Lettres à Jean Voilier
Chapitre 1938
21
Vendredi [25 février 1938]
Chère Madame (et amie)
Je n’ai pas pu vous écrire du Cercle. À peine entré, aussitôt pris. Mais à peine sorti, aussitôt je tiens la promesse que vous m’avez dit que je vous faisais de vous écrire.
La phrase est un peu torse, mais assez vraie.
La petite promenade au soleil m’a été vraiment agréable, et sans doute, salutaire. Entre le Cours et le turbot, ce laps errant et charmant de quasi-nature, une conversation de détente et la licence d’être doucement vague autour de divers lacs, ce sont choses d’un prix que vous ne pouvez estimer. Il y faut ce que j’apportais : une pénible, et même détestable semaine ; des heures — dont cinq, ce matin même — de travail à contre-cerveau ; la fatigue d’avoir vu tant de faces ; et celle, qui est majeure, d’être monotonement soi-même. Tout ceci méritait peut-être quelque récompense, — et l’a obtenue de votre bonne grâce, qui n’exclut pas la grâce tout court.
Par ces motifs, souffrez que l’on vous remercie et que l’on mette à vos pieds un choix particulièrement délicat de nos « produits de sensibilité ».
Paul Valéry
32
Dimanche [20 mars 1938]
Ce temps, chère amie, est cent fois trop fort pour moi. Les jambes, l’âme, l’esprit, le tout et le moi fondant comme cire au soleil. Je crois que je vais me résoudre en une tache de bougie sur la terre, noire encore. C’est tout ce que je fais. Pas une idée. Je n’ai pas envie de lever un doigt, ni les paupières mêmes, que j’entr’ouvre pour vous écrire — et pour constater que le ciel entre les branches a le bleu exact des vitraux de Chartres ou de Bourges.. qu’importe ! Je ne sais pourquoi j’ai eu cette impulsion qui vous écrit. Encore quelque effet de ces fameux complémentaires, dont nous tirâmes tant de jus.
Ne prenez pas ceci pour équivoque, je vous en prie. Je dors plus qu’à moitié ; beaucoup plus, je vous jure, que si j’entr’apercevais les œuvres bien reliées de Cl[aude] Av[eline]. Cet auteur m’éveille singulièrement quand il serait moelleux et sage de dormir. C’est à quoi j’espère donner une part de cet après-midi, faute de mieux. Je succombe, — et rien, ni personne, ne m’y retient de n’être pas.
Votre bien dévoué : Gouverneur Bornatout de la Civadière
43
[2 avril 1938]
MONTPELLIER 1261 8 2 1220
SERAI DEMAIN PARIS TÉLÉPHONERAI
5
Mercredi [6 avril 1938]
Ta lettre.. Pas fermé l’œil cette nuit et fort mal respiré. L’effet de la précédente, immédiat, fut l’oppression, une angoisse du souffle qui est revenue vers minuit. Me suis levé, recouché, etc.
J’attendais enfin le courrier. Ah, mon cœur... ces deux mots ne sont pas figure.
Tu m’avais écrasé. Après tout, qui suis-je ? que suis-je ? quel suis-je ? Je suis l’effet que je produis sur l’un ou l’autre. Je suis l’effet que je me produis. C’est l’histoire de la voix enregistrée. Je ne reconnais pas la mienne que les autres trouvent bien la mienne.
Ceci est vrai plus curieusement encore. Je passe pour « intelligent » — et je sais que je ne le suis pas. Je ne suis que singulier (par une certaine naïveté) et assez inventif — avec une bizarre méfiance de mes inventions
— d’où besoin de rigueur. Je passe aussi — me dis-tu d’après M. 4 — pour manquer de « cœur ».
Je sais cependant ce que j’ai souffert et puis souffrir et viens de souffrir du côté de cet organe.
Tu ne peux pas penser que je n’aie un besoin infini de tendresse.
Et tu ne peux pas penser que je n’aie entièrement conscience, et douloureusement conscience, de ce que je ne puis te donner, et de ce dont tu te prives pour l’amour de moi.
Tu es Beauté ; Luxe est ton acte. Je te donne cette inscription que je n’invente pas. Je ne fais que la lire sur toi toute.. (Mais il faudra mettre Je suis au lieu de tu es et mon au lieu de ton)
Mais dans les yeux parfois tant de tendresse — que cette précieuse palpitation de bleu obscur et telle rosée..
Tears, idle tears, from what divine despair5.. (C’est du Tennyson — et j’adore ces vers)
Oui, tant de secrète rosée — que je me sens des larmes aussi en y pensant. Il me semble — excuses — d’être ton faible..
Jeudi
Je suis dans les embêtements de départ6. Hier passé la journée entre l’imprimerie et le Montmartre à graver.
J’ai fini (pour en finir) par improviser deux effroyables putains-de-ports, sur le vernis. Ma foi, c’est assez enlevé ! Sur un balcon, la penchée et l’accoudée. Mes bibliophiles en seront consternés ! Cela complète heureusement les vues de bateaux.
Et voici les décorés. Je ne félicite pas L. que je n’ai trouvé aimable ni même correct il y a quelque temps.
Quant à G. M.7 ?? non plus, à moins que le châtelain ne m’y invite, ni même.. Ève..
Qu’emporter demain ? Comment le savoir quand il y a de telles possibilités dans l’heure ? Beaucoup de noir à la Présidence et à l’État-
major8. Même couleur chez le Polonais..
— Entr’autres pensées — celle de l’incertitude où je suis sur les conditions du courrier là-bas. Il y aura probablement des retards — car ces correspondances de trou à trou, de village à village — et je ne sais, d’ailleurs, si je pourrai poster librement.
Cependant il est probable que je serai seul, à partir de mardi prochain (seul avec mes hôtes, bien entendu).
69
[7 avril 1938]
Quinze heures
Chère Goélette,
Je sonne en vain.. Ni relai, ni personne, même pas l’Ostrogoth ni la sorcière horrifiée ! Zut !
J’aurais voulu entendre la voix du Maître, encore un peu.
Mais, chose embêtante, je n’ai pas reçu de réponse à la question que j’ai fait poser ce matin, quant à la côte.. Ceci est assommant.
Écrivez cependant ici — mais tout de suite — et comme vous avez fait le voyage allez et vous signerez Gaston ou Caligula...
Ô…………
710
Vendredi [8 avril 1938]
Affreux petit coquin,
Si je vous tenais !
Je vous apprendrais, au sortir même des prisons de la République, à
arracher à une Vénus Salmsonide 11, en demi-parure, son égide de diamant ! Un vieux satyre essayait en vain de la.. couvrir.
Il reçut en récompense une pochette de cuir vert et un gros dactyloscript.
Qui sait ce que vous faites dans les hauteurs ? Qu’y cherchez-vous ?
— L’amour, Seigneur, l’amour dans l’éternelle neige.
L’avalanche me sied. Le torrent m’est si doux !
Vous êtes diablement loin, Jasmin12. J’irai dîner ce soir, non loin de là. Je verrai en passant ces petites maisons, dont l’une.
Elle est assez mystérieuse, en somme. On sonne. Tout est blanc. On monte. Tout est rouge.
Là-haut — qui n’est pas très haut — on a enfermé à double porte certain sourire qui ne s’ouvre que là.
Cela fait songer à ces cadeaux qu’il faut défaire plus d’une enveloppe pour enfin découvrir
Cher sourire.
Très cher sourire.
[phrase raturée] *
Que n’êtes-vous parmi mes sapins, et
que n’ai-je
…….... mes genoux ? **
Quant au dactyloscript — ou plutôt au dactylogramme — il est déjà entamé par un crayon cruel.
L’auteur sera dépecé à notre guise.
Ah.. quel massacre ! Mes doigts se crispent, je les sens courir sur le vif, pincer à même, approfondir la chair, affronter les bases, explorer le détail, pénétrer l’essentiel, toucher au sombre arcane de l’être. Ah !..
N’ai-je pas droit, maintenant, à un petit café bien noir ?
* Ceci me ferait attraper
** Huit syllabes — ou plus !
813
Samedi [9 avril 1938]
Mon ami Jasmin,
J’ai dans les mains un crayonné en chemin de fer qui me fait quelque joie ; je veux dire, quelque peine. Il est preuve d’absence et de présence.
Le père Bornauxmots, successeur de Bornautout14, est un vieil imbécile ! Il a pris le porte-monnaie pour un étui à cigarettes ! et l’utilise comme tel. Quant au manuscrit, ses premières pages connaissent déjà les outrages du crayon.
À propos de crayon, la lettre du train me paraît manquer d’un feuillet. Elle n’en contenait que deux, et le deuxième ne semble pas suivre directement le premier.
Il fait un froid si dur aujourd’hui que j’ai repris le gros manteau et le pas rapide des hivers. Le jour est gris, maussade, sans âme — assez sinistre, en somme, avec la politique au fond. J’ai été mal et très fatigué toute la journée. Faute d’excès, sans doute ! Enfin mauvaise humeur. Voiles carguées.
Gabier aux mains oisives, j’ai rôdé autour du vaisseau. En l’espèce un garage, de planches revêtu.
Au grincement d’une truelle,
C’est ici que l’Érôs osa...
Et d’ici que tendre et cruelle
J... fuit au col de Voza.
Je me remords de n’avoir pris les mains, l’oreille, et surtout bien d’autres empreintes.
Je pars lundi soir. Adresse jointe, et joint gabier flatté.
9
Jeudi [14 avril 1938]
Goélette ou tartane
Ne l’empêche point
D’être aussi sultane
De ce rouge coin
Où Songe, Nature,
Et Littérature
Se mêlent les mains,
Et n’y vont sans doute,
Pour trouver la route,
Par quatre chemins.
Ceci se sent de l’improvisation.
Maintenant je vais continuer sur mon lit, qui est immense. Huit personnes, superposées par deux, pourraient s’y exercer.
Mais rien plus chaste que les lits vastes. C’est une immense erreur des pensionnats que de coucher étroitement et durement leurs jeunes humanités.
Immense ou non, j’y suis, donc j’y pense. Il y a trop de pleurs par ici, trop d’heures — pour ne pas penser à ce très doux sourire qui fut (une fois) inattendu, et qu’on n’eût pas imaginé avant de le — boire.
Car cela se boit, sais-tu, monsieur ? Alors, si j’y pense, je me sens les mains pleines de voiles.
Si je vous disais tout ce qu’elles me disent !
— Taisez-vous ! pattes ! À bas, vous. Dors plutôt !
Trois heures. J’ai dormi un petit peu. Genre Coin — mais sans fioritures.
Ce matin vient lettre du 14. J’écris donc à Paris tout de suite, espérant que ceci arrivera le 16 ce qui n’est pas rien — car on est ici en pointe de la mer et loin des rapides.
— Mais que va-t-on devenir avec ces éloignements ? Je commence à me sentir un peu mieux.
Pas infiniment mieux.
Mais enfin je m’ennuie, ce qui est bon.
Donc, quant au devenir, je ne sais encore rien de net.
Autant rester sur la Côte tant que le navire est au large. Paris m’excède.
Je n’aime que la voix du relai vers dix heures trente, et puis le AS15 un peu plus tard. Je vous vénère trop pour dire la suite.
Pardon. Je dors à moitié — mais si vous saviez sur quel flanc.
Non, c’est trop bête de rêver à qui l’on écrit au lieu de lui écrire.
J’attends la suite. Mais je n’ai pas du tout fini avec le premier morceau. Vous serez étripé, cher auteur. Nous aurons, je ne sais quand, une grande séance des Amis de la Double Porte — où l’on travaillera ferme. (Si ferme il y a ?)
Je suis
bien évidemment,
Votre Gabier
1016
[17 avril 1938]
J’ai l’honneur de vous transmettre les souvenirs de Madame la Comtesse de Paravicino et d’une très belle Hongroise qui m’ont chargé de « bien des choses » pour vous. J’en étais déjà très encombré par votre ami, celui qui prend l’AS. Il ne m’a pas caché ses craintes quant à l’esprit de mondanité qui semble souffler sur les bords du bassin d’Arcachon. Quant à lui, il a mis au panier tous les cartons festivaux [sic] que font germer les augustes visites. C’est un amateur d’intimité.
Tant pis pour lui. Entre nous, c’est un... Je l’aime bien cependant. Mais pas tous les jours. Il n’est supportable qu’à Jasmin à la bonne franquette.
Bien vôtre dévoué
Gaston
11 17
[18 avril 1938]
P.S. Je ne sais encore combien de jours je resterai ici. DONC écrivez
vite ; et surtout donnez adresse en cas de déplacement 18.
N.B. Les télégrammes sont téléphonés.
1219
Jeudi [21 avril 1938]
Cher brick à coque vernie,
Un mot seulement, réponse à votre lettre dans laquelle souffle le vent du large (celle du 18) (celui qui éloigne)
ARCACHON... S’Arcacher
Tu t’arcaches ; Elle s’archache..
Et le chat a mangé un canard. Heureux canard et chat.
Quant à moi, je pense partir d’ici, lundi 25 pour Nice et Grasse. Quarante-huit heures à Nice, seulement.
Adresse : Grasse (Alpes-Maritimes), à la 20 Petite Campagne.
N.B. Les lettres mettent un temps fou pour Grasse.
P.S. Je ne veux pas réfléchir à tout ce temps d’Arcachonnerie.
13
MERCREDI [27 avril 1938]
ME VOICI.
Cyprès, demi-pluie, orangers voilés, amis, plus de mer avec archipel éternel, incessants croiseurs et avions, roches et fleurs.
Mais un grand calme.
Une lettre — machine m’attendait (du 23..) hier soir, à l’arrivée céans. Je cause et gesticule, avec cette enveloppe aux doigts. Il faut attendre d’être à soi (ou à l’X tapi dans l’enveloppe, et qui est un J., et tapie)
Ce dit J. parle de « mauvais courants » en soi ??
Ceci fronce les épais sourcils du lecteur.
Courants de quoi ?
Ce matin, Il est excessivement vague. Le temps ? Le lieu ? Je ne sais quoi d’ouate à l’âme. Il ne peut penser à rien. Seules des ombres de choses lisses, tièdes, élastiques hantent la paume des mains, de brusques besoins de serrer entre bras et poitrine un grand arbre de vie, de s’étirer à l’extrême en se cachant les yeux dans une masse douce, étrangère et conforme.
Bizarre. De quoi s’agit-il ?
— ...
— Vous croyez ?
— ...
— Diable.. Pas possible. Désolé.
— ...
— Foutre... Pardon. Je retire le mot.
— ...
— Vous ne voulez pas que je le retire ?
Ici, devrait se prononcer une petite chanson ; mais l’état vague (et un travail, hélas, urgent) ne me laissent pas le petit plaisir de la composer au fil
de ce ruban21.
Je craindrais d’ailleurs, vu les dispositions générales ci-dessus visées, de la faire trop claire, en négligé du matin. Je suis en pyjama de soie grise, et dans la mollesse la plus relâchée.
Mais vous êtes au diable, et je ne puis que rêver au bassin.. d’Arcachon.
1422
[30 avril 1938]
NOCTURNE II23
Ô bruits, roulements sourds des routes sur la roue, N’éveillez point celui qu’effleure cette joue..
Oiseaux criards, taisez votre chant suraigu :
Marteaux brisant de coups mon bonheur ambigu, Hommes, bêtes, charroi, durs facteurs de vacarme, Pourquoi du cher silence oser rompre le charme ? Du triste éloignement je différais l’ennui,
Et je trompais l’absence et la déserte nuit.
Je dormais dans les bras d’une ombre de dormeuse, Fait bienheureusement heureux par une heureuse, Favorisé d’un corps formé de souvenir.
Je buvais au sein frais que je songeais tenir,
Et ma lèvre attachée à cette source proche,
J’étreignais sur mon cœur la tiède et tendre roche Et je m’abandonnais aux mouvements perdus
Qu’échangent les langueurs de membres confondus, Que noue et que dénoue une seule paresse...
Sur moi palpite encor le vol d’une caresse
Et telle main secrète enchante doucement,
Lentement, vaguement, dans un lent glissement, L’être qu’elle enveloppe, et sinueuse, mène
À la cime, à l’excès de sa présence humaine..
Tout le long de ma chair un délice rêvait ;
Je suivais sur ma forme errer comme un duvet, Soupçon de souffle, Ombre de lèvre, Âme de soie, L’Amour.. Tout près du bord d’un abîme de joie J’étais.. Ma vie armée allait toucher son fruit
Quand vinrent l’aube et le lit vide et tout ce bruit.
1524
Mercredi [4 mai 1938]
Mon cher ami,
Je suis un peu fou de n’avoir rien reçu aujourd’hui. J’attendais quelques nouvelles du.. bassin !
Il est vrai que je n’aurais pas été moins fou si j’en avais reçu.
Peut-être ai-je choqué Monsieur de La Misaine, par quelques vers que je lui ai envoyés ? Je n’en étais pas très content et vous prie de lui dire de me les rendre pour améliorations très sérieuses. Cela a été écrit en manière d’improvisation, genre ou mode que je réprouve. — Et c’est pourquoi je garde par- devers moi ceux qui auraient pu partir aujourd’hui et qui sont d’ailleurs presque impossibles et insoutenables. C’est le diable qui joue à la Muse. Que voulez-vous ! La distance et le temps font ensemble un désert où l’être solitaire peuple de visions étranges l’heure et l’air... Effet complémentaire !
C’est de l’assomptionnisme aigu, de l’avelinite à petites serviettes, de l’abonné non absent, et bien autres choses qui tiennent du fameux sourire maison, du Gouverneur Bornatout et de ses tristesses qui le tiennent couché, le pauvre type en demi-solde avec ses vieilles servantes !..
Voilà, mon cher ami, un tas de bêtises. Tâchez de les comprendre. Je n’ai pas la force de vous écrire plus clairement.
À vous de cœur
Ely
Dites bien à ce sacré La Misaine que je l’aime bien tout de même et qu’il me renvoie mon ours, qui a grand besoin d’être super léché.
16 25
Vendredi [6 mai 1938]
Je reçois des plaintes qui m’inquiètent.
Vous n’avez donc pas reçu :
1. Nocturne Deux
Qui commence par :
« Je m’endors... etc.
2. Une lettre manuscrite.
??
Tout ceci mis à la poste par myself.
Ai-je bien l’adresse à Arcachon ? Bref. Je suis embêté de ce trou (entre autres) et j’écris à Assomption (Paraguay).
Je remise le troisième poème qui est, d’ailleurs, plus clair — car il m’ennuie de perdre par la poste ce que je ne gagne pas par la posture.
J’envoie ceci à Paris. Il est possible que je quitte le séjour actuel pour les
environs de Marseille, avant de rentrer26.
Mais, VITE, dites si vous avez reçu mes envois — et n’accusez pas.
Je vous télégraphierai sans doute nouvelle adresse que j’ignore encore.
Je voudrais bien larguer et puis carguer la voile, hisser le grand hunier, border la brigantine, parer le perroquet de fougue, et tantôt au plus près, tantôt grand largue, aller mouiller dans le port, après bonne navigation, et belle houle.
Ah ! la mer...
17
[ 27 9 mai 1938]
Madame,
Je n’ai pas besoin d’écrire les DEUX MOTS qui ont fait l’objet de votre réclamation en date du SAMEDI No C 00356 ; folio 75Z. (Affaire Assomption contre Sablines. Maître Jean Love défendeur ; Maîtres Sofa et Manuel avocats conseils.)
Pas besoin, en vérité, car cette affaire tentieuse me trotte beaucoup trop par la tête. Cela devient une obsession. D’ailleurs les produits à vous adressés en sont un témoignage assez vivant. Ils valent ce qu’ils valent : mais ils supposent qu’on s’occupe beaucoup de cette affaire dans les milieux Cervelle, Moelle, Plexus et les au-delà. Tous ces messieurs sont fort nerveux. Parfois très regrettablement. Impossible voiler les voiliers.
Quant au Questionnaire :
A. Timbre des lettres. Grasse = vingt-quatre heures de plus que Cannes, où va tous les jours une voiture, et je la prends quand Arcachon est à pourvoir de rimes.
B. Compte partir fin semaine, ou lundi pour les abords de Marseille (j’ignore encore l’adresse exacte). Rentrer au cours de la semaine vers le 20 à Paris. J’attends encore lettre de vous ici. Inutile d’écrire ensuite, avant avis. Car incertitude encore sur dates. Si besoin est, télégraphierai.
C. Ne pas envoyer la suite. J’ai un travail urgent et vomitoire (entrecoupé de lyrismes ardents, qui disputent la machine à de froides c……...es) Ah, la
maison Plon.. ce qu’elle m’emmuse28.
Si vous saviez tout ce que je revois, retouche, ressaisis, .. Un tas de RE.. C’est dégoûtant de venir habiter et hanter ainsi un front qui fut pensant. Fi.. C’est inconcevable.. Et CELA EST.
Les insoutenables et les rendus (merci) sont sur le feu.
Seront expédiés après cuisson et condiments
Le II29, après examen, ne me paraît pas demander de grandes retouches
Mais je ne sais s’il a plu ?
Je….. et mon.... par vous...
me.... comme un….. tout
le....
A tout….. du.... il ou
elle….. et je vous...
tous mes…….. les plus
…….
Si vous….. je te....
et comment ?
1830
[19 mai 1938]
La Rose du Ciel
Cassis — B[ouches]-du-R[hône]
Chère Madame,
Avec mes bien respectueux hommages, ceci vous porte un peu de mistral et mille souvenirs de nos traversées. Votre bien dévoué
P. Pauline
1931
Vendredi-samedi [20-21 mai
1938]
Obligé de marquer le pas dans le Sud pour raisons administratives..!
Devrai peut-être retourner vers mon Centre32 pour un jour. De toute façon, je quitte cette fleur lundi — et irai peut-être à l’hôtel attendre (à
Marseille) la solution. C’est assommant 33 !
Humeur massacrante en dépit d’accueil charmant. — Mais un travail forcé et urgent piétine, me dégoûte, jusqu’à la nausée.
Le fameux Nocturne [phrase raturée] (censuré) n’aboutit pas davantage. La tête est en bois. L’esprit en petits bouts d’allumettes. L’âme détraquée. Le corps pendu au portemanteau.
On dort le jour sur pattes. On veille la nuit sur le.. dos. Il y a un mistral extraordinaire ou de la pluie sans fissure. Pas de voile sur la mer.
P.S.
Sérieux.
Oui. Jury34. Mais je doute si j’y serai. Si j’y vais, il sera fait selon vos instructions. C’est bien commode : savoir pour qui voter !
Mais quelle chance pour un concurrent : avoir pour soi l’argument Jean !
Et tout ce qu’il comporte d’excellentes raisons de chaleur possible dans les développements, de profondeur et de persuasive pénétration.
Ne sachant où je descendrai à Marseille et si j’y demeurerai plus de vingt-quatre heures, je ne puis donner d’adresse, ce qui est fort désagréable car je n’aurai rien — pas même des reproches, pas même l’expression d’une terreur de la très dure inquisition — celle qui ne laisse rien dans l’ombre et n’omet aucun moyen d’arracher à l’être jusqu’au secret ignoré de lui-même = le seul qui importe.. car tout le reste est à tous et connu de chacun.
20 35
Jeudi [26 mai 1938]
Vingt et une heure vingt-deux Marseille
Neuf heures Paris
Coucou..
Retour d’ici trois jours, mais ce retard m’épargne un revenir le 2 juin avec le Sud.
Zut.
Je vois d’ici le brick paré, tout près d’appareiller, avec tout son matériel.. étincelant, ses feux de position dans leurs fanaux passés au Rimmel frais, la coque plus suave en courbes que jamais, les basses vergues comme les hautes prêtes à larguer toutes toiles.
En route..
2136
Lundi [30 mai 1938]
Ho Ho..
Mais alors ? Les Abonnés absents37 me dégoûtent, déçoivent, déconcertent..
« Madame est à Arcachon pour un mois environ. » Emme, alors cria l’âme...
Et Elle avait dit rentrer le 28... J’avais le roman38 criblé de crayon à lui montrer. Mais je dois ajouter que la lecture, si elle a assez tiqué sur les petits poils, se résout en impression plutôt agréable quant à la masse. Ce récit séduit, attache, et (grand éloge) on ne sait pourquoi. Pour et contre ce jugement, ce fait : que le lecteur n’est pas liseur de romans. Il se laisse difficilement glisser sur la pente.. de créance et d’absence exigibles. Mais ce texte mit sa vigilance en défaut.
Mais que fait la goélette ????
Aucune réponse samedi au téléphone ; et ce matin cette voix administrative, — un peu narquoise au Jasmin.
(Ici quantité de démonstrations, et de péremptoires hommages à l’absente abonnée)
22
[7 juin 1938]
Mon ami, Jasmin, ce que j’ai fait depuis vendredi est fol.
Samedi matin : visite au Trocadéro pour préface à faire dans la semaine au catalogue des collections polynésiennes.
Commencé rapport sur cours de Poét[ique]. de cette année, et programme de la suivante. Le tout à improviser sur demande brusque pour le 9..
Reçu à seize heures le CANDIDAT sourd pendant une heure et quart39.
Écrit versiculets Sablines.
Dimanche. Travail rapport etc.
À onze heures reçu émissaire de Monsieur Chautemps40.
Commande d’un Aspect de la Littérature Française pour Album destiné aux Anglais. Urgence. Livrer le 8..
Amis de province de passage à promener.
Lundi. Suite des travaux en cours.
Fait douze ou quinze lettres.
Mardi. Reçu un « poil » (un seul, hélas) du Commandant de « l’Assomption », qui a quitté le 3 Port-Plumard.
Il signale Raout et dîners. Mauvaise affaire. Rafales du Sud- Ouest. Mettre sous cape.
Achèvement du rapport.
Versiculets etc. Chautemps.
En voilà un emploi des fêtes..
Ô Cervelle
Et ô, le reste..
23 41
Dimanche [19 juin 1938]
Pourquoi ? Ce n’est pas juste. Si vous saviez tout ce que j’ai dû faire en quelques jours ? Ce mois est écrasant : tous les concours, fauteuils, prix, bourses, conseils. Je passerai aujourd’hui de quatorze à dix-neuf au Collège, à délibérer. Et j’ai dû écrire trois ou quatre choses assommantes et urgentes cette même semaine.
Entre-temps (si l’on peut dire) j’improvise des vers légers pour le divertissement d’une dame. À peine j’ai une heure, que je ne puis la dépenser qu’à ce jeu, qui est un peu plus qu’un jeu, à y songer..
De quoi je suis blâmé, et puis puni. J’ai horreur d’exprimer tout cru ce qui se doit deviner.
Je ne puis faire que j’aie ici tout le loisir que j’avais sur la Côte. J’ai donc le sentiment d’une « erreur judiciaire ».
Le Juge conclut : « PAR CES MOTIFS.. » Et me condamne au 28, au 29 etc. Avec menace d’abonné absent, de privation de Jasmin, de déchéance de tous droits et privilèges d’Assomption, avec interdiction de l’AS et toutes inhibitions et défenses que de droit.
C’est dur, cher Jean, beau brick qui vous changez en lougre.. Quel mal vous fit ce pauvre bougre qui la nuit rêve et songe le matin de votre coque de satin ? Il voit d’ici (Passy) J….. là nue au soleil sur le sable, taper d’un doigt (de l’autre que fais-tu ?) tandis que l’onde intarissable revient baiser ce récif bien foutu.
Et il a respiré tels odorants pétales
comme il eût respiré ce que toi belle étales
Parfois dans l’ombre blanche aux pâleurs de jasmin Et dont le souvenir vient frémir dans ma main..
Écrit depuis dix jours :
— Rapport sur cours de l’an passé et programme du suivant
— Les Lettres françaises pour l’Album à offrir à LL.MM (à faire en trois jours..)
— Préfacette à Exposition océanienne au Musée d’Ethnographie
— Do bulletin France-Grèce
— Commencé texte livre pour Bibliophiles
— « Emplois de l’Acier » (pour publicité des Forges)
— Petits poèmes à voiles et sans.
Et correspondance diverse.
24 42
Vendredi [8 juillet 1938]
Impossible finir cette journée sans ce peu de J. que l’on s’approprie en lui écrivant.
Deux mots que l’on va jeter à la poste après dîner.
Pas le temps d’en faire un petit poème. Le petit poème de ce bloc formé de torses et de bras, deux beaux yeux enchâssés dans la masse à deux cœurs.. On n’en eût pas fini de se serrer les MOI.
Pardon pour ces lignes tapées au vol. Mais je ne pouvais absolument pas laisser filer ce jour sans te dire et nous dire
BONSOIR
25 43
Mercredi [13 juillet 1938]
Vous m’écrivez une affreuse chose44. Ces navigations d’amateur sur des bateaux plus ou moins solides sont des défis à la raison. La région de la mer entre Cherbourg et Guernesey est des plus mauvaises.
Je vous sens si triste que je me sens muet. Je suis désolé de vous avoir écrit des bêtises en un tel moment.
Je suis éreinté sans savoir pourquoi. Il est vrai que ces journées de palabres finissent par fatiguer. Je siège entre un Jap et une Portugaise. Je parle de temps à autre. Je finis par avoir l’impression d’être Babélien. Le Chinois est un vieux délicieux à longue barbichette. L’Anglais tout Oxonien most distinguished Scholar, helléniste et amène avec une exquise demi-froideur. L’Espagnol éloquent, etc. etc.
Zut.. Il est vingt heures. Vite, au courrier. Je serre fort tout ce qu’il [y a] à serrer : plein les bras.. Je pense être rentré samedi matin.
À tu et à Toi
26
LUNDI [18 ou 25 juillet ou 1er août 1938]
J’espère fort, BELLE, que « Est-ce toi, chère Élise » n’a pas communication confidente des fantaisies plume et autres du sieur BYBY..
Your last letter m’a fait concevoir un peu de crainte sur ce point.
Ravi si ces fantasias vous amusent l’âme et les au-delà, mais vous seule, archi-seule. Je suis écartelé ces jours-ci. Tout le monde me prend pour serviteur. Passages, départs, transits familiaux.. Ha, je trinque de tous côtés.
Je partirai au plus tôt dimanche soir. Soyez tranquille pour les épreuves. Mais les renvois (pardon) seront compliqués, de là-bas. J’y suis prisonnier, loin de toute poste, obligé de me servir d’intermédiaires en général. N.B. : les télégrammes sont téléphonés. N.B. : m’envoyer chaque fois grande enveloppe Émile-Paul (pour les épreuves). Si je recevais la fin avant samedi [ici], ce serait très bien.
Vous rentrez le 1er septembre. Et moi aussi j’espère. Ce serait parfait.
Il fait si chaud que je prends la liberté de vous écrire en lunettes pures. Pas le temps de vous mettre ici les blagues dues. Je me repens toujours un peu quand je mets cela à la boîte. Les papiers demeurent, s’égarent, et tous
les maîtres Maurice G[arçon 45] du monde ne peuvent rien (je l’ai bien vu) contre fuites, trafics etc.
Si je savais ces fantaisies en fumée, je serais plus tranquille : partant, plus hardi.
Avant mon départ je vous enverrai quelques enveloppes.
Est-ce que « Élise » vous accompagne à Royat ? Et NOTRE BARTHOLO ?
.. Tub.
Idées.
Chemise.. L’être devient homme. L’homme, Monsieur. Le Monsieur, un vieux C...
Ce sont les métamorphoses d’Eau Vide.
27
LUNDI MATIN.. Non,
mardi
erreur [26 juillet 1938]
Il pleut. Il tarde ici que viennent des nouvelles.. Lui, ce matin, avant quatre heures, éveillé
Rejette brusquement le rêve et l’oreiller.
Debout. Fenêtre ouverte et la nuit déjà grise
Quoi.. Tout ce jour à vivre, et sans voix qui... l’irise.. Sans espoir d’Inde-Chine et d’Alsace accouplés Sans espoir vers le soir d’avoir les bras... comblés Et le sceau d’un silence immense sur la bouche Et dans les doigts nerveux cette force farouche Qui croit saisir la vie au travers de ta chair
Ô grande Chose fraîche et tiède, avec ton air
Si froid de loin, si doux de près, si bonne à mordre Pêche d’amour, goûtée en gracieux désordre,
Cependant que la pluie ou le soleil, au choix,
Font tout ce qu’il leur plaît..
Et nous de nos vingt doigts..
2846
LES BONNES IMAGES
Nous ne publions que des images et des textes d’une haute moralité.
— Alors, vieux machin, sur quoi qu’t’es embarqué pour le quart d’heure ?
— Sur un sacré bateau.. Ah fichtre.. ça barde à bord.
— Comment qu’t’appelle ça ?
— Goélette « LA MÉCONTENTE », port d’attache Auteuil [texte manquant]. Et il faut voir ce que c’est voilé.. À la mer, c’est [texte manquant] leur ; mais en rade au Bridge Salomon, ah là là, quel [texte manquant] mouillage.. On rouspète ferme. Pas moyen de rigoler un [texte manquant]. Le commandant fume comme un volcan. Mais en route, quar[texte manquant] on danse à la va-bon-train, Oh, alors...
[31 juillet 1938]
AU VRAI JASMIN
DOIT MADAME…..
Notre facture du courant :
Pêches premier choix 2
Langues fines entrelardées 35
Mont-blanc crème double 4
Cheveux d’Ange crevette 1
Salade Mayonnaise à la Rouff 3
Pieds farcis 4
Diablotins variés maison 405
En espérant que vous réserverez bon accueil, et dans l’attente de vous lire,
Veuillez agréer, M, l’assurance de notre entier dévouement.
Amoureux de la belle Jean
J’en mangerais la pulpe et j’en
Boirais les délectables jus..
Ô Souvenir des biens que j’eus..
PÉTRARQUE
29 47
[1er août 1938]
No o 2 (hier N 1)
Vous trouverez ci-joint des épreuves48 assez éprouvées.
Il y avait quelques petits poux dans les cheveux du texte, et, et comme ce sacré roman m’a pris (en dépit de l’auteur) je veux qu’il soit verni, les ongles nets et carminés.
Donc, GROSSAPHIR, une bonne revoyure. Excusez les taquineries du correcteur. Si GROSSAPHIR était là, chaque faute attestée aurait été punie d’un de ces pinçons qui font époque dans l’histoire d’un d..,,,,,
J’ai reçu deux envois : dont Acte.. Hélas pas l’Acte Majeur.. Le grand, le doux, le Rouff. Merci.. Mais je viens d’étudier l’Indicateur. C’est
inaccessible ce Pont49.. Les Lettres doivent mettre quarante-huit heures pour y arriver.
Oh que tu es loin, madame de Beausaphir, toi et le petit jardin, et ton écrin.
Bonsoir. J’ai veillé hier sur Roderick50 assez tard, et ce matin réveil architôt. Bonsoir.. C’est triste. Qui sait ce que tu penses ? N.B. PAS DE MIRACLIER [sic] S.V.P.
Chanson Bartholo
JEAJEANNE
ME Cache Quelque chose
Non seulement sa ROSE
Mais quelque
GIGOLO
ALLO ALLO
SALAUD
30 51
Mercredi [3 août 1938]
Hier j’ai été à Dieppe. Dix minutes de respiration sur la jetée, devant d’admirables nuances de mouvement et mouvements de nuances roulés lumineusement les uns dans les autres..
Cela valait-il cent quatre-vingts plus cent quatre-vingts kilomètres ?
Ce matin, Salomon- 52 bridge fustige, et sec. Mauvaise entrée de journée, n’est-ce pas ? Il a fait aussitôt après ce beau début une chaleur à mourir. J’ai dû faire des courses after lunch, avec un faux col qui m’étranglait. Je suais au soleil toutes les boissons à peine sifflées, et ruminais la lettre dure assez et l’humeur salomonique. En rentrant j’ai écrit premièrement une farce argotique ; deuxièmement une vraie plaidoirie très Palais, en réponse à l’honorée du mardi.
Finalement j’ai mis ces deux textes en petits morceaux non choisis.
En somme, la mercuriale susmentionnée a fait son effet moral. Je sais reconnaître mes torts, mais qui sont torts explicables, et même assez comiquement.. Figurez-vous que je m’étais figuré que certains envois récents étaient drôles à ce point que l’on pouvait difficilement ne pas en donner quelque part à quelqu’un. C’était de la vanité d’auteur.. Elle est punie. Très punie je vous assure.
Et puis, cela m’apprendra à écrire des bêtises et à me faire rire moi-même en les écrivant..
La maxime ci-jointe est bien vraie.
Je ne partirai pas avant lundi soir, si ce n’est mardi53 ? Les places sont difficiles à avoir. N’oubliez pas les enveloppes. L’adresse là-bas est bien celle que vous avez.
Bonne nuit. Je me vais coucher sans grand espoir de dormir. Je pense à tels repos agissants et parlants d’après-midi.
P.S. Jeudi matin
Sommeil vient d’être impossible.
Un corps se leva
Vers Deux heures
Comme se lève une lune
Allumant toute une maison devant soi ;
Mais par-delà distance, dormeurs de toute espèce Émet l’onde LUI, l’onde MOI
Vers le lieu TOI
Vers le lit TOI
Vers le beau, vers le nu
Vers le seuil
Vers la cime
31 54
[8 août 1938]
Ce matin, la joie de deux lettres du Salomon’s bridge, et plus besoin de s’épuiser en colles et collages intracoco, et antivoyeurs.
Je suis à ne pas savoir si je pars demain soir ou après-demain.. J’attends les passes et puis chercherai à avoir une place, ce qui n’est pas peut-être commode, ces jours-ci.
Je suis partagé entre l’ennui de m’en aller, et le besoin de partir. Je ne suis pas à mon aise depuis trois jours. L’orage suspendu puis se déchargeant par un féroce coït à trombes et éclairs vers cinq heures m’éreinte. Ne dors plus que deux ou trois heures.
Et détestable travail..
Le gros bijou trouve qu’il n’y a pas assez de crayon aux marges. Je ne puis pas cependant fabriquer des bourdes de synthèse pour les lui attribuer.. Non : quand je ne mets rien, c’est que je ne vois rien.
Hier je n’ai pu qu’envoyer à Royat les épreuves, sans expressions d’estime sincère pour Grosjoyau.. J’ai dû aller perdre mon temps à la campagne, espérant vaguement y respirer un peu. Ce qui n’a pas empêché que je ne me réveille ce matin sans souffle, positivement assez angoissé. Je n’arrivais pas à boire le peu d’air qu’il me faut pour persévérer dans l’être. Cela s’est dissipé au bout d’une heure et le courrier m’a ranimé. Un peu d’Assomption (oh, rien qu’une gorgée, hélas) m’a remis en peu sur pattes.
ICI je voudrais exécuter une grande fantasia lyrico-graphique, un Rouffiniana première, avec saule pleureur au fond et Chant de la Pieuvre énamourée, autour.
Mais le temps me tient au c.. son pied pointu. J’ai des courses à faire et des mots à enfiler.. faute de grive.
Et puis l’énergie actuelle me manque ; ces manques de sommeil finissent par rendre idiot.
Qu’est-ce que je fais au Bijou ? Ce que font les Cartier, les Boucheron, les Van Cleef. Je clive, taille, assemble toutes les belles pierres ; et il y en a.. Je fixe en haut le diamant « Certain Sourire » qui vaut un million de dollars à lui seul ; en bas, la perle de nacre vive, qui n’a pas de prix. Et le reste.. Et il faut voir la matière de la monture, sur quoi je dépense un travail, une technique artiste éblouissante..
L’Artiste et l’Œuvre s’accordent pour s’éblouir l’un l’autre.
SUFFIT.
P.S. Merci pour le futur NON-Gommé. Mais ne pas oublier les nom et adresse.
3255
Mardi [9 août 1938]
Et moi, je suis dans les embarbouillis de départ incertain. Pas encore le papier attendu et promis du Fig[aro] ; je partirai au plus tôt demain soir. Et j’en ai grand besoin. Éreinté ; ces jours lourds m’ont démoli. Et puis, dérangé, même à cette époque par quiconque, et par quoi que ce soit.
AHaa.. Trin.. Encore.. Nom de D.. Tenez, le téléphone, et moi, pas de relai. La sonnerie du téléphone fait une sorte de colique synthétique extemporanée..
Mais enfin, j’ai ce matin une belle lettre, un croque-bibi de haut goût, cervelle en cuisson sous la machine à mise en plis. Je la vois d’ici — quoique je n’aie pas d’image de la dame GROSBIJOU, pas la moindre photo.. Rien d’elle qu’une capucine desséchée cueillie dans un jardin..
Le jardin est voisin d’un parc où j’aimai me promener et d’y apprivoiser diverses bêtes plus ou moins sauvages : couple de colombes, quatre serpents pythons dont le charmeur se fait parfois étreindre, un gymnote ou torpille qui vous décharge son électricité quand on le parcourt de la paume ; un couple encore, celui-ci toujours derrière les autres, de fermes bêtes qui aiment la tape et la prise : des animaux bien sympathiques. Et je n’oublie le terrible crocodile tapi dans le bois : on n’a jamais de quoi le rassasier, celui-là.. Ah.. Fichtre, quelle ménagerie..
Mais il me semble que je lis quelque reproche dans ces mots « une main ultra légère » au sujet des épreuves. Mon JOLITOUT j’ai fait toute diligence, et quand je n’ai rien noté, c’est que je n’ai rien trouvé. Enfin, j’ai préféré, dans l’intérêt de la cause, corriger l’épreuve et ne pas écrire, car je n’avais pas du tout le temps DE FAIRE les deux.
VOILÀ pour Toi. Mais de ces revendications injustes, le châtiment viendra.
Mille douceurs empoisonnées
Mille caresses raisonnées
Mille bouches de toutes parts
Mille doigts sur le parc épars
Mille oiseaux piquant les oreilles
Sur les cuisses dix mille abeilles
Une souris sur le balcon
Cependant que César passe le Rubicon
Je m’excuse, chère Madame et amie, de cette fantaisie toute poétique, et je mets à vos pieds le respectueux et dévoué
Auteur
Reçois permis donc dép[art] probable demain mercredi soir
Adresse connue
3356
POLY[NÉSIE] Jeudi [11 août 1938]
Me voici, mer à gauche, vaste lit à droite ; machine devant. Pour mon entrée en scène, orage, éclairs, pluie et fraîche grisaille. Je ne prends pas mon premier bain. Et ne travaille pas. J’arrive vraiment très fatigué : ces derniers quatre jours à Paris m’ont « eu ». La machine à digérer est détraquée. Une poigne terrible me serre le tuyau. J’espère que ce séjour arrangera un peu ces nerveuses difficultés à vivre.. En attendant, ça ne chante pas..
Mais quand je vois une voile sur la toile de fond, un drôle d’effet me transporte en Puy-de-Dôme ?? Ma foi, c’est bizarre.. Mais là je ne distingue rien : le patelin thermal m’est inconnu. Je ne trouve pas le chemin de la Chambre ; je ne me figure pas le local, la couleur, la couche.. ?? Je ne
reconnais qu’un superbe « nécessaire 57 », un trésor d’église affecté au culte des diverses parties.. prenantes (et parfois prises) de la Reine des jours à tu et à toi.
Je m’ennuie, je m’ennuie
Ah, tous les temps de pluie
Ne se ressemblent pas (bis) Où sont ces jours de pluie
Quand X ôtait ses bas ?
(X = J)
Comme c’est bête, cependant, de devoir suivre l’usage sot de quitter Paris.. Il faudrait rendre chic d’y rester, puisqu’à présent on envoie les masses au large, au nom de la loi.
Dans un Paris désert
Amoureusement joindre
Et de caresses oindre
La grande Éliézer
Ô Villégiature
Que de toi je me fous..
Les gens sont vraiment fous
De chercher la Nature
Quand elle gît, ô Vous,
Non loin de ta ceinture..
Je crois bien que je n’ai jamais écrit tant de sottises que sur ce papier (dont je ne sais, d’ailleurs, comment le faire partir).
.. Voici que les roches se dorent. Un Claude Lorrain se forme du mélange des nues, du couchant, des eaux qui roulent leurs périodes vers la côte. Mais tout le poids du monde m’accable. Je sais bien où je voudrais me cacher le visage. Je me demande si les femmes ressentent comme l’homme ce besoin d’un blotissement..
Tu comprends ?
3458
Samedi [13 août 1938]
Enfin.. Une boîte de Non-Gommé..
Et un Royat de ma Sévigné..
Je commençais à m’inquiéter, à.. ronchonner. C’est que le temps est long. Un mistral fou. J’entre à peine dans les grasses vagues à midi. Presque toute la journée dans ma chambre.
On est comme en pleine mer, dans ces rochers dévorés par les pins qui s’allongent sur eux, le tronc devenu serpent rampe.
Je suis nerveux. Les idées sont comme des étincelles ; et celle qu’on attrape ne vaut rien.
Cette malheureuse cantate n’avance guère. Je me suis mal engagé. Trop fait ; et cependant pas comme un vrai poème à la mode de Bibi.
Et puis, l’infortunée musicienne59 m’écrit son désespoir devant ces vers. Je lui réponds de les mettre en bouillie.
Je relis profondément ma lettre d’Auvergne. Chère lettre.. Elle me tord le nerf du tendre.
Cette nuit, éveillé vers trois heures (lune d’une lumière étrange sur la mer) je pensais au titre : je ne trouvais rien de bon. Des choses comme : Histoire d’un retour. — Le vivant Revenir — ou Puissance de l’Île ou d’une Île.
Je donne ma langue au chat.. La prend-il ?
— Maintenant attention :
Je recommande
de raccourcir un peu la légende ; et, en général, d’émonder d’une main légère l’ensemble, afin de faire marcher le récit : il ne faut pas surtout faire languir et donner l’impression de plusieurs romans successifs.. Ne pas craindre de couper en chapitres assez courts.. En somme, ce livre est un conte mais placé dans la vie moderne (et américaine)
et d’ailleurs « conditionné » par elle (ce qui est bien). Ce conte est même moral, et allégorique.
Et tout ceci me paraît justifiable. J’insisterai même sur ce caractère, de la façon très simple suivante. Le très cher Auteur mettrait des titres de chapitres, comme cela [se] faisait autrefois..
Cette fois NE PAS OUBLIER
Nom et Adresse JOB
« J’écrirai moi-même un peu moins souvent, n’est-ce pas ? »
Non, mais..
La môme Bijou, on va la sonner alors..
35 60
MERCREDI 17 [août 1938]
Bravo Jasminou, pour la mécanique. On y prend goût.. Mais, ô bizarrerie du cœur féminin, on fait l’adresse à la main ?? Il faut la taper (et souligner le nom du département, ce qui signifiera : Jasmina).
N’ayant d’autre papier sous la main, ceci se tape sur un rebut de besogne en train, de la catégorie « Affaires — Industrie littéraire ».
Et se tape à la hâte. On va passer deux heures à Marseille to-day.
Le temps redevenu très beau. Mais le TYPE est nerveux, nerveux. Il n’a jamais de régime intermédiaire entre le trop et le pas assez. La moyenne est le rare chez lui : il est un peuple où il n’y a que des nains et des géants...
(Hélas, certains « géants » lui sont rares à présent, pour les emplois de la firme Rouff.)
Tout le monde, ici et partout, est bien inquiet. Cette saloperie d’Europe veut crever à toute force : je le lui ai bien dit, et depuis longtemps.. Quoi de plus sot que de crever de crédulité, ou plutôt, de crédulités ?
..
.. Allons, sors du néant.. Dégage-toi de cette boue vivante que tu es à présent.. Démêle cet horrible mélange de fatigue infinie, de velléités, d’impuissances de toutes parts, de souvenirs sans emploi, d’ébauches d’œuvres et d’actes.. Sépare-moi tout cela : mets ensemble les forces du même ordre : ordonne bien tes jambes et tes bras, et ressens-les jusqu’à l’extrémité de ton empire sur ces membres..
.. Pitié.. Je ne sais pas encore où je suis. Je ne distingue pas encore qui je suis, qui je fus, qui je puis être.. Dieux, je sens tout l’ennui d’être et de n’être pas.. Mon poids est immense : je lui appartiens de toute ma personne. Tu m’obliges à te répondre.. Laisse-moi le temps qu’il faut pour passer de la chose à l’animal, de l’animal à l’homme, et de l’homme à soi.. à l’unique. Non, ne hâte pas la reprise du pouvoir par mon nom, par les mots abstraits, par les idées et les certitudes..
.. Si. Je veux te presser de te reconstruire. Lève-toi. La nuit déjà se décompose : elle perd ses étoiles une à une. Le poison la pénètre, la lumière se répand dans sa profonde substance de ténèbres, et cette corruption croissante fait apparaître, çà et là, des présages de formes, premiers symptômes des choses et des êtres qui vont exiger tes actions.
.. Hélas. Je commence de mesurer l’immense travail à faire pour cesser d’être mort.
.. Viens à toi. Le plus fort est fait.
36
Lundi [août 1938]
Vraiment, je suis dans l’admiration de ce 61 Roderick et sa Terre. Autre titre (prodiguons-les) :
Roderick le Naturel ?
Aller et Retour ?
[Barré : Puissance des racines]
Le Nouvel Ingénu
.....................
Oui, ce travail m’épate.
Je dis le VRAI : il transforme l’Auteur à mes yeux.
Me pardonnera-t-il de n’avoir pas connu plus tôt cette force poétique en lui ?
J’étais la proie d’autres puissances qui lui appartiennent..
Ah.. love, love, love, beloved You Genoux, bijoux, joujoux, cailloux
Mais de velours tout tiède et doux
Ô mon dimanche après-midi
Triste et nerveux tu fais lundi
Ô nos travaux
Toujours nouveaux
Et maintenant par monts et vaux Tout fuit sur 40-Chevaux.. Tout
37
[Fin août 1938]
Je compte partir fin semaine pour Paris. Donc inutile écrire après jeudi.
J’écrirai moi. Je téléphonerai à partir du 7 au Jas 62. Mon jour de départ n’est pas encore fixé, exactement.
Quant au Roderick, il y a encore quelques cheveux signalés en marge. Pour le titre et les sous-titres, on pourra voir cela chez Rouff.
Embrassez pour moi le petit Bijou
très gentiment.
P.S. Je supprime un petit essai qui était sur la page d’en face. L’intention en était bonne ; mais la forme vraiment trop lâche, et d’ailleurs trop familière, le fait supprimer.
N.B. La poste est bien compliquée ici...
38 63
[26 août 1938]
Réponses64
1. Disparate : oui.
2. Passage de l’imparfait possible.
3. Préface à l’Irlandais souhaitable. Pourrait se faire en petite lettre de remerciement.
4. Dédicace Ad patrem sur page séparée.
5. Difficile sera de mettre épreuves (non encore reçues) le 28 à la poste.
6. Ma rentrée à Paris sera peut-être très hâtée, cause bien ennuyeuse signalée hier.
7. Heureux si poème a fait plaisir.
8. Est-ce tout ?
Pas le temps de dire ……... choses. Le problème du postage ici est vraiment embêtant mais...
39
[Août 1938 ?]
Oui — l’effet est exténué par le nouveau texte. Mais j’ai vu un critique ou une Féminette souligner de l’ongle (empoisonné, comme il sied) le passage érectile..
Il faut donc conserver l’idée-contraste, qui est excellente ; mais faire évanouir les associations que la forme première engendre dans les sales esprits comme le mien. Voici une analyse :
« Ce grand fleuve vous ordonnait à la grandeur. À la
masse du flux vaste des eaux, en fuite perpétuelle vers l’horizon il vous était suggéré de répondre par la masse ascendante des édifices surélevés... »
Ou bien :
« La fuite perpétuelle de la masse du flux de ce fleuve
énorme voulait que des édifices surélevés répondissent par une grandeur ascendante extraordinaire à la puissance rase de l’eau plane indéfiniment développée vers l’horizon. »
????????
Ce n’est pas commode.
Après tout, il y a doute, il profite à l’accusé : le premier texte.
Que pense Jean des autres corrections ?
Je suis
crevé ; orages ;
embêtements, départ,
ce C.. de Narcisse qui ne marche pas.
La goélette en croisière parmi des volcans éteints..
40
[29 ou 30 août 1938]
Mon bon Jean,
Je ne suis pas en train. J’ai été avant-hier en grande fatigue ; presque découragé de ces maux continuels ; la somnolence alterne avec des moments d’extrême excitation nerveuse. Hier, ce fut mieux ; mais il m’est arrivé une petite catastrophe, dont je suis très embêté. Sur quoi, je ne m’expliquerai pas.
Je me défends par un travail intense quoique quelconque.
Hier je n’ai pas écrit à cause de tout ceci qui me réduisait l’âme à l’état d’escargot crevard et se tenant le nez dans son derrière au creux d’une spirale.
Et puis, il y a le sinistre plateau d’argent. Ce système publicitaire est empoisonnant. Je ne sais aujourd’hui comment m’y soustraire. Pardon de cette morne lettre. Elle me dégoûte à envoyer.
Je ne trouve pas de titres pour le Roderick. Il me semble cependant que l’idée de retour doit dominer. C’est en somme l’histoire d’un « virement de bord » Cap pour cap. Pourquoi pas Retour à soi, ce n’est pas mal.
Ah, dear Johnny, I write so badly to-day..
Et maintenant, il s’agit de « poster ».
Offert par l’onde fraîche au feu qui se consume ?
Ô vierge événement, miraculeux éveil..
Viens, TOI, viens te chérir aux bras de ton pareil..
LA NYMPHE (devenue toute visible)
Non pareille, Narcisse.. Admirez d’autres charmes Que ceux dont vos soupirs n’obtiendront que vos larmes.
NARCISSE
Je les vois. Je vous hais.. Maudite soit l’erreur Qui me fit presque aimer ce qui me fait horreur.
LA NYMPHE
Une horreur quelquefois le cède à la présence.. Vous êtes beau, Narcisse, à votre suffisance ;
Mais souffrez que ce corps qui vaut bien quelque émoi Tente votre adorable et monotone MOI.
Sa puissance n’est pas inégale à la vôtre :
Considérez sur moi cette beauté tout autre,
La grâce, la fraîcheur, la tendresse des biens
À quoi vous peut unir le plus vrai des liens...
C’est pitié dans le soir de vous entendre plaindre Et périr d’un amour qui s’épuise à se feindre
Quand tout auprès de vous brûle celle qui veut Vous effacer de l’âme un exécrable vœu
Et la faire vouloir contre son espérance
Tous les contentements de notre différence.
Enfin, ne songez plus d’aimer contre les dieux 65.
41 66
Samedi [3 septembre 1938]
Mon cher Jean,
Plus de nouvelles ?
J’ai envoyé des épreuves à Castelfranc. Et celles-ci suivent.
Je meurs de soif auprès.. Non.. Bien loin de la fontaine ; elle coule dans le Lot.
Je ne partirai d’ici que ce mardi.
Je ne sens plus où est la goélette. Je n’ose écrire tout ce qu’il faudrait pour m’exprimer.. Impression de bouteille à la mer.
Allons, qu’elle vire cap pour cap. Au port de d’Assuncion, elle carguera toute sa toile, on l’abattra en carène pour nettoyer la coque, les ponts, briquer le tillac, faire briller les cuivres, avec une inspection soignée des logements et salons de la cambuse et de la sainte-barbe.
Et gare aux remontrances. Le loup de mer couleur tomate et grosse brosse blanche et verte sous le nez n’a pas l’air commode.
À toi. Je
42 67
Lundi [5 septembre 1938]
Je serai jeudi à Paris où j’espère trouver des nouvelles — peut-être par téléphone. Ledit — tout
Gouverneur
4368
Jeudi [27 octobre 1938]
Je la soigne, je la presse, je la pelote, je l’enveloppe, — faut-il aller plus loin et plus bas ?
Jusqu’ici pas touché.. la question. Cela viendra.
Mais je procède par la douce. D’ailleurs crevé. Nuit dans une cabine surchauffée.. (qui ne réussissait qu’à une chose.. Hélas, trop loin du Rouff).
À peine arrivé, fallut improviser, puis diriger les débats ; et je continue
tout à l’heure69..
Seule consolation, me voir dans les miroirs de ce palace, beau comme un ange, pur point noir..
Il y a, à l’instant même, sur la mer sombre, un délicat voilier.
Voilà ce qu’on en voit : mon balcon et lui
le chéri
44 70
Vendredi [28 octobre 1938]
(J’écris en séance, en présidant !!)
Je viens d’interroger Vaca71.
Qui me dit
Calcul de l’ordre
Livre merveilleux72. Quelle description de l’Irlande. Je vais écrire à Valera pour qu’il le fasse traduire en irlandais !!!
P[ierre] Brisson73 m’en a parlé.
S’il n’est pas couronné, ce sera un scandale, et parce qu’il y a des romanciers qui seront jaloux !!
J’étais heureux de l’entendre ! mais si tu savais quelle cour j’ai faite !
Je te télégraphie !
45 74
Mercredi [2 novembre 1938]
Affreux Grosbij de mon âââme,
J’ai à peine dit un mot à H.75 qu’elle répondait d’enthousiasme. Elle avait lu la chose en chemin de fer. Elle en a fort bien parlé. Davantage : elle-même, samedi avant mon départ m’en a repris l’éloge spontanément et chaudement. Elle m’a dit : il faut que je fasse campagne, car il y aura des jalouses, des romancières etc. J’ai été ravi et j’ai borné ma réponse à ce qu’il fallait pour lui laisser l’initiative, et comme l’invention de son jugement..
Et maintenant voici une lettre qu’on me fait suivre. Elle est excellente. Mais, attention.. Je connais mon monde. Au retour, je lui enverrai mon petit bouquin pour lui rafraîchir le cœur.
Nous correspondons par énigmes..
« Calcul de l’ordre » ??? Aucun souvenir de ce que j’ai pu vouloir dire..
Mais la tartane « Grosbij » de Port-Jasmin trois cents tonnes (et quelles tonnes.. Ah, foutre..) me parle Verdelot et de cœur anxieux ???? Comprends rien. On s’expliquera.
Le Vieuxbijou est remonté de Nice crevé par trois jours de séances crevantes. Il s’occupe de sa Cantate et travaille des heures ou avec la
musicienne76 ou avec soi-même. Et le 3 décembre au fond de la scène, SANS RIEN DE BÂTI……...
Retour vers mardi.
Ô Grosbij..
Je relis la nuit mon cher Restif, que décidément je préfère à Beyle et autres.
Méditant dans sa maisonnette
La concurrente devina
Qu’au Jury du Prix Femina
Plairait fort qu’on lui fît minette..
— Mais non, mais non.. Nous abdiquons
Plutôt qu’aboucher ces vieux nez.
46 77
[24 novembre 1938]
[Phrase biffée] (censuré)
Il est probable que je ne pourrai pas téléphoner à huit heures ce soir
— devant attendre M. de M. à 78 L’Encyclopédie où il vient très tard.
De sorte que rien à respirer, rien à boire, rien à manger de ce jour.
47 79
Dix-sept heures [13 décembre
1938]
C’est étrange.
Je ne puis qu’obéir à la lanterne bleue du bureau de poste.
Ce matin est tout lumière, je ne sais dans quel fond de ma tête. Et il y a une présence qui n’est point de la pensée, aux portes de la pensée.
Je pense à autre chose. Mais le fond est occupé, plein.
Je vois bien qu’une vraie « psychologie » observerait que la pensée n’est pas tout dans l’instant, et qu’il faut compter avec ces « quasi-forces » de présence, ces charges dans l’ombre, ces valeurs de vie consacrées à tu et à toi.
C’est pourquoi je m’arrête ici un instant, faire une dévotion à l’Idole — prendre le cœur de ne pas la voir jusqu’à...
P.S. Peut-être pourrai-je me dégager pour demain soir.
48 80
Dix-huit heures dix [décembre 1938]
Voilà. Un jury. Un prix. Le pire élu81. Mais tout ceci n’a pas d’importance.
Tout ceci n’est rien auprès de la catastrophe de ne pas voir, entendre, manger et boire l’Objet. L’Être. Le Capital. Et tout ce qui écrème la crème et se console par des consoles.
Non, vrai, suis comme sans but, sans emploi, sans idées. Le chômeur de ta chère Jasminerie..
.. Et pas même pouvoir dire Bonsoir, ce soir...
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LE 31 DÉCEMBRE 1938
Le dernier Jour de l’Année que tu sais
va se lever.
Tu dors encore, et moi je veille.
Je veille depuis toute la nuit, et à chaque instant Je te vois dormir.
Ce qu’est cette veille : tu le sais ; inutile d’en parler. Je t’ai blessée. Tu me punis. Je souffre.
Quoi de plus naturel ?
Ne sommes-nous pas de simples êtres, toi et moi, Avec tout ce qu’il faut pour jouir un peu
Et souffrir beaucoup ?
Pour faire jouir et faire souffrir
Un peu et beaucoup.
J’essaye de tuer mon mal, et d’exterminer ce travail Que toute ta grâce et toute ta tendresse
De tout à l’heure
Font et refont dans la substance de ma vie.
Tu redeviens de toutes parts. C’est insupportable. Je retrouve tes yeux, tes doux yeux vus de tout près, Sur mon cahier.
Mes mains sont pleines de toi.
Et mon souffle halète comme avec le tien, il haletait Parfois../
J’appelle l’esprit, et les ressources de mon esprit, À l’aide..
J’essaye de tuer ce mal par les moyens de mon esprit.. Ô pauvre esprit..
On disait que tes ressources étaient grandes.
Tu ne peux même pas commander à ta gorge de se desserrer, à ta bouche, de n’être plus si sèche que je ne puis même plus fumer,
À ton cœur, de n’être plus comme retenu de battre.
Le Jour se lève, le dernier Jour de l’An qui fut.
N’attends point, mon ami.
Tu n’auras rien de tout ce jour.
Il faut cependant le vivre, et voir des êtres.
Tu attendras par la tension de toute ta vie, tu attendras Sachant de toute certitude que rien ne viendra.
Ô que tu aimerais respirer de toute ta poitrine.
1- Papier à en-tête de l’Académie française. Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / 11,
rue de l’Assomption / XVIe ». Cachet postal du 25 février 1938.
2- Papier à en-tête de l’Académie française. Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris).
Cachet postal du 21 mars 1938.
3- Télégramme. Cachet postal du 2 avril 1938. Paul Valéry est parti assister aux obsèques de son
frère Jules, qui est inhumé au cimetière marin de Sète.
4- Marguerite Thibon.
5- « Tears, idle tears, I know not what they mean / Tears from the depth of some divine despair... »,
premiers vers du célèbre poème d’Alfred Tennyson (1809-1892). La citation de Valéry est inexacte.
6- Paul Valéry se rend le lundi 11 avril 1938 à La Polynésie, propriété de son amie Martine de
Béhague située sur la presqu’île de Giens.
7- Probablement Louis-Germain Martin, dit Germain-Martin (1872-1948).
8- Paul Valéry, qui entretient d’étroites relations au plus haut niveau de l’État, fait allusion à la
grande instabilité politique nationale et européenne de ce printemps 1938. Suite à l’échec du nouveau gouvernement de Léon Blum, le radical Édouard Daladier est nommé président du Conseil le 10 avril 1938 par Albert Lebrun.
9- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 7 avril 1938.
10- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Col de Voza / par le Fayet-Saint-Gervais /
Haute-Savoie ». Au verso de l’enveloppe : « Départ pour Poly. lundi ou mardi soir ». Cachet postal du 8 avril 1938.
11- Référence à la marque de la voiture de Jean Voilier, une Salmson.
12- « Jasmin » est l’indicatif du numéro de téléphone de Jean Voilier, « Jasmin 66 51 ».
13- Enveloppe adressée au Fayet-Saint-Gervais. Cachet postal du 11 avril 1938.
14- Pseudonymes dont Paul Valéry fait usage pour se désigner lui-même.
15- L’autobus AS, qui empruntait en 1937 la rue de l’Assomption.
16- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Les Sablines / Arcachon / Gironde ». Cachet
postal du 17 avril 1938.
17- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris).
18- Post-scriptum dactylographié autour d’une feuille morte.
19- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 21 avril 1938.
20- La Petite Campagne à Grasse est la propriété de Jeanne Blanchenay, nom de secondes noces de
Jeanne Mühlfeld, dont Paul Valéry avait fréquenté le salon.
21- Ruban de la machine à écrire utilisée par Paul Valéry.
22- Enveloppe adressée aux Sablines (Arcachon). Cachet postal du 30 avril 1938.
23- Poème publié dans Paul Valéry, Corona & Coronilla. Poèmes à Jean Voilier, Éditions de
Fallois, 2008, p. 69.
24- Enveloppe adressée aux Sablines (Arcachon). Cachet postal du 4 mai 1938.
25- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris) et portant la mention « PRIÈRE DE FAIRE SUIVRE
/ Les Sablines / Arcachon / Gironde ». Cachet postal du 6 mai 1938.
26- Paul Valéry séjourne chez Hippolyte Ebrard, à la villa Rose-du-Ciel à Cassis, du 16 au 22 mai
1938.
27- D’après le verso de l’enveloppe jointe à la lettre, dont le cachet postal de réception à Arcachon
est du 10 mai 1938.
28- Daniel-Rops, directeur de la collection « Présences » des Éditions Plon, sollicite Paul Valéry
pour un ouvrage collectif La France veut la liberté, publié en 1938.
29- Voir « Nocturne II », dans la lettre du 30 avril 1938, p. 19.
30- Carte postale adressée à : « Madame Jean Voilier / Les Sablines / Arcachon / Gironde ».
Cachet postal du 19 mai 1938.
31- Papier à en-tête : « La Rose du Ciel / Cassis (Bouches-du-Rhône) / Téléphone : 33 ».
Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Les Sablines / Arcachon / Gironde ». Cachet postal du 21 mai 1938.
32- Centre universitaire méditerranéen (CUM).
33- Marguerite Fournier, belle-sœur d’Hippolyte Ebrard, hôte de Paul Valéry à la Rose-du-Ciel,
invite Paul Valéry à séjourner chez elle rue Sainte à Marseille, du 23 au 26 mai 1938. Il participe le 24 à un déjeuner universitaire donné par Lucien Cornil, doyen de la faculté de médecine et membre du Conseil de perfectionnement de Nice.
34- Jury du Grand Prix de littérature dont fait partie Paul Valéry, créé par Marianne pour
encourager les jeunes écrivains. Le jury se réunit le 24 mai 1938 chez Drouant, en l’absence de Paul Valéry de retour à Paris le 27 mai.
35- Enveloppe adressée aux « Sablines » (Arcachon). Cachet postal du 27 mai 1938.
36- Enveloppe adressée aux « Sablines » (Arcachon). Cachet postal du 30 mai 1938.
37- Jean Voilier confiait souvent son téléphone au Service des abonnés absents.
38- Épreuves de Jours de lumière, second roman de Jean Voilier que les Éditions Émile-Paul
Frères feront paraître le 22 décembre 1938 (achevé d’imprimer du 17 octobre 1938).
39- Charles Maurras, candidat à l’Académie française — et bientôt élu, malgré le vote négatif de
Paul Valéry.
40- Camille Chautemps, vice-président du Conseil auprès de Daladier. Le gouvernement
commande à Paul Valéry une contribution pour un ouvrage imprimé à l’occasion de la visite en France du roi d’Angleterre George VI et de son épouse Elizabeth, du 19 au 22 juillet 1938. Ce texte paraît sous le titre « Coup d’œil sur les lettres françaises ».
41- Enveloppe adressée aux « Sablines » (Arcachon). Cachet postal de juin 1938.
42- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 9 juillet 1938.
43- Papier à en-tête : « Carlton Parc Hôtel / Face au Palais de la S.D.N. / GENÈVE ». Enveloppe
adressée rue de l’Assomption (Paris). Paul Valéry séjourne au Carlton Parc Hôtel de Genève du 12 au 17 juillet 1938 ; il participe aux travaux de la Commission internationale de la Société des nations.
44- Jean Voilier vient d’apprendre à Paul Valéry que l’une de ses amies a péri en mer lors d’un
naufrage.
45- Me Maurice Garçon, auprès duquel Jean Voilier a travaillé.
46- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Chez Monsieur Germain-Martin / Pont-
Salomon / Haute-Loire ». Cachet postal du 31 juillet 1938.
47- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Chez Monsieur Germain-Martin / Pont-
Salomon / Haute-Loire ». Cachet postal du 1er août 1938.
48- Les épreuves de Jours de lumière.
49- Pont-Salomon en Haute-Loire.
50- Roderick O’Brian, le héros de Jours de lumière.
51- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / chez Monsieur Germain-Martin / Pont-
Salomon / Haute-Loire ». Cachet postal du 4 août 1938.
52- Pour Pont-Salomon, alors lieu de résidence de Jean Voilier.
53- Paul Valéry se rend à La Polynésie dans la nuit du 10 au 11 août.
54- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Hôtel Regina / à Royat / Puy-de-Dôme ».
Cachet postal du 8 août 1938.
55- Enveloppe adressée à l’hôtel Regina de Royat. Cachet postal du 9 août 1938.
56- Enveloppe adressée à l’hôtel Regina de Royat.
57- Nécessaire de toilette utilisé par Jean Voilier.
58- Enveloppe adressée à l’hôtel Regina de Royat. Cachet postal du Puy-de-Dôme du 15 août
1938.
59- Germaine Tailleferre et Paul Valéry travaillent à La Cantate du Narcisse, œuvre lyrique
commandée par la direction des Arts et Lettres.
60- Enveloppe adressée à l’hôtel Regina de Royat. Cachet postal du 17 août 1938.
61- Nouvelles propositions de titre de Paul Valéry pour le livre de Jean Voilier. Le titre définitif,
trouvé par Jean Voilier, sera Jours de lumière.
62- « Jas » pour Jasmin 66 51, allusion au numéro de téléphone parisien de Jean Voilier.
63- Enveloppe adressée à l’hôtel Regina de Royat. Cachet postal du 26 août 1938.
64- Paul Valéry répond aux questions de Jean Voilier concernant l’écriture de son roman.
65- Feuillet dactylographié de La Cantate du Narcisse.
66- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Chez Madame [Françoise] Pagès du Port /
Castelfranc / Lot ».
67- Enveloppe adressée à : « Madame Jean Voilier / Chez Madame Pagès du Port / Castelfranc /
Lot ». Cachet postal du 5 septembre 1938.
68- Papier à en-tête : « Hôtel Negresco / 37, Promenade des Anglais / Nice ». Enveloppe adressée
rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 27 octobre 1938.
69- Paul Valéry préside du 27 au 29 octobre 1938 les rencontres du Comité permanent des Lettres
et des Arts qui, en collaboration avec l’Institut de Paris, sont destinées à préparer les Entretiens de 1939 consacrés à « La qualité et la vie moderne ». Il ouvre la séance par un discours improvisé.
70- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 29 octobre 1938.
71- Hélène Vacaresco, familière des rencontres du Comité permanent des Lettres et des Arts,
membre du jury du prix Femina.
72- Jours de lumière est pressenti pour le prix Femina.
73- Pierre Brisson, directeur du Figaro.
74- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 2 novembre 1938.
75- Hélène Vacaresco.
76- Paul Valéry achève la composition sa Cantate avec Germaine Tailleferre à la Petite Campagne
(Grasse) du 29 octobre au 8 novembre 1938, date de son retour à Paris.
77- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 24 novembre 1938.
78- L’Encyclopédie française de Lucien Febvre, publication monumentale lancée à l’initiative
d’Anatole de Monzie, ministre de l’Éducation nationale, en 1932-1933 et à laquelle il a associé Paul Valéry comme directeur de volume et préfacier.
79- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 13 décembre 1938.
80- Papier à en-tête de la « Maison des Amis des Livres / Mlle A. Monnier (7, rue de l’Odéon
Paris 6e) ». Pneumatique adressé rue de l’Assomption (Paris).
81- Le prix Femina vient d’être remis à Félix de Chazournes pour Caroline ou le départ pour les
îles, mettant fin aux espoirs de Jean Voilier.
82- Enveloppe adressée rue de l’Assomption (Paris). Cachet postal du 31 décembre 1938.
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