L'Invention de l'histoire
Chapter 2
Chapitre II
Dans les médias, le chômage n’est jamais abordé sans sa courbe. C’est beau une courbe, c’est arrondi, sinueux, féminin. Une douceur. Ça donne envie de se laisser glisser, de se lover dans ses creux, de se blottir tout contre. Dans la vraie vie, le chômage, même voulu, se révèle une cassure, un virage serré au bord du précipice, une chute. La courbe du chômage est collective. Empilées, les milliers de petites cassures individuelles s’estompent, disparaissent dans la courbe.
Quand je me suis retrouvé au chômage, j’étais perdu. Le vide. D’un seul coup. Alors pour m’occuper, je m’étais mis en tête de ranger le garage dans lequel il n’était plus possible de garer la voiture depuis longtemps. J’étais entré là-dedans dès le deuxième jour, comme un explorateur. C’est fou le fatras qu’on peut garder, les empilements que l’on crée. Il m’a fallu deux semaines pour dégager les trois quarts du garage (les trois quarts seulement, car une trouvaille a fini par me distraire), deux semaines pour ménager un passage qui permet à présent d’avancer sans risquer de disparaître sous un éboulement. Deux semaines parce que je voulais trier, ouvrir chaque carton, inspecter le contenu pour ne passer à côté d’aucun trésor. Rien d’extraordinaire en fin de compte dans cette archéologie domestique. Des vêtements, de Valentin pour l’essentiel, comme un témoignage de sa croissance, des livres, des pots en verre pour les conserves que nous pourrions préparer, du matériel de camping, de ski, de plage, de randonnée. Nous sommes parés à toutes les formes de vacances. Nous possédons certains accessoires en plusieurs exemplaires. La plupart n’ont servi qu’une seule fois. Neufs, quasiment, et obsolètes. Les fabricants proposent des équipements toujours plus performants. Et nous renouvelons le matériel à chaque nouvelle occasion. Il existe toujours des tentes plus faciles à monter, des skis qui glissent mieux, des chaussures de randonnée plus légères. Six voyages à la déchetterie, l’habitacle chargé jusqu’au toit (il y en avait même sur le siège passager), pour un résultat qui n’est guère satisfaisant malgré le passage ménagé jusqu’au fond du garage. Il faudrait jeter encore, se débarrasser de tout ce qui n’a pas servi depuis plus de deux ou trois ans. Mais selon Carine, c’est justement quand on les jette que ces objets se révèlent utiles. Un service à fondue, une table à tapisser, un pied de lampe… J’ai quand même réussi à balancer pas mal de vieilleries, avec la validation de Carine pour un bon tiers, dans son dos pour le reste. Je n’en suis pas fier. Comment pouvais-je savoir qu’elle tenait tant à ce pied de lampe passé de la cave de Bussy-Saint-Georges au garage de notre pavillon ? Il y a quelques mois, elle est revenue des courses avec un abat-jour parfait pour le compléter enfin. J’ai dû lui avouer que nous ne l’avions plus depuis longtemps. Il appartenait à sa grand-mère, m’a-t-elle appris.
Vider ce garage était un petit voyage dans le temps. Des madeleines de Proust sur toutes les étagères, au fond de chaque carton. C’est comme ça que j’ai retrouvé le magnétophone argenté que j’avais eu pour mes quatorze ans. Il dormait là, lui aussi, depuis de nombreuses années, carton non déballé depuis notre emménagement dans cette maison. Avec le magnétophone, une collection de cassettes : des albums de Joy Division, The Sisters of Mercy, Killing Joke, Depeche Mode, New Order, The Stranglers… Adolescent, j’écoutais exclusivement ces groupes ou presque, tous issus des années soixante-dix et quatre-vingt. Mes goûts n’ont guère évolué depuis. Quelques groupes m’ont intéressé ensuite mais ils sont rares : The Divine Comedy, Pulp, Radiohead dans les années quatre-vingt-dix. Après, je me suis désintéressé de l’actualité musicale, revenant toujours aux morceaux qui rythmaient mon adolescence et demeurant très exigeant. Une fois, j’avais rompu avec une fille parce qu’elle avait acheté le dernier album de Björk.
J’ai branché l’appareil, glissé une cassette des Cure à l’intérieur. PLAY. Un souffle léger d’abord, la bande de plastique transparent passait sur la tête de lecture, puis un souffle plus prononcé, la bande magnétique, et enfin les premières notes de Killing an Arab. Le son était dégueulasse. Dix années de garage, chaud l’été, froid l’hiver, n’avaient pas arrangé le matériel. Mais la musique était là, dans ce souffle particulier produit par le passage de la bande sur la tête de lecture. J’ai tout emporté dans la maison, le lecteur et la cinquantaine de cassettes qui l’accompagnaient. Je me suis installé au salon, oubliant le rangement du garage, laissant les quelques étagères inexplorées pour la prochaine fois. Je savais plus ou moins ce que contenaient les derniers cartons qui s’y trouvaient. Des affaires que mon père m’avait demandé de garder quand il était entré en maison de retraite il y a cinq ans, quelques mois après la mort de ma mère.
J’ai vite compris que ce genre d’activités ne pouvait pas occuper le temps dont je disposais soudain. Désœuvré, je m’étais retrouvé à taper le nom de mes ex sur Google, par simple curiosité, pour savoir ce qu’elles étaient devenues. Malheureusement, je n’avais fréquenté que des filles au nom courant : Aurélie Dumas, Hélène Lebon (l’album de Björk), Marine Rocher… Des noms aussi communs que ceux que l’on peut lire en signature des courriers de prospection commerciale envoyés par les services marketing des sociétés bancaires, d’assurances ou spécialisées dans la vente d’abonnements à la presse. Sur l’écran de mon ordinateur s’étaient affichées des listes de résultats interminables, des dizaines d’homonymes, de tous les âges, de tous les horizons. Explorer ces résultats se révélait fastidieux et stérile. L’oisiveté s’imposait. Il me fallait sortir. Trouver un palliatif pour vaincre mon ennui, un ersatz régulier pour remplacer le travail. Je me suis donc inscrit à la médiathèque de notre ville. Depuis, je m’y rends plusieurs fois par semaine pour garder une sorte de rythme, une routine studieuse. Au début, je lisais la presse, me tenais informé sur mon univers professionnel avec la ferme intention d’y revenir un jour. Je consulte plus souvent les résultats sportifs que l’actualité du monde de la publicité désormais. Depuis plusieurs mois, j’y effectue aussi des recherches sur les péripéties de mon arrière-grand-père, avec l’aide d’une jeune bibliothécaire, Lina, qui travaille là depuis le mois de septembre dernier et qui s’est tout de suite intéressée à mon histoire.
C’est d’ailleurs elle qui m’avait fourni les articles de presse datant de l’entre-deux-guerres que j’étais en train de parcourir, le jour où Mansour m’a convaincu d’aborder cette histoire avec mon père. J’étais assis à notre table habituelle. Étalées devant moi, des photocopies de journaux des années vingt. Tous mentionnaient le nom de Victor Lustig, le plus grand arnaqueur de tous les temps. J’ai classé tous ces articles par date de parution. Bon nombre d’entre eux concernaient une affaire qui s’était déroulée en 1929. Victor Lustig et l’un de ses complices avaient été arrêtés puis condamnés par la 13e chambre correctionnelle de Paris pour fabrication et usage de faux passeports. Je les ai écartés car postérieurs à 1926, l’année où mon arrièregrand-père et Victor Lustig s’étaient rencontrés. Ne me restaient que deux photocopies tirées de l’édition européenne du Chicago Tribune, sur lesquelles le nom de Lustig figurait au milieu de longues listes. La première, datée du 22 juillet 1922, indiquait les noms des passagers débarqués à Cherbourg du Mauretania, paquebot appartenant à la Cunard, compagnie de transport transatlantique de voyageurs, parti le 15 juillet de New York et en route pour Southampton. Qui aurait l’idée de publier une telle liste aujourd’hui ? Les aéroports déversent quotidiennement des milliers de passagers. Celui de Roissy, avec ses 75 millions de voyageurs annuels, nécessiterait à lui seul l’édition d’un annuaire en 180 volumes. La deuxième m’intéressait beaucoup. Elle était datée du 4 juillet 1926. Intitulée Resort arrivals, elle concernait les arrivées dans les grands hôtels de Prague : parmi les résidents de l’Hôtel Savoy, figurait un certain Viktor Lustig, demeurant à San Francisco. La graphie changeait, mais j’étais convaincu qu’il s’agissait de mon homme. Enfin, j’avais trouvé une preuve du passage de Lustig en Europe à l’époque qui m’intéressait. Des semaines que je venais à la médiathèque, que je lisais des livres, consultais des sites sans rien trouver d’autre que des histoires rapportées, des anecdotes répétées sans être vérifiées. Pour la première fois, j’avais un document d’époque, une preuve.
Du coin de l’œil, j’ai vu Mansour s’installer à côté de moi. Il est à la retraite. Il vient à la médiathèque pour explorer la littérature des années d’après-guerre.
« Bien sûr, j’ai mes critères, m’avait-il expliqué, ce que je cherche d’abord, c’est une bonne histoire, bien écrite, mais ce n’est pas tout. Une bonne histoire ne suffit pas. J’attends qu’elle m’aide à comprendre la nature humaine, qu’elle me permette de déchiffrer l’énigme de l’existence. Un bon livre, c’est celui où l’on peut intégrer ses joies, ses chagrins pour mieux les vivre. Je veux des textes qui m’en apprennent sur moi. Je suis moins sensible aux écrivains qui veulent tout chambouler dans la langue. Je laisse ça aux spécialistes, aux normaliens. Moi, j’ai fait STAPS, tu comprends… » Mon regard d’incompréhension l’avait invité à préciser : « Sciences et techniques des activités physiques et sportives. Mon métier, c’était d’apprendre à courir à des collégiens, pas à voler dans les hautes sphères. Pour courir, il faut toucher terre, donner l’impression de l’effleurer si possible, mais sans jamais perdre le contact avec elle trop longtemps. C’est en s’appuyant sur elle que l’on avance. Faut pas croire, courir, ce n’est pas qu’une question de physique. Il y a une dimension métaphysique si l’on réfléchit bien… »
J’étais absorbé par la lecture de mes coupures de presse, mais j’ai noté que Mansour avait entre les mains l’édition la plus récente du Monde. Il peste souvent contre le bibliothécaire chargé de réceptionner la presse et de la mettre à disposition des lecteurs. En particulier le vendredi, quand doit arriver Le Monde des livres et qu’il ne le trouve pas à l’emplacement du quotidien en question. Ce saligaud s’en réserve la primeur, ne le libère que plusieurs jours après, l’oublie parfois sur son bureau. Il faut alors le lui réclamer. Mais ce jour-là, aucun motif d’insatisfaction. Mansour avait obtenu son Graal hebdomadaire. Il s’est lancé dans la lecture d’un article. J’ai décidé d’attendre qu’il le termine pour lui annoncer ma trouvaille, mais, lorsqu’il a enfin levé les yeux, il m’a demandé de lui garder son journal et s’est dirigé vers le rayon littérature. Plusieurs fois, il se l’était fait dérober, sans jamais trouver le coupable. Ce n’était qu’une mauvaise blague de Francky, un autre de mes amis de la médiathèque, qui, dès qu’il en a l’occasion, se plaît à remplacer le journal de Mansour par un exemplaire de Modes & Travaux ou de La Revue du vin de France. Mansour peste chaque fois, se plaint auprès des employés de la médiathèque, revient accompagné de la bibliothécaire en chef afin qu’elle puisse constater le méfait, retrouve son journal à sa place. Il s’excuse alors platement, ne comprend pas qui peut prendre plaisir à ce genre de plaisanteries douteuses. Francky intervient alors, comme s’il venait d’arriver à la bibliothèque, innocent, et demande ce qu’il se passe… Mansour m’a soupçonné d’abord. Mais la farce s’est répétée en mon absence.
En l’attendant, je regardais la photo qui illustrait l’article qui avait retenu l’attention de Mansour. Aucun risque que Francky ne surgisse de derrière les rayonnages pour subtiliser le journal de mon camarade. D’abord parce que le goût des canulars potaches lui était passé depuis plusieurs semaines. Ensuite parce que ce jour-là, il était convoqué au tribunal à la suite de son arrestation quelques mois plus tôt en marge d’une manifestation. Je le revois quelques jours après qui s’avance vers notre table de lecture. Trois jours que nous avions lu dans le journal le récit de sa mésaventure et que nous espérions de ses nouvelles. Trois jours que nous venions à la médiathèque pour l’attendre, parce que nous ne savions pas alors où il habitait. Nous ne nous fréquentons pas en dehors de la médiathèque. L’un de nous aurait pu disparaître du jour au lendemain sans que les autres en sachent jamais la raison.
— Vous connaissez l’histoire du père qui va chercher son fils à l’aéroport d’Orly et qui fait un détour par le quartier de l’Étoile pour voir comment se passe la manif des Gilets jaunes et qui crève à cinquante mètres d’un car de CRS ? a demandé Francky.
Quand Francky prend la parole, ça commence souvent ainsi. Vous connaissez l’histoire… ? Une seule fois, j’ai essayé de lui parler de l’histoire de mon arrière-grand-père, de mon obsession à vouloir comprendre ce qui lui était passé par la tête, comment il avait pu croire qu’il pouvait acheter la tour Eiffel. Pour toute réponse, il m’avait dit : « Tu connais l’histoire du type qui entre dans un bistrot avec une banane plantée dans l’oreille ? Le patron du bistrot, il se dit, tiens, voilà encore un tordu. Pas question de me laisser embarquer dans ses histoires. Je ne lui demanderai pas pourquoi il a une banane dans l’oreille. Le type commande une bière et la boit tranquillement, sa banane toujours dans l’oreille, sans rien dire, et il repart. Le lendemain, le même type revient, et il a encore une banane dans l’oreille. Et le patron se dit, il ne m’aura pas, je ne lui demanderai rien. Le type boit sa bière comme la veille, puis repart. Le surlendemain, pareil, et encore le jour d’après. Le cinquième jour, le type entre dans le bistrot et cette fois, il a une carotte plantée dans l’oreille. Alors le patron se dit, c’est pas vrai ! Cette fois, il faut que je sache. Il se dirige droit vers le type et lui demande : “Pourquoi vous avez une carotte plantée dans l’oreille ?” Et le type lui répond : “J’avais plus de bananes.” Tout ça pour dire que, parfois, tu ne peux pas tout comprendre. Certaines choses t’échappent… »
Depuis, j’évite d’en discuter avec lui.
L’histoire qu’il nous avait racontée ce jour-là, nous la connaissions. Nous avions tous lu l’édition du Parisien dans laquelle était relaté l’épisode.
En garde à vue pour un pneu crevé
Samedi dernier, Franck Hériat circulait sur l’avenue des Ternes, à Paris. Constatant qu’il avait un pneu crevé, il a arrêté son véhicule le long du trottoir à quelques mètres du carrefour avec la rue Poncelet. Franck Hériat a enfilé son gilet jaune et sorti son cric du coffre de sa voiture. À peine venait-il de s’exécuter, qu’un groupe de CRS, déployé à proximité, a fondu sur lui pour le plaquer au sol. Immobilisé par trois membres des forces de l’ordre, l’automobiliste malchanceux n’a pas eu l’occasion de s’expliquer. Selon plusieurs témoins, les policiers auraient traîné l’homme sur la chaussée. « Il a essayé de leur dire qu’il n’avait rien fait, mais les policiers n’ont rien voulu entendre », rapporte un habitant du quartier sorti pour promener son chien et qui a assisté à la scène. « C’est sûr qu’il s’est énervé, précise un autre témoin, il s’est débattu, il disait qu’il ne pouvait pas être arrêté, qu’il devait aller à l’aéroport pour chercher son fils. » Un CRS l’aurait alors frappé violemment au sternum, lui coupant ainsi le souffle, avant de le plaquer au sol à nouveau. Ils l’ont ensuite menotté et obligé à s’asseoir contre un mur.
Franck Hériat fait partie des premières personnes interpellées lors de cette 5 e mobilisation des Gilets jaunes qui se déroulait à quelques mètres de là, sur la place de l’Étoile et l’avenue des Champs-Élysées, sans y prendre part cependant. Il a été déféré devant le juge pour participation à une manifestation non autorisée, port d’arme par destination, violence, rébellion et outrage à agent.
— Faut dire qu’avec un gilet jaune sur le dos et une manivelle à la main dans le quartier de l’Étoile, les apparences étaient contre toi, avait souligné Mansour.
Le plus dur, nous avait-il dit, avait été son retour au travail après sa garde à vue. Son chef l’avait convoqué dans son bureau pour lui signifier son licenciement. Une demande qui venait du directeur de l’hypermarché où il travaillait comme vigile depuis quelques semaines, lui avait précisé son chef.
— Et en plus, ces salopards ont foutu ma voiture à la fourrière. Plus de boulot, plus de bagnole. Et mon ex me dit qu’il est hors de question que j’accueille mon fils maintenant, que si je veux le voir, j’ai qu’à venir à Montpellier. Remarquez, je peux pas lui en vouloir, Léo a poireauté trois heures à Orly avant que les hôtesses ne le mettent dans un vol retour. Sa mère a dû annuler son week-end à Barcelone pour venir le chercher en catastrophe à l’aéroport de Montpellier. Je me demande bien avec qui elle était… J’ai bien gagné ma journée, ça, je ne peux pas dire. Je crois que ça peut pas être pire.
Francky avait tort. Le pire est toujours possible. Tout cela n’était qu’un début. Francky avait déjà, et depuis longtemps, le sentiment de voir sa vie lui échapper. « Mais là, nous a-t-il dit quelques semaines plus tard, quand les choses se sont encore gâtées pour lui, j’ai l’impression que, dans la descente, ma vie a enclenché la vitesse supérieure et que si je ne me réveille pas bien vite, je ne pourrai plus la rattraper. » C’est sans doute ce qui l’a décidé à réagir.
Ça s’est passé à la médiathèque il y a trois jours. Francky nous a rejoints à notre table habituelle, et à peine assis, il a déclaré :
— Je crois pas au Bon Dieu, moi, ni au paradis. Je suis pas comme Françoise qui va à la messe tous les dimanches.
— J’y vais plus, à la messe, s’est offusquée Françoise. Et puis, si tu veux savoir, j’y allais pour refourguer mes confitures à la sortie, pas pour leurs bondieuseries… Mais le curé m’a plantée il y a deux mois. À la fin de son sermon, v’là t’y pas qu’il annonce à l’assemblée qu’il a rencontré l’amour et qu’il va se marier. Oh là là, fallait voir leurs tronches à tous… Faut dire que c’était un peu le Freddy Mercury de la messe, ce curé. Il attirait du monde. Tu lui collais une cape, une vraie rock star. Et du coup, ce jour-là, j’ai pas vendu un pot.
— Il n’a pas été remplacé ? a demandé Mansour.
— Si, mais son successeur n’a pas la carrure, penses-tu. Un petit jeune sorti du séminaire. La chasuble est trop grande pour lui. Résultat, les fidèles se sont éparpillés dans les paroisses voisines. Je peux pas faire la tournée des églises pour récupérer ma clientèle. C’est foutu. Et croyez-moi, ça me fait un sacré trou dans la trésorerie…
Francky donnait des signes d’impatience, la jambe agitée sous la table. Il a coupé court à la discussion.
— Eh bien justement, c’est de ça que je voulais vous parler, de trésorerie. Et ce que je voulais dire, c’est que je suis pas du genre à attendre en espérant que la vie sera meilleure après la mort.
Francky était remonté comme un coucou sous amphétamines. J’ai voulu le détendre.
— Ça dépend. Après la mort de qui ?
En vain, Francky était tout à son affaire et a poursuivi :
— Je vais braquer ce connard. Lui faire payer un max de blé. Et après ça, je me barre dans le Sud. Je vais rejoindre mon fils.
À l’évidence, Francky avait trouvé un moyen de reprendre sa vie en main. Devant nos regards interdits, il a compris qu’il allait devoir donner quelques explications. Pour tout avouer, au début, j’ai cru qu’il plaisantait.
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