L'île hantée
Chapitre six
Randolph s’installa sur le banc d’église, étendit les jambes devant lui, croisa les bras et se recula contre le dossier pour regarder autour de lui.
De hauts piliers en pierre soutenaient la claire-voie, le plafond était en bois foncé, et des sculptures élaborées et sinueuses encadraient une rosace dans l’arche du chœur. Les fenêtres du clair-étage étaient vertes, tout comme celle du chœur, qui était immense et qui teintait les rayons du soleil filtrant à l’intérieur de l’église pour la transformer en une forêt pétrifiée.
Malgré cela, cet endroit n’était pas magnifique à l’intérieur. La pierre ne chantait pas et ne s’élevait pas ; les gravures n’avaient aucune âme. Cette église n’était pas inspirée, car l’inspiration était un luxe. St. Mary’s Burwell était solide comme un roc et plantée fermement dans le sol.
Même si la majorité de ses constructeurs ne l’aurait pas vue de la même façon, et encore moins ceux qui l’avaient financée. Pour un observateur lambda, ce n’était qu’une belle église dans le style gothique perpendiculaire, surdimensionnée comparée à la taille du village, avec quelques caractéristiques atypiques.
Randolph n’était pas un simple observateur, pas plus que le pasteur de St. Mary’s.
— C’était une attaque épouvantable, dit le pieux homme. Pire que durant la Guerre, bien pire. Je ne comprends pas.
— Où s’est-elle produite ?
— En dehors du village, c’est tout ce que je peux vous dire. Et elle n’a pas duré longtemps. En fait, j’avais déjà dîné et je dormais.
Le visage du pasteur était ridé par l’âge et la bienveillance, et sa voix chevrotait.
— Le temps que je me réveille complètement, l’attaque s’est arrêtée. La créature était vieille, comme tout ce qui se trouve ici. Vieille et profonde, et elle est apparue en rugissant. De nulle part. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle sorte de nulle part.
— J’ai vécu une expérience similaire récemment, dit Randolph. Peut-être devrions-nous nous attendre à ce que ça se reproduise.
— Le voile est en lambeaux, je sais, mais c’est le cas depuis la Guerre. Il devrait être en meilleur état depuis, pas le contraire. Pourquoi maintenant ?
— Je n’en ai aucune satanée… pardon, fichue idée. Je vais faire mon enquête.
— Je vous en serai très reconnaissant. Tout cela n’augure rien de bon, monsieur Glyde. Pour être honnête… j’éprouve de grandes difficultés. Je vous ai déjà dit que j’aimerais que quelqu’un me soulage de cette responsabilité.
— Comme tout le monde, n’est-ce pas ? dit Randolph avec une compassion toute relative. Quel dommage que ce ne soit pas possible.
— Je suis bien trop vieux, malheureusement, persista le pasteur. Je suis sûr qu’un homme plus jeune �
— Bien sûr, bien sûr. Si seulement ils n’étaient pas tous morts.
Le prêtre recula légèrement. Randolph supposa qu’il aurait dû se montrer plus clément avec lui, mais sa patience pour les tire-au-flanc opportunistes était limitée, sans compter qu’il s’était levé à cinq heures du matin pour venir ici, et qu’il n’avait que le café qu’il avait bu dans le train dans le ventre.
— Puisque vous êtes là, laissez-moi essayer quelque chose, monsieur Herbert. Nul signe ne vous guidera, nul fusil ne vous sauvera, seuls un fou et un fourbe pourront réussir là où un empereur a échoué, et l’homme ignorant fera émerger la lumière. Est-ce que ça vous dit quelque chose ?
Le pasteur prit le temps d’y réfléchir, puis répondit :
— Pas du tout. Le porteur de lumière… Serait-ce une référence à Lucifer ?
— Espérons que ce ne soit pas le cas. Tant pis, qui ne tente rien n’a rien. Puis-je utiliser votre église comme bon me semble ?
— Bien sûr. Hum… Peut-être que vous devriez…
Il s’interrompit et indiqua un coin de l’arche du chœur.
— La population locale l’appelle le gardien silencieux. J’évite de le regarder.
M. Herbert se retira. Randolph se releva, s’étira et commença à rôder.
Il n’était pas vraiment un homme religieux, même s’il portait en lui les mots d’un dieu, mais les églises étaient une part permanente et vitale de leur pays. L’église St. Mary’s se tenait sous cette forme depuis au moins six siècles, et ce site avait servi de lieu de culte bien avant cela. C’était un sanctuaire de protection, une bougie face à la nuit. Randolph en avait bien besoin.
Le coin en question était sombre, percé par quelques rayons verts éclatants provenant d’une fenêtre. L’un d’entre eux lui permit de discerner une sculpture rudimentaire sur l’un des supports en chêne. Randolph nota que la lumière ne se posait jamais directement dessus. Elle était d’une forme grossière, et au premier coup d’œil, on apercevait immédiatement deux grands trous profonds qui lui servaient d’yeux ainsi qu’une bouche béante en forme de boîte aux lettres qui laissait échapper des vrilles.
Du lierre. Randolph pouvait en sentir le goût dans sa propre bouche, sentir les branches et les racines pousser, et les feuilles jaillir. Le visage de la forêt, le gardien des bois. L’Homme vert.
De quoi as-tu été témoin ? demanda-t-il mentalement à l’observateur silencieux.
Puis il laissa les sensations l’envahir.
***
Quelque temps plus tard, il était assis sur un banc sous la lumière verte du verre, souffrant d’un mal de tête persistant, lorsqu’un grincement et des bruits de pas retentirent, indiquant que d’autres visiteurs étaient entrés dans l’église. Il espérait que ce n’était que quelqu’un venant prier ; il avait bien besoin d’un peu de foi honnête.
Les pas se rapprochèrent, s’arrêtèrent un instant, puis reprirent leur route, et enfin, une voix bien trop familière retentit :
— Vous savez quoi ? Ça ne me surprend même pas.
— Vous savez ? Moi non plus. Je vous en prie, asseyez-vous sur le banc.
Il glissa sur le bois poli par des années de fessiers pieux.
— C’est littéralement la première fois qu’on me le propose.
Lazenby le rejoignit et s’assit à côté de lui. Randolph lui jeta un coup d’œil et pensa : Oui, toujours aussi magnifique.
Il l’était vraiment, avec ses yeux sombres, déterminés et passionnés, ses sourcils perpétuellement froncés, et sa lèvre supérieure parfaitement ourlée. Randolph ne connaissait que trop bien cette sensation de besoin douloureux et de vulnérabilité, comme si la corde qu’il faisait vibrer chez Lazenby résonnait dans sa propre poitrine.
Magnifique, débordant de désir, et encore au foutu mauvais endroit.
— Bon, dit-il.
— Je pourrais vous dire la même chose. Êtes-vous… Non.
Lazenby avait entremêlé ses mains, ses articulations blanchies.
— Je suppose que vous êtes ici pour vos habituelles raisons mystérieuses.
— Oui, c’est exact. Et vous… ?
— Je suis avec le major Peabody. Vous m’avez dit que si je me sentais dépassé par les événements, je pouvais venir vous voir.
Il regardait droit devant lui, la tête haute, mais ses mains remuaient nerveusement.
— Vous le pensiez vraiment ?
— Oui. Et vous ?
— En quelque sorte. Soit je deviens dingue, soit c’est le monde qui devient fou.
— Malheureusement, soupira Randolph, ce n’est probablement pas vous. Et si vous m’accompagniez pour une promenade ?
Ils quittèrent l’église ensemble. Randolph s’arrêta sous le porche et jeta un rapide coup d’œil à la vieille structure en pierre.
— Que regardez-vous ?
— Les hommes sauvages.
Randolph pointa du doigt les personnages à moitié humains sculptés sur l’arche qui les surplombait, les lignes des gravures émoussées par les siècles.
— Les hommes sauvages de la forêt, bien qu’ils portent ce nom dans des endroits plus boisés. Ici, on les appelle les grendels des marais.
— Oui, je suppose qu’ils sont davantage… marécageux, n’est-ce pas ? Avec des fourrures en lambeaux humides et une puanteur immonde.
Lazenby ne paniquait pas, mais uniquement parce qu’il n’autorisait pas la panique à l’envahir. Randolph reconnaissait cette intonation.
— C’est cela, répondit-il avec un ton léger qui ne trahissait aucune émotion. Allez, monsieur Lazenby, dites-moi tout. Je peux vous assurer que quoi que vous me racontiez, j’aurai déjà entendu plus étrange.
Ils prirent le chemin qui menait hors du village lorsque la cloche de onze heures sonna. Randolph n’avait jamais marché avec quelqu’un qui gardait un rythme satisfaisant, mais Lazenby se déplaçait à la vitesse idéale, d’une foulée tranquille qui le ferait progresser rapidement sans le fatiguer. Les marais s’étendaient tout autour d’eux dans des teintes de vert, gris et marron sous le soleil de mai.
Lazenby inspira profondément, puis se lança :
— Quelque chose d’étrange s’est produit la nuit dernière. J’ignore ce que c’était, mais bon sang que c’était étrange, et puisque tout ce qui est étrange semble vous suivre…
— Si c’est étrange, je suis toujours intéressé.
— Oui, mais� c’est absurde maintenant que j’y repense à la lumière du jour. Je ne sais pas de quoi j’aurai l’air.
— Vous ne le saurez qu’après me l’avoir raconté.
Lazenby plissa les yeux, mais se lança dans son récit qui coïncidait trop parfaitement avec les informations que le pasteur et le gardien silencieux avaient partagées avec Glyde. Il s’exprima clairement et efficacement, sans tenter de minimiser sa propre peur, ni d’ajouter les détails habituels que les gens donnaient pour donner un peu plus de vraisemblance.
— Puis, nous sommes allés nous coucher, finit-il. Je suis resté éveillé la moitié de la nuit, mais rien d’autre ne s’est produit. Ça paraît complètement ridicule.
— Pas du tout. Quel passage avez-vous sauté ?
— Que voulez-vous dire par là ?
— Vous êtes resté assis dans le noir, avec une créature qui baragouinait dans la salle, et la main froide de la terreur qui vous enserrait. Vous pouvez me croire, je sais ce que vous avez éprouvé. Au bout d’un moment, vous vous êtes levé pour trouver les allumettes en allant à l’encontre de tous vos instincts de survie. Qu’est-ce qui vous a soutenu dans cette démarche ? Quelle détermination, ou prière ? C’est un élément qui peut être important.
— Comment est-ce que ça pourrait…
Lazenby s’interrompit aussitôt, avant d’ajouter :
— Les Douves de Camlet.
Randolph avait espéré que ce soit tout sauf ça.
— Les Douves de Camlet, répéta-t-il.
— Il y avait quelque chose de singulier dans son atmosphère� Je ne sais pas. C’était fondamentalement différent, mais j’ai pensé à ce lieu et� à l’eau du puits, et à ce que vous m’avez fait.
Il s’arrêta à nouveau. Randolph ne pouvait pas lui en vouloir.
— Vous avez pensé aux Douves de Camlet et c’est ce qui vous a permis d’agir.
— Si vous voulez tout savoir, je me visualisais à cet endroit. J’ai fermé les yeux et je l’ai imaginé. Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’être dans une mauvaise situation et d’être obligé de vous voir dans un autre endroit, dans votre imagination ?
— Oui, bien trop de fois.
— C’est une habitude que j’ai toujours eue. Surtout dans� eh bien, les périodes les plus difficiles. Je me suis imaginé aux Douves de Camlet et ça m’a aidé, voilà tout. Mais je ne vois pas le rapport avec le reste.
Il l’affirma d’une manière trop provocatrice. Randolph lui jeta un regard de travers.
— Vous n’arrivez pas à voir la moindre connexion ?
— Aucune. Sauf si l’on considère que les lumières se sont éteintes juste au moment où notre hôte nous narrait le récit de Geoffrey de Mandeville, et racontait que les Douves de Camlet étaient autrefois sa maison, et que vous m’avez même baptisé avec l’eau de son puits…
— Et que nous sommes à deux pas des ruines du château où il a trouvé la mort. Mis à part tout cela, aucun rapport.
— Que se passe-t-il ?
Lazenby s’arrêta net, lui attrapa le bras pour le tourner face à lui et le foudroya du regard.
— Dans quel enfer suis-je tombé ?
Il avait l’air apeuré, et aussi enragé ; c’était le genre de colère qui était engendré par la frayeur.
— Je ne sais pas spécifiquement, répondit Randolph. J’essaye de le découvrir. Plus généralement… Si je devais vous donner un conseil, en toute honnêteté, ce serait de vous éloigner de Peabody le plus possible. Laissez ce sot vaquer à ses occupations.
— Non.
— Si.
S’il l’écoutait, Randolph ne le verrait plus jamais, et ce serait� une opportunité manquée, ou même une connexion rompue, mais au moins la vie de Lazenby serait probablement sauve.
— Disparaissez. Changez de nom, recommencez tout du début, et laissez le major seul avec son idiotie avant qu’il vous emporte avec. Je vous ai promis que je vous le dirais si quelque chose m’inquiétait ; eh bien, c’est le cas maintenant. Montez à bord d’un train en direction de Londres, puis dans un autre pour partir loin, et ne revenez plus jamais. Nos rencontres me manqueront terriblement, bien sûr.
La dernière phrase qu’il avait ajoutée n’était pas sortie aussi ironiquement qu’il l’avait souhaité.
— Non, répéta Lazenby. Je ne peux pas faire ça. Pour commencer, j’aime mon nom.
Saul. Un nom singulier, avec un son qui lui allait à merveille. Comme une
âme1 souillée, à l’état brut.
— Je l’aime aussi.
Ils se dévisagèrent, là, sur la route, sous l’immensité du ciel, puis Lazenby continua avec détermination :
— De plus, le major s’est toujours montré décent avec moi. S’il se retrouve dans les ennuis par accident, je dois l’aider. Dites-moi, étions-nous en danger hier soir ? Un danger de… de n’importe quelle nature ?
Il avait failli dire un danger spirituel. Il ne savait juste pas comment l’exprimer.
— Oui, confirma Randolph. Si vous voulez savoir la vérité, je crois bien que vous avez sauvé quatre vies, ou peut-être devrais-je dire quatre esprits, en allumant cette bougie. Non, je suis tout à fait sérieux. Si vous n’aviez pas résisté, si vous n’aviez pas fait émerger la lumière…
Il s’interrompit brusquement.
— Qu’y a-t-il ?
— Vous avez fait émerger la lumière… Vous avez… fait émerger… Eh merde.
— Plaît-il ?
— Saül, le personnage dans la Bible. Il était qualifié d’ignorant, n’est-ce pas ?
— Eh bien, c’était un païen, acquiesça Saul. Il est devenu Paul quand il s’est tourné vers Jésus. Il est plus connu sous le nom de Paul de Tarse, si ça vous dit quelque chose. Vous avez bien été éduqué, n’est-ce pas ?
— Ne posez pas de questions sur mon éducation, ça vaut mieux. L’homme ignorant fera émerger la lumière. Bon Dieu.
— Mais de quoi parlez-vous ?
— Saul.
— Oui, Randolph ? s’enquit Lazenby d’un ton si courtois que même au milieu de cette situation, Randolph ne put s’empêcher de sourire.
— Bordel. Bon. J’ai le mauvais pressentiment que vous n’avez aucun choix dans cette affaire, mais je vous en offre un tout de même. Je vais vous conduire à une gare, à un port, en dehors du pays s’il le faut, si vous partez là, maintenant. Cela signifie laisser Peabody à ses divagations, mais je tâcherai de l’arrêter dans ce qu’il a commencé. Ou, si Dieu veut bien m’aider, je vais vous expliquer ce qu’il se passe, dans tous les détails et avec toute l’honnêteté que je peux, et ensuite vous le regretterez. C’est votre choix, mais vous devez le faire dès maintenant.
— Vous me direz ce qu’il se passe. Sérieusement ?
— Oui. Vous ne me croirez sans doute pas, mais si vous y arrivez, ça ne vous plaira pas.
Ils se tenaient encore debout sur le sentier, en se dévisageant au milieu de la plaine. Randolph avait l’impression d’être trop visible, comme si n’importe qui pouvait l’observer à des kilomètres. Comme si Saul pouvait déceler tous ses secrets.
— Supposons que vous commencez à tout me raconter, dit ce dernier, et que je n’aime pas ce que j’entends. Qu’est-ce qui m’empêcherait de laisser tomber le major et de fuir le pays ?
— Pas moi, en tout cas. Je vous demanderais de garder tout ça pour vous, mais c’est tout. Cependant, sachez qu’une fois qu’on s’empêtre dans ces problèmes, il peut s’avérer difficile de s’en extirper.
Il est déjà peut-être trop tard, voulait ajouter Randolph, cependant il n’en était pas sûr.
— Venez, marchons.
Saul lui emboîta le pas.
— Où allons-nous ?
— Nulle part en particulier. Swaffham Prior, apparemment, dit-il quand il aperçut une borne indiquant qu’un endroit de ce nom se trouvait à trois kilomètres. Pourquoi ce nom, je n’en ai aucune idée. Je trouve ça plus facile de réfléchir en marchant.
— Moi aussi. Dites-moi tout.
— Vous êtes sûr ? demanda Randolph. Ce n’est pas une histoire agréable à écouter.
— Ça fait longtemps que je n’ai rien entendu d’agréable, de toute façon. Je veux savoir ce qu’il se passe.
Randolph inspira profondément.
— Eh bien, sans doute exactement ce que vous pensez, ou craignez. Ce que vous ne voulez pas croire.
Un silence tomba entre eux.
— Donc vous dites que c’était surnaturel.
— Vous avez vu un arbre prendre feu tout seul, continua Randolph. Vous vous trouviez à Cock Lane quand une entité a frappé ; vous avez senti son coup, et vous m’avez entendu prononcer des mots que vous n’avez pas compris sur le moment, ni après. Vous le savez. Vous saviez déjà la nuit dernière.
Seuls les bruits de leurs pas sur le sol sec et le doux sifflement du vent comblaient le silence.
— Qui êtes-vous ? demanda enfin Saul. Qu’êtes-vous ?
Randolph fourra les mains dans ses poches.
— La réponse simple est : je suis Randolph Glyde, et je garde un œil sur tout un tas de choses au nom du pays.
— Vous m’aviez dit que vous ne travailliez pas pour le gouvernement.
— Et c’est le cas. Mon devoir est de servir l’Angleterre. Je ne réponds qu’au roi et à ma conscience.
Saul hocha doucement la tête.
— Et la réponse compliquée ?
— C’est qu’il se cache davantage dans les cieux et sur la terre que ce qui est évoqué dans votre philosophie. Des êtres autres que des humains et des endroits différents, aussi. Ce n’est pas que j’essaye de rester mystérieux : ces choses sont compliquées, et il vaut mieux ne pas les mentionner, comme vous avez pu le découvrir hier soir.
— Hier soir, un homme nous a raconté une histoire, déclara Saul. Une légende, ou bien un conte populaire. Geoffrey de Mandeville était un mécréant du douzième siècle, pas un diable dans la peau d’un homme. Les murs n’ont pas saigné sur son passage, parce que les murs ne saignent pas.
— C’est faux. Je ne sais pas ce qu’il était à l’origine, et d’ailleurs, je l’ignore encore, mais les croyances fonctionnent d’une façon étrange qui leur est propre. Vous m’avez dit qu’Abchurch l’avait raconté comme un rituel.
— Non, il� Bon, je suppose que vous pourriez le considérer comme un rituel.
— Il a récité une série de mots et a ainsi invoqué une créature. Quel autre nom pourriez-vous donner à cela ?
— Mais ce n’était qu’un conte ! s’écria Saul. C’est pour ça qu’il est devenu une série de mots. Si quelque chose de terrifiant apparaissait juste derrière votre épaule pour ricaner dans votre oreille à chaque fois que vous racontiez cette foutue histoire, plus personne ne la partagerait !
— Je parie cinq shillings le contraire. Mais de façon générale, vous avez plutôt raison. Je soupçonne que les gens ont colporté cette histoire innocemment, ou presque, pendant des siècles. Cette croyance s’est accumulée durant des siècles sous la forme d’un conte, et le tout s’est infiltré dans d’autres forces occultes, comme du lierre poussant autour d’un chêne. C’est comme ça que ça fonctionne, que ça a toujours fonctionné. Seulement, les choses ont changé récemment. Nul besoin d’émettre des bruits étranglés, j’essaye juste d’expliquer quelque chose de très important actuellement.
— Laissez-moi prendre la relève, dit Saul. Vous êtes en train de me dire que le surnaturel, c’est-à-dire, les superstitions, le folklore et les mythes, font partie de la réalité ?
— En partie. Certains, comme votre major Peabody, ne racontent que des âneries, et se trompent plus qu’autre chose. Voyons. Avez-vous lu Le carnet de Simon Feximal ?
— Ces histoires de fantômes ? J’ai dû les lire une vingtaine de fois. Le Strand Magazine n’arrêtait pas de passer de main en main pour de grosses sommes à l’école.
— C’est un début. Très bien. Laissez-moi vous informer que Simon Feximal a réellement existé, et que Robert Caldwell a écrit ces histoires aussi fidèlement que possible, dans les limites de ce qu’il pouvait partager.
— N’importe quoi, s’exclama Saul, furieux. Du grand n’importe quoi.
— Je vous donne ma parole. Je connais très bien le fils adoptif de Caldwell, il est d’ailleurs lui-même un chasseur de fantômes. Il vit encore dans la maison de Feximal à Fetter Lane. Le carnet prétend être exactement ce qu’il est. La réalité.
— Mais…
— Si vous aviez lu un résumé de ce qu’il vous était arrivé la nuit dernière dans le Strand, de la plume de Robert Caldwell, est-ce que ça s’éloignerait de ses récits habituels ?
Saul gémit. Ils continuèrent leur chemin.
— Certes, répondit enfin Saul. Il est dur de croire qu’il ne s’agit pas d’une énorme plaisanterie affreusement cruelle.
— Tout à fait d’accord. Et j’ai été élevé là-dedans.
— Qu’êtes-vous ? demanda une nouvelle fois Saul. Dites-moi la vérité, s’il vous plaît.
— Je suis un occultiste. Je protège le royaume sous le sceau du roi. Je suis le vingt-troisième Glyde à remplir un devoir extrêmement ancien, et, faute de mieux, je veille sur le devoir tout aussi vieux de quelqu’un d’autre, car personne d’autre ne peut s’en acquitter. Avant la guerre, j’étais le riche héritier privilégié d’une des plus grandes et anciennes familles du pays. Maintenant, je suis à moitié un chasseur de fantômes et à moitié un je-ne-sais-quoi, dans un monde qui tombe en ruine autour de moi, le regard rivé sur des ténèbres sans fin que la plupart des gens ne peuvent pas voir, alors qu’elles sont bien là. Elles sont là, bon sang.
Il ferma la bouche, sans vraiment savoir comment tout cela en était sorti. La seule chose qu’il comprenait, c’était qu’il ne supportait plus d’être l’Héritier des Glyde. Pas avec cet homme vulnérable et terrifié dans cet endroit vide et inhospitalier. Saul le regardait, les yeux écarquillés.
— Ça a l’air dur, dit-il après un bon moment. Vous allez bien ?
— Bien sûr. Ah, mon Dieu. Vous voulez la vérité ?
— Oui.
— Il se trouve d’autres mondes, d’autres endroits, au-delà, derrière, en dehors ou sous le nôtre, juste sous notre nez. Des fois, certains invoquent leurs occupants chez nous. D’autres fois, ils se faufilent dans notre monde par eux-mêmes.
— La nuit dernière, la créature ricanait, reprit Saul. Elle était dehors et dans la salle à la fois. Je l’ai entendue derrière moi, tout comme le major Peabody, au même instant.
— Oui. Ne vous attendez pas à ce qu’ils se conforment aux règles qui régissent notre monde, comme celles de la géométrie. Rien ne les arrête.
— Vous m’avez dit que c’était le récit d’Abchurch qui l’a invoquée parce que les choses ont changé. Que voulez-vous dire par là ?
Randolph ne tenait en rien à raconter cette partie-là. Il jeta un œil à la borne en pierre, dont le bout gris émergeait de l’herbe fétide. Swaffham Prior, trois kilomètres.
— Les autres mondes ont toujours fait partie du nôtre, ainsi que les gens comme moi. Les occultistes, comme ceux de ma famille, maintiennent nos terres en vie depuis toujours. Le monarque et, plus récemment, le gouvernement nous ont laissés nous acquitter de cette tâche. Cependant, vers la fin du siècle dernier, les choses ont commencé à changer. La guerre s’est mécanisée, devenant plus industrielle à la fois dans son étendue et sa nature. Une grande guerre nous menaçait, comme n’importe quel idiot aurait pu remarquer, et les gouvernements se sont mis à la recherche de nouvelles armes destructrices. Des mitrailleuses. Des cuirassés. Le gaz moutarde. Nous.
— Une seconde, l’interrompit Saul. Ne me dites pas que…
— Bien sûr qu’ils nous ont utilisés. Comment passer à côté de tout ce pouvoir, ce potentiel de destruction ? Ils ont saisi cette opportunité dès qu’ils l’ont pu, comme s’ils la guettaient depuis tout ce temps. Les Allemands, les Belges, les Français, les Britanniques. Une guerre faisait rage sous la vôtre. C’est ce qu’on appelle la Guerre d’en dessous. Vous en avez même probablement entendu parler. Vous vous êtes renseigné sur les événements qui se sont produits à Mons, je présume ?
— Vous voulez dire l’Ange de Mons ?
— Ce n’étaient pas des anges, rétorqua Randolph. Oh, mon ami, j’aurais préféré. C’était la première Grande Invocation. Elle a commencé ici, en Grande-Bretagne. Nous, les arcanistes qui auraient dû lutter contre ça, sous la direction de généraux qui auraient dû être abattus, avons invoqué des créatures qui n’auraient jamais dû exister, en quantités inimaginables. Et nous avons déchiré le voile en mille morceaux.
— Le voile. Comme dans « de l’autre côté du voile » ? L’au-delà ?
Randolph ignorait comment il était passé d’un noble gardien des secrets occultes à un pénitent pleurnichard qui déversait sa honte au premier venu, mais si c’était ce qu’il avait à faire, au moins, cela le soulageait d’avoir quelqu’un d’intelligent à qui se confesser.
— C’est une métaphore imparfaite pour quelque chose d’intangible. C’est un voile ou un rideau, une sorte de barrière entre notre monde et ce qui se cache à l’extérieur. Procéder à une invocation troue le voile et invite les créatures de l’extérieur chez nous. C’est un acte d’une incroyable stupidité, et pourtant, nous avons invoqué encore et encore. Avant la Guerre d’en dessous, peut-être que l’histoire d’Abchurch n’était qu’un conte populaire. Maintenant, c’est devenu un appel. Il a appelé, et quelque chose est apparu.
— Qu’est-ce qui est apparu ? Qu’est-ce que c’était ?
— Quelque chose qui était mort depuis huit cents ans dans les marais, indiqua Randolph. Quelque chose qui voulait éteindre les lumières.
Les herbes craquaient sous leurs pas. Le soleil brûlait la nuque de Randolph et formait une ombre devant ses pieds.
— Si votre but est de me faire paniquer, vous avez réussi, lui dit enfin Saul.
— Parfait. Je veux que vous fuyiez.
— Que s’est-il passé à Cock Lane ?
— Quelque chose s’y est introduit. C’est un endroit propice à certaines croyances, ce qui a probablement affaibli le voile.
— Et vous avez chassé la chose, comprit Saul d’une voix remplie d’une acceptation déconcertée. Vous avez dit… qu’est-ce que vous avez dit ?
— Des mots particuliers, pour nous protéger. Dans une langue ancienne et lointaine. Mon devoir est de protéger ces mots, et de les prononcer si besoin.
— Je n’arrivais pas à m’en souvenir. J’essayais de me convaincre que c’était juste parce que je n’y avais pas prêté assez attention.
— Aucune attention dans ce monde ne vous laisserait vous en souvenir, le renseigna Randolph. Même si je les couchais sur le papier, vous n’arriveriez pas à les lire. J’ai payé un prix conséquent pour pouvoir les garder.
— Qui d’autre les connaît ?
— Personne. Je les transmettrai à quelqu’un d’autre avant de quitter mon enveloppe mortelle. Ça a toujours marché comme ça.
Saul se tourna vers lui pour le regarder droit dans les yeux, les sourcils froncés.
— Et les Douves de Camlet ? Qu’est-ce que vous avez fait, là-bas ?
— Dieu seul le sait.
— Quoi ?
— Je ne sais pas, reconnut Randolph. Désolé. La famille Glyde a produit vingt-trois générations de Gardiens des Mots et de Protecteurs des Douves. Je suis le Gardien, ma cousine Theresa était la Protectrice. Elle a étudié son rôle pendant des années sous l’aile de notre oncle Archibald auquel elle a succédé. Si elle était encore parmi nous, elle aurait su ce que tous ces nobles médiévaux ont à voir avec tout ça, et ce que les Douves de Camlet attendaient de vous. Pour ma part, j’ignore tout.
— Attendaient de moi ?
— Les Douves de Camlet sont l’un des piliers de Londres, ils prodiguent une protection vitale. Si vous aviez eu l’intention de causer du mal à la ville, ou aux Douves, boire l’eau de leur puits n’aurait pas été une expérience aussi agréable. C’est pour cette raison que je vous l’ai offerte : je voulais déterminer si vous étiez une menace. Cependant, je ne saurais dire si c’est cette eau en vous qui a attiré cette chose sur vous hier soir.
— Pourquoi vous ne le demandez pas au, euh, Protecteur ?
— Parce que c’est moi, le Protecteur.
— Pardon ?
— Theresa était la Protectrice des Douves de Camlet, expliqua Randolph. Le rôle se transmettait de façon orale dans ma famille. Avant la Guerre, trois personnes connaissaient ces vieux secrets : oncle Archibald, qui avait pris sa retraite, Theresa en tant que Protectrice, et notre jeune neveu, Gerry, qui était encore en plein apprentissage. Mais Theresa est décédée à Ypres, et quand je suis revenu en Angleterre, je me suis retrouvé devant les cercueils d’Archibald et de Gerry. Apparemment, ils ont attrapé la grippe espagnole, et le plus amusant dans tout ça, c’est qu’Archibald n’avait pas écrit un seul foutu mot à propos de son savoir. J’ai passé six mois entiers à mettre sa maison sens dessus dessous dans l’espoir de trouver quelque chose, pour finalement me nommer Protecteur des Douves de Camlet moi-même parce que personne d’autre ne pouvait remplir ce rôle mieux que moi. Depuis, j’essaye de maintenir l’une des protections arcaniques les plus importantes de Londres sans avoir la moindre idée de ce que je fais. Je n’aurais sûrement pas dû vous donner l’eau, mais sur le moment, ça m’a semblé une bonne idée, et c’est comme ça que je fonctionne depuis des années. Je suis désolé.
— Tout ça me paraît affreux, répondit Saul après un bon moment. Et vous avez dû passer des jours terriblement difficiles. Perdre ainsi trois membres de votre famille aussi rapidement�
— Oh non, je les ai tous perdus. Lors de la deuxième Grande Invocation, nous étions sept, et je suis le seul à m’en être sorti sain et sauf. Ma cousine Valentine avait déjà perdu la vie au combat à Mons, Vernon s’est fait brûler vif dans un château en France sans que personne ne regrette sa mort, et Gerry était le seul enfant issu de ma génération. Je suis le dernier Glyde.
Saul s’arrêta immédiatement de marcher et se retourna pour lui faire face, et lui toucher légèrement le bras.
— Mon Dieu, Randolph. Je suis vraiment désolé.
Ses yeux sombres étaient remplis d’émotions intenses, les sourcils froncés, toutes ses pensées dédiées aux pertes que Randolph avait endurées alors qu’il se trouvait au beau cœur de son propre enfer. Randolph se rendit compte que c’était exactement ce à quoi il s’était attendu de sa part.
— Merci. C’était il y a longtemps, déjà.
Il reprit sa marche pour éviter de recevoir plus de sympathie qu’il n’en méritait, et surtout pour ne rien faire qu’il pourrait regretter, comme se jeter dans les bras de Saul en public juste parce qu’il avait besoin de se faire réconforter comme un enfant.
Saul le rattrapa en quelques enjambées. Il lui adressa la parole avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche.
— Voilà, c’est l’histoire que vous vouliez savoir. La vérité que les idiots comme Peabenêt cherchent désespérément.
— C’est Peabody. Vous ne pensez pas que… qu’il est au courant ?
— Je crois qu’il a réussi à rassembler des morceaux de preuves. Je verrai ce que je peux tirer de lui ce soir.
— Que va-t-il se passer, ce soir ?
— Le pasteur de St. Mary’s et moi allons dîner avec les Abchurch. Si une manifestation sinistre se produit, vous pouvez me laisser m’en occuper. Un peu d’exercice ne me ferait pas de mal.
— Mais comment…
— Le pasteur est un de mes collègues.
— Le pasteur, répéta Saul. Ça ne m’étonne même pas.
— Nous sommes plus nombreux que vous le pensez. Des arcanistes, des savants, des hommes religieux et des femmes beaucoup moins religieuses. Nous sommes tous réunis dans un seul but, celui de nous assurer que le voile ne se déchire pas davantage.
— C’est une société secrète ?
— Plutôt une association informelle.
— Attendez une seconde. Vous m’avez dit que… que la chose qui s’est produite durant la Guerre avait été approuvée, que le gouvernement lui-même est au courant, à propos du voile. Pourquoi n’y a-t-il pas d’association formelle ?
— Il y en a une. Un département de Whitehall est entièrement dédié aux affaires occultes.
— Bon Dieu. D’accord, très bien.
— Non, pas du tout, rétorqua Randolph. C’est un coup de force. La plupart des plus grands arcanistes du pays sont morts durant la guerre. Les seuls encore de ce monde sont jeunes, vieux ou lâches. Whitehall y a vu une opportunité de faire main basse sur le contrôle d’un domaine qui avait échappé à l’emprise du gouvernement jusqu’à aujourd’hui. Ça leur a été bénéfique, et c’était une perspective attirante pour les personnes effrayées par la dure vérité. Le ministère des Ombres nous offre une structure sur laquelle on peut s’appuyer et une autorité dans laquelle nous pouvons avoir confiance. Malheureusement, choisir de les rejoindre nous oblige à ne pas reconnaître que ce sont ces imbéciles qui ont causé notre situation actuelle en premier lieu.
— Oui, je vois. Mais si quelqu’un essaye de changer les choses…
— Si seulement. La priorité du ministère des Ombres est d’établir son autorité. Si l’on ose débattre de la crise que nous traversons, cela revient à remettre en cause la compétence du gouvernement. Le département ne m’écoutera que quand je le rejoindrai. Tant que je ne ferai pas partie de leurs rangs, mes protestations seront considérées comme alarmantes, antipatriotiques et démoralisantes.
— Si c’est le cas, pourquoi vous ne les rejoignez pas ?
— Oh, je pourrais réclamer un siège à la plus haute table et l’utiliser pour faire toute une scène à propos du grand nombre de choses qui nous restent à accomplir, répliqua Randolph. Mais ce n’est pas ce que les autres verront. Ils ne verront que l’Héritier des Glyde aux côtés du ministère des Ombres, lui offrant son nom de famille et sa validation. Ça les encouragerait à se mettre sous les ordres de Whitehall, et je connais le genre d’ordres qu’ils donnent, vous savez.
— Doux Jésus, souffla Saul. Comment est-ce possible qu’à chaque mot que vous prononcez, tout empire ?
— Quelqu’un m’a fait remarquer la même chose, il y a peu. J’aimerais dire que tout ce qui se produit est ma faute, mais non, les choses sont ce qu’elles sont.
— Oui, eh bien, c’est… Pardon, est-ce qu’on a manqué un croisement ?
— Métaphoriquement ?
— Non, littéralement. Je pourrais jurer que nous étions à trois kilomètres de Swaffham Prior quand nous avons commencé notre marche.
Randolph observa la borne en pierre. « Swaffham Prior, trois kilomètres ».
— Cette foutue campagne. La dernière borne indiquait la même chose.
— On se perd facilement dans un lieu pareil, ajouta Saul. Nous avons dû manquer un embranchement, je ne prêtais pas trop attention à ce qui nous entoure, pour être honnête. Et si on revenait à notre village ? Le major Peabody se trouve à Roestock House, perdu dans la collection de M. Abchurch, et je lui ai dit que j’allais juste prendre un peu d’air.
— Nous pouvons revenir sur nos pas.
Ils se retournèrent en même temps et prirent le chemin inverse, le long de la route en ligne droite. Quelques minutes passèrent en silence. Randolph en était reconnaissant. Il n’avait pas l’habitude de parler à cœur ouvert ; il n’avait pas prévu d’en dévoiler autant, et encore moins de raconter autant de ses échecs. Il préférait les dissimuler profondément en lui au lieu de devoir faire face à de la compassion ou de devoir admettre ses faiblesses. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il avait raconté plus que quelques détails de son histoire à Saul, mis à part pour le fait que l’homme était apeuré, seul, et avait ressenti le besoin de savoir. Cela lui avait paru d’une cruauté sans fin de le laisser dans le flou, même si en échange, il devait le terrifier.
Mais ce n’était pas tout. Randolph se sentait seul, aussi.
Il ne pouvait rien y faire, et il n’y avait pas de quoi s’apitoyer sur son sort. Il avait juste eu besoin de parler, et il aimait le faire avec Saul, tout comme il était agréable de le regarder. Or, ce n’était pas le moment de penser à ça, pas après avoir bousculé sa vision du monde.
— Qu’est-ce que vous avez dit à propos de mon nom ? demanda enfin Saul. Quelque chose à propos de lumière ?
— Que pensez-vous des devins ?
— Comme Joanna Southcott, vous voulez dire ?
— Oui, mis à part que ses prophéties étaient du grand n’importe quoi. En fait, je voulais parler de Jo Caldwell, l’adelphe de Sam, qui a un don de médium remarquable mais qui est presque impossible à comprendre. Jo nous a écrit récemment pour nous avertir de quelque chose de grave.
— De quoi ?
— Aucune idée. C’est comme ça, les prophéties. Ça dit : nul signe ne vous guidera, nul fusil ne vous sauvera, seuls un fou et un fourbe pourront accomplir ce qu’un empereur ne peut, et l’homme ignorant fera émerger la lumière. Je ne pourrais expliquer ce que cela signifie, mais on voit des gens aussi talentueux que Jo une fois par siècle. Et vous étiez ignorant, par votre nom, mais aussi de façon métaphorique, dans le sens où vous étiez dans le noir quand vous étiez parti chercher ces allumettes. Vous avez fait émerger la lumière et, croyez-moi, cette obscurité vous aurait dévoré à coup sûr.
— Mais…
Saul donnait l’impression qu’il avait du mal à trouver ses mots.
— Pourquoi est-ce qu’un devin parlerait de moi ?
— Qui sait. Peut-être que cette prophétie ne parle pas de vous, peut-être que je me trompe. Mais rien de bon n’arrive quand on ignore Jo Caldwell.
Le soleil lui réchauffait la nuque. Randolph inclina son chapeau pour qu’il le protège un peu plus des rayons.
— Non, vraiment, bafouilla Saul. C’est insensé. Pour tout dire, rien de ce que vous venez de dire n’a de sens, mais la partie où j’aurais un rôle à jouer est encore plus absurde. Je n’ai rien de spécial ! Et le major Peabody est… Non mais, qu’est-ce qui est passé dans la tête de ces gens ?
— Pardon ?
Saul pointa du doigt la borne en pierre devant eux.
— Bon sang, j’aimerais pouvoir dire que c’est une plaisanterie, mais je ne vois pas pourquoi quelqu’un se donnerait autant de mal pour une simple blague.
Randolph le regarda à nouveau. « Swaffham Prior, trois kilomètres ».
— On a fait demi-tour, suggéra-t-il.
— Que c’est étrange.
— On a fait demi-tour, répéta Randolph. On a fait demi-tour sur un chemin en ligne droite pour revenir sur nos pas. N’est-ce pas ?
— C’est exactement ça.
— Alors pourquoi le soleil se trouvait derrière nous avant de rebrousser chemin, et pourquoi y est-il encore maintenant ?
Saul posa sa main sur sa nuque.
— On marche depuis aussi longtemps ?
Il extirpa une montre à gousset bon marché de ses vêtements et fit claquer sa langue.
— Bon sang. Elle ne marche plus.
Randolph sortit la sienne et s’aperçut, sans grande surprise, qu’elle s’était aussi arrêtée.
— Laissez-moi deviner. La vôtre indique onze heures vingt et un ?
— Comment diable le savez-vous ?
Randolph observa l’ombre qui s’étendait à ses pieds, avec la chaleur qui lui tapait dans la nuque, puis se retourna délibérément. L’ombre ainsi que la chaleur suivirent son mouvement. Il leva le regard vers le ciel et, toujours sans surprise, s’aperçut qu’il était recouvert d’une couche de brume trouble qui l’empêchait d’apercevoir le soleil.
Saul ne l’avait pas encore remarqué, même en ayant tourné en rond.
— Je n’aperçois aucune ville, ni aucun bâtiment. Mais bon sang, comment� D’accord, je sais, on ne peut pas être à plus d’un kilomètre de Burwell ou de Swaffham. Si on continue notre marche, on atteindra l’un des deux endroits.
Randolph en doutait fortement, mais cela ne coûtait rien d’essayer.
— C’est vrai. Où allons-nous ?
— On retourne à Burwell. Oh, pour l’amour du ciel.
Saul se tourna et se retourna, en observant partout autour de lui, puis lâcha un petit rire frustré.
— Je n’arrive pas à voir où on va. Même dans un désert, je n’ai jamais été aussi désorienté. Bon, si nous nous rendons à Swaffham, on pourra louer un taxi peut-être, ou bien téléphoner aux Abchurch pour prévenir le major Peabody que je suis bien vivant et pas mort au fond d’un fossé.
— J’adorerais qu’on se retrouve à Swaffham, répondit Randolph. Allons-y.
Il entama sa route en comptant ses pas et en chuchotant les nombres à voix haute. Saul lui jeta un regard surpris, mais ne lui demanda pas ce qu’il fabriquait ; il se contenta de suivre son rythme en silence, deux silhouettes égarées dans cet immense paysage sans relief.
Ils arrivèrent à la borne suivante au bout de quatre cent trente-trois pas, et Randolph ne fut pas étonné de voir ce qui était marqué dessus.
— Swaffham Prior, trois kilomètres, lut Saul. Swaffham… Diable !
— Je pense la même chose. Il était onze heures et vingt et une minutes, et nous étions à trois kilomètres de Swaffham Prior comme si de rien n’était, déclara Randolph. Il est toujours onze heures et vingt et une minutes, et nous sommes toujours à trois kilomètres de Swaffham Prior, et je crains bien que cela reste le cas pour un long moment. Je suis navré, Saul. On s’est fait attraper.
1 Soul : âme.
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