Ma conscience en robe rose
Reliques D’antan
«N’effeuillez pas les roses!»
A eux deux, ils n’avaient pas plus de quarante ans; ils étaient fiancés depuis toute une semaine, ils s’adoraient, rien ne troublait leur bonheur.... alors ils s’étaient querellés.
Jacqueline, qui se sentait ce jour-là d’humeur boudeuse, avait un peu provoqué l’escarmouche, Roger avait manqué de patience et, comme tous les êtres qui s’aiment, ils avaient profité du premier prétexte venu pour se faire beaucoup de mal.
En avant les ironies agressives et les mordantes reparties! les «vous ne m’aimez plus!» les «je ne vous le pardonnerai pas», les petites et les grandes phrases, les toujours et les jamais qu’on dit sincèrement et dont on rit ensuite!... Debout, très pâle, les lèvres tremblantes, les mains nerveuses, Roger parlait d’un ton saccadé où vibrait plus de chagrin que de colère; mais Jacqueline affectait l’impassibilité. Assise en un coin du canapé, le nez en l’air, sa jolie tête rousse renversée dans les draperies chatoyantes, son pied mignon battant indolemment les glands d’un gros coussin, elle distillait à plaisir ses petits mots cruels de femme et semblait chercher on ne sait quel astre introuvable, parmi les nuages bleutés du plafond...
Sur la table à côté d’elle, des roses gisaient au pied du vase de cristal où l’on n’avait pas pris soin de tremper leurs tiges... des roses toutes frêles, exquises dans leur blancheur immatérielle, que Roger avait choisies et apportées lui-même. Soudain, dans un méchant désir de destruction, la jeune fille saisit le pauvre bouquet et ses pervers petits doigts se mirent à en arracher les pétales qui tombèrent comme une neige embaumée sur la soie du coussin... Elle accomplissait ce méfait lentement, savamment, sans irritation apparente...
C’en était beaucoup, c’en était trop! Roger prit son chapeau et sortit; Jacqueline se sauva dans sa chambre, et, seules, les pauvres fleurs mutilées restèrent dans le salon silencieux, pour dire que des amoureux avaient passé là.
Mais maintenant elle pleurait, Jacqueline! Son beau calme était vaincu.
«Méchant Roger!» gémissait-elle...
Sa pensée intime ajoutait: «Méchante Jacqueline!» et cette exclamation mentale et bien involontaire mêlait à son désespoir un cuisant dépit. La colère instinctive qu’elle éprouvait contre elle-même la gênait dans sa colère un peu voulue contre son fiancé; il lui eût paru si consolant de rencontrer au fond de son cœur révolté, une Jacqueline toute bonne et toute innocente qu’elle aurait plainte sans réserve, en maudissant les injustices de Roger!... Il était parti fâché, Roger!... Quand reviendrait-il?... S’il allait ne pas revenir?... Ah! combien triste et longue et ennuyeuse s’écoulait cette journée!
Le ciel était couvert de brumes; dans la cour un orgue jouait la Dernière Pensée de Weber... Lasse et désœuvrée, Jacqueline se souvint tout à coup d’une vieille ouvrière infirme et sans famille que sa marraine protégeait. Lydie ne vivait point de secours, mais son visage rayonnait lorsqu’on voulait bien, de temps à autre, lui consacrer quelques moments; un peu d’intérêt et de sympathie, c’était la seule aumône qu’elle implorât: «Quand tu seras en veine de charité, va voir Lydie», avait dit la marraine.
En veine de charité?... Le sentiment qui ce jour-là décidait Jacqueline à se faire conduire chez Lydie, n’était qu’une soif de bravade, le vague besoin de jeter un défi à sa conscience importune et d’inventer une bonne raison pour se poser en ange méconnu aux yeux de Roger. Si la jeune fille l’avait analysé, ce sentiment, je doute qu’elle l’eût classé parmi les vertus théologales... Ah! on lui reprochait son égoïsme! ah! on la traitait de créature sans cœur!... on verrait...
*
* *
Un rayon pâle avait fini par traverser l’épaisseur ouatée des nuages; le front baigné de cette lueur indécise qui argentait ses bandeaux blancs, Lydie tricotait à la fenêtre.
Ses mains fuselées faisaient prestement travailler les aiguilles qui cliquetaient dans la laine grise, et ses lèvres fredonnaient une chanson... de ces airs très vieux qu’on chantait autrefois, dont le rythme est toujours gai et qui toujours pourtant semblent mélancoliques... En entendant cette voix moduler ce refrain, on songeait au son grêle et usé d’une épinette très rare.
La chambre de l’ouvrière était paisible et claire: au fond un lit étroit et blanc; sur les étagères des bibelots menus et sans valeur; contre les murs tapissés de fleurettes, des meubles très droits ornés d’ouvrages au crochet, et partout, flottant parmi ces vieilleries mièvres, je ne sais quel charme attristé, puéril et suranné, chaste et flétri... C’était comme la chambre d’une vieille fille.
Avec Jacqueline, un peu de printemps pénétra dans cette cellule et, abandonnant son tricot, Lydie eut un joli sourire de grand’mère aux dents encore blanches.
Bien prise dans un costume de drap bleu, son frais visage de rousse aux yeux noirs gentiment engoncé par le boa de chinchilla qui lui montait jusqu’aux oreilles, la petite fiancée s’assit auprès du fauteuil aux antiques ramages et prit ses façons enjôleuses pour débiter mille espiègleries, imposant doucement à la solitaire la contagion de sa jeune gaieté.
Lydie n’ignorait pas le prochain mariage de sa mignonne visiteuse, on parla de Roger... Jacqueline était un peu embarrassée pour parler de Roger; elle ne se sentait guère disposée à en dire du bien..., mais, pour rien au monde, elle n’en eût dit du mal! Alors, follement, avec cette inconsciente cruauté des très jeunes filles, elle demanda pour changer le cours de la causerie:
—Pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée, Lydie?
Surprise, la malade ôta ses lunettes; mais Jacqueline ajouta câlinement:
—Vous deviez être très jolie, Lydie, quand vous étiez jeune?
Quand vous étiez jeune!... Oh! le charme de cette parole! les délicieuses images qu’elle fait surgir du flot des souvenirs à demi effacés! Quand vous étiez jeune!... Eh! oui, si vieille qu’on soit devenue, on a été jeune! On a eu des cheveux fous, des yeux qui riaient sous les cils baissés, une bouche cerise qui décochait des malices... On a eu dix-huit ans, une fois... il y a longtemps!... Et voilà qu’en un instant la phrase magique a ressuscité tout ce passé qu’on croyait mort!
—Jolie? répéta Lydie, et elle sourit encore de son sourire clair qui ressemblait à la chanson triste et gaie, à la chambre jeune et vieille... Jolie? Certes non, mais gentille: des joues roses, des lèvres qui riaient franc et la jeunesse!... Seulement, j’étais pauvre à l’âge où l’on se marie et puis... comment vous dire? je n’étais pas coquette, je ne savais pas plaire... on ne me rechercha pas... Plus tard, bien plus tard, quand j’ai eu des économies, ç’a été autre chose: mais c’est moi qui n’ai plus voulu...
La jeune fille ouvrait de grands yeux.
—Vous avez eu bien raison, Lydie... et c’étaient des sots les hommes de votre temps... Mais alors, ajouta-t-elle d’un ton de commisération profonde, on ne vous a jamais fait la cour?
Une troisième fois le sourire de Lydie se montra brillant, entre ses lèvres défleuries; Jacqueline poussa un petit cri.
—Lydie, ma bonne Lydie, s’écria-t-elle, dites-moi, dites-moi vite, on vous a fait la cour une fois?
Et comme la vieille ouvrière secouait la tête sans répondre, elle continua, pressante:
—Racontez-moi, Lydie!... Oh! j’étais bien sûre que vous aviez été trop jolie pour n’être pas aimée!
Le sourire fugitif, un instant revenu, s’évanouit. Par un mouvement machinal de vieille, l’infirme joignit les mains en levant ses yeux bleus vers le ciel.
—Aimée, l’ai-je été? murmura-t-elle. Je ne crois pas... mais j’ai aimé, moi!... Et c’est encore le meilleur, allez, mademoiselle!
Jacqueline écoutait, sérieuse, n’interrogeant plus.
—Mon histoire est courte, continua Lydie; si vous attendez un beau roman, vous serez déçue... Lui, c’était un pays de ma mère; comme il ne connaissait personne à Paris où il venait chercher de l’ouvrage, on nous l’avait recommandé; mon père l’invita chez nous... Mon Dieu, je vous l’ai dit, je n’étais pas jolie, mais nous autres Parisiennes, avec un frison sur la tempe et un ruban rose au cou, nous avons l’air d’être en toilette... Pierre n’avait jamais vu ça... Il me trouva gentille, il me le dit un peu... et moi j’en éprouvais une joie toute nouvelle... Il me paraissait si beau, si franc, si brave ce grand garçon!... oh! grand!... Près de lui, je paraissais toute petite... et ça me faisait plaisir; voyez comme on est drôle!...
Le dimanche, nous sommes allés nous promener en famille pour montrer Paris à notre hôte et, quoiqu’il y ait cinquante ans de ça, je pourrais vous raconter tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons dit surtout... des choses qui vous sembleraient si bêtes!... et qui sont mon trésor à moi... Le soir, en rentrant, nous avons rencontré des marchandes de roses... il m’a acheté un bouquet...
Lydie s’interrompit, la voix lui manquait. Jacqueline n’avait plus envie de rire...
—Il m’a acheté un bouquet, reprit-elle, et il m’a dit: «Voulez-vous le garder en mémoire d’aujourd’hui?...» Hélas! ses roses n’étaient pas fanées qu’il savait déjà que, dans la grande ville, il y avait des filles aussi bien mises et plus jolies que moi.
Il y eut un silence.
—Pauvre Lydie! soupira Jacqueline.
—Non, répéta rêveusement la vieille, non, ne dites pas pauvre Lydie... je ne les regrette pas mes quelques jours d’espérance...
Et elle ajouta plus bas:
—Je ne regrette même pas les jours qui ont suivi... et j’ai toujours gardé les roses.
Elle se tut encore, puis très vite, avec une lueur enfantine dans ses yeux humides:
—Voulez-vous les voir? dit-elle.
De sa voix chevrotante, elle indiquait à la jeune fille un livre à fermoirs d’argent, dans la case droite du tiroir: un vieux livre de communiante, marqué de signets ajourés et noué de faveurs bleues... Ternes maintenant, maintenant desséchées, si diminuées, si minces qu’on les croyait prêtes à tomber en poudre, elles dormaient dans le reliquaire enrubanné, les pauvres fleurs qui, jadis, comme la petite communiante du livre blanc, avaient été fraîches et belles! Et Jacqueline les prit curieusement sur les pages enluminées où des saintes priaient auréolées d’or; alors Lydie s’écria, inquiète:
—Faites bien attention, mademoiselle... n’effeuillez pas les roses!
A ces mots, la jeune fille tressaillit soudain; se rappelant ses roses à elle, ses pauvres roses qu’elle avait impitoyablement meurtries, elle compara sa destinée à celle de cette humble.
Pauvre Lydie! Il n’y avait eu dans sa longue existence qu’un seul bouquet, qu’un seul beau songe, et, de ces fleurs sitôt passées, de cette petite flamme de rêve sitôt éteinte, elle avait parfumé sa vie, elle avait réchauffé son cœur.
Ainsi que Lydie, Jacqueline aimait, mais en retour elle était aimée, ah! tant aimée! la petite fiancée de Roger!... Et dans une vision rapide, il lui sembla que ce cher trésor de tendresses sur lequel elle n’avait pas toujours veillé, l’imprudente, avait revêtu une forme palpable, la forme délicate et blanche du triste bouquet maltraité.
Elle s’avisa que l’amour est chose ineffablement précieuse, qu’un rien, sourire ou regard, l’attire, mais qu’un rien aussi peut l’effaroucher... et que —dans une histoire d’amour—c’est un événement qu’une rose effeuillée!...
Alors, tout au fond de son âme attendrie, une voix murmura: c’était la voix lointaine des romances d’antan, la voix tendre et vieillotte de l’épinette rare:
«N’effeuillez pas les roses... disait-elle, ne jouez pas avec le bonheur! Gardez-les jalousement, gardez-les à travers la vie, votre amour, vos fleurs de femme heureuse, car, si quelque chose égale en douceurs exquises le parfum vivant de la fleur donnée qui parle d’espoir, c’est le parfum pâli de celle qu’on retrouve entre deux pages jaunies et qui parle de souvenir.»
En partant, Jacqueline embrassa l’ouvrière et, quand elle rentra dans le petit salon, son premier regard fut pour le coussin de soie où les pétales immaculés se mouraient, déjà plus transparents, déjà tristes dans leur senteur de fleurs brisées. Comme elle s’agenouillait pour ramasser, avec des soins qui demandaient grâce, cette moisson blanche dont elle avait pitié:
—Jacqueline, fit derrière elle une voix connue et aimée, Jacqueline... je voulais vous dire... nous ne pouvons pas finir ainsi la journée...
Vivement, elle se leva, les mains encore pleines de roses, à demi émue, à demi timide, n’osant rien dire, mais laissant parler ses yeux.
Et, très tendrement, Roger prit les deux petites mains embaumées et les réunit sous ses lèvres tandis que Jacqueline balbutiait, en suffoquant un peu:
—Nous les garderons, ces feuilles de roses...
FIN
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G. Chantepleure
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