Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 18 sur 24

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre XIX

 

Louis entra, pâle et défait, comme égaré; et, se laissant tomber sur un siége, il nous dit:

—Kléber est mort!

Nous l'accablâmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:

—Il a été assassiné ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier général, comme il parlait à l'architecte Protain. Un musulman s'est élancé sur lui et l'a frappé d'un coup de poignard au cœur. Le général est tombé en criant: «Je suis assassiné!» Protain s'est jeté sur l'assassin, qui l'a renverse, blessé, et, revenant à Kléber étendu, l'a frappé encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes accourus. Le général était mort. On s'est emparé de l'assassin caché dans des décombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle Souleyman.

—Souleyman el Haleby? celui qui était parmi les mameluks de Malek?

—Peut-être bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne me rendra pas mon général.

Et le pauvre garçon fondit en larmes.

Il perdait son protecteur et il ne pouvait plus être question pour lui ni de retour en France, ni de royauté. La consternation de mademoiselle de Cérignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort dans l'âme, je ne songeais plus qu'à Kléber.

Une commission militaire fut chargée de juger l'assassin. C'était bien Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche, qu'après la bastonnade que lui avait fait donner Kléber, il avait juré à Dieu de tuer le sultan des Français. C'était accomplir une œuvre sainte. Il avait fait part de sa résolution à quatre prêtres de la grande mosquée, où il avait trouvé un refuge. Ceux-ci avaient eu peur, mais ne l'avaient pas dissuadé. Il avait suivi Kléber pendant plusieurs jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouvé moyen de pénétrer dans le jardin du quartier général et de s'y cacher dans une citerne abandonnée, jusqu'au moment où il avait pu commettre le crime.

Il fut condamné, suivant les lois du pays, à avoir la main droite brûlée et à être empalé. Quant à ses quatre confidents, ils eurent la tête tranchée.

Kléber fut regretté de tous, même des musulmans. Djémilé montra un véritable chagrin; car elle était en partie cause de sa mort. Combien je me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre la main sur cette bête venimeuse qui faisait perdre à l'armée le meilleur de ses généraux, à l'Égypte un fondateur, et à la France une belle colonie!

Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'Égypte, c'était Desaix; mais, embarqué depuis trois mois pour se rendre en Italie, Desaix tombait, le même jour, sur le champ de bataille de Marengo.

Les généraux crurent devoir offrir le commandement en chef au général Menou, comme au plus âgé, bien qu'il n'eût jamais donné une haute opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de ses collègues et une plus grande encore de la part du premier consul, qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne fût un assez bon administrateur et un bouillant partisan de la colonisation, à preuve qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait épousé une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule, moi qui avais voulu en faire autant; mais il était irrésolu, sans expérience et tracassier. Au physique, c'était un petit myope, à gros ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle différence avec la mâle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Kléber!

Quand on voyait paraître sa triomphante chevelure sur les champs de bataille, la victoire était assurée. Il faut parler aux yeux des soldats. Menou n'était donc pas le chef qu'il nous fallait, à nous autres alertes et hardis troupiers. Le général Reynier eût bien mieux valu; mais il avait d'abord refusé le commandement pour le regretter quand il n'était plus temps.

On s'attendait à un soulèvement général après la mort de Kléber, et pourtant tout resta calme.

Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Cérignan, en me disant qu'il s'était brouillé avec elle. Il me retombait sur les bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Cérignan étant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refusé net.

—Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en Égypte et je ne tiens pas à être jamais roi, pour être guillotiné comme mon pauvre père.

—Kléber savait-il qui tu es ou prétends être?

—Tu m'avais recommandé de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai jamais dit.

—Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?

—Je ne crois pas; cependant je n'en jurerais pas, car elle est venue au quartier général trois fois en quinze jours, et j'ai bien vu qu'elle plaisait beaucoup à Kléber. C'est qu'elle est très-jolie, ma gouvernante! c'est dommage qu'elle soit si prude!

—Est-ce là ce qui t'a mis en révolte contre elle?

—Bah! ne parlons pas de ça!

J'insistai:—Je parie que tu lui auras conté fleurette!

—Pas précisément...

—Voyons, raconte-moi donc...

—Eh bien, avant-hier, en dînant seul avec elle, j'avais cru remarquer qu'elle me regardait avec une certaine attention. J'en étais tout honteux, et puis je me suis trouvé bien sot!

—Et tu lui as demandé à l'embrasser? Tu aimes les baisers, toi!

—Oui, mais elle m'a fait une belle morale, un vrai sermon! Elle m'a dit que je prenais exemple sur toi, pour manquer de respect aux femmes, que sais-je encore? si bien que je me suis en allé l'oreille basse. J'en ai pris de la colère et je suis parti.

Si mademoiselle de Cérignan lui avait fait un sermon, je lui en fis un aussi, car je le trouvais furieusement avancé pour son âge. À quinze ans, une femme me faisait peur, à moi, et je n'eusse jamais osé me hasarder à parler le premier. Croyait-il, en véritable rejeton de Louis XV, faire honneur aux dames en cherchant à se les approprier?

Je voyais rarement Djémilé. Peu de jours après la réinstallation de Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.

Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir où il allait, et, les jours suivants, il disparut de même sans me dire l'emploi de ses heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu disposé à subir une autorité quelconque. Il était doux, aimable, craintif même devant une explication; mais il ne faisait qu'à sa tête et fuyait toute contrainte plutôt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le questionner; mais, résolu à savoir ce qui m'intéressait personnellement, je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizèh. Il s'arrêta au vieux Caire et entra dans la maison que Mériem avait jadis louée à Malek pour y tenir Sylvie enfermée. Après m'être informé auprès des voisins, j'appris que la maîtresse de Dubertet y venait parfois en cachette. Elle était assez jolie pour plaire, et Mériem assez peu scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus long.

Je plaisantai même Louis à propos de sa bonne fortune; il rougit beaucoup, se troubla, mais ne s'en défendit pas, ce qui m'enleva tout soupçon.

Quelque temps après j'allai voir Djémilé, et, comme elle était d'humeur maussade, pour la dérider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle pâlit, comme si elle eût été jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.

—Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais être sûre que tu m'aimes autant que je t'aime!

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'il soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?

—Je ne l'ai jamais été. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez toi.

—Ah! fit-elle en rougissant de colère, tu me soupçonnes? tu crois que je fais semblant de t'aimer?

—Tu serais méprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore libre.

—Alors tu me méprises, car tu penses...

—Je pense surtout que tu cherches une querelle.

—Je n'ai donc pas le droit de me plaindre de ne pas être aimée comme tu me l'avais promis?

—Il me semble que les preuves d'amour et de dévouement de ma part ne t'ont pas manqué jusqu'à présent.

—Je ne le nie pas; mais aujourd'hui tu me trompes.

—Voilà du nouveau! Et avec qui? Tu serais bien embarrassée de me l'apprendre.

—Que vas-tu faire chez la Cérignan? Elle est ta maîtresse, je le sais!

—On t'a trompée, cela n'est pas.

—Et Tomadhyr? Pourquoi as-tu son portrait dans ta chambre? Tu l'aimais donc? elle avait pris ma place ici, je le sais. C'est un bien qu'elle soit morte!

—C'est ainsi que tu lui sais gré de s'être sacrifiée pour toi?

—Son dévouement n'était pas désintéressé. Elle espérait que tu l'en récompenserais. Si elle eût vécu, tu l'aurais prise pour seconde femme. Cela ne m'eût point convenu. Je veux être ta seule femme légitime, j'en fais une condition de notre mariage.

—Mais, c'est convenu, tu le sais bien!

—Je sais bien aussi que ni madame Sylvie, ni Pannychis ne mettront les pieds dans ma maison. Elles ont mangé une partie du douaire auquel j'ai droit.

—Il y en a encore assez pour toi.

—Et la petite fellahine? tu ne peux nier qu'elle ait dormi sous ta tente pendant un mois?

—Te voilà jalouse de Zabetta aussi? permets-moi de rire.

—Oh! ce n'est pas risible. Elle est jolie et il y a longtemps qu'elle n'est plus une enfant.

—Qui donc t'a si bien mise au courant de mes faits et gestes?

—Qui? tout le monde. Tu ne te caches pas pour me trahir. Et si je te trahissais à mon tour?

—Je te tuerais!

Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit, c'était pour t'éprouver.

La paix fut bientôt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que jamais. J'avais failli guérir de cette maladie. Olympe eût pu être le médecin, mais son complot politique m'avait désenchanté. Il me semblait qu'elle avait voulu me tourner la tête pour m'employer à son but.

Je ne revis plus Djémilé de la semaine et j'allai chez elle sans la trouver. Sa mère me dit qu'elle avait été rendre visite à l'une de ses amies.

Je ne connaissais pas d'amies à Djémilé, et, comme je marquai mon mécontentement, Sitty Nefyssèh me fit quelques observations qui me donnèrent à penser.

Elle me demanda si j'avais bien réfléchi à ce que j'allais faire, si j'étais assez sûr d'aimer Djémilé pour lui sacrifier mes devoirs envers la France; si j'étais bien résolu à embrasser l'islamisme, condition dont son époux m'avait dispensé et sur laquelle elle revenait de son chef. Elle se plaignit hautement de ce que la réponse de mon père n'arrivait pas, comme si c'eût été ma faute; enfin, elle me menaça de rejoindre son époux avec sa fille.

J'aurais dû les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indécision, la crainte d'un refus de la part de mon père, le mécontentement de Djémilé, me causèrent un mal moral qui se traduisit en véritable maladie. La fièvre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.

J'avais des visions étranges: tantôt c'était Djémilé, toute ruisselante d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles, bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau fleurdelisé sur les épaules et la couronne en tête. Tantôt c'était mademoiselle de Cérignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait obstinément le dos. Je voyais encore l'infortuné Maleck que sa langue coupée n'empêchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup. Puis, je voyageais dans le désert, j'étais étouffé sous des montagnes de sable et je m'ouvrais la poitrine pour étancher la soif de Djémilé mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me donnait un breuvage noir comme de l'encre où scintillaient des étoiles. Ce rêve était le plus persistant, mais je ne m'en étonnais pas plus que des autres.