L'île hantée

K.J. Charles · Chapitre 3 sur 14

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L'île hantée

Chapitre trois

 

Quelques jours plus tard, Lazenby n’arrivait toujours pas à se défaire du souvenir de cet incident étrange. Trop d’éléments le rendaient perplexe. La troisième apparition de Glyde ne pouvait plus être mise sur le compte de la coïncidence, et encore moins de l’intérêt ; le fait qu’il était certain que Saul le suivait n’avait aucun sens.

Saul s’était trouvé à Cock Lane, car le major avait parié que cet endroit formait l’un des points de configuration mystique reliés à l’Église du Temple. Cette dernière était devenue sa nouvelle Key to All the Mythologies, et Saul en rejetait la faute sur le livre que son supérieur avait reçu par la poste : une vieillerie d’impression privée reliée au papier cartonné brun. Le major avait déclaré qu’il était particulièrement rare et qu’un correspondant mystérieux et anonyme le lui avait envoyé sous condition qu’il le garde en secret. Saul avait pris tout cela avec la plus grande méfiance, cependant le major s’était encore perdu dans son imagination débordante et avait insisté pour qu’ils explorent les lignes de connexion à pied.

Ce fut une promenade relativement agréable à travers des rues animées lors d’une belle journée. Le major avait parlé des courants d’énergie spirituelle et des harmonies entre les différents mondes, tout en répétant « en haut comme en bas » en pointant le ciel de son parapluie, ce qui avait presque coûté un œil à Saul. C’étaient les inepties habituelles de son employeur auxquelles il devait se prêter, jusqu’au moment où ils étaient arrivés à Cock Lane, et…

Il avait perdu son sang-froid, voilà tout. Subitement, sans crier gare, après un an passé aux côtés du major Peabody et six supplémentaires à se forcer à garder un sang-froid imperturbable, il s’était surpris à éprouver une colère noire envers son employeur, ce que l’autre lui avait rendu avec tout autant de brutalité. Il ne pouvait même pas se souvenir des propos qu’ils avaient échangés, ni pourquoi : c’était comme si une fureur rouge et brumeuse, une sorte de vague de rage profonde, s’était emparée d’eux et avait occulté le reste. Quand ils étaient parvenus à se débarrasser du policier confus et agacé, le major Peabody avait décrété qu’ils avaient mis le pied dans une zone de ténèbres psychiques puissantes et pardonné l’insubordination de Saul sur-le-champ.

Ce dernier ne croyait pas aux ténèbres psychiques, et ignorait en quoi elles consistaient, mais si elles lui permettaient de ne pas être renvoyé, il n’allait pas s’en priver. Ce n’était qu’une petite querelle sans grande signification, voilà tout.

Or, Glyde était apparu une nouvelle fois, et avait déclamé� quelque chose.

Saul n’arrivait pas à s’en souvenir, et à chaque fois qu’il fouillait dans sa mémoire, il avait la sensation nauséeuse que quelque chose lui échappait, comme si on lui trifouillait la cavité d’une dent tout juste extraite. Glyde avait dit � puis il y avait eu un son, Saul en était sûr, quelque chose de pas tout à fait fort, mais d’une sensation intense, comme le fracas d’un grand coup de marteau. Un son, et des mots qui étaient passés d’une oreille à l’autre comme de l’eau sur une surface huileuse, laissant une trace infime sur leur passage.

Mais c’était absurde. Il s’était déconcentré un instant : il avait eu la tête dans les nuages, comme sa mère le lui répétait. Il avait été distrait et avait manqué les mots de Glyde, et cela l’avait déconcerté d’être soudainement ramené à la réalité autour de lui.

Cela soulevait la question de ce qui l’avait autant préoccupé, et il avait bien peur de déjà connaître la réponse. La pression des doigts de Glyde sur sa peau, qu’il avait ressentie sur son poignet pendant plusieurs jours durant, et la puissance avec laquelle il avait tiré Saul vers lui. La nature avait conféré à Saul une préférence pour les musculatures élancées, les cerveaux solides et les volontés de fer. Cela l’avait déçu spectaculairement maintes fois, et vu à quel point Randolph Glyde était perturbé psychologiquement, cela ne serait pas la dernière.

Glyde avait attrapé son poignet, raconté du charabia qui laissait penser qu’il était sorti des tranchées avec un complexe de persécution ou encore un penchant pour les hallucinations, et avait lancé des invitations indécentes en public comme s’il était en train de penser à autre chose. Il devait être fou. La seule émotion que quiconque pouvait ressentir envers ce pauvre homme était de la pitié ; seul quelqu’un d’aussi dérangé que lui pouvait ressasser la sensation de ses doigts ou la forme de sa bouche. Randolph Glyde était instable et agressif, voire dangereux, même si, durant ses périodes de lucidité, il se trouvait être l’homme le plus étrangement attirant que Saul ait pu rencontrer depuis des années.

Bon sang. Il allait arrêter d’y penser sur-le-champ.

Il avait laissé Glyde occuper ses pensées en guise de légitime défense, voilà tout. Le major était euphorique après ses exploits de l’arbre en feu et des « ténèbres psychiques », et il n’avait pas fermé la bouche une seule fois de toute la matinée.

— Tout ça, c’est grâce au livre, annonça-t-il en le brandissant. Cet homme a effectué des recherches d’une envergure époustouflante : je m’estime heureux d’avoir pu en dénicher une copie. Si on combine ces nouvelles informations avec mes propres études, cela nous ouvre tant de nouvelles possibilités ! Le Grand Hexagramme nous révèle enfin ses secrets !

Le Grand Hexagramme, dont Saul était certain d’avoir entendu parler à peine quelques jours plus tôt, était un motif immense à six pointes dont la base se situait à l’Église du Temple, et qui s’étendait bien au nord de Londres. Des morceaux de ficelle pendillaient, accrochés à de nombreuses épingles sur la carte, tandis que Saul consultait des livres à la recherche de preuves.

La sélection de la bibliothèque du major était bien fournie et éclectique. Elle combinait de rares cartes anciennes et des histoires locales mêlées à du folklore médiévaliste invraisemblable ainsi que des livres sur la magie, que le major qualifiait incessamment de grimoires. La plupart n’étaient remplis que de divagations, alors que d’autres tentaient de conserver un air plus érudit. Saul en avait lu quelques-uns pour se familiariser avec le sujet, comme The History of Witchcraft par un certain Julian Karswell, une lecture qui s’était révélée particulièrement troublante, ce qui lui avait laissé penser que l’auteur croyait pertinemment à chaque mot sinistre qu’il avait couché sur le papier. Saul en était même venu à effectuer des recherches sur M. Karswell, se demandant quel genre d’homme avait bien pu être à l’origine d’une œuvre aussi déplaisante, mais il avait juste découvert qu’il était décédé en France bien avant la guerre. Il n’arrivait pas à s’apitoyer sur son sort. The History of Witchcraft avait gravé dans sa mémoire des phrases plutôt immondes, et après qu’il avait traîné quelques jours sur son bureau, pendant lesquels Saul croyait apercevoir du coin de l’œil que le livre bougeait imperceptiblement à chaque fois qu’il détournait le regard, il l’avait reposé définitivement à sa place sur l’étagère. Quelques dizaines d’années en plus dans ce milieu et il se surprendrait à devenir croyant.

— Je sais ! Enfield Chase, annonça le major Peabody. C’est là que se cache l’apogée de l’hexagramme. C’est un site crucial.

— J’ignore son existence.

— C’est l’ancien nom de ce qui consistait auparavant en un terrain de chasse pour les nobles. Aujourd’hui, nous l’appelons Cockfosters.

Il balaya de la main le nord-ouest de Londres sur la carte.

— Ce territoire appartenait autrefois à Geoffrey de Mandeville, c’est ce qui m’a mis sur cette piste. Connais-tu de Mandeville ?

— Ce traître de comte d’Essex durant l’Anarchie, répondit Saul. Il changeait d’allégeance entre le roi Étienne et l’impératrice Mathilde.

C’était toute l’étendue de ses connaissances sur la guerre civile du douzième siècle, et il fut surpris d’avoir retenu autant de ses anciens cours d’histoire, mais il savait que le major Peabody éclairerait sa lanterne. Ou, du moins, qu’il lui raconterait des choses.

— Oui, en effet. Lorsque aucun des prétendants au trône ne lui accorda sa confiance, de Mandeville initia une rébellion et vécut en renégat. Il est mort excommunié, et personne n’accepta d’enterrer son corps, excepté l’Ordre du Temple mystique. Les anciens fondateurs de l’Église du Temple ! Tout s’explique !

— Et donc, quel est le rapport avec Cockfosters ? demanda Saul au lieu de lui donner raison.

— De Mandeville possédait jadis un manoir là-bas, sur un site dénommé les Douves de Camlet.

Il tapota sur la carte un endroit à peut-être quatre kilomètres à l’ouest de Oak Hill Park.

— Est-ce que le nom Douves de Camlet t’évoque quoi que ce soit ?

— Pas vraiment, monsieur.

— Camlet, se réjouit de répéter le major Peabody. Ou bien, comme on l’appelait durant le quatorzième siècle, Camelot.

Saul l’observa minutieusement. Il semblait sérieux.

— Camelot. Ça ne se trouve pas à Glastonbury normalement ?

— Ce n’est qu’un malentendu qui s’est répandu. Tout le monde ignore où se trouvait le véritable Camelot. Peut-être que ce n’était que le nom de la cour et non pas celui du château, peut-être qu’elle a suivi les pas du roi. Je n’affirme pas que le trône légendaire du Roi Arthur se trouve à Cockfosters, indiqua le major avec une impartialité scrupuleuse. Du moins, pas encore. Mais le nom seul mérite une enquête approfondie. Et, si vous me permettez, il se trouve un puits sur les Douves de Camlet entouré de toutes sortes de légendes. Si l’on en croit les rumeurs, il contient un coffre au trésor qui coule dès lors que quelqu’un chasse son butin.

Saul ne put s’empêcher d’émettre un bruit de protestation. Le major Peabody lui lança un regard rempli de reproches.

— Je ne suis pas un chasseur de trésor. Ce que j’essaye de te faire comprendre, c’est que les légendes s’accumulent autour de sites importants, tels que des puits sacrés. Tu dois absolument commencer une visite préliminaire des Douves de Camlet : ta formation saura te guider. Il est possible que nous devions un jour demander l’autorisation d’excaver l’endroit, mais nous verrons ça en temps voulu. Ce qui est regrettable, c’est que l’Église du Temple soit fermée pour rénovations, mais je retracerai les motifs autour de l’endroit pour voir si je peux en savoir plus à propos de la connexion entre de Mandeville et les Templiers. Une révélation pourrait venir à nous ! Me voilà ravi de t’avoir à mes côtés, Lazenby. Quand je t’ai pris sous mon aile, c’était vraiment mon jour de chance.

Le sourire qu’il adressait à Saul était si rayonnant que ce dernier ne put se retenir de lui sourire en retour.

— Oui, monsieur. Pour moi aussi.

***

Cette dernière lubie était synonyme d’un nouveau trajet en train. Saul trouva une place et s’y installa. Il possédait une copie de l’Archaeology Review dans la poche de sa veste, mais ne tenait pas vraiment à la lire. Elle contenait un long article à propos des excavations de Leonard Woolley à Ur. La grande ville sumérienne n’avait pas titillé l’imagination populaire, contrairement aux travaux de Howard Carter dans la Vallée des Rois, mais cela le tiraillait comme s’il avait un hameçon accroché à sa bouche.

Il aurait pu être là-bas. Il aurait pu se trouver sous le soleil de Mésopotamie, qu’on appelait désormais l’État d’Iraq, à travailler aux côtés de Woolley, qui lui avait affirmé qu’une place lui serait gardée après la guerre. Il se sentait si chanceux, en 1914. Cantonné au désert qu’il chérissait au lieu d’être englouti dans la boue et dans le sang des Flandres, où trois de ses camarades d’Oxford mourraient avant la fin du massacre ; une position de choix l’aurait attendu et lui aurait déjà assuré une vie sans encombre. Tout ce qu’il avait eu à faire, c’était de sortir de la guerre vivant et sans se couvrir de honte.

Les gens disaient que réussir une chose sur deux, c’était déjà bien. Ils avaient tort.

Il n’avait pas eu la présomption de contacter Woolley après sa sortie de prison, mais une lettre succincte lui avait quand même été envoyée pour rétracter l’offre. Il ne pouvait pas en vouloir à l’homme, tout comme il n’arrivait pas à en vouloir à sa famille de l’avoir désavoué. Ce n’était que ce qu’il méritait. Malgré ça, il regardait l’horizon à travers la fenêtre au lieu d’entamer sa lecture.

Trent Park était la destination la plus proche de la gare de Cockfosters, pas plus d’un demi-kilomètre à la marche à travers des rues de banlieue parées de briques rouges autour de Londres. Cela lui semblait extraordinaire de penser que tout cela avait été un terrain de chasse royal autrefois, où des rois et des nobles donnaient des ordres à leurs chiens à dos de cheval, sur ce que le major Peabody appellerait certainement de la pelouse. Saul n’arrivait pas à bien saisir comment la représentation d’une Angleterre mystique, magique et médiévale correspondait à la vie sordide de trahison et de sauvagerie que de Mandeville menait, mais la dure réalité n’avait jamais arrêté le major.

Trent Park était une propriété privée, aux alentours d’un superbe manoir désormais ouvert au grand public. De nombreux propriétaires commençaient à offrir ce privilège à leurs compatriotes en ces temps bouleversés, dans une tentative de copier l’exemple de l’aristocratie russe. Saul en était reconnaissant. Il avait déjà escaladé de nombreux murs, mais il était plus aisé de franchir un portail.

Il suivit une grande route bordée de chênes, dont aucun ne prit feu, puis contourna l’impressionnante demeure géorgienne pour traverser le pont érigé au-dessus d’un lac ornemental, et enfin il monta le long d’une pente dont un panneau lui indiquait qu’il s’agissait de la Colline de Camlet. Après l’avoir gravie, il aperçut à l’horizon un obélisque en pierre perché sur une surface d’herbe rugueuse à découvert. Il semblait dater de quelques siècles, telle une fausse antiquité excentrique de l’époque géorgienne. Il disposait d’une vue incroyable depuis là où il se trouvait, avec Londres qui se déployait au-delà du parc. Il ne discernait rien qui pourrait se révéler être les Douves de Camlet à travers les broussailles, bien qu’il ait remarqué une section plus particulièrement luxuriante, d’un vert plus éclatant et plus touffu, juste dans la direction où il devait se rendre. C’était peut-être dû à une façon de planter ou à une terre différente.

Il descendit le long de la colline, tout en appréciant le chant des oiseaux et le soleil qui filtrait à travers les arbres. Il tentait de se souvenir de la suite du poème anglais qui commençait par « Oh, to be in England, Now that April’s here », ainsi que de son titre et de son auteur. Les arbres se resserraient rapidement autour du chemin, et la végétation à cet endroit devenait noueuse, avec des aubépines et des frênes aux branches cassantes. C’étaient des arbres moins élégants et nobles que les bouleaux et les chênes majestueux qui se situaient partout ailleurs. Cela lui procurait la sensation d’être confiné.

Aucun signe ne donnait la direction des Douves de Camlet. Saul laissa le chemin le guider à sa destination, et il fut obligé de se rappeler que cet endroit était tout petit. Or, il ne donnait pas l’impression d’être petit. Il possédait l’atmosphère d’une forêt bien plus vaste, avec rien de visible entre les arbres et la brume de couleur vert-brun que formaient les arbustes, les fougères et les broussailles. Autrefois, elle s’était étendue sur des kilomètres et des kilomètres, et les cerfs avaient sans doute parcouru ses fourrés sans crainte.

Un peu plus loin, quelque chose d’encore plus vert que le reste attira son regard, d’une teinte trop intense pour être naturelle. Saul s’éloigna du sentier et se fraya un chemin à travers des fougères pour enfin apercevoir une étendue d’eau dormante qui devait être d’une largeur de six mètres, couverte d’algues vert vif qui donnaient l’impression d’être assez épaisses pour marcher dessus. Il s’approcha de la rive à l’endroit où elle s’incurvait nettement, puis qui se prolongeait au loin, à sa gauche et à sa droite, en lignes presque droites.

C’étaient les Douves de Camlet, un petit îlot carré entouré d’eau, et s’il marchait autour, il découvrirait certainement un pont.

Saul aurait aimé rester au bord de l’eau, cependant, il ne souhaitait pas causer des dégâts irréparables à son pantalon et à ses chaussures ; il ne pouvait pas se permettre de gaspiller quoi que ce soit. Il regagna le sentier pour poursuivre sa marche. Il semblait s’éloigner des douves, et il dut revenir sur ses pas deux fois et parcourir un chemin qui lui semblait bien trop long et sinueux avant d’enfin repérer les planches de bois sombres et grossières immergées au ras de l’eau qui devaient apparemment constituer un pont. Saul hésita un instant, se demandant d’abord à quel point les douves pouvaient être profondes, puis s’imagina trempé et couvert de vase verte. Il finit par y poser un pied avec précaution.

La planche vacilla légèrement sous son poids, mais ne le projeta pas dans l’étendue d’eau gluante. Saul traversa le semblant de pont aussi rapidement que sa prudence le lui permettait, puis il se retrouva enfin sur la terre ferme à l’intérieur des Douves de Camlet, le soi-disant Camelot du major Peabody.

Il inspira profondément, sentant l’air gonfler dans ses poumons. Tout était frais et propre ici, ce qui lui réchauffa le cœur d’une façon qu’il n’avait pas connue depuis bien longtemps. Il était originaire d’un petit village de campagne, et cet étang lui rappelait son enfance, avant de partir découvrir la puanteur des villes et les rayons impitoyables du soleil de Mésopotamie. Il pouvait se souvenir de son ancien espoir et de sa joie d’antan comme s’ils menaçaient de ressurgir à chaque respiration, si bien qu’il en riait presque, rempli de la joie verte qui pulsait à travers la terre sous ses pieds de la même façon qu’elle s’élevait à travers les racines pour fleurir en feuillage regorgeant de vie. Il marchait sans réfléchir, la fougère lui caressait les jambes, ne cherchant rien en particulier. Il préférait apprécier la solitude, le mouvement, la tranquillité �

Les oiseaux ne chantaient pas.

Cette pensée arrêta net son avancée. Il resta debout, aux aguets, mais il n’entendit rien. Pas le moindre gazouillis ni pépiement, tout juste le bruissement des feuilles, car la brise semblait se calmer et l’air était frais mais tranquille. Tranquille, et complètement silencieux. Le seul son était celui de son propre cœur, qui pulsait fort dans ses oreilles. Il resta debout, et le bois autour de lui fit de même, puis tout à coup, l’angoisse s’empara de lui.

C’était absurde. Il était le seul être vivant sur cette petite île, rien ne pouvait lui faire de mal. Il n’était pas perdu dans une vaste forêt ancienne dépourvue de sentiers. Il se trouvait dans un parc à Cockfosters, avec une mission à remplir, et si les oiseaux ne chantaient pas, eh bien, cela devait avoir une explication simplement � ornithologique, quelque chose très loin de son expertise. Il se força à avancer, et à ne pas se retourner pour voir ce qui pouvait se cacher derrière lui, car il trouvait cela ridicule de sentir une sorte de présence tout autour de lui, qui le guettait d’un œil attentif.

Quelques pas plus tard, cette sensation s’estompa et il put respirer avec aise à nouveau. Il reprit sa marche d’un pas décidé, non pas parce qu’il savait où il se rendait, mais tout simplement pour ne plus rester immobile. Au bout d’un moment, un moment plutôt court, car l’endroit où il se tenait n’était qu’un petit bout de terre envahi par la nature, et parce qu’il ne se prolongeait pas suffisamment loin pour que ses jambes le lâchent en route, il se retrouva proche d’une des extrémités de l’île, où un éclat de couleur attira son regard.

Des lambeaux de tissu pendaient des branches d’un arbre. Il était décoré de beaucoup de chiffons, dont une grande partie était ternie. Certains étaient neufs, d’autres décolorés, et il remarqua désormais que ce qu’il avait pris pour des bandes de lichen ou des feuilles pourrissantes n’étaient en fait que d’autres morceaux d’étoffe qui se décomposaient. Il se demanda un instant comment le vent avait pu emporter autant de lambeaux sur cet arbre, puis remarqua que chacun y avait été noué.

Il s’approcha pour examiner les décorations singulières, observant ce qui semblait avoir été auparavant un bonnet de bébé en dentelle accroché à une branche, puis son pied se posa à moitié sur de la pierre dure, et à moitié sur de l’air. Il tituba en arrière et tenta tant bien que mal de retrouver l’équilibre, avant de se rendre compte qu’il avait failli tomber dans un puits. Il ne comportait ni bord surélevé ni clôture. Il ne consistait qu’en un simple trou dans la terre, entouré de mousse d’une façon qui suggérait qu’il était bâti en pierre pour ce qu’il pouvait en voir. Il sentait de l’eau ancienne et froide, mais il ne remarquait aucun liquide, juste une obscurité qui s’étendait à l’infini. Vraisemblablement, il s’agissait du puits du manoir de Mandeville, or il était en excellent état pour son âge. Il repéra quelques pierres moussues d’une régularité suspecte éparpillées dans les environs. Autrefois, elles avaient dû probablement faire partie d’un mur, cependant, aucun autre signe d’habitation humaine n’avait survécu. Les siècles avaient érodé toute trace de maison, ce qui signifiait qu’un puits se serait effondré, ou aurait été rempli de feuilles mortes décomposées.

De toute évidence, il avait été bien préservé à une époque, cependant, il ne donnait pas l’impression d’avoir été entretenu depuis des dizaines d’années. Peut-être par la faute de chasseurs de trésors qui croyaient qu’il contenait de l’or ? Une légende se racontait dans le village de Saul, celle d’un trésor enterré dans un champ. D’après l’histoire, il fallait creuser pour l’obtenir, mais il s’enfouissait plus profondément dès que les chasseurs étaient presque à sa portée. Naturellement, au bel âge de six ans, lui-même s’était activé avec sa pelle, surexcité à l’idée de dénicher des secrets cachés, même si, finalement, il n’avait récolté que des vers.

Les puits faisaient souvent l’objet d’un mythe. Mais que signifiaient ces tissus accrochés à l’arbre ?

Il tendait le bras vers l’un d’eux pour l’examiner quand il entendit un bruissement. Rien de très bruyant, mais comme c’était le premier son qu’il entendait dans cet endroit au silence étrange, cela le fit sursauter. Il se retourna d’un coup et repéra un autre homme en train de se frayer un passage à travers les arbres. Ce dernier l’identifia en même temps, et ils s’écrièrent à l’unisson :

— Pour l’amour du ciel !

Saul plaqua ses mains sur ses hanches. Randolph Glyde écarta les bras dans un geste frustré. Ils se dévisagèrent.

— Désormais, commença Saul, je pense qu’il est assez clair que vous me suivez. Vous avez une explication à me donner, peut-être ?

— Désormais, l’imita Glyde, je pense qu’il est assez clair que vous vous introduisez dans certains endroits avant moi. J’aimerais savoir comment et pourquoi.

— M’introduire dans quels endroits ? Ce n’est qu’une forêt !

— Quelle hypocrisie, monsieur Lazenby. C’était une partie non délimitée d’un terrain privé que l’on peut atteindre grâce à un pont, et pourtant, vous voilà. Ce ne peut pas être par accident. Que diable manigancez-vous ?

Saul ouvrit la bouche pour répondre de la même façon brusque que son interlocuteur, mais il s’arrêta aussitôt quand il se souvint que cet homme était complètement détraqué.

Il n’avait pas physiquement l’air détraqué. Pour être honnête, il présentait un très beau physique. Il ne portait pas de chapeau ; la lumière filtrée du soleil lui caressait la joue et donnait un lustre teinté à ses cheveux, comme s’il était coiffé d’une couronne de vert. Il était grand, élancé et rayonnant de santé. Son costume en tweed décontracté, aussi bien taillé et de style moderne soit-il, lui donnait une allure de garde forestier.

Glyde lui-même scrutait Saul, les sourcils froncés.

— Vous avez l’air… en bonne forme.

— Euh, merci ?

Cela n’avait sonné en rien comme une marque de courtoisie. Cela laissait plutôt entendre qu’être bien portant ne lui allait pas.

— En parlant de santé, continua Saul, la dernière fois, vous êtes parti avant que nous puissions demander de l’aide. Je voulais savoir…

— Je ne souffre pas de névrose des tranchées, le coupa Glyde. Dissipons ce malentendu dès à présent. Je suis aussi sain d’esprit que n’importe lequel de nos compatriotes, si c’est vraiment quelque chose dont on peut se vanter. J’ai bien participé à la guerre des Flandres, mais les tranchées étaient les derniers de mes soucis. Et vous, monsieur Lazenby, l’avez vécue en Mésopotamie.

Saul sentit le sang lui monter au visage. Il éprouvait un choc écœurant à chaque fois qu’on le reconnaissait, même s’il anticipait et redoutait constamment que cela se produise.

— Je vois que vous avez mené des recherches, répondit-il en maîtrisant sa voix avec difficulté.

— Oui, effectivement. Ce n’est pas le passé le plus édifiant que j’ai pu lire.

— Le major Peabody est au courant, le coupa abruptement Saul. Au cas où vous comptiez l’en informer. Je n’ai pas caché mon passé, ni à lui, ni à qui que ce soit d’autre.

— Quelle décision audacieuse, surtout en tenant compte du fait que vous avez été très chanceux d’échapper au peloton d’exécution.

— J’ai beau être un imbécile, pour être poli, je ne suis pas un lâche, et encore moins un foutu menteur, grogna Saul entre ses dents. Et tant que j’y suis, vous pouvez aller en enfer. Tout ce que j’ai fait, c’est obéir aux ordres de mes employeurs. C’est vous qui me suivez et qui m’espionnez. Si vous me détestez, laissez-moi tranquille !

Glyde le fixait intensément. Saul lui adressa un regard le plus noir possible en retour.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous voulez quelque chose à boire ?

— Pardon ?

— De quoi boire. Vous devez avoir soif.

Glyde s’avança et sortit quelque chose d’une sacoche en cuir abîmée, portée de façon incongrue sur son épaule élégamment vêtue. Saul remarqua qu’il s’agissait d’un petit gobelet en étain attaché à un bout de ficelle. Abasourdi, il dévisagea l’homme tandis qu’il s’approchait du puits, puis ouvrit la bouche pour faire remarquer que s’il restait de l’eau au fond du trou, elle serait impossible à récupérer. Il fut coupé net par le son d’une éclaboussure. Il avait dû faire erreur.

— Mais comment � Vous allez vraiment boire ça ? demanda-t-il.

— Qu’est-ce qui pourrait bien m’arrêter ?

— La douve du foie ? Ou des tritons morts, peut-être ? Ce puits n’est pas en état de fonctionner ; seul Dieu sait si l’eau est potable.

— Certes. Cependant, je suis certain que vous la trouverez propre.

Glyde remonta le gobelet, rempli à ras bord. D’après la longueur de la ficelle, l’eau se situait à environ un mètre de profondeur. Saul fut déconcerté de ne pas l’avoir remarqué lui-même.

— Tenez. Buvez.

L’eau dans le récipient était limpide et, bien sûr, ne contenait aucun amphibien. Cependant, cette situation restait complètement ridicule, et agaçante parce que Saul s’était déjà préparé à se battre.

— Non, je m’en passerai.

— Buvez, assena Glyde, presque comme un ordre.

— Bon sang, mais pourquoi ?

— Parce que soit ça vous rafraîchira, soit ça me donnera des infos utiles.

— C’est bon, ça suffit. J’ai déjà eu ma dose de remarques absurdes.

— Il faut dire que vous avez choisi de travailler pour Peabody.

Les yeux de Glyde étaient de la même couleur que celle des bois : un brun clair tacheté de vert, rehaussé par quelques pépites d’or. Ils étaient captivants, irrésistibles, même.

— Vous avez envie de boire. Vous devez boire. L’eau est bonne et pure, monsieur Lazenby. La question est : l’êtes-vous aussi ?

Saul avait la vague impression qu’il aurait dû protester, mais il était perdu dans les yeux de Glyde ; il lui était impossible de détourner le regard. Il sentit le gobelet d’étain se presser entre ses doigts tandis que son chapeau lui était ôté. Il pouvait flairer l’odeur de l’eau froide et rafraîchissante, et deviner à quel point elle soignerait sa gorge desséchée par la chaleur, le soleil, et la poussière rouge des vieilles poteries.

Il porta le gobelet à ses lèvres et le vida de son contenu.

L’eau descendit le long de sa gorge, jusque dans son ventre, puis se répandit en lui en une douceur fraîche et apaisante qui laissa derrière elle un sillon de picotements. La tasse ne renfermait que quelques gorgées, mais il les savoura comme jamais, et une fois qu’il eut terminé, il se sentit comblé et revigoré, comme s’il avait bu pendant un très long moment.

Il cligna des yeux.

— C’était bon ? se renseigna Glyde en lui reprenant le gobelet.

— Très.

Saul avait une sensation bizarre dans la bouche. C’était sûrement à cause du froid.

— Pas de crampes violentes, d’envie pressante de vomir de la bile noire, ou de saignements des yeux, des oreilles ou du nez ?

— Pas plus que d’habitude, merci. C’est délicieux. Vous ne buvez pas ?

Curieusement, c’était comme s’il avait ravalé sa colère envers Glyde avec l’eau qu’il avait bue.

— Ce n’est pas le bon moment pour moi.

L’homme secoua les gouttelettes restantes du gobelet et le replaça dans sa sacoche.

— Eh bien, continua-t-il. Ça alors. Vous m’intriguez, monsieur Lazenby, vraiment. Que faisiez-vous avec l’arbre à loques ?

— Le quoi ?

Glyde pointa du doigt l’arbre aux chiffons. Saul haussa les épaules en réponse.

— Je ne faisais que l’observer, je me demandais à quoi servaient les tissus. Comment vous l’avez appelé, déjà ?

— Un arbre à loques. Ou bien, cloutie tree. Cloutie signifie « tissus » dans certains dialectes anglais. Ça sert à la guérison.

— Le major m’a déjà parlé d’une superstition à propos d’un puits sacré.

— Vraiment ? Oui. Là où un arbre pousse à côté d’un puits sacré, on peut mouiller un chiffon dans l’eau et l’utiliser pour nettoyer la zone touchée. On l’attache à l’arbre et la maladie pourrira avec le tissu.

Glyde lui accorda un sourire moqueur et ajouta :

— Si vous croyez à ce genre de sornettes, bien sûr.

— C’est une idée tentante. Je comprends pourquoi les gens viennent par ici.

Saul jeta un œil à l’arbre et compta une quarantaine de chiffons visibles. Combien de personnes s’étaient-elles rendues sur cet îlot paisible pour apaiser leur souffrance et leur désespoir ? Rien que d’y penser, des larmes lui montèrent aux yeux.

— Est-ce que ça marche pour tout ? lança-t-il sans réfléchir.

— Est-ce que vous demandez si ça peut apaiser les esprits tourmentés ?

— Les cœurs brisés, ou les esprits brisés… répondit Saul d’un ton léger, mais il sentit sa gorge se resserrer malgré lui.

Glyde croisa à nouveau son regard, mais il n’était pas aussi intense et captivant qu’avant. Saul aurait presque pu qualifier son expression d’empathique.

— Oui, ce sont des choses qui ont besoin de guérir tout autant que les jambes et les bras, n’est-ce pas ? Même si les blessures sont moins visibles. Ah… Je suppose qu’on pourrait tout simplement se laver le visage. L’eau saura quoi faire d’elle-même. Vous avez un mouchoir ?

Saul en sortit un de sa poche. Glyde s’agenouilla sur une pierre moussue à côté du puits sans même se préoccuper de son costume et se pencha, étirant tout son corps vers le bas. Ses longs bras ne l’étaient pourtant pas suffisamment pour atteindre l’eau à plus d’un mètre de distance, mais quand il se releva, le mouchoir était complètement trempé.

Saul resta planté là, impuissant. Glyde s’approcha de lui, les yeux remplis de détermination et d’une chose que Saul ne pouvait comprendre. Il tendit le bras et caressa la joue de Saul avec le tissu mouillé dans un geste tendre et délicat.

L’eau était si froide. Bien plus que quand il avait bu ; c’était un froid saisissant, d’une telle intensité qu’il en devenait chaud. Il lui brûlait la peau, ce qui le fit haleter et trembler sous le contact, mais il ne recula pas pour autant. Glyde fit glisser le mouchoir sur toute la longueur de sa pommette, jusqu’à sa mâchoire, puis remonta sur ses sourcils et son front, jusqu’à ce que l’ensemble du visage de Saul frémisse sous cette sensation gelée qui s’embrasait comme une flamme. Il ferma les yeux quand il sentit le tissu frôler ses paupières, puis crut entendre Glyde murmurer quelque chose et éloigner le mouchoir.

Il le lui tendit. Saul le récupéra et, comme il ne voyait pas quoi faire d’autre, le noua à l’arbre qui poussait près du puits, et pensa : S’il vous plaît, faites-la partir. Faites partir cette douleur.

Ils restèrent plantés là tous deux, à se dévisager.

— Tout propre, lança Glyde avec l’ombre d’un sourire.

Il tendit un doigt pour caresser la mâchoire humide de Saul, d’un geste qui ne lui semblait plus aussi sacré. Saul inspira fortement et Glyde écarquilla légèrement les yeux en réponse.

— Je� commença-t-il, sans trouver comment continuer.

Glyde effleura les lèvres de Saul du bout des doigts.

— Oui. Si seulement les cieux pouvaient me dire quel rôle vous jouez.

— Je ne joue aucun rôle, peina à répondre Saul.

Glyde effleurait l’autre côté de son visage désormais ; il glissa sa main dans ses cheveux, électrifiant le haut de sa tête. Son cœur battait la chamade. Il souhaitait tomber à genoux, ou bien simplement rester ici avec les doigts de Glyde sur son visage à tout jamais.

— Tout le monde joue un rôle.

L’homme avait le visage vaguement renfrogné et concentré tandis qu’il caressait les cheveux sur ses tempes. Il n’eut qu’à changer légèrement l’angle de ses sourcils pour qu’ils se transforment en une expression terriblement satanique.

— La question : êtes-vous un acteur, ou une marionnette ?

— Oh, une marionnette.

Saul aurait aimé poser la main sur le visage de Glyde lui aussi, mais n’osa pas franchir le pas. Il ne pensait pas que son vis-à-vis refuserait le geste, cependant, il n’arrivait pas à trouver le courage. La dernière fois qu’il avait eu une telle interaction remontait à longtemps, et lui avait trop causé de peine.

— Ça me paraît évident, ajouta-t-il.

— Mmh. J’aimerais que vous trouviez un autre travail.

— Pardon ? rétorqua Saul en sursautant en arrière.

— Je n’aime pas ça.

Glyde baissa la main, et l’étrange moment d’intimité tomba dans le néant avec elle, laissant Saul se sentir ridicule et à nu.

— Je n’aime pas la façon dont je ne cesse de vous rencontrer, et je ne trouve pas qu’être une marionnette vous convienne.

— J’ignore de quoi vous parlez.

— Il faut dire que c’est mon intention, reconnut Glyde avec un visage extraordinairement las pendant une seconde. Au mieux, vous êtes en train de vous mêler à quelque chose de peu judicieux, et je préférerais que vous m’écoutiez et arrêtiez de faire ce que vous faites.

— Et abandonner mon poste ?

— Laissez Peabody à son jeu, quoi que ce soit. Il me semble être du genre à finir écrabouillé par une construction ancienne, et il serait préférable que vous ne soyez pas à ses côtés quand ça se produira. Trouvez un autre emploi.

— Vous avez bien vu mon parcours, répliqua Saul. Combien de patrons sauteraient sur l’occasion de me recruter ? Je n’arrive même pas à trouver un travail de bureau mal payé, et pourtant j’ai déjà essayé. C’est le premier travail que je décroche depuis que je suis revenu en Angleterre. Si je démissionnais, je mourrais de faim. Que reprochez-vous au major Peabody ? Ce n’est qu’un vieux chnoque inoffensif obsédé par les contes de fées. Le pire qu’il puisse faire, c’est de nous faire perdre notre temps à tous les deux avec ses idées à la noix. N’ai-je pas raison ?

— Je n’ai rien contre lui, à part que vous n’arrêtez pas de vous retrouver aux mauvais endroits, tous les deux, grimaça Glyde. Ou peut-être les bons. Qu’est-ce qui vous a amené ici aujourd’hui ?

Saul écarta les mains.

— Nous nous trouvons à l’emplacement du manoir ayant appartenu à Geoffrey de Mandeville durant le douzième siècle. Le major Peabody pense que c’est un site sacré.

D’une certaine façon, prononcer ce mot alors qu’il se tenait là lui paraissait étrange.

— Qu’est-ce qu’un noble de l’époque médiévale vient faire là-dedans ?

— Il a été enterré au Temple de l’Église, un autre site sacré. Ne me posez pas de questions, je ne fais que suivre la mouche qui a piqué le major. Donc : comment se fait-il que je n’arrête pas de tomber sur vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Hélas, je ne peux rien vous révéler.

Glyde attrapa le chapeau de Saul, qui était suspendu à une branche d’arbre, et le lui rendit.

— Je comprends que vous vous trouviez dans une situation particulière, continua-t-il, et je suis enclin à croire en votre innocence, ou du moins en votre ignorance. Seulement, si vous pouviez orienter votre employeur vers un nouveau passe-temps, comme le macramé, ou encore la philatélie, je pense que tout le monde y serait gagnant, y compris lui-même. Sinon, qui sait comment se terminera cette histoire ? Je n’aimerais pas qu’il vous arrive malheur.

Sa voix était empreinte d’un tel sérieux que Saul se demanda si ses mots exprimaient de la bienveillance ou une menace. Stupéfait, son regard croisa celui de Glyde, et il se retrouva une nouvelle fois captivé par ses yeux irrésistibles.

— Adieu, monsieur Lazenby, murmura Glyde. Il est l’heure de quitter l’île.

Saul ne pensa à rien en particulier tandis qu’il traversait le pont pour retrouver le parc, là où le chant des oiseaux l’assourdissait presque, ou pendant qu’il regagnait la gare de Cockfosters. Son cerveau ne se remit à fonctionner qu’une fois en sécurité dans le train. Il reconnut alors la nature foncièrement étrange de cette interaction, comme lorsqu’il se rasait le matin et qu’il se rendait compte qu’un mauvais souvenir n’était qu’un rêve. Sauf que, dans ce cas, c’était bien la réalité.

— Bon sang, grogna-t-il.

Glyde avait beau se comporter de façon inexplicable, il n’était pas fou. Saul en devenait de plus en plus certain. Il commençait à échafauder une théorie selon laquelle l’homme travaillait secrètement pour le gouvernement, et à craindre que le major Peabody soit tombé sur une affaire de � de�

C’était là tout le problème. Saul avait du mal à imaginer que les recherches du major puissent mener à quoi que ce soit d’important. L’arbre du parc Oak Hill avait-il été enflammé par une toute nouvelle arme, comme dans la littérature de gare ? Un composant chimique étrange avait-il été déversé dans l’eau du puits ? La peau de Saul le picotait toujours tandis que sa poitrine renfermait encore une certaine fraîcheur. De plus, il s’était produit quelque chose d’autre, quelque chose qui lui avait affecté l’esprit. Plus il y pensait, plus il en était persuadé. Les événements s’étaient déroulés comme dans une hallucination à la minute où il avait mis le pied sur les Douves de Camlet.

Ce qui s’était bien sûr produit avant d’avoir bu l’eau.

Bon sang. Saul eut soudainement envie de descendre du train pour embarquer à bord du premier en direction de Cockfosters, surprendre Glyde en plein milieu de ce qu’il mijotait pour enfin lui demander ce qu’il se passait. Ou sinon, de le pousser contre un arbre et lui ordonner de finir ce qu’il avait commencé, parce que le souvenir des caresses de Glyde contre son visage, de ses doigts qui lui démêlaient les cheveux, l’empêchait de respirer.

Il avait désiré tant de choses à ce moment. Plus que du contact, plus que ce que promettait la douceur de ses doigts contre sa peau. Il avait eu besoin de la tendresse avec laquelle ils bougeaient. De la compassion dans ses yeux. La gentillesse. Saul avait toujours été un homme de science. Même seul, jamais il n’aurait cédé à la tentation de commettre un geste superstitieux. Glyde avait souillé un beau pantalon rien que pour mouiller ce mouchoir, d’une façon si sérieuse et religieuse que Saul s’était retrouvé avec quelque chose qui ressemblait à l’absolution. Même si ça n’avait été qu’une illusion, cela l’avait soulagé d’imaginer son péché et sa honte se décomposer avec le tissu, un réconfort que Glyde lui avait offert tandis que d’autres hommes se seraient contentés de lui cracher à la figure.

Il lui avait accordé du soulagement et de nombreuses remarques cryptiques, en plus de l’avoir convaincu de faire selon ses désirs, deux fois. Boire l’eau, partir lorsqu’on le lui demandait comme un enfant, comme s’il ne pouvait plus contrôler sa propre volonté. Le mot « mesmérisme » lui vint à l’esprit. Il ne l’appréciait pas du tout.

Une chose restait sûre : Saul n’avait pas l’intention de dissuader le major Peabody d’abandonner ses recherches. Il voulait rencontrer Randolph Glyde à nouveau. Il avait des questions à lui poser.

La réponse à l’une d’entre elles lui vint l’après-midi même. Glyde avait décrit le major comme du genre à finir écrabouillé par une construction ancienne, une remarque singulière qui lui avait vaguement rappelé quelque chose sur le coup. Saul y repensa dans la bibliothèque du major, mais cette fois clairement. Il se dépêcha de retrouver la notice nécrologique de M. Julian Karswell, l’auteur de l’affreux History of Witchcraft, et la relut avec détermination malgré son malaise.

Tandis qu’il inspectait la façade de l’église de Wulfram située à Abbeville, qui était à l’époque l’objet d’importants travaux de rénovation, M. Karswell fut frappé à la tête par une pierre tombée de l’échafaudage dressé autour de la tour nord-ouest et mourut sur-le-champ, alors qu’aucun ouvrier ne se trouvait sur les lieux à cet instant.

— Ça alors, lança Saul à haute voix au milieu de la bibliothèque, se demandant ce que tout cela pouvait bien signifier.

 

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