Ma conscience en robe rose

G. Chantepleure · Chapitre 11 sur 16

Pages du PDF

Ma conscience en robe rose

Chapitre X

Non, jamais Pierre n’inspirerait à Janik l’affection tendre et forte, faite de confiance, d’abandon, d’admiration aussi, que toute femme vraiment femme garde dans un coin de son cœur pour celui qui sera son maître. Un maître, le pauvre Pierre! Quelle dérision... Et il serait le premier à souffrir!

Le docteur se répétait ces choses, le soir en quittant mademoiselle Armelle et sa nièce, et il pensait à Bernard que la vapeur emportait vers Paris, si faible, si désespéré.

Un détraqué, oui, peut-être, ce Bernard, mais un charmeur... Est-ce que, par hasard, Janik l’aimerait? Elle était bien pâle et bien troublée en lui disant adieu...

 

X

 

Pendant que mademoiselle Armelle, le docteur et Pierre causaient dans le salon, Janik s’était isolée sur la terrasse. Elle était lasse, si lasse!

Il y avait six semaines que Bernard était parti... Mademoiselle de Kérigan et M. Le Jariel avaient reçu deux fois de ses nouvelles. Il ne se ressentait plus de sa maladie, il était très occupé, travaillait beaucoup... Le nom de la jeune fille n’était pas même mentionné dans le courant des pages; en terminant, Nohel envoyait «ses respectueux souvenirs à mademoiselle de Thiaz», c’était tout. Et Janik avait souri, les larmes aux yeux, à cette formule, dérisoire en sa banalité.

Un autre jour, la vieille demoiselle avait poussé des «ah!» et des «oh!» à n’en plus finir, en lisant une seconde lettre, plus longue, de son cher Bernard: «Puisque vous «adorez» Jacques Chépart, disait cette lettre, je ne puis résister au plaisir de vous adresser une nouvelle édition de ses œuvres les moins imparfaites, en vous avouant son véritable nom.»

—Comme ces pauvres écrivains sont moins terribles qu’ils n’en ont l’air! s’écria-t-elle, Jacques Chépart, c’est Bernard! je n’en reviens pas.

La lettre était pleine d’une déférence très affectueuse; mademoiselle de Kérigan, enchantée, la fit lire à mademoiselle Louise et au docteur, puis, comme Janik qui travaillait à l’aiguille en écoutant passivement ce que lui racontait Pierre, n’avait pas donné le moindre signe d’intérêt ou même de curiosité, elle s’indigna: «Quelle ingrate, cette Janik!... Elle était toute à son Pierre et ne songeait plus au pauvre Bernard!»

—Et il était en admiration devant elle, docteur... Parfois n’allais-je pas craindre qu’il ne fût amoureux!

Une interrogation muette et très rapide passa dans les yeux de Pierre, tandis que mademoiselle de Thiaz tendait la main pour demander la lettre, mais personne ne s’en avisa.

Elle était calme, cette lettre, et spirituelle, amusante, presque enjouée.

—Allons, pensa Janik, le voici en bonne voie!

Depuis le départ de Nohel, combien de fois avait-elle prié: «Mon Dieu, faites qu’il m’oublie!»

Maintenant, elle avait froid au cœur en constatant qu’il l’oubliait. Et elle éprouvait une souffrance révoltée, en se disant que cet oubli irait croissant, et que c’était inévitable, et que c’était bien heureux!... Un jour, la petite Bretonne ne serait plus qu’un souvenir pour Jacques Chépart; il rencontrerait d’autres femmes plus séduisantes; peut-être même un jour s’éprendrait-il d’une jeune fille très bonne et très jolie... alors il se marierait.

Janik rendit la lettre à sa tante; elle eût voulu se sauver dans sa chambre pour y pleurer de douleur, de jalousie... presque de honte aussi.

Dieu savait pourtant qu’elle avait combattu pour s’arracher cet amour de l’âme, pour s’attacher à Pierre!... Mais dès le premier jour de l’arrivée de son fiancé, des comparaisons s’étaient imposées à son esprit. Oui, dès le premier jour, au moment où, dans la joie du retour, Pierre lui avait plaqué sur les joues deux baisers sonores et où elle avait pensé au baiser tremblant de Bernard à l’heure de la séparation, baiser craintif dont l’émotion l’avait pénétrée toute et dont la sensation d’angoisse et de délice la poursuivait encore, comme une tentation mauvaise.

Un si bon garçon, d’humeur si joyeuse, ce Pierre! Mais qu’il était exubérant, qu’il parlait fort; sa voix bruyante, habituée à dominer le flot, étourdissait... et Bernard avait la voix grave, un peu voilée et l’on se sentait bercé par sa parole.

Sur la requête de Janik, Pierre avait raconté ses voyages, il les avait racontés en homme qui n’est pas dépourvu de toute idée du pittoresque. Les différents pays, leurs types humains, leurs rites religieux, leurs habitudes sociales, l’avaient généralement frappé par leur côté original; il les décrivait avec une sorte de verve naïve qui amusait tout le monde, mais... Là encore il y avait un mais.

Des critiques modernes ont dit que les livres sont moins précieux par ce qu’ils contiennent effectivement que par les échos qu’ils éveillent à l’esprit et à l’âme du lecteur... Janik pensait qu’il en est des pays qu’on traverse comme des livres qu’on lit, et que le son de la harpe que les mots ou les sites font vibrer en nous, dépend moins du doigt qui les touche que de la qualité de nos cordes intimes. Tous les voyageurs ne voient pas de même parce qu’ils voient au travers de leur propre personnalité; Pierre avait vu trop bien, trop objectivement dans ses voyages. A tort ou à raison, mademoiselle de Thiaz se figura que, dans les mêmes pays, Bernard aurait senti et pensé autrement. Ses souvenirs auraient eu peut-être des contours moins précis et des couleurs moins vives, mais il aurait mieux saisi les mystérieuses correspondances des choses et les mots qu’il aurait prononcés auraient eu d’infinis prolongements dans l’esprit de ses auditeurs...

Cependant, Janik essayait de réagir, de rendre justice à son fiancé, de lui faire partager sa vie intellectuelle...

Un moment qu’elle était seule avec lui, elle ouvrit les Stances et Poèmes de Sully-Prudhomme, un poète qu’elle aimait, parce qu’il est doux, chaste et profond. Dans la journée, en lisant le petit recueil, elle s’était dit spontanément: «Bernard aurait compris comme moi ce passage...» et pour se punir de cette pensée, elle s’était juré de lire le passage à Pierre.

Elle lisait bien, à mi-voix, mettant dans chaque mot beaucoup de pensées. Pierre écouta. Quand elle se fut tue:

—C’est bien subtil, Janik, dit-il.

Un peu déconcertée, elle répondit:

—Vous n’aimez pas cette poésie?

Lui protesta:

—Si, si... c’est très joli... mais j’aime mieux Victor Hugo.

Janik admirait en Victor Hugo le plus merveilleux des artistes du Verbe, un peintre prestigieux, un poète géant; mais ce nom sonore, jeté au milieu du poème intime et pénétrant qu’elle savourait, lui fit l’effet de la note magnifique d’un instrument de cuivre interrompant soudainement le concert discret et un peu triste d’un violon. Ce qui la choqua, ce ne fut pas l’opinion de Pierre, mais l’inopportunité de la comparaison qu’il avait faite.

Des mots superbement colorés, d’éblouissantes clartés ou de saisissantes ténèbres, des lignes majestueuses, une grande voix, de grandes images bien sonnantes, voilà ce qui pouvait charmer le marin... Mais il ignorait que chaque poète peut avoir son heure. Quand la nature s’enveloppe dans la mélancolie des soirs d’automne; quand on se laisse gagner par la langueur des choses; quand, troublé par le spectacle écrasant des mondes, poussière d’infini, qui sème d’or la nuit, on se sent inquiet, souffrant... est-ce Victor Hugo qu’on lit?

Janik avait beau faire, jamais sa pensée et celle de Pierre ne se rencontraient au même point, jamais leurs cœurs ne battaient à l’unisson. Tout en Pierre la froissait: jusqu’aux paroles affectueuses qu’il lui débitait à voix haute, et dont elle trouvait qu’il aurait dû faire un grand secret, puéril et charmant. Si Bernard avait jamais une fiancée, quels mots doux et mystérieux il inventerait pour elle!

Et puis aussi, et puis surtout Janik n’aimait pas Pierre, et elle aimait Bernard. Elle aimait Bernard et, si elle avait bien cherché au fond de son cœur le pourquoi de cet amour, elle n’y aurait trouvé que le mot exquis de Montaigne: «Je l’aimais, parce que c’était lui, parce que c’était moi!»

Parfois, cependant, elle se prenait à mépriser Pierre de ce qu’il ne voyait pas se dresser un obstacle entre elle et lui, de ce qu’il ne comprenait pas qu’il y avait autre chose qu’une timidité de jeune fille, dans la pâleur qui envahissait son front, dans le frisson qui glaçait son être, quand il lui baisait la main—la seule caresse qu’il se permît. Elle se disait qu’après tout, elle était libre encore, que rien d’irrévocable ne lui interdisait d’aimer Nohel, d’être aimée de lui... Puis, elle avait un mouvement de remords, elle plaignait ce pauvre Pierre, si tranquille, si confiant, si fidèle; elle s’en voulait de ses injustices, et elle pleurait.

... Mais elle ne dormait plus, elle mangeait à peine, et elle s’émaciait de plus en plus, les yeux trop grands, la taille trop longue, les mains si fluettes qu’au moindre geste sa bague lui glissait du doigt.

—Et il ne voit rien! Comment ne voit-il rien!... s’écriait-elle quelquefois.

En cela, elle méconnaissait l’affection de Pierre Le Jariel. Il voyait... il voyait si bien qu’il n’avait pas encore osé demander qu’on fixât la date du mariage. Souvent, à la dérobée, il regardait mademoiselle de Thiaz avec une sollicitude inquiète.

—Qu’a-t-elle, qu’a-t-elle? s’était-il répété cent fois. Sous ce front blanc, qu’y a-t-il que ces yeux ne me permettent pas de lire? Pourquoi nos pensées, nos paroles se heurtent-elles toujours?

Ce soir-là, il remarqua l’absence de Janik; au bout d’un instant, il laissa le docteur et mademoiselle de Kérigan à leur causerie, et rejoignit la jeune fille sur la terrasse.

Elle avait appuyé sa tête fatiguée contre le treillage garni de plantes grimpantes, et ses yeux, noyés d’une tristesse vague, se fixaient sur quelque chose de très lointain que personne ne pouvait voir.

Pierre la contempla ainsi, sans qu’elle eût le moindre soupçon de sa présence. Enfin il dit:

—Janik...

Et elle tressaillit, s’attendant peut-être à une autre voix.

—Ah! c’est vous, Pierre...

—Ma pauvre Janik... vous êtes si pâle!... Est-ce que vous souffrez?

—Mais non... répliqua-t-elle, tentant de sourire...

—Janik, si vous aviez quelque chagrin, vous me le diriez, n’est-ce pas?

Le ton de Pierre était très amical, il avait en observant mademoiselle de Thiaz de bons yeux de chien fidèle. Elle s’attendrit:

—Oui, Pierre, je vous le dirais... mais je suis très contente, je n’ai rien...

Elle se faisait horreur, car enfin, de cœur et de pensée, elle avait trahi Pierre. Mais avait-elle le droit de répondre à ce pauvre garçon qui lui témoignait une si indulgente tendresse: «Je ne vous aime pas, je n’aurai jamais le courage d’être à vous...»

Ah! ne savoir à qui demander conseil, ne pouvoir confier ce qu’elle éprouvait, ce qui lui torturait l’esprit, ni à mademoiselle Armelle, qui était incapable de la comprendre, ni au docteur, qui était l’oncle de Pierre...

Pourquoi ne devinait-il pas ce que Janik faisait tout au monde pour lui cacher, le docteur?

M. Le Jariel devinait bien le secret de Janik, insensiblement il avait pénétré les douleurs et les luttes qui minaient sourdement sa petite amie, mais il ne savait pas à quel parti s’arrêter.

Un après-midi, Pierre, qui avait déjeuné au château, entra de meilleure heure que de coutume dans le cabinet de son oncle.

—Janik a très mal à la tête, dit-il. Elle est montée dans sa chambre... Je la trouve vraiment mal disposée ces jours-ci.

Le docteur ne répondit pas, il examinait avec une grande attention les dessins de son parquet. Pierre continua:

—C’est une étrange fille... Il y a des jours où... je ne sais comment te dire, mais... je me sens si loin, si loin d’elle.

—Voyons, mon petit,—dit alors M. Le Jariel en relevant brusquement la tête pour regarder son neveu,—sois franc avec moi, aimes-tu Jeanne de Thiaz?

—Oui, je l’aime beaucoup et...

—Un mot de trop, interrompit le docteur. «J’aime», cela dit tout. Il n’est pas d’adverbe qui ne diminue cette parole-là...

—Eh bien! mon oncle, j’aime Jeanne de Thiaz... Mon père et mademoiselle Armelle me l’ont de tout temps destinée, il me semble avoir grandi avec l’idée qu’elle serait un jour la compagne et l’amie de toute ma vie. Quand j’étais au loin, mon cœur faisait d’elle la personnification même du pays et de la famille; je songeais d’une même pensée à la France, à elle et à toi... Je l’admire infiniment, bien que souvent elle me surprenne un peu... Elle est très bonne et très droite, je sens qu’aucune femme plus qu’elle ne mérite d’être la joie et la fierté d’un honnête homme... Et c’est par elle que je veux être heureux et fier. Peut-on appeler ce sentiment-là de l’amour? Je crois que oui.

—Eh bien! moi, mon petit, je crois que non, conclut le docteur... Ah! quelle folie, ces mariages qu’on arrange comme le vôtre, ces serments qu’on échange sans en concevoir la gravité... quitte à apprendre plus tard ce que c’est qu’un véritable amour, et à l’apprendre avec des sanglots!... Quelle folie! Voilà deux petits amis qui s’aimaient bien, on a voulu en faire deux amants... on les a crus heureux en vertu de je ne sais quelle chimère, puis on les a séparés pendant quatre ans... comme si l’absence était bonne conseillère.

Pierre ouvrit la bouche pour protester.

—Mais, malheureux, Janik ne t’aime pas et tu n’aimes pas Janik! continua M. Le Jariel. Non, tu ne l’aimes pas... Et tu l’avoues toi-même quand tu cherches à expliquer ton amour. Elle est pour toi une femme que tu crois digne d’un honnête homme, elle n’est pas la femme, la seule, l’unique femme à laquelle ton cœur puisse se donner. Tu parles trop raisonnablement, je te dis... On est un peu fou quand on aime! Et elle, voyons, est-ce qu’elle t’aime, elle?

Pierre eut un geste découragé.

—Non, fit-il très bas.

Et il ajouta:

—Mon oncle... il me semble, je... ne crois-tu pas qu’elle ait un chagrin?

Le docteur hésita avant de dire:

—Si, je le crois, mon ami...

Le jeune homme regarda attentivement son oncle, puis, tout à coup, il éclata:

—Ah! ce monsieur de Nohel, n’est-ce pas?... J’en étais sûr.

—Je l’ignore, mon pauvre enfant, répondit le docteur. Cela se peut... mais Janik est une noble fille; si elle en aime un autre que toi, elle ne l’a dit à personne... Si tu veux connaître son secret, c’est à elle qu’il faut le demander.

Pierre semblait un peu étourdi par cette conviction qui subitement avait éclairé son esprit.

—Quel homme est-ce donc que ce Bernard! s’écria-t-il avec une certaine rage.

—Un très brave garçon, mon petit, soyons justes... Moi, je l’aime beaucoup, pour ma part... Un cerveau mal équilibré... oui, c’est possible... mais on ne les compte plus, par le temps qui court... Très sincèrement, sans la moindre arrière-pensée, Janik lui a fait de la morale, et, que veux-tu, elle est délicieuse, Janik!... Monsieur de Nohel n’était pas plus aveugle que toi, et il ne la savait pas fiancée... Mademoiselle Armelle aime les longues et mystérieuses promesses, voilà où cela mène... Quand Bernard a appris votre engagement, il est parti; était-il trop tard pour le repos de Janik? c’est ce que je ne puis te dire. J’en suis réduit moi-même aux hypothèses... Sois patient, sois doux avec cette pauvre enfant... Le temps est un grand maître; peut-être oubliera-t-elle.

Pierre secoua la tête:

—Non! elle n’oubliera pas, et mon bonheur est empoisonné... Ah! ce Bernard! Un Parisien, un romancier, un fou!... Elle sont toutes les mêmes, va!... Moi je ne suis qu’un pauvre gars bien naïf qui l’aimais à ma manière, —oh! sans grande passion, sans grands mots, mais sincèrement tout de même... Je l’aimais parce qu’elle est jolie, franche et bonne... Et il faut que cet homme... Pourquoi l’aime-t-il, lui? Parce qu’elle est trop intelligente, trop délicate, un peu mystérieuse... Parce qu’elle ne ressemble pas aux femmes qu’il a déjà aimées, parce que...

—Mon pauvre petit, cet homme aime Janik; il ne l’aime pas parce qu’elle est ceci ou cela, il l’aime et ça suffit...

—Et Janik, reprit le jeune homme en s’exaltant, Janik en qui je croyais comme en Dieu!

—Et tu avais, parbleu, bien raison de croire en elle... puisqu’elle a laissé partir Bernard, puisqu’elle ne t’a pas rendu la petite bague qu’elle porte au doigt... ce qu’elle avait bien le droit de faire après tout!...

Pierre haussa les épaules.

—Voyons, mon ami, dit le docteur, tu as beaucoup voyagé de par le monde... tu n’es pas toujours resté sur ton bateau... Est-ce que tu pourrais me jurer que, pendant ces trois dernières années, tu n’as jamais oublié Janik... mais là jamais?

Il eut un mouvement de dédain avec un vague sourire.

—Et après? repartit-il... Est-ce que c’est la même chose? Est-ce que j’ai laissé mon cœur là-bas?