Lettres à Jean Voilier
Chapitre 1943
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
2861
Mercredi [6 janvier 1943]
J’ai envie de t’envoyer un petit mot. Pourquoi ? — Mais pour rien ! — N’est-ce pas tout ? Ô chère Nostalgie, Mal du Pays !
Quel pays ? La Pays Toi, avec tout ce qu’il montre, cache et ses ciels dans les eaux et ses eaux et forêts, et les profondes mines !
Pauvre tête dévastée de soucis, si courageuse contre toi-même ! Je voudrais, un moment, la tenir dans mes mains.
Mais je n’en peux plus, ce matin. Même colère des systèmes vitaux qu’hier.
Je suis déchiré et brisé. Mais dès que quelque repos, après des heures d’étouffement secoué et de brûlure, se forme, je te pense..
Je me suis levé pour attendre une sonnerie qui peut-être ne viendra pas, écrire ceci et taper, je ne sais pourquoi, la page ci-jointe — sorte de protestation dans le vide.
Tu pourras la joindre aux quelques pages dictées. Hélas — ce Mémorial est en panne avec tant d’autres choses ! Combien d’heures à B[éduer] eussent été ou seraient, pleines et douces entre nos têtes !
À toi, ma Nostalgie.
287
Du 6 janvier 1943. Sept
heures
Aurai-je la force de frapper ce qui me vient à l’esprit, comme par un chemin de traverse mal gardé. Un répit se fait dans la tempête organique. J’ai toussé sans arrêt de deux heures à six, comme hier, et l’exaspération du contraste entre la minceur du prétexte et du moyen et l’énormité des résultats m’épuise autant que ce branle affreux lui-même qui emporte le cœur, l’estomac, les poumons dans ses saccades de réflexes indomptables, qui se déchaînent tout à coup pour des heures à partir d’un grattement de minuscule étendue, vers le fond du pharynx.. Le mécanisme est d’une naïveté remarquable. J’ai beau dire aux médecins ce qui en est, et leur signaler en particulier l’enchaînement de ce phénomène avec mon état gastrique ; comment des acides remontent et irritent la gorge, et comment la gorge créant le désordre moteur à répétition, agit sur l’estomac, qui se trouve roué de coups et réagissant par cette terrible striction ou ces pressions, lesquelles me font sur-le-champ tomber en somnolence. D’autres fois, apparaissent les effets syncopaux. Je vais m’évanouir.
Mais les médecins ont la grande habitude de ne jamais réfléchir. Je l’ai remarqué cent fois. Il y a en eux l’étrange idée que tout est classé, et que ce qui manque de nom n’existe pas. Chaque nouveau nom qu’on leur invente, comme métabolisme, réflexes conditionnés etc. leur rend le service de diminuer l’attention directe aux faits, et surtout la méditation des faits. IL N’Y A PAS UN MÉDECIN QUI SE FASSE UNE IDÉE DE L’HOMME, FONCTIONNEMENT D’ENSEMBLE.. Et d’avantage, qui désire s’en faire une ! Ils ont peur de concevoir !!..
Et voilà pour eux.
Or, tout à l’heure, rompu, vidé de force et de liquides, je me suis mis à penser à l’étonnant portrait de moi que forment les lignes, çà et là me nommant, du Journal d’A[ndré] G[ide].
Il en est d’une amabilité touchante. Mais il en est qui supposent tant de méconnaissance de moi, chez un homme auquel je me suis toujours confié « en toute simplicité » ; que le mot « perfidie » vient tout seul. Comment a-t-il pu écrire que ma vie a été réglée comme une partie d’échecs ?? Moi qui ne suis que mes hasards..
Il est vrai que ces hasards portent d’assez beaux noms.
P[ierre] L[ouÿs] m’a suborné vers la Poésie.
Mon développement « en profondeur » fut une réaction contre la tyrannie de la crédulité littéraire, et autre.
Huysmans m’a précipité dans une carrière administrative.
Mon ami A[ndré] L[ebey] m’a tiré de là et m’a valu vingt- deux ans d’Havas (avec beaucoup de loisirs).
Mon mariage est l’œuvre conjuguée des dames Mallarmé, de Monsieur
Degas et de l’atmosphère Berthe Manet2.
Ma Jeune Parque fut conséquence inattendue de la fondation de la Librairie NRF...
Mon Académie, une idée de Hanotaux3.
Ma chaire ; une idée de Bédier4.
Ma Nice, une idée de Monzie5.
Voilà un échiquier où tout le monde a mis la main, excepté moi.
J’oubliais que toute ma prose (aphorismes à part) fut faite sur commande, et parfois sur mesure. Même, ou surtout, le premier Léonard (1895) sur demande de... Léon Daudet..
Je n’ai jamais sollicité ni décorations, ni présidences, ni doctorats H C ;
ET CE N’est Pas Tout..
2886
[15 janvier 1943]
Sept heures
Si tu savais le rôle joué par l’idée de J. dans mon fonctionnement quotidien !
C’est vraiment une curiosité psycho[logique] et neurologique.
Cela tient de l’horloge, non « parlante » mais « poignante », de l’attente anxieuse, de la soif et de l’ennui.
Et cela se mêle de tout, avec une indiscrétion étrange, etc.
Cette maladie ne pourrait être guérie que par la conviction d’être partagée, ou symétriquement existante.
Elle cèderait à son image.
— Cette idée que j’ai de mon tourment, est belle. Je m’en aperçois tout à coup. L’époque ne serait pas ignoble, ma vie moins bêtement façonnée, la tienne moins éparse et harcelée — il en sortirait une œuvre — de celles qui font monument dans une Littérature. Il n’existe dans la nôtre rien d’analogue à la Vita Nuova, ni au recueil de Pétrarque.
Je suis absolument démoralisé, désespéré, dévasté ! — ce matin 15 janvier.
Exactement comme une haute tige rompue connaît tout le poids de son néant.
Toute la journée à vivre me semble impossible.
Et les au-delà !
Et cette exaspération de sentir sous ce poids de néant une quantité de possible, de « valeur », de vertu positive, de beauté et certitudes, qui ne viendront pas au jour — faute de ce vulgaire ingrédient — la force brute, le flux de vie animale banale, qui monte dans tout le bétail, se dépense de toutes parts, se boit lui-même, et se mêle à lui-même, et se verse à flots inutiles sur les champs de bataille — démontrant qu’étant tout, il ne vaut rien — ne coûte rien..
Ô vie ! et ton ombre — le Temps..
Tous deux, c’est l’idée affreuse de perte qui vous imprègne — chose étrange à dire.
Amour et Esprit, les deux formes de la lutte désespérée contre cette loi de perte..
Treize heures quarante
J’ai là, sur cette table de mes opérations éternelles, deux aimables œufs à la coque.
Je déjeune en captif — en cellule ou aux arrêts. Il fait un joli jour. Ce rien de dorure et de bleu fin perce le cœur.
— Il lui en faut si peu à ce cœur pour être percé ! Mon couvert est mis sur mon cahier !
Les œufs sont très frais. Je te cherche des yeux assez bêtement (mais d’un mouvement instinctif, touchant, en somme) dans ce bout de clair ciel. Tu n’y es pas. Je regarde l’heure. Je t’imagine en quelque restaurant...
Tout à coup, je pense à la mer. On serait là. Du poisson frais, un melon grec, et tout le temps à soi, pour soi. Il me souvient presque violemment, d’odeur de fleurs d’il y a soixante ans, aux environs de Gênes. Puis, j’ai la sensation de ce sable si fin, si fin que l’on fait couler comme de l’eau dans ses doigts — et cela s’associe à l’idée de ce temps à soi, à nous, qui serait tout tendresse fluide et caresse à demi réelle, à demi songée. Les yeux fermés, de temps à autre, pour la joie de les rouvrir et de revoir...
Suis-je bête ! Ah ! que faire de tout ce jour ?
Pour m’aider dimanche.
Tape une enveloppe et trois mots.
2897
Samedi. Douze heures
[16 janvier 1943]
Infinie fut cette matinée d’attente et ce PAS LIBRE sans trou durant deux heures..
Pour assassiner ce temps, j’écris Dieu sait quoi — des paroles à une soi-disant Lust..
L’approche du dimanche rend le Démon plus mauvais et plus délirant.
Je suis exaspéré de t’embêter mon pauvre cœur, moi qui donnerais je ne sais quoi pour divertir, charmer, exalter, rendre heureuse cette tête admirée, adorée et tout l’être avec Elle !
Jamais je ne me sens assez près de toi et je ne sens toi assez près de moi. Il me semble qu’il y a toujours plus avant...
Et il y a certainement plus avant ! C’est de la mystique, ceci. Amour, oui ! Mais c’est un degré.
— Alors, dès que je te perds (intérieurement) de vue — que je me figure que la résonance merveilleuse ne t’est plus sensible,
je deviens littéralement fou. J’ai la bouche pleine de cendre et l’esprit ne vaut plus rien, ni le corps.
Ceci est positif, dans cette présente crise ou vilaine passe de mon organisme. Je vois bien que c’est une dramaturgie nerveuse — et que le reste n’est rien, et je sais quel remède existe, quel signe des yeux, quel son de parole suffirait à raviver tout, ranimer la vie et les âmes éparses en moi..
Ces imbéciles si gentils et si cloches en sont toujours aux symptômes..
Quatorze heures dix
J’attends le mot promis. Obligé d’interrompre tout à l’heure la conversation — ce minimum de conversation d’onze heures... Visite du confrère D[uhamel] académique et médical..
Problème maintenant : faire mettre ceci à la poste !
Demain, demande-moi mes nouvelles.. et le plus tôt sera le mieux, mon cœur !
Ah.. dimanche !!
2908
Mardi [19 janvier 1943]
On ne se trouve aujourd’hui, mon ami ! Nous jouons à colin-maillard dans l’espace du sentiment. Et l’on se heurte à tous ces meubles du temps que sont les gens, les affaires, les conventions ! Le mot à [mot] de la sacrée vie telle quelle..
Je suis un rien moins fatigué que ce matin. Je n’avais pas la force de bouger un doigt.
Et pourtant, je suis absolument sûr que si.. etc. aussitôt etc.
Drôle de chose que soi-même !
Drôle de pouvoir que toi seule !
Et puis, il me semble qu’amour à part, nous nous comprenons extraordinairement bien, — même dans nos différences sur tels points. J’aime la compréhension que j’ai de toi et celle que je sais que tu as de moi. Cela arrive à une espèce de simplicité première délicieuse — et comme à une fraîcheur tendre qui fait un petit Éden entre nous, chaque fois que nous sommes ensemble. Quand j’y pense, je deviens fou à crier (absolument exact) et tout me semble idiot, odieux, insane qui n’est pas cela.
En veux-tu des bêtises, mon cœur, mon corps, ma beauté ?.. En voilà ! et il en reste !
J’ai oublié de te dire combien j’ai aimé dimanche que tu aies passé à ton doigt l’anneau de rubis.
J’aime cette idée comme je t’aime..
Et puis, je t’embrasse... Depuis le Cap Nord jusqu’à la Terre de Feu !
Ô ce rayon de soleil sur mes vitres, cela est-il supportable ? Dis ?
Cela fait trop mal qu’il y [ait] ce soleil. Je pense au saule.. Dieux ! que le temps est long entre deux unions d’êtres !
291
[Février 1943 ?]
Ceci comme échantillon du papier Denoël9. Improvisé en sept minutes.
Tu ne m’as pas dit combien de jours à B[éduer] ?
La ligne de dém[arcation] est supprimée le 1er mars.
Je t’attends vers sept heures cinquante au téléphone. Que de choses à te dire encore et toujours, et quelle terrible puissance il y a dans ce sentiment d’inépuisable.
Je suis l’IVROGNE de toi..
Ce dit papier n’est pas épatant.
Think of Wednesday
Think of me
292 10
[3 février 1943]
Comme si tu étais là..
Et puis j’ai un scrupule.
Tu as tant à faire, à penser.. T’envoyer encore un message du genre le plus tendrement enthousiaste.. Faut-il ?
D’ailleurs, moi aussi, j’ai à faire. Tous mes engagements, tous mes devoirs en panne..
Mais je regarde l’air bleu. Et tout m’embête. Tout, tu entends, fors cette grande sacrée Toi
Ce qu’tu m’embêtes, Amour..
Ce que tu coûtes à l’humanité pensante..
Ce que je t’aime
C’est considérable.
En cet instant même, je ne puis supporter de ne pas te tenir dans mes bras.
Pourquoi ? C’est bête. Trop bête.
Je suis tout à fait comme un enfant de trois ans.
OH que je te caresserais. Je veux que tu sois sur mes genoux.. Tout de suite. Tu as du poids pourtant ; mais ça ne fait rien.
OH je t’ai tout dit et je ne t’ai rien dit.. Je t’ai.. et je ne t’ai jamais..
Ô Inédit.. Dante prétend que le bonheur des élus, c’est qu’ils désirent ce qu’ils possèdent. Ô fais que je te désire de plus en plus selon cette bonne formule.
Dis donc, écoute... Figure-toi que ce matin j’ai été appelé au téléphone par.. mon SUZERAIN.. Ayant appris que j’étais malade, il me fait toutes les avances, arrangera tout au mieux du côté rue Saint-Jacques (pas toi). Il ne me lâchait plus. J’en suis assez embarrassé.. Je crois, d’ailleurs, qu’il a fait cela assez sincèrement. Je dis Assez..
Cinq heures. Pardon pour le dérangement.
Me tarde savoir solution organisation.
29311
[4 février 1943]
Dix-sept heures vingt
Bonsoir,
C’est drôle.
Ce besoin — cette petite jouissance triste qui le soulage un peu.
t’envoyer trois francs de sottises charmantes,
qui passent sous tes yeux et ne se font pas chantonner..
C’est drôle,
ou pas drôle.
On vit le Paradis perdu.
Je reviens du Quai.
D’ici au coucher, il faudrait, je devrais travailler.. Comme je travaillerais si.. ! Et voici que je vais perdre mon temps.
À quoi ?
À toi.
294 12
[19 février 1943]
Mon doux chéri,
Je vais peut-être passer pas loin du Palais Crème.
Et un petit détour, et je verrai ma Sidonie.
C’est toujours ça. Sinon, le pneu fatal.. Je te mets en boîte. Je t’aime, aujourd’hui.
Je te fous divers vers. Mais où ?
Je retiens une pièce que je n’ai pas le temps de mettre au net, et une autre qui..
Voici le final :
Ma belle
MUSIQUE Rebelle
de À ces jolis chants..
Richard W[agner] Oh je vois d’ici
Le plus réussi
Ça se chante très bien. Des gros yeux méchants
« Tais-toi, me dit-elle,
Furibonde et telle
Qu’on dirait Junon
Qu’elle est irascible
Au lieu d’être cible
Qui ne dit pas Non.
Je t’aime. Si tu lisais le reste (qui vient avant..)
Je t’en supplie, téléphone demain au plus tôt. Donne-moi une bonne GRANDE séance ; on a tant à faire. Je sais combien tu me sacrifies, ton gros dodo aux champs. Mais avoue que j’ai bien travaillé toute la semaine. CORONA se dessine : n’est plus tout à fait une idée. D’ailleurs, ce qui est fait n’est qu’une recherche préliminaire. Vous et Moi valons mieux que cela.
TU ES UN AMOUR.
— Eh bien, et MOA ?
Je crève, je rêve
de toi
Ô sève, n’achève
sans moi..
295 13
Docteur P. V. Mahistre
46, avenue Foch
Paris
Ce 23 février 1943
Chère Madame,
Je viens d’apprendre votre départ par notre ami Lemesme, toujours aimable, mais toujours son fameux « Saule » en tête. Cet arbre historique lui travaille l’esprit, et si je n’étais médecin (c’est-à-dire un sceptique) je lui conseillerais de se soigner.. Après tout il a peut-être du génie. Mais, à coup sûr, vous avez en lui un admirateur sans bornes. Mais je viens à nos affaires. Que penseriez-vous d’un tirage à dix exemplaires de votre CORONA, chacun sur papier différent ? Et pensez-vous que P. V. se chargerait d’illustrer ce mince recueil, cet écrin : une litho originale par exemplaire ? Quelle valeur bibliographique sans parler de la beauté des vers, et de la présentation ? Vos charmants poèmes seraient bientôt célèbres et introuvables. Songez un peu à tout ceci.. Et maintenant c’est le docteur qui vous parle : REPOS, REPOS, REPOS. Pas de drogues. Je vous conseille, si vous pouvez vous en procurer, de boire du lait très frais. J’ai éprouvé par moi-même que ce précieux liquide est un excellent aliment nervin, ce qui est peu connu, sinon nié par la plupart de mes confrères. Mais les chats et les reptiles, qui sont des bêtes à réactions vives et d’une vitalité extraordinaire, adorent le lait.
Votre tout dévoué
P. V. Mahistre
29614
[10 mars 1943]
Mon cher ami,
Je sens que je t’embête avec mon téléphone du crépuscule. C’est un peu plus fort que moi. Mais je vais tâcher de me tenir.. Sans le jurer. Mais ce soir, j’avais trop besoin. Une journée sans trop de toi, et qui se résume en premièrement deux heures ou trois d’abstractions, peut-être « profondes » entre cinq ou six et six ou huit ; deuxièmement le reste à ruminer ce sacré cours et la suite.. Je retenais une envie folle de CORONA, si ce n’est de CORONILLA, et si je n’avais pas seulement deux ou trois quarts d’heure devant moi, je m’y mettrais. Cela ferait une curieuse journée, une sorte de partie jouée entre cerveau, cœur et le reste. Vois-tu une sorte de roman allant par trois chapitres, avec trois tons, styles et valeurs différentes, et puis leurs interférences... Cela est moi. Ce qui serait bien (pas pour tout lecteur) mais pour le sport, serait de pousser loin dans chaque direction. Quel malheur que tu sois si dévorée.. On aurait pu vraiment dans une sphère d’amour toute nôtre, créer quelque chose, chacun suivant sa nature, mais cette nature follement et merveilleusement amplifiée par un échange de vitalités qui se complètent.
Je voudrais te dire encore tant de choses ce soir. Mais il faut sortir.. Et entendre ce qui me fera souffrir. Je ne suis pas envieux de la gloire ; mais je jalouse affreusement la joie de FAIRE, de construire, de vaincre ce qui n’est pas pour le changer en ce qui est. Et puis, je souffrirai aussi de n’être pas avec la personnification de tout ce que je désire.
Si tu penses aller voir ces soies je pourrais y passer vers trois heures
trente 15.
297 16
Dix-huit heures [24 mars
1943]
Ma chérie, je ne te verrai donc pas jusqu’à je ne sais quand, car tu seras dès mardi reprise par la chaîne de tes affaires. J’ai repris la montée Boulainvilliers, ce matin, le cœur gros.
Et cette excursion au 11 était inutile. Je n’ai fait que t’encombrer, et n’ai rien rapporté, que le cœur ci-dessus décrit. J’aurais bien voulu avoir les typies de mes cours. Enfin, je m’en passerai.. C’est de toi que je ne me passe pas.
Bonsoir, mon Absence. Tu n’as plus le temps de m’aimer. C’est affreux. Je te serre sur moi.
Le soleil dans la nuit n’est qu’une rêverie : Qui ne l’eût jamais vu
29817
[6 avril 1943]
Mon bel amour,
Je t’envoie un petit mot ; il y a si longtemps que je ne t’ai rien dit. Tout dimanche je me suis tenu, comme on se tient d’une brûlante envie de.. boire. Mais je ne savais, ne pouvais rien te dire : c’était la sécheresse amère et sombre dont parlent les mystiques, et qui est si caractéristique de leur sensation du dieu parti. Eux aussi, ils ont leurs « absents ».
Et l’espèce de verve chantante de ces jours à peine passés, la Couronne et la Couronnette m’avait fui. Je n’avais pas l’ivresse douce et vive qui donne du cœur aux mots. Ô Source et l’Oasis où poind et sourd la source, quelle soif seulement dans le morne « beau dimanche » distrait, un peu, par le canon et les pompons de vapeur blanche au haut des cieux.
Je te quitte à présent, pour aller penser à toi (et à tort) en écrivant des choses vaines.
J’ai regretté samedi que tu ne sois pas sur les bancs. Ce ne fut pas mal. Mais cette heure-là est presque la seule où je ne puisse vraiment pas penser à toi.
29918
VOILIER, à Béduer par Figeac LOT
Le 10 avril [1943]
Cher ami, votre envoi vient d’arriver et nous fait grand plaisir. Mais nous attendons surtout Émile en personne, avec la plus grande impatience. J’ai consulté pour son accident le docteur qui me soigne par l’électricité et qui m’a dit qu’il existe un moyen sans aucun danger et sans intervention de guérir ou d’améliorer beaucoup les suites de cet accident, surtout s’il n’est pas très ancien. Il s’agit d’ionisation d’iode par le courant continu, ce qui se fait par compresses, sans la moindre douleur. L’ennui de ce traitement consiste dans les très nombreuses séances de vingt minutes qu’il exige — soit une soixantaine de ces applications. Mais enfin, il m’a paru important de noter cette ressource. Je crois qu’Émile serait bien heureux de voir disparaître ce fâcheux état local, et c’est pourquoi je vous charge de l’informer de cette possibilité.
J’ai vu hier (car je suis dans les docteurs) l’aimable Fouré, qui m’a très
gentiment parlé de sa cliente Élisabeth19. Il a lu ce qu’elle a écrit et en a été enchanté. Après quoi, il m’a ouvert la bouche.
Quant à moi, je vais mieux, sans être très bien. Toujours cette pénible acrocyanose des mains, devenue paradoxale, car maintenant ces pauvres doigts blanchissent et s’engourdissent quand je les mets dans l’eau chaude..
Aujourd’hui, au Français, gala pour Antoine. J’ai été obligé de fabriquer quelques vers pour la circonstance.. On vendra les autographes.
Il paraît qu’il y a eu un article d’André Rousseaux dans Figaro sur l’ami Paul. L’avez-vous vu ?
Déjeuné chez Guigui. Une dame avait un chapeau ravissant, tout en papier. L’ami Paul susdit va inonder la zone libre et l’autre de ses produits. Mélange, Tel quel, Le Carme, un Descartes, puis les Mauvaises Pensées et une réédition des Poésies vont sortir. Mais tout cela ne fait pas le bonheur dit-il, et il se trouve le Roi du Vide.
À quand, mon bon ami ? Vous savez combien je suis vôtre et avide de vos nouvelles. Si par occasion vous pouviez venir ici, vous nous combleriez de joie : il y a un vrai siècle que vous manquez et nos dimanches surtout sont sinistres sans vous.
De tout cœur
300 20
[12 avril 1943]
Ô quelle belle chose.. Quel transport.. Dimanche d’or, musique réalisée. Union du mieux, Vol vers l’aigu, Danse dans l’Être, et tendre lutte et choc des plus sensibles armes de la vie..
Le grand miracle de la Concordance s’accomplit. Tout devant lui devient le peu qu’il est. Ton visage était transfiguré. Tout, le temps, les idées, les tourments, les humains, — tout avait disparu sous l’horizon de l’heure.
Nous composions la plus belle œuvre qui puisse être. Que peut-on concevoir, imaginer, créer de plus harmonieux dans l’extrême ? Il n’y manque qu’un chant de reconnaissance mutuelle et une sorte d’action de grâces adressée au destin qui a permis cela. Ton regard revenu contenait tout ceci et me le disait dans le langage si dense et si lumineux des regards, de tes regards.
Quelle plénitude, et quelle approche extraordinaire.. de l’éclair.. C’est le degré suprême de la Parole. Car, n’est-ce pas un échange de mystères et la limite de l’entente et de la compréhension immédiate ? Quel poème pourrait-il articuler ce Bien Souverain ?
Et ne parlons pas de « plaisir ».. Il s’agit de bien autre chose. ENTRE NOUS, mon amour, il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’un appel réciproque, d’une affinité de puissance inconnue, qui a trouvé son moment et son moyen : alors, quelle solitude, dans l’extase unique et une, se déclare.. Un gain sublime dans la quantité quotidienne des parties nulles ou perdues, qui sont la vie.
Ensuite, on a envie de faire des folies.. Et il y a un débordement de soulagement comparable à celui qui se produit quand on a échappé à grand danger, — une ivresse de légèreté infinie, inventive, puérile, délicieuse..
Et puis.. un retour, — et des larmes d’une espèce particulière. Le cœur se fond..
Je t’offre ces quelques mots de ce cœur, qui n’a pas l’esprit de dire mieux.. Mais tu m’entends.
301
[19 avril 1943 ?]
Ton parfum est encore dans ma moustache.
Toute toi dans ce qui entoure ce qui m’entoure, Et au-delà de ce que je vois, tes Yeux..
302 21
[23 avril 1943 ?]
Oui, elle est arrivée, hier, ta bienheureuse lettre de mardi.
Toute toi, là-dedans, ô toi, l’inespérée, si tu savais comme je sens tout ce que tu me donnes !
Eh parbleu, je n’en ai jamais assez ! Mon breuvage absolu, chère boisson des dieux.. Être aux effets prodigieux.
Tu es l’amie immense, et ta tendresse quand je la sens si palpitante, vraiment me transforme et m’habite, comme si un autre sang plus chaud et plus vivant m’envahissait, me parcourait tout l’être.
Ô que je t’aime, ma grande !
Ce qui est terrible, c’est que tu décolores tout et me rends les gens, les choses, les œuvres, tout, parfaitement vains, absurdes, sans valeur. Tu es OR, et ils sont papier.
Et puis ?
Et puis, ON fait des vers. Tu fais des vers ? Ô tu veux me réduire à la mendicité !
« Les bras frais refermés sur les lilas en fleur. » (pas : en fleurs) le singulier fait plus distingué. Mais c’est un très joli vers, sais-tu ?
(D’ailleurs, tu le sais.) Il faut arranger le troisième — où il y a deux idées très bien — mais cela ferait deux vers. Quelle misère qu’entr’autres misères, tu n’aies pas le temps de t’y mettre un peu. Je suis absolument sûr que tu ferais de très beaux vers.
L’essentiel est de bien éduquer son oreille. Quand on l’a juste, cela ne trompe jamais. Ne te déclame pas, mais sonne bien tes syllabes. Jouis de ta fraîche voix, goutte à goutte.
Je crois l’entendre. Je te vois plonger dans ta solitude toute nue.
Je t’attends avec une impatience dévorante. Je dis : Dévorante !
Je ne pars pas demain pour le week-end.. Il y a eu contre-ordre. Je ne sais si je regrette ou non ? C’était pour moi un moyen de tuer le dimanche (un dimanche !) et de respirer un peu un autre air que le mien. Mais du moins, je passerai ces fêtes avec toi et moi, avec notre amour, nos échanges, nos approches si douces, nos tristesses, nos joies et nos fêtes secrètes.
Tiens, tiens, je t’embrasse, ma Narcissa tant aimée.
303 22
[26 avril 1943]
Mon cher Manque,
J’ai tout à coup envie incoercible de t’écrire : je me retiens depuis.. x temps ; comme on se retient de.. Oui. Exactement. Je suis là-haut ; seul et non-seul. Je devrais travailler, Tout urge. Mais le cerveau redresse la tête et les yeux voient cette drôle de couche. Pour me reprendre, je range quelques-uns des livres importés et je cloue au mur des images ou photos retrouvées.
Tu m’as embêté toute la journée, Amor. Y a pas plus moustique que Toi. Seul, le remords du temps qui devrait s’y employer m’empêche de tout lâcher pour tisser une Corona. Résultat facile à prévoir.. Rien ne se fait. C’est drôle, « tout de même », cette grosse pensée dorée méchamment acharnée que tu fais, avec des ailes et un dard, Amor.. Tu piques, tu frôles, frôles et piques l’instant. Parfois je te parle, et puis me réveille tout à coup de ce parler de rêve ; parfois le cœur me pince, et les yeux sentent venir leur pluie.
Suite :
Il fait doux ici. On a chauffé légèrement ? Je finis par aimer ce local. Si je savais pouvoir y rester, je ferais des arrangements, MOI AUSSI.. Bien entendu, ce serait la pensée de t’y voir qui me dirigerait. Je me rappelle ton contentement dans l’atelier de D[aragnès] à l’époque lithographique. Il faudrait que cet intérieur fût fait pour amour et travail. Voilà un programme. Ce sont deux alchimies, puisque ce sont les deux choses dans lesquelles toute la science du monde s’égare : elle ne sait produire ni la beauté d’un vers, ni la perfection d’un baiser. Ô magie.. il n’y a point de philtres..
Je t’aime, je t’aime
Se voit-on demain ? Vers le tard. Où ? Ici ?
30423
Mardi [4 mai 1943]
Ce que je fais est absurde.
Je t’ai écrit ce matin. Tu auras cela demain. J’ai à faire. Mais rien ne tient devant l’idée maîtresse.
Je sais aussi que je serai seul ce soir, qu’on aurait peut-être pu dîner rue Gros. Et me voici dans les nerfs. Ah ce « vibrato » de violon à l’aigu, c’est insupportable.
Et puis, je suis fâché énormément de ne pas avoir retrouvé « Le
Saule24 ». J’aimais cela. C’est un vrai chagrin pour moi de ne pas le revoir, — un de ceux que j’aurais bien remis au point.. C’est bête de regretter une chose qu’on a créée, — mais tu sens ce que j’y attache : avoir fait une petite œuvre qui te plaisait, je crois, et la perdre si bêtement.
C’est mon rêve de faire pour toi la pièce que tu aimerais beaucoup, beaucoup, que tu saurais par cœur, et que tu te dirais à toi par plaisir. Je serais follement heureux, je me sentirais t’habiter et je penserais qu’entre deux affaires, ces mots tiens-miens te viendraient, t’habiteraient, te retireraient un instant, comme un thème de cor lointain, des choses importantes et vaines de la vie pratique, dans le refuge intime où beautés, tendresse et les valeurs divines sont dormantes dans l’attente et pleurent en silence sous le sommeil magique, sans le savoir. Mais, moi, je le sais.
SIX heures dix.
Je te parlerais encore..
Ceci n’arriverait pas ce soir.
(Veux-tu me téléphoner entre neuf et dix ?)
Tu ferais du bien.
Mais ne te dérange pas, pourtant.
Tu sais bien que je ne puis pas t’aimer davantage.
30525
MARDI [25 mai 1943]
Moi aussi, je suis bousculé, roulé dans l’omnibus des AUTRES, aujourd’hui, exaspéré surtout de ne pas POUVOIR même PENSER à Toi.. Je m’évade à peine, il est midi, et m’abats au XLVI. Encore heureux d’avoir ce perchoir (sans cocotte).
Mon chéri, il me faut pourtant être un rien de temps avec l’Idée Toi. I Think of your Head ache so tendrely.. My dearling fair head.. Cara mia.. Le français n’y suffit plus. À toi, toutes mes.. langues..
Je suis et fus exaspéré aussi par la présence hier jusqu’à la fin de la M. de B., analogue à un énorme cor au pied.. dans une voiture. Cela me fit l’effet d’un ratage, d’un inachevé irritant au suprême degré, — et (admire-moi, mon stoïcisme et anégoïsme) je me suis tenu à quatre pour ne pas te téléphoner, te dire au moins le bonsoir du cœur au cœur et du tout au tout. Je t’assure que cela m’a coûté.
C’est emmerdant, tout de même, chère Baronne, de ne pas pouvoir se dire un petit mot de plus en plus important à cause de ce sac à...
Que le DIABLE emporte tous les êtres qui ne sont ni Toi ni moi.. Voilà une vraie bonne Mauvaise Pensée.. Et d’un sincère sans égal.
Le R. P. Hardouin disait, en 1660 : Ce ne serait pas la peine de s’être levé à quatre heures du matin, toute sa vie, pour penser comme tout le monde.. » (J’adore cette formule, que je prends à mon compte. Mais j’ajoute, pour nous : ce ne serait vraiment la peine de s’être enfin trouvés dans l’amour, toi et moi, et compris (le mot est faible) comme nous nous comprenons (et prenons) pour être embêtés par tout le monde..)
.. Je me hâte de taper ceci. Je veux que tu aies au moins ce petit mot, ce soir. Tu m’as dit qu’il te faisait plaisir d’avoir ton enveloppe en rentrant, auprès des oiseaux muets. Et cela m’a chatouillé l’Âme. D’ailleurs, je suis aussi privé, quand je ne puis te pneumatiser tendrement un jour, que toi de ne rien recevoir.
C’est plus fort que toi et que moi. Ô quel gentil et doré dimanche tu m’as donné.. Deux heures parfaites, — c’est énorme. Et pourtant on se dit toujours qu’on ne s’est rien dit et.. presque rien fait.. Quelle richesse, que ce sentiment qui se développe, se sent plein de ressources, qui est un milliardaire qui ne peut pas arriver à compter sa fortune.. ses terres, ses vallons.. (Ah.. Foutre ??) ses forêts, ruisseaux et cascades, et ses grappes et ses blés drus.. J’allais dire des choses.. Claires.
.. Cette musique d’hier soir m’a fait reprendre un certain goût des vers. Ces bougres-là sont en possession du terrible moyen de l’ouïe qui s’impose, et ils n’en font que des fabrications du vide et de l’arbitraire. On sent que tout cela est fabricoté sur le piano, en cherchant, de mesure en mesure, l’ombre d’une idée mélodique qui ne vient pas. Cela ne crée ni atmosphère, ni figure d’un sentiment.. Il n’y a ni lumières ni ombres.
En réalité, on ne fait de musique valable que d’après le modèle vivant conçu et pressenti dans toute sa vie profonde.
Souvent j’ai regretté de ne pas être muni de ces moyens.
Y. n’est pas de mon avis. Mais si elle le fût, elle ne se laisserait pas coiffer de cette horreur de mitre qui lui va aussi mal que possible. Je me flatte d’un certain jugement en matière de chapeaux.
Quatorze heures. J’entre en courses. Je vais au boulevard, à la Sama[ritaine], tenter de trouver des choses à mettre. Si tu étais libre de ton temps, tu me conseillerais pour un chapeau. Il y a trois ans que le mien me dégoûte. Le faut-il vaste ou non ?
Ah. Il faut te quitter. Ici, un mot célèbre, le plus français des mots.
Embrasse-moi vite. Je t’appellerai ce soir vers dix-neuf heures cinquante.
30626
Mercredi vingt-trois heures [9 juin 1943]
Cher homme, et quel Homme !
Je t’écris comme si tu n’étais pas encore à portée de voix. (Mais peut-être à ces maudits Absents ! (ça y est jeudi neuf heures))
Il faut pourtant que je t’écrive une impression douce et ma foi, — grande — de tout à l’heure. Je viens du concert qui m’était une corvée — Salle Chopin. La petite femme — Russe — a joué divers Rachmaninoff et Scriabine. Je dormais un peu.. Puis deux ou trois choses d’elle-même, pas indifférentes du tout. Très maigre, en satin argent. Mais tu n’as pas idée de la joie de ce couple : ma présence ! Ils étaient si heureux, si heureux que je l’étais à mon tour ! Le jeune mari a voulu me présenter son père, sa mère. La petite me baisait presque les mains.. Et lui me disait combien ses camarades (d’agrégation) m’admiraient, etc. Il y avait quelque chose de so pur et de si simple dans cette petite offrande d’êtres que je me suis senti vraiment et intimement remué. Il est plus que rare que je ressente les compliments au point d’y penser. Tu sais les deux sentiments qui, seuls, me suivent ! Mais ce soir j’ai été fier. Et moi, qui ne me regarde jamais dans le miroir que sont les autres et qui n’y cherche pas à me voir en beau dans un reflet — ces gens si contents, leurs yeux, leurs à peu près dans les effusions et formules, m’ont presque un peu saoulé, pendant des minutes, de leur jolie ivresse jeune. Comme ils me parlaient de la J[eune] P[arque], je me disais : alors, cela en valait donc la peine !.. Il me semblait que j’étais payé de bien des choses. Et pourtant je n’ai jamais visé cela — d’ailleurs, je ne l’ai même jamais imaginé.. C’était me faire que je voulais.
Je me suis offert de me dire : ceci est ma gloire. Tout en me foutant un peu de moi (sans quoi la soirée n’eût pas été complète !) — je dis Ma gloire, et non : la gloire — car il n’y avait rien de public publicitant ni de gloire fabricable en tout ceci — et c’était bien ce qu’il faut, ce qui est bien : l’impression d’exister, de reposer dans des esprits sans parties basses. Ce sont de bons tombeaux, pieusement gardés.
Puis, je me suis demandé si je devenais bête ? Vas-tu rire de moi ? Peut-être trouveras-tu que je m’excite pour fort peu de chose ?
Mais non. Ces jeunes gens ont pris de moi, sans doute, le meilleur = ce que j’ai fait en tant que supérieur à moi. Et après tout, ce moment-là me donne quelque certitude — celle de pouvoir mépriser des triomphes extérieurs et des puissances soi-disant réelles qui ne résistent pas à un tête-à-tête avec soi-même quand le dit soi-même n’est pas de vile espèce.
Oui — mon gros — je crois que j’ai raison.. Présence de l’amour, présence de l’esprit — il n’y a que cela !
Le fameux « bonheur » — ce serait toute tendresse et toute connaissance créatrice...
Voilà un petit ménage qui détient la vérité, sans le sol, tout menacé par le monde entier qu’il est, par l’Univers Salopard avec ses effets de réclame, de bombes, de famine et de police, ne lui demande qu’un minimum, et se vitaminise l’âme à deux têtes avec beaucoup de musique et de J[eune] P[arque], l’obscure !
Je ne sais encore rien de Lyon ?? C’est empoisonnant. Brisson vient de me téléphoner, passant par Paris. Il espère me voir là-bas..
Je vous aime !
Je vous aime !!
Je t’aime !!!
J’aime... !!!!
J’……………
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Vendredi [11 juin 1943]
Onze [heures] moins dix
Je suis assis à ton bureau et écris du stylo de Mireille28.
Hier j’ai pu reparler de son cas et en allant au Collège — je suis monté au 160 ! et ai donné à M[ireille] les instructions nécessaires.
Oh, le gentil canapé bleu inaugural. Hélas, hélas !
Je file au cours, innocent des propos qui vont s’ensuivre.
Et pas encore mon billet pour mardi.
Je te chéris...
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Mercredi [16 juin 1943]
Ma chérie, je viens de t’entendre bien mal ! Mais enfin — c’était toujours ce peu qui n’est pas rien.
Vichy a refusé la radiodiffusion parce que Germaine Tailleferre est en
Amérique30 ! Et partie, avec tous les papiers et sacrements — et même un ordre de mission !
J’ai assisté au travail et y reviendrai tantôt tout à l’heure.
En somme c’est une assez belle chose. Le poème paraît, de temps à autre, dans le chant.
Je le lirai, du reste, en grande partie pendant la causerie.
Je suis ivre de café et de saucisson. Je t’aime, toi aussi, haute charcuterie.
D’esprit fort épicée.
Mais je ne digère pas ton absence. Je t’aime à la dimanche..
Savais-tu que Corona avait été l’une des plus aimées maîtresses de Goethe ?
Mon ami M 31. arrive... Je te quitte.. non, je te bise à la commissaire.
30932
Samedi [19 juin 1943]
ICI, le coup de joie de ta petite lettre ; si tu savais quelle douceur de lire cela : c’est bien le fruit qui se fond en jouissance dans l’âme..
Je t’entendis bien mal, mercredi, ma petite voix. Je pensais que tu me demanderais jeudi. J’ai été très fatigué, presque des malaises ces jours-là. À cause (un peu) des vins..
Mais quel regret que tu n’aies pas entendu la musique. C’est une œuvre très remarquable qui enfonce tous nos Poulenc. Le chef et les interprètes excellents. La fin, la dernière scène, est vraiment admirable. Le ténor chantant ton thème : « Ô Palpitante » m’a bien tricoté les âmes. Chose notable. Je comparais mentalement les motifs à ceux que j’aurais inventés. C’était bien intéressant. Crois-tu qu’il faut que Vichy-la-bête soit bête pour refuser la diffusion de cette création..
Les gens m’ont gâté. Toi itou, avec ta vraie chère lettre en attente ici. Tabac, café et les nourritures, là-bas. Mais les voyages — quoique pas très mauvais, m’excédèrent. Toutefois je n’ai pas perdu mon temps, hier. Je me suis sérieusement plongé dans un combat de compréhension avec un livre du terrible Einstein.. C’est un fameux cerveau. Et dire que j’ai le toupet de songer que l’ON pourrait faire sur l’ensemble exprimable de nos pensées et connaissances ce qu’il a fait pour l’« Univers de la Physique ».. Mais qui, ON ?
OR, tout ceci n’est rien. L’important c’est la physique et biologie générale (et très particulière) du Grand Bijou, — sans négliger le petit.. Au contraire.
MAIS, je ne sais pas à quelle heure tu arrives. ET JE NE SAIS PAS À QUELLE HEURE LE ONZE ? J’espère que tu ne vas pas me réduire à un tout petit bout d’après-dîner...
Donc je téléphonerai premièrement à dix heures trente
précises ; à moins que tu ne m’aies
appelé avant, ce qui serait parfait.
deuxièmement à onze
heures.
Ne pas hésiter à me demander, demander si je suis rentré. Etc.
ICI, Tout. Rien que ça.
310 33
[22 juin 1943]
Quelle déception. Ne pas te voir aujourd’hui. J’en tombe d’une haute et dorée Tour de l’esprit très éveillé depuis cinq heures. Et il y a toujours alors des tas de choses pour toi, à te dire au plus tôt.
On n’a jamais le temps de se donner un temps parfait, de faire flamber sur l’omelette Amour l’alcool Idées, Esprit à flamme bleue.
Me voilà dégonflé. Je me faisais une fête de ces chinoiseries à deux, et ce fond de journée, vu du haut de cette tour du matin vivement divagante cela faisait une très jolie chose de moi. J’étais une très drôle et très auto-excitante chose..
Je te jure que Gros-Bij ne se serait pas embêtée avec.. Et sur toute l’étendue du territoire..
Hélas.
Et du coup, le Droit m’emm.. Je vais m’en aller au XLVI, où j’ai eu l’honneur de recevoir hier ta jeune amante. Mais n’étant ni F. ni B. je ne l’ai point versée sur le Guatemala.