Ma conscience en robe rose

G. Chantepleure · Chapitre 14 sur 16

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Ma conscience en robe rose

Mariage de Raison

 

Aime celui qui t’aime et sois heureuse en lui.

V. HUGO.

 

C’est un petit salon bien parisien, bien moderne dans son élégante bizarrerie. Tous les styles, toutes les teintes se touchent sans se heurter dans ce désordre habile où les plantes de serres jettent çà et là leur note un peu crue, et où la chatoyante polychromie des tapis d’Orient s’harmonise au flou pâle des étoffes anciennes, tandis que, du haut de son chevalet drapé, un Pierrot de Flameng rit à la Vénus grecque qui ne s’en étonne pas.

Léa est assise près de la fenêtre; le soleil printanier, qui filtre au travers des vitraux, danse en lueurs roses sur ses cheveux blonds; dans un cornet de cristal, à côté d’elle, de grandes branches de lilas penchent leurs feuilles alanguies. Elle tient à la main une broderie, mais elle ne travaille pas; le s yeux vagues, la bouche souriante, elle rêve.

A quoi rêve-t-elle?... A quoi rêvent les jeunes filles!... Oh! Musset, pardonnez-lui! Elle a seize ans, elle est aimée, et ce sont des chiffons, des bagatelles qui lui occupent l’esprit! Ce bouquet qu’elle contemple d’un regard tranquille, c’est l’envoi quotidien de son fiancé, et le parfum des fleurs n’apporte à son jeune cerveau que le souvenir banal des visites qu’elle a faites et des félicitations qu’elle a reçues à l’occasion de son mariage!

Il lui passe devant les yeux des nuages de dentelle, enrubannés de rose... Son trousseau est ravissant: Doucet s’est surpassé. Elle pense à la corbeille... des diamants, son ambition! Et du renard bleu... quelle joie! Puis elle récapitule le contenu des paquets de toutes formes et de toutes dimensions qu’on apporte sans cesse à l’hôtel depuis huit jours. L’a-t-on gâtée cette Léa!... Ah! c’est amusant de se marier!... Et, la mine triomphante, elle se redit pour la centième fois ce programme qui l’enchante: «Je sortirai seule, j’irai dans les petits théâtres et je lirai Marcel Prévost!»

Elle est si jeune, la mignonne! La longue natte qui tombe en frisant jusqu’à sa taille gracile, ses yeux bleus qui s’ouvrent à tout propos dans un étonnement naïf, ses mouvements pressés, sa démarche voltigeante lui donnent encore un peu l’air d’une petite fille.

Quand son père et sa mère ont prononcé pour la première fois le mot magique de mariage, quand ils lui ont parlé de Jean Reignal qu’elle connaissait à peine, elle a rougi beaucoup, mais elle a dit «oui» sans hésiter. Certes, elle n’eût point agréé si vite un mari laid ou maussade ou inintelligent; il n’avait fallu qu’une seconde à ses bons yeux de jeune fille pour voir que M. Reignal était aimable, distingué, sympathique. Puis on avait causé. Les gestes, le langage du jeune homme portaient ce caractère de pondération et de sobriété qui marque très généralement une supériorité intellectuelle incontestée; ses yeux étaient de ceux qui plaisent aux femmes par un regard profond, à la fois dominateur et très doux... pour tout dire, il réalisait à peu près «l’idéal» de Léa et de ses petites amies, cet idéal dont on avait tant jasé en visite et en promenade, au bal et au cours! N’est-il pas délicieusement flatteur d’inspirer une passion à un homme de trente ans, «à un homme sérieux»? Et c’est au bal, par hasard, que Jean a rencontré Léa; il s’est épris d’elle au premier sourire qu’elle a daigné lui adresser. Aussi est-elle fière, très fière de son roman. Le coup de foudre, songez donc?

Elle saute de joie, elle jette son ouvrage, elle court à la glace, s’y examine avec complaisance, pirouette et revient s’asseoir à l’abri d’un paravent peint de gros chrysanthèmes.

—Je dois être jolie, songe-t-elle gravement, en se mettant à dévider la soie d’un peloton sur une bobine—un ouvrage de petit chat qui n’empêche pas de rêver.

—Madame de Prébois trouve que j’ai l’air d’un Greuze... Et, mardi dernier, quand on a fait des tableaux vivants chez lady Smithson, on me voulait absolument pour représenter Titania... Une fée peinte par Greuze! pas mal!... Quelle chance d’être blonde; Jean déteste les brunes... Il est très beau, mon mari! J’aime tant sa petite moustache!... Comme il m’aime!... Est-ce que je l’aime, moi?... Mon Dieu, je n’en sais rien... Je suis très contente d’être aimée, voilà... Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’adorer son mari pour être heureuse... Ah! pourquoi toutes les jeunes filles ne rencontrent-elles pas des jeunes gens charmants qui les épousent? Pourquoi le bonheur n’est-il pas donné à toutes celles qui le mériteraient?

Tandis que Léa se pose anxieusement cette question, une moue rapproche ses sourcils et elle pense à sa cousine Jacqueline de Mayran, qui a vingt ans, qui est belle, parfaite et qui veut entrer au couvent.

Pauvre Jacqueline! Elle est orpheline, et a pour tutrice une vieille tante ennuyeuse qui lui apprend à tricoter et lui fait lire Condillac; certes il y a bien là de quoi vous dégoûter du monde! Mademoiselle de Mayran ne va au bal que lorsqu’on la confie à la mère de Léa et c’est très rare; il est vrai qu’elle ne s’amuse guère au bal. Les danseurs l’ont surnommée Sainte-Jacqueline, tant elle a passé froide et sereine, dans ces grands salons pleins de lumière où le plaisir l’invitait.

Le couvent! Tel est son rêve à elle. A ce seul mot, Léa frissonne. Le couvent! Ne jamais rire, ne jamais valser, ne jamais se marier!... Et puis, il y a des pénitences... et puis, l’uniforme enlaidit. Ah! combien Léa préfère à la cornette, le voile qui l’enveloppera dans trois jours, quand Jean la conduira à l’autel! Pauvre Jacqueline!

Et Léa dévide toujours. Le peloton fait des bonds extravagants sur le tapis, la bobine grossit à vue d’œil. Puis, tout à coup, le fil de soie glisse sans résistance dans la main de la jeune fille, et il ne reste plus à terre qu’une carte pliée en quatre. Une carte de correspondance, bleue avec un chiffre au coin.

—Tiens! l’écriture de madame de Prébois.

Et ce nom évoque encore toute une envolée de souvenirs.

—Madame de Prébois? mais elle était au fameux bal. N’est-ce pas elle qui nous a présenté Jean?... Oui, oui, je me rappelle. Elle avait une robe de velours vert... Moi, j’étais en blanc, Jacqueline en rose... Et maman disait d’un air fier en nous admirant: «J’ai deux filles ce soir.»

Léa a ramassé distraitement la carte, elle la regarde et... Jean Reignal! Oui, c’est le nom de son fiancé qu’elle aperçoit au milieu des pattes de mouche de madame de Prébois. Lentement, elle déploie le billet et elle se demande si elle va lire. Elle est émue, anxieuse... pourquoi?

Et pourquoi ce tremblement qui lui agite les doigts, pourquoi cette angoisse qui lui serre le cœur?

Que peut-elle bien dire de Jean, madame de Prébois?

Allons, un peu de courage... C’est absurde d’avoir peur ainsi. Elle n’a pas la mine bien méchante cette carte satinée!

La jeune fille se met à lire:

«Ma bien chère,

»Venez sans faute ce soir au bal de Madeleine. C’est décidément là que Roméo et Juliette se rencontreront. Moi, je suis sûre qu’ils se plairont, nos jeunes gens! Vous connaissez Jean Reignal comme un avocat remarquable et remarqué, mais vous allez voir et juger l’homme! c’est un charmeur. A bientôt, ma toute belle, je suis ravie de ma politique. Voilà le plus adorable des mariages de raison. Bien à vous.

»MARTHE DE PRÉBOIS.

»P.-S.—J’embrasse très affectueusement votre fille, la jolie Léa.»

La lettre, lancée avec violence vers la cheminée, s’en alla tout droit à son adresse et fut consumée en un instant.

Un flot de larmes inondait le visage de la pauvre enfant. Ainsi cette rencontre au bal était arrangée; ainsi, il avait été arrêté d’avance que Léa plairait à Jean, que Jean demanderait Léa! Ah! cette affreuse madame de Prébois, avec sa rage de marier tout le monde!

Un mariage de raison!!

Un mariage dont on a pesé le pour et le contre, un mariage traité comme une affaire! Sans doute, M. Reignal s’était informé de la dot et des espérances...

Un mariage de raison!!!

Cette chose flétrie par tous les romans que Léa a lus... Oh! les belles tirades où, bravant les obstacles, le jeune homme jure qu’il obtiendra celle qu’il aime! Oh! les scènes poétiques où le héros entrevoit l’héroïne, blanche et frêle comme une vision!... La destinée les conduit l’un vers l’autre; deux regards se croisent et deux cœurs sont unis à jamais. Combien la triste réalité ressemble peu aux romans!

M. Reignal a trente ans, l’âge raisonnable pour «faire une fin»; madame de Prébois, qui est une grande marieuse, s’est empressée de lui chercher une femme et elle a pensé à Léa! Si elle avait pensé à Jeanne, à Laure ou à Marguerite, il aurait épousé Marguerite, Laure ou Jeanne, pourvu que la dot et la famille répondissent aux conditions requises. C’est tout simple; une foule de mariages se concluent ainsi... Et dans trois jours, Léa sera la femme d’un homme qu’elle ne connaît pas, et qu’elle ne pourra jamais aimer! Elle partira seule, toute seule avec lui!

Maintenant, elle a oublié ce qui l’éblouissait tout à l’heure, les fêtes, les bijoux, les parures, les satisfactions puériles de sa vanité. Et, pour la première fois, à cette heure où l’avenir qui l’attend l’émeut d’une terreur folle, elle songe qu’il serait doux d’aimer, d’être aimée, de se l’entendre dire, et de donner tout son cœur et de se laisser conduire à travers la vie, passivement, aveuglément, par une main forte qui se ferait tendre... Mais, hélas! Jean n’aimera jamais sa femme. Et il est trop tard pour retourner en arrière.

Le soleil a disparu peu à peu. La porte qui s’ouvre discrètement fait sursauter la jeune fille, et Jean Reignal en personne entre.

—Bonjour, monsieur.

—Bonjour, mademoiselle.

C’est assez sec; mais il y a une nuance sensible entre le «monsieur» de Léa qui est strictement correct et le «mademoiselle» de Jean qui est dit sur un ton de plaisanterie affectueuse. Ce «mademoiselle» équivaut à «Léa» tout court.

—Madame votre mère n’est pas rentrée? fait le jeune homme.

Et il y a dans sa voix comme un contentement vaguement exprimé.

—Maman? Non.

Elle esquisse un salut, puis elle glisse vers la porte latérale; déjà elle soulève la portière.

—Léa!

Elle tressaille et tourne la tête. Lui s’est avancé.

—Restez un peu, supplie-t-il amicalement.

Elle prend un air très digne:

—Maman me défend de recevoir en son absence.

—Les étrangers, mais moi... Dans trois jours vous serez ma femme! Ma chère Léa, maman ne me grondera pas, j’en suis sûr.

En prononçant ces mots: «Ma chère Léa,» la voix du jeune homme a vibré plus profonde; la petite fiancée s’en aperçoit fort bien, mais elle s’est promis d’être froide. Sans répliquer, elle s’assied sur le canapé et Jean vient auprès d’elle, en souriant de son sourire un peu protecteur.

—Vous avez l’air d’être en pénitence, dit-il, vous n’êtes pas sortie aujourd’hui?

—Non.

—Pourquoi?

—J’avais des papillons plein la tête.

—Noirs ou roses, vos papillons?

—Noirs.

—Vraiment? Serait-il indiscret de vous demander ce qu’ils vous contaient en battant de l’aile?

—Très indiscret.

—Me le direz-vous dans quelques jours?

—Non.

—Vous aurez des secrets pour votre mari?

—Ai-je dit que c’était un secret? On n’est pas forcée de dire toutes ses pensées à son mari, je suppose!

—Mais si.

—Je ne vous dirai pas les miennes.

—Alors, je les devinerai.

—Ah!... comment donc, je vous prie.

—Très simplement. Je prendrai comme cela vos deux mains dans les miennes et je lirai dans vos yeux.

Léa devint très rouge; le timbre de la porte d’entrée retentissait deux fois, elle se leva précipitamment.

—Voilà maman... je vais l’embrasser.

Elle était extrêmement troublée, fâchée contre Jean. Ce mot terrible de «mariage de raison» tourbillonnait dans sa tête. Elle était humiliée de faire un mariage de raison, et puis triste, si triste! Jusqu’au matin elle pleura à chaudes larmes, se répétant qu’elle était bien malheureuse d’épouser un homme aussi déloyal. Quel hypocrite! Oui, vraiment, à l’entendre, elle aurait pu se croire chérie.

—Comme je le déteste! gémissait-elle.

Or, il a été universellement constaté que lorsqu’une femme dit d’un homme: «Je le déteste», c’est qu’elle est bien près de l’aimer. Léa s’était écriée, l’imprudente: «Il n’est pas nécessaire d’aimer pour être heureuse.» Comme la fée que l’on n’avait pas conviée au baptême de la Belle au bois, l’amour venait réclamer sa place; il parlait en maître, il s’installait en roi dans ce petit cœur de jeune fille qui ne l’avait point appelé.

L’église est remplie de froufrous de soie et de parfums de fleurs; autour de l’autel, tout est blanc et lumineux, les orgues chantent gravement sous la voûte, et la mariée s’avance au bras de son père, blanche elle aussi, sous le tulle qui idéalise sa blondeur.

Très beau mariage en somme! Toilettes exquises, sermon remarquable, messe en musique avec le concours des premiers chanteurs de l’Opéra, puis, après la cérémonie, lunch brillant chez madame Person, la mère de la mariée.

Tout en papotant dans le salon fleuri, on goûte du bout des lèvres des petites choses fort appétissantes, on accepte une coupe de champagne, on grignote un gâteau en répétant qu’on n’a pas faim. Léa et Jean sont fort entourés. Les amies de Léa s’écrient avec enthousiasme:

—Il est impossible de rêver une plus jolie mariée que toi. Ajoutant in petto: Excepté moi, quand je me marierai.

De bonnes mères embrassent cette chère petite, en se disant, la rage au cœur, que madame Person a bien de la chance.

Et les amis de Jean qui viennent de faire l’apologie du célibat, concluent qu’après tout, Reignal n’est pas à plaindre.

Puis peu à peu les salons se vident.

Madame Reignal se retire dans sa chambre pour échanger contre un costume de voyage sa longue robe de satin blanc. Dans un instant, son mari va l’emmener; ils dîneront à la gare avant de partir pour Bruxelles.

La pauvre petite mariée a inondé de pleurs le velours du prie-Dieu, mais, maintenant, elle veut être calme, jouer, pour sa mère, la comédie du bonheur. Gaiement elle admire la dentelle de son linge et le chic anglais de son manteau. Sa parole est saccadée, elle rit beaucoup, elle rit trop et madame Person a le cœur gros. Une petite larme de ces chers yeux lui aurait fait tant de bien!

—Je ne suis plus Léa Person, je suis madame Reignal! C’est drôle, dis?... As-tu entendu qu’on m’appelait madame? Est-ce que tu trouves que j’ai l’air d’une dame, toi?... Tu l’aimeras bien, n’est-ce pas, madame Jean?

Voilà ce qu’elle dit et elle pense: «Mon Dieu, je voudrais mourir! je n’aime pas Jean, non, je ne l’aime pas!... Ah! s’il m’avait aimée un peu... seulement un peu... mais je le déteste.»

Et elle regarde désespérément sa chambre de jeune fille. Que d’années paisibles dans ce nid douillet!

Soudain, ne pouvant plus se contenir, madame Person murmure:

—Que vais-je devenir pendant ce voyage, ma pauvre chérie!

C’est le coup de grâce. Léa sanglote sur l’épaule de sa mère qui ne sait plus à quel saint se vouer.

M. Person frappe à la porte.

—Allons, allons, ma fillette, il est tard!

—Ça m’est bien égal, répond-on.

Alors, il entre, il console sa fille, il gronde sa femme, et Léa se dirige vers l’antichambre, suivie de sa mère qui porte avec un soin attendri le petit sac en cuir de Russie.

Jean est là, il attend sa bien-aimée, il lui sourit de loin; puis il voit qu’elle a les yeux rouges.

—Ma pauvre Léa, fait-il affectueusement.

Oh! oui, pauvre Léa! Et, se remettant à pleurer, elle retourne à l’épaule maternelle.

—Dîne avec nous, ma mignonne, vous partirez après, suggère timidement la pauvre mère.

M. Person a l’air contrarié (les hommes se soutiennent entre eux), mais Jean ne peut que dire:

—C’est comme vous préférerez, Léa.

Et Léa lui en veut mortellement.

—Partons, réplique-t-elle d’une voix brève.

En voiture, elle se pelotonne dans un coin et pleure. D’abord M. Reignal se tait, puis il lui prend la main.

—Ma Léa, ne pleurez pas ainsi.

—Je ne peux pas m’en empêcher. Je sais bien que cela vous vexe.

—Non, cela ne me vexe pas, mais cela me fait beaucoup de peine.

—Je ne vois pas pourquoi cela vous fait de la peine... vous devez bien penser que j’aime mieux maman que vous...

—Eh bien! non, figurez-vous... J’espérais bonnement que votre cœur était assez grand pour maman et pour moi, répondit-il si gentiment que, sans l’avouer, elle se sent presque radoucie.

Au buffet, ils s’installèrent à une petite table. Jean était tout occupé de sa femme, il la servait lui-même, et, en lui disant de ces choses insignifiantes qui viennent parfois aux lèvres quand on a le cœur trop plein, il la couvait des yeux. Elle était bien forcée de convenir que c’était très amusant de dîner en tête à tête.

Lorsqu’on commença à ouvrir les portes, son mari lui prit le bras et la conduisit au coupé qui les attendait, retenu depuis la veille.

—Êtes-vous bien, êtes-vous contente? disait-il tout bas.

Elle feignait de ne pas entendre, elle arrangeait sans répondre les frisures de son front en se mirant dans une petite glace, mais elle entendait très bien, un vague sourire effleurait sa bouche, et sa main tremblait un peu.

Soudain, un cri de la machine déchira l’air... les portières se fermèrent avec un bruit sourd.

Le train se mettait en marche.

Léa tressaillit. Le charme était rompu. Elle se rappela la lettre de madame de Prébois, et toutes les petites joies qu’elle avait naïvement savourées s’évanouirent dans son souvenir. La sensation poignante de l’irrévocable l’accablait. Cette grosse machine noire l’emportait vers l’inconnu, dans une autre vie, loin de ce qui lui était cher! Toute son existence appartenait à cet homme qui l’avait épousée sans amour. Éperdue, elle cacha son visage dans ses mains et sanglotant:

—Pourquoi m’avez-vous choisie, moi plutôt qu’une autre... pourquoi, puisque vous ne m’aimiez pas?

Le jeune homme eut un mouvement de stupeur; elle continuait avec une véhémence enfantine:

—Vous n’étiez pas une petite fille, vous! Vous ne désiriez pas qu’on vous appelât madame; ah! c’est bien mal, allez!... Je ne pourrai jamais vous aimer... je ne vous aimerai jamais... Et nous serons très malheureux, voilà tout.

—Mais, ma Léa, je vous adore!

Vainement, il s’était agenouillé devant elle, essayant de l’apaiser...

—Non, non, je sais que vous ne m’aimez pas, disait-elle. J’ai lu une lettre... je sais que c’est un mariage arrangé... oui, je sais tout... Oh! mon Dieu! j’aurais mieux aimé le couvent comme Jacqueline!

—Un mariage arrangé? répétait Jean qui se demandait s’il ne perdait pas un peu la tête. Ma pauvre enfant, que voulez-vous dire? vous me rendez fou... pourquoi ne m’aimerez-vous jamais?... Voyons, que vous ai-je fait pour que vous pleuriez ainsi, pour que vous me fuyiez, moi qui ne vis plus qu’en vous. Je souffre beaucoup, Léa, je vous assure...

Et malgré la résistance de la jeune femme, il lui avait pris les mains, il lui parlait doucement, ardemment.

—Vous croyez que je ne vous aime pas? Comment avez-vous eu cette pensée? Regardez-moi, écoutez-moi...... Je vous adore et peut-être mille fois plus aujourd’hui, parce que nos deux vies sont liées pour toujours, parce que maintenant votre joie et votre peine dépendent de moi, parce que vous êtes mon bien, mon trésor... Tout à l’heure encore, votre mère m’a dit: «Aimez ma Léa, soyez bon pour elle! Tout en l’aimant comme votre femme, aimez-la aussi comme une fille chérie, remplacez-moi un peu.» Et je lui ai répondu: «Soyez heureuse, soyez tranquille, oui, je l’aimerai, je la protégerai, jamais sa petite main ne quittera la mienne.»—Ah! ma chérie, vous croyez que je ne vous aime pas!

D’abord, elle avait levé ses grands yeux, puis ses paupières s’étaient baissées comme alourdies par les larmes qui se succédaient, perlant aux cils.

—Je sais... Je sais bien que vous n’êtes pas méchant... mais...

—Mais quoi? Je vous ai toujours aimée, Léa, toujours... Ma Léa, je vous le jure... Je vous ai adorée le premier jour, le premier instant.

Elle secouait la tête d’un air triste et sérieux.

—N’essayez pas de me tromper, Jean, il y trois jours, quand j’ai lu cette lettre, j’ai tout compris.

—Enfin, Léa, quelle lettre, quelle lettre?

—Mais la lettre de madame de Prébois, fit-elle avec un peu d’impatience, en retenant mal les sanglots qui la suffoquaient.

—De madame de Prébois! Que disait-elle?

—Elle disait à maman d’aller au bal de madame Salbert... elle disait que... Roméo et Juliette s’y rencontreraient... que... Oh! l’affreuse lettre! je ne sais plus, moi... Elle parlait de vous, et puis elle disait... elle disait: «Ce sera un charmant mariage de raison!...» Oh! Jean, il fallait me prévenir... Est-ce qu’on peut jamais aimer une femme qu’on épouse par raison?

Ces explications entrecoupées ne donnaient guère le mot de l’énigme à M. Reignal. Assis à côté de Léa, il l’avait entourée de ses bras, et il la berçait tendrement, paternellement. Soudain, une exclamation lui échappa et, prenant dans ses deux mains la tête de sa petite femme, il l’embrassa bien fort sur les cheveux.

—Léa, ma chère folle, s’écria-t-il, je comprends!... mais ce n’était pas vous!... Ah! pourquoi madame de Prébois se mêle-t-elle de citer Shakespeare, au lieu d’appeler les gens par leurs noms!

Et c’était au tour de Léa de ne pas comprendre, mais elle se sentait vaguement rassurée, la lueur d’un sourire brillait déjà dans ses yeux noyés.

—Qu’est-ce que cela veut dire? interrogea-t-elle intriguée, en se dégageant un peu.

Le jeune homme riait maintenant.

—Ma chère petite, c’est toute une histoire... un vrai roman que je vous raconterai, seulement...

—Seulement?

—Je voudrais vous entendre dire que vous ne doutez pas de ma tendresse, Léa, de ma tendresse infinie?

—J’ai confiance en vous, Jean.

—Alors, si vous me donniez la main en signe de pardon... voulez-vous?

—Oui.

Et, lorsqu’il eut baisé cette main toute menue, il la retint prisonnière dans la sienne, pour raconter la chère histoire de son bonheur.

—Léa, nous nous connaissions à peine, quand j’ai passé à votre doigt cette petite bague qui vous rendait si fière, mais, depuis longtemps, je sentais qu’il est triste de vivre sans but, de travailler sans récompense, et, souvent, seul, le soir, j’évoquais la vision d’un doux foyer où m’accueillerait un sourire, un baiser... Vous rappelez-vous ces fleurs de Nice, dont vous composiez des bouquets l’autre jour... Vous mettiez de côté les plus fraîches, les plus belles et vous disiez: «Pour maman!...» Eh bien! Léa, moi, toute ma vie, j’ai conservé dans un coin de mon cœur, le plus pur de mes sentiments, le meilleur de ma pensée, ce que je devinais en moi de vraiment bon, de tendre, d’aimant, en disant: «Pour ma femme!» Et j’éprouvais comme une souffrance en me demandant: Existe-t-elle, la rencontrerai-je jamais?... Alors, vous savez, quelquefois on a besoin de se confier, je parlais à ma vieille amie, à madame de Prébois, je lui disais: «Vous qui aimez tant à bâtir des romans, me la trouverez-vous un jour, l’adorable créature que je rêve!»

—Voyons, Jean, me répondit-elle une belle fois, comment la rêvez-vous?

Léa écoutait, attentive, elle attachait sur Jean des yeux très doux où passa soudain une inquiétude.

—Oui! comment la rêviez-vous, Jean? murmura-t-elle.

Il l’enveloppa d’un regard plein de caresses.

—Comment je la rêvais? fit-il en l’attirant près de lui. Blonde, très jolie... une bouche toute petite et des cheveux très fins que je bouclerais sur mes doigts... Et puis encore, mignonne, frêle, toute fragile comme ces bibelots délicats qu’on a peur de casser en les touchant...

—Alors, dites-moi, elle est donc un peu fée, madame de Prébois?

—Oh! pas du tout, vous allez voir. Quand je lui ai dépeint ma chère merveille, elle a ouvert de grands yeux en disant: «Il n’est pas difficile, ce Jean! Donnez-lui une beauté! Il sera très content.» Moi, je souriais de son affectueuse moquerie. Non, ma bonne amie, je ne serais pas très content. A la femme qu’on aime en passant, on peut ne demander que d’être belle, nous exigeons plus de celle à qui nous confions la moitié de notre vie! Celle-là, voyez-vous, ce n’est pas seulement le délice des jeunes années, c’est encore l’amie des mauvais jours; c’est la joie des heures bénies, c’est la consolation des grandes douleurs... Et, quand nous lui apportons nos soucis, nos inquiétudes, ce n’est pas pour les oublier près d’elle, c’est pour qu’elle les partage avec nous!... je veux que ma femme soit bonne, pieuse, sensible, aimante, intelligente aussi, car je penserai tout haut devant elle, car je lui donnerai sa part de mes travaux, de mes craintes et de mes espérances... Enfin je veux qu’elle soit très jeune afin que, son cœur et son esprit devenant un peu mon œuvre, nos sentiments, nos plus secrètes pensées se confondent toujours plus complètement... Oh! mon amour, n’est-ce pas que je l’ai trouvé cet idéal que je rêvais?

—Oui, Jean, je vous le promets, s’écria-t-elle rougissante, émue.

Oh! combien il était bon, sage, tendre, son mari!... Elle était fière de lui, et fière aussi un peu d’elle-même, parce que, tout à coup, elle se sentait digne d’être aimée comme il l’aimait.

—Ma Léa!

—Et l’histoire, Jean, l’histoire? Que vous a-t-elle répondu, madame de Prébois?

—Elle m’a répondu: «Mon ami, votre ange est de ce monde. Il y a longtemps que je le connais, que je l’aime, et que je le garde pour vous. Allez au bal de madame Salbert, je me charge de vous présenter à une jeune fille qui est très belle, remarquablement intelligente et parfaitement bonne. C’est mademoiselle Jacqueline de Mayran.»

Léa jeta un cri de joie, d’ivresse, sa tête tomba sur l’épaule de son mari.

—Jacqueline! C’était Jacqueline! Ah! quel bonheur, quel bonheur, Jean!

—Oui, mon adorée, c’était Jacqueline. Mais ce jour-là, je ne l’ai guère vue, cette pauvre Jacqueline: Pour moi, il n’y avait plus qu’une jeune fille dans le salon de madame Salbert; c’est une enfant toute blonde, toute blanche, et mon cœur criait: «C’est elle, c’est elle!...» Ah! qu’il était beau, lumineux, ce bal!

—Oh! je me rappelle, madame de Prébois vous a présenté à moi, vous m’avez dit: «Que c’est triste, mademoiselle, de ne pas danser!» Moi j’ai pensé: «Quelle drôle de chose, un jeune homme qui ne danse pas!...» Mais je vous trouvais bien gentil tout de même...

—Et moi je vous trouvais ravissante et je vous aimais comme un fou... Madame de Prébois n’y comprenait rien. Je n’ai pas dit trois mots à Jacqueline et, un mois plus tard, vous étiez ma fiancée!

Jean contemple Léa. Elle est délicieuse, un peu pâle, les lèvres vaguement souriantes, ses longs cils ombrant sa joue.

—Léa, ma chère petite femme, dans ce temps-là, vous ne disiez pas que vous ne pourriez pas m’aimer?

—Oh! Jean, murmure-t-elle, Jean, ce n’était pas vrai... Je me sentais si malheureuse!... Je croyais faire un mariage de raison!

Et il lui répond:

—Vous ne vous trompiez pas, mon aimée; les vrais mariages de raison, ce sont les mariages d’amour.

. . . . . . . . . .

«Maman chérie, ne sois pas inquiète... Nous ne pleurons plus, nous sommes bien heureux et nous t’aimons de tout notre cœur.

»LÉA. JEAN.»