L'Invention de l'histoire
Chapter 7
Chapitre VII
Quand je me présente à l’Ehpad le lendemain matin, deux employées sont avec mon père dans sa chambre. Il vient de terminer son petit déjeuner. L’une l’aide à se lever pour gagner la salle de bains tandis que l’autre débarrasse le plateau.
— Revenez dans dix minutes, me dit cette dernière en déposant le plateau sur un chariot stationné dans le couloir. Vous pouvez patienter dans la salle commune, c’est un peu plus loin, à droite.
Je n’ai même pas eu le temps de saluer mon père. Je m’installe sur une banquette. Une vieille dame dans un fauteuil roulant regarde un écran plat branché sur les informations. À l’image, encore un reportage sur les manifestants installés sur les ronds-points tandis qu’un commentateur explique à la journaliste qui l’a invité sur son plateau que cette mobilisation cache un mouvement de fond de l’extrême droite qui s’implante dans les zones périphériques, périurbaines, et accède peu à peu aux responsabilités. « Il suffit de regarder la carte du résultat des dernières élections départementales pour constater que la progression territoriale de l’extrême droite correspond aux zones où la mobilisation est la plus forte. » Et voilà, il suffit d’une affirmation que rien ne vient étayer, d’un raccourci malhonnête que la journaliste ne contredit pas, pour discréditer ceux qui manifestent. Des semaines que ce discours se répand. Je ne peux m’empêcher de penser à l’histoire du père de Mansour, au discrédit jeté sur les harkis, leur qualification de collabos. Ceux que la presse nomme les Gilets jaunes, masse anonyme, indifférenciée, sont les harkis de notre époque, ceux qu’on voudrait cacher, que l’on avait pris soin de reléguer loin des grandes villes, mais qui ressurgissent à présent, dérangent, gâchent les perspectives des beaux quartiers de la capitale et l’ambition d’une France tournée vers l’avenir et la réussite. La France qu’on leur a promise, comme celle qu’on avait promise aux harkis, n’est pas pour eux. Pire encore, on sous-entend que c’est à cause d’eux si elle n’est pas encore possible. Des poids, voilà ce qu’ils sont pour le pays. La seule personne de mon entourage qui prend part au mouvement ne pèse pas bien lourd pourtant. Je me demande ce que Françoise pense du discours tenu sur elle et ses camarades de rond-point.
Françoise a fait des ménages, comme on dit, jusqu’à l’âge de la retraite, mais avant cela elle avait travaillé comme ouvreuse dans un cinéma de quartier, à quelques centaines de mètres de la médiathèque. Elle s’est arrêtée de travailler quand son fils est né, m’a-t-elle raconté. C’était à la fin des années soixante. Quand elle a voulu reprendre son poste, dix ans plus tard, le cinéma avait fermé. Elle est alors devenue femme de ménage chez les particuliers.
Le cinéma avait été transformé en supermarché, lequel avait baissé le rideau quand l’hypermarché de la ville voisine avait ouvert quelques années plus tard. Il avait ensuite abrité un garage automobile pendant les années quatrevingt-dix. La mairie, qui a racheté l’immeuble quand le garagiste a pris sa retraite, s’apprête aujourd’hui à le remanier, en théâtre cette fois. Il avait été question d’y ouvrir un cinéma, mais le maire de la ville voisine, encore lui, a coupé l’herbe sous le pied du nôtre en autorisant la construction d’un multiplex dans la zone commerciale de l’hypermarché.
— De toute façon, j’aurais pas pu reprendre mon poste d’ouvreuse, j’ai plus l’âge de travailler, avait conclu Françoise. Et c’est pas plus mal, parce que j’en avais ras le bol du ménage chez les autres. Sans compter qu’il fallait aller de plus en plus loin pour en trouver, des ménages. Dans le coin, trouver des heures devenait difficile. Les gens qui peuvent payer sont pas nombreux. Ouvreuse, j’aurais pu continuer, mais les ménages, c’était plus possible.
Ce travail au cinéma n’avait occupé qu’une année ou deux dans son existence, mais elle en parlait toujours avec nostalgie. Je ne lui ai pas dit que les ouvreuses n’existaient plus et que les spectateurs se débrouillaient seuls désormais pour trouver leur place dans l’obscurité après avoir acheté un paquet de friandises et une canette de soda dans un distributeur automatique.
Lorsqu’elle avait appris le sujet de mes recherches, elle m’avait orienté vers un film qui pouvait m’intéresser.
— Tu sais que Claude Chabrol a tourné un film sur cette histoire ? Un court métrage sorti au début des années soixante, peut-être 63 ou 64.
— Tu travaillais déjà au cinéma ?
— Penses-tu… J’avais quinze ans et j’apprenais le métier de couturière dans un atelier. Un métier que je n’ai jamais exercé, au passage. Ça m’a vite cassé les pieds. Je ne cousais que des vestes et encore pas tout, que les manches. Ce n’est pas drôle quand tu réalises que des morceaux, que tu ne montes jamais une pièce entière. Mais pour revenir au film de Chabrol, je l’ai vu en spectatrice, avec ma copine Lucienne. Ça faisait partie d’une collection de courts métrages, tous diffusés ensemble. Tu trouveras ça facilement avec l’internet. Il paraît qu’on peut tout trouver avec ça.
Elle ne se souvenait plus du titre.
— Dis-moi, Poisson, comment tu sais que c’est ton arrière-grand-père qui a acheté la tour Eiffel à ce Lustig ?
— Ma mère me l’a raconté.
— C’était donc son grand-père ?
— Non, celui de mon père. Mais lui n’a jamais voulu en parler. Quand elle m’a raconté cette histoire, elle m’a fait promettre de ne jamais révéler à mon père que j’étais au courant. Il en a tellement honte. Quand elle est morte, j’ai essayé d’aborder le sujet avec lui. En vain. Il disait ne pas comprendre de quoi je parlais. Je n’ai pas insisté. J’ai laissé passer un peu de temps. J’ai remis le sujet sur le tapis un an plus tard quand il a décidé d’entrer en maison de retraite. J’étais descendu en Charente pour l’aider à vider sa maison. Mais là encore, le déni total. Et maintenant, même s’il acceptait d’aborder le sujet, c’est sa mémoire qui n’est plus fiable.
Les quelques indications que Françoise m’avait données suffisaient pour trouver sur internet le film dont elle m’avait parlé. De retour chez moi, j’ai allumé l’ordinateur et j’ai tapé « court métrage Claude Chabrol années soixante » dans le moteur de recherche qui a affiché d’emblée le film en question, six courts métrages sur Paris réalisés par Jean Douchet, Jean Rouch, Jean Daniel Pollet, Éric Rohmer, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol. Paris vu par… titraient les différentes éditions du DVD à la jaquette tantôt blanche, tantôt bleue mais sur laquelle se détachait, inévitable, la silhouette noire de la tour Eiffel. Film à sketchs, comme il était annoncé dans le descriptif. J’ai trouvé aussi un lien afin de visionner le film.
Le premier sketch mettait en scène une étudiante américaine un peu trop crédule qui se laissait abuser par un séducteur germanopratin ; le deuxième un couple qui venait d’acquérir un appartement dans le quartier de la gare du Nord. Vue sur le Sacré-Cœur et la tour Eiffel. Hélas, un chantier en cours menaçait de les priver bientôt de cette vue, ce qui semait la discorde entre l’homme et la femme qui accusait son mari de s’être fait berner. Venait ensuite l’histoire d’une prostituée et son client où je ne percevais aucune arnaque. Les historiettes s’enchaînaient jusqu’à celle attendue, réalisée par Claude Chabrol comme me l’avait annoncé Françoise. Chabrol mettait en scène un couple bourgeois. Il campait lui-même le rôle du mari. Voici donc mon arrière-grand-père, me suis-je dit. De lui, je n’ai jamais vu de photographie et, par conséquent, il est fort probable que le visage du jeune Claude Chabrol (il devait avoir une trentaine d’années dans le film) s’impose désormais à l’évocation d’André Poisson. La scène se déroulait dans un appartement du quartier de la Muette. Sans doute le réalisateur avait-il changé de lieu pour répondre à la commande de ce film à sketchs. On imaginait mal pourtant un ferrailleur exercer son activité dans le 16e arrondissement. Chabrol avait aussi changé d’époque : le téléphone dans lequel parlait Stéphane Audran, la robe bras nus de la domestique, l’imperméable en vinyle que le garçon jetait négligemment en entrant dans sa chambre. À l’écran, les années soixante pointaient discrètement dans cet univers bourgeois qui semblait venir d’un autre temps et pouvait bien être celui des années vingt de mon aïeul. Mais pas de tour Eiffel, ni de Victor Lustig. Françoise avait dû se tromper, confondre avec autre chose, mélanger ces courts métrages sur Paris avec l’un des nombreux films qu’elle avait vus durant sa carrière d’ouvreuse et me lancer sur une fausse piste. Quelle image de Paris les réalisateurs ont-ils voulu transcrire sur la pellicule ? Peut-être la naissance du Paris que l’on connaît aujourd’hui avec son RER, en construction dans le sketch de Rohmer, qui permettra bientôt de rejeter à la périphérie les jeunes couples d’employés de bureau qui pouvaient encore à l’époque acheter un appartement dans le quartier de la gare du Nord, les artistes qui travaillaient alors dans le quartier Montparnasse, des ouvriers, tel ce garagiste du troisième court métrage, déjà exilés en banlieue. Paris qui attire et rejette à la fois, comme le montre l’un des courts métrages, reléguant rue Saint-Denis, non loin des Halles toujours debout, dans des chambres aux murs lépreux, les provinciaux fraîchement débarqués et les prostituées. Ces dernières sont aujourd’hui les seules à témoigner de ce Paris disparu. Paris qui trompe donc, gruge, feint, déçoit et rejette. Pire encore est l’image donnée des femmes dans ce film : victimes, capricieuses, vénales, menteuses, accessoires, oisives, dépendantes… Les hommes des années soixante (il n’y a que des réalisateurs au générique) portent un drôle de regard sur leurs contemporaines. Et le tableau dressé du couple n’en est que plus misérable. Reproches, tromperies, mensonges, chamailleries… Le déclin de l’institution du mariage est en route.
Du jeune couple de la gare du Nord, cet échange me trouble.
ELLE : Tu vois ce qu’il y a de terrible dans le mariage, c’est qu’on ne peut pas s’isoler. Tu n’as plus de mystère pour moi. Quand je t’ai connu, je ne savais rien de toi. Je pouvais tout imaginer. Maintenant, je connais toutes tes qualités, tous tes défauts, je peux prévoir toutes tes réactions. Quand il n’y a plus de mystère, tu crois qu’il peut encore y avoir de l’amour ?
LUI : Écoute, je ne te comprends pas. Moi c’est exactement le contraire. Plus je te connais, plus je t’aime, justement, même tes petits défauts, c’est pas ça… Si tu réfléchissais un peu, au lieu de croire les bêtises que tu lis dans les magazines, au lieu de rêver à la Grèce, à Tahiti, je t’assure, si tu réfléchissais, tu réaliserais que tu n’es pas si malheureuse que ça.
Quelques jours plus tard, j’ai dit à Françoise qu’elle m’avait mis sur une fausse piste. Très vite, j’ai dû reconnaître que je m’y étais engagé tout seul en regardant le mauvais film. Le titre du film dont elle m’avait parlé lui revenait enfin : Les Plus Belles Escroqueries du monde.
Ce même jour, à Lina qui s’enquérait de l’avancée de mes recherches, j’ai raconté comment je m’étais retrouvé à visionner un film qui n’avait rien à voir avec l’objet de ma recherche, mais que j’avais trouvé intéressant pour ce qu’il disait de son époque.
— Attention de ne pas tomber dans une trappe, m’avait-elle dit. C’est un piège bien connu des chercheurs. Ce qui n’empêche pas que beaucoup se prennent les pieds dedans et sombrent. On soulève un truc, on trouve une piste, on la suit, on creuse et on finit par s’y enliser. Et jamais on ne termine sa thèse.
J’ai senti comme un regret dans ses propos. J’aurais dû lui poser des questions, m’intéresser à elle. Au lieu de ça, je lui ai parlé de moi.
— Je connais bien le problème. Quand je me suis retrouvé au chômage, la première chose que j’ai faite, pour m’occuper, c’est de ranger mon garage. J’étais bien avancé, et puis je suis tombé sur une boîte remplie de vieilles cassettes. J’ai retrouvé mon vieux magnétophone aussi. Du coup, je me suis mis à écouter les vieux morceaux de mon adolescence, et je n’ai jamais terminé le rangement du garage.
Elle m’a regardé un peu interloquée d’abord, puis a éclaté de rire.
— J’ai cru que vous étiez sérieux.
Je n’ai pas compris pourquoi elle avait dit ça, alors j’ai souri. J’aurais dû lui demander si elle avait abandonné ses recherches et quel en était le sujet au lieu de raconter cette histoire de garage sans intérêt. Il était trop tard pour cela. J’ai enchaîné avec ce qui m’amenait à elle ce matin-là et je lui ai dicté le titre du DVD qui m’intéressait, Les Plus Belles Escroqueries du monde, qu’elle a enregistré sur son ordinateur. Je suis reparti sans rien ajouter, de peur de poursuivre mon histoire de magnétophone et de cassettes, de lui parler des groupes que j’écoutais quand j’étais adolescent et qu’elle ne connaissait probablement pas. Je n’avais pas envie de mettre en évidence notre différence d’âge.
À l’écran, le fil d’actualité a laissé place à un jeu télévisé. La musique du générique, simple et entraînante, semble remplir la pièce. La vieille dame dans sa chaise roulante tient dans sa main la télécommande. Elle me regarde en souriant :
— C’est l’heure, dit-elle.
Je me lève, me dirige vers une étagère où sont rangés des livres, collection disparate probablement constituée d’ouvrages abandonnés par les familles après le décès de leur parent. Ce sont essentiellement des best-sellers, des éditions de France Loisir ou du Grand Livre du mois et quelques albums de grand format parmi lesquels je repère un livre sur la tour Eiffel, des photos. Dans mon dos, une voix m’annonce que mon père est prêt, que je peux y aller. L’employée poursuit son chemin en poussant son chariot jusqu’à la chambre suivante. J’emporte le livre.
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