L'Invention de l'histoire

Jean-Claude Lalumière · Chapitre 3 sur 15

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L'Invention de l'histoire

Chapter 3

Chapitre III

 

Tours-Saint-Pierre-des-Corps, Poitiers, bientôt Niort puis enfin surgira Surgères. Je sors mon cahier et relis les notes prises depuis le début de mes recherches. Rien de très consistant hormis la liste des résidents de l’Hôtel Savoy à Prague durant l’été 1926. Mais qu’en faire ? J’ai lu qu’après avoir arnaqué mon arrière-grand-père, Victor Lustig se serait réfugié en Autriche, puis serait revenu à Paris pour répéter son mauvais coup. Il aurait échoué alors, sa deuxième victime ayant porté plainte après avoir réalisé l’arnaque dont il avait été victime (pourquoi mon arrière-grand-père n’avait-il pas porté plainte ?), et aurait embarqué au Havre sur un paquebot en partance pour New York, échappant ainsi in extremis à la police. Prague n’est pas en Autriche, certes, mais l’Empire austro-hongrois n’a été démantelé qu’à la fin de la guerre 14-18. La confusion quant à la géographie de l’Europe centrale durant les années vingt est à prendre en compte. Sur les pages que je feuillette, des dates et des noms glanés au fil des lectures sur internet et quelques références de livres et de films, parfois épuisés. Lina m’a aidé à en trouver certains. Ses conseils sont précieux. Sans elle, j’en serais encore à parcourir des ouvrages trop généralistes en espérant y dénicher des indices sur les mésaventures de mon aïeul. Bien loin d’éclaircir son histoire. Même quand je cherche mes clés, je commence systématiquement par la mauvaise poche. Et sans Mansour, je ne serais pas dans ce train, mais à la médiathèque, assis au même endroit que d’habitude.

Mansour est revenu avec un volume. J’avais toujours les yeux fixés sur le portrait de l’écrivain dans le journal.

— Les Saisons ! a-t-il annoncé en tirant doucement le journal vers lui. Le journaliste dit que c’est son meilleur roman. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, Le Passager de la nuit. Ils en avaient parlé dans Le Monde des livres l’année dernière et j’avais demandé à la bibliothèque de l’acheter. Un très bon roman qui racontait un voyage en voiture à travers la France et qui traitait de la guerre d’Algérie, tu t’en doutes.

— L’auteur, il ressemble un peu à mon père, je lui ai dit.

L’auteur, c’était Maurice Pons, disparu en 2016, était-il précisé dans les premières lignes. Pour illustrer l’article, une photo, un portrait de l’écrivain qui affichait un demi-sourire plein de douceur, mélancolique même. Il portait une casquette de marin et, je le devinais au col, un caban passé par-dessus un pull.

— Mon père s’était acheté les mêmes vêtements lorsque lui et ma mère étaient allés s’installer en Charente, près de l’océan, j’ai ajouté. Comme une panoplie pour sa retraite, alors qu’il n’a jamais mis les pieds sur un bateau.

Mansour a longuement regardé la photo de l’écrivain, son demi-sourire un peu triste.

— Il a une bonne tête, Maurice Pons, a-t-il dit.

Puis, après un silence, il a ajouté :

— Ça doit être un type bien, ton père. Mon père aussi, c’était un type bien, qui parlait peu.

J’ai abandonné la consultation de mes listes de passagers de bateaux, de résidents d’hôtels pour écouter Mansour. Je ne lui ai rien dit de ma découverte. Depuis que je le connaissais, bientôt deux ans, Mansour n’avait jamais mentionné quoi que ce soit de sa vie en dehors de la médiathèque.

— Tu sais que mon père était un harki ? a-t-il commencé. Les harkis ont appris à se taire. Parfois, mon père lâchait une phrase, pas souvent, sans prévenir, au détour d’une conversation sur un autre sujet. Il fallait les attendre, ces phrases, ne pas aller les chercher. Sinon, il se fermait. Il m’a fallu des années pour reconstituer son histoire. Son entrée dans les rangs du FLN alors qu’il sortait tout juste de l’adolescence, ses doutes nés dès la première heure, quand il avait appris qu’une femme, une Française, avait été abattue pendant une embuscade entre Biskra et Arris lors de la Toussaint rouge. Sa réticence face aux méthodes utilisées, les pressions sur les villageois des montagnes qu’on menaçait d’égorger. Sont venus alors les questions de ses compagnons quant à son engagement pour la cause algérienne, les soupçons de trahison ensuite, infondés, qui avaient pesé sur lui comme sur presque tous les jeunes venus d’Alger pour combattre avec le FLN. Tout ça à cause d’une basse manœuvre de l’armée française qui dressait des fausses listes de collaborateurs. La Bleuite. C’était le nom de cette opération secrète. Semer le doute dans les rangs des fellaghas et provoquer des purges. Voilà comment la loyauté de mon père a été remise en question.

Mansour a marqué une pause.

— Ils l’ont torturé. Ceux aux côtés desquels il combattait l’ont torturé. Tu te rends compte ? Mon père savait qu’ils le tueraient. Le FLN ne voulait prendre aucun risque. Au moindre doute, il fallait éliminer. Il le savait car il en avait vu beaucoup partir à l’interrogatoire et ne jamais revenir. J’ai cherché à savoir quels sévices lui avaient infligés ses bourreaux. Chaque fois, il était resté silencieux, les yeux dans le vague. La dernière fois, il était au bord des larmes. Je n’ai plus jamais posé de questions à ce sujet après ça. La seule chose qu’il m’a racontée sur cet épisode, c’est que ses tortionnaires l’avaient laissé pour mort parmi d’autres cadavres. On ne gaspillait pas de balles pour achever les traîtres. À la nuit tombée, il s’était enfui, avait gagné un hameau dont les habitants l’avaient recueilli et soigné. C’est là, dans cette mechta, quelques maisons accrochées à la roche, à l’abri des arbres, que pendant sa convalescence il avait connu ma mère. Une fois remis sur pied, il avait rejoint les rangs de l’armée française comme supplétif, il n’avait pas pu faire autrement. Ceux qui l’avaient torturé l’auraient tôt ou tard retrouvé. On dit toujours qu’il faut choisir son camp, mais ce sont les camps qui avaient choisi à sa place. Et c’est comme ça qu’il s’était retrouvé à combattre ses anciens compagnons d’armes, jusqu’en 1962 où il avait dit à ma mère qu’il fallait partir, que des militaires français pouvaient les faire passer en France. Rester, c’était mourir. L’histoire lui a donné raison. Des dizaines de milliers de harkis, leur famille parfois, ont été massacrés après le départ de l’armée française. Quand il se désespérait du sort qui nous était réservé en France, il disait qu’il aurait dû rester et mourir avec eux. Il avait cru en la libération de l’Algérie, il avait cru les promesses de la France, il avait cru échapper au pire. Il avait souvent cru et n’en avait tiré qu’une seule certitude : celle d’avoir été trahi chaque fois, par ses supérieurs dans le maquis, par les politiques français, par la France elle-même qui n’était pas ce qu’elle prétendait. Il ne devait sa vie qu’à quelques militaires qui avaient désobéi et sauvé clandestinement des frères d’armes qu’ils refusaient d’abandonner derrière eux, de livrer aux exactions d’un FLN vengeur. Mes parents et moi étions de ceux-là. Cela s’est joué à deux jours près, avait dit mon père. Partir sans réfléchir, sans rien emporter. Une hésitation, nous étions morts. Se sauver pour vivre en France, dans la rue, sur le trottoir, dans les bois sous une tente, brinquebalés d’un camp à l’autre. Nous en avons connu trois en huit ans. On nous avait promis la France, mais nous n’avions droit qu’aux camps. Nous avions un pays dont on nous a privés et, en échange, des baraquements fragiles et des barbelés. Car au début, on ne pouvait pas en sortir, de ces camps. Toujours mieux que ceux qui sont restés en Algérie, égorgés, décapités, émasculés, violés, nez, oreilles et lèvres supérieures coupés, brûlés vifs, enterrés vivants, ébouillantés… Les hommes, les femmes et les enfants.

Un jour en rentrant de l’école -ce devait être à la fin des années soixante, mon père avait trouvé du travail chez Renault et nous avions quitté les camps -, je lui ai demandé ce que c’était qu’un collabo. Il m’avait expliqué. À l’école, il y en a qui disent que tu es un collabo. C’est vrai, Papa ? je lui avais demandé. Je me souviens de la tristesse dans son regard. Non seulement on l’avait trompé, mais, comme si cela ne suffisait pas, on lui crachait dessus désormais. Mon père est mort il y a trois ans. J’avais huit ans lorsque je lui ai posé cette question. Jamais je n’oublierai le regard de mon père ce jour-là. D’abord parce que c’était par ma voix qu’il apprenait ce que les autres pensaient ou du moins colportaient sur les harkis. Ensuite parce que ce regard résume à lui seul tout ce qu’il m’a transmis, son histoire et la souffrance qui l’accompagnait. Mon père était un type bien et la vie ne l’avait pas mieux traité pour autant.

Pourtant, il y en avait eu d’autres après, des promesses qu’il avait de nouveau accepté de croire et qui, parfois, ne l’avaient pas déçu. Comme celles du directeur de l’école. « Mansour est un garçon intelligent, mais surtout il a des aptitudes physiques que n’ont pas tous ses camarades de classe. Il court vite. Très vite. Vous devriez l’inscrire au club d’athlétisme. » Et c’est comme ça que je suis devenu champion départemental quelques années plus tard, puis régional, puis prof d’EPS. Certes, j’avais des aptitudes physiques, mais pas assez pour briller au niveau national. Mon père, lui, me voyait en successeur d’Alain Mimoun, dans ma spécialité. Mimoun était un coureur de fond. J’étais un sprinter. Il s’était pris à rêver de moi en champion de France, 100 mètres, 200 mètres, 110 mètres haies, peu importait, juste décrocher une médaille et partir représenter la France aux jeux Olympiques pour y triompher, bien sûr, comme Mimoun à Melbourne en 1956 qui avait battu le grand Zatopek. Cela aurait été sa revanche, je crois. Mais les derniers centièmes, ceux qui séparent du très haut niveau, sont les plus durs à grappiller. Quand il est mort, j’ai retrouvé dans sa chambre un classeur d’écolier, il y avait conservé tous les articles de la presse locale où mon nom apparaissait. Il savait à peine lire, tu sais. Sans doute une de mes sœurs l’a-t-elle aidé à collecter ces articles. Il avait souligné mon nom dans chacun. À la fin du classeur, il y avait un dernier article. Enfin, pas vraiment le dernier, parce qu’il y en avait deux autres encore qui illustraient bien le déchirement dans lequel mon père a vécu. Le premier datait de septembre 1975. L’Algérie avait battu la France en finale des jeux méditerranéens. Au football. C’était la première fois que les deux équipes s’affrontaient depuis l’indépendance treize ans plus tôt. Trois buts à un. C’est une des premières fois où l’on a entendu le fameux « one, two, three, viva l’Algérie ! » C’était comme si le pays avait obtenu son indépendance pour la deuxième fois. L’équipe de foot algérienne y avait gagné son surnom, les Fennecs. Le deuxième article, toujours sur les Fennecs, concernait la victoire face à l’Allemagne en 1982. L’Allemagne de 1982, tu te rends compte. La France, avec Platini, Giresse et Rocheteau, n’avait pas réussi à les battre. Madjer et Belloumi, eux, l’avaient fait ! En tout cas, mon père n’avait rien gardé sur le match France-Algérie de 2001. Il n’avait pas aimé les sifflets pendant La Marseillaise, ni la pelouse envahie par les jeunes. Une honte, m’avait-il dit. Rien de plus. Le score, il s’en foutait pas mal.

Mansour digressait.

— Et l’autre article, dont tu parlais ?

— Ah oui, j’allais oublier… Il annonçait la retraite sportive du champion régional Mansour Guerbi, grand espoir de l’athlétisme français, à vingt ans à peine, et sa future carrière de professeur d’éducation physique dans l’Éducation nationale. Mon père avait entouré ces deux derniers mots, en rouge. Il ne m’en a jamais parlé, tu sais. Ma réussite à ce concours d’entrée dans la fonction publique d’État s’inscrivait dans la liste de mes victoires. Des siennes aussi. De l’Algérie peut-être. Enfin, c’est comme ça que je l’ai interprété. Après coup. Tout comme j’ai reconstitué son histoire. Je pense que, dans le maquis, il combattait dans les troupes du commandant Amirouche. C’est le plus probable. Amirouche dirigeait l’ALN dans la région où vivait ma mère. La Wilaya III, celle de Tizi Ouzou. Je t’ai déjà dit que ma mère était kabyle ? Mais je n’en suis pas sûr. Peut-être qu’il combattait dans la Wilaya II, dans le Djurdjura… Parler aurait tout arrangé. Pour moi au moins. Car savoir est important et j’aimerais savoir, tout savoir, plus que ce que disent les manuels d’histoire. Toi, tu peux encore demander à ton père. C’est une chance.

Ce jour-là, j’ai compris pourquoi Mansour s’intéressait à la littérature des années cinquante et soixante. Celle qui parle de la jeunesse de son père, de la sienne aussi. On revient toujours explorer les forêts noires de son enfance, y retrouver le petit garçon resté là, égaré, oublié sur le chemin qui mène à l’âge d’homme. Mansour et moi avons cela en commun, ce désir de comprendre ce qui nous a construits.

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