Ma conscience en robe rose

G. Chantepleure · Chapitre 8 sur 16

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Ma conscience en robe rose

Chapitre VII

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Mais Janik, elle non plus, n’avait pas dormi... Quand elle était entrée dans sa chambre, toute vibrante, le visage fiévreux, avec une lueur nouvelle au fond de ses prunelles extasiées, elle avait aperçu une lettre cachetée, qu’on avait dressée, bien en évidence, sur le bureau contre l’encrier, et, devant l’adresse d’une bâtarde correctement soulignée de grands traits, elle avait blêmi.

Ses mains, soudainement saisies d’une agitation convulsive, ouvrirent maladroitement l’enveloppe et en arrachèrent le papier... puis elle lut. Alors un sanglot souleva sa poitrine et elle tomba à genoux.

—Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas éclairée plus tôt sur lui, sur moi-même?... Que va-t-il penser de moi!

 

VII

 

Dès neuf heures, Nohel se rendit au village pour expédier son envoi; puis il revint lentement, à travers la campagne...

Recommencer la vie pour Janik et avec Janik! Il se demandait si ce n’était pas un bonheur impossible. Et pourtant... Pourtant, cette dernière journée pleine d’émotions, la timidité subite de mademoiselle de Thiaz à la Fontaine de Marie, son angoisse sur la plage à l’heure du danger: tout laissait croire à Nohel qu’une révélation s’était faite dans le cœur de la jeune fille. Le même moment lui avait dit qu’elle aimait Bernard et que Bernard l’aimait! Et elle consentirait, la chère créature, à être le délice de celui qu’elle avait rattaché à la vie, elle consentirait à rester le bon ange de Jacques Chépart.

... Alors, il l’emporterait dans son vieux Paris. De l’appartement jadis trop grand et trop vide, il ferait l’écrin de cette beauté fine, un nid embaumé de roses et de violettes, où les étoffes, les couleurs, la lumière, seraient douces et veloutées, où, mieux qu’ailleurs, on s’aimerait, on pourrait causer, l’un près de l’autre, la voix basse...

Là Jacques Chépart imaginerait de beaux livres.

C’est dans les yeux de «sa femme» qu’il chercherait le mot hésitant sous sa plume, et, quand Janik se pencherait, curieuse, pour lire par-dessus son épaule la page ébauchée, il sentirait sur sa joue la caresse de ses cheveux blonds...

Souvent, bien souvent, il lui parlerait de ses travaux, et elle répondrait de sa petite voix claire. Ainsi, il ferait d’elle la secrète collaboratrice de tout ce qu’il écrirait; plus tard, en lisant l’œuvre parue, elle dirait: «C’est ensemble que nous avons pensé cela!» Et tous deux aimeraient ces livres: Bernard, parce qu’il y retrouverait Janik; Janik, parce qu’elle y retrouverait Bernard. Pour eux seuls, un poème chanterait entre les lignes; chaque mot évoquerait un souvenir qu’on se raconterait en souriant, les mains unies...

Bernard rêvait ainsi, et il se raillait lui-même, très doucement, en baisant une fleur, qu’il avait cueillie sur la terrasse, pendant que Jeanne parlait.

Comme il traversait le jardin baigné d’un soleil clair et tout perlé encore de la rosée de la nuit, Jean-Marc, qui émondait les rosiers d’un grand massif, l’arrêta au passage.

—Ah! monsieur Bernard, s’écria-t-il, il faut pourtant que je vous remercie encore; quand on pense que sans vous la petite serait... enfin que nous pleurerions tous, quoi!... Ah! c’en aurait été fini de la joie... Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...

Bernard serra la main du vieillard.

—J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place, mon brave Jean-Marc; si tu m’en aimes un peu plus, tant mieux, mais n’en parlons pas davantage... Est-ce que mademoiselle de Thiaz a déjà arrosé ses fleurs?

—Mademoiselle Janik, oh! elle est matineuse... il y a longtemps que ses plantes ont à boire... elle arrange des fleurs dans le salon... même qu’elle n’avait pas trop bonne mine, ajouta le bonhomme d’un ton mécontent.

Bernard tressaillit.

—Est-ce qu’elle avait l’air malade?

—Pas malade, non... mais les jeunes filles c’est si délicat, si fragile, est-ce qu’on sait jamais?... ah! elle est mignonne celle-là!

Nohel était resté pensif, il s’éloigna sans répondre, se redisant machinalement une phrase du jardinier: «Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...»

Jean-Marc le suivit un instant du regard.

—Pour sûr que ce serait un gentil mari pour mademoiselle Janik, fit-il entre ses dents; seulement, voilà, je crois bien que la patronne a dans l’idée monsieur Pierre...

Mademoiselle de Thiaz faisait des bouquets dans le salon jonquille.

Légèrement penchée, elle mêlait, sur les bords d’un vase plein d’eau, des fleurs de genêt et des branches d’acacia rose. Au bruit de la porte, elle se retourna; alors Nohel faillit jeter un cri.

Non, ce n’était plus Janik, ce n’était plus la rieuse petite mère-grand! Des yeux cerclés de bistre, des yeux qui avaient pleuré et qui n’avaient pas dormi, donnaient maintenant à ce jeune visage une expression navrée... La bouche, contractée, tremblait un peu.

—Qu’y a-t-il? dites-moi vite... vous avez pleuré?

Bernard avait pris les deux mains de Janik, elle se dégagea doucement.

—Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle.

—Rien! mais je vois que vous avez pleuré, mais je sens que vous avez du chagrin...

—Du chagrin, oh! ne croyez pas cela, Bernard... J’ai reçu, hier soir, une lettre qui m’a un peu émue et j’ai passé une mauvaise nuit; voilà tout...

Il l’interrogeait encore des yeux. Gênée par ce regard incrédule, elle quitta la table, où les fleurs coupées gisaient, entre-croisant leurs tiges, et elle s’approcha de la fenêtre. Elle s’assit, la tête baissée, puis, après un instant, elle dit très bas, et péniblement, comme si les mots s’arrêtaient dans sa gorge:

—Il y a quelque chose que vous ne savez pas, Bernard... Déjà, j’aurais dû vous le dire, puisque vous êtes de la famille. Depuis quatre ans, je suis fiancée au neveu du docteur Le Jariel.

Nohel crut que le sol croulait sous lui.

—Vous êtes fiancée, vous!

Il sentait qu’il devenait blême et que ses traits se tiraient comme ceux d’un mourant. Mais, dans la douleur qui le poignait, il y avait aussi de la colère, une colère sourde, implacable.

Janik fiancée! Et rien dans ses paroles ou son attitude ne l’avait laissé pressentir à Bernard. Janik fiancée! Et il l’avait aimée, sans soupçon, sans remords... Ah! Dieu! l’avait-il aimée!... Il le comprenait à cette heure... Et voilà que de tous les rêves du matin, il ne restait plus qu’une inguérissable amertume. Le vieux Jean-Marc avait raison: il faut bien peu de temps pour que le bonheur s’en aille!...

Cette ingénue, c’était donc une coquette? C’était donc une femme comme les autres femmes, cette créature idéale dont les yeux semblaient n’avoir jamais menti?

Affolé par son désespoir, Nohel oubliait le caractère fraternel de l’affection que lui avait toujours témoignée Janik. Avait-il jamais lui-même prononcé une parole qui pût autoriser la jeune fille à se croire aimée d’amour?

Janik, coquette, parce qu’elle avait entouré de soins un convalescent dont elle avait eu pitié, parce qu’elle avait essayé de redresser un esprit faussé, de consoler un cœur chagrin; parce qu’elle avait parlé du devoir humain et de la volonté divine, à celui qui n’y croyait plus? Une coquette bien étrange, alors, et presque invraisemblable, à force de perfidie.

Mais Bernard ne raisonnait pas; il souffrait; après avoir entrevu le ciel il venait d’être rejeté violemment sur la terre; après avoir rêvé le bonheur, le bonheur à deux, il se retrouvait seul dans la vie, ayant au cœur une blessure que la main aimée ne panserait pas. Il ne raisonnait pas et il éprouvait, dans sa grande douleur, un désir méchant et bien humain de torturer celle qui le torturait ainsi. Par un suprême effort de volonté, il contint son chagrin; sa voix, prête aux sanglots, s’acéra, mordante.

—Vous êtes fiancée? répéta-t-il. Toutes mes félicitations, ma cousine; voilà une grande nouvelle dont je ne me doutais guère! Comment l’homme que vous aimez peut-il vivre loin de vous?

Janik parut surprise de ce ton railleur, mais elle répondit avec une douceur calme:

—Pierre Le Jariel est marin... Il y a trois ans qu’il est absent pour son service. Hier j’ai reçu une lettre datée du Caire; dans quelques jours il sera ici...

—Mon Dieu! quel bonheur pour vous, ma chère enfant!... Les séparations sont si dures, quand on s’aime!

La voix de Nohel était âpre, ses paroles sonnaient mal. Janik se tut, mais ses yeux se levèrent pleins de reproches. Alors le jeune homme reprit, plus gravement et très bas:

—Pourquoi ne m’aviez-vous rien dit?

—Je ne sais pas... murmura-t-elle. Ah! ne croyez pas que j’aie manqué de confiance en vous...

—Il y a... il y a longtemps que vous êtes fiancée?

—Presque quatre ans... nous nous sommes connus tout jeunes, lui et moi... Nous nous voyions souvent... Ses parents habitaient Vannes où ma tante avait conservé des relations: puis le docteur s’était installé à Plourné, et Pierre passait les vacances chez son oncle... Nous nous aimions bien, comme des amis, comme des frères; nous causions, nous nous promenions ensemble; tante Armelle et monsieur Le Jariel se souriaient en nous voyant et nous appelaient Paul et Virginie... Un jour—j’avais seize ans—on m’a demandé si je consentirais à être la femme de Pierre, et j’ai dit oui... Il me semblait jouer encore au petit mari et à la petite femme. Le docteur, lui, hochait la tête, il trouvait que c’était une folie de lier ainsi deux enfants... Il avait raison peut-être! Mais, à cette époque, je pensais qu’il se trompait et que nous serions très heureux, Pierre et moi.

Les doigts de Bernard se crispèrent sur la paume de sa main.

—Vous l’aimiez, vous l’aimiez?

Mademoiselle de Thiaz eut un sourire triste.

—A vrai dire, je n’en sais rien... J’aimais en lui toute sa famille, si bonne, si heureuse, j’aimais les traditions de loyauté, de travail, de sainteté patriarcale, dans lesquelles il avait été élevé. Je me disais que ce serait beau d’être la joie de cette chère maison où la bienvenue me riait partout... puis monsieur et madame Le Jariel sont morts à un mois d’intervalle, leur fille est entrée en religion, et Pierre est parti...

—Il a pu vous quitter! Son amour n’était donc pas digne de vous?

—Il m’a quittée pour faire son devoir, ce qui était digne de lui, et digne aussi de moi, Bernard!... Il m’a quittée, ayant foi en ma parole, comme j’ai confiance en la sienne. C’est le plus brave, le plus honnête, le meilleur des hommes...

—Mais vous ne l’aimez pas, mais vous avez compris que cette affection de jadis n’était qu’une affection fraternelle, et, pour que vous ayez compris cela, il faut...

—Non, Bernard!

Janik avait ébauché un geste brusque, comme pour lui fermer la bouche; il continua en s’animant:

—Non? pourquoi dites-vous non, avant que j’aie parlé... Vous avez donc deviné ce que j’allais dire?... Oui, vous l’avez deviné... Si vous comprenez maintenant que vous n’aimiez pas Pierre Le Jariel, c’est que vous en aimez un autre, c’est... Ah! Janik, Janik, ne dites plus non...

Nohel cherchait désespérément le regard de la jeune fille. Elle se leva, affreusement pâle.

—Vous vous méprenez, Bernard, dit-elle en étouffant un peu. Je n’ai jamais aimé, je n’aime personne de l’amour auquel vous faites allusion... Quand j’ai été séparée de Pierre, j’étais une enfant; depuis, j’ai grandi, j’ai réfléchi, et j’ai mieux vu en moi, voilà tout!... J’ai eu tort de m’engager si vite, sans saisir la portée de l’engagement que je contractais, et peut-être en cela ne suis-je pas seule fautive: on m’a beaucoup influencée!... J’ai eu tort ensuite d’envisager cet avenir prévu comme une chose trop lointaine... Je n’ai pas assez pensé à mon fiancé. Son retour, notre mariage, ne m’apparaissaient que dans un brouillard vague... Tellement vague que... oh! c’est étrange!... mais c’est hier que j’ai eu pour la première fois l’idée de vous en parler. Une sotte timidité m’a arrêtée, et j’étais décidée à prier ma tante de vous annoncer mes fiançailles, que vous deviez connaître, si peu officielles qu’elles fussent, lorsque cette lettre est arrivée... On l’avait posée dans ma chambre où je l’ai trouvée le soir. J’ai été étonnée, saisie... C’était bien naturel, n’est-ce pas? Comme j’étais un peu énervée, contre mon habitude, j’ai pleuré sans savoir pourquoi... Mais je serai fière d’être la femme de Pierre Le Jariel et... et j’aimerai mon mari.

—Et si vous ne pouvez pas l’aimer?

D’un mouvement inconscient, Bernard avait joint les mains; il reprit, la voix suppliante:

—Réfléchissez. Tant que cet odieux mariage n’est pas accompli, vous êtes libre... réfléchissez!

—Nous sommes de la même famille, Bernard, on a dû vous apprendre, comme à moi, qu’une parole donnée est un engagement... Je ne suis plus libre.

A ces mots, Bernard changea de visage; un rire cassant lui échappa.

—On ne m’a rien appris à moi, ma chère... J’ai toujours conduit ma barque au gré de mes désirs... C’est pourquoi j’ignore totalement la mesure et la pondération qui font les vies calmes et sages... Mais, si j’ai souvent meurtri ceux qui m’aimaient, du moins, je n’ai jamais trompé personne.

—J’ai donc trompé quelqu’un, moi?

C’était dit fièrement, comme un défi.

—Vous m’avez caché que vous êtes fiancée... c’était agir sans franchise. N’avez-vous donc jamais pensé... enfin, c’eût été possible... Nous sommes jeunes tous deux, vous n’ignorez pas que vous êtes jolie... je vous croyais libre... N’avez-vous jamais pensé que... je pourrais vous aimer, moi?

Janik tressaillit, mais, cette fois encore, son regard croisa sans honte celui de Bernard et elle répondit:

—Non, je ne l’avais jamais pensé.

Et elle disait vrai: Non, elle ne l’avait jamais pensé, avant la veille, avant ce moment où Bernard, la voix émue, le regard tendre et dominateur, lui avait dit: «Le charme qui m’a rendu à la vie, au travail, à l’espérance, c’est vous!»

Jusque-là, simple et confiante, elle s’était abandonnée à un sentiment qu’elle n’analysait pas, précisément parce qu’elle était très droite, parce qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pût jamais éprouver de l’amour pour un autre que Pierre Le Jariel.

Ses fiançailles lui étaient choses si peu nouvelles, qu’elle n’avait pas songé à en faire part à son cousin plus qu’aux autres relations de sa famille qui devaient les ignorer jusqu’au retour de Pierre... D’ailleurs il semblait presque à Janik que tout le monde savait, sans qu’elle eût besoin de le dire, qu’elle épouserait le neveu du docteur... une fois.

N’avait-elle pas toujours vécu elle-même, ne vivrait-elle pas toujours avec cette perspective lointaine qui resterait éternellement: l’avenir?

Elle parlait peu de son fiancé, elle lui écrivait des lettres de sœur que mademoiselle Armelle lisait et auxquelles Pierre répondait par des récits de voyage, où jamais ne se glissait un mot de tendresse... c’était tout.

Et Nohel était venu, très différent du jeune marin, très différent des hommes que connaissait Jeanne. Il l’avait intéressée un peu comme une énigme et beaucoup comme un malheureux; elle avait pris à tâche de le sermonner un peu, de le consoler, parce qu’elle était bonne. Puis, cette tâche l’avait absorbée, cette œuvre bienfaisante s’était emparée de son esprit et de son cœur, en avait chassé insensiblement toute autre pensée; et soudain, quelque chose de suave, de douloureux, d’ineffable, s’était fondu en elle; elle avait compris qu’elle était aimée, qu’elle aimait!

Alors elle n’avait pas eu le courage immédiat de dire: «Je ne suis plus libre!» Elle avait eu la faiblesse de vouloir jouir un jour de son rêve, encore si vague, si délicieux... et la lettre de Pierre l’avait brusquement réveillée. Mais elle n’avait trompé personne, ni Bernard, ni Pierre, elle le sentait bien; maintenant, elle ferait son devoir. Elle souffrait beaucoup; pourtant, ce qui lui brisait le cœur, ce n’était pas sa propre angoisse, c’était l’idée que Bernard souffrait aussi, et qu’il souffrait à cause d’elle.

Mademoiselle de Thiaz avait quitté le salon, elle s’était accoudée à la terrasse, tristement, la tête dans ses mains. Bernard l’apercevait par la porte entr’ouverte. A cette heure, il ne pouvait définir la douleur qui l’accablait lui-même. C’était comme si elle lui était venue d’une grande lassitude qui prostrait son corps et d’un vide immense qui se creusait dans son cœur... Les choses ambiantes n’avaient plus pour lui qu’une forme indécise. Il était incapable de faire un mouvement, sa vie en eût-elle dépendu.

Des idées traversaient son cerveau, mais incomplètes et si fugitives que sa mémoire n’avait pas le temps de les arrêter au passage. Quelquefois, l’une d’elles se dessinait plus nette, et c’était toujours la même.

—Qu’est-ce que je vais devenir, maintenant?

Il ne savait plus s’il en voulait encore à Janik; il ne doutait pas d’elle; quelque chose de tout-puissant sanctifiait sur le front de cette enfant les paroles que prononçait sa bouche. Elle avait dit: «Non, je n’avais pas pensé que vous eussiez pu m’aimer...» Il la croyait. Et il se figurait les fiançailles de cette innocente qui, sans rien connaître de la vie, avait engagé sa vie.

La coupable, c’était mademoiselle Armelle qui, naïvement, avait paré la réalité d’un reflet des romans idylliques de son imagination sentimentale.

—Pauvre Janik! pensait le jeune homme.

Mais il pensait aussi et surtout:

—Pauvre Bernard!

Car il se disait que Jeanne était jeune, qu’il y avait en elle une fraîcheur d’impressions, une volonté de bonheur qui triompheraient d’une première déception.

L’avait-elle aimé, lui, Nohel?

Non, mais, vaguement, elle avait senti qu’il l’aimait et son cœur vierge en avait battu un peu plus vite. La révélation d’une passion jusque-là inconnue l’avait un instant troublée; pendant cet instant, elle avait aimé l’amour... Ce n’était pas Bernard qu’elle avait aimé.

Et elle aimerait son mari, franchement, sincèrement, parce qu’une femme «doit» aimer son mari, et aussi, parce qu’il y avait en elle un grand besoin d’aimer, qui chercherait fatalement sa satisfaction.

Maintenant, Nohel raisonnait froidement et logiquement, comme s’il se fût agi de la destinée fictive d’un personnage de roman.

Mais soudain,—ce fut une sensation étrange, poignante,—il se rappela que cet homme à qui on allait arracher sa dernière chance de bonheur, un faible petit cœur de femme sur lequel il avait concentré toutes ses espérances, que cet homme qui souffrait tant: c’était lui! Et il entrevit qu’il serait au-dessus de sa force de supporter que Janik, sa Janik, appartînt à un autre! L’idée seule de cette monstruosité le brûla comme un fer rouge, il crut qu’il allait devenir fou... Alors une lumière se fit dans son esprit, le sourire d’autrefois, le sourire de Jacques Chépart, tordit sa lèvre, quelque chose de sombre brilla dans son regard empreint, tout à coup, d’une sérénité terrible et il se dit:

—Je peux mourir!

. . . . . . . . . .

Au même instant un cri jaillit, éperdu.

—Bernard, vous pensez encore à vous tuer?...

Devant le jeune homme, Janik était là, très pâle...

Il balbutia:

—Comment savez-vous que j’aie jamais songé à me tuer?

Elle suffoquait.

—Je le sais... vous l’avez dit pendant votre maladie... dans votre délire... Je le sais... et quand vous parliez de mourir, vous aviez ces yeux-là, vous aviez ce sourire-là! Oh! Bernard, que c’est mal!...

Elle joignait les mains. Mais lui n’était pas touché de cette supplication. Il se révoltait plutôt, car il n’admettait pas qu’on devinât ainsi ses pensées, ni qu’on plaignît son déchirement.

Dur, amer, il s’écria:

—J’ignorais que vous fussiez si bien renseignée... Cependant, vous vous êtes trompée, si vous avez jamais cru que j’abandonnais le désir et la résolution d’en finir avec la vie.

Elle essaya de protester, il l’interrompit.

—Oh! je sais ce que vous allez dire: le suicide est une lâcheté morale que l’homme n’a pas le droit de commettre... C’est votre opinion, ce n’est pas la mienne. Vous n’êtes pas sans avoir lu Werther, vous qui avez tant lu? Je crois me rappeler que ce héros déraisonnable fait, en certain passage, le plus juste des raisonnements: «Personne, dit-il, ne conteste à l’homme qui souffre par la maladie, le droit de prendre le remède qui lui donnera la guérison; donc, personne ne devrait contester à celui qui souffre par la vie, le droit d’avoir recours au seul remède capable d’enrayer son mal: la mort.»

—Si vous voulez comparer la mort à un remède, Bernard, il faut la comparer aux remèdes des êtres sans courage, à l’opium, à l’absinthe, à ceux qui donnent l’oubli des douleurs et non pas la guérison.

—L’oubli! Mais, ma pauvre enfant, l’oubli, c’est le suprême bien! L’oubli profond, complet, mais c’est le plus enviable des bonheurs négatifs... qui sont eux-mêmes les seuls que l’homme puisse sagement chercher.

Nohel s’arrêta, essayant en vain de se calmer, puis il reprit:

—Vous ne me connaissez pas, Janik, non, vous ne me connaissez pas... Hier, nous avons parlé d’un romancier dont le talent, selon vous, a beaucoup nui, en coupant méchamment les ailes aux illusions les plus saintes... Moi, je vous ai dit: «Pardonnez à cet homme, ce n’est pas un mauvais cœur, c’est un esprit mal fait à qui le sens vrai de la vie a manqué». Alors, vous avez plaint Jacques Chépart et vous avez saisi quelque chose de ses tristesses, mais ce que votre candeur n’a pu concevoir, c’est le découragement d’un être qui se sent fatalement poussé à agir mal et qui n’a pas la force de lutter; c’est la désespérance de celui qui n’a même plus l’intérêt, je dirais presque, la consolation du doute!... Eh bien, ce Jacques Chépart, ce personnage malfaisant, cet heureux mortel plus misérable avec sa fortune et sa brillante notoriété que le plus pauvre des ouvriers travaillant, au jour le jour, pour sa femme et ses enfants, ce pessimiste, ce cruel, ce destructeur de rêves; c’est moi!

—Je le savais, Bernard... je l’ai deviné, quand vous m’avez demandé cette fleur, répondit mademoiselle de Thiaz.

Et, affermissant sa voix brisée, elle continua:

—Si le devoir de la vie n’était pas imposé également à tous les hommes, je vous dirais encore: Jacques Chépart est tenu de vivre, car son intelligence est un bienfait dont il doit tenir compte, car son talent, puissant pour faire le mal, le serait aussi pour faire le bien!

—Je vous remercie pour Jacques Chépart... et je vous envie ce jugement impeccable, cette rectitude absolue d’idées qui vous fait négliger les exceptions et passer sous silence les conjectures où le devoir de certain homme pourrait ne pas être rigoureusement semblable au devoir de tel autre!... Mais, ne pensez-vous pas que la femme, elle aussi, doit accomplir sa mission sur terre, et cette mission n’est-elle pas de consoler les malheureux, de ramener dans le droit chemin ceux qui s’en sont écartés?

—Le devoir d’une femme, c’est, avant tout, de se dévouer à son mari, d’élever ses enfants, de faire de ses fils des hommes, et de leur apprendre qu’il y a contre la douleur d’autre recours qu’un coup de pistolet.

Bernard n’eut pas l’air de comprendre.

—Voilà, répliqua-t-il toujours ironique, un devoir qui ressemble singulièrement au bonheur!

—Vous ne croyiez pas si bien dire, Bernard, répondit Janik avec un sourire triste. Oui, le bonheur est quelquefois un devoir... le devoir des femmes justement... car, presque toujours, le bonheur de ceux qui nous entourent dépend du nôtre.

—Soyez donc heureuse, ma cousine... et que Dieu vous protège!

Nohel eut un mauvais rire, puis il sortit de la pièce. Au déjeuner, il parla de son départ très prochain, en s’excusant d’avoir déjà trop abusé de l’hospitalité cordiale de mademoiselle Armelle. L’excellente personne protesta vivement.

—Encore une semaine au moins, Bernard, ou je douterai de votre amitié!

Il allait résister, mais elle ajouta:

—Janik à dû vous parler de ses fiançailles, que nous allons pouvoir annoncer à tous nos amis... Je désirerais que vous connussiez Pierre Le Jariel...

Il s’écria dans une bravade:

—Je resterai, ma cousine, je resterai... ma seule crainte était de troubler une réunion de famille; mais je serai trop heureux de prendre ma part de votre joie.