L'île hantée
Chapitre neuf
Saul se réveilla dans la lumière. Une lumière blanche, tout autour de lui, tandis que quelque chose de lourd lui pesait sur le corps et qu’il souffrait d’une soif désespérée et agonisante qui n’avait d’égal que sa vessie bien trop pleine.
Sans ce besoin pressant, rien ne l’aurait poussé à se relever. Le poids sur lui se révéla être des couvertures, et après que ses yeux s’accoutumèrent à la luminosité, il s’aperçut qu’il se trouvait dans une chambre. Elle était blanche et délavée, avec un tapis en patchwork, une commode, et une chaise percée en porcelaine à l’ancienne. Il se mit debout avec prudence, ne pouvant s’empêcher de cligner des yeux à cause de la vague de vertige qui menaçait de l’emporter ; il s’appuya contre les murs pour se diriger vers les commodités, se soutint d’une main, et pissa comme un cheval de course.
Il était vêtu d’un pyjama bleu rayé de blanc, et à en juger par l’état de ses pieds, il semblait propre. La dernière fois qu’il les avait vus, des restes de vase des marais y étaient encore accrochés.
Si son aventure s’était réellement produite.
Une carafe d’eau accompagnée d’un gobelet étaient posés sur la commode. Il se servit un verre, le vida d’un trait, s’en servit un autre, et il finit par vider complètement la carafe pour hydrater son corps assoiffé.
Après, il se rassit sur le lit, posa la tête sur sa main et se mit à réfléchir.
Il se rappelait avoir rencontré Randolph dans l’église, puis avoir marché le long du chemin. Il était sûr que ça, ça s’était réellement passé. Le reste lui donna l’impression de n’avoir été qu’un rêve, ce qui aurait pu le persuader que rien n’était réel. Cependant, c’était plutôt qu’il avait tout vécu comme s’il avait été dans un rêve. Le passage du temps étrange, qui démarrait et s’arrêtait sans crier gare. Le paysage surréaliste. Les créatures des marais. L’obscurité.
Randolph qui l’avait embrassé. Il pouvait encore le sentir : ses lèvres, ses mains bizarrement calleuses. La sensation de son doigt dans la bouche de Saul, l’adrénaline de l’anticipation euphorique quand sa main s’était déplacée pour se poser entre ses jambes. Il avait eu si peur qu’il en avait eu le souffle coupé, et il avait peiné à feindre un semblant de calme. Il avait désiré Randolph d’une façon terrifiée, comme si la fin du monde allait arriver le lendemain.
Non, c’était plus que ça. Bien plus encore. C’était la bonté de Randolph, qui se cachait toujours sous tellement de couches d’ironie qu’il était presque impossible de s’apercevoir qu’elle était vraiment là. C’était sa perspicacité, son sens du devoir qui exigeait tant de lui et lui donnait tout ; sa poigne implacable quand il emportait Saul loin des horreurs, et sa voix d’une furie si froide qu’elle en brûlait quand il se tenait debout pour se battre.
Saul avait tout désiré à ce moment-là, et il le désirait encore, tout comme il désirait Randolph.
Ces foutus grendels des marais avaient tout fichu en l’air. Le reste mis à part, si Randolph l’avait pénétré, il en aurait eu la preuve inéluctable, puisqu’ils n’auraient rien eu d’autre que de la salive pour faciliter l’expérience. Il retroussa le pantalon de son pyjama là où la chose des marais lui avait attrapé la jambe, et constata que sa peau ne comportait aucune marque, mis à part peut-être un très léger hématome.
Il fallait qu’il sache où il se trouvait, ainsi que Randolph et le major Peabody.
— Sauf si finalement, ils ne sont que les produits de mon imagination, réfléchit-il à voix haute.
Il avait aussi besoin de manger maintenant que sa soif avait été apaisée, et il prenait de plus en plus conscience de la faim intense qu’il ressentait. Comme si�
Comme s’il n’avait pas mangé depuis au moins une journée.
Une robe de chambre était suspendue à une patère. Saul la revêtit, essaya d’ouvrir la porte avec une inquiétude soudaine, et se sentit soulagé quand elle pivota. Il n’aurait pas aimé découvrir qu’on l’avait interné dans un sanatorium.
Il se retrouva en haut d’escaliers étroits. Il les descendit jusqu’à un palier avec une immense fenêtre qui donnait une belle vue des plaines vert et grisâtre. Les Fens. C’était là qu’il devait se trouver.
Il entendit quelqu’un se racler la gorge. Il se retourna aussitôt et vit un vieil homme habillé de noir qui lui offrait un sourire inquiet.
— Ah, monsieur Lazenby, vous êtes debout. Je m’appelle Herbert, je suis le pasteur. De St. Mary’s, je veux dire, à Burwell. Je présume que vous devez être affamé, et assez confus ?
— Très, répondit Saul. Pour les deux.
— Eh bien, suivez-moi en bas si vous en avez la force, fit le pasteur. Occupons-nous du premier problème avant d’attaquer le second.
— Attendez. Je ne sais pas vraiment… Comment est-ce que j’ai atterri ici ?
— Si vous voulez dire dans cette maison, c’est Randolph Glyde qui vous a déposé ici hier matin. Si vous voulez dire à Burwell, vous y êtes arrivé lundi, avec un autre gentleman de Londres.
Saul cligna des yeux.
— Quel jour est-on ?
— Jeudi. Il est environ onze heures.
Saul s’était lancé dans cette maudite promenade le mardi matin.
— Jeudi ? Où diable est passé mon mercredi ?
Il se rattrapa de justesse en rougissant.
— Veuillez m’excuser, monsieur. C’est juste que, euh, je crois bien avoir perdu un jour.
— Le temps s’écoule différemment là où vous étiez.
M. Herbert s’exprima sur un ton tellement monotone et religieux que Saul ne comprit pas tout de suite. À la place, il ne put que le dévisager. Le pasteur lui offrit un sourire las.
— Oui, c’est bien ce que je voulais dire. Descendez avec moi, monsieur Lazenby, je pense qu’une bonne tasse de thé nous fera du bien.
Saul le suivit jusqu’à une cuisine lumineuse et bien aérée. À l’intérieur, une femme potelée avec un tablier noué à la taille lui adressa un sourire surpris.
— Je suis ravie de vous voir debout, monsieur.
— Voici Mme Allan, ma gouvernante, lui expliqua le pasteur. Vous avez faim, n’est-ce pas ? Madame Allan, pouvez-vous lui préparer de quoi déjeuner ?
— Du bacon et des œufs, ça vous ira ? lui proposa la femme.
Saul marmonna un merci, consterné de devoir attendre que la nourriture soit prête. Elle lui lança un regard rusé en se dirigeant vers le garde-manger, puis revint avec une miche de pain, une motte de beurre et une pile de jambon sur une assiette.
— Servez-vous en attendant que je prépare votre déjeuner, je vais me charger de la bouilloire d’abord.
Saul tendit le bras vers l’assiette, mais s’arrêta. Tout lui paraissait tellement réel et banal, mais il ne savait plus trop ce qui était normal. Peut-être qu’il avait imaginé se trouver dans un monde fantastique, mais il ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il y était encore, en train de se voir de retour chez lui.
Il chercha une horloge du regard dans la cuisine. Il y en avait une accrochée sur le mur derrière lui. Elle faisait un léger tic-tac, un son à peine audible, et il remarqua que l’aiguille des minutes bougeait. Il pivota à nouveau, embarrassé, et vit l’expression compatissante du pasteur.
— Je comprends que vous puissiez être inquiet, monsieur Lazenby. M. Glyde m’a un peu parlé de votre aventure. Laissez-moi vous assurer que vous êtes en sécurité ici, et que vous pouvez manger sans crainte.
— J’espère bien, bougonna Mme Allan.
Saul commença son repas en dévorant deux tranches épaisses de pain garnies de jambon avant que le thé ne soit prêt. Il s’arrêta là avec réticence, puisque la gouvernante s’affairait aux fourneaux, et que l’odeur dans l’air était tout à fait délicieuse. Il but une gorgée de thé à la place et posa son regard sur le pasteur, assis à l’autre bout de la table.
— Je vous remercie pour votre hospitalité, monsieur. J’ai quelques questions à vous poser, déclara-t-il en jetant un œil au dos de Mme Allan.
— Nous pouvons aborder le sujet qui vous convient, lui assura le pasteur.
— Eh bien, c’est à propos de Randolph Glyde. Vous m’avez dit qu’il m’avait amené ici. Où est-il, maintenant ?
— Il est retourné à Londres hier.
— Pardon ? s’exclama-t-il, ébahi. Il m’a laissé ici ?
— Je crois qu’il avait des affaires pressantes qui l’attendaient. J’ai une lettre pour vous. Je vous la confierai quand vous aurez fini de manger, ajouta-t-il fermement quand Saul fut sur le point de se lever.
— Et qu’en est-il du major Peabody ? poursuivit Saul. Mon employeur. Nous étions hébergés par les Abchurch.
— Il est lui aussi retourné à Londres, le jour après votre arrivée, me semble-t-il.
— Il a fait quoi ?
Le major était excentrique et maniaque, de plus Saul était habitué à se faire rejeter, mais il ne s’était pas attendu à une telle chose.
— J’ai disparu et il est juste rentré chez lui ? Où pensait-il que j’étais fourré ? A-t-il appelé la police ?
— Pas que je sache. Il est parti après le déjeuner mardi, pendant que tout le monde vous pensait en pleine promenade.
— Mais nous venions juste d’arriver. Pourquoi est-ce qu’il serait parti aussi tôt ?
— Je ne saurais vous le dire. Je sais seulement qu’il avait l’air pressé, et m’a demandé de vous dire qu’il souhaitait que vous le retrouviez à Londres. Cela a assez contrarié les Abchurch, je crois. Je suis sûr qu’il doit être très inquiet pour vous.
Saul l’espérait bien.
— Et mon sac, vous savez où il est ?
— Oh, on l’a. Je l’ai envoyé chez les Abchurch hier.
— Je devrais m’excuser auprès d’eux pour m’être volatilisé de cette façon.
— Je suis du même avis, si vous avez le temps.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Je vous apporte la lettre de M. Glyde.
Saul dut ravaler une remarque mordante. Décidément, toutes les connaissances de Randolph partageaient sa réticence à répondre à une simple question. Cependant, il attendit patiemment le retour du pasteur avec une enveloppe scellée. Il l’ouvrit et parcourut la note à l’intérieur. L’écriture de Randolph était une écriture angulaire et oblique, plus belle qu’elle n’était lisible, ce qui ne le surprit pas du tout.
Saul
Je suis désolé de devoir te laisser ainsi : tu peinais à te lever et des choses pressantes m’attendent. Herbert s’occupera de toi, il est l’un d’entre nous.
Viens me voir,
Randolph.
Une de ses cartes accompagnait le message, sur laquelle il avait écrit une autre adresse : 166, Fetter Lane. Saul retourna la carte et la note plusieurs fois, mais il ne vit rien d’autre.
Il ne savait pas quoi en penser. Pour être franc, il ne s’attendait pas à ce que Randolph veille sur lui pendant son sommeil, il était un homme très occupé, après tout. Simplement, il aurait été bien plus pratique qu’il soit là, que Saul puisse lui parler. Mais ce n’était pas le cas, et il devait faire avec.
Un Viens me voir, ainsi qu’une autre carte, ce qui, vu ce qu’il avait dit à propos de la dernière, était plutôt prometteur. Saul devait d’abord se mettre à la recherche du major Peabody pour s’assurer qu’il n’avait pas été licencié, mais après ça, il irait incontestablement rendre visite à Randolph.
— Voici, lui dit Mme Allan sur un ton professionnel en posant une assiette géante devant lui.
Elle était garnie de champignons frits parsemés de persil, d’un œuf au plat, de saucisses, de bacon et de deux tranches de boudin noir. On aurait dit la quantité de ce qu’il ingurgitait dans une journée. Il parvint tout juste à murmurer un merci avant de passer à l’offensive. La femme l’observa manger avec l’expression satisfaite d’une professionnelle, remplit la théière, puis s’en alla.
— Très bien, reprit le pasteur tandis que Saul dévorait le boudin.
Ce n’était pas son plat préféré, d’ordinaire, mais la saveur salée et riche l’ancrait en quelque sorte ; il avait moins l’impression d’être un homme perdu et confus vêtu du pyjama de quelqu’un d’autre.
— Vous avez repris de la couleur. Je présume que vous avez passé un mauvais quart d’heure.
— Oui, en effet. M. Glyde vous a-t-il raconté ?
— Il m’a donné une vague explication. Ce n’est pas de mon ressort, vous savez, ajouta-t-il en pointant du doigt son col romain. Je suppose qu’il se cache bien d’autres choses, mais St. Mary’s est spéciale. C’est une vraie responsabilité. Je suis bien trop vieux pour m’en occuper, je le crains. J’ai déjà demandé que quelqu’un prenne la relève, mais nous ne sommes plus beaucoup, désormais. C’est à cause de la Guerre, bien sûr, et j’ai conscience qu’il faut qu’on se serre tous les coudes, or, je ne suis qu’un vieil homme qui n’a jamais été entraîné pour cela, juste choisi. J’ai souhaité qu’on me relève de mes fonctions, et je serais ravi de prendre ma retraite. Le monde change, monsieur Lazenby, et nous, ceux qui sommes trop vieux, devons tirer notre révérence et laisser les rênes aux jeunes.
Saul songea brièvement à faire remarquer que la nouvelle génération avait déjà beaucoup de pain sur la planche, à cause des décisions des plus vieux, mais il ravala cette phrase avec une bouchée de bacon. Le pasteur continua ses divagations, faisant tourner sa tasse dans ses mains.
— Je n’ai jamais été mêlé aux affaires spéciales. Je ne suis qu’un simple gardien de l’Église, ainsi que de ses caractéristiques spéciales. C’est une région agitée, et St. Mary’s en est le rempart. Un rempart, mais aussi un phare, comme me l’avait fait remarquer le père de M. Glyde, il fut un temps. Passons. M. Glyde vous a amené ici et m’a demandé de vous garder en sûreté, et c’est bien ce que j’ai fait. Oui, je suis sûr que je me suis acquitté de mon devoir.
Il hocha fermement la tête, juste pour lui-même.
— Comment est-ce que M. Glyde a pu me faire arriver ici ? demanda Saul. Je me rappelle être tombé dans l’eau, puis m’être retrouvé dans le noir.
— Oh, c’est à lui que vous devriez le demander. Il vous portait, et il avait l’air bien éreinté, ce jeune homme. Mme Allan a lavé et repassé votre manteau et votre pantalon, mais je dois vous dire que vous ne portiez pas de chaussures, ni quoi que ce soit d’autre. Pas de chemise, rien. Je vous plains, vous avez dû passer une dure journée.
— Certes.
— Je pense sincèrement qu’il vaut mieux que cette affaire soit prise en charge par ceux qui en sont capables, grâce à leur savoir, dit le pasteur. Je ne peux malheureusement pas vous aider, pour être honnête. Si je le pouvais, je le ferais. Mais, si je peux vous offrir un quelconque réconfort spirituel� ?
J’aimerais savoir ce qui s’est passé entre le moment où j’ai vu une femme argentée et celui où je me suis réveillé, pensa Saul, mais de toute évidence, le pasteur l’ignorait, ou ne souhaitait même pas le savoir.
Il se leva après avoir fini son repas et nettoyé son assiette, se sentant moins fébrile.
— Merci, monsieur. Ah, mes vêtements ?
— Oui, oui. Je vais demander à Mme Allan de les sortir.
— Et j’aimerais retourner à Londres aussi vite que possible, ajouta Saul. Y aurait-il une voiture qui pourrait me conduire à la gare de Cambridge ?
Il se rendit compte qu’il aurait dû vérifier s’il possédait assez d’argent pour se payer un billet ; sinon, il devrait en emprunter.
— Oh, ne vous inquiétez pas pour ça, lui assura le pasteur. Je vous ai trouvé un moyen de transport, il sera là dans l’heure.
— C’est très généreux de votre part. Merci beaucoup. Pourrais-je voir l’église avant de partir ?
— Absolument. J’en serais ravi.
Les bagages de Saul ainsi que son manteau et son pantalon propres et repassés l’attendaient dans la pièce quand il monta les escaliers. Aucun sous-vêtement, ni gilet, ni chemise. Il ne pouvait pas imaginer comment Randolph avait lutté pour lui enfiler ces vêtements trempés, ni comment il l’avait amené ici, ou encore comment il avait pu les sauver de ce terrible château.
Il s’était évanoui et Randolph avait dû le défendre, seul dans l’obscurité interminable. Ou peut-être pas, car Randolph pouvait voir dans le noir, parce qu’il avait passé des jours et des nuits pendu à un arbre dans une sorte de rituel grotesque. L’image rendait Saul malade, et penser au calvaire que Randolph avait dû subir lors de cette nuit dans les Fens, ou quel qu’ait été cet endroit, était encore pire.
Saul ne se souvenait toujours pas de la raison pour laquelle il s’était évanoui. Il se rappelait les mains de Randolph cependant, ses lèvres, le désir. Le bruit des grendels des marais, et leur puanteur, aussi. Une vague de lumière, une femme argentée qui traversait les ténèbres, et la détresse dans la voix de Randolph.
Des affaires de toilette avaient été préparées pour lui. Il se lava, se rasa, puis enfila ce qu’il avait sous la main, sa nouvelle chemise et ses chaussures noires qu’il avait savamment achetées et portées pour la soirée, en plus de son habituel manteau et de son pantalon. Il se sentait bien mieux après ça, et il ignora le léger vertige qui persistait. Voilà ce que ça faisait de passer deux jours sans nourriture, avant de se goinfrer comme quatre.
Le pasteur l’avait informé qu’il attendrait l’arrivée du véhicule pour Saul, et qu’il viendrait le chercher dans l’église si Saul n’était toujours pas revenu à ce moment. Il sortit donc du presbytère seul et resta debout dehors un instant pour inspirer l’air frais. C’était un jour magnifique, les marais revêtus d’un ciel infini d’un bleu qui signalait le début de l’été. Cela aurait été une journée parfaite pour une promenade, si Saul avait eu l’idée farfelue de retourner se promener dans cette campagne sans arme sur lui. Juste au cas où, il vérifia si le soleil était visible, ce qui lui créa des petites taches dans son champ de vision et lui fit cligner des yeux. Il prit ensuite la direction de l’église.
Il s’arrêta devant le porche pour observer l’arche en pierre, sculptée de trois rangées de monstres, érodées par le temps. Avant, il aurait probablement ignoré les grendels des marais, ou les aurait simplement vus comme des hommes sauvages ou des démons hirsutes. Désormais, leur existence lui semblait évidente.
L’intérieur de l’église était frais et sombre, avec une lumière verte qui brillait d’en haut, depuis les immenses fenêtres au fond, ce qui donnait aux colonnes des allures de rangées d’arbres. Les pas de Saul l’emmenèrent au banc où il avait trouvé Randolph ; il regretta son absence et se demanda ce qu’il avait vu ici. Il parcourut le bas-côté en long et en large, scruta les murs, les gravures et les sculptures, et cela le frustra quand il n’arriva pas à le dénicher. Cette fichue chose devait se situer quelque part ici, il en était sûr �
Il cherchait quelque chose.
Il était venu dans cette église dans ce but.
Saul s’arrêta un moment pour laisser la panique qui montait en lui se calmer, puis il se rendit au bout de l’allée centrale, où il se retrouva baigné de lumière émeraude. Il plissa les yeux jusqu’à ce qu’il ne puisse plus discerner qu’une lueur trouble, puis se perdit dans sa visualisation des Douves de Camlet. Les arbres s’élevaient autour de lui, des yeux brillants l’épiaient à travers les feuilles, l’odeur de l’eau fraîche du puits et de la végétation l’enveloppait, un rire léger soufflait au gré de la brise.
Il se dirigea sans réfléchir vers l’arche qui se tenait près de l’autel, puis passa à côté, là où se trouvait du bois de vieux chêne solide et sombre. Une forme était sculptée là, un visage. Avec des yeux profonds, une bouche tirée dans une forme rectangulaire par les feuilles et les branches qui avaient germé à l’intérieur. C’était un Homme vert.
Saul le fixa, et dans son esprit, il revit le grendel des marais avec du lierre qui bourgeonnait depuis sa bouche et ses yeux, et il se souvint enfin.
Les lèvres de la femme sur les siennes. Son lierre qui s’introduisait en lui. Son argent, aussi froid et pur que l’eau des Douves de Camlet qui glissait dans son corps. Et tout le déferlement du savoir qui l’accompagnait, comme un livre qu’il n’avait cessé de lire durant son enfance et qu’il avait oublié, d’une façon étrange. Theresa Glyde, avec ses herbes qui vrillaient jusque dans son cœur, ses doigts qui lui caressaient l’esprit et qui éclairaient des parties de lui-même qu’il n’avait jamais connues, jusqu’à ce qu’il soit aveuglé par le vert, l’argent et l’odeur des Douves de Camlet. Puis enfin vint cette dernière instruction partagée dans un murmure qui avait résonné dans ses oreilles, un son assourdissant. Homme vert. Bonne chance. Prends bien soin de lui.
Homme vert. Saul fixa le visage en bois, et des yeux enfoncés et vifs lui retournèrent son regard.
— Monsieur Lazenby !
Saul fit volte-face. Le pasteur se précipitait à travers l’église avec deux hommes sur ses talons : un bonhomme revêtu de tweed qui approchait la soixantaine et un homme plus jeune, grand et mince dans un costume exquis qui avait l’air de sortir tout droit d’un bureau à Londres.
— Monsieur Lazenby, vous voilà. Je vous présente M. Delingpole et M. Bracknell, du ministère des Ombres, enfin, de Whitehall. Je les ai appelés hier et ils sont venus vous ramener à Londres.
— Le ministère des Ombres, répéta Saul.
— Serait-ce un terme que vous reconnaissez ? demanda Delingpole.
Son visage était long, agrémenté de lèvres fines et d’un regard sévère.
— Pas vraiment. Pourquoi est-ce que des hommes de Whitehall me raccompagneraient chez moi ?
M. Delingpole lui offrit un sourire très sommaire.
— Ne perdons pas de temps, monsieur Lazenby. Vous venez avec nous.
***
Ils embarquèrent à bord d’un train à la station de Cambridge. Delingpole et Bracknell refusèrent de répondre à n’importe quelle question avant qu’ils n’y arrivent. Les hommes du ministère des Ombres obtinrent un compartiment de première classe pour que les trois s’installent, et ils s’assirent face à Saul, ce qui lui donna l’impression troublante d’être interrogé.
— Bon, commença-t-il quand le train démarra. Pouvez-vous me dire ce qu’il se passe maintenant ?
— C’est plutôt vous qui devez nous l’expliquer, monsieur Lazenby.
— Vous feriez mieux de le demander à quelqu’un d’autre, répondit Saul sans mâcher ses mots.
— Je ne crois pas, non, rétorqua Delingpole. Saul Nathan Lazenby, de l’établissement St. John’s à Oxford. Votre dossier militaire a été une lecture fort intéressante.
Saul garda un ton calme.
— Oui, et j’ai déjà purgé ma peine. Vous ne trouverez rien d’autre à me reprocher depuis.
— Quel est votre lien avec Randolph Glyde ?
— Je l’ai rencontré. Je n’appellerais pas ça un lien.
— Vous avez fait plus que le rencontrer, n’est-ce pas ?
Reste calme, nie en bloc.
— Que voulez-vous dire par là ?
Bracknell lui jeta un regard incrédule.
— Le pasteur, M. Herbert, m’a assuré que vous vous étiez rendu de l’autre côté avec lui. Si ce n’est pas un lien, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?
— Ce n’était ni mon idée ni la sienne. Nous sommes juste tombés là-bas, protesta Saul. Bon, est-ce que je suis vraiment autorisé à parler de tout ça ? Je ne veux pas discuter d’affaires qui ne me concernent pas, et si je comprends bien, on ne doit pas évoquer ce genre de choses au grand jour.
— Très sage de votre part, dit Delingpole. Mais cela fait partie de notre travail. Je vous promets que vous pouvez en parler.
— D’accord, acquiesça Saul. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi vous êtes venus me voir au lieu de Glyde si vous voulez connaître la vérité, car, pour être honnête, je ne sais pas ce qui s’est passé.
Il devrait probablement se montrer franc avec ces hommes, il le savait. Après tout, ils étaient des fonctionnaires, et à part le fait que Randolph se méfiait d’eux, il n’avait aucune raison de leur dissimuler les événements. Il en avait quand même envie.
Bracknell l’examinait minutieusement.
— Je présume que vous avez dû beaucoup vous appuyer sur Glyde.
— Entièrement, même.
— Je peux parier qu’il avait un grand nombre de choses à dire à propos de Whitehall, aussi. Sur comment ils ont mené la guerre, fait face aux menaces qui pesaient sur la nation, et bien plus.
— Eh bien, nous avons parlé, reconnut Saul, sur la défensive. Nous sommes restés coincés là-bas un bon moment, après tout.
— Oui, bien sûr. C’est complètement hors de votre domaine, n’est-ce pas, monsieur Lazenby ? Vous voilà dans une situation parfaitement déroutante, et bien entendu, vous devez accorder une confiance absolue en Glyde, qui est, certes, un homme fort compétent, personne ne peut le nier. Mais, si je peux me permettre, vous devriez éviter de prendre tout ce qu’il vous raconte pour argent comptant. Il a pris part à une guerre sacrément difficile, et du coup, eh bien, il a une dent contre nous.
— Une vraie obsession, renchérit Delingpole.
— C’est un peu exagéré, dit Bracknell avec une pointe de reproche dans la voix. Il exprime ses opinions avec vigueur, mais il reste tout de même l’un de nos meilleurs hommes. Néanmoins, lui, ainsi que beaucoup d’autres pour être juste, porte des cicatrices, et il a choisi de tenir la conduite de guerre pour responsable des pertes qu’il a subies. Je pense que nous pouvons nous permettre d’être tolérants à ce sujet. Ce pauvre homme a perdu sa famille entière, la grande partie en un seul jour, et dans des circonstances qui, je me vois désolé de le dire, ne montrent pas sa propre conduite sous son meilleur jour. Forcément, il le regrette.
Delingpole inclina la tête. Bracknell continua :
— Or, le fait est que Glyde perd le contrôle. M. Herbert avait requis son aide pour qu’il s’occupe d’un problème dans les Fens, mais à la place, il vous emmène autre part�
— Il ne m’a emmené nulle part, répliqua Saul. Nous étions partis nous promener et quelque chose nous a piégés.
— Eh bien, c’est bon à savoir, déclara M. Delingpole. Excellent. Plus vous nous en direz, monsieur Lazenby, plus vite nous éclaircirons cette affaire.
— Mais vous ne pouvez pas interroger Glyde ?
— Il n’est pas enclin à nous parler, répondit M. Bracknell. Je regrette de l’admettre, mais il est plutôt habitué à tout faire à sa guise. Les choses ont été ainsi pendant une très longue période, mais je crains qu’il ne doive apprendre, comme beaucoup d’anciennes familles, que le monde est en train de changer. Les traditions sont très importantes, mais si une force inconnue sévit dans le Cambridgeshire, on doit s’en débarrasser. Supposons qu’un enfant ait marché sur ce chemin à votre place. Supposons qu’un enfant le prenne à nouveau. Pouvez-vous me dire si Glyde a mis définitivement fin à ce qui vous a piégés là-bas ?
— Je l’ignore.
— Car s’il n’a rien fait, si la force est encore là, une menace qui rôde…
— Oui, je comprends.
— Nous devons savoir, affirma Delingpole. Nous avons besoin de la coopération de Glyde, qu’il refuse de nous donner, alors nous requérons la vôtre, à la place. Nous devons savoir s’il travaille dans les meilleurs intérêts du pays, et nous devons surtout savoir si ce n’est pas le cas. Si vous tenez à servir notre nation, vous pouvez nous apporter votre aide dès à présent.
Saul dévisagea les hommes tour à tour. Les deux retournèrent son regard intensément. Il ignorait complètement ce qu’il devait dire, ou même par où commencer. Peut-être devrait-il tout leur avouer, jusqu’à l’apparition de la silhouette argentée de Theresa Glyde qui lui avait insufflé le savoir des Douves de Camlet, ensuite laisser les experts se charger du reste. Après tout, ils étaient des fonctionnaires. Saul n’accordait pas plus de crédibilité à la famille noble de Randolph et à leur devoir sacré que ces hommes ne semblaient le faire. Il pouvait encore se rappeler la sensation de ces affreuses cicatrices répugnantes sur ses épaules, devant et derrière. Quelqu’un ou quelque chose qui pouvait infliger cela ne pouvait pas être bon.
Randolph avait fait comprendre ce qu’il pensait du ministère des Ombres, cependant Saul avait déjà dissimulé des secrets à l’administration par amour, et il savait où cela le mènerait.
C’est encore en train d’arriver, pauvre sot. Ne reproduis pas la même erreur.
Ce n’est pas le cas, parce que Randolph est différent.
En es-tu sûr ? demanda la partie effrayée et meurtrie de son esprit. En es-tu certain ?
— Très bien, dit-il enfin. Mon employeur, le major Peabody, s’intéresse beaucoup à Geoffrey de Mandeville.
Il raconta son voyage à Burwell et les événements durant la nuit chez les Abchurch, puis sa rencontre avec Randolph à St. Mary’s. Il fit en sorte qu’ils puissent conclure que Randolph l’avait sollicité comme témoin de l’événement de la nuit précédente, ce qui avait été l’élément déclencheur de la promenade.
— À qui est venue l’idée de partir en promenade ? demanda M. Bracknell.
— Je ne me souviens pas. Moi, peut-être. J’aime marcher, et je voulais prendre l’air.
— Vous êtes sûr que ce n’était pas la suggestion de Glyde ?
Saul savait parfaitement que c’était le cas, et il avait l’impression qu’une corde lui enserrait petit à petit le cou.
— Je ne pourrais pas vous le dire. Qu’est-ce que ça changerait ?
— J’essaye juste de m’attaquer à la racine du problème, indiqua M. Delingpole. Continuez.
Saul continua son récit, pendant très longtemps. Il avait déjà fait l’expérience des interrogatoires minutieux, alors il donna autant de détails que possible, et si on ne lui demandait rien à propos d’un autre sujet, eh bien, cela serait fort dommage. Il arriva à la partie où ils s’étaient réfugiés dans le château puis au moment où ils s’étaient fait à nouveau attaquer par les grendels des marais en faisant omission de comment ils avaient passé le temps entre les deux événements, puis s’arrêta.
— Et après ? demanda Bracknell. Qu’a-t-il fait ?
— Je ne pourrais pas vous le dire. Une lumière est apparue, c’était lui qui l’a invoquée comme un éclair. Je crois que ça les a fait fuir.
— Et encore ?
— J’ai dû m’évanouir. Je ne me souviens de rien d’autre.
— Qu’a-t-il fait ?
— Je l’ignore. J’étais évanoui. Je me suis réveillé dans le presbytère.
— Quelque chose s’est produit alors. Un bouleversement ou une perturbation.
— C’est peut-être ce qui m’a fait perdre connaissance. Quel genre de perturbation ?
— Quelque chose qui pourrait se révéler très grave, répliqua sévèrement Delingpole. Racontez-nous de suite ce dont vous vous souvenez.
Est-ce que le changement de Protecteur des Douves de Camlet pourrait être considéré grave ? Saul se le demandait, en même temps qu’il se demandait s’il devait dire quelque chose. Mais s’il le faisait, ils demanderaient tout à ce propos, et l’idée de leur raconter le répugnait. Il n’avait aucun droit de partager ce qu’on lui avait confié. Theresa Glyde lui avait légué le devoir de protéger les Douves, il l’avait sentie disparaître de la surface de la terre avec ce baiser. Combien de temps avait-elle attendu pour enfin désigner un nouveau Protecteur ?
Saul ignorait comment il devait agir, mais il refusait de briser la confiance de cette femme.
— Monsieur Lazenby ? Vous êtes-vous souvenu de quoi que ce soit ?
— Non. Non. Je suis désolé. Ce que j’ai vécu à cet endroit m’a rendu malade, et juste après, j’ai beaucoup mangé pour déjeuner et� veuillez m’excuser.
Il mit la main devant la bouche, fit des bruits de gorge, et vit les hommes détourner le regard.
Le restant du voyage en train se résuma à une interrogation qui se répétait incessamment. Saul s’en tint à son histoire, faute de mieux, alors qu’ils traversaient ville après ville, et fut soulagé d’enfin apercevoir les briques rouges et la suie de Londres dans toute leur laideur.
— Une fois arrivés, est-ce que je serai libre de partir ?
Bracknell jeta un bref regard à Delingpole, qui secoua la tête.
— Non, je ne crois pas.
— Pardon ?
— Je ne suis pas satisfait, monsieur Lazenby. Le fait est que bien des choses particulièrement étranges semblent s’être produites en même temps, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de Burwell, ainsi qu’une nouvelle affaire à Londres. Je trouve difficile de croire que ces événements ne sont pas connectés, surtout avec l’implication de Glyde. Je suis persuadé que vous arriverez à vous souvenir de plus, avec notre assistance.
— On m’a assisté pour retrouver la mémoire il fut un temps, rétorqua Saul. J’en ai toujours les cicatrices. Puis-je vous rappeler que je suis un citoyen britannique qui n’a commis aucun crime ?
— Ne soyez pas aussi dramatique, se moqua Delingpole. Nous tenons compte de vos protestations. Mais la nature du travail du ministère signifie que nous détenons des pouvoirs uniques accordés par le gouvernement. Nous vous demandons de nous suivre.
— Je crois que j’aimerais d’abord parler à un avocat.
— Non, refusa Delingpole avec un regard glacial.
— Quoi ? C’est…
— Vous avez déjà collaboré avec les ennemis de notre pays d’une manière tout particulièrement déshonorable, monsieur Lazenby, le coupa Delingpole. Désormais, vous devez coopérer avec ses gardiens, que cela vous plaise ou non.
Saul s’inclina en avant, les bras posés sur ses cuisses, tentant de ne pas montrer la peur qu’il ressentait. Ils vont m’enfermer, dans une station de police, dans une cellule…
Il refusait de paniquer. Il ouvrit les yeux pour essayer de se montrer brave, puis aperçut quelque chose sous sa chaussure.
C’était une feuille de lierre, fraîche et lisse, comme si elle venait d’être tout juste cueillie. Il se pencha pour l’attraper. Elle avait dû se coincer sous sa semelle, sauf qu’il ne pouvait pas se souvenir d’un moment où il avait marché sur de la végétation, ni comprendre comment elle aurait pu survivre à son périple depuis Burwell. Il caressa la surface douce, traça du doigt son arête, resta assis en silence tandis que le train continuait son avancée en cahotant.
Ils arrivèrent enfin au terminal de Londres. Le quai était bondé lorsqu’ils l’atteignirent, et Bracknell tenait fermement le bras de Saul d’une façon peu amicale. Celui-ci se demanda s’il pouvait se défaire de sa prise et s’enfuir, ou si cela empirerait juste sa situation.
Ils se dirigèrent vers les portiques de la gare, qui exigeaient que les passagers se tiennent en une seule file. Delingpole le traversa en premier, suivi de Saul, et à sa sortie, quelqu’un lui attrapa le bras et le tira vers lui avec force.
Saul tituba vers le côté, se trouvant emporté par quelqu’un à grande vitesse.
— Mais que diable…
— Lazenby, c’est ça ? Randolph m’envoie, dit l’homme qui le tenait sans ralentir. Il a pensé que tu apprécierais une nouvelle compagnie. Viens, suis-moi.
— Comment je peux être sûr que c’est lui qui t’envoie ?
— Il a dit, je cite, « J’aurais adoré te donner une carte de visite, mais cette andouille en a déjà trois ». Je suppose que ça te dit quelque chose ? En tout cas, c’est typique de Randolph. Bonjour, d’ailleurs. Je suis Hugh Barnaby, tu peux m’appeler Barney.
Il devait avoir moins de trente ans, avec les cheveux clairs et l’air typique de la jeunesse d’Angleterre, un costume bien taillé, et un visage amical. Saul supposa qu’il venait d’une petite école privée, qu’il jouait au rugby, qu’il était un officier subalterne qui avait probablement mené une bonne guerre avec plus de courage que d’intelligence. Tout correspondait, mis à part le fait que Randolph l’avait envoyé.
— Je suis Saul Lazenby. Euh, le ministère�
— Mon camarade s’occupe d’eux. Ils n’arriveront pas à lui faire face.
— Mais, je suis en état d’arrestation, non ?
— Oh, je ne crois pas, non, déclara Barney d’un air désinvolte. Ils ne font pas partie de la police.
Il le guida à travers la station et ils arrivèrent dehors, là où une Austin Seven les attendait.
— C’est mon véhicule, lui apprit Barney. Pose ton sac derrière, il suffit d’attendre Isaacs maintenant.
— Attends une minute, le coupa Saul. S’il te plaît, dis-moi ce qui se passe. Est-ce que tu viens à mon secours ? Ou est-ce que tu m’enlèves ? Tu me déposes quelque part ?
— Oh, une de ces options est forcément la bonne, lui assura Barney avec un sourire espiègle. Je n’oserais pas prétendre que Randolph ne serait pas capable de t’enlever s’il en ressentait le besoin, cet homme est un véritable voyou. Mais ce ne sont pas les ordres qu’il m’a donnés, et libre à toi de te faire la malle si tu préfères, c’est toi qui vois. Ah, le voilà. Hop-hop-hop, Isaacs, on se dépêche.
Cette phrase était adressée à l’homme qui les approchait : plutôt petit, la peau sombre, les yeux brillants accompagnés de l’allure caractéristique d’un citadin.
— Eh bien, comme prévu, j’leur ai dit d’aller se faire foutre, monsieur. Ce qu’ils ont peut-être fait, ou pas. Si tout le monde est prêt, on peut partir ?
— C’est parti. Entre.
Saul prit le siège de derrière comme indiqué. Barney se mit derrière le volant, ce qui surprit Saul qui s’attendait à ce qu’Isaacs soit le chauffeur. Le moteur rugit et ils démarrèrent en trombe, prenant le tournant avec tant de brio que Saul dut s’agripper à une poignée.
— Bon, dit Barney par-dessus le bruit du moteur. Randolph nous a demandé de te conduire chez lui. Ça te va ?
— Euh… Je ne sais pas. Comment diable saviez-vous, ou savait-il, que je serais dans ce train ? Ou qui étaient ces hommes ? Qui êtes-vous ?
— Hugh Barnaby et Max Isaacs. On travaille avec Randolph pour ce genre… d’affaires, je suppose. Vous savez. L’occulte.
Barney expliqua le genre de travail qu’il effectuait avec embarras, comme s’il confessait qu’il concevait des sous-vêtements pour femmes.
— Vous êtes comme Randolph ?
— Oh mon Dieu, non, pas du tout. On est… eh bien, on est sui generis, n’est-ce pas, Isaacs ?
— J’crois bien l’avoir vue sur scène à l’Alhambra une fois, dit Isaacs. Elle dansait avec des plumes.
Barney ricana. Saul s’arma de patience.
— Très bien, mais comment…
— Honnêtement, ça ne sert à rien de me demander, mon vieux.
Barney dépassa une Ford Model T alors qu’il n’avait clairement pas assez d’espace pour une telle manœuvre. Saul ferma les yeux.
— C’est Randolph l’expert ici, nous, on fait ce qu’on peut. Si je suis bien l’histoire, tu es tombé dans un sacré pétrin il y a peu ? Oui, c’est exactement ce qui nous est arrivé à nous aussi. C’est un de ces… quoi déjà ? Tu sais, ces trucs-là, on entre dedans et on n’arrive pas à en sortir. Vous savez de quoi je parle ?
— Une taule ? Une fosse de bitume ? suggéra Isaacs.
— Non, pas ça, c’est quelque chose pour attraper les rats.
— Des pièges à hommes ?
Barney décrocha l’une de ses mains du volant pour claquer des doigts, et la voiture fit une embardée.
— Je sais. Un casier à homards.
— Et donc ? insista Saul.
— Ce que j’essaye de te dire, c’est que je ne peux pas t’aider, dit Barney d’un air qui suggérait qu’il était temps d’arrêter de poser des questions. Si tu veux des réponses, Randolph te les donnera.
Isaacs émit un bruit indescriptible. Barney le regarda, un nouveau sourire aux lèvres.
— Bon, peut-être pas. Mais je vais t’amener le voir pour qu’il puisse éviter de te répondre. D’accord ?
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