Ma conscience en robe rose

G. Chantepleure · Chapitre 6 sur 16

Pages du PDF

Ma conscience en robe rose

Chapitre V

Le ciel pur et comme lavé de soleil avait des douceurs opalines... Par la fenêtre ouverte, la brise apportait des parfums de fleurs, mêlés d’effluves salins... On entendait, très bas, le bruit de la mer; et c’était comme un accompagnement en sourdine, au pépiage des oiseaux dans les arbres.

Calme et silencieux, jetant un regard presque heureux sur ce cercle familial dont lui, l’inconnu d’hier, il était devenu le centre, Bernard goûtait le plaisir intraduisible des convalescents, cette impression de bien-être qui les envahit peu à peu et augmente insensiblement en eux comme si la vie pénétrait, distillée goutte à goutte, dans leurs veines; cette langueur délicieuse qui les enveloppe, cet émerveillement qui les ravit devant la lumière, cette joie gourmande qu’ils trouvent à respirer l’air qui les grise!... Plaisir purement sensuel—du moins Bernard le pensait ainsi, puisqu’il savait qu’au moment même où son être physique jouissait de recouvrer la vie, son être moral aspirait encore au néant,—plaisir instinctif, mais très subtil, très étrange, séduisant comme un paradoxe, pour ce dégoûté de l’existence!

Avant de se mettre à coudre, Janik s’approchait du jeune homme, plaçait un coussin sous sa tête et repoussait légèrement le battant de la fenêtre, qui pouvait gêner ses mouvements.

Il la regardait s’acquitter de ces soins, la remerciant des yeux.

—Êtes-vous bien ainsi?

—Très bien... ah! si bien! soupirait-il les yeux demi-clos.

Et il pensait:

«A demain la désespérance! Puisque la terre nous réservait encore quelque chose de doux, de nouveau, d’inconnu, savourons cette dernière coupe: la mort après!»

 

V

 

La mort après!... En attendant, les heures lui semblaient charmantes, dans le vieux salon jonquille dont chaque meuble, chaque bibelot d’étagère, lui devenaient familiers.

Le babillage de mademoiselle Armelle le distrayait, la conversation du docteur, dont les idées très arrêtées étaient une source de discussions continuelles, l’intéressait sans le fatiguer.

Puis surtout il y avait Janik.

La maladie n’avait pas étouffé le psychologue en Bernard; il étudiait la jeune fille. Étude bien peu compliquée que celle-là; mais attachante pourtant, et pleine de révélations délicieuses pour ce blasé de Jacques Chépart.

Auparavant, chaque fois qu’il avait tenté de comprendre un caractère de femme, il avait remarqué qu’un intérêt de lutte s’était mêlé peu à peu à l’intérêt philosophique qu’il avait recherché d’abord. Le sujet sollicité s’était dérobé à son observation ou, plus souvent, avait essayé de la dérouter... Avec Janik, rien de semblable. La petite mère-grand, dont les joues roses et veloutées comme une pêche ignoraient la poudre de riz, ne fardait pas plus sa pensée que son visage. Et d’ailleurs, qu’eût-elle caché de son âme toute blanche?

A mesure qu’il connaissait mieux M. Le Jariel, Nohel s’expliquait l’influence bienfaisante qu’avaient pu exercer sur le caractère de mademoiselle de Thiaz, les idées du vieux philosophe.

Sans doute, c’était l’excellent docteur qui avait fortifié chez sa petite amie cette belle santé du cœur et de l’intelligence, qu’il estimait à l’égal de celle du corps; c’était lui qui avait développé dans l’esprit de la jeune fille le mélange d’enthousiasme et de raison, de suave poésie et de saine prose, qui en faisait le charme et la supériorité.

Janik aimait les beaux vers et la belle musique, la nature bretonne et les chants infinis de la mer; elle aimait les rêveries calmes à la nuit tombante, dans le parc endormi; elle aimait la fontaine de madame Marie et les mystérieuses légendes du pays, le mysticisme passionné des poèmes armoricains où l’amour et la religion parlent le même langage.... Mais elle savait admirer les étoiles sans les chercher ensuite en plein midi. Comme une petite plante vivace, elle tenait à la terre, tout en balançant sa jolie tête au vent du ciel.

Mademoiselle Armelle lui reprochait un peu d’être «pratique»; elle l’était en effet, mais non pas au sens mesquin du mot. Le positivisme de Janik n’allait pas au-delà d’un bon sens très fin. Elle raisonnait beaucoup, sans être aucunement raisonneuse, et ses jugements dénotaient une sorte d’optimisme serein, fait d’indulgence pour les autres, d’espoir en la vie et de confiance en Dieu.

Elle semblait heureuse, contente surtout dans son existence monotone. En la suivant dans le cours de ses occupations journalières, Bernard se redisait cette pensée de Renan qu’il s’était amèrement répétée devant la boîte aux pistolets: «Le bonheur dans la vie, c’est le dévouement à un devoir ou à un rêve!»

C’était l’accomplissement d’un devoir ou plutôt d’une série de devoirs tout simples, qui faisait le bonheur paisible de cette enfant.

Entourer d’affection sa vieille tante et le docteur Le Jariel qu’elle aimait comme un père, égayer la maison de fleurs et de chansons, soulager les malades, aider les pauvres, être la lumière et la gaieté du coin de terre où s’épanouissait sa jeunesse, telle était la vie de Janik!

Mais avait-elle un «rêve»?

C’était peut-être le seul secret de ce front pur, et Bernard le respectait. Il respectait aussi la bienheureuse quiétude morale de mademoiselle de Thiaz. Mais, chose étrange, autant il évitait lui-même les conversations qui eussent donné accès à sa verve de pessimiste, autant la jeune fille semblait les rechercher.

Bravement, elle se heurtait aux doctrines désespérées, les combattant avec les arguments tout spontanés que lui inspirait son cœur de femme bonne et honnête. Nohel l’écoutait avec patience. Elle était bien toujours la petite mère-grand, grondeuse ou souriante, et, parfois, Jacques Chépart se figurait n’avoir plus qu’un souci au monde: ne point attrister cette bouche enfantine, mettre un rayon dans ces yeux bleus!

Un jour, à propos d’un livre qu’avait raconté mademoiselle Armelle, Janik, avec une exagération juvénile, traita d’acte méprisable le suicide du héros que sa tante avait porté aux nues... Bernard, oubliant que mademoiselle de Thiaz n’ignorait peut-être pas les douloureux projets qu’il avait révélés au docteur dans le délire, la contredit très posément, comme si la question n’avait eu pour lui qu’un intérêt banal.

Un peu pâle, les narines frémissantes, la jeune fille s’anima:

—Mais c’est une lâcheté, s’écria-t-elle. Et vous excusez cela!

—J’excuse l’homme qui se débarrasse volontairement d’une vie inutile, oui.

—Une vie inutile! Qu’appelez-vous une vie inutile d’abord? Est-ce que chaque existence n’a pas son utilité, comme toute chose en ce monde, comme le plus humble des animaux et la plus frêle des plantes?... Mais, la mission consciente ou instinctive assignée à chaque être, l’effet demandé à chaque cause, il me semble à moi que c’est le principe de la sagesse divine, la grande loi de l’univers!

Cette ardeur amusait le jeune homme.

—Je vois qu’en bonne chrétienne, vous voudriez me ramener tout doucement à Dieu, et peut-être même à notre sainte Anne d’Auray, n’est-il pas vrai, ma petite cousine?

Elle rit gaiement avec lui.

—Qui sait, mon grand cousin!... Mais, quoi qu’il en soit, permettez-moi de vous dire qu’en parlant d’un but proposé ici-bas à tout être, ce n’est pas uniquement au point de vue religieux que je me place... au point de vue chrétien encore bien moins!... Car, je crois qu’un Hindou, ou même un sauvage du Congo, a sa mission comme vous et moi... seulement c’est une mission en rapport avec ses facultés et l’état de civilisation de son pays. De toutes les idées religieuses, plus ou moins contestables, je ne garde en vous parlant ainsi que celle de Dieu, parce que, sans elle, il n’y a plus ni bien, ni mal, ni morale, ni conscience, ni rien!... Vous croyez bien à la conscience, mon cousin?

—Dans une certaine mesure, oui.

—Comment cela, dans une certaine mesure?

—Je crois que la conscience, c’est-à-dire l’idée du bien et du mal, est une sorte de convention tacite dont les conditions diffèrent selon les pays, les climats, la race et la civilisation des peuples. En un mot, je crois que la conscience de votre sauvage du Congo n’est pas du tout faite comme la mienne.

—Comme la vôtre! ah! j’aimerais bien savoir comment elle est faite, la vôtre?

—Oh! le mieux du monde, je vous assure... Elle est blonde, très jolie, et porte à ravir une robe couleur d’aurore.

—Quelle folie!

—Elle est très douce et très sage, elle me parle d’honneur et de devoir... Ah! ce n’est pas elle qui me conseillerait d’imiter les habitants d’un pays dont parle je ne sais plus qui!... des hommes très bien intentionnés, qui tuent leur père, dès qu’il est vieux!... C’est l’usage... Que dites-vous de cet usage-là, Janik?

—Je dis, mon cousin, qu’il est possible d’aboutir au mal en cherchant le bien... Ces pauvres sauvages veulent éviter à ceux qu’ils aiment les tourments de la vieillesse; le sentiment qui les pousse à un meurtre odieux est le même qui nous inspire les soins et les respects dont nous entourons nos parents... Ce qu’on ne peut nier, c’est l’idée plus ou moins juste, mais innée chez tous les hommes, du bien qu’on doit réaliser, du mal qu’ont doit combattre... la loi morale enfin!... Mais vous m’éloignez toujours de mon sujet!

—Allez, allez, petit philosophe.

—Je ne vous raconterai point de vilaines histoires de sauvages, moi, mais plutôt je vous citerai le bon Gourville, le secrétaire du prince de Condé, si je ne me trompe. Il disait, lui, dans sa simplicité franche, que les hommes, comme les plantes, «ont leurs propriétés particulières et que le bonheur pour eux est d’avoir été destinés, ou de s’être destinés eux-mêmes, aux choses pour lesquelles ils étaient nés»... N’y a-t-il pas une grande science de la vie, dans cette petite phrase?... Vous m’accordez bien qu’il y a des différences de caractères, de goûts, d’aptitudes, entre les hommes? Pourquoi ces facultés, ces «propriétés particulières», comme dit Gourville, nous ont-elles été confiées, si ce n’est pour que nous travaillions, chacun selon notre pouvoir, en vue de l’intérêt de tous; si ce n’est pour que nous trouvions, dans la voie pour laquelle nous sommes créés, ce sentiment du devoir accompli, qui donne une satisfaction profonde, à défaut de bonheur?... Non, mon cher cousin, il n’y a pas de lâcheté permise; les inutiles, ce sont les égoïstes ou les paresseux... Donc, personne n’a le droit de se tuer!... Vous voyez qu’il ne s’agit là, ni d’une religion, ni d’une autre, mais seulement de l’avenir de la société et de la civilisation, du progrès matériel que réalise chaque jour celle-ci, du progrès moral que pourrait réaliser celle-là!... Allons, vous croyez bien au progrès, Bernard? demanda mademoiselle de Thiaz en riant.

—Je vais vous révolter: qu’appelez-vous «progrès»?... Est-on plus heureux aujourd’hui qu’il y a quatre mille ans?

La jeune file secoua la tête.

—Vous êtes incorrigible! Je vois que vous ne croyez à rien, Bernard!

—Si, répliqua-t-il, je crois en vous.

—Belle croyance!

Alors il devint sérieux, et, regardant Janik:

—Ne riez pas, dit-il, j’ai trente ans, et vous êtes la première femme à laquelle j’ai dit cela... C’est une victoire que vous remportez sur l’esprit du doute!

De telles conversations ne laissaient pas Nohel moins sceptique en matière philosophique; ses idées s’appuyaient sur des bases trop anciennes pour être aussi facilement ébranlées par une enfant ignorante.

Cependant, cette petite phrase «Je crois en vous» était bien, en effet, une conquête de Jeanne.

Dans le Paris élégant où il avait vécu, le romancier s’était trouvé à même d’étudier le monde des jeunes filles, et, comme il en avait observé attentivement quelques-unes, il avait cru pouvoir les juger toutes.

Avec une assurance un peu présomptueuse de psychologue, il s’était créé une opinion sur ces petites personnes, qui d’ailleurs ne l’intéressaient que médiocrement.

Il y a, pensait-il, deux sortes de jeunes filles: les fausses Agnès, très nombreuses, et les véritables Agnès, beaucoup plus rares.

Les premières cachent, sous un masque d’innocence paisible ou hardie, des curiosités malsaines. Elles ont beaucoup lu ce qu’on lit en cachette; elles ont beaucoup causé avec leurs petites amies, tout bas, dans les coins; et comme elles ont respiré le fruit défendu, comme elles en aiment le parfum, il est probable que, devenues femmes, elles voudront en connaître le goût.

Les secondes, plus sévèrement surveillées, ou moins développées surtout, sont sincères avec leur mine ingénue... Elles ne lisent que des romans anglais et des feuilletons de journaux de modes, elles ne récoltent pas les confidences des petites amies... En un mot, elles ignorent tout du monde et s’ignorent elles-mêmes... Mais, un jour, brusquement, on les jettera dans la vie, comme de pauvres soldats désarmés dans la bataille. Alors, qu’adviendra-t-il?

Un sourire sarcastique était la conclusion de ces réflexions de Jacques Chépart.

Depuis longtemps, il avait voué aux femmes en général une sorte de mépris indulgent. Il les avait considérées comme de faibles êtres, mobiles, inconséquents et mal équilibrés toujours, vertueux ou pervers, innocents ou coupables selon le tempérament, le jeu des circonstances ou, tout simplement, l’occasion.