Mademoiselle de Cérignan
Chapitre XXIV
La paix entre la France et les autres puissances de l'Europe qui reconnaissaient nos conquêtes sur le Rhin et en Italie venait d'être conclue. Bonaparte organisait une garde consulaire composée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Nous autres Égyptiens—c'est ainsi qu'on appela par la suite ceux qui avaient fait partie de l'expédition d'Orient—nous n'eûmes qu'à nous présenter pour être admis dans les rangs de ce corps d'élite.
Je passai dans les chasseurs à cheval de la garde avec mon grade de colonel. Je déposai le casque et l'habit de dragon pour prendre le colback et le dolman galonné d'or. Mon régiment était composé des plus beaux et des plus vaillants soldats de l'armée, et leur colonel, modestie à part, n'était ni le plus laid ni le plus mal bâti. J'avais alors vingt-sept ans, et après neuf ans de campagne, sauf quelques cicatrices, j'étais au complet. Aussi fus-je grandement admiré et fêté dans ma ville natale de Beaugency, quand j'y allai voir mon père.
Il s'était installé avec ma vieille bonne Gertrude dans un joli château du val de la Loire et avait converti en vigne, en prairies, les deux cent mille francs que je lui avais envoyés. Mais, ce qui ne laissa pas que de me surprendre, c'est qu'il me demanda mon avis pour placer une somme de trois cent mille francs qu'une personne inconnue lui avait fait passer, pour moi, à titre de restitution.
Je ne pouvais plus accuser mademoiselle de Cérignan d'être une aventurière. Je lui aurais bien écrit pour lui demander pardon de mes grossiers soupçons, si j'avais su où lui adresser ma lettre.
Après quinze jours de villégiature, je retournai à Paris reprendre mon service. Deux mois après, le général Menou, obligé de se rendre, évacuait l'Égypte et ramenait en France huit mille hommes. C'est tout ce qui restait des quarante-six mille emmenés par Bonaparte trois ans auparavant. Je retrouvai encore quelques-unes de mes connaissances, Sabardin, revenu avec le grade de général, et Dubertet.... bien et dûment marié avec Sylvie!
Un matin, je vis entrer chez moi mon brave Guidamour suivi d'une jeune fille très-brune, bien tournée, vêtue en grisette, et que je n'eusse pas reconnue tout de suite, si elle ne se fût prosternée devant moi à la manière orientale. C'était Zabetta, la fellahine; elle parlait très-bien français.
—Vous m'avez permis de venir vous rejoindre, dit-elle, et je suis venue.
Puis, me présentant un objet empaqueté avec soin:
—J'ai pensé, reprit-elle en arabe, que tu serais content de conserver le tarbouch d'émeraudes de la pauvre Djémilé.
—C'est un doux et triste souvenir. Je l'accepte avec reconnaissance. Comment donc t'es-tu procuré ce bijou?
—J'ai vendu la maison de Boulaq pour le dégager de chez un juif et te l'apporter.
—Combien en veux-tu?
—Je ne veux rien. Je te le donne.
—Mais cela vaut au moins cinquante ou soixante mille francs; et, si tu as vendu tout ce que tu avais pour le ravoir, il est juste que je t'en dédommage.
—Reprends-moi à ton service, et je serai assez payée.
—Tu es une brave fille! Viens m'embrasser.
Elle le fit avec une effusion de cœur qui me toucha.
J'étais toujours à gronder ma femme de ménage. Je lui donnai congé le soir même, et je mis la petite fellahine à la tête de mon linge, en l'avertissant qu'en mettant le pied en France elle était libre.
Pour ses appointements, je ne fis pas de prix; j'écrivis à mon père que j'avais un placement de 50,000 francs à faire, et, quand j'eus reçu la somme, je la donnai à Zabetta en lui disant que c'était sa dot, à condition qu'elle épouserait Guidamour, s'il ne lui déplaisait pas. Elle me répondit qu'un homme que j'aimais ne pouvait lui déplaire.
J'avais déjà remarqué que le brave garçon ne pouvait lui adresser la parole sans pousser des soupirs à renverser des cathédrales.
Il quitta le service et employa la dot de sa femme à l'acquisition d'un magasin de lingerie, sur lequel Zabetta fit peindre par Morin une enseigne qui me représentait en uniforme de dragon, à cheval, avec cette épigraphe: À l'Égyptien.
Morin avait rapporté une montagne de croquis, de dessins d'après nature et de portraits. Il en copia pour moi un bon nombre, et je décorai bientôt les murailles de mon appartement d'une suite de jolies esquisses d'après Djémilé, Tomadhyr, Louis, Malek, Kléber, la petite fellahine avec tous ses colliers de sequins, Pannychis en déesse de l'Olympe, enfin de plusieurs vues du Caire, d'Esnèh, des bords du Nil, des Pyramides et de l'intérieur de ma maison de Boulaq. C'était autant de souvenirs qui ravivaient en moi les émotions du passé. Cette terre d'Égypte n'était plus qu'un rêve pour moi. J'y avais mené l'existence la plus émouvante et la plus invraisemblable; j'y avais dépensé follement plus de cinq cent mille francs, sans compter trois ans de paye. J'oubliais les chagrins que j'y avais éprouvés, les dangers que j'y avais courus, pour ne me rappeler que les charmes de cette vie aventureuse et les splendeurs de ce pays unique au monde. J'étais parfois tenté d'y retourner, mais qu'y aurais-je retrouvé! les tombes de Djémilé et de Tomadhyr, ces fleurs de l'Orient flétries à l'âge où celles de nos climats du Nord commencent à peine à éclore. Non! le passé était mort, et, si une apparition charmante voltigeait encore dans mes rêves, c'était celle d'Olympe de Cérignan.
Cet hiver de 1801 à 1802 fut extrêmement brillant. La paix générale avec l'Europe avait amené beaucoup d'étrangers et de hauts personnages à la cour de Bonaparte: car c'était déjà une cour. Des Anglais eux-mêmes, qui avaient passé de la haine à l'enthousiasme pour le pacificateur de l'Europe, vinrent en foule l'admirer. Au milieu de l'éclat et du tourbillon des fêtes, j'aperçus un jour, à un bal des Tuileries, mademoiselle de Cérignan assise au milieu d'un groupe de ladies.
Je courus à elle et l'enlevai, un peu contre son gré, à son milieu anglais. Après avoir réussi à l'éloigner de la foule, je lui exprimai toute ma joie de la revoir; je lui demandai ce qu'elle était devenue depuis le jour où elle m'avait proposé de partir avec elle.
—J'ai d'abord été à Alexandrie, puis à Rhodes, répondit-elle. J'allais demander le concours de lord Humphrey, afin qu'il m'aidât à arracher le Dauphin des mains de Mourad: vous refusiez de m'aider!
—Mais vous êtes revenue au Caire, vous y avez passé quinze jours...
—À attendre le résultat de l'expédition et le retour de Louis.
—Quinze jours pendant lesquels, après m'avoir donné d'enivrantes espérances, vous avez refusé de me recevoir.
—Alors, vous m'avez prise pour une coquette! Écoutez, colonel, il y a entre nous une barrière infranchissable, l'opinion, ou, si vous voulez, l'honneur politique. Nous avons travaillé pour des causes opposées, mais vous aviez pris trop d'empire sur moi; votre brusque franchise vous sert à être pénétrant, vous m'eussiez arraché le secret des moyens de cette délivrance, que vous étiez, je l'ai craint, disposé à faire échouer. Je ne devais donc pas vous revoir avant qu'elle eût réussi. Si nous avons de la sympathie l'un pour l'autre, si, en dépit de nos mutuels griefs, nous nous estimons beaucoup, c'est parce que nous ne nous sommes pas fait de concessions de principes. En refusant de vous revoir à ce moment-là, j'étais dans la raison, dans l'abnégation qu'impose le devoir. J'en ai probablement souffert plus que vous.
—Je crois, au contraire, que c'est moi... Mais après? Pourquoi ne m'avoir pas tenu parole?
—Après?... Je suis retourné à Rhodes, d'où je vous ai écrit de venir me rejoindre.
—Je n'ai rien reçu.
—Ma lettre aura été interceptée. Quand le jeune prince m'eut appris vos prodiges de valeur à Alexandrie, votre condamnation à mort et ce qu'il avait fait pour vous sauver, vous étiez déjà embarqué comme prisonnier sur la Swiftsure. Si j'ai suivi alors le Dauphin en Angleterre, c'est dans l'espoir de vous y retrouver et de vous faire rendre la liberté. C'est là que j'ai appris votre délivrance en mer, et que Louis est resté caché sous un nom anglais: ne me demandez pas lequel.
—J'aime autant l'ignorer; mais ce que je voudrais savoir, c'est quelles étaient vos relations avec lord Humphrey.
—Il était le correspondant, le banquier, si je puis m'exprimer ainsi, du Dauphin, c'est lui qui était chargé de nous faire passer des fonds.
—Et ces fonds, d'où venaient-ils?
—Ah! vous m'en demandez trop. Je ne veux ni dénoncer, ni compromettre personne.
—C'est juste! Mais lord Humphrey pouvait être tout à la fois votre banquier et votre...
—Mon amant, dites le mot allez! Eh bien non, je vous le jure. Je dois avouer pourtant qu'il m'avait offert sa main.
—Vous l'aviez acceptée?
—J'avais demandé à réfléchir, pour ne pas le détacher de la cause du Dauphin.
—En ce cas, vous devez m'en vouloir de vous avoir privée d'un futur époux?
—Je ne l'aimais pas; Je ne l'ai jamais aimé.
—Et maintenant, vous abandonnez donc le Dauphin?
—Il n'a plus besoin de moi, il a des protecteurs riches et puissants, et j'ai rompu les liens qui m'enchaînaient à lui. Me voilà débarrassée de cette lourde responsabilité; je suis libre et je respire à pleins poumons. Ah! mon ami, quelle rude tâche mon dévouement m'avait imposée! Quel rôle j'ai dû jouer à vos yeux! celui d'une intrigante, d'une ambitieuse ou d'une aventurière! Vous avez dû me soupçonner d'être tout cela. Hélas! je suis une pauvre émigrée, qui a mangé dans l'exil et au service de la famille royale le peu de fortune qu'elle possédait; à propos, le prince vous a-t-il restitué l'argent que je vous avais emprunté pour lui?
—Oui, et je le tiens toujours à votre disposition.
—Je n'en veux pas, merci!
—Louis vous a dédommagée amplement?
—Je n'ai rien voulu recevoir. Sa fortune n'eût pas suffi à me dédommager de tout ce que j'ai fait pour lui. J'aime mieux qu'il reste mon obligé, le pauvre enfant!
—Olympe, il y a du dépit au fond de votre cœur. Avouez-le, vous avez perdu tout espoir de voir régner Louis XVII, vous venez vous rallier à la fortune du premier consul et vous ambitionnez comme autrefois une place de dame d'honneur auprès de Joséphine?
—Vous vous trompez, je suis plus fière que cela. J'aurais recherché cette situation pour servir le prince. À présent, je la refuserais. Je viens en France à la suite de lady Fox en qualité de dame de compagnie. N'est-ce pas une belle position pour la comtesse de Cérignan? J'ai été heureuse de revoir mon pays; j'y resterai peut-être, car l'Angleterre et les Anglais ne m'ont jamais été sympathiques.
—Et que ferez-vous, puisque vous n'avez plus de fortune?
—Je ne sais, je travaillerai pour vivre, je donnerai des leçons de musique ou de français. Bah! je ne suis pas en peine. Je serai libre! n'est-ce pas tout? Mais c'est assez parler de moi. Dites-moi, à votre tour, ce que vous êtes devenu. Je suis heureuse de vous retrouver si beau, si pimpant. Que de victimes vous devez faire au milieu de cet essaim de frétillantes dames d'honneur!
—Je vous jure qu'aucune de ces femmes n'a fait battre mon cœur. Il est à vous, Olympe, à vous seule, et...
—Reconduisez-moi auprès de lady Fox, dit-elle en se levant.
—Non, je vous tiens, je ne vous lâche plus: vous êtes plus belle que jamais et je n'ai fait que penser à vous depuis...
—Depuis que nous causons ensemble, c'est-à-dire depuis une demi-heure.
—Je ne ris pas, Olympe, vous savez bien que je vous aime.
—Je n'en sais rien, mais il ne peut plus être question d'amour entre nous.
—De mariage, en ce cas?
—Encore moins: si je viens de quitter un maître, ce n'est pas pour en reprendre un autre. D'ailleurs je suis trop âgée pour vous. Regardez-moi, j'ai des rides et des cheveux blancs.
Ce n'était pas vrai du tout.
—Je vous accepte telle que vous êtes.
—En ce cas, c'est vous qui êtes trop jeune pour moi, trop lancé dans cette nouvelle cour. Si j'étais votre femme, mes opinions nuiraient à votre avancement, vous le savez bien. Vous m'en voudriez, et vous me tromperiez.
—Vous ne seriez pas embarrassée pour me le rendre et j'en mourrais de jalousie. Mais, puisque vous voulez rester libre, ne pouvons-nous pas nous aimer franchement et sans restriction? Et en riant, j'ajoutai: Passons un contrat à la cophte, pour trois, six, neuf...
—Trois ans! ce serait trop pour vous!
—Et si je vous en demandais neuf?
—Alors, pourquoi pas toute la vie? Vous me faites peur! Il y a longtemps que je vous aime, moi! J'ai beaucoup lutté, beaucoup souffert, j'ai droit à un peu de bonheur. Il faut que je vous oublie ou que vous m'aimiez réellement. Prenez-y garde, je ne suis pas une enfant, je ne suis pas une sotte, je ne suis pas une odalisque. L'amour vulgaire ne me tromperait pas. Je mérite mieux, j'ai cette prétention, du moins.
—Vous avez le droit d'être aimée passionnément et sérieusement, et moi, je me crois capable d'aimer ainsi. Mettez-moi à l'épreuve.
—Venez me faire danser, répondit-elle, car on remarque notre tête-à-tête.
—Il faut pourtant me répondre.
—Eh bien, venez me voir demain; c'est à vous de me persuader, de me donner confiance.
—Je sais que ce n'est pas facile; mais, moi, j'espère en vous; j'ai ce qu'il faut pour persuader, j'ai la foi!
Un soir que nous avions été faire une promenade à la campagne, je me permis de dire à ma chère Olympe: À présent que je peux me flatter d'avoir obtenu votre confiance,—au moins en fait de politique!—dites-moi donc si vous êtes toujours aussi persuadée que Louis soit le Dauphin de France?
—Si je n'en eusse été persuadée, répondit-elle, vous savez bien que je ne me fusse pas dévouée à sa personne et à sa cause.
—Cela n'a jamais fait de doute pour moi; mais depuis? ne vous est-il jamais venu de doute à vous-même?
—Il m'en est venu, je mentirais si je ne l'avouais pas.
—Il vous en est venu tellement que vous n'avez plus voulu servir cette cause au prix d'une imposture?
—Non! mes doutes sont faibles et ma croyance est encore assez vive. J'en suis à ce point où l'on se réjouit de pouvoir s'abstenir, sans pourtant regretter d'avoir agi. Si mon père et ses amis ont été pris pour dupes, ils l'ont été très-habilement, et leur erreur a été complète. Quant à moi, ce qui m'a rattachée le plus à leur croyance, c'est la persistance des souvenirs de cet enfant, leur ingénuité, leur caractère de vérité spontanée. Peut-on admettre qu'à l'âge où il nous fut confié, on soit un imposteur assez habile, et assez bien stylé pour jouer un pareil rôle sans contradiction et sans lassitude durant plusieurs années?
—J'avoue que toutes les autres affirmations me trouvent incrédule; mais celles de l'enfant lui-même, un enfant craintif... quelquefois dissimulé pourtant!
—Il n'y a pas de pusillanimité sans un peu de perfidie, et Louis, pour cacher ses convoitises ou ses terreurs, est capable de ruse, je vous l'accorde. Mais une feinte de longue durée lui est impossible; pour cela, il faut une force de volonté qu'il n'aura jamais.
—C'est vrai; donc il se peut très-bien qu'il soit le Dauphin! Mais alors, quel sera donc son avenir? Croyez-vous toujours qu'il régnera?
—Je vois bien que Bonaparte règne à sa place!
—Et vous ne lui pardonnez pas cette usurpation.
—Je la lui pardonne en songeant qu'il rend service à mon pauvre Louis. Ce jeune homme est incapable de soutenir l'honneur et l'indépendance de la France, et, si vous voulez tout savoir, c'est son moindre désir et sa plus grande crainte.
—Il m'a parlé souvent dans ce sens; était-il sincère?
—Il était plus que sincère, il était naïf.
—Alors il ne sera jamais rien, pas même un drapeau dans les mains de son parti et de sa famille?
—Son parti ignore qu'il existe et sa famille n'y veut pas croire. Ses oncles sont des hommes, et il ne sera jamais qu'un enfant.
—Un enfant qui mourra dans l'exil peut-être?
—Ou dans quelque prison d'État.