Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 7 sur 24

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre VII

 

 

Au bout du compte, Djémilé n'était pas la seule jolie fille qu'il y eût au monde. J'en avais dans ma maison qui eussent attiré l'attention de tout homme moins prévenu que moi. Je ne parle ni des négresses, bonnes bêtes de somme, ni de la petite Zabetta, un manche à balai; ni de la chrétienne de Syrie, qui, avec son faux air de dévote et sa taille penchée, me faisait l'effet d'un saule pleureur. Et puis les chrétiens de Syrie passent en général pour être fourbes, menteurs, vils dans l'abaissement, insolents dans la fortune. Elle devait tenir de ses coreligionnaires et ne m'inspirait que de la méfiance. Quant à la Grecque, Pannychis, elle était splendide de fraîcheur et d'embonpoint. Ses traits rappelaient ceux des statues de Phidias; mais c'était la nonchalance personnifiée: elle fumait du matin au soir, assise sur son sofa, et n'en bougeait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement; alors, elle s'en allait à petit pas en traînant ses babouches. Elle me faisait bouillir le sang.

Si Tomadhyr n'était ni aussi grande, ni aussi belle, elle était à coup sûr plus agréable. Ses traits fins, ses yeux pleins de feu, sa physionomie expressive, sa démarche gracieuse, son talent de musicienne, la plaçaient beaucoup au-dessus des autres. Le proverbe oriental dit: Prends une blanche pour les yeux, mais pour le plaisir prends une Égyptienne. Et Tomadhyr était tout ce qu'il y avait de plus égyptien.

Ordinairement vive et enjouée, elle avait pourtant des moments de torpeur pires que ceux de Pannychis. Elle restait absorbée, sombre, le regard fixe, les dents serrées, et comme insensible. Elle avait honte de cet état maladif et allait se cacher dès qu'elle sentait venir un de ces accès. Ses compagnes disaient tout bas qu'elle voyait les afrites, c'est-à-dire les mauvais esprits, et, pour les conjurer, elles la chargeaient d'amulettes et de talismans. Je la surpris un jour chez moi, dans le divan, ce qui était une grave infraction aux convenances et au respect qu'elle me devait.

Elle était étendue dans l'embrasure de mon moucharaby, le menton dans les mains, et regardant avec attention dans un plat, une liqueur noire qui me fit l'effet d'être de l'encre.

Elle était tellement absorbée que je m'approchai sans qu'elle m'entendît.

—Que fais-tu là? lui demandai-je.

—Je regarde Djémilé, me répondit-elle sans lever les yeux.

—Djémilé, où ça?

—Là dedans.

J'eus la naïveté de regarder, mais je ne vis absolument rien que le visage de Tomadhyr, réfléchi comme dans un miroir.

—La voilà! reprit-elle, elle est avec son père et sa mère... Il y a des tentes, des chameaux; ils vont partir; oh! que c'est joli! Plus de deux mille mameluks à cheval... Tout s'efface... Il n'y a plus que le désert!... des palmiers... rien!

—Quelle est cette plaisanterie?

—C'est très-sérieux, dit-elle gravement. Tu ne sais donc pas que je suis magicienne? Ne le dis pas aux autres, elles me feraient du mal.

—Ah! bravo! répondis-je en riant, me voilà en plein dans les Mille et une Nuits.

—Qu'est-ce que tu dis? tu ne me crois pas? Assieds-toi et donne-moi ta main. Je t'apprendrai ce que tu veux savoir.

—Je t'en défie.

—Vrai? dit-elle en me regardant dans les yeux. J'accepte.

Je feignis d'ajouter foi à sa sorcellerie. Elle me prit la main, y versa une goutte de son liquide noir, s'agenouilla devant moi, et, s'accoudant familièrement sur mon genou, elle resta les yeux fixés sur ce pâté d'encre.

—Eh bien, y sommes-nous? lui dis-je.

—Oui, pense à une personne.

Je pensai à cette singulière fille qui se prétendait ou se croyait douée de seconde vue.

—Tu penses à moi, dit-elle.

—C'est vrai: à quoi reconnais-tu cela?

—Je me suis vue passer là.

—Et maintenant à qui est-ce que je pense?

—À une femme blonde, très-jolie, elle se promène avec un petit garçon, très-joli aussi. Elle est habillée à la française, l'enfant aussi.

Je restai stupéfait. Pour la dérouter, j'avais reporté ma pensée sur mademoiselle de Cérignan et le jeune Louis.

—Et peux-tu me dire où est cette dame?

—Dans un jardin près d'un bassin rempli d'eau; voilà un vieux monsieur, un Français avec des cheveux blancs, qui vient les chercher... Ils s'en vont... ils entrent dans une maison... Je ne vois plus que le sable de l'allée et des fleurs bleues.

Je lui demandai si je ne pourrais pas voir aussi.

—Non, dit-elle. Je ne peux dévoiler mon secret.

—Et peux-tu prédire l'avenir?

—Non!

—Tant pis! j'aurais voulu savoir...

—Si tu retrouveras Djémilé? Toutes tes idées sont tournées vers elle?

—Tu voudrais qu'elles le fussent vers une autre?

—Vers moi, oui! Fais-moi cadeau d'un collier d'or!

—Regarde dans ma main si je te le donnerai.

—Oui, tu me le donneras!

Je le lui donnai en effet.

Ce collier jeta la perturbation dans le harem, les autres lui portèrent envie et lui cherchèrent querelle: pour les apaiser, je dus leur faire à chacune un cadeau, et tout rentra dans le calme.

La splendide Pannychis en prit pourtant de l'ombrage, comme si elle eût eu le droit d'être jalouse de moi. Elle me fit prier par l'Abyssinienne de me rendre dans le harem, et, après avoir signifié d'un ton d'autorité aux autres odalisques de s'éloigner, elle me parla ainsi:

—Sidi, depuis la fuite de ton épouse légitime, qui équivaut à un divorce, tu n'as encore jeté les yeux sur aucune de nous, si ce n'est sur Tomadhyr l'Égyptienne. Il faut que nous sachions si tu l'as choisie pour ta femme, afin que nous ayons à lui obéir, ou si elle n'est pour toi qu'une esclave que tu gardes pour ton plaisir et à qui nous ne devons aucun respect.

Je répondis la vérité, Tomadhyr n'était ni ma femme ni ma maîtresse.

—Je suis satisfaite. En ce cas, il est temps que tu désignes celle qui doit succéder à Djémilé. Regarde-moi. Je suis belle, j'ai dix-neuf ans, je n'ai été mariée qu'une fois, je suis une cadine et non une odaleuk. Je sais très-bien gouverner un harem et je mérite la préférence. Si tu tiens à avoir deux femmes, je consens à ce que tu prennes Tomadhyr; mais elle n'aura que le titre de perroquet, tandis que je serai la Khanoune.

—Qu'entends-tu par perroquet?

—La durrah (perroquet), c'est la seconde femme.

—Je ne veux ni de dame maîtresse ni de perroquet. Odalisque je t'ai achetée, odalisque tu resteras. Que ferais-tu de plus si je te mettais à la tête de ma maison? tu ne sais absolument rien. Continue donc à être belle et à engraisser. Te manque-t-il quelque chose? Parle.

—Tu m'as fort bien traitée jusqu'à présent et je ne me plains pas de toi; mais mon rang exige que je ne sois pas plus longtemps confondue avec tes odalisques. Laisse-moi vivre comme une cadine et commander aux négresses.

—Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est que tu viendras déjeuner ou dîner avec moi chaque fois que je te le ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

—Et si tu as des amis, devrai-je me montrer à eux le visage découvert? dit-elle d'un air effrayé.

—Oui, tu éclaireras de ta beauté les sauces que nous dégusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort satisfaite et me répondit avec majesté:

—Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et dès ce soir si cela te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te manque de respect.

—Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Dès le soir même, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et Choho, et je la fis manger à ma table, ce qui leur parut de la dernière inconvenance. Dès le lendemain, Mériem réclama: elle prétendit être une cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si humbles, que j'y consentis à la même condition. Elle accepta sans commentaires. Il est vrai qu'elle était chrétienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle était aussi une cadine et combien elle voulait d'esclaves.

—Je n'ai pas besoin d'odalisques, répondit-elle, je suis mieux qu'une dame, je suis une almée. Le sort m'a privée de ma liberté; mais je ne me plains pas, puisqu'il m'a donné un maître tel que toi. Je ne désire rien que de te servir.

C'était la seule désintéressée. Je la questionnai. J'appris qu'elle était fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du désert lybique. De huit enfants, elle seule avait survécu. À l'âge de six ans, elle avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son père était mort fou, une almée d'Esnèh l'avait recueillie, élevée, instruite, puis vendue un très-gros prix à la femme d'un bey.

Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari, s'était vivement défaite d'elle et Yacoub l'avait achetée. C'était là toute son histoire.

Je l'autorisai à venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son maître, puisqu'elle me considérait comme tel. Elle eut la discrétion de n'en pas abuser, et je m'amusai parfois à la consulter; mais elle n'était pas toujours voyante. C'était une fille intelligente, adroite et prévenante. Je ne l'avais pas payée sa valeur. Je ne pouvais pourtant pas être amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux souvent égarés.

J'obtins bientôt que Pannychis et Mériem mangeassent ensemble avec moi, et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit à boire du vin. Tomadhyr, en sa qualité de fille de chambre, les négresses et la petite fellahine servaient à table, chacune leur maître ou leur maîtresse. J'avais pris un cuisinier français, et la gaieté était revenue au logis.

J'ai dit que Malek était beau garçon, mais il était grave et solennel, ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein d'amour-propre et très-susceptible, mais cachant ses impressions comme s'il eût eu peur qu'on les lui volât. Je l'invitai un jour à dîner avec les deux odalisques, ce qui le flatta énormément, bien qu'il eût l'air de trouver cela tout simple. Il fut pourtant très-scandalisé au fond, quand il vit Pannychis s'asseoir près de lui; ce jour-là, elle n'osa pas boire de vin; mais la chrétienne ne s'en priva pas assez. Quand elle eut la langue déliée, elle attaqua le mameluk, né dans le rite grec et converti forcément à l'islamisme. Elle lui reprocha sa tempérance, le poussa à boire, et finalement le traita de renégat. Malek resta impassible et la regarda avec mépris. Elle se piqua à ce jeu-là et chercha alors à porter le trouble dans le cœur de cet homme de marbre. Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul que les femmes puissent parler en public, voilées comme elles le sont et ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les filles, tant musulmanes que chrétiennes ou cophtes, savent-elles tout dire sans ouvrir la bouche.

Malek n'était pas si bien cuirassé qu'il voulait le paraître, mais il ne bougea pas. Mériem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis. Malek me quitta quelques moments après, sans me faire aucune observation sur le singulier repas que je lui avais donné. J'allais me coucher quand Tomadhyr vint me dire que Mériem, rien qu'avec le langage des yeux, avait assigné un rendez-vous à Malek et qu'elle s'apprêtait à sortir.

Je n'étais pas le moins du monde jaloux, je ne m'étais arrogé aucun droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis-à-vis de mon mameluk le rôle d'un maître trompé. Je me tins prêt et je suivis l'esclave coupable. Elle s'arrêta dans le jardin, près de la porte qui donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir Malek.

Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la vérité. Je comprends bien ce que tu désires de moi. Cela ne sera pas, d'abord parce que tu appartiens à un homme que j'estime et que je ne veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas! qu'Allah te ramène à la raison, je m'en vais!

Et il s'en retourna en laissant Mériem stupéfaite.

J'attendis qu'elle fût rentrée pour sortir de mon bosquet. Je ne lui adressai aucun reproche. Elle était assez mortifiée. J'admirai la sage conduite de Malek. À sa place je n'eusse peut-être pas été si vertueux.

Quelques jours après, me trouvant seul avec Mériem, je fis allusion, je ne sais plus à propos de quoi, à sa fantaisie pour Malek.

—Je suis une grande pécheresse, dit-elle; mais heureusement pour moi, j'ai un maître indulgent. Tu es doux et bon et je te suis toute dévouée.

—Tu me fais trop de compliments, Mériem! tu veux quelque chose.

—Je n'ose le dire, tu me refuserais, dit-elle en baissant les yeux.

—Allons, parle!

—Tu es chrétien, et tu connais les monastères.

—Fort peu.

—Enfin, tu sais qu'il y a des vierges qui se vouent au Christ.

—Oui, des nonnes, des religieuses; après?

—Je suis une de ces religieuses, et j'étais dans un couvent près de Bethléem.

—Toi? dis-je en éclatant de rire; en ce cas tu fais bon marché de tes vœux!

—Pour mes péchés, reprit-elle en rougissant, j'ai été enlevée par une tribu de Bédouins, vendue comme esclave et amenée à Boulaq où tu m'as achetée. Veux-tu me rendre ma liberté moyennant le prix que tu m'as payée? Je retournerais près de mes sœurs en Christ.

—Comment as-tu de l'argent? les esclaves n'en ont pas.

—C'est Mourad qui le lui a donné, s'écria tout à coup Tomadhyr, qui s'était glissée sans bruit près de nous.

—Tu mens, s'écria Mériem.

—Je te dis que c'est Mourad, reprit l'autre, pour l'aider à enlever Djémilé.

—Tu m'accuses faussement, répondit la chrétienne outrée de colère, parce que tu es jalouse et amoureuse du maître!

—Si je l'aime, je saurai bien le lui apprendre moi-même, répondit la jeune Arabe en lui sautant au visage et en l'égratignant.

Mériem riposta en la prenant aux cheveux. Je les séparai et je fis subir un interrogatoire sévère à Mériem. Devant les assertions de Tomadhyr, elle resta confondue et avoua la vérité; elle chercha à mettre sa trahison sur le compte de la jalousie, et, comme preuve, elle m'offrit de m'en remettre le prix.

—Garde ton argent, lui dis-je, et va-t-en dès demain, tu es libre!

—Tu es irrité contre moi?

—Tu me le demandes, lâche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!

Et je lui tournai le dos.