L'Invention de l'histoire
Chapter 5
Chapitre V
Francky ne plaisantait pas. Il avait même plutôt bien boutiqué son affaire de braquage. Il faut reconnaître qu’il avait de bonnes raisons de tenter ce coup de poker.
— J’en ai plus rien à foutre. Depuis mon arrestation, j’ai tout perdu : le droit de recevoir mon fils, mon job, ma bagnole. J’ai même réussi à me faire expulser d’un endroit où personne ne veut vivre. Ils m’ont tout pris.
Francky habitait un immeuble coincé entre une autoroute et une voie ferrée. Je ne sais pas lequel des deux, de l’autoroute ou de l’immeuble, a été construit en premier. Ce que je sais en revanche, c’est que les aménageurs ont démontré dans ce projet leur faible considération pour ceux qui allaient vivre là. Un appartement sur quatre est vacant.
— Pendant les quelques semaines où j’ai travaillé à l’hypermarché, a poursuivi Francky, j’ai eu le temps d’observer.
— Observer quoi ? a demandé Françoise.
— Les clients. Plus le mois avance et plus ils payent en espèces. J’ai sympathisé avec un gars de la compta pendant mes pauses café. Je lui ai dit ce que je voyais dans le magasin, les comportements des clients et notamment ce que je viens de vous dire. Et devinez quoi? Ça l’a étonné. Parce que, selon lui, quelle que soit la date, la proportion de paiement en cash est toujours la même.
— Ben, t’es pas un très bon observateur alors… lui a fait remarquer Françoise.
— Au contraire. Réfléchissez bien. Ça veut dire que le cash n’arrive pas jusqu’à la compta. Je ne sais pas comment il se débrouille, mais le patron planque une partie de ses recettes en liquide et ne les déclare pas. Il fait du black, ce salaud.
— Et tu comptes faire quoi ? lui a demandé Mansour. Cambrioler son bureau ? Tu crois peut-être que le type garde cet argent dans un tiroir ?
— Me prends pas pour un débile… Je vais lui faire du chantage : soit il lâche la somme que je lui demande, soit je le balance au siège national. Mon idée, c’est de lui préparer une belle mise en scène pour le faire flipper. J’ai déjà tout prévu. Je l’appelle un matin, juste avant l’ouverture, et je lui dis que je sais qu’il détourne une partie du liquide de la recette.
— Pourquoi juste avant l’ouverture ? Tu as peur de le déranger si tu appelles quand le magasin est ouvert ? lui a demandé Mansour, décidément très intéressé par cette affaire que je ne parvenais toujours pas à prendre au sérieux.
— Attends, tu vas voir. Donc je l’appelle et je lui dis que je sais tout, que je vais le balancer à la direction régionale si…
— Attends, nationale ou régionale, la direction ? l’a interrompu Mansour pour la troisième fois. Faudrait savoir quand même…
— Ça, j’avoue, j’ai pas encore cherché, a répondu Francky, mais c’est un détail que je réglerai plus tard. Donc, je menace de le balancer s’il me donne pas 50 000 euros.
— C’est tout ? ! suis-je intervenu. Tu vas risquer la prison pour 50 000 balles ?
— C’est pas assez ?
— Si tu veux être pris au sérieux, a renchéri Mansour, faut demander plus.
— 50 000 euros, ça fait quand même un paquet de pots de confiture, a dit Françoise.
— C’est juste pour m’aider à redémarrer, une fois que je serai à Montpellier. De quoi racheter une bagnole, louer un appartement et payer mes arriérés de pension alimentaire. Après, ça ira, je vais me débrouiller, repartir du bon pied.
— Bon, mettons, et tu feras comment pour qu’il te les donne, ces 50 000 euros ?
Francky a détaillé son plan. Et pour une affaire qui semblait relever d’une réaction de colère, irréfléchie, peut-être même pour frimer, montrer qu’il n’avait pas perdu la face, je trouvais ce plan sacrément bien ficelé.
Le contrôleur annonce au micro l’arrivée imminente du train à son terminus, la gare de La Rochelle. À ce nom, je sursaute. Je devais descendre à la gare précédente. Je me lève d’un bond, comme si cet élan, cette précipitation pouvait corriger mon erreur, et me dirige vers la plate-forme, attends l’arrêt du train en pestant. Mes mauvais réflexes de citadin pressé reviennent, s’imposent comme une nature profonde, inscrite en moi, indélébile. La différence est que je suis capable aujourd’hui d’en percevoir le ridicule, de refouler ce comportement, de me calmer instantanément.
Sur le quai, je regarde les écrans d’information. Au lieu de repartir en arrière vers Surgères, je cherche plutôt le prochain TER au départ pour Rochefort. De là, je pourrai prendre un bus et rejoindre Marennes. Peu de chances d’obtenir une correspondance rapide en revanche. Les bus sont coordonnés avec les TGV, pas avec les TER. De plus, depuis le transfert du service des autocars à la nouvelle grande région, il y a moins de passages. Rationalisation, logique de coût, temps d’attente rallongés. La gestion administrative et budgétaire préserve la tranquillité de la campagne et des petites villes de province. La frontière avec l’ennui est ténue. Vivre aux confins de l’inactivité, de la torpeur et des variations météorologiques. Les cimetières y sont bien souvent les lieux les plus animés. Le reste du temps, la ville ressemble à un décor de cinéma inutile. Personne. Le hall de la gare de Rochefort vient confirmer l’impression que j’ai éprouvée chaque fois que j’ai traversé cette ville. Le guichet est désert, quelques distributeurs automatiques sont là pour faire patienter le voyageur en transit. Deux autres passagers sont descendus du train. Ils ont déjà disparu. Je suis seul. Personne n’a jugé utile d’installer ici un piano en libre-service comme on peut en voir un peu partout dans le pays. Il y a quelques années, il n’était plus possible de traverser une gare sans entendre une musique de Yann Tiersen, toujours la même, dont je ne connais pas le titre, mais qui était devenu le Jeux interdits de notre époque. Je ne voyage pas assez pour savoir si cela est toujours d’actualité.
Quand je consulte les horaires affichés à l’arrêt devant la gare de Rochefort, je découvre sans surprise que le prochain autocar passera dans une heure et demie. Je souris. Je me revois sur le quai du métro parisien il n’y a pas si longtemps, pestant devant le panneau digital qui affichait un temps d’attente de quatre minutes.
En face de la gare, un café. Je peux toujours y déjeuner en attendant. Je traverse la rue, pénètre dans l’établissement. La salle est déserte et j’ai l’impression de pénétrer dans un musée, une reconstitution pour amuser les touristes. Un guide pourrait m’accueillir, cela ne me surprendrait pas : « Imaginez, monsieur, qu’ici se pressaient par dizaines les consommateurs qui refaisaient le monde en buvant l’apéritif. Admirez au passage, posé là, sur le comptoir, le distributeur de cacahuètes. Il est d’époque ! La parole était libre ici et l’on s’emportait parfois, mais tout se réglait autour d’un verre. On savait être en désaccord alors. » Le guide deviendrait alors grandiloquent : « Ce n’est pas la concorde qui soude une nation. » Et citerait Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » C’est peut-être ce qui nous manque aujourd’hui, des lieux de discorde. Les réseaux sociaux ne remplaceront jamais les bistrots.
Un écran diffuse les informations de BFMTV, sans le son. L’actu en continu, le flux d’info permanent, à volonté comme l’eau courante. D’une ouverture derrière le comptoir, par laquelle on aperçoit la cuisine, sort une vieille dame. Je m’approche et demande s’il est possible de manger un sandwich. Elle acquiesce sans un mot.
— Jambon-fromage, c’est possible ?
— N’a pas, répond-elle.
— Pardon ?
— N’a pas de fromage.
— Ah. Alors jambon.
— N’a pas non plus.
— Pas de jambon, non plus… Vous avez quoi alors ?
— Rillettes ou saucisson.
— Rillettes, c’est bien. Avec des cornichons, si vous avez, s’il vous plaît.
— N’a pas, lâche-t-elle en disparaissant par l’ouverture derrière le comptoir.
Je m’installe à une table, regarde sur l’écran les images de ronds-points occupés par des manifestants, tandis que défilent en dessous des bandeaux annonçant une chute des cours à la Bourse de New York, un possible relèvement des taux d’intérêt par la Banque centrale européenne, l’incendie d’un immeuble vétuste en Seine-Saint-Denis qui a provoqué sept victimes, le recrutement d’un attaquant vedette par le PSG pour la somme de 45 millions d’euros… D’un coup, le son revient. Trop fort d’abord, puis à un volume raisonnable. Depuis le comptoir, télécommande à la main, la patronne me regarde.
— Pour patienter, précise-t-elle avant de disparaître de nouveau dans sa cuisine.
À l’écran, une journaliste en studio échange en duplex avec un reporter sur le terrain. Derrière lui, un rond-point vide. Le reporter n’a pas grand-chose à raconter, mais il occupe le temps de parole qui lui est donné. Mieux vaut ne rien dire en direct que faire une révélation en différé. À l’arrière-plan, un homme passe, portant un panier pour les courses. Il s’arrête, sourit à la caméra en saluant de la main, puis reprend son chemin. Avant de quitter le champ de la caméra, il tourne une dernière fois la tête, tire la langue, éclate de rire et disparaît. Françoise, tirant son chariot à roulettes, aurait pu apparaître à l’écran à la place de cet homme, derrière ce journaliste. Elle aussi, comme beaucoup en France en ce moment, se rend chaque jour sur le rondpoint de l’échangeur à la sortie de l’autoroute près de chez nous. « C’est toujours mieux que de rester toute seule chez moi. » Françoise est mariée à un chauffeur routier dont elle n’a plus de nouvelles depuis 1978. Il a pris la route un lundi matin, en direction de l’Europe du Nord, le Danemark, mais elle n’est plus très sûre, lui a dit à vendredi et n’est jamais revenu. Après ça, elle s’est débrouillée toute seule pour élever son fils, qui ne vient la voir que très rarement. « La dernière fois, c’était à Pâques, l’année dernière. Cette année, il est pas venu. Il m’en veut pour son père. Il pense que c’est de ma faute s’il est parti. Il a peut-être raison. »
Françoise ne croit pas à cette mobilisation et dit qu’il n’en sortira rien, que les politiques finiront par les enfumer comme toujours, mais par respect pour Chantal, cette femme morte lors du premier rassemblement en novembre dernier, et pour tous ceux qui ont été victimes des violences policières, qui ont perdu un œil ou une main, elle dit qu’il faut continuer, y aller tous les jours, même si c’est juste pour dire bonjour aux camarades.
— Et puis mes confitures marchent bien sur le rond-point.
— Les manifestants ont besoin de douceur, lui ai-je dit.
— C’est sûr que c’est pas les CRS qui vont leur distribuer des sucreries, m’a-t-elle répondu en éclatant de rire.
À la télévision, un autre journaliste se tient debout face à la caméra, sur les Champs-Élysées. À ses pieds, la voie pavée. Il n’existe plus beaucoup de rues pavées à Paris. Le goudron les a recouvertes presque partout. Le macadam empêche les manifestants d’accéder à une source quasi inépuisable de projectiles. Les dernières grandes artères de la capitale qui sont encore pavées se situent dans les beaux quartiers de l’ouest parisien. Est-ce pour cela que les manifestants se rassemblent sur la place de l’Étoile plutôt que sur les places de la Bastille, de la Nation ou de la République, habituels lieux de convergence de la classe ouvrière ? Françoise dit que la classe ouvrière n’existe plus, que le communisme en est venu à bout. À l’écran s’affiche l’estimation des dégâts causés par les manifestations de samedi dernier. La perspective d’un nouveau rassemblement samedi prochain inquiète les observateurs. L’économie du pays ne va pas bien. « Comportement irresponsable ! », s’emporte un commentateur. « Voilà ! » Par ce mot, la vieille dame accompagne mon sandwich qu’elle dépose devant moi sans plus de commentaire, pas même un bon appétit. Pourtant, un petit encouragement serait bienvenu. Pain blanc, rillettes un peu trop grasses. J’attaque mon casse-croûte sans conviction, commande un demi pour le faire passer en redoutant un nouveau « n’a pas ». La cafetière me l’apporte. Tout en la regardant approcher avec la lenteur que lui impose son âge avancé, je me demande si l’on peut dire « cafetière » pour parler d’elle. La féminisation des noms de métier est parfois un casse-tête. Les habitués doivent parler d’elle en l’appelant « la patronne du… » (je ne sais pas quel est le nom de ce bistrot). Peut-être l’appellent-ils « la mère Machin ». Mais il est peu probable, conclus-je tandis qu’elle dépose devant moi mon verre de bière, qu’un de ses clients la nomme « la cafetière ».
— Z’êtes chanceux. Mon fils est passé ce matin, a changé le fût. Seriez venu hier, n’avait pas.
Je mesure ma veine et savoure ma bière. J’avise une ardoise sur laquelle est inscrit Crème caramel, 3 €. Ce n’est pas à Paris qu’on peut trouver un dessert à ce prix-là. Lorsque je travaillais encore, je déjeunais dans un des restaurants situés à proximité de l’agence. J’étais toujours étonné de découvrir les prix des desserts inscrits à la carte. Rien à moins de 8 euros. Et encore, à ce prix-là, il ne fallait pas espérer autre chose que du fromage blanc. La moindre élaboration pâtissière s’envolait pour atteindre les prix réservés normalement au plat principal. J’en étais venu à penser qu’il existait un accord entre les restaurateurs et la chambre syndicale des diabétologues ou des nutritionistes. À 3 euros, je me laisse tenter par un dessert, de grand-mère qui plus est.
— Il vous reste des crèmes caramel ?
Je lance ma question comme un jeton sur le tapis vert au casino. La roulette tourne, les jeux sont faits, rien ne va plus. Je redoute un nouveau « n’a pas ».
— Bien sûr, dit-elle avant de partir en cuisine.
Deux minutes plus tard, elle revient. Sur une assiette est posé un Flanby, toujours dans son pot en plastique.
— Je vous laisse retirer la languette pour le démouler, avec mes mains, j’y arrive plus.
Elle me montre ses doigts déformés par l’arthrose.
Je n’ose pas lui dire de remballer son flan de supermarché.
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