre lèvres. Il est dans leur étreinte comme une idée du plus haut prix, est enveloppée dans la pensée, présente, certaine et inexprimable, saisie et non saisie, comme un joyau cousu dans une soie.

Et quelquefois, la grâce leur est accordée — l’instant pur brille — et ils se disent l’un et l’autre, l’un à l’autre, « je sais, je sens que je ne suis pas seul ». Donc, je suis. Tu es, donc je suis. Mais je suis, donc tu es.

— Rien ne put, ne peut abolir dans mon esprit ce sentiment étrange — que le suprême de l’amour est un commencement, un éclair, une direction et que les baisers, les contacts, les embrassements sont bien autre chose que plaisir et moyens d’une jouissance finie. Ils sont les actes de l’artiste qui essaie de —

te dire son . . . . r.

 

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[26 février 1945]

J’ai une idée !

Faire relier magnifiquement nos exemplaires5.

Sur le plat avant VVV

Les trois V. Voltaire et nous !

Et le petit sur le plat arrière !

Ce serait très chic.

Qu’en dis-tu ?

—

De L[attre] de T[assigny] est ici — a invité à déjeuner ce matin R[ouart] et sa femme.

—

Toujours bien à 991.

 

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[15 mars 1945]

Pour divertir le Contrôle Postal ci-joint un petit vieux texte assez étrange.

Il faudra me le rendre.

Mais je n’ai pas le double du petit poème en prose qui était dans une enveloppe transparente.

J’en étais assez content et pensais à Corona.

Quant à la collection, il est fâcheux que M. LEMESME ne puisse continuer la série à moins de prendre un pseudonyme..

Je compte sur la parole demain avant dix heures trente. Sinon serai LÀ à quatre heures trente.

 

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[25 mars 1945]

Chéri,

Ton petit mot, tes grands papiers (entre nous, j’aime mieux le moindre format). Je me console du dimanche puisqu’il y a le lundi et fais l’amour avec mes beaux exemplaires, le Gallimard, le Charpentier, le cent cinquante-huit.

Le Charpentier — écoute — cinq mille six cent trente-huit francs ?? se reprend à quinze mille, me dit-on.. Eux-mêmes le rachèteraient..

Je me sens de plus en plus volé.

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J’ai opéré ce matin à l’École8, et cette séance a duré. Ministre, iatres [sic] et moi ont parlé tant que j’ai perdu deux heures qui auraient dû t’offrir quelque Corona. Tu sais que c’est mon calmant des jours creux. Une sorte, aussi, de m……...ion à la gloire de Polydore.

Finalement ces quelques mots, sans intérêt mais pour que tu me trouves au retour.

Hier soir, Y[vonne Dornès] a accompagné Irène [Joachim]. J’étais content qu’elle fût là, car elle m’était comme ton représentant. J’ai fait bisser une chose absolument ravissante que je connaissais pas.

À tout à l’heure, darling.

 

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[3 avril 1945 ?]

Ô mon chéri, mon chéri

Il est midi — et j’ai été pris depuis quelque quart d’heure d’une crise aiguë, si dure dans tout ce pauvre corps que j’en ai les larmes aux yeux. Je fais téléphoner à R. de venir ce soir — s’il peut. Je prendrai n’importe quoi.

C’est tout à coup une invasion de tous les nerfs et quelles images !.. brutales, répétées, impérieuses — qui me révulsent l’âme...

Je te demande pardon de t’écrire ces choses-là. Tu m’as pris les racines de l’être — et si je ne me mets pas à ce plus près de toi illusoire qu’est le fait de t’écrire, je ne sais ce que je ferais.. La fenêtre me tente.

Tu vois — cela éclate de temps à autre, et surgit d’un fond constant de tension intolérable.

Je te dis que je te demande pardon de t’ennuyer avec ces cris de fou. Tu sais combien j’ai toujours eu égard à ta sensibilité et fait de mon mieux pour ne pas la choquer. Mais aie pitié de ce moi en détresse. Je suis comme empoisonné et il faut que ce soit bien affreux pour que j’envoie ceci à celle que j’aime avec cette épouvantable puissance de douleur.

Cinq heures trente

Je t’envoie comme je viens de te le dire, ce mot affreux — que je n’ai eu ni la force ni le cœur de mettre en pneu tantôt.

J’ai été aux limites de je ne sais quoi — pendant plus d’une heure.

Vraiment, l’enfer.

La raison attaquée, submergée à chaque poussée de visions et de souvenirs par tous les nerfs — comme un môle accablé par la tempête et qui va s’écrouler dans la mer confuse.

Je ne comprends pas la loi de ces attaques. Hier, ce paroxysme ne fut pas atteint. Je suis découragé de me sentir à la merci de je ne sais quel démon, en proie à un châtiment inouï — expiant quoi ? — Le crime, peut-être, d’avoir pendant des années exalté de toute ma puissance de poète et de toute ma sensibilité un sentiment... élevé de toutes mes forces jusqu’au zénith de l’absurde un monument de tendresse dont toute la masse, d’un coup, me tombe sur ma vie,

Oh, je t’en prie, aide-moi, j’ai senti ma perte.

— Je sais sans doute, que tu ne peux rien pour moi. Mais tu comprends, ma chérie, que celui qui souffre à ce point et se noie ne peut s’empêcher de crier, d’appeler.. de se débattre..

C’est pourquoi je t’ai appelée — et je t’écris.

Le docteur sera là dans [une] demi-heure. Je ne sais que lui dire de ces étranges supplices..

 

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[4 avril 1945]

Je lis : voyez par ce petit [trou] comme je suis malheureuse si je vous crois triste... Mais alors, vous pouvez être à l’extrême du malheur ! Comment douter que je sois ce que je suis depuis que vous m’avez donné

ce jour de Pâques10, jour maudit, jour de lumière sinistre, foudroyante — depuis lequel je n’ai pas dormi deux heures. Je suis écrasé.

Ce n’est pas moi qui ai incité R[obert de Billy] à vous inviter. Certes non ! J’y ai été avec la terreur physique de vous rencontrer, la peur de l’animal hébété, blessé et assommé de la même main qui lui donnait à vivre. Bien au contraire, j’ai pensé que vous aviez refusé de venir pour ne pas me voir.

Maintenant, je ne sais plus rien de vous, de moi, de nous, de mon cœur, et mon esprit se perd. Je vis à tâtons dans ces ruines. Je suis mes ruines.

Vraiment, je ne puis pas penser que toi, tu aies imaginé et préconçu ce que tu allais me faire dimanche. Ce serait trop affreux. C’est que tu serais alors littéralement capable de tout !

Et si tu ne l’avais pas préconçu, si tu n’avais pas mesuré le ravage, — alors il est inutile que je t’en parle.

D’ailleurs, je n’ai plus la force de te parler de certaines choses pour moi sacrées.

Hier je t’ai écrit une lettre immense. Il fallait bien que je sorte un instant de moi ce terrible monologue et dialogue qui me tue depuis trois jours et nuits. Je ne te l’enverrai pas. Inutile, n’est-ce pas ? Lis-la dans ton cœur si tu peux, si tu veux.

Tu sais bien que tu étais entre la mort et moi. Mais hélas il paraît que j’étais entre la vie et toi..

Je ne vois pas d’issue. Je ne vois pas d’issue.

Ce jour de la Résurrection me sera celui de la mise au Tombeau.

J’ai corrigé les épreuves. Comment vous les faire tenir ?

 

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VENDREDI [13 avril 1945]

Ma Malade, ma pauvre Malade... Mais puis-je encore dire MA ? puisqu’entre vous et moi, entre toi et moi, il y a eu ce coup de hache..

Mais je ne te parlerai de mon état : il y a le tien. Oh comme je voudrais prendre ton mal ; et qu’il m’emporte..

Je suis si fatigué aujourd’hui, et pas de voiture, que je n’ai pas la force de venir t’apporter une fraise ni une fleur.

Sais-tu que ma seule consolation est d’appeler Sidonie ?.. J’aime cette fille si gênante, je l’aime de t’aimer comme elle t’aime, de te soigner si tendrement. Et puis, j’ai l’impression qu’elle ne m’est pas ennemie, qu’elle me comprend ; sa voix, ses yeux me parlent si gentiment. Et aussi, elle est pour moi le souvenir vivant des jours les plus beaux de ma vie, si beaux jours qu’abolis, ils me tuent. Demain, je lui donnerai pour son gosse un joli

billet. Mais demain, je serai pris tout l’après-midi au théâtre11, et pour un four certain. Tu n’as pas idée de la pagaïe que j’y ai trouvée hier. C’est une honte, rien de fait, ni de faisable.. Je leur livre mes Fées. Ils n’ont pas de décor.. On fera un arrangement ridicule. La jeune Renée F[aure] dit les vers comme une pantoufle. Les petites fées, pauvrettes.. Il y en a six, et il en faudrait vingt, — et laides..

Un type, costaud genre boucher, dira quatre strophes du Serpent, sans y rien comprendre. Bref, un massacre. Mais qu’importe.. Ce qui m’eût mis hors de moi, il y a SIX SEMAINES, à présent je m’en fous. De moi, il n’est plus question. Je ne suis plus.

Et cependant, comme me l’écrit, dans une très drôle petite lettre, notre Germ[ain-]M[artin], il paraît que je deviens un monsieur de plus en plus considérable.. Cela s’entend de toutes parts ? Jouvet, dans sa conférence sur son voyage, parla de mon immense gloire en Amérique Sud, et des noirs qui récitent le C[imetière] M[arin].. C’est magnifique. Cela veut dire sans doute que je suis bon à enterrer, mûr pour nécrologies.. Mais qui pourrait imaginer que ce grand homme échangerait tout ce rayonnement contre le

sort d’un certain simple.. éditeur12.. Et tout de suite.

Si tu sentais comme je me hais. Entre deux abattements, je me crispe de colère contre moi ? J’ai la sensation démente de me parcourir à grands pas intérieurs, en renversant et brisant à droite et à gauche tout ce que je suis, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai voulu.. Oui, tout cela, je le foule aux pieds.. Je l’avais mis sous les tiens..

Et qu’est-ce que tout cela puisque je n’ai pas su, pas pu garder le seul trésor, un cœur, un certain cœur, — et y être celui qui est le seul et l’être auquel nul ne se compare.. Comme moi, je ne pouvais comparer à personne mon diamant vivant. L’idée même était impossible.. Et pourtant.. Pourtant la comparaison s’est imposée : une situation de roman tout banal s’est créée. Je ne me pardonnerai jamais cette avilissante défaite. Je finis cette vie en vulgarité, victime ridicule à mes propres yeux, après avoir cru l’achever dans un crépuscule d’amour absolu incorruptible et de puissance spirituelle reconnue par tous comme sévèrement et justement acquise.

 

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Mercredi [18 avril 1945]

... Je ne sais plus quel nom de te donner, à présent. Il y en a que je n’ai plus le droit, d’autres que je ne puis plus essayer de prononcer, mais de tout mon cœur toujours serré comme dans le poing du réel, pourtant je te remercie de m’avoir appelé, ce matin.

Malgré tout, si tu souffres, si tu es en danger, je ne sais plus que toi.. Tu étais mon enfant, ma raison d’être suprême, mon seul et dernier moyen d’existence, et mon orgueil était, non dans mon œuvre ni mon nom, mais dans l’amour de qualité unique que je croyais à jamais en toi, pour moi. Tu sais bien que rien au monde, rien de ce qu’il peut donner ne pesait à mes yeux ce que ta ferveur, et ta tendresse m’étaient.. Hélas !

Je suis tombé de très haut.. Mais, à ta voix si douloureuse, l’amour brisé te répond du fond du précipice.. Si tu savais quel état étrange cela fait.. C’est de la vie aiguë après la mort. Depuis dix-huit jours, je ne fais que ne pouvoir respirer, — ni dormir, ni manger, ni penser. Je revis chaque minute, et tantôt je m’épuise à déchirer, m’arracher le passé, tantôt je veux abolir l’avenir, — ces deux terribles images insupportables. Cette nuit, une des plus violentes crises, encore.. Comme tu étais là !

Mais tu étais aussi dans ton lit, toute malade.

Ah, ce lit...

Tu vois..

Et puis, ce matin, ta parole brisée.. J’avoue que les larmes qui me vinrent, ce n’était plus les larmes de cette nuit, larmes de l’impuissance, du désespoir et de la rancune, de l’orgueil blessé au vif. Non. C’étaient les effusions d’une tendresse infinie — je dis : infinie... Comment veux-tu que je résiste, moi, à ta souffrance ? Je me dis vainement que tu m’as sacrifié en exécution d’un calcul sage, bien raisonné, nécessaire, peut-être, — mais bien caché, pendant que nos relations demeuraient intimes et confidentes. Et cela est atroce à penser, que tu m’avais condamné, et qu’au moment de t’engager tu n’avais pas senti je ne sais quel pincement au cœur, imaginé ce qui se passerait en moi quand j’apprendrais que j’étais trahi ; et dans les conditions les plus banales, et même les plus ridicules, — qui feront certainement rire de nous deux, et triompher divers amis ou amies, — car je sais quelle envie existe dans ce monde abject à l’égard de tout ce qui est noble et se sent pur.. Mais, après tout, ce ricanement n’est rien.

Pardonne, toi que je ne sais plus nommer, pardonne à cet égoïste qui voudrait bien l’être. Je me demande ce que pourrait souffrir alors un non-égoïste ?

Oh que je voudrais pouvoir te soigner, te faire quelque bien ; que je voudrais aussi pouvoir te choyer dans mon cœur comme naguère, quand il n’y avait au monde que toi et moi, et pas ce quelqu’un de « très bien » mais.. mais..

Tout mon être s’insurge contre telles pensées. Tu n’étais donc pas ce que je meurs de perdre ? Ce que je perds ne pouvait pas, n’aurait pas pu combiner, agir, ne pas m’adoucir le destin..

J’attends anxieusement tes nouvelles. Je suis suspendu à ta vie, comme je le fus et le suis, hélas, à ton cœur.

 

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[18 avril 1945]

Ma petite malade,

Sincèrement faut-il que je sois fou ou devenu imbécile ?

À quoi bon vous écrire encore aujourd’hui ? Cela est absurde.

Vous, vous êtes raison. Vous ne faites jamais rien d’absurde, — sinon de vous tuer de travail. Mais je vis dans l’absurde, et depuis X jours dans l’insensé.

Vraiment, quand je pense à vous (et à bien des choses) comme il faudrait y penser en toute lucidité, cela devrait abolir cette noire magie. Je devrais rire, hausser les épaules. Et vous seriez peut-être aussi contente de ne plus sentir une douleur derrière vous.. Peut-être songez-vous que le comble de l’amour en moi devrait consister à m’évanouir en souriant, à devenir un souvenir entr’autres sans amertume, sans toute cette niaiserie tragique ?..

Je ne puis pas. Je ne puis pas. Rien n’a le pouvoir de m’arracher de l’âme ces huit ans de toi.

Personne ne t’aura portée dans son être, dans son esprit, dans son espoir comme j’ai fait.

Hélas, je n’ai pas pu, sans doute, me faire entendre de toi en profondeur.

Et toi, tu ne m’as pas parlé en toute confiance, quand tu t’es sentie à bout, et sur le point d’agir.

Ah quand je pense à l’extraordinaire et trop tardive coïncidence de nos êtres à ce miracle de résonance totale, à présent devenue dissonance déchirante..

Ô ma divinité que tu étais, et voici que je pleure encore.

Ô soigne-toi, guéris-toi.

Pourrais-je te voir demain ?

Je dois être ici à quatre heures, la voiture doit me prendre pour aller au théâtre, répéter. Il faudrait que je vienne un instant. Si tu me téléphones demain matin de très bonne heure, je viendrais avant le déjeuner.

 

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Jeudi [19 avril 1945]

Dix [heures] quarante

Les nouvelles que me donne Sidonie ce matin, me bouleversent..

Et ne rien pouvoir. Il n’y a pas un fruit à t’envoyer. N’ai rien trouvé.

Je prie pour toi de tout mon cœur. Je suis suspendu à toi. Tout moi veut que tu ailles mieux. Oui, c’est comme une prière de tout mon être — de ce qui me reste de vie.

Je téléphonerai fin de la journée. Si je pouvais passer avant dîner. Rien qu’un regard, que nos yeux se voient.

Je te dis que je prie pour toi.

 

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Lundi [23 avril 1945]

Je viens de toi. Mon cœur bien gros toujours me donne, dès la rue, cette sensation étrange — qu’il est enchaîné, lié à un lieu et à un être, comme tenu en laisse par un lien vivant et rappelé à chaque instant vers là où tu es.

Et ceci, avant toute pensée, comme un ordre qui n’a pas à s’expliquer. Puis viennent, en foule et désordre, les idées !

Ah, vois-tu, j’ai peur que nous ne puissions nous passer l’un de l’autre. Du moins moi de toi, et ce moi non celui qui raisonne, mais sûrement il y a en mon organisme profond je ne sais quelle chose centrale qui est aimantée, — et toi, son pôle invincible.

L’Égoïste — non, ne crois pas qu’il ne vit que lui seul. Il voyait nous, et malheureusement au-delà de la vie pratique. Il est un égoïste pour qui son égo, son soi tout court n’avait pas de sens. Son Ego ne lui est rien sans cet amour.

Amour affreusement jaloux, c’est vrai...

Et ceci lui voilà, sans doute, l’amère réalité.

Tu vois. Il faut encore que je te parle, ce soir, dès mon retour.

Cette conversation pathétique que nous venons d’avoir me laisse dans un état singulièrement troublé.

J’ai dit deux mots au docteur. Il m’a dit que tu es en bonne voie, que cela a été sérieux, mais qu’il est satisfait maintenant. Il est gentil et semble très honnête homme.

Je téléph[onerai] demain vers onze heures ou onze heures trente. Je voudrais trouver des fraises. Mais ne sais comment te les faire parvenir.

Veux-tu du café ? J’en ai reçu ce soir. J’ai aussi du cacao. J’aurai un chocolat très bon ces jours-ci.

Dis-moi ce qui te ferait plaisir. Quelles fleurs ? Ah ! si je trouvais une opale rose, je serais heureux, — un peu heureux. Où la chercher ?

 

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[24 avril 1945]

HIER, je t’ai dit à ton chevet tout ce qui est dit dans la lettre ci-jointe, que j’avais écrite dimanche. Je te l’envoie cependant telle quelle. Pourquoi ? Pour que tu comprennes bien que je voyais en toi, non seulement ce que tu étais, — non seulement ce que tu étais pour moi, — mais une promesse, une virtualité, un vivant chef-d’œuvre « en puissance », — mais qui s’ignorait dans une grande mesure. J’ai bien vu que tu ignorais, non ta force et ton besoin de créer, mais que cette force pût s’employer, s’appliquer de manière à s’établir sur un plan de supériorité incontestable (Transfemina..) qu’à mon avis tu pouvais très certainement atteindre. Il fallait t’en donner conscience, et, d’une part, t’orienter à ce but ; d’autre part, te dégager de la facilité première pour te faire acquérir cette facilité supérieure qui est la possession de soi artiste. Il faut penser ici, pour comprendre, au dressage sportif, homme ou cheval..

Donc, je voyais cela. Il y a eu quelque esquisse de travail. Te rappelles-tu Ville Ouverte ?

Puis vint l’époque où tu fus contrainte de peiner. Peut-être ton besoin de luxe a-t-il eu sur toi trop de prise ?? Tout se paye, surtout ce qui paye.

Ce n’est pas ta santé seulement que cette vie infernale a compromise.

La tête dans les affaires, les problèmes pratiques pressants, les jours sans cœur et sans poésie, la volonté tendue, l’usage habituel de ta séduction, tout cela, et surtout, le calcul perpétuel, l’obligation de ne penser qu’en fonction des intérêts, oui, tout cela atteint la sensibilité dans ses parties divines. Je la voyais dépérir,

Toi, qui aimais tant la poésie.. Et tellement faite pour l’aimer (et, peut-être, pour en faire) que j’en étais venu, hélas, à la confondre avec toi. Tu étais ma source.. Te souviens-tu

Ô palpitante, ô tendre..

Divinité de 18 Moi..

—

Et j’ai eu peur que tu ne te vulgarises.. Car la poursuite exclusive d’un but matériel cela rend vulgaire, cela finit par exténuer la substance de tendresse et le charme magique que tu avais à un point si extraordinaire.

Et tout cela ferait pleurer. Que vaut la vie quand elle doit renoncer à tirer de soi les sons les plus hauts et les plus purs de ses trois cordes tendues : le cœur, la chair, la pensée ?

(Tu m’accuses de sensualité. Mais tu sais bien que ce n’est pas le plaisir que je désire. C’est la vie que me communique cette chose, et la communion à ta vie, c’est une création d’énergie, une jeunesse.. Tu savais le prix de cette sensation du pouvoir d’aimer. L’esprit s’en trouve vivifié.)

Voilà, encore bien des pages. Je n’en finirais plus avec toi..

 

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Jeudi [1945]

Ta petite visite de ce soir m’a fait un tendre bien. Depuis le jour de malheur, le premier.

Je me détends.. Tu étais là, tout à l’heure — avec tes gros soucis. Tu étais là — et je te tirais des bonbons de mon tiroir. Ça n’a l’air de rien, d’une bêtise. Mais si tu savais comme cela déborde à sa façon l’amour ordinaire ! Tu étais aussi mon enfant.. Suppose que l’on puisse se faire une enfant qui serait celle qu’on voudrait avoir — ne serait-elle pas nécessairement, un jour, la maîtresse de ce père ?

Et si la femme que l’on rencontre et que l’on adore est précisément de cette qualité — on ne peut que sentir en profondeur qu’on en est l’auteur.

Alors, tu comprends jusqu’où plongent les racines inconnues de ta présence en moi, et que cela va au nœud de la vie.

Oui, tu étais là — toute près — avec mon vieux carnet et le maigre Moi.

Je suis encore tout brisé de tous ces horribles jours — et tout ému de t’avoir revue. Il me semblait que je ne te reverrais plus.

Je n’ai pas voulu te téléphoner tout à l’heure pour savoir le résultat de l’examen de M[ireille]. Cela est angoissant. J’espère que ce ne sera que grippe — du type actuellement en cours et en fureur. Fais attention à toi-même !

J’espère te revoir bientôt ! Si tu savais comme j’ai envie, besoin de te prendre dans mes bras !

Puis-je espérer un peu de dimanche qui me guérisse un peu d’un autre ?

Vendredi

Je ne t’ai pas montré hier dans mes papiers tout ce que j’ai écrit ces jours-ci. Ah — cela ferait un fameux fascicule de plus pour la collection...

Cela est écrit avec de mon sang concentré.

Téléphone-moi demain samedi = pour dimanche ou un autre jour... vrai.

Quatre heures trente. Je viens me traîner jusque chez Orêve = Plus un seul camélia ! et le reste, bien caduc.. Je voulais tant trouver quelque chose qui te plut à tout prix — mais rien ne m’a dit.

 

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[29 avril 1945]

Ma chérie unique, ma vie, je suis rentré claqué ce soir. Mais, quoique tout mon corps tombe de tout son poids d’épuisement, il faut absolument d’abord que je me donne ce moment de présence-absence qui me recueille avec toi, et qui me tire les mots du profond du cœur vrai.

Je te vois, pauvre amour.. Ton mal, les lourds soucis, toute cette contrevie que s’est faite ta vie, la bêtise et la brutalité du jeu du réel contre le beau, le pur désir natif de ton être, mon adoré en toi..

Tu m’as souri tantôt ; mais je sais que tu as distrait pour moi ce sourire de la substance douloureuse de tes peines, de ta faiblesse et de tes obsédantes préoccupations..

Oui, — comme nous le disions ensemble tout à l’heure, quel malheur de ne pas pouvoir abolir à volonté la pensée, comme on ferme les paupières.. Car ce qui ronge l’âme, ce sont surtout les pensées inutiles, les impuissantes.

.. Il est vrai qu’alors n’existerait pas cette vie intérieure de l’amour, — qui est terrible, mais qui fait de l’idée de l’être aimé, un être aussi vivant, et plus vivant que nous.

Je te sens ou te fais quelquefois si présente qu’il m’échappe de te parler à presque haute voix. Tout ce que je t’écris est une sorte d’invocation perpétuelle à ma seule.

Si tu savais tous les rôles que tu joues dans ce cœur, dans ce corps, dans cet esprit..

Tu occupes en force tous les points stratégiques de mon être.

Tu tiens mon cœur, le vrai, comme dans une main invisible, qui peut l’écraser jusqu’à la mort ou le faire se dilater jusqu’à l’extrême de la vie triomphante.

Mon corps se sent du tien l’esclave infiniment sensible.. Tu disposes de ses énergies, tu règnes sur ses pouvoirs.. Tu le sais, n’est-ce pas ?

Et tout mon esprit t’es consacré, — et tu le sais aussi.. Si le mauvais destin ne voulait pas que ce qui devrait être ne soit pas, tu verrais ce que cet esprit ferait du tien et de lui-même. Je crois concevoir comme personne ne l’a fait, le rôle extraordinaire que l’amour absolu peut jouer dans les créations de l’esprit.

C’est là chez moi une sorte de.. vérité mystique (c’est-à-dire cachée à la plupart) qui veut pour conséquence une transformation simultanée des idées communes, (donc vulgaires) que l’on a de l’amour et de l’esprit.

Cette alliance admirable fut ma seule ambition en monde.

Mais qui me comprendrait ?

Toi ?..

Le don suprême de l’être doit rejoindre la source de la plus haute Poésie.

Que veut cette « plus haute poésie » ?

Il ne s’agit point de succès ni de gloire. Il faut avoir des hommes une opinion favorable pour donner quelque valeur profonde à leur suffrage.

NON. C’est un seul être en qui réside ce qui vaut la peine d’être atteint, le point de l’âme qui domine toutes choses.

Peut-on faire le moindre projet ?

Celui-ci, ô destin ?

Samedi — déjeuner ou dîner ensemble avant ou après Antoine.

Plutôt dîner.

L’idéal serait les deux repas que je prépare chez le onze. Mais c’est moi qui invite.. et largement, largement

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[2 mai 1945]

Ô ma Doulou,

J’ai le cœur bien gros de ne pas te voir aujourd’hui.

La raison me dit que je te fatigue, et le tyran Amour ne peut pas croire qu’il t’apporte fatigue, lui qui ferait tout au monde pour que tu sois bien, et libre d’esprit et de corps. Ce martyre de ta vie le hante. Et quand je songe que tu te trouves pour moi un sourire (comme hier encore) que tu prélèves dans ton cœur, cet amour devient plus exaspéré, et tout mon être tendu à se rompre.

Je suis toujours la proie de ces nerfs qui font ce que je vaux et qui font mon supplice.

Excuse-moi si je ne t’envoie pas de fleurs aujourd’hui ; mais aurai-je le temps d’aller jusque chez Orêve ?? Il faut que je reçoive, et quelqu’un, en particulier, qui doit me parler de ce voyage en SUISSE..

Or, cela, maintenant, je n’y pense pas sans trouble, troubles et agitation..

Tu comprends, — m’éloigner de toi, mais surtout dans les circonstances et perspectives.. nouvelles, après ce mois terrible.. Je crois que le prétendu repos sera une passion de chaque instant, — et sans communications promptes, certaines, fréquentes, libres d’expression.

Et puis aussi, que sera ta santé, et que seront les événements pendant cette absence ?

Ah vivre, ce n’est plus que se consumer.. Mon amour suprême, je vous AIME TANT.

JE VOUS AIME TANT, JE VOUS AIME TANT, Tant que je t’aime trop.

Ceci explique entre parenthèses combien j’ai été peiné d’entendre, il y a quelque peu de temps, quelqu’une me dire n’attacher aucune importance au fait de jouir ensemble.

Ce qui est passade et divertissement entre des individus ordinaires devient dans mon sentiment de l’amour suprême un véritable sacrilège. La jouissance devient but vulgaire, monnaie d’échange, l’idée de l’intimité sacrée est souillée par cette intimité organique transitoire, et le corps, qui prend ou reçoit tout autre corps, se fait par là aussi vil qu’une chambre d’hôtel.

Mais pour moi, la jouissance, quand elle se déclare dans le sentiment que j’ai dit, et avec l’AUTRE-qu’il-faut à ce sentiment, est une sorte de sacrement.. Je veux dire qu’elle est non une fin, mais un moyen, un moment nécessaire de l’entreprise de l’union et pénétration totale de deux destins miraculeusement accordés..

Je n’achève pas aujourd’hui cette explication, — dont j’ai besoin. Elle déborde mon projet du IV. Mais il est bon qu’il en soit ainsi. Il faut que je creuse à fond la question.

Je ne sais pas si j’aboutirai. Il faut m’aider. D’abord, me soutenir l’âme. Et puis, me dire l’avis qu’on a.

C’est si inexprimable au théâtre.. Mais donnez-moi du cœur à l’esprit..

 

396

 

[Mai 1945 ?]

Ô..

Avec toi, je ne connais que des extrêmes.. Quel signe, quel symptôme !

Oui. Quelques minutes d’hier ont été de telle puissance de tendresses — et en toi aussi, n’est-ce pas ? — que j’en suis encore aussi fou et exaspéré d’idéale jonction, et totale et vitale, que je puis l’être et l’étais de fureur, d’amertume, de détresse et de jalousie..

Oui, mon terrible Toi ! mon amour, quel baiser nous avons dû échanger, entre ces reprises d’escrime ! Il l’a fallu.

(Ici, tout à coup, l’artiste redevient en moi. Cela compose un tableau, une scène inouïe d’extraordinaire intensité. On se déchire, — mais on se dévore. Deux violences entre quatre-z-yeux et une telle résolution de la dissonance cruelle par le brusque, le plus intime, le plus sensible des accords !

Je ne me sens pas le génie qu’il faudrait pour saisir cela sur le fait et le jeter à la fonte pour le fixer à jamais chose de beauté éternelle accomplie.

Mais crois-tu que nous ne soyons pas le seul couple d’êtres capable de cette supérieure addition d’énergies des cœurs ?

Ah, le tragique et le pathétique et le lyrique de ces moments qui passent... et qui ne passent pas..

Madame

 

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[11 mai 1945]

.. Je ne sais si tu goûteras ce poème étrange, qui n’a pas de place dans quelque autre littérature que certains écrits entre Svedenborg et Saint-Martin.. Et je ne pense pas te l’envoyer aujourd’hui, à cause du poids, et aussi, parce qu’il est de ceux que je retoucherais indéfiniment jusqu’à les rendre inintelligibles, — tels mon « Manuscrit trouvé dans une cervelle », travail de quatre ans sur dix [huit] pages, elles et lui, inachevés, — et peut-être DEVANT l’être.

Il y a un mot par mot qui est passionnant comme la conquête d’un ÊTRE.. Ou plutôt, comme la constitution et édification d’une union extraordinaire de deux êtres, qui ne se résignent pas à être deux. Ceci nous remet à HIER...

Cet Hier me revient, revit en moi.. quand tu m’as dit que j’avais été dur, j’ai cru comprendre dans ta voix que tu sentais ce qu’il a fallu de véritable tendresse, de volonté passionnée, d’identification et de profonde attraction pour que je te parle ainsi, — et peut-être d’une voix que tu ne me connaissais pas. C’était plus que la voix de l’amant. L’amour a ses degrés de qualité comme il a ses degrés d’intensité. Il va du désir à l’adoration, de l’instinct au besoin le plus violent.. Mais ce n’est là que le cas général, que tous les livres exploitent dans ses nuances, assez peu nombreuses. Tu sais, — je te l’ai tant dit — que j’ai vu entre nous quelque chose de plus : une transmutation mutuelle, qui prenant le grand amour commun comme base, moyen, soutien humain aussi, nous conduisit à un état toujours en progrès d’intimité totale.. Cœurs ; corps ; esprits, en résonance harmonique toujours plus juste et plus fine.

Je me suis fait de toi, l’idée de quelqu’un qui pût vouloir et entreprendre ceci, car je n’avais jamais rencontré d’être qui me parût avoir la substance — l’étoffe — de sensibilité et d’énergie qu’il fallait dans un corps dont tu sais ce que je pense, ô Polydore et ô Calypso...

.. Comprends-tu maintenant pourquoi je t’ai dit si souvent « que nous ne nous étions encore rien dit.. »

Et sens-tu la valeur de cet inachevé, quand notre intimité datant déjà d’années, eût pu avoir assez épuisé nos ressources d’échange ? Pour moi, c’est tout le contraire. Là est le ressort, le secret de cette terrible « aimantation » invincible de ma nature entière vers toi.. Tu as pu voir, que même après le coup asséné, et cet avril d’enfer, j’étais là... Et après tout, incapable, parfaitement impuissant à cesser de sentir — même cruellement — ce que je viens de te dire. Il aurait pu arriver que mon édifice s’écroulât, m’écrasant de toute sa masse d’espoirs accumulés, et que je me résigne à ne plus voir, entre la mort et moi, vu mon âge, que rien de déjà vécu, d’usé, de nul comme la gloire.. puisque l’expérience suprême se démontrait manquée, avec sa poursuite de vie, ascendante, à progrès, et portée inouïes.. J’avoue que la combinaison (dans l’ordre dit mystique) de sainte Thérèse et saint Jean de la Croix est une de ces alliances en profondeur conjuguée, qui m’a toujours paru un des sommets réels d’un système de vies, — bien plus haut qu’une gloire à la Goethe ou autre.

L’édifice a tremblé. Le malheureux architecte en a été bouleversé, désespéré. Il n’y a pas eu effondrement. Peut-on garder son caractère, son style, sa destination ?

Si sainte Thérèse, ayant raisonné, se fait protestante, que va-t-il en advenir du lien spirituel avec saint Jean ?

On ne sait pas. La suite le dira.

Ô mon cœur, que vous êtes fort.

 

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Mardi [15 mai 1945] Seize heures

XLVI

.. Comment veux-tu que je fasse le « droit », dont le tas est là, rassemblé ? Il faudrait que le feu de la joie du travail flambe, pour que l’ouvrage naisse de toute cette matière, et la sublime..

Comment veux-tu que je m’y mette tout entier (ce qu’il faudrait) quand je suis en proie à trois tortures simultanées. L’une, mère des autres.. La seconde, que tu ne sois pas là.. Je taperais, Tu dormirais ou rêverais. La troisième, cette main terrible qui me tord la vie au creux de l’estomac.

Je souffre cette torsion presque tout le temps, comme toi le masque. Je ne

puis rien faire que t’écrire.. AH, si j’avais consacré au Droit22 le quart du temps et le dixième du phosphore mental que j’ai consumés à te penser et à t’écrire, l’œuvre serait depuis longtemps achevée. Si toute l’énergie perdue à t’appeler de l’âme, à craindre, puis à lutter contre la fatalité, et tout le désordre incommensurable causé par le CHOC..

Tu m’as dit que tu étais sûre que ce livre ne se ferait pas. Il est trop clair que je ne suis pas en état physique et moral à présent pour exécuter un travail abstrait de cette importance, dont j’aurais essentiellement tenu à relever l’abstraction par une forme et une construction comme on n’en trouve pas chez tes auteurs. Je crois qu’il aurait fait honneur, honneur singulier, à la Maison.. Mais la Maison elle-même.. (et l’autre Maison aussi, la maison qui fut OASIS et POÉSIE, toute faite pour le miel de la vie) doit suivre un sort nouveau qui ne peut guère m’inspirer d’entreprendre ce que j’aurais certainement, un jour ou l’autre, fait pour elle. Ce jour aurait été celui où mon cerveau aurait repris goût à une tâche assez sévère. Mon esprit, tu le sais, passe par des phases très diverses de son pouvoir : la poésie, parfois ; d’autres fois, l’analyse est son expression très organisée.

Je regarde donc ce tas que mon rangement a accumulé là.. Certes, cela m’attriste ? Après tout, c’est là un capital d’effort original, — et peut-être, là était la seule occasion que j’aurais eue de faire connaître, sur un sujet particulier, une méthode qui est la mienne.. J’ai fait un travail analogue sur la « Science ».. Mais enfin, tant pis. Pour moi, la partie finale (la « belle », comme on dit si bien) est virtuellement perdue.. Et c’est dans cette poignante pensée de retour sur ma vie, du plus loin jusque vers ce Crépuscule, que j’ai, ce matin, griffonné des notes informes sous le titre Mes Mémoires.. Ce n’était que pour moi. Mais nous avions commencé une dictée, jadis.. Te souviens-tu ? J’y ai repensé hier soir, quand Jouvet m’a dit admirer beaucoup la scène de la dictée, en fin du II.

J’y ai repensé encore, ce matin, me disant que l’histoire de ces dernières semaines, si ce pauvre travail naissant eût dû se continuer, aurait dû être dictée aussi, — t’être dictée.. Et cela fait une scène autrement forte et pathétique que le 3 du II en question..

Mais ce matin, je n’ai fait que ce que je ne fais jamais. Ma mémoire perdue m’est un peu revenue, et j’ai noté des noms, des dates.. Les périodes de cette vieille vie, ses phases. Jamais calculée. Toujours le Hasard.. Je ne m’y vois jamais si heureux que je l’ai été pendant quelques heures avec toi ; ni jamais aussi malheureux que pendant quelques jours, bien des jours, à cause de toi. Si j’ai durement souffert par l’amour, deux ou trois fois dans mon existence, ce mal n’a jamais été, et de loin, si entier que celui que j’ai connu cette fois. Car jamais je n’ai été si follement et totalement saisi, habité, possédé, imprégné. Trop d’affinités entre nous, et Toi, un être si complet à mes yeux, en qui je trouvais ou pressentais une réponse à chaque demande : tu avais la beauté même du type que j’adore, tu avais ton esprit, et ce qu’il promettait, — et puis, cette tendresse, longtemps si constante et si spontanée.

Non, jamais, rien de plus parfait dans mon histoire.

Et voici un étrange effet qui se produisit en moi. C’est que la pensée de toi était comme un thème profond de base, pendant cette revue de souvenirs, et se mêlait jusqu’à des impressions d’enfance, d’enfant pelotonné dans sa chemise longue, se serrant dans ses bras, la tête sous ses draps, et pleurant silencieusement sans savoir pourquoi, — Mais moi, je savais pourquoi..

 

Il se fait tard. Encore deux heures perdues pour.. le Droit, et bien d’autres

choses. Tu auras dû recevoir « l’ANGE23 ». (Tu n’auras pas le temps de m’écrire un petit mot.) Je pense que cet « Ange » devrait être dédié à quelqu’un. Mais je ne sais à qui ?

HIER, tu étais là.. Ce fut bien doux. Pendant quelques instants nous avons cessé de souffrir..

 

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[1945]

Je ne veux plus t’écrire de choses amères. La sagesse serait de ne plus écrire ; mais je suis encore aux antipodes de la sagesse, de l’état divin de l’homme qui s’est « fait une raison ». Je n’y suis pas.. Et que dirais-tu si je t’avais montré dès le premier moment, un visage ravi ?

En attendant que je puisse me taire tout à fait et te délivrer de ces vaines missives monotones, j’essaierai de te parler de tout autres sujets.. Mais desquels ??

Je t’avoue que je ne sais trop, car depuis bien longtemps je souffrais de voir ton esprit, accablé de ses affaires, se désintéresser tout à fait de ce qui relève un esprit de ses fonctions naïvement pratiques. Tu ne demandais plus une conversation d’ordre délié, car tes soucis toujours nouveaux et urgents ne te laissaient pas la liberté de le désirer. Nous ne parlions que de ce qui t’importait et te pressait dans le moment même, ou bien des « événements », ou de petites choses mondaines. Et moi, j’aurais tant aimé, moi j’avais cette belle ambition d’arriver avec toi à un échange tendre, mais profond, mais suivi, d’idées et de clartés, un style de pensée à nous, et ceci possible à la faveur d’une intimité d’amour, et qui n’eût été possible entre d’autres êtres au monde..

— Mais ici, il faut que je te dise toute ma pensée. Te souviens-tu comme je te prenais parfois ta superbe tête dans mes mains, et comme je te regardais dans les yeux, — dans la lumière desquels je ne voyais pas alors certaines arrière ténèbres — Et je me disais : que manque-t-il à cet être admirable ? Il a tout. Mais ce tout devrait, sous peine d’une vraie dilapidation et d’une sorte d’injure à la chance qui l’a formé si beau, être porté à sa perfection virtuelle.

Le diamant veut être taillé pour rendre tout son pouvoir rayonnant ; et la plante forte et drue doit être cultivée, émondée pour qu’elle pousse d’incomparables fleurs.

J’aurais voulu que tu devinsses l’Incomparable. Je me disais aussi ; elle aime le luxe, et elle est luxe : le luxe est la nécessité absolue de l’être beau qui a conscience d’être beau. Mais le luxe n’est pas seulement des objets et des demeures, du vêtement et des parures. Il y a un luxe de l’esprit, un besoin de choix exquis à satisfaire, un discernement des véritables valeurs, et enfin la recherche d’une expression de soi-même qui doit s’acquérir et nous permet de prétendre au gouvernement de nos dons.

Je voyais donc se développer de toi un type unique de femme, et puisque tu te sentais le grand goût d’écrire, j’espérais t’aider de mon mieux. En fait de littérature, les femmes ne sont pas artistes pas plus qu’en musique. Elles ne savent pas travailler ; elles travaillent naïvement. Il est vrai que les hommes aujourd’hui.. Même Claudine n’est pas ce que l’on croit. Et

regarde le cas vraiment lumineux d’ANNA 24, pleine de dons et.. d’elle-même, qu’en reste-t-il ? Il y a toute une partie de l’art qui demande des réflexions à part. Je ne vois aujourd’hui que G. et V. qui se doutent de quoi il s’agit.. Mais mon amie avait des facultés que ni Claudine, ni Anna ne possédaient, — et qui étaient précisément de celles dont l’emploi est indiqué ou nécessaire dans la composition de haut style. Elle les a démontrées dans l’ordre pratique. Elle a une forte tête. Elle a aussi une invention et une sensibilité remarquables. Mais ici, il y aurait à dire ; et c’est peut-être sur ces dons-là qu’il faudrait (ou aurait fallu) exercer une critique et une influence.

Je suis sûr que cette amie aurait pris goût à reprendre une phrase mot par mot, à organiser une page, à se dominer en présence du feu de paille de l’esprit. L’art de trouver dans la précision, des moyens de créer du charme et de la vraie originalité l’eût bientôt séduite. Etc.

Ce n’est pas tout. Elle imagine avec une facilité extraordinaire des « sujets » ; dont il en est d’excellents.. Mais.. il n’y a pas de bons sujets. C’est une idée de fabricants littéraires de mince qualité. Ces oiseaux se chipent les sujets, réclament la propriété de sujets, etc. — comme si Bérénice n’avait pas servi dix fois.. Il faut compter qu’en dehors de l’épicerie littéraire, ces combinaisons ne constituent pas des preuves de vraie force.

Et moi, j’aurais voulu voir cette nature si riche produire des fruits pleins comme sa chair même.

Mais il fallait pour cela se faire une forme et comme je l’ai dit, savoir penser forme.

Ici, je vais être mal vu. (Mais je n’ai plus rien à perdre.) D’ailleurs, rien de nouveau dans ce qui suit.

Cette amie aimait le cinéma.. Cela délasse ; cela chatouille un peu le cœur. Une petite larme dans le noir. On est en communion avec des millions ; c’est bien. Mais est-il d’un être de luxe de se vêtir en confections et de se meubler en Lévitan ? Je sais bien que l’on s’amuse où l’on s’amuse, et que la plupart, l’immense plupart prend son plaisir dans les lieux de plaisir. Il est inutile de montrer la misère ou la bêtise ou la bassesse de tels ou tels spectacles, — non seulement inutiles, mais niais.

Cependant il faut tailler le diamant. Mais le diamant est dur, plus dur qu’on ne le croyait.. Il coupe le cristal. Le cristal crie, — et puis Tac, deux morceaux. Jetez le vase aux balayures.

Dommage, tout de même.. Je vois le diamant taillé, avec tout l’éclat du Régent.

Il me souvient d’un après-midi dans un jardin25. Il y avait là une quarantaine de personnes. On a lu en regard des fleurs, une sorte de pièce qui valait ce qu’elle valait. Quelle que fut la valeur de la pièce, cette petite assemblée, ce cadre, l’accueil, l’impression de LUXE TOTAL, de perfection obtenue par le travail de l’un, le goût de l’autre, le choix, le raffinement sans faste, — bref, la distinction du tout, cela faisait une manière de chef d’œuvre. (Il n’y manquait même pas un éditeur étranger qui se montra déjà très satisfait.) Ce joyau de quelques heures me transporta dans un temps de civilisation accomplie. Il n’y avait pas de cinéma, et l’on pouvait offrir à quelques-uns la fleur de pensée et d’élégance combinées la plus exquise. Je rêvais d’une restauration du goût et que sur le modèle de cette partie de jardin on créât une mode de réceptions sans cohue, autour d’une œuvre bien choisie ; que l’on remît aussi la conversation polie à la mode.

Il y avait diverses petites choses de ce genre à imaginer. Faire dans l’ordre des petites réunions de personnes ce que sont les œuvres subtiles et les éditions très soignées dans l’ordre des lettres.

... Oui, cette poétique garden-party m’a laissé un souvenir de merveille ; — mais le cœur défaille à la pensée que cela ne se reverra plus. Je vois le beau jardin avec le sentiment que donne un cimetière. Il y a eut là un saule dont la mort fut un présage de malheur. On l’a vu se flétrir, dépérir, lui qui avait flotté si doucement devant des fenêtres heureuses. Il fut même chanté, dit-on. Mais ce chant même sera détruit. Rien ne doit subsister...

Que cette lettre est longue.. Mais on passe avec le pouce. Le pouce est fait pour lire vite.

Elle est longue. Elle est inutile. Elle est ingénue. Mais elle est pour moi. Il fallait bien cependant que je ME dise (à qui puis-je le dire ?) l’histoire vraie d’une œuvre qui ne pouvait être, et qui demeurera aussi illusoire qu’un certain quatrième acte, ou qu’un certain recueil de souvenirs, ou qu’un certain recueil de poèmes, — et (comme dit Méphisto) bien d’autres choses..

[Phrase raturée] (censuré) TROP TRISTE...

...

Dieu sait tout ce que j’ai fait, Calypso, MA Calypso.. Non, — il n’y a plus de MA ni de CALYPSO. Je n’ai plus le droit de vous donner le nom des jours de tel soleil, ni l’autre nom POLYDORE ; ni vous n’avez celui de ne pas porter un autre nom, que vous avez choisi.

Dieu sait tout ce que j’ai fait, Vous, pour vous conserver à l’état d’idéal de valeur unique. Tout ce que j’ai pu vous écrire avec le sang de mon esprit, et vous attribuer dans mon cœur de qualités qui me semblaient devoir se dégager de vous.. Je vivais de l’idée que je m’étais faite de vous, de la promesse que je voyais en vous. Je concevais notre amour comme le moyen d’un développement conjugué de style pur, à la faveur de l’intensité d’un sentiment et d’une concordance sans exemple. Je vous l’ai dit souvent.. Et puis, je vous croyais la.. Transparente. Hélas, la pression de vos besoins, le travail forcé qui en résulta, le souci de votre santé menacée ont ruiné le grand Œuvre.

La raison est avec vous. Puissiez-vous avoir eu raison dans l’avenir, d’avoir raison aujourd’hui.

Je cherche, moi aussi, à revenir à la raison. Comme votre salut exigea le sacrifice de moi, le mien exigerait que je m’arrache ces terribles souvenirs de lumière qui me tuent, et ces images du proche lendemain qui me donnent presque des convulsions de désespoir. Comment faire pour en finir avec ce que tout me rappelle, que tout ravive et rend présent, plus que présent, brûlant et saignant ? Faut-il que je trouve, moi aussi, au nom de cette raison

majeure 26, la vie, — un autre, une autre, un être qui me secoure, une présence qui soutienne un peu mon existence et me donne quelque tendresse, à moi qui meurs d’avoir connu, et puis d’avoir perdu le bien suprême, le nôtre ?

Mais toi, il te suffisait d’un acte, d’un mot pour transformer ton sort. Tout était prêt dans ta pensée et dans les circonstances. Tout était disposé dans la pénombre. Ton cœur était prêt, dégagé.. Ton projet arrêté. L’homme était là. Point de surprise. Point de choc. Au signal, tout s’exécute conformément au plan.

Mais moi, je tombe du plus haut.

CAR JAMAIS JE NE T’AVAIS TANT AIMÉE.

Mais comment, mais comment me tirer de ce piège ? Ces quelques semaines me coûtent certainement déjà quelques années de vie. Et il ne peut en être physiologiquement autrement. Une usure nerveuse de cette intensité continue mène vite et loin sur la route. Je vois mes facultés altérées. Le travail n’est plus.. Il n’est plus que de t’écrire — et tu ne reçois qu’une petite partie de tout ce que je t’écris. Mais il faut bien que je donne quelque chose à faire à mes nerfs, un semblant d’action. Cela fait un volume.. Cela s’appelle INFERNO.

 

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Longueur d’un jour...

Longueur d’un jour sans vous, sans toi, sans Tu, sans Nous,

Sans que ma main sur tes genoux

Allant, venant, te parle à sa manière,

Sans que l’autre, dans la crinière

Dont j’adore presser la puissance des crins,

Gratte amoureusement la tête que je crains...

Longueur d’un jour sans que nos fronts que tout rapproche Même l’idée amère et l’ombre du reproche

Sans que nos fronts aient fait échange de leurs yeux, Les miens buvant les tiens, les beaux mystérieux, Et les tiens dans les miens voyant lumière et larmes... Ô trop long jour... J’ai mal. Mon esprit n’a plus d’armes Et si tu n’es pas là, tout près de moi, la mort

Me devient familière et sourdement me mord.

Je suis entr’elle et toi ; je le sens à toute heure. Il dépend de ton cœur que je vive ou je meure

Tu le sais à présent, si tu doutas jamais

Que je puisse mourir par celle que j’aimais,

Car tu fis de mon âme une feuille qui tremble

Comme celle du saule, hélas, qu’hier ensemble Nous regardions flotter devant nos jeux d’amour,

Dans la tendresse d’or de la chute du jour...

 

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Vendredi [25 mai 1945]

Tu n’auras pas de ces vilains vers, aujourd’hui, ma douleur.

Oui, ils sont mauvais, et non méchants. Ils disent, malgré moi — ce qui vient de l’amour empoisonné, qui tourne comme le lait, comme tourna mon sang tout coup, sur trois mots..

Je voudrais tant éliminer cet affreux virus. Malheureusement je ne puis ni n’avoir pour toi cet amour littéralement infini. Donc, source infinie d’énergie de bonheur et de malheur.

Ni réfuter, révoquer ce qui est et sera.

Alors, malgré moi, qui ne pourrais me rendre insensible à cela sans me rendre insensible à toi, à notre intimité sacrée et à nos certitudes — souvenirs — espoirs, je te donne ce que je sens, mais je le fais en vers, car... si c’était en prose ! ...

J’irai peut-être dehors tout à l’heure mettre ceci à la boîte.

J’espère que tu m’appelleras tout à l’heure entre sept et huit et te voir demain.

Peut-être dimanche ? Ah — si tu pouvais aller au XLVI un peu..

Enfin, tu me diras.

Sache bien que tu me tiens la vie entre tes mains.

Tout à l’heure deux piqûres d’atropine et lundi, grande radio. Rester à jeun, de dimanche vingt-deux heures à lundi treize heures : on fait dix clichés.

Tout cela est absurde. J’ai rédigé une note précise pour les deux médecins. Mais ils ont leur idée qui a peut-être un milligramme de vrai ! Mais je sais à quoi m’en tenir — et 991 aussi.

D’ailleurs voir Narcisse — le fragment.

Tu vois du sombre amour.. etc.

L’amant brûlant et dur...29

Etc. etc.

Malgré tout, je travaille toujours et à n’importe quoi. Il s’agit de fuir la pensée de fond — et ce fond est touché à chaque instant. Tu auras été le diamant et le stylet dans mon cœur. Et encore, le breuvage qui rend la jeunesse et qui tue.

Voilà un beau « sujet », hein ? J’aimerais mieux le traiter que le vivre, ou le crever..

Personne ne t’aimera comme moi — je veux dire : à ma façon. Car, après tout, je n’ai pas quantité de semblables en bien et en mal.

Et toi, non plus, Toi, non plus Toi, non plus, ô ma mienne.

Si tu peux venir me voir demain dis-moi l’heure DEMAIN MATIN.

 

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[25 mai 1945]

Ci-joint un vieil article réimprimé dans 31 La NEF et Calypso retouché.

Me RENDRE cette COPIE.

 

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[25 mai 1945]

Mon chéri,

L’ami32 qui a une voiture vient me voir — me propose un tour au bois — et trop naturellement je pense que l’on peut passer à l’Ass[omption].

Et te laisser un mot — un seul.

Oh ! que j’ai souffert ce matin, le martyr. Jusqu’ici cela va moins mal, cet après-midi.

J’ai peine de ne pas te voir. Espoir pour demain mais espoir toujours si fragile, comme moi. J’ai fait tout à l’heure encore des vers...

Ah — que tu es, hélas ! aimée comme on n’aime plus, je crois... J’en meurs.

Monsieur Jean Voilier

11, rue de l’Assomption

Paris

 

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DIMANCHE Infini

[27 mai 1945]

Passé, les trois quart à souffrir, et le reste avec celle qui..

J’oubliais une heure et demie, avec mes deux augures, qui n’en finissaient plus. Ces gens sont terriblement artistes. Il a fallu causer après palpation et dissertation sur les ulcères, parler poésie et peinture...

Et puis, le déjeuner du patriarche..

Je suis repris de vives douleurs.

Cela engendre des vers... Hélas de ceux que la souffrance inspire. Entre mes deux vautours il me vient ce qui vient.. Je ne t’envoie pas cela. Ils sont trop amers, trop durs, avec un réalisme, par endroits, inexorable.. Le pire, c’est ce fond de tendresse infinie source inépuisable de poison. Et voici, ce que j’ai observé plus d’une fois en moi : c’est un sentiment bien étrange. Si je me figure et m’efforce de me figurer, que tu me deviens indifférente, que tu n’es plus pour moi qu’un souvenir sans armes, que je puisse entendre parler de toi sans frémir, penser à l’aise à quoi que ce soit sans [que] tu viennes me pincer le cœur, et me sécher la gorge, etc. alors se dessine et agit une douleur seconde. Celle de ne pas souffrir de toi. Cela est extraordinaire ; doit arriver après les grandes plaies cicatrisées : Il y avait quelque chose, là, se dit l’âme.

Mais tu peux mesurer par là la profondeur du mal. Réagir à l’idée de son absence..

Je ne sais si tu avais besoin de constater la gravité du coup porté, mais tu le vois maintenant, combien ma vie était pénétrée de toi. Oui, je me suis laissé aller au don de toute ma sensibilité à mon idole. Je me demande si tu imaginais que je serais si atteint ? C’est une question pour moi, et même, une grave question. Sais-tu pourquoi grave ? Parce que cela revient à celle-ci : Qu’est-ce que tu es, AU FOND ? Qui pourrait mener encore à une autre : Que penses-tu de TOI ?

Et voici que je souffre de nouveau ? Je ne sais si je pourrai aller à la poste.

 

405

 

[5 juin 1945]

Chère amie,

J’essaye de vous écrire. Je voudrais faire mieux que ce griffonnage. Mais la piqûre de ce matin a donné, une demi-heure après, un choc terrible. Celui d’hier avait été l’aiguë production du froid le plus intense avec les tremblements de tout le corps. Aujourd’hui ce furent des crampes de tous les muscles, à en devenir fou d’angoisse et de douleur. Tous les membres convulsés, le cœur saisi, enfin un tétanos atroce. Et puis la sueur profuse — finale.

Je n’ai jamais souffert comme cela. Mais j’ai ces petits glaçons à sucer que je vous dois. Merci. Merci.

Quant à l’ananas, je pense que je n’ai pas encore le droit d’y toucher. Mais c’est ce que je préfère au [monde] (ou presque).

Je suis brisé. Ce matin Gide est venu gentiment. Il a assisté à la piqûre, mais pas aux suites.

Si vous étiez venue alors, on aurait pu parler

Une rencontre auprès de mon lit serait peut-être possible.

Et maintenant je vis dans la terreur de la piqûre de demain.

Ces lignes sont les premières que je trace depuis dix jours. Elles sont pour vous bien entendu... Mais j’aurais bien d’autres choses à vous dire. Je ne puis pas.

Tout à vous

P.V.

Je reçois un câble de Pasteur. « Vos amis vous attendent impatiemment me dit Victoria. Aurez ici séjour idéal. Reviendrai fin juillet. Affectueusement. »

V.R.

Ils peuvent m’attendre !!

 

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Mercredi [6 juin 1945]

Dix-huit heures

Chère amie,

La dose de liqueur redoutable a été réduite. Je n’ai pas voulu revivre les crises démoniaques d’hier et avant-hier.

Aujourd’hui, la réaction a été supportable. Le froid m’a envahi mais sans aller au tremblement convulsif et d’ailleurs, je m’étais paré. Édredons, cataplasme électrique.

Et puis, la sueur totale...

G. me dit que ce traitement est essentiel. Thérapeutique de choc.

Tout à l’heure est venu Duhamel avec deux bons baisers..

J’aurais plus d’une chose à vous raconter.

Et combien d’autres !

Je voulais employer ce format connu à vous chanter vos glaçons. Mais je ne suis pas encore trop chantant, et puis c’est glissant — et je ne suis pas encore trop glissant.

Cette boîte était ravissante. C’est bien de l’élégante vous.

Venez vendredi. J’espère que je ne serai pas en transe au moment que vous viendrez. Quand pourrai-je vous voir ?? Ah !.. misère..

Et quand le mal du corps laisse passer le regard de l’esprit — misère — partout.

Merci — toujours — merci.

V.

 

1- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 28 janvier 1945.

2- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 16 février 1945.

3- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 23 février 1945.

4- Pneumatique adressé rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 26 février 1945.

5- Paul Valéry. Voltaire, discours prononcé le 10 décembre 1944 en Sorbonne, Éditions Domat-

Montchrestien, 1945 (« Au voilier »).

6- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 15 mars 1945.

7- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 25 mars 1945.

8- La faculté de médecine de Paris, où sont ouvertes les « Journées psychiatriques nationales » le

25 mars 1945, en présence du ministre de la Santé, François Billoux. Paul Valéry copréside la manifestation.

9- Entre cette lettre et la précédente, Paul Valéry et Jean Voilier se sont rencontrés le jour de

Pâques (1er avril 1945) ; Jean Voilier, dont c’est alors l’anniversaire, a annoncé ce jour-là à Paul Valéry son projet de mariage avec l’éditeur Robert Denoël.

10- Voir note 1, p. 469.

11- Paul Valéry suit les répétitions des matinées poétiques « Paul Valéry et sa famille spirituelle »,

présentées au Français les 21 et 28 avril 1945. « L’Ébauche d’un Faust » est programmé en seconde partie, avec Julien Bertheau, Madeleine Renaud et Renée Faure.

12- Robert Denoël, pour lequel Jean Voilier a quitté Paul Valéry.

13- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 17 avril 1945.

14- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 18 avril 1945.

15- Pneumatique adressé rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 19 avril 1945.

16- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 24 avril 1945.

17- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 24 avril 1945.

18- Voir note 1, p. 202. « Divinité des bois », dans la Cantate du Narcisse, devient ici « Divinité de

Moi ».

19- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 29 avril 1945.

20- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 2 mai 1945.

21- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 11 mai 1945.

22- Voir note 2, p. 254.

23- Poème repris par Paul Valéry en mai 1945. Il est publié dans la quatrième livraison de la revue

Quadrige en décembre 1945, puis en tirage restreint aux Éditions Gallimard en juin 1946.

24- Il s’agit probablement de Colette, auteur de la série des Claudine, et de la poétesse Anna de

Noailles.

25- Lecture de « Lust » donnée par Paul Valéry le 1er août 1944 chez Jean Voilier, rue de

l’Assomption.

26- Allusion au roman de Jean Voilier, Beauté raison majeure.

27- Poème publié dans Paul Valéry, Corona & Coronilla. Poèmes à Jean Voilier, op. cit., p. 186.

28- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal partiellement lisible de mai

1945.

29- Paul Valéry, Charmes, Gallimard, 1922.

30- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 25 mai 1945.

31- Paul Valéry, « Mes théâtres », La NEF, no 6, mai 1945. L’article avait initialement paru dans la

Gazette de Lausanne en 1942.

32- Le poète et graveur Georges Charaire.

33- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 28 mai 1945.

34- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 7 juin 1945. Paul Valéry

s’éteint le 20 juillet 1945.

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