Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 21 sur 24

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre XXII

 

 

Quinze jours se passèrent sans m'apporter aucune nouvelle d'Olympe. La perspective de retourner bientôt en France avec elle était devenue une idée fixe chez moi. Je tenais d'autant moins à rester au Caire que la peste, apportée par les caravanes de la Mecque, commençait à sévir dans l'armée et dans la population.

J'allai à l'île de Roudah pour savoir où en était le projet de départ. Mademoiselle de Cérignan était à Alexandrie.

Un mois après, le petit juif demanda à me parler. Je le fis venir sur-le-champ. Après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre:

—La dame française est de retour, me dit-il.

—Depuis quand?

—Depuis quinze jours.

—En es-tu bien sûr?

—Oui, elle se tient cachée à l'île de Roudah. Elle est revenue d'Alexandrie avec le mylord, qui est reparti. Ce que je t'apprends là vaut bien quelque chose.

Je lui donnai une bourse et je le renvoyai.

Olympe n'était-elle qu'une adroite aventurière, qui m'avait pris pour dupe?

Je fis seller mon cheval, et, suivi de Guidamour, je me rendis chez elle.

Il me fut répondu qu'elle était en voyage. Je savais le contraire et je résolus de forcer la consigne en passant par les derrières de la maison. Elle était située au bord du Nil, au milieu de bosquets et de jardins enclos de hautes murailles. Une petit porte donnait sur un escalier qui descendait au fleuve. Je pouvais entrer par là et me cacher, en attendant que la nuit fût close, dans une construction basse que je remarquai sous mes pieds. J'allais y descendre quand j'entendis derrière moi un bruit de rames. Une djerme se dirigeait vers l'escalier.

Je me cachai vivement sous un saule pleureur qui trempait sa chevelure dans l'eau. Le bateau aborda à dix pas de moi. Plusieurs hommes descendirent à terre. Parmi eux je reconnus Louis. Ramenait-il Djémilé dans cette barque, ou, comme l'avait projeté Olympe, l'enlevait-on lui-même?

Les autres s'entretenaient en anglais. N'en sachant pas un traître mot, je ne compris rien à leur conversation, si ce n'est que l'un d'eux était qualifié de mylord.

Il était grand et fort. Son visage, autant que je pouvais en juger de loin aux dernières lueurs du jour, répondait au signalement que m'avait donné le juif. C'était lord Humphrey!

Au moment où Louis s'engageait sur l'escalier, je m'élançai vers lui.

L'Anglais fit un aôh de surprise et arma un pistolet.

—C'est inutile, lui dis-je; je suis l'ami de ce jeune homme.

—Oui, oui, c'est mon ami! répéta Louis avec un peu d'effort.

Le lord abaissa son arme et retourna s'entretenir à voix basse avec ses hommes.

—Qu'as-tu fait de Djémilé? dis-je à Louis.

—Il m'a fallu la quitter, mylord m'a emmené de vive force et à l'insu de Mourad.

—L'avais-tu épousée?

—Non, mais le mariage allait se faire.

—Tu es prisonnier des Anglais?

—Oui, et si je sais pourquoi?

—Parce qu'on veut faire de toi une arme contre la République, en tant que tu sois réellement l'héritier de Louis XVI.

—Je ne suis que trop réellement fils de roi. Si j'étais un simple citoyen, on me laisserait vivre à ma guise, on ne m'empêcherait pas de me marier avec Djémilé!

—Tu souhaites retourner près d'elle?

—Oui! et, puisque tu m'as déjà montré tant de bonté, aide-moi à me sauver.

Il faut croire que notre conversation ne fut pas du goût de Lord Humphrey. Il s'avança vers Louis, et, le chapeau à la main, lui dit en mauvais français:

—Monseigneur, je vous attends.

Louis, croyant que j'étais en visite chez mademoiselle de Cérignan, me demanda si elle était prête à partir avec lui, et si je rentrais avec lui chez elle.

—Oui, je te suis.

Quand il fut entré dans le jardin, le lord passa devant moi comme un mal appris, me barra le passage, et, me mettant le canon de son pistolet dans la figure:

—Vous n'irez pas plus loin, dit-il. Vous en savez beaucoup trop! J'ai une mission grave à remplir, vous êtes un obstacle: je briserai cet obstacle.

D'un revers de main, je fis sauter son arme et je le pris au collet.

Au même instant, quatre de ses acolytes, qui s'étaient glissés sans bruit derrière moi, me jetèrent un manteau sur la tête pour m'empêcher d'appeler à l'aide, et, malgré ma résistance, m'emportèrent lié de cordes, je ne sais où.

Quand je fus parvenu à me débarrasser, je vis que j'étais enfermé dans une espèce de cave au bord du Nil. Le croissant de la lune se mirait dans le fleuve et les premières lueurs du jour blanchissaient déjà les hauts minarets du Caire: je sortis de mon antre et je me trouvai auprès du jardin de mademoiselle de Cérignan. La djerme était repartie: je courus à la maison, elle était vide! Olympe avait suivi Louis et lord Humphrey. Je pensai à fréter une embarcation et à les poursuivre; mais ils avaient une avance de douze heures au moins, et puis, de quel droit et sous quel prétexte me fussé-je opposé au départ des fugitifs? Mademoiselle de Cérignan m'avait peut-être trompé, mais peut-être aussi l'avait-on enlevée malgré elle; en tout cas, pour la délivrer, il m'eût fallu livrer à l'autorité militaire son secret et sa personne.

Je rentrai chez moi, j'en avais gros sur le cœur contre lord Humphrey. Je le dépeignis avec soin à Tomadhyr et lui demandai de me dire où il était; mais ses visions étaient indépendantes de sa volonté. Elle ne sut rien répondre.

Je vivais paisiblement et modestement, car mon trésor était épuisé, et ma solde m'interdisait les prodigalités, quand, un soir, Guidamour vint me dire qu'une femme voilée demandait à me parler. Je pensai tout de suite que c'était mademoiselle de Cérignan.

—Qu'elle vienne! m'écriai-je.

Elle entra voilée de noir jusqu'aux yeux. J'étais vivement irrité contre elle, et, comme il faisait très-sombre dans la chambre, je ravivai la lumière de la lampe, en invitant d'un ton brusque, la visiteuse à se faire connaître.

—Elle obéit en silence, et, au lieu des cheveux blonds et des yeux bleus de mademoiselle de Cérignan, je reconnus la brune chevelure et le regard inquiet de la perfide Djémilé.

—Toi ici? lui dis-je, et qu'y viens-tu faire?

—Obtenir ton pardon, dit elle en se jetant à mes pieds; car je t'ai offensé, outragé cruellement, toi qui m'aimais tant! J'ai été bien coupable, bien lâche, bien folle, de croire à la parole de ce jeune garçon, qui m'a lâchement abandonnée. J'aurais dû te prévenir qu'il me poursuivait de son amour depuis longtemps; j'aurais dû te prier de l'éloigner. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai préféré employer la ruse et le mensonge vis-à-vis de toi, si doux, si confiant, si bon. Je t'ai volé ton bien en disposant de moi sans ta permission, car j'étais ta propriété, tu m'avais bien gagnée. Je viens me rendre à toi. Punis-moi, comme je le mérite; frappe-moi si tu veux, je ne t'en aimerai pas moins; car si j'ai eu pour Louis un moment d'abandon, je ne l'ai jamais aimé comme je t'aime.

—Voyons, voyons! pas tant de paroles et assez de mensonges. Tu viens me demander où est Louis, avoue-le franchement.

—Non, je le jure sur le Koran, je ne reviens ici que pour obtenir grâce devant toi. Louis est un imposteur; le jeune roi de France est mort depuis longtemps.

—Et tu crois que je vais te reprendre dans ma maison? Tu vas peut-être me demander de t'épouser, maintenant, comme Pannychis?

—Non, je comprends que j'ai mérité ton mépris, mais sois assez généreux pour oublier le passé. Songe que je suis seule au monde maintenant, et que, si tu n'as pitié de moi, il faudra que j'aille me vendre comme une esclave.

—Tu dis que tu es seule au monde? qu'est donc devenu Mourad? a-t-il été tué?

—Il est mort de la peste, il y a quinze jours. Osman-bey lui a succédé; il m'a offert de me prendre dans son harem; j'ai refusé. Un musulman ne saurait me plaire, et mon cœur endolori, mon âme repentante étaient près de toi.

—Et Sitty Nefyssèh, est-elle morte aussi?

—Oui, avant mon père, dit-elle en pleurant.

—Puisque tu es sans famille et sans asile, j'ai pitié de toi. Je pardonne; mais, comme j'ai appris à te connaître, je ne te considérerai à l'avenir que comme une jolie esclave que je surveillerai de près. Quant à ton repentir, ce sera à toi de me le prouver. Je dois te déclarer aussi que le trésor est vide; que par conséquent, je ne pourrai plus satisfaire tes fantaisies.

—Je n'aurai d'autres fantaisies que les tiennes, et si tu veux mes bijoux, les voici!

Elle retira ses colliers, ses bracelets et son tarbouch d'émeraudes qu'elle posa sur la table.

—Garde tes parures, ta vanité souffrirait trop de ne pouvoir plus briller, ne fût-ce que devant moi.

—Je n'ai plus besoin de paraître, mon orgueil a été brisé, ma vanité étouffée. Je n'ai plus que l'amour-propre de vouloir me garder pour celui qui m'a donné à boire son sang. Ah! tu n'aurais jamais dû m'amener ici et m'apprendre le français! Tout le mal que je t'ai fait ne serait jamais arrivé.

Elle avait raison, c'était encore ma faute!

Le lendemain, Tomadhyr me demanda sur un ton farouche si elle allait redevenir l'esclave de Djémilé.

—Non, lui dis-je, elle n'est pas plus que toi dans la maison, elle le sait. Rends-lui ton amitié.

—Je n'ai pas le droit d'être plus jalouse que toi de ton honneur. Je ne lui dirai rien.

—Ce sera bien gai pour moi!

—Tu le veux? Je serai de bonne humeur...

C'était une singulière bonne humeur que de rester des journées accroupie dans un coin, à consulter son miroir magique, à se plaindre de violentes douleurs d'estomac, à tomber dans des spasmes nerveux, et à dire régulièrement tous les soirs en se retirant:

—Je n'ai pas longtemps à vivre, je te dis adieu, parce que demain matin je serai morte!

Djémilé était plus gaie et plus aimable. Il est vrai qu'elle avait beaucoup à se faire pardonner.

Bien qu'elle m'eût promis de n'avoir d'autres fantaisies que les miennes, elle eut bientôt envie de mille colifichets et mit en gage sa coiffure d'émeraudes et ses perles pour se procurer de l'argent. Se figurait-elle que je retrouverais un nouveau trésor pour les dégager?

Un soir, elle me dit:

—Je ne sais si Tomadhyr m'a ensorcelée. Comme elle, je sens une grande douleur à la poitrine; seulement je ne vois rien que des brouillards rouges qui passent, et j'ai une envie de dormir insurmontable.

—Depuis quand souffres-tu?

—Depuis ce matin.

J'envoyai chercher le médecin qui, après être resté un quart d'heure auprès d'elle, revint me dire:

—Si vous tenez à cette fille, armez-vous de courage: elle a la peste! On n'en meurt pas toujours; mais enfin..., elle est fort malade. Faites-la porter à l'hôpital; c'est plus prudent pour vous!...

—Non, docteur; j'ai eu beaucoup d'affection pour elle, et je ne dois pas l'abandonner.

—Comme vous voudrez. Je reviendrai demain.

Il prescrivit une potion et sortit.

J'allai près de Djémilé. Elle dormait, mais elle avait la pâleur de la mort sur le visage. Le délire la prit dans la nuit.

Elle se croyait dans le désert, disait qu'elle mourait de soif et me demandait sans cesse à boire; mais elle refusait constamment la potion que je lui offrais.

—Non, disait-elle, cela ne sent rien. J'ai du feu dans la poitrine et ton sang peut seul l'éteindre. Me laisseras-tu mourir? Ne veux-tu pas m'en donner?

Et elle cherchait à me mordre comme si elle fût devenue enragée. Ce fut la seule crise violente.

Au matin, elle tomba dans un état de stupeur qui n'était ni la vie ni la mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux et m'appela:

—Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonné et je mourrai sans crainte; mais je te demande une dernière grâce. Ne me laisse pas enterrer avec les musulmans. Élève-moi un tombeau sur lequel tu feras inscrire mon nom et le service que j'ai rendu à Kléber. J'aurai du plaisir à venir le regarder après ma mort. Je viendrai te voir aussi, le veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?

Pauvre fille qui croyait conserver, au delà de la vie, l'usage de ses sens.

—Je ferai ce que tu désires, lui dis-je, et je serai content que ton spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.

Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier baiser. Elle était déjà roide et glacée. Puis, elle s'endormit en tenant ma main dans la sienne. Elle ne se réveilla plus.

Je la fis enterrer sans aucune cérémonie religieuse, dans mon jardin, sous le grand caroubier où elle avait coutume de venir respirer la fraîcheur de la nuit.

Pour satisfaire sa dernière vanité, je lui élevai un mausolée sur lequel je fis graver en français et en arabe: «Ici repose Djémilé, fille de Mourad-bey, morte à l'âge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle et aimée. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue, ainsi que l'estime des Français et des mameluks qui lui doivent la paix conclue entre Mourad et Kléber.»

La mort de Djémilé sembla rendre la vie à Tomadhyr. Elle pleura pour la forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.

Nous étions dans les premiers jours de février quand, un matin, elle entra chez moi et me réveilla en sursaut en criant:

—Voilà les habits rouges!

Je reconnus bien vite qu'elle était en état de somnambulisme.

—Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que de monde!

—Où sont-ils?

—Dans une île où il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts tout ruinés, avec des croix de pierre sur les portes. Le général donne des ordres. Auprès de lui se tient un jeune homme vêtu de bleu. Je le reconnais!—C'est l'amant de Djémilé. Cette dame blonde, je l'ai déjà vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre à l'Anglais. Elle salue, elle s'en retourne....

—Où va-t-elle?

—Où elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames vieilles... Elle les quitte.

—Suis-la!

—Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!... Je ne vois plus!

Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber à terre, en proie à ses convulsions accoutumées.

Ce qu'elle avait vu dans le délire n'était que trop réel. Les Anglais, sous le commandement du général Abercromby, concentraient leurs forces à Rhodes et à Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure, sous prétexte de s'emparer de l'archipel, mais, en réalité, pour opérer d'accord avec Constantinople une nouvelle descente en Égypte. J'avertis Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des ordres nécessaires pour défendre la côte en cas d'attaque. Il avait entassé l'armée au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de réformes administratives.

La sécurité était donc complète, et moi-même je doutais de la lucidité de Tomadhyr, quand on apprit l'apparition de la flotte anglaise devant Alexandrie et le débarquement de vingt mille hommes. D'un autre côté, une armée de trente mille Turcs s'avançait à travers les déserts de Syrie, en même temps qu'une autre armée anglaise, composée de sept à huit mille cipayes, arrivait par la mer Rouge. Nous étions pris en tête, en flanc et en queue, et nous étions dix-huit mille hommes valides pour faire face à tant d'ennemis. La partie n'eût pourtant pas été perdue si nous eussions été bien commandés et si nos généraux se fussent entendus au lieu de tirer chacun de son côté.

Je reçus l'ordre d'être prêt à partir le 11 mars. Quand j'en fis part à Tomadhyr, elle fondit en larmes, se roula par terre, s'arracha les cheveux et eut une crise terrible; tout à coup elle se dressa devant moi et, les yeux égarés, la voix brève:

—Nous ne nous reverrons plus, dit-elle, car tu ne reviendras pas! Tu seras tué par les Anglais, et moi je vais mourir. Me voilà morte ici, dans tes bras, et toi-même tu n'es plus qu'un cadavre. Regarde, voici Djémilé qui vient te chercher!

La promesse que la fille de Mourad m'avait faite à son lit de mort me revint en mémoire, et j'en eus le frisson comme si son spectre était là réellement. Il y était peut-être, qui sait!

—Elle parle! reprit l'hallucinée, l'entends-tu? Elle te dit qu'elle n'est pas morte de la peste. Eh bien, non!

Et s'adressant à cet être imaginaire:

—Je t'ai fait mourir, dis-tu? je l'avoue. Si, dans l'oasis, j'ai consenti à t'aider à fuir avec ton maître, ce n'était pas pour t'obliger. Je t'ai haïe dès le premier jour; c'était pour lui plaire, à lui. Je voulais qu'il sût jusqu'où allait mon amour. Je voulais être aimée plus que toi, qui n'avais jamais rien fait pour lui! Tu l'as trahi, outragé, et moi je t'ai fait boire du poison. Va-t'en! il ne t'aime plus! C'est moi seule qui serai sa compagne dans la mort!

Puis, avec une force surhumaine, elle m'enlaça de ses bras, colla ses lèvres froides sur les miennes et retomba anéantie.

Je la portai sur un sofa. La croyant en catalepsie, comme je l'y avais déjà vue si souvent, je ne m'en inquiétai pas. En rentrant le soir, je la retrouvai dans la même position.

Elle était morte.

Mon départ était fixé au lendemain matin, quand la petite fellahine me dit:

—Ya Sidy, on dirait que tu ne veux plus revenir dans ta maison?

—Il est probable, en effet, que je n'y reviendrai pas, et peu m'importe. Je n'y laisse rien: femmes, maîtresses, esclaves, trésor, tout est envolé.

—Mais la maison reste, et moi dedans.

—Eh bien? ma pauvre enfant, je t'en fais cadeau.

—Tu me donnerais tout cela, à moi pauvre fellahine?

—Oui; viens avec moi chez le cady afin de remplir toutes les formalités voulues par la loi musulmane.

—Mais que ferai-je d'un si grand palais?

—En cherchant bien, tu y trouveras peut-être un autre trésor, et tu m'offriras l'hospitalité si je reviens.

—Comme cela, oui, j'accepte; mais, si tu pars pour ton pays, j'aimerais mieux te suivre.

—Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons chez le cady.

L'affaire fut bientôt faite. L'ex-propriétaire n'avait pas d'héritiers. Je donnai quittance d'une somme que je fus censé avoir reçue, et Zabetta fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles.

J'étais bien aise de faire quelque chose pour cette dernière fleur de mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni trompé, elle m'était toujours restée attachée; elle ne s'était jamais posée en sultane. Contente de peu, elle ne m'avait ennuyé ni de son amour, ni de sa jalousie et n'avait donné la mort à personne. C'était le seul souvenir parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait été si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernières paroles avaient été l'aveu d'un crime.