Ma conscience en robe rose

G. Chantepleure · Chapitre 4 sur 16

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Ma conscience en robe rose

Chapitre III

Il fit quelques pas rapides et, presque aussitôt, une exclamation lui échappa. Il avait aperçu, au bord du gazon, le corps de Bernard, effrayant sous la clarté blafarde qui le baignait. Il se pencha vivement, appuya son oreille sur la poitrine du jeune homme, puis se redressa avec un soupir de soulagement.

Un pas se faisait entendre du fond des allées, le pas de deux sabots qui écrasaient pesamment le gravier.

Le petit homme se releva et d’une voix vibrante, la voix du maître ou d’un ami bien intime de la maison:

—Hé! Jean-Marc! cria-t-il.

On répondit de loin encore, puis le pas se rapprocha peu à peu en se pressant, et Jean-Marc parut dans l’encadrement des arbres, une lanterne à la main.

Ses yeux effarés allèrent du corps affalé sur le sol, au personnage qui l’avait hélé.

—Ce n’est qu’un malade, fit ce dernier répondant au regard anxieux du jardinier, mais du diable si je sais comment il est arrivé là... Nous allons le porter au château; seulement, je crois utile de prévenir mademoiselle de Kérigan qui va se mettre l’âme à l’envers.

—Voyez donc, monsieur le docteur, dit Jean-Marc, c’est un monsieur, un jeune monsieur... comme il est pâle!

Le vieil homme se baissait un peu, inclinant sa lanterne pour mieux distinguer les traits de l’inconnu... Tout à coup, sa main lâcha l’anse de fer et il se mit à trembler sur ses jambes affaiblies.

—Mon Dieu, balbutia-t-il, est-il possible que ce soit lui!

—Qui, lui, imbécile? s’écria le docteur avec une impatience inquiète.

—Monsieur Bernard... Monsieur Bernard de Nohel... Ah! sainte Anne, conservez-le-nous!

 

III

 

Bernard de Nohel est bien malade.

Depuis huit jours, il n’a conscience ni du lieu où il se trouve, ni des soins qu’il reçoit. Dans l’exacerbation du délire, il attribue une cause tout extérieure aux douleurs aiguës qui lui traversent la tête. Il croit qu’un ouvrier invisible enfonce, à coups espacés, un long clou dans sa tempe gauche... La pointe pénètre lentement, déchirant les chairs, fendant les os avec des craquements. C’est atroce!

Puis, d’inquiétantes visions l’obsèdent qui maintiennent son esprit dans une surexcitation dangereuse.

Tantôt, c’est l’écrin aux pistolets qu’un être fantastique et hideux lui appuie sur la poitrine, en ricanant sinistrement; bientôt, ce sont des ombres noires qui passent dans la chambre silencieuses, un doigt sur la bouche... Il veut les interroger, elles le regardent fixement sans répondre, et continuent, toujours muettes, leur mystérieuse promenade...

Parfois enfin c’est sa propre image qu’il aperçoit, navrante telle qu’elle lui est apparue à Paris, dans la glace, le jour où il a résolu de se tuer. Alors, il réclame à grand cris l’eau de Jouvence de la «Fontaine de Marie» ou, par un revirement subit, il supplie la mort de l’endormir enfin, de ce «sommeil sans rêves» qui serait le suprême bien.

—Je veux mourir... Ce sera bientôt fini... mais, ôtez-moi cette image, ôtez-la! sanglote-t-il.

Une nuit, un peu calmé par une dose de morphine, il venait de s’assoupir, quand soudain il crut s’éveiller entre les quatre planches d’un cercueil.

Ses yeux, agrandis par la peur, s’ouvrirent éperdument, fouillant l’obscurité... Il vit qu’il se trouvait dans la chambre de la tourelle.

Les meubles de style Empire avaient presque tous gardé leur ancienne place, et l’on eût dit que, depuis dix ans, les rideaux de la fenêtre n’avaient pas été changés, tant c’étaient encore les plis un peu raides, la teinte un peu terne de jadis. En face du lit, le portrait de la petite mère-grand, éclairé par la veilleuse, se détachait, frais et lumineux, sur la boiserie sombre.

Était-ce encore une illusion? Bernard ne se le demanda pas. Chimère ou réalité, la présence du riant pastel lui était bienfaisante... Il souffrait moins.

La nuit s’acheva paisible; la fièvre était prête à s’éteindre, puis, dans la journée, le jeune homme retomba dans les mêmes divagations où revenaient obstinément les pistolets, la glace et les spectres noirs.

Oh! ce clou, ce clou qui torturait son front!

—Je veux mourir... répétait-il.

Et, avec une douceur déchirante, il s’adressait au portrait de l’aïeule.

—C’est mal, oh! je sais bien que c’est mal... mais je suis si malheureux... J’espérais que vous n’apprendriez jamais que j’étais mort ainsi... Comment m’avez-vous reconnu? J’ai tant changé!... Pardonnez-moi... ma disparition ne chagrinera personne au monde... Je n’ai plus de force pour vivre, oh! laissez-moi mourir!...

La voix sifflante, saccadée, s’évanouit brusquement dans un soupir qui ressemblait à un râle.

Assis tout droit sur son lit, les mains crispées, les yeux hagards, Nohel regardait, affolé, dans toute la chambre.

Il eut une hallucination étrange.

Dans la traînée de jour pâle qui glissait sur le tapis par l’entre-bâillement des rideaux croisés, la petite mère-grand, descendue de son cadre, s’avançait à pas légers.

Oui, c’était bien elle! C’était la robe rose à rubans vert pâle; c’étaient les cheveux blonds et crêpelés relevés en boucles sur la tête; c’étaient la bouche sérieuse et le petit cou blanc, souligné d’un velours noir...

Seulement, le gracieux visage avait perdu son incarnat et les yeux bleus s’étaient voilés.

Le jeune homme contemplait le fantôme.

Maintenant l’aïeule jolie était près du lit, relevant les oreillers affaissés et disant, de cette manière tendre qu’on prend pour consoler les enfants:

—Non, vous ne mourrez pas... Je ne veux pas que vous mouriez... J’en aurais beaucoup de chagrin, moi... Ne parlez pas, essayez de dormir...

Il répondit faiblement, d’une voix gémissante de malade, en s’abandonnant sur la toile rafraîchie!

—J’ai si mal, ma tête est si chaude, grand’mère.

A ces mots, un tout petit sourire éclaira les lèvres de la mère-grand, sourire si tôt né, si tôt disparu, qu’en le saisissant au passage, Bernard pensa soudain à ces étoiles filantes qu’on voit d’un seul regard scintiller, puis s’évanouir dans l’azur des soirs d’été.

—Pauvre enfant! murmura maternellement et sans raillerie l’organe musical de l’aïeule, tandis qu’une main veloutée se posait sur le front brûlant de Nohel.

—Merci... balbutia-t-il, délicieusement soulagé.

Et, sous ce contact caressant, ses paupières s’abaissaient comme magnétisées. Une impression de bien-être l’envahissait, délassant son corps brisé par l’insomnie; un sentiment d’ineffable quiétude se fondait dans son cœur.

Que pouvait-il redouter encore, protégé par cette main compatissante? L’ouvrier avait cessé son horrible travail, l’image terrifiante, les ombres avaient fui. Bernard se sentait fort, Bernard se sentait sage!... Mais il avait peur qu’elle ne le quittât, la chère consolatrice. A l’idée que, peut-être, elle remonterait, immobile et muette, dans le cadre, il éprouvait une de ces angoisses exagérées que les moindres préoccupations causent aux malades.

—Ne partez pas... ne partez pas... implora-t-il, se décidant à parler.

—Je resterai si vous dormez, répondit le fantôme, avec son autorité de mère.

—Je vais dormir, soupira Bernard tranquillisé.

Et, presque aussitôt, ses yeux se fermèrent. Une respiration plus régulière souleva sa poitrine...

Une détente salutaire s’était produite; il était sauvé.

Le lendemain soir, il crut sortir d’un long rêve, tant sa tête était pleine de souvenirs bizarres et confus, lorsqu’il s’éveilla.

D’un coup d’œil circulaire, il embrassa la chambre que ne hantaient plus les épouvantements de la fièvre: une lampe coiffée d’un abat-jour bleu l’éclairait discrètement. Près de la porte, un vieux monsieur à lunettes d’or —des lunettes d’or qui avaient l’air bon enfant—causait avec une vieille dame en bonnet de dentelles—des dentelles qui avaient un air évaporé.

—Maintenant, je réponds de lui, mademoiselle... Le pouls est excellent, la température normale... J’avais toujours espéré cette brusque amélioration. Avec ces natures-là, c’est sur les coups de foudre qu’il faut compter.

—Quel bonheur, mon Dieu! Ce pauvre Bernard! Ce cher petit!

Et, voyant que le vieux monsieur riait:

—Eh bien! quoi, docteur? Il avait dix ans quand je l’ai connu!... Certes, il a grandi depuis lors, mais il a gardé sa jolie tête fine, qui vous charme bon gré mal gré, aujourd’hui comme autrefois.

—Une jolie tête pas trop bien équilibrée, je le crains fort.

—Voulez-vous insinuer par là qu’il soit atteint de folie?

—Atteint de folie, je ne dis pas cela... mais un peu fou... ça ne m’étonnerait guère.

—Il vous a donc raconté de bien étranges choses, quand il avait le délire et qu’il prenait cette voix d’outre-tombe qui m’a toujours fait fuir à l’autre bout de la maison?

—Non, non... c’est une simple supposition de ma part...

Le jeune homme écoutait cette conversation qui avait lieu à voix basse et ne le renseignait qu’imparfaitement.

Le monsieur à lunettes, c’était le docteur, rien de plus aisé à comprendre; mais qui était la vieille demoiselle? Où Bernard avait-il déjà vu, moins ridé, ce visage aux traits mignards, moins blancs ces bandeaux ondulés couvrant une oreille menue? Où avait-il entendu, plus claire, cette voix blanche, aimable dans sa monotone douceur?

Son cerveau, lucide maintenant, ne parvenait pas cependant à résoudre le problème. Il murmura, un peu énervé par une tension d’esprit trop fatigante pour lui:

—Qui est là, où suis-je?

Vive comme la poudre, la demoiselle au bonnet de dentelles se précipita vers le lit, mais le docteur l’arrêta d’un geste calme, en passant devant elle.

—Où suis-je? redisait Bernard avec une insistance fiévreuse.

—Ne vous agitez pas, mon cher monsieur, lui fut-il répondu très amicalement. Vous êtes au château de Nohel, chez votre cousine, mademoiselle Armelle de Kérigan.

—Mademoiselle de Kérigan... Armelle... répéta Nohel d’une voix pensive et comme s’il était frappé d’un souvenir.

—Il y a dix jours, comme je sortais du château où j’avais dîné, continua le docteur, je vous ai trouvé dans le jardin, terrassé par une syncope... mademoiselle Armelle, aussitôt avertie, s’est empressée d’ouvrir sa maison au cher malade qui lui tombait ainsi du ciel et que Jean-Marc, le vieux jardinier, avait déjà reconnu...

—Jean-Marc?... mais je rêve, je rêve...

—... Puis vous avez été très souffrant, nous avons tous plus ou moins tremblé pour vous... et grâce à Dieu vous voilà convalescent.

—Grâce à Dieu et aussi un peu à vous, docteur, répondit languissamment Bernard.

Puis soudain il tourna la tête vers mademoiselle de Kérigan qui ne le quittait pas des yeux et son visage s’illumina.

—Tante Armelle, balbutia-t-il, tante Armelle, est-ce bien vous?

—Oui, c’est bien moi, répéta tante Armelle, c’est bien moi, Bernard; vous vous souvenez de votre cousine? Quelle gentille mémoire vous avez!

Il reprit:

—Vous avez été une des bonnes fées de mon enfance... Ah! si j’avais pu me douter!... j’ai pénétré dans l’enceinte du château comme un malfaiteur, figurez-vous! Une soif m’avait pris de revoir mon vieux Nohel... Ah! si j’avais su, si j’avais su...

La physionomie de mademoiselle de Kérigan rayonnait.

—Quelle aventure! dit-elle... mais oui, je l’ai toujours adoré votre château, il est romantique! Cependant on m’aurait bien surprise, en m’annonçant qu’un jour il cesserait d’appartenir aux Nohel... qu’il m’appartiendrait surtout.

—Quand j’ai quitté la Bretagne, vous habitiez Lille, fit Bernard de la même voix dolente, y êtes-vous restée longtemps?

—En tout douze ans, mon enfant, pas moins!... J’y avais été appelée à la mort de mon beau-frère, monsieur de Thiaz, vous savez... ma sœur était seule! Et elle attendait un enfant, la chère femme! J’ai reçu ce bébé-là dans mes bras et je suis devenue sa seconde mère... Hélas! je n’ai regagné que trop tôt ma belle Bretagne. La pauvre Claire a rejoint son mari... Et c’est alors que j’ai acheté le château, à ceux à qui vous l’aviez vendu...

Elle s’arrêta une seconde, puis elle dit encore:

—Vous rappelez-vous ce séjour que vous avez fait à Vannes? Je vous ai mené au Pardon... Étiez-vous gentil ce jour-là!... Un vrai petit prince avec vos cheveux bouclés et votre blouse de velours bleu?

Ah! certes, Bernard se rappelait la visite à Vannes... Et les macarons que «tante Armelle» lui avait offerts au Pardon, et la jolie histoire de Belle-Étoile qu’elle lui avait racontée en rentrant, le soir... Il se rappelait même que mademoiselle de Kérigan avait admiré ses belles boucles châtaines et sa blouse de velours, et qu’il s’en était montré flatté, le petit orgueilleux!... Un enchantement, ces heures passées chez la généreuse cousine, dans l’antique maison où il y avait tant de livres d’images, d’armoires et de recoins pleins de chatteries! Le nom et le visage ami de la vieille demoiselle qui avait tout d’abord causé à Bernard une impression d’étonnement mêlée de ressouvenir, réveillaient maintenant dans sa mémoire toutes ces choses d’autrefois qui y avaient dormi longtemps.

Et il admirait l’enchaînement des circonstances qui l’avait conduit chez cette respectable parente, un peu originale, mais bonne dans l’âme, au moment où il déplorait son isolement absolu.

Heureux de revoir une figure familière, il souriait, comprenant bien qu’on ignorait Jacques Chépart à Plourné et que Bernard de Nohel était demeuré, dans l’esprit de mademoiselle Armelle, le petit prince habillé de velours du Pardon de Vannes... Un petit prince plus intéressant peut-être depuis qu’il avait grandi, un petit prince qui avait dû traverser bien des aventures de par le monde, et qui, arrivé au château comme un héros de roman, s’y était encore poétisé du charme de ceux que la mort a frôlés.

Lui donnerez-vous encore des macarons, ma cousine? Il n’en a plus goûté depuis Vannes. Lui raconterez-vous Belle-Étoile? On a perdu le secret des contes bleus à Paris!

Parlez, parlez, mademoiselle Armelle! C’est le petit Bernard qui vous écoute: Jacques Chépart n’en saura rien.

Cependant, le docteur se fâchait.

—Assez causé! disait-il en grondant. C’est très mauvais pour les malades les «jadis» et les «autrefois»!

Mais il se trompait, le brave homme! les vieux souvenirs sont comme les vieilles chansons: ils bercent et reposent. Ce qu’il fallait redouter pour Bernard à l’égal d’un poison, c’étaient les heures solitaires, favorables aux rentrées en soi-même, aux idées sombres, aux regrets. A peine seul avec le domestique qui devait le veiller dans la chambre voisine, le jeune homme oublia son contentement naïf de l’instant précédent.

Trop faible encore pour songer d’une façon précise au suicide et reprendre le cours des pensées qu’avait interrompues sa maladie, il s’abandonna à cette tristesse vague, et comme sans objet, que recherchent les découragés, parce qu’ils y découvrent une sorte de jouissance morbide.

Quoiqu’il n’eût plus de fièvre et n’éprouvât aucun malaise défini, il dormit mal. Dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, il attendait la venue de la petite mère-grand.

Une angoisse inexprimable faisait battre son cœur trop vite. Les yeux fermés, remuant les lèvres dans une supplication muette, il croyait par moments sentir sur son front la petite main de l’aïeule, puis, déçu, il fixait le portrait d’un regard intense, comme pour l’animer de sa propre vie... Hélas! la chère vision s’était enfuie avec la fièvre.

Blêmi par l’insomnie, très abattu par un ennui oppressant, Bernard eut un soupir de soulagement, quand le docteur Le Jariel entra, vers neuf heures, dans sa chambre.

A peine assis au chevet du lit, ce dernier fronça les sourcils.

—Les malades ne guérissent qu’autant qu’ils le veulent bien, monsieur de Nohel, dit-il, cette nuit vous vous êtes fatigué la tête, je le devine, avec un tas de soucis malsains, que vous auriez bien dû laisser à Paris...

Nohel répondit par un geste lassé.

—J’ai passé des heures affreuses, docteur!... Cependant je me sens plus fort qu’hier... Quel a été mon mal, en somme? N’ai-je pas le genou bandé?... Depuis dix jours, je ne me rends compte de rien!

—Vous avez eu une fièvre cérébrale... et vous avez encore, au genou, une contusion, résultat de votre chute sur le gravier... Le tout ne sera bientôt qu’un souvenir, si vous suivez mes prescriptions: le repos et un calme complet.

—Hélas! docteur, où trouver de tels remèdes? murmura Jacques Chépart.

—Ici, pour le moment, monsieur de Nohel, dans le château où vous êtes né, chez mademoiselle Armelle de Kérigan.

—La plus digne et la meilleure des femmes, n’est-ce pas, docteur? fit Bernard avec un sourire... Mon père l’aimait beaucoup et je me souviens bien d’elle.

—Votre père avait raison de l’aimer... Je ne lui connais qu’un travers et bien inoffensif, son amour exagéré des romans. Elle discute toute la soirée ceux qu’elle a lus toute la journée avec mademoiselle Louise, sa demoiselle de compagnie... quitte à en rêver encore toute la nuit, comme une jeune fille... Mais elle n’en est pas moins serviable et moins dévouée... Vous savez qu’elle a tout quitté pour sa sœur dont elle a élevé la fille? Elle a été un peu aussi la bonne marraine de mon neveu Pierre, dont la mère était souvent souffrante, et elle réserve à la charité les heures de loisir que toute provinciale convaincue donne à la médisance... Ici, tout le monde l’aime et l’estime infiniment, moi le premier... et bientôt, vous ferez comme tout le monde.

—J’en suis persuadé... et, quoi qu’il arrive, croyez bien, docteur, que je n’oublierai pas les soins que j’ai reçus ici... dit le jeune homme d’une voix un peu tremblante.

—Allons, du sentiment, à présent! s’écria M. Le Jariel, avec un sourire clair sur son visage ridé.

Et il fit mine de se lever pour s’en aller bien vite.

D’un geste de prière, Bernard le retint.

—Oh! docteur, ne me laissez pas seul!... Parlez-moi encore, parlez-moi beaucoup pour m’empêcher de penser.

Les cheveux tout blancs, le front bombé, le nez correct, la bouche gracieuse avec je ne sais quoi de malicieux, les yeux un peu petits, mais brillants comme des escarboucles sous des cils encore bruns, M. Le Jariel offrait le type si séduisant du vieillard qui, resté affable et devenu indulgent avec les années, sait toujours se rappeler qu’il est vieux, sans jamais oublier qu’il a été jeune...

Il avait repris son fauteuil près du lit, et tandis que, pour complaire au convalescent, il causait au hasard de mademoiselle Armelle, de Plourné, du château, de Jean-Marc et de lui-même, Bernard observait avec intérêt cette physionomie fine et bienveillante.

Le docteur connaissait bien Paris où il avait fait ses études de médecine et passé ses années d’internat, il aimait la grande ville et son mouvement perpétuel, mais il aimait aussi Plourné, le petit coin poétique, et la mer, sa vieille amie! S’ennuyait-il parfois dans ce pays perdu où les relations sociales comme les ressources intellectuelles manquaient absolument? Ma foi, non!... Un vilain personnage, l’ennui! Et d’ailleurs, règle générale, il n’y a pas de vies ennuyeuses, il n’y a que des gens ennuyés, autrement dit, des esprits nuls ou de mauvaises consciences.

La besogne quotidienne, la musique, un jardin! Il y aurait là de quoi remplir des journées de quarante-huit heures!... Puis le docteur avait des amis, ce qui vaut mieux que des relations. Les uns, très humbles, s’appelaient Kadio ou Yvonne, Loïc ou Dinorah... c’étaient les pêcheurs de la côte. Les autres, très grands, s’appelaient Pascal ou Corneille, Molière ou Victor Hugo... c’étaient les grands penseurs, les écrivains de génie...

—Tout cela ne m’empêche pas de regretter Paris, quelquefois... mais on ne choisit pas sa vie; la grande affaire est de se contenter de celle qu’on a.

En prononçant ces derniers mots, M. Le Jariel avait attaché ses yeux vifs sur Bernard qui, saisi d’une idée subite, demanda:

—J’ai beaucoup parlé dans mon délire, n’est-ce pas?

—Oui, beaucoup, répondit le docteur sans manifester aucun étonnement. Vous disiez d’assez vilaines choses: que vous vouliez mourir, vous tuer!... C’est souvent ainsi quand on a la fièvre... Se tuer! bel acte de courage! Il avait raison le bonhomme Franklin: «Un commandant ne doit pas déserter son poste, et le poste de l’homme, c’est la vie!» Il faut vivre, jeune homme, bien vivre!... Et, ma foi, on s’en tire encore sans trop de peine, si l’on a seulement un peu de ciel bleu dans le cœur!

—C’est sans doute l’Idéal, que vous appelez ainsi? demanda le romancier pessimiste, avec quelque ironie.

—Oui, mon cher monsieur, c’est l’Idéal... Je suis de la vieille école, moi!... On ne lit pas Schopenhaüer en Bretagne!... Oh! ce n’est pas que j’aime les songeurs inactifs, ceux qui, sous le prétexte de je ne sais quelle manie contemplative, marchent sans regarder à terre, les yeux perdus dans l’azur, au risque de se casser le cou!... Vivent les lutteurs et les braves, monsieur de Nohel!... Mais, où est le mal, je vous prie, si on lutte avec un rêve dans l’âme, une sainte ambition dans l’esprit... si, de la réalisation d’une conception noble et belle, on fait le but de sa carrière?... Voyons, jeune homme, est-on jamais un grand artiste, un grand poète, si l’on ne s’est pas créé un type du beau? Un grand savant, si l’on ne croit pas à la science? Un philosophe bienfaisant, si l’on ne croit pas à la vérité? Un homme, oui, tout simplement un homme, dans la superbe acception du mot, si l’on ne croit pas au bien, à l’honneur? si l’on n’a pas conscience de sa propre personnalité, même très humble, dans l’univers très grand; si l’on ne se dit pas que chaque vie humaine doit être pour quelque chose dans l’avancement général de l’humanité!... Eh bien, le Beau, l’Utile, le Vrai, le Bien qu’on rêve d’atteindre, guidé par le sentiment de la dignité humaine, voilà ce que j’appelle l’Idéal!... Faire tendre vers ce but les efforts de toutes ses facultés, voilà ce que j’appellerai donner une raison d’être à sa propre existence. Et, maintenant, dites ce que vous pensiez tout à l’heure, que je suis un vieux fou.

Nohel eut un sourire et tendit la main au docteur.

—S’il y avait dans le monde beaucoup de fous comme vous, personne n’aurait plus envie de le quitter.

—Phrase ambiguë qui ne signifie aucunement que vous me trouviez sage.

—Je vous crois très sincère et très bon... et il y a des folies sublimes.

—Eau bénite de cour, mon cher malade! Vous me traitez tout bonnement de provincial qui n’a rien vu!... Écoutez-moi pourtant... Si arriéré que je puisse paraître, c’est à Paris, la ville pensante et agissante, que j’ai appris à agir et à penser, vous pouvez vous fier à mon expérience: les hommes ne sont pas si mauvais qu’ils le disent, si «décadents» qu’ils le croient, si impuissants qu’ils voudraient l’être... Le malheur, c’est qu’ils cultivent la désespérance... un mot nouveau, mais une vieille plaie, dont on guérit si on le veut bien... Tenez, je voudrais pouvoir vous fondre avec mon neveu Pierre... cet alliage de monsieur Tant-Pis avec monsieur Tant-Mieux donnerait deux hommes parfaits ou près de l’être... Ah! voilà un heureux vivant!... Rien ne l’étonne, rien ne l’inquiète. Tout est beau, tout est bon, tout est vrai... Il a encore moins d’idéal que vous celui-là, allez!

—Est-ce que votre neveu habite Plourné, docteur?

—Pierre est marin; il y a plus de trois ans que je ne l’ai vu... Il reviendra prochainement, je pense, pour...

Le docteur s’arrêta, puis acheva:

—Pour nous retrouver tous... Et maintenant, adieu, monsieur de Nohel, je ne sais trop si je vous ai distrait... Que voulez-vous, j’ai la manie de la santé: drôle pour un médecin, n’est-ce pas? Et j’aime les âmes bien portantes et les intelligences saines, autant que les tempéraments solides et les corps vigoureux.

—A demain, docteur, et merci... murmura le jeune homme.

Il était bien loin d’être convaincu, mais les idées du docteur l’avaient réconforté, ainsi que l’air vivifiant des plages ranime un instant les malades, sans les guérir. Somme toute, il était vaguement satisfait de rencontrer chez un homme d’esprit les illusions qu’il avait considérées jusque-là comme puériles et presque sottes.

—Une figure sympathique, ce philosophe sans le savoir! pensa-t-il. Si j’avais un fils, je le lui confierais... Il en ferait très probablement un Don Quichotte, mais à coup sûr, un honnête homme et, qui sait?... peut-être un homme heureux.