L'île hantée

K.J. Charles · Chapitre 13 sur 14

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L'île hantée

Chapitre treize

 

Le pont était couvert de planches larges et lourdes, manifestement conçues pour former un chemin praticable sur lequel l’excavateur mécanique pouvait aller et venir. Il était garé sur la rive, à côté d’une brouette remplie de bêches. Il n’y avait aucun ouvrier en vue.

— Ces satanés imbéciles, lâcha Randolph. Allons voir l’ampleur des dégâts.

— On doit se débarrasser de ces choses sur le pont d’abord, répliqua Saul.

Les planches étaient une source d’irritation, comme une écharde, qui forçait l’ouverture d’une voie sans autorisation.

Ni Sam ni Randolph ne protestèrent. Tous trois retirèrent les planches et les empilèrent à côté du pont jusqu’à ce qu’il ne reste que le bois foncé à moitié pourri sous l’eau. Il faisait presque nuit quand ils achevèrent leur tâche.

Sam alluma sa lampe torche et se tourna vers Saul.

— Quand tu veux.

Ils s’attendaient à ce que ce soit lui qui mène le groupe. Il acquiesça et traversa le pont en direction des Douves de Camlet.

De loin, l’îlot paraissait petit. Une fois dessus, on avait la même impression, comme si ce n’était qu’un petit bout de terre entouré d’eau au beau milieu d’un parc. Un lieu ordinaire, en somme. Il était difficile de se rendre compte des dommages qui avaient été causés, mais il sentit que quelque chose n’allait pas.

Le pont se situait au milieu d’une des rives des Douves, tandis que le puits se trouvait de l’autre côté, dans le coin à gauche. Saul prit cette direction en se souvenant des histoires de chasseurs de trésors. Il redoutait ce qui pouvait l’attendre là-bas.

— Bon sang, souffla Randolph en s’approchant. Merde.

Une fosse impressionnante était creusée dans le sol, atteignant deux ou trois mètres à son point le plus profond, et derrière elle reposait un vaste monceau de terre et de pierres. L’arbre à loques gisait au sol un peu plus loin, comme s’il avait été jeté, les racines exposées, avec les offrandes en tissu qui traînaient au sol. Le conduit du puits descendait depuis le centre de la fosse, sombre et inerte. Le faisceau de la lampe torche de Sam se posa à cet endroit, puis se déplaça sur le côté pour éclairer une forme au sol. Le corps d’un homme, face contre terre, immobile.

— C’est pas bon, ça, marmonna-t-il.

Saul se précipita dans le trou, avec la terre qui glissait sous ses pieds, jusqu’à atteindre le corps. Il appartenait à un homme trapu et ventru vêtu d’un manteau en tweed, aux cheveux gris tachés de sang.

Il se déplaça pour ne pas cacher la lumière. Puis il se prépara à tout, et retourna le corps.

Une terreur muette s’empara de lui, qui se transforma ensuite en une répulsion intense qui le fit reculer en titubant, incapable de détacher son regard du visage éteint aux lunettes cassées et à la bouche ouverte à moitié remplie de terre.

— Oh mon Dieu, non. C’est le major.

— Peabody ? demanda Randolph au-dessus de lui. Oh non. Quel imbécile.

— C’était quelqu’un de bien, dit Saul en estimant qu’il devait offrir quelque chose au mort. Il ne méritait pas un tel sort.

— Si c’est lui qui a creusé dans les Douves de Camlet, j’espère qu’il va pourrir, lança Randolph en descendant dans la fosse pour rejoindre Saul et examiner le corps.

— C’est à cause d’un humain, d’un animal, ou autre chose ? demanda Sam d’en haut.

— Il a la tête enfoncée, elle est bien cabossée. Je ne pense pas que ce soit un animal qui lui ait fait ça, alors ça doit être un humain.

— Pourquoi ? demanda Saul, désespéré. Pourquoi quelqu’un ferait une chose pareille ?

Randolph expira un grand coup.

— S’il est venu ici pour creuser, vraisemblablement des reliques, ou un trésor…

— On ne peut pas excaver un site ancien avec une pelleteuse mécanique !

— Est-ce qu’il le savait ? Est-ce qu’il était du genre à s’en soucier ?

Saul ouvrit la bouche, puis la referma. Le major Peabody n’avait jamais été un savant, et n’avait reçu aucune éducation à ce sujet. Il souhaitait seulement prouver la véracité de ses théories, non pas découvrir la vérité. Plus que tout, il voulait faire une découverte remarquable.

— S’il avait eu des raisons de croire que quelque chose se trouvait ici… Peut-être que non.

— De plus, son archéologue de compagnie manquait à l’appel. Alors, il est venu ici, poussé par son fanatisme démesuré. Seul, peut-être ?

— Avec de l’aide. Je doute fortement qu’il sache se servir d’une pelleteuse, et il y avait aussi énormément de bêches.

— Accompagné d’autres personnes, approuva Randolph. Et ensuite, eh bien, soit il a trouvé ce qu’il cherchait, soit il ne l’a pas trouvé. Dans ce cas, peut-être qu’un autre individu qui se trouvait avec lui l’a frappé à la tête dans un accès de colère plutôt justifié et s’est enfui. Mais s’il a réussi…

— L’autre personne lui a volé ce qu’il a trouvé, puis l’a réduit au silence à jamais, compléta Sam d’en haut. Est-ce que quelqu’un manipulait Peabody ? Est-ce qu’il l’utilisait pour atteindre le puits ?

— Pourquoi quelqu’un ferait ça ?

— Parce que je tuerais quiconque fouine dans les Douves de Camlet, affirma Randolph. Si cela s’était produit la semaine dernière, je serais déjà arrivé ici à la première pelletée de terre et j’aurais enterré les cadavres dans la fosse qu’ils auraient creusée eux-mêmes. Mais j’ignorais que cela se produisait, parce que Theresa t’a désigné comme Protecteur, et tu n’as pas compris ce qu’il se passait parce que tu as été balancé au milieu de tout ce cirque avec toute l’ignorance d’un nouveau-né, et que je n’ai pas pu t’aider dans cette épreuve à cause de ce putain d’imbécile de Delingpole. Quelle galère.

— Tout est ma faute, se désola Saul, un grand sentiment de vide s’emparant de lui. Elle m’a confié cette responsabilité, et voilà…

— Non, c’est leur faute, qui qu’ils soient, rétorqua Randolph. Nous n’avons pas le temps de nous apitoyer sur notre sort. Qu’ont-ils volé ?

— Je ne sais pas.

— Si, tu le sais. Theresa t’a révélé même les secrets les plus gardés. Que se passe-t-il ici ?

— Je ne sais pas, insista Saul avec la tête qui commençait à tourner.

— Qu’est-ce qu’ils cherchaient à obtenir en creusant de cette façon ? demanda Randolph. Que voulaient-ils ? Qu’ont-ils volé ? Bon, commençons par là alors : ont-ils fait sortir de Mandeville ?

Les ténèbres se refermèrent sur Saul. Une obscurité totale, d’un noir impénétrable. Une douleur à la tête, un étrange goût sucré et métallique dans la bouche, et au milieu de tout cela, la sensation acide du désir. Il voulait vivre, il voulait mourir, et tuer, tuer, et tuer encore. Il désirait tout, tout en entier. Des impératrices et des prélats à ses pieds, qui le suppliaient d’accorder ses bonnes faveurs. Tirer des larmes de peur et de sang aux murs sur son passage. Il deviendrait le maître de la ville, du pays, et même du roi, il le fallait, parce que rien encore n’avait suffi à satisfaire le gouffre affamé en lui. Il y jetterait des corps déchirés et des vies ruinées encore et encore, jusqu’à ce qu’il soit enfin rassasié, si seulement il pouvait sortir du métal tendre qui le confinait et des ténèbres…

— Saul ! s’écria Randolph en lui attrapant le bras. Saul ?

— De, de… Lui.

Sans l’appui de Randolph, Saul aurait pu tomber.

— Dans du plomb. Ils l’ont recouvert de plomb alors qu’il était encore vivant, ou du moins, une partie de lui était restée vivante, et il faisait si noir.

— Quel dommage pour lui, lâcha Randolph sans la moindre trace de compassion. Ensuite ?

— Je ne sais pas. J’avais l’impression d’être à sa place. Grotesque, infâme. D’une avidité dépassant l’entendement, même la folie. Un trou avait pris la place de son cœur, et le plomb… le plomb le confinait et… Il me manque quelque chose.

Il pouvait sentir la prison étroite qui enfermait une âme remplie de haine, ainsi que la prise de conscience grandissante qu’une porte s’était ouverte quelque part.

— Oh mon Dieu. Je crois que ce qu’ils ont déterré, c’est ce qui le maintenait là, dans l’obscurité. Je crois qu’il s’éveille.

— Alors ça, lâcha Randolph. Merde.

— À quel point c’est grave ? demanda Sam.

— S’il est resté au cœur des Douves de Camlet depuis huit siècles ? En étant aussi vieux, aussi enragé, en plus d’être le Maître juré de Londres ?

— On ferait mieux de le faire se rendormir alors, répondit Sam. Vous avez une idée de comment on pourrait faire ça ?

— Qu’ont-ils volé, Saul ? s’énerva Randolph en lui secouant le bras. Réfléchis.

— Je ne sais pas. C’était quelque chose qui le contenait et c’était… c’était dans le puits.

Randolph dévala la pente de la fosse, vers le trou noir qu’était le puits.

— Ils ont retiré les pierres de revêtement. Ils les ont empilées là. Est-ce qu’ils cherchaient quelque chose dans le mur ?

— Tu peux voir quelque chose ? lança Sam en se glissant dans le trou pour rejoindre Saul.

La lampe torche était d’un grand réconfort.

— Pas assez. Tout est dans une pagaille pas possible. Attendez, c’est quoi, ça ?

Randolph s’agenouilla dans le sol meuble et glissant et se pencha prudemment en avant.

— Ne tombe pas, s’exclama Sam.

— Merci, c’est ce que… Courez !

Un aboiement sauvage retentit alors que Randolph se précipitait hors de la fosse et atterrissait sur les fesses. Saul se dirigea instinctivement vers lui. Sam lui attrapa le bras en criant :

— Il a dit de courir !

Randolph était toujours en train de crapahuter à reculons pour tenter de retrouver l’équilibre. Il se trouvait toujours à terre quand une longue silhouette obscure et imposante émergea de la gueule du puits.

Éclairée par le faisceau de lumière, elle ressemblait à la fronde ondulante d’une plante de rivière ou au membre décharné d’une immense araignée, que Saul regarda bouger, muet de terreur. La forme se fixa dans la terre, puis une deuxième émergea, et la tête et les épaules d’un grendel des marais s’extirpèrent du puits sacré des Douves de Camlet.

— Forthlaede ! rugit Randolph, et du lierre s’arracha à la terre. Fuyez, bande d’imbéciles !

— Dépêche-toi, alors ! cria Sam en retour tout en poussant Saul sur la pente.

De la terre lâche se déroba de sous ses doigts et du bout de ses pieds.

— Allez, debout, Saul ! ajouta-t-il. Prends la torche !

Saul roula sur le bord du puits, attrapa la torche d’une main et offrit l’autre à Sam, qui l’ignora et bondit de lui-même. Randolph se rapprochait lentement d’eux sans quitter du regard la gueule du puits, qui était enserrée de verdure. Saul crut la voir se contracter, comme si la croissance anormale de lierre était une toile d’araignée et la chose qui se débattait sous elle, un insecte énorme.

— Ramène tes fesses, s’énerva-t-il sur Randolph. Allez !

Il tendit la main. Randolph la prit et gravit le reste de la pente de façon parfaitement inélégante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Tu peux le contenir ?

— Malheureusement, mon cher ami, ce n’est pas qu’un « le ». C’est un « les ». C’est pour ça que j’étais aussi alarmé.

— Oh, il ne manquait plus que ça. Combien ?

— Tous.

Un bruit de craquement explosa dans le puits, suivi du son du bois qui éclate. Saul braqua la lampe torche vers le trou noir et révéla ainsi une masse enchevêtrée de verdure avec de longs membres munis de griffes qui s’agrippaient à chaque fissure.

— C’est la horde du Maître de Londres, expliqua Randolph. Ils sont spécialistes en meurtres, torture, pillage, et bien plus encore. Nous devons absolument combler ce trou.

Comme si elle n’attendait que cela, la toile de lierre se distendit et se rompit. Des silhouettes sombres s’élevèrent, escaladèrent, et la puanteur des marécages déferla sur les hommes qui observaient les événements.

— Leoht, commanda Randolph.

Sauf que la lumière était bien plus faible que dans les souvenirs de Saul, quand elle avait illuminé le château, et les grendels des marais avaient beau gémir, ils ne fuyaient pas pour autant.

— Forthlaede ! aboya Sam au même moment, et du vert explosa du visage d’un des grendels des marais hirsutes. Bordel. Ça ne fera pas l’affaire. On passe au rituel Saaamaaa ?

— Ça ne servirait à rien. Ils sont natifs d’ici. Ils sont là.

— Et il y en a toujours plus qui sortent.

— Utilise tes mots alors ! s’écria Sam.

Randolph parla. Les mots frémirent et s’entrechoquèrent dans le cerveau de Saul, ce qui fit vibrer son crâne ; chaque parole étant comme un coup de marteau en fer. Il tituba sur le côté, tandis que Sam se mit à genoux pour trouver l’équilibre, et les grendels des marais poussèrent une cacophonie de hurlements. Soudain, le monde vacilla, dans un bruit terrible comme celui d’un battement de cœur gigantesque.

— Seigneur, dit Sam de façon plutôt forte, comme si on l’avait rendu sourd. Ne refais plus jamais ça.

— Je n’en ai pas l’intention, répondit Randolph d’une voix un peu abattue. Ce n’était pas une bonne idée. On ne peut pas combattre le feu par le feu quand on a besoin d’eau.

Sam braqua la torche dans la fosse. Les grendels des marais se tenaient tous recroquevillés, visiblement en état de choc ou de souffrance, mais ils restaient indubitablement en vie, et ils commencèrent à se relever sous le regard de Saul.

— Ils vont s’extirper de là à tout moment. Et rien ne les empêchera de se promener dans Londres, toutes dents et griffes sorties. Comment diable pouvons-nous en arrêter autant ?

— Ils doivent d’abord traverser le pont, rappela Saul.

— Ils sont amphibiens, répliqua Randolph avec irritation. Je suis assez certain que les douves ne les arrêteront pas.

Il portait encore son chapeau. Saul l’ôta de sa tête, descendit le long de la rive en trombe jusqu’à atteindre le bord des douves, puis préleva autant d’eau couverte d’algues que possible. Elle semblait briller faiblement. Il retourna au niveau de la fosse avec Sam qui le guidait de sa lampe torche, et pensa S’il vous plaît, faites que ce soit possible, puis jeta la pinte d’eau saumâtre de la rivière sur les créatures sous lui.

Le cri qui jaillit fut épouvantable. Les grendels des marais se soulevèrent et se débattirent pour s’enfuir, comme si l’eau était de l’acide, une réaction qui poussa la foule grouillante vers la pente, à l’opposé de Saul. L’un d’entre eux s’y accrocha et commença à grimper en poussant des glapissements stridents.

— Forthlaede, déclara Randolph.

La créature se tortilla et hurla tandis que du lierre jaillissait de son visage, mais encore plus de monstres s’étaient mis à grimper, désormais.

— Très bien, tu as prouvé ta théorie, maintenant arrête de ruiner mes chapeaux.

— L’eau ne les aime pas, fit remarquer Sam. C’est déjà ça. Donc les Douves les contiendront tant qu’on les empêche de traverser le pont.

— Du moins, jusqu’à ce que les retardataires se réveillent, commenta Randolph. Les jeux seront faits à ce moment-là. Où sont nos renforts ?

— On en a ? demanda Saul avec une lueur d’espoir.

— Ils se sont probablement perdus dans cette putain d’obscurité, pesta Randolph.

Puis, brusquement, quelque chose lui attrapa les jambes.

Il plongea dans la fosse avec un cri et disparut dans la masse de monstres.

Sam hurla, lâcha la lampe torche et se propulsa en avant. Saul bondit à l’endroit où le faisceau de lumière brillait sur le bord de la fosse. Tout ce qu’il pouvait apercevoir, c’étaient des corps qui se tordaient avec des membres qui s’agitaient : des griffes, des bras, des branches qui se dressaient. Il ne pouvait absolument rien faire pour aider Randolph, noyé sous les diables déchaînés. Tous hurlaient de douleur, de triomphe, ou de haine, et il pouvait entendre l’horrible ricanement grave, autour de lui et sous lui à la fois, tandis qu’une monstruosité terrible déchirait lentement les Douves de Camlet.

C’était sa faute, son erreur déplorable. Il avait assuré le rôle de Protecteur des Douves de Camlet pendant deux jours pour uniquement assister à sa mort, et à celle de Randolph aussi.

Protecteur, souffla une brise argentée dans son oreille, aussi tranquille que le bruissement d’une feuille, comme s’il pouvait entendre une telle chose par-dessus les glapissements.

Saul s’agenouilla et enfouit ses doigts dans la terre pour appeler l’image des Douves dans leur état légitime. Le grand pouvoir ancien d’une forêt infinie, la pureté de l’eau, la cathédrale d’arbres sacrés percée par les rayons du soleil, les yeux vifs dissimulés dans le feuillage. Il devait y avoir quelque chose que les Douves pouvaient faire, et il en était le Protecteur, il devait faire quelque chose.

Il ne connaissait qu’un seul mot, donc il le lança dans un souffle :

— Leoht.

La lumière fut aveuglante. Elle était plus vive que celle du jour : c’était la lumière du désert, si intense qu’elle en devenait douloureuse, qui éclata à travers le sol ravagé. Les grendels des marais criaient et gémissaient, grattaient la terre comme s’ils tentaient de s’enterrer à nouveau dans les profondeurs. Saul remarqua désormais qu’il y en avait un très grand nombre. Et un groupe d’entre eux ne se débattaient plus et restaient immobiles, car ils semblaient être empalés sur des pieux en bois. Des pieux feuillus, qui se dressaient vers le ciel et qui formaient un minuscule bosquet à peine assez grand pour abriter un homme.

— Randolph ! cria-t-il désespérément.

Sam apparut de l’autre côté de l’amas d’arbres, avec du sang qui coulait le long de son visage, les yeux plissés pour se protéger de l’éclat trop vif. Il se fraya un chemin à travers les branches, puis se courba pour en extraire un long corps.

— Non, murmura Saul avec une angoisse terrible. Non, ce n’est pas possible. Randolph !

— Maintiens la lumière, affirma Sam. Bien joué. Il va bien.

Randolph peina à se libérer et roula sur lui-même pour s’agenouiller.

— Je ne vais pas bien du tout, bordel, protesta-t-il d’un ton colérique. Est-ce qu’on peut se tirer de ce foutoir ?

Il émergea de la fosse d’une façon qui laissait entendre que Sam l’avait poussé sans façon pour le hisser de là. Ses vêtements étaient souillés et déchirés, du sang suintait à travers le tissu. Encore plus de sang qui provenait d’une blessure virulente à son cuir chevelu masquait son visage. Il était couvert de boue et d’ichor. Il n’avait jamais été aussi magnifique.

— Je croyais que je n’allais plus jamais te revoir, fit Saul, ses lèvres engourdies.

— Je croyais que tu étais quelqu’un d’intelligent, et j’avais raison.

Randolph lui adressa un sourire rapide. Du sang maculait ses dents.

— L’homme ignorant fera émerger la lumière, c’était bien ça. Tu peux la maintenir ?

— Je l’ignore.

Le ricanement ressurgit tel un son d’une malice sans fin, pendant que Sam se hissait hors de la fosse. L’intensité de la lumière avait diminué, et il faisait tout juste jour. Saul doutait d’être capable de l’invoquer à nouveau. Sa bouche était amère du goût des feuilles vertes, ses doigts enfouis dans la terre battue le faisaient souffrir, et ses muscles étaient pris d’une faiblesse débilitante. Vraisemblablement, ce pouvoir avait un prix.

— Bien sûr qu’il ne peut pas faire ça, après la journée qu’il a passée. Au point où nous en sommes, je ne peux plus invoquer de verdure, et toi non plus, Randolph, déclara Sam. Replions-nous sur le pont. Debout, Saul.

— Si je me relève, est-ce que la lumière disparaîtra ?

Désormais, les grendels des marais se déplaçaient avec détermination, et sans souffrance apparente. Ils s’élancèrent comme des algues qui se balançaient, et une vague de monstres se déversa jusqu’à l’autre côté de la fosse, juste au moment où des griffes aiguisées raclèrent la terre à côté de Saul et prirent appui.

— On doit prendre le risque, répondit Randolph. Lève-toi.

Saul attrapa deux poignées de terre et se laissa hisser sur ses pieds. Les trois hommes battirent en retraite, se dirigeant à reculons vers le pont au moment où un des grendels reprit son équilibre pour se tenir droit.

Il mesurait presque deux mètres de haut, ses bras tombaient jusqu’à ses genoux, ses mains énormes faisaient deux fois la taille qu’elles auraient dû et se terminaient par des griffes courbées. Il était complètement échevelé, d’une couleur entre le vert et le marron, humide et puant, et quand son regard se posa sur Saul et qu’il ouvrit sa bouche pour émettre un long sifflement, il aperçut toutes les dents du monde dans sa gueule.

Il devait y en avoir une centaine dans le puits, et ils n’arrêtaient pas de se multiplier. Il pouvait le sentir, comme si les profondeurs du puits devenaient un gosier qui descendait vers le ventre de quelque chose de fétide, ancien et bouillonnant.

— Cette enflure se réveille, dit Randolph. Tu es le Protecteur. Tu sais si on peut détruire le pont ?

— Pas de l’autre côté, expliqua Saul en se rendant compte de la vérité en même temps qu’il en prononçait les mots, comme s’il récitait une leçon qu’il avait apprise il y a fort longtemps. Rien ne pourrait le détruire. Il a été conçu pour durer. Je crois que je pourrais le bloquer d’ici, en revanche.

— Non, répondit Randolph. Parce que ça te laisserait du mauvais côté, putain. Saul…

Celui-ci fixait la fosse. De plus en plus de grendels des marais s’en échappaient, et ceux qui se trouvaient déjà en plein air se déployaient pour former une rangée d’une stratégie militaire rudimentaire. Ils ne comptaient pas attaquer un à un pour se faire abattre aussitôt, ils savaient qu’il leur suffisait d’une seule ruée groupée.

— Pars sans moi.

— Non.

— Ils arrivent. S’ils traversent le pont…

Il imagina les créatures marécageuses aux dents pointues arpenter les rues de Londres, rester tapies dans les égouts et les caniveaux, infester la rivière, et se répandre partout, avec l’intelligence malfaisante du Maître de Londres pour les guider.

— Pars !

— Tu peux ranger ton acte héroïque ailleurs, fit Randolph en posant sa main sur l’épaule de Saul. C’est moi qui t’ai mêlé à tout ça. File, Sam, on s’occupe de tout. Et merci. Ce fut un plaisir de te rencontrer.

— Randolph, non, protesta Sam d’une voix empreinte d’angoisse. On a besoin de toi, à nos côtés.

— Mais je dois rester ici, répliqua Randolph. Tu dois partir. Saul, fais ce que tu as à faire pour détruire le pont. Maintenant.

Le jour artificiel tournait désormais au crépuscule, et déclinait rapidement. Les grendels des marais s’avançaient au ras du sol, méfiants, menaçants, de plus en plus nombreux et confiants. Saul s’agenouilla et posa la main sur le sol, en ressentant le soutien de Randolph sur son épaule, ferme et encourageant.

Il détruirait le pont, renverrait les Douves à l’est du soleil, et se retrouverait sûrement coincé sur cette petite parcelle de terre pour le reste de sa vie, qui, espérait-il, se compterait en secondes plutôt qu’en minutes. Piégé avec les grendels, avec le Maître de Londres furieux, et Randolph.

— Tu devrais fuir.

— Ne dis pas d’âneries pareilles, lâcha Randolph en resserrant son emprise. Finis ce que tu as commencé.

— Vous voilà ! Excusez-nous du retard, annonça une voix guillerette vaguement familière de l’autre côté du pont. Impossible de trouver un taxi, puis nous avons dû chercher… Mon Dieu, c’est quoi ces choses ?

Randolph releva Saul d’une main, avec une telle force qu’il le décolla du sol, puis le poussa, ce qui le fit tituber.

— Montez à un arbre ! Vous deux, gardez le pont, l’eau est mortelle, allez-y !

Sam traversa le pont au pas de course et doubla Saul, puis se propulsa dans le feuillage d’un chêne tel un singe. Il enroula ses jambes autour d’une branche et se balança la tête à l’envers pendant que Saul le grimpait. Il tendit la main à Randolph : naturellement, un noble de la haute société ne pouvait pas gravir un arbre. Saul finit de se hisser sur la même branche en une série de mouvements et à deux, ils purent hisser Randolph au sommet, ce dernier donnant des coups de pied frénétiques contre le tronc.

— Qu’est-ce… haleta Saul entre deux respirations difficiles.

— Nos renforts, le coupa Sam. Ils en ont mis, du temps.

— Mais ils ne sont que deux !

Saul pouvait les distinguer dans les derniers vestiges de la lumière : Barney, l’officier subalterne enjoué qui l’avait conduit en voiture chez Randolph, et Max Isaacs, son valet à l’accent cockney. Ils se tenaient debout sur le pont, bavardant entre eux sans se soucier de rien, et enlevèrent chacun leur chapeau et leur manteau pour les jeter sur les planches. Ils n’avaient même pas d’armes sur eux, remarqua Saul avec une horreur stupéfaite. C’étaient simplement deux hommes en bretelles et en chemise, devant des monstres des marais qui se relevaient depuis leur position auparavant accroupie et se déplaçaient comme un seul homme, telle une vague de poils humides et marécageux, de dents, de griffes et d’autres membres qui déferlaient sur le pont pour mettre fin au monde.

Isaacs déploya son bras comme pour couper ce qui se trouvait devant lui. Une tête hirsute aux dents acérées vola dans l’air comme un ballon de football, percuta la terre sous l’arbre et rebondit. Randolph soutint Saul par le bras alors que ce dernier eut un mouvement de recul, pour qu’il ne tombe pas de sa branche.

Il aurait pu parier qu’ils ne détenaient pas d’armes, mais Isaacs brandissait deux fouets à présent, qui étaient tous deux dotés de multiples lames, car lorsqu’il les agitait, ils tranchaient tout sur leur passage. Quant à Barney, Saul n’arrivait pas à distinguer ce qu’il tenait. C’était quelque chose d’anguleux et sombre, à la lame rétractable qui taillait et…

Un des fouets d’Isaacs s’enroula autour du cou d’un grendel, et il souleva la créature au-dessus de la horde, la fit tournoyer comme s’il utilisait une grue, puis la fit tomber dans l’eau. La chose hurla quand l’algue verte vint à sa rencontre, mais seulement brièvement. L’arme se replia sur elle-même, plana une seconde au-dessus de la mêlée, puis se raidit en une lance rigide qui s’enfonça férocement dans le sol. Ce fut à ce moment-là que les yeux de Saul refusèrent d’essayer de transformer la réalité en mensonge.

— Il a des putains de tentacules ! cria-t-il à Randolph. Regarde-les ! C’est qui ces types ? Qu’est-ce que c’est tout ça ?

— C’est une expérience d’occultisme militaire, cria Randolph au-dessus du vacarme. Le gouvernement souhaitait un bataillon d’abominations, et je pense que tu peux voir pourquoi. Une cinquantaine d’hommes ont subi un véritable enfer dans ce but, à cause de certains arcanistes. J’ai honte de le dire, mais mon cousin Vernon faisait partie de ces derniers. Seuls ces deux-là ont survécu à ces horreurs. Les responsables de ces monstruosités auraient dû être pendus.

— Ils en seraient tous morts.

— C’est typique de Vernon. Et si on s’occupait d’un autre problème plus pressant pendant que nos abominations gardent le pont ?

— Attends. Donne-moi une seconde.

Saul agrippa la branche en peinant à respirer. Il s’était préparé à rester piégé sur une île fourmillante de monstres et à ce que sa vie se finisse là, en s’acquittant de sa dette envers la société en un seul acte final. Il n’avait pas envie de mourir, encore moins maintenant que sa vie avait retrouvé du sens. Cependant, cela lui avait paru inévitable, et il s’était senti en paix dans ce moment parfait où Randolph était resté à ses côtés pour expier leurs péchés ensemble. Se retrouver à la place en haut d’un arbre, à regarder deux presque-hommes trancher une horde de monstres comme des moissonneuses, était plutôt déroutant.

— Tu vas mieux ? s’enquit Randolph en se penchant près de lui pour lui parler à un volume raisonnable.

— Tu allais rester.

La lumière s’éteignit comme un soupir. Saul en était soulagé : il ne voulait pas voir la tête de Randolph, ni que celui-ci voie la sienne.

— J’allais… Et toi, tu es resté.

— Tu pensais que j’allais te laisser seul ?

Saul ignorait comment répondre. Randolph expira, son souffle chaud lui caressant l’oreille.

— Ah, mon Saul. Je m’opposerai à tout nouvel acte héroïque de ta part, car c’est une habitude affreuse à prendre. Et si nous renvoyions ce cher vieux Manders dans son cercueil, et que nous poursuivions cette conversation à un moment plus convenable ?

— On était à deux doigts de mourir, balbutia Saul. Comment peux-tu être si… si…

— Facétieux ? Des années d’entraînement.

Randolph mit sa main sur celle de Saul, posée contre l’écorce de l’arbre.

— Je préférerais faire une liste des nombreuses raisons pour lesquelles je t’adore, mais Sam est en train de m’écraser, actuellement, ce qui n’est pas une expérience des plus sensuelles, sans même parler du salaud décédé au fond du puits. Le devoir nous appelle, monsieur le Protecteur. Sam, mon ami ?

— Je suis là, dit ce dernier. Je ne suis pas sourd, tu sais, et si je peux me permettre, tu n’es pas un cadeau non plus. Est-ce que ces foutues créatures sont encore en train d’émerger de ce trou ?

Randolph se retourna pour vérifier.

— Oui, ce qui signifie que notre ami est encore coincé là-dedans. Mais il est clair que la chose qui le retenait a été retirée. Nous devons le confiner à nouveau dedans.

— Compris. Comment ?

— Je te le demande à nouveau, Saul, fit Randolph. Tu étais prêt à mourir pour les Douves, maintenant, tu dois vivre pour elles. Elles retiennent encore notre cher ami, en empoisonnant les eaux autour de lui. Comment pouvons-nous les aider ? Qu’est-ce qui a été dérobé ? Que doit-on restituer, ou remplacer, pour le retenir ? Réfléchis bien. Tu n’as pas besoin de nous révéler un lourd secret, mais nous devons savoir quelle est la marche à suivre, et je n’ai pas une seule piste.

Saul observa les environs. Ses yeux s’ajustaient à l’obscurité, avec la lune cachée sous quelques nuages qui éclairait Londres d’une lueur terne. C’était suffisant pour voir les arbres qui s’élevaient autour de lui, et le chaos remuant et assoiffé de sang en dessous. Barney et Isaacs se tenaient droits sur le pont, fermement plantés côte à côte, un écart distinguant leurs deux silhouettes aux contours étranges des choses marécageuses qui jacassaient et tressautaient. Les grendels des marais ne souhaitaient pas mourir, apparemment.

— Je vais essayer, dit-il. Tu peux me soutenir ?

— Bien sûr.

Randolph passa son bras autour de sa taille, les doigts écartés. C’était une étreinte ferme, qui n’avait pas l’air d’avoir pour seul but de le soutenir.

Saul ferma les yeux. Il ne voulait pas s’imaginer la pelle mécanique en train de creuser dans le puits, car il savait que l’idée pourrait le faire vomir. Il tenta alors de visualiser le puits dans son état d’origine, en tant que conduit bordé de pierres, frais, profond et mystérieux. Il avait renfermé un trésor, selon le major Peabody, ce pauvre idiot de major au corps piétiné et refoulé, alors que sa théorie était fausse de toute façon. Le puits recelait…

Il pouvait sentir à nouveau le goût du métal dans sa bouche, fade, doux et léger. Il pouvait en sentir le poids aussi, pas de manière écrasante, mais comme si ça entravait ses mouvements. Le plomb, le métal de Saturne, la matière de l’alchimie et des portes ouvertes, la mort et le renouveau ou bien quelque chose entre.

De Mandeville n’était ni enterré ni exhumé. Abattu, pendu et noyé, mais sans être mort pour autant. Maintenu entre la vie et la mort, son cœur pourri brûlait de haine, mais remplissait toujours son devoir en tant que Maître de Londres. Il était un traître meurtrier et un gardien éternel.

— C’est un équilibre, déclara Saul faiblement, ou plutôt il sentit les mots être murmurés à travers lui. Et quelque chose a basculé.

Comme une balance finement calibrée, comprit-il, dont un seul grain de sable pouvait anéantir l’équilibre. Le poids du Maître sous l’eau s’était un peu allégé, mais pas suffisamment.

— C’était du plomb.

— Tu en es sûr ? insista Randolph.

— Oui.

Dans sa main, il pouvait sentir le métal émoussé, froid et strié, coincé dans une fissure entre les pierres qui tapissaient le puits. Il ne devait peser que quelques dizaines de grammes, mais si on l’avait pesé en fonction de son utilité, il aurait été plus lourd que n’importe quelle église.

— Nous devons le couvrir avec encore plus de poids, s’exclama-t-il désespérément. De plomb. Du plomb lourd. Pas du métal, mais quelque chose de significatif. Tu comprends ?

S’il te plaît, comprends, pensa-t-il, parce que moi, je ne comprends absolument rien.

— Un sacrifice, reprit-il. Ils ont posé un sacrifice de plomb sur lui, et c’est ça qui le retenait.

— Un sacrifice de plomb, répéta Sam. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Je peux toujours en tailler le bout du toit d’une église, si tu penses…

— Ce n’est pas la peine, le coupa Randolph. On doit se rendre au puits tout de suite. Hop-hop-hop, pas de temps à perdre.

— Comment ? demanda Saul. L’île grouille de grendels, et tes amis sont occupés sur le pont.

— Je t’interdis d’utiliser les mots de Völund à nouveau, le prévint Sam.

— Pas besoin. Saul est le Protecteur, il peut se frayer un chemin.

— Quoi ? s’exclama ce dernier. Tu ne vois pas combien il y en a ?

— On va se rendre au puits, toi et moi, affirma Randolph. Allez. Est-ce que par hasard, tu as quelque chose qui pourrait nous servir dans ton sac, Sam ?

Il prit ce que Sam lui offrit, puis se remua sur la branche pour se tourner.

— Attends, je ne peux pas… s’écria Saul.

Randolph lui adressa un sourire diabolique :

— Éclaire mon passage.

Il tomba au sol. Plusieurs rugissements éclatèrent. Désespérément, Saul cria :

— Leoht !

De la lumière émergea, bien moins vive que la dernière fois. Était-ce son propre échec, ou les Douves étaient-elles en train de perdre leurs forces pendant que celui qu’elles contenaient s’éveillait ? Il n’avait pas le temps d’y réfléchir. Randolph maintenait ses bras en position de combat, et une lame brillait dans l’une de ses mains. Il se lança sur un grendel d’une manière qui suggérait que sa guerre n’avait pas été entièrement occulte, et un autre monstre tomba à terre en même temps, avec des lianes qui jaillissaient de sa gueule.

Saul atterrit sur la terre ferme, Sam juste derrière.

— Comment ça marche pour faire des feuilles ?

— Concentre-toi sur la lumière, expliqua Randolph. Revendique ta place, et ignore toute interruption. Vas-y, Protecteur, on te suit.

Saul s’avança. Le trajet jusqu’à la fosse et le puits ravagé n’aurait dû être que de quelques pas, mais le temps et l’espace s’étiraient dans son esprit. Les Douves de Camlet demeuraient encore, meurtries mais vivantes sous ses pieds, et Saul leur insuffla de la vie. Je suis là. Je suis avec toi. Restons debout.

Randolph et Sam étaient comme des présences vertes autour de lui. Saul ne détourna pas le regard, il fixait le chemin qu’il devait prendre jusqu’au puits, mais il avait l’impression que des yeux brillants et des visages feuillus le dévisageaient dans le coin de son champ de vision. Des Jack in the Green, des Feuillus, des Hommes verts, des connaissances profondes ancrées dans son esprit qu’il n’avait jamais remarquées. Il marchait dans la lumière tachetée de jaune et de vert en ignorant les bruits sourds, les cris et les rugissements gutturaux.

Ils se tinrent enfin devant la fosse, puis contemplèrent le trou noir infini que représentait le puits, et Saul se réveilla.

Une odeur de vase, de mauvaises herbes et de vieille pourriture sèche se propageait, comme si la terre retenait son souffle sous la tension de la force malfaisante dans les profondeurs. Elle rassemblait ses forces, et bientôt, elle briserait ses entraves pour jaillir vers la liberté.

La lampe torche abandonnée gisait encore au sol et projetait un rayon de lumière blanche. Sam l’attrapa et la dirigea sur un grendel des marais qui rampait sur un flanc de la fosse, et l’utilisa pour asséner un coup extrêmement violent sur la tête de la créature. Il la cogna deux fois encore, avant qu’elle ne retombe dans le puits. Il se faufila après elle, en prononçant fort un mot qui pulvérisa la terre avec du lierre et fit crier les grendels.

— Venez !

Saul le suivit en trébuchant et en glissant sur le terrain instable. Une autre chose marécageuse émergea de la gueule du puits ; Randolph fit une grande enjambée, esquiva la griffe qui le ciblait et poignarda l’œil de la créature avec une habileté troublante.

— Saul, à toi. Vite !

— Quoi ? demanda ce dernier désespérément. Je ne sais pas ce que je dois faire !

— Le sacrifice en plomb. Ta balle. Jette-la dedans.

— Mais…

— Nul fusil ne vous sauvera. On n’a pas besoin d’arme pour cette balle. C’est du plomb, elle pend entre la vie et la mort, si tant est que ce soit possible pour un métal. Et je t’interdis de me dire que ce n’est pas lourd, c’est une des choses les plus lourdes de sens. C’est ton sacrifice, Protecteur. Offre-le aux Douves, et retiens cette enflure pendant qu’on rétablit les choses.

Saul approcha ses doigts tremblants du fermoir. Il ne se rappelait même pas comment il fonctionnait : il n’avait jamais enlevé la chaîne auparavant. Il passa deux doigts dans les maillons en métal et tira.

— C’est quand tu veux, fit Sam calmement. Le problème, c’est que beaucoup de nos amis se rassemblent sur les rives.

Saul tira une deuxième fois et la chaîne se brisa net. Il observa le morceau de plomb dans sa main. Il représentait la mort, la honte, l’échec, les pertes et la trahison, le chagrin indescriptible et insupportable qui lui avait donné une raison de vivre.

Randolph avait raison. C’était si lourd qu’il peinait à le soulever.

— J’espère qu’elle fera l’affaire, murmura-t-il à Geoffrey de Mandeville, puis il la lâcha dans le puits.

Le cri fit irruption de partout à la fois. Il déchira la tête, le sang et les cheveux de Saul, qui tomba au sol comme si ses tendons avaient été tranchés. Il se recroquevilla en boule en étant vaguement conscient de se trouver dangereusement proche de la gueule du puits. Cependant, il était incapable de bouger. Le son retentissait en un bruit aigu en bas, en haut, autour et à travers, partout dans les Douves de Camlet qui se convulsaient d’agonie alors que le ciel et la terre tremblaient sous l’impact seul de la balle.

Soudainement, tout s’arrêta.

Saul se redressa, avec les tympans qui lui palpitaient dans les oreilles, et leva le regard pour découvrir le visage déformé et déconcerté d’un grendel qui secouait la tête près de lui. Il hurla et se jeta en arrière juste au moment où un couteau s’enfonça dans le crâne de la créature avec un bruit sourd. La chose tomba à terre pour révéler Randolph, agenouillé près de Saul.

— Saul, mon cher. Tout va bien ?

— Je crois.

— Tu as été parfait. Reste à l’écart pendant qu’on s’occupe du reste qui traîne encore.

Il se pencha pour retirer le couteau de son fourreau de chair, ce qui fit un bruit répugnant.

— Et quand nous en aurons le temps, rappelle-moi de te répéter combien tu es extraordinaire.

Il repartit, poignard à la main. Saul le suivit du regard, déconcerté, et aperçut Sam qui tenait la lampe torche et se frottait l’oreille.

— Eh bien, c’était assourdissant. Bien joué, mon vieux. On dirait que ton tour a marché.

— Pour le moment.

— C’est le mieux qu’on puisse espérer, en général.

Sam lui tendit la main. Saul la prit et se hissa debout.

— Je te propose qu’on reste là au cas où un autre problème sortirait du puits. Barney et Max peuvent mettre la pagaille nécessaire là-bas, en espérant qu’il n’y ait pas trop de ces foutues choses.

— Et Randolph ?

— Laissons-le évacuer son stress. Ça lui fera du bien.

— Et le major Peabody ? demanda Saul. Où se trouve… Je ne discerne pas son corps.

Sam illumina la terre de sa lampe torche et grimaça.

— C’est possible qu’ils l’aient dévoré. Pauvre vieillard. Quel imbécile.

— Oui, murmura Saul en observant l’arbre déraciné, la terre retournée, et le trou béant du puits. Et les Douves ? C’est… Que va-t-il se passer, maintenant ?

Sam haussa les épaules.

— Je ne sais pas, monsieur le Protecteur. C’est à toi de me le dire.

 

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