L'Invention de l'histoire
Chapter 4
Chapitre IV
Tout a commencé il y a quelques mois, un soir de septembre, quelques jours après la rentrée des classes. Je regardais les informations régionales sur France 3 quand Valentin s’est approché, son cahier de texte dans une main, une feuille de papier de format A4 dans l’autre. « Plus pratique, plus moderne et d’un design plus coloré, cette nouvelle gamme d’équipements facilitera la vie des usagers au quotidien. Décliné dans une palette de tons pastel, ce mobilier moderne égaiera le paysage urbain et donnera même, à en croire Jacques Trivic, le maire de la commune, un petit air de fête permanent à la ville. Le chantier qui vient de débuter prendra fin au printemps prochain selon le responsable des services techniques de la municipalité. »
Installé sur le canapé, j’écoutais ce reportage sur l’installation d’un nouveau mobilier urbain, lampadaires, abribus, bancs publics et garages à vélos, dans la ville d’à côté, avec l’intérêt que l’on réserve à un voisin qui vous parle de la difficulté de se débarrasser des taupes, fléau des pelouses, ou des avantages et des inconvénients d’une motorisation diesel au vu de la récente augmentation des taxes sur les carburants. À l’écran, le journaliste concluait son sujet. Pour lancer la campagne de travaux, le maire avait convoqué la presse, démontant lui-même devant les caméras, avec l’aide d’un employé municipal, un banc public dont l’assise et le dossier avaient depuis longtemps disparu sous les graffitis.
Valentin a placé son cahier devant mes yeux, masquant ainsi la télé. L’institutrice avait donné pour consigne de remplir les cases de l’arbre généalogique distribué en classe (la feuille de papier A4). Les élèves avaient commencé le travail avec elle. Leur nom et prénom dans la case du bas, ceux des parents dans les cases au-dessus. Les cases suivantes étaient vides et devaient être complétées avec l’aide des parents.
Carine dispensait un cours de Pilates jusqu’à 19 h 30, comme chaque jeudi. Je me suis donc collé à la tâche. J’ai éteint la télé. Afin de nous ménager un espace de travail, j’ai empilé les magazines étalés sur la table basse, poussé le plat décoratif rapporté de nos vacances au Maroc, notre dernier voyage à l’étranger avant la naissance de Valentin. Après, nous sommes partis moins loin, la Bretagne, le Pays basque, l’Auvergne… Carine dit que c’est une bonne chose, qu’il faut limiter nos déplacements afin de préserver la planète pour nos enfants. Je sais qu’au fond elle regrette cette époque où nous pouvions nous offrir des escapades à l’étranger. Parfois, profitant des offres des compagnies aériennes low cost, nous filions pour un week-end à Prague, Rome, Lisbonne. Il nous est arrivé de voyager, aller et retour, à Venise dans la même journée. Lever au petit matin, un samedi, décollage à 5 h 30 à l’aéroport de Beauvais, petit déjeuner sur la place Saint-Marc. Nous étions rentrés par le dernier vol, épuisés, avions passé le dimanche au lit pour récupérer. Impensable avec un enfant.
Dans la manœuvre pour écarter le plat, j’ai renversé la tasse de thé que je m’étais préparée dans l’après-midi, que j’avais oubliée là, que je n’avais pas bue évidemment. Partout dans la maison traînent des tasses oubliées, de thé, de café, de tisane. Je ne les bois qu’une fois sur dix. Je ne sais pas pourquoi je continue d’en préparer. Le contenu de la tasse s’est répandu sur la table, a coulé sur le tapis. Valentin a soupiré et filé vers la cuisine dont il est revenu avec un rouleau de Sopalin. Le tapis ne craignait rien. C’est un modèle bleu foncé venu remplacer le tapis artisanal berbère, souvenir du même voyage au Maroc, en laine blanche finement décorée de motifs géométriques noirs. Lui, trop clair, trop fragile, moi, trop maladroit. Nous n’étions pas destinés à vivre ensemble. Carine s’était résolue à le jeter le jour où j’avais préparé des Bloody Mary. J’étais arrivé de la cuisine avec un plateau, façon serveur. Avec un peu d’attention, j’aurais pu lire sur le visage de Carine l’imminence de la catastrophe. Je lui avais tendu son verre, le plateau s’en était trouvé déséquilibré, le mien avait terminé sur le tapis. Sans manifester d’autre réaction qu’un simple « je l’ai vu venir », Carine s’était enfoncée dans le canapé en sirotant son cocktail. Le week-end suivant, nous nous étions rendus dans un magasin Ikea pour acheter un nouveau tapis. Couleur foncée, fibres synthétiques étaient nos seuls critères. Plus rien à craindre des taches. Pourtant, nous n’avons plus racheté de jus de tomate après ça.
J’ai épongé le thé sur la table, puis Valentin et moi nous sommes enfin mis au travail. Nous avons commencé par mon côté. Mon père, Jean-Pierre, ma mère, Catherine. Valentin ne connaissait pas le nom de jeune fille de ma mère.
— Lagrange ? Comme une grange ?
— Oui, comme une grange. Les noms, le plus souvent, révèlent un lieu ou un métier.
— Et Poisson, c’est parce que Papi était poissonnier ?
Je m’appelle Poisson. Thomas Poisson. Pas facile à porter. À l’âge de Valentin surtout. Je me demande si lui aussi subit les moqueries de ses camarades à l’école, comme je les ai subies, et comme mon père les avait sans doute subies lui aussi. Poisson, il sent le poisson, Poisson, il sent le poisson… Tous en cercle autour en se pinçant le nez. Je n’en ai jamais parlé avec mon père. Pas plus avec mon fils.
— Papi n’était pas poissonnier, tu le sais bien. Il travaillait à la Poste, il était facteur. Mais sans doute un ancêtre, il y a longtemps, était poissonnier. Un arrière-arrière-arrière-arrièregrand-père. Ou pêcheur. Va savoir…
Valentin m’a demandé si le nom changeait quand on changeait de métier. Peut-être son questionnement venait-il du fait que je n’avais moi-même plus de travail et donc plus vraiment de métier. Allais-je devoir changer de nom si je trouvais un nouveau travail ?
— Non, tout cela a été décidé il y a longtemps et une fois le nom donné, on n’en change plus.
Sauf les femmes quand elles se marient, ai-je pensé sans rien en dire à Valentin. Les questions qu’il n’aurait pas manqué de poser auraient exigé de longues explications.
— Décidé par qui ?
— Par tout le monde. Les autres, les voisins, les habitants du village… Mais ce n’est pas vraiment une décision, plutôt quelque chose qui s’impose avec le temps. Enfin, je crois.
Valentin est resté sans rien dire pendant quelques secondes. Je voyais bien qu’il était en train de réfléchir.
— Donc c’est l’arrière-arrière-arrière (il comptait sur ses doigts) arrière-grand-père de Mamie qui habitait dans une grange ?
— Ou qui en possédait une. Une grange pour stocker les récoltes. Et c’est peut-être ce qu’on voyait en premier depuis la route quand on venait chez lui. Alors on disait « à la grange » lorsqu’on voulait indiquer à quelqu’un où il habitait. Et puis c’est resté, c’est devenu son nom : Lagrange.
Nous sommes revenus à l’arbre généalogique. Les parents de Carine. Christian et Sylvie. Chelminski.
— Ça veut dire quoi, Chelminski ? Je n’en savais rien…
— Tu demanderas à ta mère, lui ai-je dit. Pareil pour Mamie Sylvie.
Aparicio. Je ne connais pas davantage l’histoire du nom de jeune fille de ma belle-mère. Je devine le parcours de celui qui l’a introduit en France, son père, traversant la frontière franco-espagnole avec des milliers d’autres, des Lopez, des Ortega, des Hernandez, des Cabrafiga, pour fuir le franquisme et la guerre, avec femmes et enfants. Je connais la tragédie de leur accueil, les camps sur les plages du Roussillon et les conditions, à peu de chose près, identiques à celles que nous réservons aujourd’hui aux réfugiés venus de Syrie ou d’ailleurs. Identiques à celles que nous avions réservées aux harkis, accueillis dans les mêmes camps, ceux qui avaient aussi servi à parquer les Juifs durant la guerre. Mais le nom Aparicio signifie-t-il quelque chose ? Je devrais le savoir. J’aurais dû demander. Pareil pour Chelminski. Parce que c’est ce qu’on fait quand on s’intéresse aux autres. On pose des questions, on cherche à savoir, pour être plus proche encore, pour intégrer leur histoire à la nôtre. Pour que tout cela devienne notre histoire.
Nous sommes tout de même parvenus à ajouter quelques noms du côté de Carine. Pas tous. Pour le reste, il fallait attendre son retour. J’ai donc suggéré à Valentin de poursuivre de mon côté. J’ai réalisé alors que, depuis la naissance de Valentin, Carine et moi constituons le même côté, celui de notre fils. En regardant l’arbre généalogique, je me suis demandé quelles formes prendraient les branches de ce côté si Carine et moi venions à nous séparer, à refaire notre vie. Quelle place occuperaient les nouveaux venus, leur ascendance ? Quelle place occuperaient les enfants qui pourraient naître ensuite ? J’ai chassé ces pensées et j’ai dicté à Valentin les noms de ses arrière-grands-parents, mes grands-parents. Génération après génération, nous avons complété l’arbre. Pour chacun des noms ajoutés, Valentin me demandait leur métier. Je ne les connaissais pas tous, lui répondais lorsque je savais ou croyais savoir, par les histoires de famille et les indices qu’elles sèment. Il y en avait un cependant dont je ne pouvais ignorer l’activité. Mon arrière-grand-père paternel, André Poisson : ferrailleur. Pas n’importe quel type de ferrailleur. Un gros qui voyait les affaires en grand et négociait les métaux à la tonne, par dizaines et même par centaines de tonnes. Mais il n’y a pas d’autre mot pour qualifier son activité. Quelle qu’en soit l’ampleur, récupérer des métaux, en les glanant parmi les rebuts ou en les collectant dans des quantités industrielles, pour les revendre ensuite, est le travail d’un ferrailleur.
Carine est revenue à cet instant. La porte d’entrée de la maison s’est ouverte et quelques secondes plus tard nous est parvenue une appétissante odeur de pizza. Trois boîtes empilées qu’elle rapporte chaque jeudi, comme un rituel. Elle les achète à un pizzaiolo qui a installé son camion à la sortie de la zone d’activités où se trouve la société de menuiserie spécialisée dans l’installation d’escaliers sur mesure dont le patron l’a engagée pour dispenser des cours de step à ses employés. La marche au service du team building. Les pas synchronisés pour favoriser la cohésion d’équipe. C’est un exercice où l’on fait du surplace, lui avais-je fait remarquer quand elle m’en avait parlé la première fois. « Ça ne les avance pas beaucoup… » Mon ironie l’avait agacée.
Avant son cours, elle commande deux pizzas, une Regina et une Quatre-saisons. Quand elle a terminé, elle récupère les deux pizzas auxquelles le pizzaiolo ajoute immanquablement une pizza hawaïenne, sa spécialité, dit-il. Je crois qu’il en pince pour Carine. Elle ne veut pas lui avouer qu’elle n’aime pas la pizza hawaïenne. C’est offert de bon cœur, dit-elle. Résultat, cette pizza termine dans le frigo et Valentin et moi sommes obligés de la manger le lendemain midi. Pour ne pas gaspiller. La pizza hawaïenne est incompréhensible, un ornithorynque gastronomique, un assemblage disparate qui défie la logique élémentaire sans avoir toutefois la sympathie de l’inclassable animal. C’est un outrage à la gastronomie italienne, et même une raison suffisante de douter du bien-fondé de l’existence de l’humanité.
Quand il a entendu s’ouvrir la porte d’entrée, Valentin s’est levé pour accueillir sa mère. Il fallait manger les pizzas tant qu’elles étaient chaudes. Il a abandonné ses devoirs, l’arbre généalogique et le cahier de texte sur lequel il avait recopié la consigne de l’institutrice de son écriture encore hésitante. Ça m’a rappelé ma propre écriture à son âge, mon cahier de texte avec des pages de couleurs différentes, une pour chaque jour, des tons pastel mais différents de ceux du reportage au journal télévisé, comme délavés, un peu guimauve. Les onglets comme sur le carnet-répertoire dans lequel l’instituteur nous demandait de noter les mots nouveaux rencontrés au fil de nos lectures ou des autres exercices, avec la définition que nous allions chercher dans le dictionnaire posé sur son bureau. La seule raison pour laquelle nous étions autorisés à nous lever sans demander la permission de notre enseignant. Lui aussi nous avait donné un exercice sur la famille. Il nous avait demandé de questionner nos parents, nos grands-parents, nos oncles et tantes, et de dénicher une histoire originale, extraordinaire peut-être, à raconter à la classe. C’est comme ça que j’avais entendu parler pour la première fois de cet aïeul ferrailleur qui avait acheté la tour Eiffel et auquel je consacre mon temps libre depuis plusieurs semaines maintenant, tentant de reconstituer son histoire.
Carine est entrée dans le séjour tandis que j’étais perdu dans mes pensées, le cahier de texte de Valentin toujours ouvert sur la table basse. Elle s’est agenouillée sur le tapis face à moi.
— Thomas ? Tu viens ? Tu finiras tes devoirs après le dîner.
Je suis sorti de ma rêverie, lui ai souri.
— Ta journée s’est bien passée ?
— Oui. Ce matin j’ai donné mon premier cours de zumba à des courtiers en assurance.
— À quoi leur sert de prendre des cours de zumba ?
— Le bien-être au travail est l’obsession du DRH.
— Le bien-être au travail est une supercherie de notre époque. Le travail est une obligation. Si on avait le choix, on irait à la plage, se balader en forêt, on construirait des cabanes et on ferait des barbecues avec des copains.
— En parlant de barbecue, Bruno s’est bien foutu de moi ce soir. En attrapant mon porte-monnaie dans mon sac, j’ai fait tomber la bombe de déodorant que tu m’as donnée pour remplacer ma bombe de défense au poivre.
« Pour nous les hommes », il m’a dit. J’ai dû lui expliquer pourquoi je me promenais avec une bombe d’Axe marine. La seule chose qu’il a trouvé à dire, c’est que ça pouvait toujours servir si je tombais sur un agresseur qui sentait la transpiration…
Les parkings des entreprises où Carine intervient sont le plus souvent déserts lorsqu’elle quitte les lieux. Pour se rassurer, elle avait acheté cette bombe au poivre qu’elle avait laissée sur la console dans l’entrée en rentrant des courses. Dans mon engouement pour le barbecue, je n’ai pas pris la peine de vérifier à quoi servait ce nouvel achat. J’ai cru que je pouvais l’utiliser pour assaisonner les saucisses que j’avais mises à cuire. À peine ai-je appuyé sur le pulvérisateur que le jet sortant de la bombe s’est embrasé. Mauvais réflexe, j’ai tout lâché dans le barbecue. J’ai vite réalisé mon erreur et je me suis jeté à terre. Trois secondes après, sous l’effet de la chaleur, la bombe a explosé, fusant tel un missile vers le jardin des voisins et percutant à pleine vitesse la baie vitrée de leur séjour dont le verre s’est étoilé sous l’impact. Un motif géométrique magnifique, avais-je fait remarquer au voisin, lequel, d’un regard, m’avait signifié qu’il goûtait peu l’esthétique du hasard. Encore un qui s’est formé au langage non verbal, avais-je noté, commençant à soupçonner l’existence d’une société secrète.
En attendant de racheter une nouvelle bombe d’autodéfense, j’avais suggéré à Carine de prendre mon déodorant, pour tromper les agresseurs éventuels. Depuis, elle se promène avec et nos voisins ferment leurs volets chaque fois que j’allume le barbecue. Ils m’évitent même, me saluent de loin lorsqu’ils m’aperçoivent dans la rue avant de rentrer précipitamment chez eux ou de monter à la hâte dans leur voiture. Cela ne me dérange pas. Je les avais classés dans la catégorie des infréquentables dès notre arrivée dans le lotissement. Nous les avions invités à prendre l’apéritif afin de faire connaissance. Ils avaient apporté une bouteille de rosé-pamplemousse. Une boisson parfaite avec la pizza hawaïenne…
— Quand je pense que t’as failli nous faire tous sauter, a poursuivi Carine.
— Tu exagères…
— En tout cas, j’ai eu l’assureur au téléphone. Au début, il refusait de prendre en charge la réparation de la baie vitrée.
— Au nom de quel motif ?
— Il disait qu’il était clairement signalé sur la bombe qu’il ne fallait pas l’approcher d’une source de chaleur, encore moins d’un barbecue. Les assureurs sont des arnaqueurs eux aussi,
ai-je pensé. Ils cherchent toujours à se défiler au moment de payer.
— Je lui ai dit que c’était un accident, que la bombe était tombée dans le barbecue. Il a fini par accepter, mais j’ai dû user de mon charme. C’était pathétique.
Carine s’est relevée et je l’ai suivie vers la cuisine, abandonnant sur la table basse l’arbre généalogique.
— Thomas ?
Elle a parlé sans se retourner. J’ai cru entendre un soupir avant qu’elle ne m’interpelle.
— Oui ?
— Tu peux m’expliquer pourquoi j’ai les genoux trempés ?
Elle, autrefois si amusée par mes étourderies, montrait de plus en plus souvent des signes d’agacement à mon égard. C’était léger, imperceptible pour un néophyte, mais pour l’expert que j’étais, la fissure était déjà visible. Et cette fois, aucun assureur ne pouvait prendre en charge la réparation. Alarmante même, cette fissure pouvait bien s’ouvrir encore, devenir faille, et provoquer la dérive de nos deux continents.
Je n’ai pas répondu à Carine. J’avais noté que, pour la première fois, elle avait parlé du pizzaiolo en utilisant son prénom. Et la fissure s’est ouverte un peu plus encore.
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