Mademoiselle de Cérignan
Chapitre XX
Dans mes derniers accès, Thomadhyr prit un caractère de réalité qui me fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si elle eût existé réellement. Un matin que ma fièvre était tombée, je la vis distinctement étendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint à moi en me demandant si je me sentais plus mal.
—As-tu donc le pouvoir de sortir de la tombe? m'écriai-je.
—Non, dit-elle, je suis bien vivante.
Je la touchai pour m'en assurer. Elle avait, comme dans ma vision, une balafre qui partait du front et allait se perdre dans les flots de son abondante chevelure. Cette cicatrice ne l'empêchait pas d'être jolie. Comme je la regardais avec stupeur:
—Je suis bien Tomadhyr, me dit-elle, et non son spectre. Le sabre d'Hassan ne m'a pas ôté la vie. Il m'a crue morte pourtant, puisque, après m'avoir frappée, il m'a fait jeter aux chiens; mais un moine cophte compatissant m'a emportée pour m'ensevelir. Je suis revenue à moi dans le monastère. J'y suis restée malade bien longtemps. Quand j'ai été guérie, les moines m'ont proposé de me faire chrétienne; j'ai refusé. Alors ils m'ont renvoyée. Je ne crains plus Hassan; mais Mourad peut me faire mourir; aussi je suis venue avec de grandes précautions. Maintenant je ne crains plus rien près de toi. Je suis ici depuis huit jours; c'est moi qui t'ai soigné.
—Tu es une brave fille, et je suis content de te revoir. Reste avec moi, j'ai bien des choses à te demander.
—Ne parle plus, la fièvre peut revenir. Si tu as besoin de moi, je suis là.
Je me rendormis, et, quand je m'éveillai, je n'étais pas bien sûr de n'avoir pas rêvé que Tomadhyr était vivante. Je l'appelai pour m'en convaincre.
Elle était là.
Elle me soignait avec un zèle qui m'attacha davantage à cette singulière créature douée d'un sixième sens, que les médecins expliquaient à leur manière en l'appelant magnétisme, somnambulisme, ce qui n'expliquait rien.
Djémilé ne vint me voir que deux fois pendant le cours de ma maladie; mais elle ne rencontra pas Tomadhyr, qui, dès qu'elle entendait venir une visite, se réfugiait dans le harem avec Zabetta.
J'étais mécontent du peu d'empressement de ma future épouse, et, comme j'entrais en convalescence, je m'en plaignis tout haut devant mon esclave.
—Écoute, me dit-elle, tu sais si je te suis dévouée et si je prends part à tout ce qui te fait peine ou plaisir. Eh bien, n'épouse pas Djémilé de manière à ne pouvoir jamais divorcer, tu n'en auras que du chagrin.
—Je ne peux plus me dédire.
—Tant pis! En ce cas, promets-moi de me garder toujours auprès de toi, quand même ta khanoune le trouverait mauvais.
—Tu me demandes tout simplement de me brouiller avec elle.
—Pourquoi? est-ce que je ne la servais pas bien? N'ai-je pas donné ma vie pour elle? Ne saurait-elle m'en marquer un peu de reconnaissance en me souffrant dans sa maison? D'ailleurs, est-il besoin de son bon plaisir? N'es-tu pas le maître? Qu'est-ce que Djémilé, au bout du compte? une fille d'esclave, tandis que mon père et mon grand-père et tous les hommes de ma famille ont toujours été libres et indépendants comme le vent du désert! Je t'ai toujours été fidèle, moi, et je mérite autant qu'elle et davantage d'être ta seconde femme.
—Tomadhyr, j'estime ton caractère et j'ai beaucoup d'amitié pour toi, tu le sais bien. Je te garderai tant qu'il te plaira. Puis-je mieux dire?
—C'est bien; aussi Tomadhyr t'aime plus que sa vie! Elle te le prouvera.
Le lendemain, je venais de sortir pour la première fois, quand la petite fellahine se présenta tout effrayée devant moi.
—Qu'as-tu donc, Zabetta?
—Moi, je n'ai rien. C'est Tomadhyr qui est là-haut sur la galerie. Elle dit des mots sans suite et elle pleure. Je crois bien qu'elle voit l'ange noir. Va donc le conjurer, toi qui sais des paroles magiques pour le chasser.
Je montai près de Tomadhyr. Elle avait le regard brillant de la fièvre ou de la folie.
—Ah! te voilà, s'écria-t-elle en me voyant. Viens vite! Je souffre!... Prends-moi le front dans tes mains. Je verrai mieux!
Quand j'eus fait ce qu'elle demandait.
—Impose-moi donc ta volonté, reprit-elle. Ne suis-je pas toujours ton esclave?
—Eh bien! regarde et vois, je le veux!
—Oui, je vois Djémilé, elle est là... Elle parle!
—Avec qui?
—Avec un jeune homme blond... que j'ai déjà vu en songe...
—Que dit-elle?
—Je ne l'entends pas... Elle remue les lèvres, mais je suis sourde. Ah! que je souffre! Je voudrais entendre pourtant!
—Où sont-ils?
—Dans une maison, au vieux Caire, chez Mériem!
—C'est impossible, tu te trompes!
—Je dis vrai. Mériem s'en va. Elle les laisse seuls. Ils s'embrassent.
—Tais-toi! tais-toi! tu me rendrais fou de colère si je te croyais.
—Tu refuses de me croire? Va donc t'en assurer, tu peux entrer dans la maison, la porte n'est pas fermée et Mériem est loin... Ah! je ne vois plus!...
Et Tomadhyr tomba dans mes bras en s'écriant: Ne l'épouse pas! elle ne t'aime pas! elle te trahit... Moi seule je t'aime!
Puis elle fondit en sanglots et eut une attaque de nerfs.
Je la laissai aux soins de Zabetta, j'allai prendre mon cheval. Je ne savais trop ce que je faisais, j'agissais comme dans un rêve. Je connaissais la maison de Mériem et je partis au galop. Cette course me calma un peu. Je me trouvai bien fou d'ajouter foi aux hallucinations d'une extatique, et je fus sur le point de rebrousser chemin. Je n'en fis pourtant rien et je me trouvai en face de la porte de Mériem. Elle était entre-bâillée, comme me l'avait dit Tomadhyr. Je sautai à terre et j'entrai sans bruit. On chuchotait derrière la tapisserie de la chambre où j'avais jadis retrouvé Sylvie.
Qui me disait que ce fussent Louis et Djémilé? J'écoutai.
Pour douter davantage de la trahison, il eût fallu être sourd. Tomadhyr n'avait pas menti.
Le sang me bourdonnait dans la tête; j'avais des éblouissements. Heureusement pour eux, je n'avais pas d'armes.
En me voyant, Louis alla s'adosser à la muraille pour ne pas tomber, tant il tremblait. Djémilé resta impassible.
—Tu me montreras demain, dis-je à Louis, ce que tu sais faire l'épée à la main.
—Vous voulez me tuer? s'écria-t-il effaré.
—Oui, monseigneur, et je rendrai peut-être un grand service à mon pays.
Et m'adressant à Djémilé:
—Quant à toi, tu sais que la loi musulmane me donne le droit de te coudre dans un sac et de te jeter à l'eau.
—Si j'étais ta femme, tu le pourrais, répondit-elle avec un aplomb qui me déconcerta; mais je suis encore libre et je peux aimer qui je veux.
—C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni cœur ni mémoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le mérites. Si je t'ai sauvé la vie dans le désert, ce n'est pas pour te l'ôter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y a plus rien de commun entre nous. Je te méprise.
—C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui m'épousera, lui! Il me l'a juré. Je serai reine de France.
—Louis veut t'épouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de débarrasser la République de ce prétendant. Quant à la couronne de France, n'y compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tête celle de la Haute-Égypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?
—Vous consentiriez à mon mariage avec Djémilé? dit-il en me regardant d'un air incrédule.
—Oui! va la demander à sa mère, arrange-toi avec Mourad, et que je ne te revoie plus jamais. Adieu.
Le coup qui me frappait était tellement imprévu et si violent, que j'en étais comme écrasé. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur à quelqu'un, et mademoiselle de Cérignan était la seule personne qui pût s'intéresser à ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'île de Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moquât de moi, les amants trompés prêtent toujours à rire. Je ne voulus pas lui donner la satisfaction du triomphe. Elle m'avait prédit ce qui m'arrivait! Je rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui, me voyant la figure bouleversée, m'en demanda la cause. Faute d'autre confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:
—Bah! fit-il, ce n'est que ça? ta maîtresse te trompe? Prends-en une autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens dîner avec moi et oublie.
J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la résolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne réussis qu'à me rendre fou, c'était toujours quelque chose.
Sabardin, ne voulant pas rester en arrière, s'enivra aussi; après quoi il fit venir deux danseuses. Elles étaient grandes et bien faites, elles avaient le regard effronté, les yeux entourés de koheul, les sourcils peints et les joues fardées. Leur peau brune apparaissait entre la veste et la ceinture lâche tombant au-dessous des hanches. Leur danse était des plus lascives; mais, en les regardant de plus près, nous découvrîmes que nos ghawaises n'étaient autres que des khewals, c'est-à-dire des almées mâles. Je n'avais pas encore vu de près ce genre d'êtres douteux dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient si étrangement la femme. Après avoir bien regardé ces étranges animaux, nous les mîmes dehors, comme de juste, à grands coups de bottes.
Nous allâmes achever la soirée au théâtre. Notre conduite ne fut pas celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous jetâmes des fleurs et des friandises à toutes les femmes belles ou laides que nous vîmes dans la salle. Morin se laissa entraîner et fit mille folies de sang-froid, ou plutôt il se grisa de notre ivresse. Il vit Pannychis dans la loge du général en chef, en compagnie de la femme turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'idée lui vint de les inviter à souper avec nous. Pannychis accepta d'emblée. La sultane me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait été chercher fortune dans les coulisses. La représentation finie, il ramena Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricités pour laisser échapper l'occasion. En apprenant que j'avais échoué auprès de la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous donnant rendez-vous chez elle.
En attendant, nous emmenâmes Pannychis dans un café que nous fîmes ouvrir, malgré les mesures de police, et pour se mettre à notre diapason, Morin et sa belle s'abreuvèrent de Champagne. Après quoi, nous nous rendîmes chez Dubertet, qui était absent depuis huit jours.
Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc à la vertu des femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de vaisselle et on mena grand bruit.
À trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous allâmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafraîchir. La sultane fut touchée par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit beaucoup. Nous revînmes chez Sylvie boire du punch pour nous réchauffer. Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur les nattes.
Pour cette belle équipée, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et reçut un bon coup d'épée. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au bout de la semaine, elle lui avait persuadé d'aller faire des excuses à Sabardin pour avoir été trop prompt à le soupçonner.
Pannychis, après avoir été mise à la porte par son riz-pain-sel, avait été s'implanter chez Morin.
Quant à moi, je fus consigné pour un mois à la citadelle, de par l'ordre d'Abdallah-Menou, sous prétexte de tapage nocturne.