L'Invention de l'histoire
Chapter 6
Chapitre VI
L’après-midi touche ici à sa fin quand le bus me dépose sur la place Carnot à Marennes. Vingt minutes plus tard, je pousse la porte d’entrée de l’Ehpad, file dans le couloir de gauche, celui qui mène à la chambre de mon père. C’est un bâtiment neuf où je ne suis venu qu’une fois, au mois de décembre dernier, juste avant Noël. Comme chaque année depuis qu’il vivait là, mon père avait déposé sur la table de nuit un petit paquet emballé dans du papier cadeau et orné d’un ruban. Il l’avait découvert en vidant sa maison après la mort de ma mère. Le dernier cadeau qu’elle lui avait acheté et qu’elle n’avait pas eu le temps de lui offrir. Dissimulé sous une pile de draps, le nœud en bolduc en était tout aplati. C’est un des rares effets personnels que mon père a apportés ici. Il le regarde, posé sur sa table de nuit, imagine ce que ma mère a bien pu lui offrir, se remémore leurs derniers échanges, y cherchant les indices qu’elle y glissait comme chaque année. Il ne trouvait jamais, m’a-t-il confié. Sans compter que désormais sa mémoire n’est plus très fiable. Une fois les fêtes passées, il demande à l’une des employées de le remettre à sa place dans l’un des tiroirs de sa commode, jusqu’à l’année suivante. « Vous ne l’ouvrez donc pas ? », demande alors celle chargée de la mission. « Pas cette année. Pas encore. L’année prochaine, peut-être… »
L’été dernier encore, mon père était logé dans un autre bâtiment, vétuste, voué à la destruction désormais. « Un jardin viendra le remplacer », m’avait dit l’une des employées lors de ma dernière visite. Pour l’heure, il obstrue la vue depuis les chambres qui lui font face. Mon père est dans l’une d’entre elles. Je me souviens de photos sur les murs de l’ancien bâtiment, dans le couloir principal, celui qui menait à la salle commune. Des photos de tournage, un film avec Gérard Depardieu et une vieille actrice dont je connaissais le visage mais pas le nom. Françoise, incollable sur le cinéma, pourrait à coup sûr la nommer. Les résidents avaient joué les figurants, ceux qui le souhaitaient du moins. Mon père avait refusé. Sur les murs de ce nouveau bâtiment, il n’y a rien. Le lieu n’a pas encore d’histoire.
Quand j’entre dans sa chambre, celle-ci est vide. Le dénuement dans lequel vit mon père m’étonne une fois encore. Je frappe à la porte de la salle de bains, pas de réponse. Je pousse la porte.
— Papa, tu es là ?
Personne. Je regarde autour de moi. Aucun objet personnel, pas même une photo. À croire que personne n’occupe cette chambre. Je me précipite dans le couloir.
Une employée s’apprête à entrer dans la chambre voisine. Je l’interpelle. Elle a deviné ma crainte.
— Ne vous inquiétez pas. Votre père doit être au réfectoire. C’est bientôt l’heure de dîner.
Je regarde ma montre, à peine 18 heures.
— Le repas est servi à 18 h 30 mais ils ont tellement peur de le rater que certains s’installent dès 17 h 30. Suivez-moi, je vais vous y conduire.
Je trouve mon père attablé avec deux autres résidents. Ils ne parlent pas, ils attendent. La place en face de lui est libre, je m’y installe, le salue.
— Ah, tu es là ? dit-il.
Je ne l’ai pas prévenu de ma visite. Je viens le voir deux fois par an, à Noël et durant l’été. L’avertir de cette visite inhabituelle l’aurait sans doute inquiété.
— Oui, je voulais arriver plus tôt, mais j’ai eu un problème de train.
— Je ne t’attendais pas avant l’été. Qu’est-ce qui t’amène ? Il s’est passé quelque chose de grave ? C’est Valentin ? Carine ? Ne me dis pas que tu vas divorcer…
Il s’énerve, s’agite, s’emporte. Depuis quelques mois lui est venue cette inquiétude de voir mon couple se dissoudre. Il s’en est ouvert à moi lors de ma visite, l’été dernier. L’idée de la fin d’un amour lui est insupportable. Lui n’a connu que ma mère. Seule la mort est parvenue à les séparer. Il décline depuis. Rien entre Carine et moi ne laissait présager d’une séparation lorsque mon père a évoqué cette crainte pour la première fois. Je me demande à présent si le fait que mon père émette cette hypothèse ne l’a pas rendue possible. J’en ai parlé à Carine en rentrant le soir. Qui de nous deux a pris en lui cette mauvaise graine et l’a laissée germer inconsciemment? Il serait trop facile d’en accuser Carine. Je ne dis rien à mon père de la situation qui est la nôtre. Elle m’a dit qu’elle allait profiter de ce week-end pour réfléchir. Il n’est pas nécessaire d’inquiéter mon père avec mes problèmes de couple. Rien ne presse. Et rien n’est sûr encore. Carine s’éloigne, mais je ne l’ai pas perdue. Je ne crois pas.
Je prends sa main.
— Rien de tout ça, Papa. Je voulais juste te voir.
Il se calme alors. Regarde sa main dans la mienne. Il a tenu ma main à de nombreuses reprises durant mon enfance, comme je tiens aujourd’hui celle de Valentin quand je l’accompagne à l’école. Mais c’est, je crois, la première fois que j’ai ce geste pour mon père. J’ai oublié la dernière fois où il m’a tenu la main. Un jour viendra où Valentin lâchera la mienne. Ce jour comptera. Je m’en souviendrai probablement jusqu’à la fin. Mon fils l’oubliera comme j’ai oublié. Je n’ose demander à mon père si lui s’en souvient. L’âge a rebattu les cartes de sa mémoire. Lui poser la question pourrait le perturber. Et puis la plupart des dernières fois ne se révèlent qu’a posteriori, reviennent à la mémoire de manière impromptue. Rarement a-t-on la chance de vivre ces instants en pleine conscience de la fin qu’ils portent. On les croit inscrits dans une continuité, ils ne sont que le dernier maillon d’une chaîne vouée à la rupture. La chaleur du corps de Carine quand elle se blottit contre moi en cherchant le sommeil. L’aurais-je vécu différemment, ce moment, si j’avais su qu’il ne se reproduirait peut-être jamais ? La dernière fois que j’ai déposé un baiser au creux de son poignet, que sa main s’est glissée dans mes cheveux, que j’ai respiré l’odeur de sa nuque… Ces gestes dont elle me prive depuis plusieurs semaines déjà.
— Vous voulez manger ici ?
C’est l’employée qui m’a accompagné jusqu’au réfectoire qui s’adresse à moi. Ce n’est pas l’habitude, mais elle sait que j’arrive de loin.
— Il y a un plateau-repas en trop.
Je ne peux refuser la perspective d’effacer le souvenir du sandwich et du Flanby de mon déjeuner.
— Je ne voudrais priver personne, lui dis-je un peu gêné.
— Oh, vous ne risquez pas, me répond-elle en inclinant légèrement la tête.
Je reprends soudain conscience du lieu où je me trouve. Ce plateau n’est plus destiné à personne. Je remercie l’employée. Quelques minutes plus tard, un homme approche, poussant un chariot sur lequel se trouvent les plateauxrepas. Il en retire le couvercle en plastique avant de les déposer devant les pensionnaires. Il adresse un mot à chacun, les carottes râpées qui rendent aimable, qui font les cuisses roses plaisante-t-il avec une dame qui fait mine de s’en offusquer. Beaucoup ne réagissent pas à ses commentaires ou à peine du coin de l’œil, mais il ne se décourage pas, les sollicite malgré tout, ne se départit pas de sa bonne humeur. Il me dit que je suis un peu jeune pour résider ici, taquine mon père sur sa gourmandise, me conseille de surveiller ma mousse au chocolat.
Mon père ne réagit pas, attaque son repas en silence. Je tente de lui parler, mais il ne lève pas les yeux de son assiette. Je regarde autour de nous. Personne ne parle dans le réfectoire. Certains me regardent avec curiosité, d’autres avec tristesse je crois, mais les vieux ont souvent les yeux tristes. Mon père n’échappe pas à cela. Ses yeux larmoient en permanence (il les tamponne à intervalles réguliers avec un mouchoir), son regard délavé a perdu de l’éclat. Il a tellement vieilli qu’il ne se ressemble plus et je peine à percevoir son visage sous les traces du temps. Les rides bien sûr, mais pas seulement, la gravité aussi. Tout de lui se casse inexorablement la gueule. Où est passé l’homme solide de mon enfance ? De mon côté, je lui ressemble de plus en plus, pas à ce qu’il est devenu, mais à ce qu’il a été, cet homme avec lequel j’ai grandi. Je me souviens précisément du matin où j’ai vu apparaître son visage dans le miroir de la salle de bains. Personne n’est préparé à cette apparition pourtant inévitable. C’était l’été où j’ai compris que les poches sous mes yeux n’étaient pas dues à la fatigue et qu’il faudrait m’y habituer, que dormir n’y changerait rien, que je reviendrais de vacances avec la même tête, le teint à peine un peu plus hâlé, que peu à peu je me rapprocherais du vieillard en face de moi, qui mange en silence et ne sourit plus. Je ne sais pas à quand remonte la dernière fois où je l’ai vu sourire. J’ai des souvenirs d’enfance, des éclats de rire, mais, là encore, la dernière fois n’est pas restée dans mes souvenirs.
Son repas terminé, mon père se lève et m’annonce qu’il est fatigué, qu’il veut dormir. Il ne veut pas que je l’accompagne jusqu’à sa chambre.
— Tu reviens demain ?
— Bien sûr.
Je le regarde s’éloigner, s’aidant d’une canne pour marcher, lui qui a parcouru de milliers de kilomètres à pied pour délivrer le courrier. Sa tête aussi dysfonctionne parfois. Je l’ai pourtant trouvé plutôt bien ce soir.
— Il va bien en ce moment.
Toujours la même employée. Elle semble lire dans mes pensées.
— Je reviendrai demain matin, lui dis-je.
— La matinée est consacrée à la toilette et aux soins, vous savez.
— Je viens de loin, je ne le vois pas souvent. Je ne suis là que pour le week-end, j’aimerais passer le plus de temps possible avec lui.
— Je comprends. Je ne travaille pas demain, mais je laisserai un mot sur le cahier de service pour prévenir mes collègues.
L’Ehpad est un endroit coupé du monde pour qui, comme mon père, ne sort plus. Ce qui se passe au-delà des murs de l’établissement est une abstraction. Me retrouver dehors me ramène à la réalité et au dilemme que Francky a posé devant nous voilà trois jours. Aucun de nous n’est taillé pour être un gangster, aucun de nous n’a commis le moindre délit, quelques contraventions tout au plus, le plus souvent pour stationnement gênant. Même Francky, le seul à s’être trouvé en garde à vue, et encore pour un pneu crevé au mauvais moment, au mauvais endroit, est un ange au regard du Code pénal. Alors basculer dans le crime, comme ça, sans prévenir, j’ai un peu de mal à y croire. Pourtant, Francky a tout prévu.
— Je me doute bien que le type ne me prendra pas au sérieux quand je lui demanderai l’argent, alors je lui dirai : « Regardez du côté des fruits et légumes, Monsieur le directeur », parce que depuis son bureau, il a une vue sur tout le magasin, vous voyez. Et là, bam! J’appuie sur la télécommande, et l’étal de fruits explose dans une gerbe multicolore, comme un feu d’artifice multivitaminé, des fruits et des légumes jusqu’au plafond.
— Une bombe ? Non, mais ça ne va pas bien, Francky ? lui a dit Mansour. On va te prendre pour un terroriste. Et si tu tues un employé ?
— Aucun risque. J’y ai pensé, figure-toi. À l’heure où j’appellerai, ceux qui ont fait la mise en place du matin sont en pause et ceux qui font l’ouverture sont encore aux vestiaires. Le magasin est désert. Et puis c’est pas vraiment une bombe, plutôt un pétard.
— Soit. Et comment tu vas le poser, ton pétard ?
— La veille, juste avant la fermeture. Dans une pastèque.
— Pourquoi une pastèque ?
— Je dis une pastèque, mais ça peut aussi bien être une citrouille. C’est un détail.
— Oui, un autre… que tu étudieras plus tard, j’imagine. Et tu crois qu’ils vont te laisser entrer avec une pastèque ou une citrouille piégée dans le magasin ?
— Les gars ont déjà du mal à contrôler les sorties. Les entrées, c’est pas vraiment leur problème.
— Mais pourquoi le rayon fruits et légumes ? Tu pourrais très bien faire sauter un autre rayon.
— C’est une question de mise en scène. Il va y en avoir partout. Ça va leur prendre des plombes de tout nettoyer. L’ouverture sera retardée, ce qui fera rager ce salopard malhonnête.
— Le rayon farine ferait un bel effet aussi, je trouve, a dit Françoise.
— Pas con, le rayon farine, j’y avais pas pensé.
— C’est peut-être parce que tu es allergique au gluten ? suis-je intervenu.
— Tu peux toujours faire exploser de la farine de pois chiches, a ajouté Françoise.
— Un peu de sérieux, nous a dit Mansour.
— Le rayon farine, ça écarte le risque que la pastèque piégée soit découverte par un employé pendant le réassort.
— Parce que c’est possible, ça ? j’ai demandé.
— Oui, à la mise en place du matin, il y a pas mal de manipulations au rayon fruits et légumes. Y’en a beaucoup moins à la farine. Bien vu, Françoise.
— Bon, ça fait au moins un détail réglé… a conclu Mansour.
Francky a continué à exposer son plan et le rôle qu’il imaginait pour chacun de nous. Pour commencer, Mansour, le seul à avoir une voiture, sur le parking, prêt à démarrer.
— Tu as bien une voiture, Mansour ?
— Oui, oui.
— Françoise, tu seras chargée de récupérer la rançon au rayon papier toilette. C’est là que je lui dirai de déposer l’argent. C’est le seul rayon sans caméra. Qui irait voler du PQ ?
Ils ont tous ri. Et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’ils commençaient à y croire. J’étais le seul à douter, semblait-il. J’ai pensé à L’Arnaque, le film avec Paul Newman et Robert Redford, que j’avais visionné pour mon enquête parce qu’il était inspiré d’un coup monté par Victor Lustig à Montréal où il s’était réfugié pour échapper au FBI. Mais si j’avais pris plaisir à revoir ce duo d’acteurs, le film ne m’avait pas avancé dans mes recherches.
Le coup imaginé par Francky n’avait pas le panache de celui monté par Paul Newman. Mais je me suis figuré la liesse de la petite bande des arnaqueurs à la fin du film. J’avais envie d’éprouver ce moment de satisfaction collective. Alors, sans vraiment adhérer à la démarche, mais pour ne pas rester sur le bas-côté, j’ai demandé :
— Et moi, je fais quoi ?
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