L'île hantée
Chapitre deux
Randolph pénétra dans la maison de Fetter Lane, profondément soulagé, et cria :
— Il y a quelqu’un ?
— Oui, on est là ! lui répondit Sam depuis le salon.
Randolph jeta son chapeau et son manteau mouillés sur le portemanteau et vint voir ses trois camarades assis confortablement dans la pièce, les pieds en l’air, bien trop détendus et au chaud à son goût.
— J’espère que la bande de porcs fainéants que vous êtes sait qu’il pleut dehors, annonça-t-il en s’écroulant dans un fauteuil. Bon Dieu, je suis épuisé. Que quelqu’un me serve quelque chose à boire.
— Fais-le toi-même, rétorqua Sam, mais il tendit son bras pour attraper la bouteille de whisky et la lui passa.
— Aie pitié de moi, je n’ai pas pu me poser de la journée. Il y a eu un incident à Peckham. Peckham, bon sang ! ajouta-t-il avec dégoût.
— C’est quoi ton problème avec Peckham ? demanda Isaacs.
— C’est loin d’être Belgravia ou encore St. James, continua Sam. Je te trouve affreusement snob, Randolph.
— Oui, je sais. Mon problème avec Peckham, c’est un cadavre qui avait oublié de rester allongé et mort, pour la deuxième fois cette semaine en plus. Quelle journée d’enfer.
Sam grogna.
— Tu as trouvé la cause ?
— Trouvé et réglé, répondit Randolph d’un ton tranchant.
Il n’avait aucune envie de se remémorer son après-midi chaotique en détail.
— Vous allez vraiment m’obliger à me lever pour un verre ? Quelle bande d’ordures.
Isaacs attrapa un gobelet posé sur l’étagère à côté de lui et le lança. Randolph attrapa le verre lourd, plus par chance que par habileté. En guise de remerciement, il lui jeta un regard noir, puis se servit une dose généreuse d’alcool dont il engloutit la moitié d’un trait.
La sensation de brûlure dans sa gorge le réconforta suffisamment pour qu’il se mette à réfléchir à une blague avec vains et spiritueux. Il ne possédait pas assez de vigueur intellectuelle pour la faire fonctionner ; au lieu de cela, il peina à trouver le moment opportun pour la placer, avant de se rappeler la conversation absurde qu’il avait échangée avec Lazenby quelques jours plus tôt dans le train.
Si seulement son travail impliquait davantage d’hommes minces, musclés, bronzés et sensibles, au lieu de créatures auxquelles il manquait la bienséance de mourir comme il le fallait. Il avala le reste de son whisky, remplit à nouveau son verre, puis déclara :
— Et alors, elle était comment, votre journée ?
Barney grimaça, ce qui intensifia son côté jeune garçon d’école prestigieuse.
— Beurk. Eh bien, Isaacs et moi, nous nous sommes rendus à Smithfield, comme tu nous l’avais demandé.
— Très bien. Et qu’avez-vous trouvé ?
Barney agita son bras en direction de la bouteille de whisky au lieu de répondre. Isaacs se leva pour la récupérer. Randolph haussa un sourcil.
— Allez, raconte-nous tout. Sauf si nous sommes supposés déduire de ton indulgence inhabituelle que tu as vu des horreurs que le commun des mortels serait incapable de supporter.
— Nan, répondit Isaacs. Ça, c’était mercredi.
Barney fit un grand sourire.
— Tout à fait. Non, rien d’aussi terrifiant aujourd’hui. C’est juste que�
Il se gratta le dos de la main, un léger automatisme qui attira le regard acéré d’Isaacs.
— Comment dire � C’était vraiment déplaisant. Tu sais, cette sensation répugnante dans l’air. On a observé le coin, posé quelques questions aux habitants, et, euh �
— Il s’est avéré que le problème se situait à Cock Lane, compléta Isaacs.
Il finissait souvent les phrases de Barney. Deux esprits qui partageaient une seule pensée, quelquefois exprimée dans un langage d’érudit, d’autres fois dans celui de l’académie royale militaire de Sandhurst, tous deux rehaussés d’un accent cockney.
— Une histoire de bruits de grattements et de coups. Ce qui…
— Ce qui fait qu’on est prêts à jurer que c’est le fantôme de Cock Lane, conclut Barney. Et je sais pertinemment que tu vas dire que c’est impossible.
— C’est évident, répliqua Sam. Le fantôme de Cock Lane n’a jamais vraiment existé. C’était une rumeur infondée.
— Je dois dire que, vu que cette ville déborde de fantômes, il faut vraiment posséder un certain talent pour passer la journée sur la piste d’une des rares manifestations surnaturelles qui n’existent pas.
Randolph avait ajouté cette phrase avec le plus de vitriol possible dans son intonation. Il avait passé une semaine terriblement fatigante.
— Oui, on est bien au courant que c’était truqué, répondit Barney. Mais pas cette fois.
— Mon Dieu ! s’exclama Sam. Tu en es sûr ?
Les yeux sombres d’Isaacs étaient souvent partiellement cachés par des paupières tombantes, qu’il plissait quand quelque chose l’agaçait.
— Je n’oserais pas dire qu’on est des experts comme vous autres, mais on fait ce métier depuis quelque temps quand même.
— On est sûrs de notre coup, déclara Barney après avoir bu une gorgée de whisky raisonnable. C’est vraiment répugnant. Ce mélange de malice, d’accusation, cette atmosphère de malaise et de méfiance qui n’arrête pas de croître entre les voisins �
— Ce ne serait pas un genius loci ? demanda Randolph.
Ses trois compagnons restèrent silencieux, l’air ahuri. Barney possédait quelques connaissances en latin grâce à son éducation coûteuse, mais détenait à peine quelques notions de l’arcane ; Sam était un expert en théorie et en pratique de la chasse aux fantômes, le plus grand que Randolph ait jamais connu, mais n’avait que très peu réchauffé les bancs de l’école ; Isaacs n’avait suivi quant à lui aucune formation formelle ou occulte.
— Bande de plébéiens, lança Randolph. Un genius loci est un esprit qui hante un lieu. Le genre de manifestation qui apparaît dans l’air. C’est un écho spirituel.
— Oh, je vois ce que tu veux dire, répondit Isaacs. Non.
— Ce n’est pas ça du tout, ajouta Barney. C’est une entité.
Sam ferma les yeux.
— D’accord. Vous vous en êtes débarrassés ?
Les soldats échangèrent un coup d’œil.
— Eh bien, il a pris la poudre d’escampette, affirma Isaacs. Je ne dirais pas qu’on s’en est débarrassés.
— C’est ça. C’était un petit saligaud collant et tu sais bien que ce n’est pas notre domaine.
— Argh, gémit Sam en se massant le front. Randolph, tu as le temps d’enquêter là-dessus demain ? Je serai occupé avec Syrena Phan toute la journée, et quelque chose ne tourne pas rond.
— Si je n’ai pas d’autre choix, mon cher camarade, soupira Randolph d’un ton sombre et dramatique.
Sam ne lui sourit même pas par courtoisie, ce qui était inhabituel.
— Est-ce que quelque chose vous tracasse, par hasard ? reprit Glyde.
— Oh, tu sais. Encore Whitehall qui nous a approchés aujourd’hui.
— Quels connards, murmura Isaacs. Tu les as envoyés balader, hein ?
S’il y avait bien un principe qui soudait cette belle petite troupe, c’était leur refus de travailler pour le gouvernement. Barney, un homme tout à fait correct, serait capable de tuer pour empêcher les bureaucrates de toucher Isaacs avec leurs mains douces et irresponsables. Quant à Sam, sa famille avait été détruite par la guerre. Il ressentait autant de haine envers l’État britannique que sa nature enjouée le lui permettait. Il avait l’air assez inflexible, là.
— Évidemment. Mais ils étaient insistants. Ils nous ont menacés de nous sanctionner lourdement.
— Je vais leur dire où ils peuvent se les foutre, leurs sanctions, grogna Isaacs.
— C’est déjà fait. Ils n’écoutent rien. Le ministère des Ombres veut nous faire savoir qu’il est temps de s’allier sous un front uni.
— Rien ne me remplit le cœur d’autant d’optimisme que l’idée d’un front réuni par les classes supérieures de Grande-Bretagne, ironisa Randolph. C’était tellement amusant la dernière fois.
Isaacs ricana. Barney comprit la blague une seconde plus tard et lâcha un reniflement sarcastique. Sam resta impassible.
— Quelque chose est en train de se produire sous notre nez, mes amis. M. Ranjit se fait vieux, j’ai entendu dire que des plus jeunes tentent de le forcer à prendre la porte. On peut s’attendre à un bon nombre de coups et de manœuvres politiques, et je ne doute pas une seconde qu’ils vont dénicher plus de pions pour jouer. Si ce n’était que ça, je ne serais pas inquiet, mais j’ai reçu une lettre aujourd’hui. Elle vient de Jo.
Les trois autres hommes se redressèrent aussitôt. Randolph n’avait jamais rencontré Jo, l’adelphe adoptif de Sam, le devin le plus talentueux de tout Londres depuis un siècle. Cependant, il avait déjà entendu bien des choses à son propos, dont le fait que Jo, comme beaucoup des plus grands voyants, n’était conventionnellement ni un homme, ni une femme, et devait être désigné par son prénom uniquement. Jo avait quitté la Grande-Bretagne avant que la guerre n’éclate, disparaissant à l’étranger dans un lieu qu’iel n’avait jamais divulgué pour éviter que ses pouvoirs prophétiques soient utilisés à des fins militaires. Iel n’était jamais revenu, par peur de se faire détenir. Sam ne pouvait pas lui rendre visite par peur d’être suivi ; même leurs lettres devaient passer par un système complexe de poste restante. Si Jo leur avait fait transmettre un message, quelque chose d’important devait se tramer.
— Qu’est-ce qu’iel a dit ? demanda Randolph.
— Comment se porte-t-il… enfin, comment se porte Jo ? ajouta Barney du mieux qu’il le pouvait. Bien, j’espère ?
Sam grimaça.
— Bien, je crois, mais quelque chose lea tracasse. Iel a reçu des visions. Elles sont assez troubles, mais iel ne nous écrirait pas si ce n’était pas important.
Il sortit une lettre de sa poche et continua :
— Voici ce qui est écrit : « Il est difficile de discerner les éléments connexes. Le voile est trop fin, ses lambeaux pendent en un grand nombre de points. Prenez garde à mon avertissement : nul signe ne vous guidera, nul fusil ne vous sauvera, seuls un fou et un fourbe pourront réussir là où un empereur a échoué, et l’homme ignorant fera émerger la lumière. »
Tout le monde garda le silence dans une pause respectueuse, brisée par Isaacs :
— Hein ?
— Aucune idée, déclara Sam. Tout fera sens d’une façon ou d’une autre au bout d’un moment mais, comme l’oncle Robert le disait, la partie la plus difficile est de trouver la signification du message tant qu’il est encore utile. Il était affreusement doué pour ça, mais il faut dire qu’il pouvait finir les jeux croisés du Times avant le petit déjeuner. Je suppose qu’aucun d’entre vous�
— Je crois avoir résolu le quatre horizontal une fois en 1920, répondit Barney. Et si on reprenait du début ? « Nul signe ne vous guidera, nul fusil ne vous sauvera, seuls un fou et un fourbe pourront réussir là où un empereur a échoué, et l’homme ignorant fera émerger la lumière. » Mmh. Vous avez une idée ?
— J’en ai une qui est évidente, déclara Randolph. Nous savons tous ce qu’un empereur, ou du moins le Kaiser, n’a pas pu accomplir en 1918.
Un silence lourd de sens tomba tandis que ses compagnons réfléchissaient aux implications de cette phrase.
— Euh, hésita Barney. Sam, mon vieux, tu penses vraiment que Jo aborderait un � tel sujet ?
— Si tu essayes de me demander s’iel vient de prophétiser la chute de l’empire, je ne serais pas capable de te répondre.
— Peut-on lui demander ?
— Iel ne pourra pas nous répondre. Iel ne fait pas ça pour se donner des airs mystérieux, crois-moi. S’iel pouvait nous écrire « Prenez garde à un type prénommé Smith qui va vous vider les poches la semaine prochaine », ou bien encore « La monarchie court à sa ruine », iel le ferait.
Sam s’était légèrement crispé, comme toujours quand quelqu’un critiquait son adelphe adoptif bien-aimé.
— Je sais bien, rétorqua Randolph. J’ai dû supporter les divagations de cette femme adepte de Southcott il y a peu. En comparaison, Jo est comme une source d’eau claire, et au moins, iel ne s’obstine pas à faire rimer ses phrases.
— Tu ne nous as pas informés de ce qu’il s’était passé là-bas, lança Sam. Tu sais, cette affaire autour de Southcott.
— Tu parles de l’arbre, ou de la boîte ?
— Les deux.
— Rien.
— Tu peux faire un peu d’efforts, s’il te plaît ? soupira Sam.
Randolph haussa les épaules.
— L’arbre de Southcott a pris feu. J’ignore pourquoi. Mme Denton, la propriétaire de la boîte de Southcott, a signalé que l’engin a commencé à brûler au toucher, mais que le fermoir a tout de même tenu bon. J’ignore toujours pourquoi. Ça te va ?
— Randolph…
— Ça ne sert à rien de me demander tout ça, c’était du domaine de tante Clothide. Tout ce que j’ai toujours su à propos de cette foutue boîte est qu’il est important de ne pas l’ouvrir sans s’être entouré d’au moins une vingtaine de gens du clergé pour éviter une catastrophe d’envergure nationale.
— Je croyais qu’elle devait tous nous sauver.
— Bon sang, que tu es optimiste, rétorqua Randolph. Tant qu’on y est, retournons à notre sujet de conversation précédent. Est-ce que le problème à Cock Lane provient d’une activité humaine, ou pourrait-il résulter de l’état du voile ?
— Tu peux répéter ? demanda Barney, un peu désespéré.
— D’accord, soupira Randolph. Je reprends du début. À une époque, les divisions entre notre monde et ce qui se trouve à ses portes étaient suffisamment substantielles pour qu’on puisse utiliser un miroir de divination sans se retrouver avec l’œil arraché.
Barney lui lança un regard agacé.
— On est au courant, merci.
Randolph savait qu’il ne devait pas se montrer impatient face à l’ignorance de Barney et d’Isaacs, mais il n’arrivait pas à s’en empêcher. Ces soldats n’avaient jamais souhaité être mêlés à tout ça, et avaient survécu à leur introduction soudaine au monde du surnaturel sans sombrer dans la terreur et la folie, en y pensant le moins possible. Il n’avait jamais connu de gens aussi peu enclins à l’introspection ou à la méditation ; ils se contentaient simplement de faire ce qu’ils avaient à faire. Cela marchait tout aussi bien dans leur situation, mais cela les rendait surtout inutiles et assez pénibles quand il était question de discussions théoriques.
— Eh bien, c’est le cœur du problème, dit Sam. Avant la guerre, il était difficile de passer d’un monde à l’autre, dans n’importe quel sens. L’apparition d’une entité n’était possible que grâce aux immenses efforts de quelqu’un pour l’invoquer. Et c’est peut-être ce qu’il vient de se passer maintenant. Mais le voile est en lambeaux et Cock Lane est un endroit singulier, c’est pour ça que Randolph et moi, nous nous demandons si quelque chose est apparu sans rituel d’invocation. Je ne peux pas affirmer avec conviction que c’est impossible. Et ça serait vraiment inquiétant.
C’était l’euphémisme de l’année.
Barney haussa vaguement les épaules, et Isaacs l’imita. Sam se rassit, puis enchaîna :
— Avec un peu de chance, ça pourrait être quelqu’un qui fait le mariole, mais j’aimerais que tu ailles y jeter un œil, Randolph. Tu seras plus capable que moi de discerner si quelque chose ne tourne vraiment pas rond.
— Tu me flattes, répliqua Randolph sans le penser.
Sam avait été élevé en tant que chasseur de fantômes et non pas en tant qu’arcaniste, mais il apprenait vite.
— Malheureusement, la définition de « ne pas tourner rond » change si rapidement de nos jours que je n’arrive plus à la situer.
— C’est vrai, grimaça Sam. Plus rien n’est comme avant.
— Tout à fait d’accord, murmura Barney.
La guerre, tout comme la Guerre d’en dessous, s’était achevée sept ans plus tôt. Ce n’était pas assez long pour que le tranchant des mauvais souvenirs s’émousse, mais assez pour que le monde tourne sens dessus dessous. Des vieilles familles qui avaient perdu leurs fils dans les Flandres avaient vendu leurs maisons seigneuriales aux profiteurs de guerre. Le pays était parsemé de villages à moitié vides où les jeunes hommes étaient morts et les jeunes femmes parties. Les cités et les villes étaient remplies d’hommes aux regards affamés, sans travail. L’empire qui avait autrefois recouvert le quart de la planète commençait à ne plus ressembler à une vérité immuable et inébranlable et prenait plutôt l’aspect de l’orgueil des hommes, avec son cortège d’ennemis sur ses traces. De plus, le voile entre ce monde et l’autre, entaillé et brûlé encore et encore par les Grandes Invocations de la Guerre d’en dessous, se déchirait doucement, mais inexorablement.
Beaucoup de gens refusaient d’admettre cette vérité. Certains pensaient que les dégâts infligés par les êtres humains se répareraient d’eux-mêmes. Cependant, Randolph avait perdu toutes ses liaisons, ses collègues professionnels ainsi que ses enseignants dans la Guerre, tout comme Sam avait perdu sa famille entière, et que Barney et Isaacs avaient presque perdu leur âme. Il ne pouvait plus se convaincre que les choses iraient pour le mieux.
— Bon, eh bien, prenons les choses une par une, déclara-t-il sèchement. « Nul signe ne vous guidera », c’est ça ? J’ai de la chance, je sais déjà comment me rendre à Cock Lane. Ça me rendrait terriblement nerveux de consulter le Bartholomew’s Reference Atlas dans de telles circonstances.
***
Il se rendit à Cock Lane le lendemain. C’était une rue sans grande importance proche du marché de viande de Smithfield, connue seulement pour son affaire de fantôme frauduleuse du siècle précédent. Randolph trouvait qu’il manquait quelque chose à cette ruelle au nom si chic : peut-être un garçon employé du télégraphe à séduire, ou bien un garde à charmer.
De toute façon, il n’en avait pas l’énergie. Il préférait la façon dont ses rencontres amoureuses s’étaient déroulées durant la guerre : des relations passagères quand il en avait le temps et l’envie, sur lesquelles les autorités préféraient fermer les yeux, car il n’existait pas assez d’occultistes pour en perdre un à cause d’histoires de moralité insignifiantes. Elles n’étaient pas suivies de contraintes fastidieuses, car d’autres affaires plus pressantes avaient la priorité, et puis, de toute façon, la moitié des hommes avec qui il avait une aventure retournaient à leur femme ou à leur amoureuse après. Il n’avait plus la force de se cacher dans des allées sombres, et encore moins d’échanger des clins d’œil et des signes de tête superflus et pénibles pour s’assurer que sa cible partageait les mêmes inclinations sexuelles. Il avait presque crevé pour ce pays un trop grand nombre de fois : si ce pays était aussi reconnaissant de ses sacrifices qu’il l’affirmait, il pourrait le démontrer en le laissant tranquille.
On lui avait affirmé que les choses changeaient. La nouvelle génération de la jeunesse dorée, appelée de façon écœurante les Bright Young People, affichait leur nature inconventionnelle avec une grande fierté.
— Chéri, tu ne peux pas soutenir les homosexuels ! lui avait assuré une de ses connaissances à la mode dans un club à Piccadilly.
Tant mieux pour elle, supposait-il. Cela ressemblait au genre de milieu dans lequel un prédateur comme lui, un homme séduisant et désabusé de la classe supérieure, aurait pu profiter des innocents au teint frais, pour le bénéfice de tout le monde, seulement si sa propre guerre s’était terminée au même moment que celle des autres. Si seulement il était un homme de sa classe comme les autres, qui n’avaient rien de mieux à faire que de se divertir ; si seulement il n’était pas enfoui jusqu’au cou dans des affaires de fantômes.
Si seulement il ne commençait pas à se faire vieux. Randolph, qui était âgé de trente-cinq ans, décida qu’il valait mieux ne pas continuer à y songer.
Il ne comprenait pas vraiment pourquoi il pensait à cela. La seule explication possible était, peut-être, ses interactions de la semaine précédente avec l’homme nommé Lazenby. Il laissa son esprit vagabonder à ce propos tandis qu’il se dirigeait vers Farringdon Street, puisque les pensées futiles étaient le meilleur moyen de libérer ses sens particuliers.
Saul Lazenby avait eu l’air d’un spectateur ordinaire quand ce foutu arbre s’était enflammé et que Randolph avait eu le malheur d’arriver en retard pour observer ce qu’il s’était produit. Le devin qu’ils employaient, propriétaire d’une animalerie à Brixton, avait envoyé une suite de télégrammes frénétiques et incompréhensibles, et quand Randolph avait enfin pu les déchiffrer et découvrir qu’un danger planait autour du chêne de Southcott, il n’avait eu que peu de temps pour se déplacer sur place.
Randolph avait immédiatement appelé Mme Denton, dont la famille gardait la boîte de Southcott, pour s’assurer qu’elle était toujours en sécurité et pour lui demander de redoubler de vigilance. Deux jours plus tard, elle lui avait téléphoné en retour pour annoncer que le major Peabody avait sollicité la permission de la visiter, et pour lui demander de le surveiller. C’était donc ce qu’il avait fait, et il avait aperçu Saul Lazenby, le spectateur innocent lors de l’incendie de l’arbre de Southcott, innocemment à bord d’un train pour aller voir la boîte de Southcott.
Ses raisons avaient peut-être réellement été innocentes, et c’était précisément le problème. La famille Denton avait fait en sorte de garder un œil vigilant sur les visiteurs et avait signalé qu’ils n’avaient pas tenté d’ouvrir, de voler ou d’endommager la boîte. Peabody était bien évidemment un idiot au cerveau rempli de notions et théories mystiques qui faisaient à moitié sens. Si Lazenby s’était trouvé à Oak Hill Park par hasard, il était parfaitement raisonnable de conclure que son employeur, qui entretenait des illusions, désirerait suivre la piste de Southcott.
Seulement si. Parce que Randolph ignorait encore la raison derrière l’incendie, et il n’avait pas apprécié sa première impression de Lazenby. Il cachait quelque chose, quelque chose qui ne tournait pas rond. C’était peut-être complètement personnel, bien sûr : Lazenby était issu des classes moyennes tout à fait respectables, et s’intéressait sans nul doute aux hommes. Randolph décelait, juste en l’observant, la peur et la honte qui avaient peut-être pu peser sur lui. Quand on répétait à quelqu’un qu’il était mauvais autant de fois que nécessaire, fort souvent, il devenait vraiment quelqu’un de mauvais. Peut-être que Lazenby n’était qu’un homosexuel avec trop de dégoût de lui-même qui travaillait pour un idiot et que le débat était clos. Peut-être que Randolph devrait le retrouver pour lui remonter le moral. Son visage intelligent et bronzé, son corps mince et son air affamé, les flammes qui brûlaient dans ses yeux sombres et malheureux � Oh, il pouvait parier que M. Lazenby lui revaudrait tous ses efforts s’il en avait l’opportunité.
Randolph marcha le long du chemin sinueux de Snow Hill dans une rêverie plaisante, imaginant jusqu’où il aurait dû aller pour persuader l’intrigant Lazenby de descendre du train avec lui pour traîner derrière la gare. Il arriva au virage tournant à droite pour atterrir à Cock Lane ; tout à coup, il sentit une présence le frapper comme une serviette chaude et humide des bains publics, d’une telle puissance qu’il en tituba en arrière.
Il serra les dents et endurcit son esprit, se mettant immédiatement sur ses gardes. La présence ne l’attaquait pas, pas encore du moins, cependant elle s’accroupissait sur la rue tel un crapaud, et il n’était pas le seul à la sentir. Les autres traversaient la route sans aucune raison apparente. Elle lui donnait une sensation de démangeaison, quelque chose d’irritant qui deviendrait une torture plus rapidement qu’on ne pourrait le penser.
Ce n’était pas un esprit des lieux. C’était une chose maligne, quelque chose d’ancien et malveillant, comme si elle avait plané au-dessus de cette rue pendant des millénaires, or, elle n’avait pas été présente ici six mois plus tôt. Cela ne présageait rien de bon.
Cock Lane était presque déserte ; la plupart des gens se pressaient de partir, à part deux hommes qui étaient plantés là, à se disputer. Il fallait s’y attendre : même du lait aurait tourné, ici. C’était ce genre d’influence, une mesquinerie titanesque aux yeux fous qui rendait les âmes des autres un peu plus sombres.
Il longea Cock Lane, l’air nauséabond imprégnant ses lèvres et ses narines, et alors qu’il s’approchait du duo qui se disputait, un homme élancé et un autre plus costaud et plus vieux, il s’écria :
— Bon sang, vraiment ?
Saul Lazenby se retourna avec un air de stupéfaction sans défense, qu’il aurait certainement trouvé hilarant si Randolph n’était pas aussi enragé.
— Que diable… Vous nous suivez ?
— Je suis les ennuis, répondit Randolph. Et c’est ainsi que je vous trouve. Quelle coïncidence. C’est vous qui avez fait ça ?
— Fait quoi ? demanda Lazenby.
— Oh ! C’est le gentleman du train, s’exclama le major Peabody avec un air illuminé. Le commerçant en vins. Je souhaitais vous demander…
— Arrêtez votre cirque, le coupa Randolph. Qu’est-ce que vous manigancez ici ?
— Ce ne sont pas vos maudites affaires, et je vous suggère de faire attention à vos manières, rétorqua Lazenby tandis que le major Peabody bafouillait. Nous sommes dans une rue publique, et nous ne vous avons pas invité à nous rejoindre.
— Mais moi, je vous invite à déguerpir.
Randolph pouvait sentir la sensation d’irritation sous sa peau, désormais. Des remarques déplaisantes lui montaient à la gorge et il ne ressentait aucun remords à les faire sortir.
Et puis merde, à la fin.
— Partez, s’énerva-t-il. Foutez le camp immédiatement.
— J’ignore de quoi… tenta le major Peabody avec mauvaise humeur.
Randolph n’avait pas le temps de discuter. La force, la chose qui comblait l’imaginaire du peuple au sujet du fantôme de Cock Lane, tournoyait dans le ciel depuis qu’il avait posé un pied dans la rue, et elle commençait à remarquer sa présence. Depuis quelques secondes, il la sentait sonder son esprit et pousser contre, mais maintenant, il entendait une succion à en déchirer les tympans comme une marée montante qui lui indiquait que quelque chose rassemblait sa puissance pour frapper.
Si cette paire d’idiots n’étaient que des citoyens ordinaires, il était de son devoir d’assurer leur sécurité. S’ils étaient dans le coup, ils pouvaient se débrouiller par eux-mêmes ou bien en assumer les conséquences. Randolph souhaitait fortement les voir mourir tous deux, et c’était la puissance de ce sentiment qui le prévint de l’attaque.
— Accrochez-vous.
Il attrapa les deux hommes par la main et siffla la Première Phrase du Rituel de Saaamaaa tandis que la chose plongeait à leur rencontre.
C’était de la malice, de la malfaisance même, sans motivation, objectif ou raison. Randolph la sentait le recouvrir malgré la protection de la Première Phrase ; un sentiment de haine lui comprimait le cœur et les poumons. Il pouvait l’apercevoir sur le visage rond de Peabody, distordu en une parodie cruelle de ses traits habituellement aimables et idiots, et sur Lazenby, qui montrait les crocs avec ses yeux plissés de façon bestiale. Il sentait qu’il leur ressemblait bien trop.
Cette chose était terriblement puissante. Il répéta la Première Phrase, de toutes ses forces, et puisqu’il ne pouvait pas bouger ses mains sans lâcher les deux foutus imbéciles qu’il protégeait, il traça un sceau sur le trottoir avec son orteil. Une fois, deux fois, trois fois, et enfin le sort de protection surgit, flamboyant autour d’eux telle une flamme bleue.
Bien sûr, la vision ordinaire de Lazenby ou Peabody ne pouvait pas le percevoir. Peabody avait l’air décontenancé, quant à Lazenby, il était franchement alarmé, et tandis que Randolph s’apercevait que la haine sur son visage tournait à l’inquiétude, il essaya quand même de dégager la main de son emprise.
— Lâchez-moi ! s’exclama Lazenby.
— Avec plaisir, répondit Randolph d’une voix enrouée. Dès que je vous lâche, vous fuyez. Compris ? Vous courez le plus loin possible et vous ne vous arrêtez pas tant que vous n’êtes pas en sécurité, et surtout, vous avez intérêt à ne pas continuer ce que vous manigancez. Si vous croisez encore ma route, je vous le ferai regretter. Partez et personne ne sera blessé. C’est compris ?
Lazenby fronça les sourcils. Il hésita un instant, comme si une idée lui venait à l’esprit, puis s’exprima de façon plus claire.
— Oui, parfaitement. Mais, si je restais avec vous pour le moment, camarade ? Le major partira comme vous le souhaitez, n’est-ce pas, monsieur ?
— Pardon ? demanda le concerné.
— Je crois que notre gentleman ici se remémore de mauvais souvenirs, déclara Lazenby.
Il tourna ensuite son visage pour que Randolph voie ce qu’il communiquait silencieusement avec ses lèvres, puis continua :
— Je vais rester avec lui jusqu’à ce que vous trouviez quelqu’un qui peut nous venir en aide, d’accord ?
— Oh !
Le major hocha la tête, la compréhension lui illuminant le visage.
— Bien sûr. Restez bien avec Lazenby, mon pauvre jeune homme, je vais chercher un policier.
— Vous allez la fermer, oui ? s’exclama Randolph, s’accrochant désespérément au peu de patience qu’il détenait.
— Je vous comprends, vous savez, dit Lazenby d’une voix douce et rassurante. Mais tout le monde a besoin d’un ami sur lequel se reposer parfois, même quand on croit le contraire. Je vais rester à vos côtés. Ne vous inquiétez pas, mon ami. Tout va bien maintenant.
Doux Jésus, Lazenby se demandait s’il ne souffrait pas de névroses des tranchées. Ce n’était pas le moment de se montrer aimable et prévenant, c’était le moment de prendre ombrage et de déguerpir. Randolph était à deux doigts de hurler ou pleurer. Il ne fit aucun des deux, car dès que son attention fut accaparée par autre chose, le major Peabody libéra sa main et sortit sans s’en rendre compte du cercle de protection en criant « Cela ne prendra qu’une minute ! » et courut le long de la rue au petit trot. Randolph espérait qu’il se déplacerait assez rapidement pour s’en sortir indemne.
— Pour l’amour du ciel. Combien de temps ça va lui prendre de ramener un policier ?
— Pardon ?
— Laissez tomber. Oh, bon sang !
Randolph rapprocha Lazenby de lui d’un geste sec, et une petite partie toujours aussi curieuse de son cerveau nota la façon dont les yeux de l’homme s’écarquillèrent. Il posa brusquement sa main libre sur le mur derrière lui et laissa les sentiments négatifs s’accumuler. La malice, la luxure, la peur, l’envie, tout le purin habituel de l’insignifiance humaine, mais avec quelque chose de plus derrière. Un sentiment d’idiotie vaine, aussi vaste et vide que le ciel.
— Bon, s’exclama-t-il. Bien. J’ai besoin d’un…
L’oculus fatui tourna son attention sur lui à ce moment, et Randolph sentit son regard se concentrer en un point.
— Bordel.
— Je vous demande pardon ? s’écria Lazenby, outré.
— Fermez-la et laissez-moi faire.
— Sûrement pas ! se rebiffa Lazenby.
Randolph ne l’écoutait pas. Il s’était concentré sur la chose qu’il devait vaincre, essayant de déceler sa nature. Elle correspondait à l’idée que le public se faisait d’un fantôme, mais elle n’était pas ancrée grâce à une invocation, un dessein, ou un passé. Elle avait beau être puissante et sournoise, cette satanée chose n’appartenait pas à cet endroit, ce qui lui donnait l’avantage.
— Pas dans ce pays, ni dans cette ville, dit-il à voix haute.
Il prononça ensuite six des mots de Völund, qui résonnèrent dans son corps, s’entrechoquèrent sur ses os, lui brûlèrent les yeux. Ils flottèrent avec un bruit assourdissant durant une fraction de seconde dans les airs, un instant qui lui parut durer une éternité, puis tout se mit à empester le métal en fusion. La présence disparut. Randolph prit une grande inspiration.
— Qu’est-ce que… Mais, qu’est-ce que… quoi ?
Il était évident que Lazenby n’avait pas assez passé de temps à l’armée, puisqu’il n’arrivait pas à aller plus loin dans sa phrase.
— Un plaisir de vous avoir rencontré, sortit Randolph d’entre ses lèvres sèches.
Il avait laissé des marques de doigts rouges sur le poignet de Lazenby.
— Ravi, vraiment. Adieu.
— Attendez un peu !
Sous son chapeau, le bout des cheveux châtain clair de Lazenby s’éparpillait en mèches rebelles, comme chargés d’électricité statique.
— Qu’avez-vous dit ? Ce… Ce… Qu’est-ce que c’était ?
— Que pensez-vous que j’aie dit ? le questionna sèchement Randolph.
Il avait enduré neuf jours de rituel éprouvants pour garder en lui les mots de Völund. L’esprit humain n’était pas capable par nature de les contenir ; ils sortaient par l’autre oreille aussi rapidement qu’ils avaient été prononcés. Cela créait une expérience assez désagréable, mais pas aussi désagréable que de s’en souvenir.
— Je… Mais…
La bouche de Lazenby s’ouvrait et se fermait aussitôt, confus parce que sa mémoire lui faisait défaut de façon inexplicable.
Randolph lui tapota la joue.
— C’est bon, tout va bien. Je vous remercie profondément de votre prévenance, et j’espère que vous apprécierez l’arrivée de votre policier, le voilà. Et si je peux me permettre � ne croisez jamais mon chemin à nouveau. En voilà un bon garçon.
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