L'île hantée

K.J. Charles · Chapitre 5 sur 14

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L'île hantée

Chapitre cinq

Saul récupéra son manteau et son chapeau, dit au revoir au major Peabody et franchit le pas de la porte. Le major vivait confortablement sur Berners Street, tandis que le petit appartement que Saul louait se trouvait à une bonne demi-heure de marche au nord, un endroit bien moins salubre, qui se trouvait aux alentours de Camden Town. Au moins, il lui coûtait peu cher, et la propriétaire n’avait que faire de lui.

Il marcha le long de Berners Street, puis aperçut la silhouette d’une personne adossée contre la devanture d’une boutique à l’angle de Goodge Street. L’homme élancé se redressa quand Saul lui passa à côté, le salua du chapeau et lui dit :

— Bonsoir.

— C’est une blague, s’indigna Saul.

Il dut réprimer son envie de sourire, ce qui l’irrita. Le fait qu’il n’arrêtait pas de tomber sur Glyde ne faisait pas de lui son ami.

— Loin de là, répliqua Glyde tandis qu’il se mettait à le suivre. Il est indéniable que nous sommes en soirée, et il fait incontestablement beau…

— Vous m’attendiez, monsieur Glyde. Ça ne sert à rien de prétendre le contraire, puisque je rentre chez moi, je ne me rends pas à un endroit plus complexe.

— Quelle déception. Je pensais que vous pourriez vous joindre à moi pour boire un verre.

Saul s’arrêta net et se retourna.

— Plaît-il ?

— Un verre, une boisson, si vous préférez. Il me semble qu’on en vend dans des pubs.

— À moi aussi. Pourquoi devrais-je prendre un verre avec vous ?

— Vous l’avez déjà fait.

— Certes, reconnut Saul. J’ai quelques questions à ce propos, d’ailleurs.

— Que vous pourriez poser autour d’un verre.

Seigneur.

— Vous comptez y répondre ? Avec ou sans boisson ?

— Vous le saurez si vous me rejoignez, répondit-il un sourire malicieux aux lèvres.

Saul avait envie de demander Dans quelle galère vais-je me retrouver ? Il oublia cette idée. Glyde était particulier, inquiétant, et hautain, mais il était aussi la seule personne qui lui avait proposé d’aller boire un verre depuis juillet 1916. Il se rendait dans des pubs seul quand il ressentait un besoin pressant de compagnie, mais il n’avait jamais bavardé avec qui que ce soit. Il n’était jamais devenu un habitué, même silencieux, à nulle enseigne, car il lui semblait injuste de s’imposer sous de faux prétextes.

Glyde savait qui il était et désirait tout de même boire avec lui. S’il n’avait pas d’autres motivations derrière cela. Saul se souvenait de la sensation de ses doigts sur son visage, sur ses cheveux, et le désir d’être aimé lui poignarda le cœur.

Tant pis.

— Bon, très bien. Où allons-nous ?

Glyde haussa les épaules, pointa du doigt leur destination et le mena vers l’autre côté de la rue, jusqu’à une petite maison ancienne ornée de poutres en bois. L’endroit était suffisamment animé pour que personne ne prenne la peine de les regarder, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à voir. Glyde commanda un gin-tonic pour lui-même et une bière pour Saul, et ils s’assirent face à face à une petite table ronde et poisseuse, comme tout le monde. Enfin, comme Saul. L’expression que fit Glyde en touchant de façon hésitante le dessus de la table avec dégoût suggérait qu’il y était moins habitué.

— Vous n’allez pas souvent dans des pubs ? devina Saul.

— J’y vais fréquemment. Dans un pub, du moins. Je vais à un pub fréquemment, ou peut-être serait-il plus honnête de dire de temps en temps, mais ils essuient les taches de bière, là-bas.

— Ah. Un endroit distingué, donc.

Glyde rit comme s’il semblait véritablement amusé. Saul s’appuya contre le dossier de sa chaise, le jaugeant du regard.

Il était indéniablement quelqu’un de classe supérieure. Le père de Saul était un notaire de campagne, ce qui signifiait que son éducation n’avait rien eu d’humble, mais Glyde empestait les bonnes écoles et les bonnes fréquentations. Saul avait rencontré beaucoup d’hommes comme lui à Oxford, avec cette même attitude distante, assurée et plus mature que leur âge. Il les avait trouvés tout aussi attirants que repoussants.

— Très bien, déclara-t-il. Vous vouliez que je vous suive, et me voici. Pourquoi ?

— C’est à cause de ma curiosité insatiable, commenta Glyde en sirotant son gin avec dégoût. J’ai pu constater que vous êtes un homme de très grande éducation…

— Et d’un déshonneur tout aussi grand. C’est ainsi que je travaille pour le major, car c’est le seul qui m’a accepté. Question suivante.

— Gardez votre calme. Puis-je poursuivre ? Un homme de très grande éducation, et qui a travaillé dans des endroits anciens et étranges. Pensez-vous qu’il se trouve un semblant de vérité dans les théories du major Peabody ?

— Pardon ?

— Je vous le demande sérieusement.

La voix de Glyde restait légère, avec l’ombre d’un sourire sur ses lèvres.

— Pensez-vous que le monde cache des choses plus complexes qu’il n’y paraît ?

— Je pense que j’ignore encore beaucoup, répondit Saul prudemment. Et que l’esprit humain détient des capacités remarquables qui sont encore peu explorées. Comme par exemple, le mesmérisme. Que m’avez-vous fait ?

— Moi ?

Saul lui jeta un regard noir.

— Vous m’avez fait quelque chose que je ne comprends pas aux Douves de Camlet, et aussi à Cock Lane. J’aimerais comprendre à quoi vous jouez.

Glyde haussa les sourcils.

— J’adorerais vous le dire, mais vous n’avez pas répondu à ma question. Je vous en prie, monsieur Lazenby, vous d’abord.

— Si le monde cache des choses plus complexes qu’il n’y paraît ? Bien sûr, d’une façon ou d’une autre. Les humains inventent la poésie et le gaz moutarde. Nous inventons des dieux et des monstres, ainsi que des dieux qui pourraient très bien se faire passer pour des monstres. Nous agissons avec une grâce extraordinaire et une cruauté tout aussi incompréhensible. Nous sommes terriblement intelligents, et tout aussi faciles à duper. Je suis prêt à croire que vous m’avez hypnotisé aux Douves de Camlet. Après tout, j’ai déjà vu des choses plus étranges. Je n’ai pas besoin de croire en des hexagrammes mystiques pour expliquer comment un arbre a pu prendre feu�

— Et comment l’expliquez-vous, alors ?

— Je ne l’explique pas, répondit Saul. C’était peut-être un phénomène naturel, une nouvelle arme secrète et indétectable, ou une intervention divine. Je ne pourrais pas vous dire exactement.

— Ça ne vous rend pas curieux ?

— Et vous, avez-vous une réponse ? Si c’est le cas, alors oui, je suis affreusement curieux, mais j’ai eu assez de spéculations sans queue ni tête pour le restant de ma vie.

— Ne pensez-vous pas qu’il y a une logique derrière la folie du major Peabody ?

— Pas vraiment, non, ni de signification particulière.

— Mmh. Et pourtant, vous ne cessez de réapparaître.

— Comment ça, je ne cesse de réapparaître ? demanda Saul avec une indignation justifiée. C’est à moi de vous le dire. J’étais là avant vous à chaque fois, à Cock Lane, aux Douves de Camlet, même devant l’arbre. C’est vous qui êtes venu me trouver dans le train, et c’est vous qui m’attendiez ici aujourd’hui. Moi, je ne faisais qu’agir sous les exigences d’un luna� hum, d’un excentrique, alors qu’est-ce qui vous amène aux mêmes destinations que moi ? Quels motifs mystiques suivez-vous exactement, monsieur Glyde ?

— En voilà une très bonne question, répliqua ce dernier. À laquelle je ne compte pas répondre.

— Vous me sidérez, soupira Saul.

Le coin des lèvres de Glyde se releva légèrement. Il était difficile de l’appeler un rictus, mais c’était assurément un sourire, un vrai, qui lui faisait plisser les yeux et ouvrir les lèvres. C’était la première fois que Saul en voyait un sur son visage. Pour sa part, il n’avait aucune raison de sourire. Le fait que Glyde ne semblait pas trouver beaucoup de joie dans le monde non plus le frappa.

Un sourire lui seyait mieux. Il tranchait avec la supériorité froide de ses manières, ce qui transformait ses traits secs et aristocratiques en quelque chose de plus chaleureux, de plus humain. Cela le rendait plus accessible, ou du moins, cela donnait à Saul envie de se rapprocher.

— Je trouve que vous me devez quand même une explication, rétorqua-t-il plus ou moins au hasard.

Il fallait qu’il continue à trouver de quoi discuter pour que ce moment continue, pour que Glyde ne parte pas, pour qu’il ne se trouve pas seul à nouveau.

— Ne me dites pas que vous êtes à la recherche du trésor perdu de Geoffrey de Mandeville, continua Saul. Que vous suivez des pistes de l’Église du Temple de Londres jusqu’aux Douves de Camlet.

— Malédiction ! répondit Glyde. J’aurais dû y penser, n’est-ce pas ? En effet, nous sommes en plein cœur d’une affaire de chasseurs de trésors rivaux dans tout Londres. Pour des raisons insaisissables, Peabody vous conduira ensuite aux grandes pyramides, et je surgirai de derrière le Sphinx…

— Avec le physique de son cousin plus court sur pattes.

Glyde émit un semblant de rire.

— Ha ! Exactement. Enveloppé d’un foulard, je prononcerai des incantations gnomiques et disparaîtrai dans une tempête de sable.

Saul sourit à son tour.

— Cela fait manifestement partie de vos spécialités. Les vins, les spiritueux, et les disparitions cryptiques.

— Les vins et les spiritueux occupent une large partie de ma vie, lui assura Glyde. Le major Peabody recherche-t-il des trésors ?

— Pas que je sache. À mon avis, ce n’est qu’un illuminé inoffensif avec l’esprit ouvert à toutes les croyances qui passent. Est-ce que… Est-ce que vous me le diriez, si ce n’était pas le cas ? S’il avait déjà commis des méfaits ?

— De quels méfaits avez-vous peur ?

— Oh, vous savez, répondit Saul en peinant à retrouver son ton précédent. Si vous étiez en fait un espion pour un département secret du gouvernement. Si le major Peabody utilisait son personnage d’excentrique inoffensif comme façade pour en fait travailler avec les Allemands, et que je l’aide sans m’en rendre compte…

Il s’interrompit en portant sa chope à ses lèvres, mais sa main trembla et la bière lui éclaboussa le visage. Il reposa son verre trop brusquement et sentit le liquide couler le long du récipient, mouillant ses doigts qui reposaient dessus.

Glyde le fixa d’un regard lourd de sens.

— Je ne saurais vous dire s’il est inoffensif, ou s’il compte commettre des méfaits, ou s’il agit de façon malfaisante sans même s’en rendre compte. J’ignore ce qu’il fabrique, ou s’il fait tout ça pour le compte de quelqu’un d’autre. Mais je peux vous dire une chose : je suis inquiet. D’un autre côté, je ne travaille pas pour le gouvernement.

Il énonça ce dernier mot avec dégoût, comme s’il niait être une vulgaire prostituée.

— Je n’ai aucune raison de croire que le major Peabody trahisse le pays, continua-t-il, comme vous le craignez. Pour être honnête, j’ignore ce qu’il se passe.

— Mais quelque chose se passe.

Glyde souleva son verre. Il avait l’air soudainement las.

— Plein de choses, d’une manière ou d’une autre. Cela n’en finit jamais, n’est-ce pas ? « C’est pas la guerre qui nous fout en l’air… »

— « Mais toutes ces foutues foutaises qui nous bousillent », compléta Saul instinctivement.

Leurs regards se croisèrent à nouveau. Saul reconnaissait l’expression que portait Glyde sur son visage : lui-même l’exhibait, comme beaucoup d’autres.

— Où vous a-t-on envoyé ?

— Dans les Flandres.

— Dans quel bataillon ?

Il pouvait imaginer cet homme élancé et supérieur couvert de boue en train de crier des ordres. Il pensait que Glyde aurait été un bon commandant. Un commandant à qui tout le monde pouvait se confier en cas de problème, et qui aurait bien pu mettre fin aux problèmes avant qu’ils ne se déclarent.

— Un bataillon spécial.

Cela coupa l’herbe sous le pied de Saul. C’était quelque chose qui lui paraissait bien trop secret, et si c’était �

Glyde remarqua manifestement quelque chose sur le visage de Saul, car il secoua la tête aussitôt.

— Je ne suis pas un espion. Je répète, je ne travaille pas pour le gouvernement. Laissez-moi reprendre depuis le début : si j’avais une raison de penser que vous jouiez un rôle dans une affaire à laquelle vous ne devriez pas prendre part, je vous l’aurais déjà dit. Si j’apprends une telle chose plus tard, je le ferai. Je suis d’avis que vous ne souhaitez pas causer de mal à l’Angleterre, ni aux autres, et jamais je ne vous laisserai tomber dans ce piège de malveillance si je peux l’éviter.

Saul le fixa, bouche bée. Pour une fois, Glyde avait l’air très sérieux, sans aucune trace de son habituel petit sourire moqueur, et puis, ce qu’il avait dit�

Je suis d’avis que vous ne souhaitez pas causer de mal, et jamais je ne vous laisserai tomber dans ce piège de malveillance si je peux l’éviter.

Saul aurait voulu serrer les mots contre lui, les envelopper, les écrire pour les conserver entre les pages d’un livre. Il avait envie d’y croire, et détestait la petite partie meurtrie en lui qui lui chuchotait : Il connaît ton histoire. Il sait comment te faire plier devant lui. Que pouvait-il faire de mieux s’il souhaitait te manipuler ?

— Je pense que vous êtes quelqu’un de bien, continua Glyde. Je pense que, si je vous avertissais, vous l’accepteriez au lieu de risquer une nouvelle erreur.

— Une nouvelle infamie, le corrigea Saul en un son étranglé, car Glyde aurait pu lui renverser sa chaise que le résultat aurait été le même.

Il était habitué au mépris et à la violence, mais il ne pouvait pas supporter cela.

— Non, une erreur. Vous n’avez pas été le seul à en produire durant la guerre : beaucoup d’entre nous ont du sang qu’il ne fallait pas sur les mains. Si je trouve une raison pour laquelle m’inquiéter, je vous avertirai. Et… si vous aussi, vous avez des soucis, vous me le direz ?

— Quel genre de soucis ? demanda Saul, désespéré. Je ne comprends pas pourquoi tout ça devrait être pris au sérieux, ce ne sont que les délires du major Peabody.

— J’espère que ce n’est pas le cas. S’ils commencent à prendre du sens, ou si tout cela vous dépasse, venez me voir.

Glyde extirpa un étui en argent de sa poche et en sortit une petite carte, qu’il tendit à Saul. Elle était gravée et luxueuse. Il y était inscrit Randolph Glyde dessus, avec l’adresse d’un appartement à l’Albany et un numéro de téléphone.

— Je ne peux pas vous promettre d’être capable de vous aider, mais je peux au moins essayer.

— Pourquoi le feriez-vous ? Pourquoi pensez-vous…

Sa voix se brisa, et il ferma la bouche aussitôt avant qu’il ne se trahisse.

Glyde l’observa juste une seconde avec une expression affreusement proche de la compassion, puis son visage reprit son air moqueur habituel, avec un sourcil arqué.

— J’aimerais pouvoir dire que c’est parce que je suis très doué pour évaluer la personnalité des autres, commença-t-il d’une voix traînante. Bien sûr, c’est complètement faux, mais je vous invite à le penser : j’apprécie les compliments, même s’ils ne sont pas mérités. J’aurais dû devenir un général, vraiment. Ce rôle me siérait comme un gant.

— Votre attitude énigmatique aurait pu devenir épuisante, répliqua Saul sur le même ton léger, profondément reconnaissant pour ce moment de répit. Vous communiquez toujours avec des faux-fuyants ?

— Habituellement, oui. C’est terriblement vulgaire de dire ce que l’on pense réellement.

Les yeux de Glyde rencontrèrent ceux de Saul pendant un bref instant, puis il continua :

— Malgré ça, je pensais vraiment ce que j’ai dit. N’hésitez pas à solliciter mon aide. N’importe quand.

Les tranches de la carte rentraient dans les doigts de Saul. Il voulait que ce soit une invitation, des avances ; il espérait ou craignait que ce soit quelque chose de bien moins familier, qu’il désirait encore plus. Il aurait aimé que ce soit de la gentillesse.

Et peut-être aussi des avances. Pouvait-il s’imaginer se rendre à un appartement de luxe, sonner à l’entrée et donner son nom à un portier ? Marcher le long de couloirs en marbre et prendre un ascenseur en cuivre jusqu’à arriver devant la chambre de Glyde et dire…

Il n’arrivait pas à s’imaginer ce qu’il pourrait dire à cet homme sophistiqué et supérieur. Il avait possédé la bravoure suffisante avant, et l’envie, mais il désirait autre chose maintenant, quelque chose de bien plus difficile à trouver qu’une fellation rapide dans une allée douteuse. Il souhaitait retrouver son estime de lui-même. Il voulait savoir si les choses qu’il croyait posséder auparavant, comme l’amour, l’affection, l’amitié et la confiance, pouvaient réellement exister. Jamais il n’obtiendrait des choses pareilles d’un homme qui était physiquement incapable de donner des réponses directes, mais il les voulait tellement que le désir le tenaillait de l’intérieur.

Glyde le dévisageait d’une expression indéchiffrable. Il ne prononça pas un mot pendant un moment, comme s’il était conscient qu’il avait stupéfié Saul, puis il reprit d’un ton grave :

— La vie n’a pas été facile avec vous, n’est-ce pas ?

— D’autres l’ont eue plus dure.

— Voilà le moyen de consolation le plus spécieux que j’ai jamais entendu. On peut toujours trouver quelqu’un de plus malheureux que soi. Si je me fais arracher les ongles avec des pinces, il n’est pas très utile de savoir que mon voisin a été pendu, étiré et écartelé.

— Oui, je sais. Mais si quelqu’un n’obtient que ce qu’il mérite�

— Votre nature même a été utilisée contre vous, le coupa Glyde. Ce n’est pas quelque chose à vous envier.

— Je n’ai pas envie que quelqu’un prenne pitié de moi.

— N’ayez crainte, mon ami, je suis notoirement sans pitié. Mais je m’efforce d’être juste. Je le dis encore une fois : si vous avez des soucis, venez me voir.

Glyde finit son verre, puis continua :

— Ou, sinon, si vous avez besoin que quelqu’un vous prête une oreille attentive. Je n’affirme pas être très doué à ça, mais c’est déjà mieux que rien.

— Pourquoi feriez-vous ça ?

— La guerre a emporté trop de belles gens. Je me sens peu enclin à la laisser continuer son massacre.

Soudainement, la carte dans la main de Saul céda sous la pression, se pliant presque en deux. Elle était d’un papier épais et onéreux. Il s’aperçut alors qu’il avait dû l’écraser, s’il en croyait la douleur aiguë qu’il ressentait au bout de ses doigts.

Glyde fronça les sourcils.

— Tsk. Permettez-moi.

Il extirpa une autre carte et la lui tendit. Saul jeta la sienne dans le cendrier et tendit la main vers la nouvelle, sans aucun défaut. Glyde se pencha en avant lorsque Saul s’en saisit et le bout de leurs doigts s’effleurèrent. Aucun ne brisa le contact.

Ils s’observèrent un long moment par-dessus la carte. Le contact de leur peau était si infime, si trivial, pourtant il picotait la main de Saul comme une caresse.

Les yeux noisette tachetés de vert de Glyde étaient résolus, mais la seule pulsion qui se produisait était celle du sang de Saul qui parcourait rapidement son corps entier, de ses doigts à son cœur puis à son entrejambe. Il se lécha les lèvres, et entrevit le regard de Glyde suivre le geste, mais aucun n’osa briser le silence.

— Oui, poursuivit enfin Glyde. N’hésitez pas à demander mon aide, si le cœur vous en dit. Je dois partir. J’aurais dit adieu si je n’étais pas convaincu que ce n’est qu’un au revoir. D’une façon ou d’une autre.

Il ramassa son chapeau et son manteau sur-le-champ et partit, ne laissant à Saul d’autre choix que de suivre du regard sa silhouette mince. Il termina sa pinte lentement, sans vraiment prêter attention au goût, et rentra chez lui.

C’était la conversation la plus étrange à laquelle il avait pris part depuis� toutes les autres conversations avec Glyde. C’était aussi la plus longue qu’il avait eue depuis des années avec quelqu’un d’autre que le major Peabody, et celles avec lui ne comptaient pas vraiment puisqu’elles ne consistaient qu’en des monologues interrompus ici et là. C’était aussi la plus douloureuse depuis celle où son père l’avait informé qu’il ne le considérait plus comme son fils.

Glyde lui avait proposé son aide, et peut-être bien son amitié, et Saul avait conscience que cela pouvait être une supercherie ou un traquenard. Il s’était déjà fait piéger par ses sentiments auparavant ; les désirs rendaient vulnérable, et il était terrifié à l’idée de le devenir à nouveau. Et Dieu seul savait ce que cet homme manigançait. Cela pouvait être une folie passagère ou un jeu. Pire, ses intentions étaient peut-être dangereuses, ce qui les rendait doublement périlleuses. Saul avait été entraîné malgré lui dans la face cachée de la guerre ; il ne désirait en rien se retrouver impliqué dans quoi que ce soit. La seule chose qu’il désirait�

Je veux juste qu’on me laisse seul. C’était ce qu’il aurait affirmé la veille encore, et il l’aurait vraiment pensé. Qu’il ne puisse plus causer de tort, ne plus risquer de blesser quelqu’un.

Mais durant cette conversation, il avait espéré autre chose. Il avait désiré� pour tout dire, il avait désiré Glyde ; il lui aurait obéi au doigt et à l’œil comme un chien si Glyde avait suggéré de passer par une allée douteuse, mais il lui fallait davantage. Il voulait le toucher des doigts, une voix bienveillante, quelqu’un avec qui pouvoir rire, parler, ou garder le silence. Il souhaitait que quelqu’un pense du bien de lui, et pouvoir ressentir la même chose envers cette personne. Et pour la première fois depuis des années, il se surprit à croire qu’un jour, il aurait droit à toutes ces choses.

Cela ne le réjouissait pas. Cela le blessait profondément, comme l’agonie que faisait éprouver le sang quand il retournait dans un membre engourdi depuis longtemps, cependant, Saul réalisa que la perspective douloureuse de pouvoir espérer à nouveau valait mieux que la lassitude de savoir qu’il n’en serait jamais capable.

On disait que le temps guérissait toutes les blessures. Peut-être que, le temps que son mouchoir accroché à l’arbre à loques pourrisse, sa plaie béante aurait cicatrisé.

***

Les jours suivants, Saul observa plus attentivement son employeur qu’il n’aurait osé l’admettre. Quand il y réfléchissait posément, il n’arrivait pas à imaginer que le major Peabody puisse être utile à un pays étranger. L’homme était à la fois un imbécile et un fanatique, mais rien d’autre, et il était évident qu’il ne connaissait rien de valeur. Malgré cela, Saul continua à l’observer, pour être sûr de n’avoir rien à se reprocher à l’avenir si le major venait à le trahir, et probablement aussi un peu car s’il dénichait quoi que ce soit, il pourrait en parler avec Glyde.

Il ne se laisserait pas emporter par de telles pensées. Il avait découvert qu’il était particulièrement aisé de s’imaginer entrer dans un appartement somptueux, saisir le visage de Glyde entre ses mains et l’embrasser sauvagement sans crier gare, puis se glisser à genoux. Il pouvait imaginer un grand nombre d’actes de plaisir et de désir effectués dans un silence affamé, brisé par les halètements, qu’il s’imaginait déjà seul dans sa chambre vide. Ce qu’il n’arrivait pas à visualiser, c’était la conversation qu’ils auraient eue avant d’en arriver là.

Le fait était que Saul avait perdu son sang-froid. Il ne faisait confiance ni à lui-même ni à son propre jugement, de plus, Glyde avait quitté le pub en premier. Même si ce dernier avait rêvé l’attirance entre eux (ou, car il n’était pas un idiot, Glyde l’avait ressentie, mais avait préféré ne pas agir), Saul ne voulait pas prendre le risque de se faire rejeter. De toute façon, cela n’avait pas la moindre importance. Si son imagination et son cœur revenaient à la vie, il en serait reconnaissant, et n’en demanderait pas plus. Il se le répétait fermement.

Aujourd’hui, il compilait le dossier que lui avait demandé le major Peabody, dans lequel il mettait au défi n’importe qui de déceler une signification sinistre. Il s’agissait d’un résumé de plusieurs témoignages de la mort et de l’enterrement de Geoffrey de Mandeville durant le douzième siècle, sur lesquels aucun mémorialiste ne pouvait se mettre d’accord. Son cadavre aurait été pendu dans le jardin de l’Église du Temple, sinon il se serait caché dans un arbre qui s’était effondré, le menant à sa chute dans un puits sacré, ou bien il se serait fait tout simplement tuer au combat près de l’abbaye de Ramsey, dans le Cambridgeshire. La litanie de fins lugubres se déroulait dans l’esprit de Saul, s’adaptant à la mélodie de What Shall We Do with a Drunken Sailor. « Pendu à un arbre, piégé dans un cercueil en plomb ; noyé dans un puits surplombé d’un arbre, tué d’une flèche dans l’œil, perdu dans un marécage ; tôt le matin. » Il se rendit compte qu’il sifflotait seulement quand le major Peabody entra dans la pièce.

— Tu es de bonne humeur aujourd’hui, Lazenby. Dieu est dans son Paradis et tout va bien dans le monde, n’est-ce pas ? Tout cela en ce magnifique mois de mai.

— Vous avez aussi l’air de bonne humeur, monsieur. Vous avez reçu de bonnes nouvelles ?

Il n’avait pas vraiment énoncé une hypothèse : le major avait ponctué ses remarques en écrivant une lettre dans l’air.

— Oui, c’est exact. Que penses-tu d’une petite escapade à la campagne ? D’un air frais, d’exercice, et peut-être des réponses à quelques-unes de nos questions ?

— Ça m’a l’air parfait. Où allons-nous ?

— Dans le Cambridgeshire. Aux Fens.

— C’est à propos de Geoffrey de Mandeville ? devina Saul.

Ce n’était pas un raisonnement qui nécessitait un grand sens de déduction, mais il fut récompensé par un sourire éclatant.

— Tout à fait ! Mon correspondant est un certain M. Abchurch qui vit en dehors de Burwell, où, comme tu le sais, Geoffrey perdit la vie. C’est un antiquaire intéressé par de Mandeville et qui nous a généreusement invités chez lui pour jeter un œil à sa collection. Pourrais-tu t’occuper de nous réserver des billets de train ?

***

Ils prirent la direction des Fens deux jours plus tard. Saul avait acheté à la hâte des nouvelles chaussures et des vêtements convenables pour dîner. C’étaient des achats probablement inutiles, mais cela l’embarrassait déjà assez de s’imposer chez un inconnu qui ne connaissait pas son passé, il ne souhaitait pas en plus paraître négligé.

Le train les emporta à Cambridge, où la voiture à moteur de M. Abchurch les attendait. Saul ne s’était jamais rendu dans cette partie du pays. Il observait les alentours avec une certaine déception tandis que le véhicule roulait à travers une étendue infinie de plaines. La région avait été autrefois un marécage, aujourd’hui asséché à des fins agricoles ; cela ressemblait aux peintures qu’il avait vues de la Hollande. Des champs sans fin défilaient sous ses yeux, agrémentés parfois par un arbre pointu, séparés par de longs canaux et digues. Le vent les fouettait depuis la mer du Nord, et derrière eux, les grandes tours et les flèches s’élevaient haut dans le ciel. Il pouvait voir à des kilomètres, parce qu’il ne se trouvait absolument rien à l’horizon, juste de vastes cieux.

Leur destination, Roestock House, se situait juste à l’extérieur du village de Burwell. C’était un lieu modeste, avec des maisons et des cottages trapus à la merci du vent cinglant, le tout surplombé par une immense église en pierre grise, bâtie durant le quinzième siècle, dotée d’une tour octogonale. Lorsqu’ils atteignirent la maison, une construction géorgienne en briques rouges à quelques kilomètres du village, le crépuscule tombait dans le ciel, créant des sillages jaune or dans l’immense gris du ciel.

M. Abchurch lui-même leur ouvrit la porte quand Saul et le major émergèrent de la voiture, et il les salua chaleureusement.

— Major Peabody et monsieur Lazenby, n’est-ce pas ? Je suis ravi de faire votre connaissance, et heureux de savoir que mon intérêt pour de Mandeville a attiré autant d’attention. Ce bon vieux scélérat, hein ? C’est un grand plaisir de rencontrer de nouveaux compagnons passionnés. Je vous en prie, entrez. Hetty vous emmènera à vos chambres. Henrietta, ma chère, voici le major Peabody et M. Lazenby.

Mme Abchurch était aussi petite et ronde que son mari était grand et fin, et tout autant sympathique. Sa domestique et elle s’activèrent pour débarrasser les visiteurs de leurs manteaux et de leurs chapeaux, puis elle les mena à l’étage.

— Nous sommes si à l’écart du monde que nous ne recevons que peu de compagnie, alors je crains que vous deviez nous accepter comme nous sommes. J’espère que votre voyage ne vous a pas trop fatigués ? Nous serons seuls ce soir, donc James pourra se mettre à parler du vieux Geoffrey à cœur joie, mais demain, j’ai invité quelques voisins à dîner avec nous. Il nous est si rare d’avoir de la compagnie, alors on l’apprécie comme il se doit.

Saul lui répondit par des petits sons courtois, soulagé d’avoir pensé à se munir de vêtements adaptés pour un dîner. La chambre qui lui avait été préparée était chaleureuse grâce à son feu de charbon dans la cheminée et à la couverture épaisse apprêtée sur un lit confortable. Mme Abchurch avait l’air tout à fait charmante, tandis que son mari était certainement un monomaniaque, mais restait tout de même agréable et apprécierait sans aucun doute l’intérêt avide que le major Peabody lui portait. C’était comme des vacances, et il était déterminé à en profiter.

Le repas commença par quelques bavardages. Le couple Abchurch était assez âgé et sans enfant. De plus, ils habitaient en terres agricoles. La guerre ne les avait pas affectés comme elle l’aurait pu, donc personne ne l’évoqua. À la place, ils discutèrent de l’histoire locale ainsi que du folklore, et comment les deux étaient entremêlés dans le sujet que Saul et le major étaient venus étudier.

— Ils l’avaient surnommé le diable dans la peau d’un homme, commença M. Abchurch.

Il sirota un verre de vin, essuya une goutte rouge égarée sur ses lèvres, puis continua :

— L’histoire telle que l’on me l’a transmise devient un mélange entre la vérité et les légendes, de Mandeville faisant office de monstre des marais, un grendel. Si vous désirez la connaître �

Le major Peabody indiqua qu’il le désirait plus que tout. Saul acquiesça. Le vent s’était levé dehors, ce qui faisait de cette nuit le moment idéal pour une histoire.

— Retournons à l’Anarchie, alors, lorsque le roi Étienne et l’impératrice Mathilde se disputaient le pouvoir. Les vieillards qui racontent l’histoire la situent dans « les jours révolus », ou encore l’Âge sombre. Ils vous diraient tous que c’était là « où Dieu et ses anges dormaient » : cette expression fait partie du langage de cette histoire tout autant qu’il était une fois. Mais à vrai dire, cela aurait pu se passer durant le premier siècle, ou le cinquième, ou encore bien le quinzième. Ils mentionnent seulement un roi et une reine se disputant la couronne d’Angleterre ; d’autres disent encore que cette bataille était entre le roi Arthur et sa sœur, la fée Morgane.

— Vraiment ? Est-ce vrai ? Je dois vous dire que… non, je vous en prie, continuez.

Si le major Peabody n’arrivait pas à détourner une conversation, c’était qu’il était complètement absorbé par l’histoire.

— Donc, continua M. Abchurch en se penchant. Durant les guerres du roi et de la reine, quand Dieu et ses anges dormaient, vivait un baron nommé Geoffrey Man-Devil, car il était le diable dans la peau d’un homme. Il retournait toujours sa veste entre le roi et la reine, et inversement, alors que les meilleurs auspices de la guerre fluctuaient en va-et-vient entre les deux, et à chaque tournant, le baron perfide se voyait récompensé. Geoffrey devint ainsi le seigneur de trois comtés, et même le Maître de Londres.

» Mais le peuple le haïssait pour sa cruauté et son arrogance, et enfin sa fierté devint trop importante pour que le roi l’ignore. Il fut appréhendé et on lui donna le choix : se faire exécuter, ou abandonner ses terres et ses châteaux, ce qui aurait signifié briser sa parole. En effet, Geoffrey avait juré, en espérant obtenir le salut, servir en tant que Maître de Londres et Veilleur de sa Tour. Renoncer à ses serments aurait mis son âme en péril.

» Tel le diable dans la peau d’un homme qu’il était, Geoffrey choisit la honte au lieu de la mort. Il abandonna ses châteaux et l’honneur qui les accompagnait, et fuit dans les Fens, élevant une armée de coupe-gorge et de meurtriers sur son chemin. Puisqu’il ne pouvait plus vivre en tant que seigneur, il choisit de vivre en tant que monstre. Il captura la cité d’Ely, puis l’abbaye de Ramsey elle-même, en assassinant les moines et en chassant l’abbé sur son passage, qui firent pleuvoir des malédictions sans fin dans leur fuite. L’armée de Geoffrey utilisa l’abbaye comme repaire, pilla et mit à sac les terres alentour, emmenant avec eux des innocents à cette terre sainte pour des rançons, rapines et tortures. Même les statues de l’église se couvraient le visage à la vue de ces atrocités, et quand Geoffrey longeait le cloître, les murs se mettaient à pleurer du sang.

Sa voix avait pris les cadences d’un conteur d’un talent exceptionnel. Saul n’était que trop conscient de l’isolement de cette maison dans ce vaste paysage morne. Le feu et les bougies avaient l’air moins réconfortants désormais ; ils ressemblaient plus à une fragile bulle de chaleur et de lumière parmi des ténèbres désolées. Il pouvait entendre le vent souffler, un hurlement abrutissant qui fouettait les murs sans relâche.

— Puisque Geoffrey était plus diable qu’homme, ses hordes devinrent monstrueuses à la fois dans leur cruauté et leur apparence. Elles devinrent les bêtes des Fens, quelque part entre l’homme et l’animal, la terre et la mer. Elles ravagèrent les terres jusqu’à ce que même un bœuf ne puisse plus les labourer, un homme les creuser, ou une femme filer de la laine en sécurité à une cinquantaine de kilomètres à la ronde. Le peuple cria à l’aide, mais aucune armée ne pouvait se frayer un chemin à travers les Fens marécageux pour vaincre le fléau que constituait Geoffrey.

» Enfin, le roi décréta qu’un immense château serait bâti à Burwell, pour monter une garnison face à la horde monstrueuse de Geoffrey. Ce dernier, à cause de sa fierté, attaqua le château, déclarant que lui et lui seul était le maître des Fens. L’abbé déchu de Ramsey bénit les flèches dont disposaient les archers du roi pour défendre Burwell, et lorsque la horde mugissante de Geoffrey s’abattit sur le château, une seule flèche fut tirée. Elle fit mouche, et transperça Geoffrey en pleine tête. Or, il n’en mourut pas pour autant. Il rampa dans les marécages, suppliant pour des rites qui seraient capables de sauver son âme tandis que ses hommes-bêtes fuyaient. Mais aucun homme ne vint l’aider, car il était un monstre, et aucun prêtre ne pria pour lui, car il était excommunié.

La flamme d’une bougie dansa sur les lunettes de M. Abchurch, nappant ses yeux de feu.

— Pendant que Geoffrey agonisait au sol, un groupe de chevaliers sacrés apparut, portant tous les croix rouges de leur ordre. C’étaient les chevaliers de Londres, et certains affirment qu’ils avaient eu pour but de tuer celui qui avait brisé son serment. Ils posèrent un surplis sur le corps de Geoffrey, le revendiquant sous leur ordre, et l’emmenèrent en une procession solennelle à Londres. Là-bas, ils l’enfermèrent dans un linceul de plomb et le pendirent à un arbre dans le jardin de l’ancien Temple de l’Église, car ils n’osèrent point enterrer le corps d’un homme qui avait été rejeté par l’Église. Et c’est ainsi que nous le laissons, enterré ou non, avec ou sans salut, je ne sais pas ; je ne peux pas le savoir.

Il se reposa contre le dossier de sa chaise. Saul n’arrivait plus à parler. Son esprit était rempli d’images de chevaliers médiévaux, d’hommes-bêtes en fourrure dégoulinants de vase, de statues qui cachaient leur visage derrière leurs mains, de murs qui saignaient, et de la désolation lugubre des tourbières indomptées.

Le major Peabody s’humidifia les lèvres. Il ouvrit la bouche pour parler, et tout à coup, les lumières s’éteignirent.

Toutes. Les bougies sur la table, le feu dans l’âtre. La lumière électrique du corridor qui avait éclairé la porte. Il faisait sombre, et il faisait froid, comme si aucun feu n’avait jamais brûlé dans la pièce, et humide aussi, comme le souffle glacial et puant du marais.

M. Abchurch, ou peut-être le major, émit un bruit étranglé. Saul sursauta et s’écria « Mais bor… » avant de s’interrompre à temps. Mme Abchurch poussa un cri aigu et strident.

Quelque chose dehors ricana.

C’était un son grave, lent et imposant, un rire sans joie ni plaisir, et il venait de partout à la fois. Dehors, se dit Saul. Il est dehors.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Mme Abchurch. Mais bon sang, qu’est-ce que c’était ?

— Un oi-oiseau, répondit son mari. Un butor ?

— Bien sûr que non !

— Les lumières, hésita le major Peabody. Quelque chose a dû… a dû tomber dans la cheminée.

— Oui. Exactement.

— Peux-tu apporter les allumettes, chéri ? demanda Mme Abchurch d’une voix qui était presque calme. On pourrait rallumer les lumières avec.

— Elles se trouvent sur le manteau de cheminée, chuchota M. Abchurch sur un ton d’horreur silencieuse.

Saul le ressentit aussi. Il ne souhaitait pas se lever de sa chaise, car se déplacer reviendrait à devenir une cible pour la chose qui se trouvait dehors, la chose qui enveloppait son haleine et ses doigts froids autour de la maison, et la comprimait. La puanteur de pourriture humide devenait intolérable.

S’il allumait une bougie, il pourrait apercevoir quelque chose dans la salle.

Cette pensée le saisit d’une terreur si glaciale et envahissante qu’il dut dire quelque chose, juste pour être sûr d’être toujours là.

— Je vais les chercher.

— Non ! le réprimanda le major brusquement. Ne te lève pas !

Doux Jésus, pensa Saul. Lui aussi, il le sent.

— On va juste attendre que ça passe, dit M. Abchurch. Je suis sûr que si… si nous attendons un peu, l’électricité reviendra.

— Et si ce n’est pas le cas ? répliqua Mme Abchurch d’une petite voix. Et si elle ne revenait pas ? Et si elle ne revenait jamais…

Le ricanement retentit à nouveau, balayant les alentours, occupant l’air qu’ils respiraient, et à sa fin, un petit bruit résonna. C’était comme un gloussement, et il venait de derrière l’oreille de Saul.

— Il est derrière moi, marmonna le major.

Mme Abchurch gémit. Son mari bredouillait des fragments d’une prière, sans pouvoir la compléter. Personne ne fit un geste.

Saul aurait aimé pouvoir prier. Il ne se souvenait même pas comment faire une telle chose, mais il savait que, dans l’urgence, il devait forcément y avoir un moyen, et cette pensée fit remonter une image nette à son esprit : celle de Randolph Glyde aux Douves de Camlet, qui lui essuyait le visage avec un mouchoir comme s’il effectuait un rite sacré. La nature vive de l’immense forêt autour de lui, l’eau du puits fraîche dans sa gorge, le vert et l’or de la lumière à travers les feuilles, qui se trouvaient aussi dans les yeux noisette de Glyde. Il ferma ses propres yeux dans l’obscurité, faisant pénétrer l’image dans son esprit en détail, et se convainquit que le froid sur son visage était la brûlure nette de l’eau du puits.

— Je vais chercher les allumettes, déclara-t-il en se levant.

Le hurlement du vent dehors s’intensifia en un cri strident. Le major Peabody haleta en un son aigu. Les gloussements se muèrent en grognements ; les mains de Saul tremblaient, ses muscles transis de peur, car ses sens lui criaient : Il est derrière toi ! Il tâtonnait devant lui, jusqu’à ce que ses mains se heurtent à quelque chose, et les agita de haut en bas pour enfin trouver le manteau de cheminée.

— Lazenby ? s’écria le major Peabody. Lazenby !

Saul tâta le long de la surface, s’apprêtant à tout moment à toucher quelque chose de mouillé aux poils sales provenant du marais. Il frotta une surface sèche et rugueuse et il dut inspirer un coup pour ne pas hurler, puis il comprit ce qu’il tenait sous ses doigts. Il agrippa la boîte d’allumettes, l’ouvrant doucement pour faire en sorte qu’elle soit dans le bon sens, puis en sortit maladroitement une tige et l’alluma.

Une lumière jaillit, illuminant l’obscurité absolue. Pendant une seconde, il ne vit que la flamme, puis enfin, il récupéra la vue. Il se pencha au-dessus de l’épaule du major Peabody et porta la flamme jusqu’à une bougie, qui crépita et résista pour un trop long moment, avant de s’enflammer enfin.

L’allumette se consuma. Saul en extirpa une autre avec des doigts tremblants, et alluma la bougie suivante. Ses compagnons autour de la table demeurèrent statufiés pendant encore quelques secondes, puis, tandis que la lumière emplissait peu à peu la salle, M. Abchurch prit une profonde inspiration.

— Merci, monsieur Lazenby. Cieux, que c’était surprenant.

— Oui, vous ne trouvez pas ? ajouta le major Peabody. Mon Dieu, cela a ajouté du frisson à votre récit !

Un sourire était revenu sur son visage, ce qui stupéfia Saul.

— N’est-ce pas ? s’esclaffa Mme Abchurch. Regardez, il y a une sorte de mauvaise herbe dans la cheminée. Elle a dû se faire emporter dans le vent et tomber ici.

— Est-ce vraiment possible ? se sentit obligé de demander Saul.

Il pouvait l’apercevoir lui aussi, une touffe emmêlée de choses verdâtres sombres et pourries qui étouffait le feu.

— Oh, vous savez, le vent fait comme il l’entend par ici, répondit Mme Abchurch. Je suppose que c’est pour ça que le chant des oiseaux paraissait aussi extraordinaire.

Saul observa ses compagnons un à un. Il était parfaitement certain qu’ils avaient ressenti la même terreur que lui, et il était trop habitué à l’attitude flegmatique que les gens prenaient pour se calmer dans une situation terrifiante à s’en uriner dessus. Mais il se rendit compte que ce n’étaient pas des gens qui se donnaient un air courageux. Mme Abchurch se levait de là où elle était assise à présent, saisissant la boîte d’allumettes entre les doigts de Saul.

— Je dois partir jeter un œil à la cuisine. Je pense que Joan aussi a dû avoir une sacrée frayeur, la pauvre. Oh, regardez, l’électricité est revenue.

Elle ouvrit la porte de la salle à manger, laissant la lumière jaune et artificielle pénétrer dans la salle.

— Bon sang, continua-t-elle, que c’est pénible quand elle se coupe entièrement.

Elle partit sans se soucier de rien. M. Abchurch lança un sourire éclatant à ses invités.

— Bien, puisque plus aucun feu ne brûle ici et que Hetty s’occupe de tout, puis-je suggérer de nous rendre au salon afin de boire un verre de porto ?

— Quelle merveilleuse idée, approuva le major Peabody.

Ils s’en allèrent s’installer devant un feu encore allumé pour discuter du remplacement probable du Premier ministre s’il démissionnait.

Personne ne reparla de Geoffrey de Mandeville cette nuit-là.

 

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