Main-sûre l'infaillible

Karl May · Chapitre 1 sur 9

Pages du PDF

Main-sûre l'infaillible

1 Old Wabble

1

 

OLD WABBLE

De tous les amis que je me suis faits en parcourant le monde, aucun ne m’est plus cher que Winnetou, l’illustre chef de la tribu des Apaches. Que de fois, revenant du fond de l’Afrique ou de l’Asie, je l’ai retrouvé dans sa Prairie natale ! Je n’avais pas besoin de lui avoir fixé de rendez-vous. Dans sa tribu, au bord du Rio Pecos, on savait toujours où il était. Parfois même je l’apprenais en interrogeant un Blanc ou un Indien rencontré en chemin. Car le bruit des exploits de Winnetou n’était pas long à se répandre.

Mais quand nous étions convenus du jour de notre rencontre, son exactitude, malgré l’apparente imprécision de la manière qu’ont les Indiens de mesurer le temps, était strictement conforme aux indications de mon calendrier et de mon chronomètre.

Une fois cependant, je pus croire que sa ponctualité serait en défaut. Nous nous étions séparés dans le nord, au lieu-dit Le Coteau, et devions nous retrouver quatre mois plus tard dans la Sierra Madre. Il me demanda :

– Mon frère connaît l’eau qu’on appelle Clearbrook2. Nous y avons chassé ensemble. Et se souvient-il du chêne sous lequel nous avons alors campé ?

– Certes.

 

2 Ruisseau clair.

– 4 –

– En ce cas nous ne pouvons nous manquer. Cet arbre est flétri et ne pousse plus. Vers le milieu du jour, quand l’ombre du chêne sera exactement cinq fois plus longue que mon frère, Winnetou sera là. Howgh !

À l’heure dite, j’y étais. Mais pas trace de Winnetou. J’attendis longtemps. Je savais que seul un accident imprévu pouvait l’avoir empêché de tenir parole. Mais il me vint soudain à l’esprit qu’il était peut-être déjà venu, et avait eu quelque bonne raison de s’éloigner. Auquel cas il m’avait certainement laissé quelque indice. J’examinai le tronc du chêne, et y découvris, à hauteur d’homme, une branche de pin qu’on avait dû y ficher depuis longtemps, car elle était toute desséchée. L’attirant à moi, je vis un papier qui enveloppait l’autre extrémité, et, le déroulant, lus ces mots : « Que mon frère se hâte de venir chez Bloody Fox, que les Comanches veulent attaquer. Winnetou court le prévenir. »

C’était bien l’écriture de Winnetou. La nouvelle n’était point bonne. Mon ami était en danger. Quant à Bloody Fox, il était perdu si Winnetou n’arrivait pas à temps. Et je n’étais guère plus rassuré sur mon propre sort. La demeure de Bloody Fox se trouvait dans une des très rares « oasis » du Llano Estacado désertique, accessible seulement à travers le territoire des Comanches, contre lesquels nous nous étions souvent battus. Si je tombais entre leurs mains, j’étais promis au poteau de torture, car les Comanches avaient depuis longtemps déterré la hache et pris le sentier de la guerre.

Il n’y avait pas une minute à perdre. J’étais livré à mes seules ressources, mais j’avais de bonnes armes et un cheval hors de pair. De plus, je connaissais bien la région. Aussi me dis-je qu’un véritable homme de l’Ouest se débrouille mieux tout seul qu’en compagnie de gens dans lesquels il ne peut avoir une confiance entière. D’ailleurs aucune hésitation n’était permise. Bloody Fox était en danger : il fallait le sauver. Je montai à cheval et suivis les indications de mon frère rouge.

– 5 –

Tant que j’étais dans la Sierra, je n’avais pas grand-chose à craindre. Les couverts étaient nombreux, et j’avais l’habitude de faire très attention. Mais ensuite, ce furent les hauts plateaux dénudés, où l’on peut être vu de très loin, coupés de gorges escarpées et de canyons profonds, garnis d’une maigre végétation d’aloès et de cactus derrière lesquels un cavalier ne peut se dissimuler. Si les Comanches me surprenaient dans un de ces canyons, ma seule chance de salut était de faire demi-tour et de me fier à la vitesse et à l’endurance de mon cheval.

Le plus dangereux de ces défilés était le fameux Canyon de la Méprise, Mistake Canyon, car les Indiens l’empruntaient souvent pour passer de la plaine à la montagne et inversement. On racontait qu’un chasseur blanc y avait tué d’un coup de feu son meilleur ami, un Apache, qu’il avait pris pour un Comanche. Je ne connaissais pas le nom des acteurs de cette tragédie, à laquelle le canyon devait son nom et sa sinistre réputation. Car l’esprit de l’Apache mort passait pour hanter les lieux.

Je craignais moins la rencontre de ce fantôme que celle de quelque ennemi bien vivant. Mais longtemps avant d’atteindre le canyon, je remarquai les traces de plusieurs cavaliers, qui rejoignaient mon chemin et le suivaient dorénavant. Il ne pouvait s’agir de chevaux sauvages, de mustangs, car il n’y en avait pas dans ces parages. Je descendis de ma monture pour examiner les traces de plus près, et constatai avec surprise et non sans inquiétude que les chevaux étaient ferrés. Les cavaliers n’étaient donc pas des Peaux-Rouges. Qui étaient-ils donc, et que venaient-ils faire ici ?

Un peu plus loin, l’un d’eux avait mis pied à terre, peut-être pour resserrer les sangles de sa selle, et les autres avaient poursuivi leur route. Sur la gauche des traces de pas, j’observai plusieurs petites entailles, de la largeur du dos d’un couteau. Un de ces cavaliers aurait-il porté un sabre ? Il s’agissait donc de militaires ? Aurait-on lancé des troupes contre les Comanches, pour réprimer leurs incursions ? Je suivis la piste au galop. Les

– 6 – traces étaient de plus en plus nombreuses, dans toutes les directions. Il n’y avait plus aucun doute : l’armée était là. Et, en débouchant d’un bouquet de cactus, j’aperçus le camp. Je me rendis compte aussitôt qu’il s’agissait d’une installation durable. Les cactus protégeaient le camp par derrière et sur les flancs, tandis que devant lui, un vaste espace découvert excluait toute possibilité d’attaque par surprise. On ne m’avait pourtant pas vu arriver de l’Ouest. C’était une négligence que de n’avoir pas posté là des sentinelles, même en plein jour. Que serait-il arrivé si, à ma place, une bande d’indiens ennemis s’était approchée ?

Plus loin, le terrain descendait jusqu’à un canyon qui fournissait sans doute l’eau nécessaire au camp. Les chevaux étaient couchés ou erraient sans entraves. Les soldats avaient tendu des toiles sur les tiges des cactus pour se protéger du soleil. Il y avait une vaste tente pour les officiers, à l’ombre de laquelle on avait mis à l’abri les provisions de bouche. Dans le voisinage s’étaient installés quelques civils probablement désireux de passer la nuit sous la protection des troupes, car le jour tirait à sa fin. Je décidai d’en faire autant. Si j’avais poursuivi ma route, j’aurais dû camper seul et sacrifier mon sommeil à ma sécurité.

Ma présence ayant enfin été remarquée, un sous-officier m’aborda et me mena au commandant qui sortit de sa tente avec quelques officiers. Pendant que je mettais pied à terre, il m’observa ainsi que ma monture, puis demanda.

D’où venez-vous, Sir ?

– Je descends de la Sierra.

– Et où allez-vous ?

– Au Pecos.

– Vous auriez eu du mal, si nous n’avions pas chassé ces salopards de Comanches. Avez-vous trouvé de leurs traces ?

 

– 7 –

– Non.

– Hum ! On dirait qu’ils se sont dirigés vers le Sud. Voilà près de deux semaines que nous sommes là, et pas un n’a montré le bout de son nez.

J’aurais volontiers traité d’imbécile ce militaire qui s’imaginait qu’on peut trouver les Comanches sans prendre la peine de les chercher. En tout cas, s’il n’avait pu les découvrir, eux savaient fort bien où il se trouvait, lui. La nuit, leurs guetteurs étaient probablement postés tout autour du camp. Comme s’il avait deviné mes pensées, le commandant poursuivit :

– J’ai besoin d’un bon éclaireur. Old Wabble a passé la nuit ici. C’était tout à fait l’homme qu’il m’aurait fallu. Mais je n’ai appris son identité qu’après son départ. Il a dû se douter de quelque chose, et s’est fait appeler Cutter. Et il y a plus d’une semaine qu’une patrouille a rencontré Winnetou le chef apache. Ç’aurait été encore mieux. Mais il s’est empressé de filer. Quand on voit Winnetou, Old Shatterhand n’est pas loin. Celui-là, je voudrais bien qu’il me tombe entre les pattes. Quel est votre nom, Sir ?

– Charley, répondis-je, en lui donnant mon prénom, qui pouvait aussi bien passer pour un nom de famille. Je ne tenais

nullement à lui révéler que j’étais Old Shatterhand3 en personne, n’ayant ni le temps ni le désir de rester là et de servir d’espion. Cependant j’observai les civils étendus près de la tente, et constatai avec soulagement qu’ils m’étaient inconnus. Certes, mon cheval et mes armes pouvaient me trahir. Tout le monde savait qu’Old Shatterhand ne se déplaçait pas sans son Tueur d’Ours et sa carabine Henry, et qu’il montait l’étalon noir que Winnetou lui avait offert. Le commandant n’était pas assez

 

3 La main qui frappe.

– 8 – curieux pour remarquer ces détails. Il se retira sous sa tente sans m’interroger davantage.

Mais les civils, tous hommes de l’Ouest, pouvaient me découvrir. Aussi m’empressai-je d’enfoncer le Henry dans sa gaine de cuir, pour en dissimuler le mécanisme singulier. Le Tueur d’Ours était moins voyant. Cela fait, je dessellai l’étalon et il ne tarda pas à trouver, sinon de l’herbe, du moins des figuiers de Barbarie suffisamment juteux pour assouvir sa faim, et dont il savait ôter les épines sans se blesser. Je demandai ensuite aux civils la permission de m’asseoir avec eux. L’un d’eux répondit.

– Bien volontiers. Sir, et mangez avec nous. Mon nom est Ralph Webster, et quand Ralph Webster a un morceau de viande il est prêt à le partager avec tout honnête homme. Avez-vous faim ?

– Certes.

– Alors tranchez là-dedans, et servez-vous largement. Nous sommes tous de l’Ouest, Sir. Et vous ?

Il poussa vers moi un quartier de viande froide rôtie qui devait bien peser huit livres. J’en pris un morceau et répondis :

– Il m’arrive de me promener de ce côté-ci du Mississipi, mais je ne sais pas si j’ai droit au titre d’homme de l’Ouest. Ce n’est pas à la portée de tout le monde.

– Très juste, Sir, très juste ! fit-il avec un sourire. Je suis bien content de voir un homme qui ne se prend pas pour quelqu’un. Et qu’est-ce que vous faites dans l’Ouest, Mister Charley ? Chasseur ? Trappeur ? Collecteur de miel ?

– Je suis chercheur de tombeaux. Mister Webster.

– Chercheur de quoi ? Vous avez bien dit de… de tombeaux ?

– Yes.

– 9 –

– Vous vous moquez de nous, Sir.

– Pas le moins du monde.

– Alors ayez la bonté de nous donner quelques explications, si vous ne voulez pas que je vous chatouille les côtes avec ce couteau. Je n’aime pas qu’on se paie ma tête.

– Well ! Je recherche l’origine des Indiens. Et vous savez peut-être que les tombeaux peuvent livrer là-dessus d’utiles renseignements.

– Hum ! En effet, j’ai lu quelque part qu’il y a des gens qui ouvrent les tombeaux pour y apprendre l’histoire de l’humanité. Quelle idiotie ! Alors vous êtes de ces gens-là ? Un savant ?

– Yes.

– Et vous n’avez pas peur de tomber dans un tombeau, et d’y rester ? Pourquoi n’allez-vous pas déterrer les morts dans un pays moins dangereux que celui-ci, où on ne peut plus faire un pas sans risquer de rencontrer une balle ou un tomahawk. Les Comanches sont sur le sentier de la guerre. Savez-vous tirer ?

– Un peu.

– Hum ! Moi aussi, j’ai cru que je savais tirer. Je vois que vous avez une bonne vieille caisse à poudre, et là-bas, bien caché, un fameux rifle pour tireur du dimanche. Croyez-moi, c’est dangereux de chercher des tombeaux par ici. Ne restez pas là. Venez avec nous, vous serez plus en sûreté que tout seul.

– Et de quel côté allez-vous ?

– Nous descendons sur le Pecos, comme vous, à ce que nous avons entendu.

Il eut un sourire à la fois condescendant et ironique et ajouta.

 

– 10 –

– Vous n’avez pas mauvaise apparence. Propre comme un sou neuf ! Ici, ça n’a pas cours, Sir. Un véritable homme du Far West n’a pas cet air-là. Mais vous me plaisez, et je vous renouvelle mon invitation de venir avec nous. Nous vous protégerons. Vous ne pouvez pas continuer tout seul. Et je vois que vous savez monter à cheval. Vous avez dû le dételer de votre voiture, celui-là ?

– Peut-être bien. Mister Webster, répondis-je amusé de le voir prendre pour un cheval de trait mon étalon indien, auquel seul le cheval noir de Winnetou pouvait se comparer. Mais il me plaisait, ce Webster, autant que je lui plaisais à lui. Le jour où il apprendrait ma véritable identité, on rirait bien. En outre, je me dis qu’il ne me serait pas inutile d’être accompagné, tout au moins pour traverser le Mistake Canyon. Aussi ajoutai-je :

– J’accepte avec gratitude votre proposition, Sir, et vous demande expressément votre protection.

– Vous l’aurez, et je pense que vous en aurez besoin. Je serai content quand nous serons partis d’ici. Sans compter que le commandant pourrait très bien retenir l’un de nous comme éclaireur. Qu’est-ce que tu en penses, mon vieux Jos ?

Cette question s’adressait à un vieux bonhomme dont le visage sympathique était empreint d’une profonde mélancolie.

Jos, c’est le diminutif de Josua. Je devais apprendre plus tard qu’il s’appelait Josua Hawley.

– C’est aussi mon avis, fit-il. Il ne manquerait plus que ça, d’avoir à tirer les marrons du feu pour ces galonnés, et de se brûler les pattes. Ils n’avaient qu’à garder Old Wabble. C’était l’homme qu’il leur fallait. Moi, ils ne m’auront pas. Je serai content une fois parti et quand j’aurai le Canyon de la Méprise derrière moi.

– Pourquoi ? As-tu peur du fantôme de l’Indien ?

 

– 11 –

– Peur ? Non. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser tout le temps. Il m’y est arrivé quelque chose de pas ordinaire, et j’y ai trouvé de l’or.

– De l’or ? Au Mistake Canyon ? Ce n’est pas possible ! Il n’y en a pas.

– Il faut croire qu’il y en avait quand même, puisque nous l’y avons trouvé.

– Vraiment ? Ça devait être par hasard.

– Non. C’est un Indien qui nous l’a montré.

– Ce n’est pas croyable. Jamais un Peau-Rouge ne montre une trouvaille comme celle-là à un Blanc, quand il serait son meilleur ami.

– Alors il s’est agi d’une exception. D’ailleurs c’était l’Indien qui a été tué là-bas par erreur. Je vous raconterai peut-être cette histoire demain, quand nous serons au canyon. Ce soir je n’en ai pas envie. Je me tais. Passe-moi la viande. Ce n’est que de l’antilope, mais ça doit être bon. J’aimerais mieux un quartier de bison ou d’élan.

– De l’élan ? Ah, oui, tu as raison, s’écria Webster en faisant claquer sa langue. C’est la meilleure viande. Et l’élan me fait toujours penser à l’homme qui a fait de moi un chasseur.

– Qui est-ce ?

– Nous avons déjà prononcé son nom : Old Wabble.

– Quoi ? Lui ? Old Wabble ? Tu le connais ?

– Si je le connais ? En voilà une question ! C’est avec lui que j’ai eu ma première aventure dans le Far West. Et je vais vous la raconter, ça vous permettra de vous moquer de moi. Car il s’agit de mon premier élan.

Il prit un air inspiré et commença son récit.

– 12 –

– Son vrai nom est Fred Cutter mais on l’a surnommé Old Wabble à cause de sa démarche tremblotante et parce que ses vêtements ballottent sur son maigre corps. Il a été cow-boy au Texas et a pris l’habitude du costume de là-bas, que personne n’a jamais pu lui faire abandonner ici.

« Je le vois encore, grand, maigre, chaussé d’invraisemblables savates, et les jambes gainées de leggings hors d’âge.

« Par-dessus sa chemise, dont je ne mentionnerai pas la couleur, pendait une veste largement ouverte sur sa poitrine et son cou nus. Mais sous son chapeau cabossé, il portait autour du front un foulard dont les pans retombaient sur ses épaules. À la ceinture, un grand coutelas, aux oreilles, deux lourds anneaux d’argent, et dans la grosse main brune et osseuse, une éternelle cigarette. Tel était Old Wabble, toujours semblable à lui-même.

« Mais ce qu’il avait de plus étonnant, c’était son visage au teint recuit par les intempéries, ridé, mais toujours rasé de frais, avec de grosses lèvres, un long nez pointu, et des yeux gris au regard perçant desquels rien n’échappait malgré des paupières toujours mi-closes. Au repos ou en mouvement, ce visage exprimait toujours une résolution inébranlable. Car Old Wabble, tout débraillé qu’il fût, était de première force à cheval, au fusil et au lasso, et possédait en outre toutes les qualités indispensables à l’homme de l’Ouest digne de ce nom. Sa formule préférée : « It’s clear », (c’est clair) prouvait bien qu’il trouvait simples les choses les plus difficiles.

« Pour moi, j’avais été à Princeton une espèce de commis d’architecte, et j’avais gagné tant d’argent que je pus mettre à exécution mon projet de m’équiper et de partir chercher de l’or dans l’Idaho. J’étais un greenhorn, un vrai novice. Je partis avec un seul compagnon, pour ne pas avoir à partager avec trop de gens les richesses que j’espérais recueillir. Il s’appelait Ben Needler, et connaissait le Far West aussi mal que moi. En descendant de voiture à Eagle-Rock, nous étions armés comme

– 13 – des grenadiers et chargés comme des baudets d’une foule d’accessoires magnifiques et luisants, dont le seul défaut était de ne servir à rien. Une semaine plus tard, lorsque nous arrivâmes à Payette Fork, nous avions l’air de vagabonds, nous mourions de faim, et nous nous étions entre temps débarrassés de tout notre équipement, sauf les armes et les munitions. Mais j’aurais volontiers donné tout mon arsenal pour un bon sandwich, et Ben Needler aussi.

« Nous nous assîmes à l’orée d’un bois, baignâmes nos pieds meurtris dans un ruisseau, et nous mîmes à parler de mille choses délectables que nous aurions bien voulu avoir, cuissots de chevreuil, côtes de bison, rognons d’ours et rôti d’élan. Il y avait, paraît-il dans la région, des élans aussi gros que des bisons. Et Ben, claquant la langue, s’écria :

– Good lack ! Si j’en vois un, avec quelle volupté je lui collerai mes deux balles entre les cornes, et alors…

– Et alors vous seriez fichus ! répondit une voix goguenarde derrière nous. L’élan vous mettrait en bouillie. C’est une bête qu’on ne tire pas entre les cornes. D’abord il n’en a pas. Vous arrivez sans doute tout droit de votre préau d’école à New York, Messieurs ?

« Nous nous levâmes d’un bond et aperçûmes notre interlocuteur, qui se dégageait des buissons derrière lesquels il nous avait écoutés. C’était Old Wabble, tel que je vous l’ai décrit, et qui nous lançait, de ses yeux mi-clos, un regard fort dépourvu d’estime. Il nous interrogea comme un maître questionne des écoliers, et nous invita à le suivre.

« À environ un mille de là se trouvait, au milieu d’une clairière, une cabane en rondins qu’il appelait son rancho. Derrière la maison, se trouvaient les écuries destinées à abriter par mauvais temps les chevaux, les mulets et les bœufs alors en liberté. Jadis cow-boy, Old Wabble était devenu éleveur. Son personnel se composait de Will Litton, le surveillant blanc, et de

– 14 – quelques Indiens Serpents, qu’il appelait ses vaqueros et qui lui étaient dévoués corps et âme.

« Ils étaient en train de charger sur une carriole des toiles de tente et d’autres objets.

– Voilà ce qu’il vous faut, dit le vieux. Vous voulez tirer des élans, et nous faisons précisément nos préparatifs pour aller à la chasse. Venez ! On verra bien ce que vous savez faire. Si vous êtes bons à quelque chose, vous pourrez rester chez moi. En attendant, entrons car, it’s clear, un chasseur affamé jette sa poudre aux moineaux.

« Voilà qui nous convenait parfaitement. Quand nous eûmes mangé et bu, nous nous mîmes en route. On nous avait donné des chevaux. Nous allâmes d’abord jusqu’à la rivière, que nous passâmes à gué. Le vieux avait pris la tête de la troupe, menant au bout d’une longe un mulet haut-le-pied. Derrière nous chevauchaient Ben Needler et Will Litton. Puis venait le chariot attelé de quatre chevaux, conduit par un Indien nommé Pap-Mouh, la Main Sanglante, dont l’aspect paisible et civilisé démentait le nom. Ses congénères étaient restés au rancho.

« Au delà du gué, nous traversâmes d’abord un bois clairsemé, puis une vallée verdoyante et sans arbres, qui débouchait sur la savane herbeuse. Après quelques heures de marche, nous nous arrêtâmes pour camper à l’endroit où le terrain commençait à monter. On déchargea le chariot et on dressa la tente, derrière laquelle on attacha les animaux, et devant laquelle on alluma le feu. Nous nous proposions de rester sur place une journée, pour chercher des antilopes, voire des bisons, dont la présence était attestée par quelques carcasses çà et là. Il y avait même un crâne tout blanchi par le soleil au voisinage immédiat de notre tente, dont nous confiâmes la garde à Main Sanglante, cependant que nous montions vers la lande où selon Old Wabble, il y avait de l’élan à foison.

 

– 15 –

« Mais de toute la journée, non plus que le lendemain, nous n’aperçûmes pas le moindre gibier. Le vieux était furieux, mais je n’étais pas fâché de ne pas avoir l’occasion d’exposer mes qualités de tireur à ses critiques. J’étais alors parfaitement capable d’atteindre un clocher à trente pas… et de manquer à soixante une antilope en pleine course.

« Old Wabble eut alors l’idée malencontreuse d’éprouver notre adresse en nous faisant tirer sur quelques vautours qui, à une soixantaine de pas de nous, s’étaient abattus sur une carcasse de bison. Je tirai quatre fois sans en atteindre un seul. Ben, à sa troisième balle, arriva à toucher un des oiseaux et les autres s’envolèrent alors.

– Incomparable, s’esclaffa Old Wabble, tremblant de tous ses membres. It’s clear, Messieurs vous êtes faits pour le Far West. On peut être rassuré sur votre sort. Vous êtes des gens arrivés. Vous n’irez jamais plus loin !

« Ben accueillit paisiblement ces invectives, mais je protestai avec colère, ce qui m’attira la verte réponse du vieux.

– Taisez-vous ! Votre camarade, lui, a au moins touché à la troisième fois. Il a encore de l’espoir. Mais vous ne valez rien pour l’Ouest. Je n’ai que faire de vous, et le seul conseil que j’aie à vous donner, c’est de filer au plus vite.

« Affreusement vexé, je résolus de gagner à tout prix l’estime du vieux.

« Le lendemain matin nous arrivâmes aux montagnes de la Salmon River. On chargea les provisions, les ustensiles de cuisine, les couvertures sur le mulet, et la voiture, inutilisable sur les sentiers de la montagne, resta auprès de la tente. Vous connaissez la région. Le parcours est très dangereux par endroits, surtout au coude du Snake Canyon, quand il faut descendre à pic pour gagner le sentier des Wihinas de l’autre côté. À droite, la falaise monte verticalement ; à gauche, c’est un

– 16 – gouffre noir ; et le sentier n’a pas trois pieds de large. Fort heureusement, nos chevaux étaient habitués à ce genre d’itinéraire, et je n’avais pas le vertige. Nous arrivâmes sains et saufs. Mais un nouveau danger allait bientôt nous menacer.

« Sur le sentier des Wihinas, nous rencontrâmes un groupe de huit Indiens à cheval, dont quatre portaient des plumes de chef. Sans paraître le moins du monde surpris de notre présence, ils nous observèrent en passant avec l’expression de mélancolie indifférente qui caractérise la race rouge. Un des premiers, monté sur un cheval bai portait de son bras gauche un étrange objet allongé orné de plumes. Cette rencontre silencieuse m’impressionna. Ils me parurent toutefois inoffensifs, puisqu’ils n’étaient pas armés et ne portaient pas la peinture de guerre. Mais aussitôt que la pente nous eut dissimulés à leurs regards, Old Wabble s’arrêta et, jetant un regard soucieux en arrière, déclara :

– Zounds ! Qu’est-ce qu’ils fichent ici, ces salopards ? Ce sont des Panashtes, et ils sont en querelle avec la tribu des Serpents, à laquelle appartiennent mes vaqueros. Où peuvent-ils bien aller ? Leur chemin passe par mon rancho. Je serais plus tranquille si j’y étais.

– Mais ils n’étaient pas armés, dis-je.

Old Wabble me foudroya d’un regard de ses yeux mi-clos, et, sans daigner me répondre, poursuivit :

– Notre chasse à l’élan est terminée, tout au moins pour aujourd’hui et demain. Il faut redescendre à la tente, et peut-être même au rancho. Nous devons les devancer. Heureusement que je connais un sentier qui descend non loin d’ici. Évidemment il n’est praticable qu’à pied. En avant, boys ! Ma décision est prise. Il faut que nous les tenions au bout de nos fusils. It’s clear !

 

– 17 –

« Il galopa cinq minutes vers la gauche. Au bout de la falaise, nous atteignîmes un vallon tapissé de mousse et de gazon. Au pied de la paroi rocheuse s’élevaient de grands sapins, parmi lesquels serpentait un ruisseau. Old Wabble descendit de cheval et dit :

– Le sentier est au bout du vallon. Si nous marchons vite, nous serons à la tente avant les Rouges. L’un de nous doit rester ici pour garder les bêtes. Ça sera celui dont nous avons le moins besoin, le fameux Ralph, qui a tiré quatre fois sans toucher. Il serait capable de nous toucher nous, au lieu des Rouges…

« Le « fameux Ralph », c’était moi, bien sûr, Ralph Webster, naguère commis d’architecte à Princeton. Je protestai violemment, mais dus me soumettre. Les trois autres prirent leurs armes et s’en furent au plus vite. Le vieux m’avait ordonné de bien prendre soin des bêtes et de ne quitter le vallon sous aucun prétexte avant son retour.

« J’étais furieux. Allait-on me traiter de la sorte ? Allait-on abattre de pauvres Indiens d’aspect innocent ? Allais-je laisser faire ? Non ! C’étaient des hommes comme nous. Et puis je voulais me venger de l’offense reçue. Je ne connaissais pas le Far West, et j’obéis à ma déraison. J’attachai le mulet et les trois chevaux à l’arbre le plus proche et revins au galop sur le chemin que nous avions parcouru. Je me proposais de remplir la tâche qui m’avait été assignée, mais après avoir, au préalable, prévenu les Indiens. Je descendis à toute vitesse le sentier des Wihinas et pénétrai dans le Canyon des Serpents. J’aperçus alors les Rouges. En m’entendant, ils se retournèrent, et s’arrêtèrent. Je les rejoignis et demandai si l’un d’entre eux savait l’anglais. Celui qui portait l’objet allongé répondit :

– Je suis To-ok-ouh, la Flèche Rapide, chef des Chochones-Panashtes. Mon frère blanc est-il revenu pour m’apporter un message du vieux, dont les troupeaux sont gardés par les Indiens Serpents ?

 

– 18 –

– Tu le connais donc ? demandai-je. Il vous considère comme des ennemis, et vous a devancés à pied pour vous tuer. Je suis chrétien, et mon devoir était de vous prévenir.

« Le regard de son œil sombre perfora littéralement mon visage. Il demanda :

– Où sont vos bêtes ?

– Après le sentier des Wihinas, dans un vallon vert.

« Il s’entretint quelques instants avec ses compagnons, puis, tournant vers moi un visage devenu plus amical, me demanda :

– Il n’y a pas longtemps que mon frère est dans ce pays ?

– Depuis hier seulement.

– Qu’est-ce que les Visages Pâles veulent faire dans la montagne ?

– Nous voulons chasser l’élan.

– Mon frère est-il un fameux chasseur ?

– Non. Je manque toujours le but.

« En souriant, il continua à m’interroger et je dus tout lui dire, jusqu’à mon nom. Il observa alors :

– Ralph Webster, c’est un nom difficile pour l’homme rouge. Nous t’appellerons At-poui, le Bon Cœur. Avec le temps, tu apprendras la prudence. Ta bonté aurait pu causer ta perte. Réjouis-toi que nous ne soyons pas sur le sentier de la guerre. Vois ce Wampum, fit-il en désignant l’objet qu’il tenait sous son bras gauche, il contient un message de paix aux chefs des Chochones. Nous venons sans armes, pour l’apporter au Rancho du vieux, dont les Indiens le transmettront ensuite. Nous n’avons donc rien à craindre, mais nous sommes aussi reconnaissants que si tu nous avais sauvés de la mort. Quand tu

– 19 – auras besoin d’amis, viens chez nous. At-poui, le Bon Cœur, sera toujours le bienvenu. Howgh ! J’ai dit.

« Il me serra la main et s’en fut avec ses compagnons. Je lui criai de ne rien dire au vieux et m’en retournai, très satisfait de mon succès, mais non de ma sagesse. J’avais été très imprudent.

« Arrivé dans le vallon, je déchargeai le mulet et libérai les chevaux de leurs entraves pour les laisser paître. Puis j’utilisai mes loisirs à m’entraîner au tir. J’avais une poire à poudre pleine, et il y avait encore une boîte avec les bagages. Quand ma poire fut vide, je pus constater avec satisfaction que j’étais désormais capable d’atteindre un clocher à deux cents pas.

« Vers le soir, Old Wabble revint avec Ben et Will. Ils avaient rencontré les Rouges en bas, près de la tente. Ils crurent m’apprendre que les Indiens avaient les intentions les plus pacifiques, à savoir de remettre le Wampum à Main Sanglante et de rentrer chez eux. Bien entendu je ne soufflai mot de ce que j’avais fait.

« Nous passâmes la nuit dans le vallon et, au matin, gagnâmes la lande, qui n’était plus très loin. C’était un vallon beaucoup plus vaste que celui de la veille. Au centre s’étendait un petit lac aux rives marécageuses. Plus loin, c’étaient des fourrés et des bois au sol incertain, et, au fond, des falaises éboulées et fendues par endroits qui enserraient la vallée. Il fallait bien deux heures de marche pour la traverser.

« Le mulet déchargé, nous installâmes le foyer et le campement où je devais rester pour garder les chevaux. Les autres se mirent en chasse. Le silence régna jusqu’à midi. Puis j’entendis quelques coups de feu. Bientôt, Ben Needler revint seul. Il avait tiré trop tôt sur un élan femelle et Old Wabble, furieux, l’avait renvoyé. Il revint au crépuscule avec Litton, bredouille et maugréant.

 

– 20 –

– Des traces, il y en avait, grommela-t-il. Et pas seulement des traces d’élans, mais aussi des traces de Peaux-Rouges qui ont dû venir avant nous et faire fuir le gibier. It’s clear ! Nous n’avons rencontré qu’une femelle. Et alors ce Needler a tiré ses deux coups trop tôt, et elle est partie. Voilà ce que c’est quand on s’acoquine avec des greenhorns. Mais je ne veux pas avoir fait tout ce chemin pour rien. Je resterai ici jusqu’à ce que j’aie descendu un vieux mâle.

« Il ne nous adressa plus la parole que le lendemain matin, pour dire qu’il irait chasser avec Litton seul, laissant les deux greenhorns au campement, où ils ne feraient pas de dégâts. C’était son droit, mais nous avions nous aussi celui d’agir à notre guise. Quand ils furent partis, nous mîmes à exécution le projet dont nous étions convenus pendant la nuit. Puisque les élans avaient été chassés de la vallée, ils devaient se trouver ailleurs. Nous allions donc les chercher. Et nous emmenâmes le mulet pour porter le butin.

« Nous sortîmes de notre vallée et pénétrâmes dans la suivante. Il ne s’y trouvait ni lac, ni lande… ni élans. Mais nous y aperçûmes un mulet, sans bât ni bride, en train de paître l’herbe verte. Où donc étaient les hommes qui l’accompagnaient certainement ? Ben s’approcha de lui pendant que je poursuivais ma route avec notre mulet à nous. Quand Ben fut à cent pas de la bête, celle-ci, qui n’avait pas jusqu’alors interrompu son repas, dressa brusquement la tête et se précipita dans ma direction, sans doute pour rejoindre son congénère. Mais, ô surprise, ce n’était pas un mulet ! Tout novice que j’étais, j’eus la présence d’esprit de m’agenouiller derrière notre mulet, d’ajuster la bête et de tirer. Elle fit encore quelques pas, puis s’effondra. J’accourus, bientôt rejoint par Ben. J’avais abattu une biche. Nous l’attachâmes au bât du mulet et poursuivîmes notre route jusqu’au fond du vallon, dont nous escaladâmes la pente non sans peine, pour nous trouver devant une nouvelle dénivellation.

 

– 21 –

« Nous entendîmes alors dans le lointain un bruit de voix humaines. Que se passait-il donc ? Laissant le mulet sur place, nous fîmes l’ascension d’une butte qui se trouvait à gauche du col que nous venions de franchir. Ben, que ses vêtements clairs rendaient trop visible, resta en arrière, et je m’avançai pour mieux observer.

« Je ne pouvais voir ce qui se passait au premier plan de la vallée. Mon poste d’observation était trop bas. Mais au fond, je distinguai sept cavaliers indiens qui s’avançaient lentement, largement déployés et criant à tue-tête. Le bruit se rapprocha et devint si fort que notre mulet donna des signes d’inquiétude. J’envoyai Ben le calmer.

« C’est alors que j’aperçus, sur le versant opposé du col, à une quarantaine de pas de moi, un Indien assis. C’était To-ok-ouh, la Flèche Rapide. Il me fit un signe d’intelligence, et porta sa main droite à sa bouche pour m’inviter à me taire. Comment était-il arrivé là ? Pourquoi devais-je me taire ? La veille, il était sans armes ; mais là, je voyais un fusil en travers de ses genoux. Cependant que je m’interrogeais ainsi, le bruit s’était rapproché. J’entendis des pierres rouler juste au-dessous de moi. Et j’aperçus une créature monstrueuse, haute de plus de deux mètres qui s’avançait en poussant d’affreux grognements d’irritation, qui faisaient frémir sa lippe hideuse et sa barbiche hérissée, tandis que ses yeux lançaient des regards furieux. En apercevant Ben Needler et son mulet, la créature se détourna brusquement et fonça dans ma direction. Cependant, Ben, voyant le monstre à six pas de lui, avait poussé un cri d’horreur et, jetant son fusil, avait pris ses jambes à son cou, bientôt suivi par le mulet qui n’était guère plus courageux que son maître.

« Je n’eus pas le temps de voir ce qui leur arrivait. Car le monstre était sur moi. Mon fusil m’échappa des mains. Fuir ! Fuir ! Je sautai de rocher en rocher le long de la falaise, serré de près par la Créature. Soudain j’aperçus une ouverture dans la paroi. Je m’y glissai et m’y enfonçai le plus profondément

– 22 – possible. À son tour la bête passa son mufle dans l’ouverture, heureusement trop étroite pour sa carrure. Je sentais son souffle chaud sur mon visage. Plus effrayé encore que furieux, le monstre se retira pour fuir plus loin. Mais To-ok-ouh, qui l’attendait impassiblement, l’ajusta d’un geste bref et l’abattit.

« Cependant que je sortais prudemment la tête de mon trou, le Chochone m’interpella d’un ton joyeux.

– Que mon frère sorte. Ce peere (élan, en langue chochone) que ta balle a abattu, t’appartient.

– Ma balle ? fis-je avec surprise en m’extrayant de ma cachette.

– Oui, dit-il en souriant. Tu es At-poui, le Bon Cœur. Tu as voulu nous sauver. Il faut que tu en sois récompensé en gagnant l’estime des tiens. Les guerriers panashtes ont remis leur Wampum et vous ont précédés dans la vallée des élans, où ils avaient déposé leurs armes. Vous n’y aurez pas trouvé d’autre gibier que la biche que j’ai vue sur votre mulet. Tu as eu la sincérité de m’avouer que tu tirais mal. Il ne faut plus le dire. Je veux que tes compagnons t’estiment autant que je t’aime. Je m’étais assis sur la falaise pour qu’on rabatte sur moi cette grosse bête. C’est alors que je t’ai vu, et j’ai décidé de te l’offrir. Qu’il soit dit que c’est ta balle qui l’a abattue. Ton compagnon ne m’a pas vu, et je pars pour qu’il ne m’aperçoive pas. Mon œil souhaite te revoir. J’ai dit. Howgh !

« Il me serra la main, et s’en fut à grands pas, pour disparaître dans la vallée.

« Ce « sauvage » était assez reconnaissant pour me faire don d’une gloire imméritée. J’étais encore trop jeune pour avoir la force de refuser un tel présent. J’allais mentir, pour obliger Old Wabble, qui m’avait abreuvé de son mépris, à m’envier, moi, un greenhorn.

 

– 23 –

« Ramassant mon fusil, je ne tardai pas à rejoindre Ben Needler qui s’était mis en lieu sûr, avec le mulet, au fond de la vallée. Je l’emmenai jusqu’à l’élan. Ben n’avait pas vu l’Indien et d’ailleurs personne ne savait que je le connaissais. Il était donc convaincu que j’avais abattu la bête. Son étonnement et son envie me firent peine à voir. Pour le consoler, et aussi pour apaiser ma conscience, je lui promis de dire à Old Wabble que c’était lui qui avait abattu la biche. Fou de bonheur, il me prit dans ses bras.

« Cependant que je restais auprès de ma « victime » pour la garder contre les attaques des charognards, Needler partit avec le mulet à la recherche d’Old Wabble et de Litton. Il les ramena à la fin de l’après-midi. Ils n’avaient pas encore aperçu l’ombre d’un élan. Le vieux resta stupéfait de mon exploit, et avoua qu’il avait rarement vu une bête de cette taille. L’envie le faisait trembler encore plus fort que de coutume. Puis, me lançant un regard presque menaçant entre ses paupières mi-closes, il me dit :

– Eh bien, Sir, je vois que vous vous êtes bien moqué de moi hier en faisant quatre trous dans le décor, It’s clear ! Mais j’espère que cela ne se reproduira plus, si vous voulez que nous restions bons amis.

« Nous sommes restés bons amis, et avons fait ensemble pas mal de bonnes chasses. En m’offrant sa prise, Flèche Rapide semblait m’avoir donné en même temps l’œil et la main du bon tireur. Mes balles allaient toutes au but, et il ne vint jamais à l’esprit du vieux que j’avais triché au sujet du vieil élan. Quant à Flèche Rapide, je l’ai revu souvent, et les siens m’appellent encore aujourd’hui Bon Cœur. Il a bien gardé notre secret, et c’est aujourd’hui seulement que je le trahis. Oui Messieurs, je l’avoue humblement. Mon premier élan n’a pas été mon premier… ni mon dernier d’ailleurs, loin de là. J’ai dit. Howgh ! »

 

– 24 –

Son récit terminé, les autres se répandirent en remarques facétieuses. Mais je gardai le silence. On ne devient pas un homme de l’Ouest du jour au lendemain. Moi aussi, j’avais dû faire mon apprentissage. J’avais eu mes maîtres : d’abord Sam Hawkens, merveilleux petit homme, et puis l’incomparable Winnetou.

Quant à Old Wabble, j’avais souvent entendu parler de lui, mais ne l’avais jamais vu. Dans les récits de l’Ouest, il faisait figure de personnage mythique, situé hors du présent. On racontait à son sujet mille histoires qui le faisaient apparaître comme le plus original des originaux. On ne savait jamais où il était. Soudain, il surgissait, pour très peu de temps, et un nouvel épisode s’ajoutait à la liste de ses exploits.

Dans sa jeunesse, on l’avait surnommé le « roi des Cow-boys ». Il passait maintenant pour avoir plus de quatre-vingt-dix ans, mais pour n’avoir rien perdu de sa vigueur. Seule la blancheur de ses longs cheveux flottant au vent comme une crinière quand il chevauchait au galop trahissait le nombre de ses ans. J’avais toujours souhaité le rencontrer. Et voilà qu’il m’avait précédé ici, sans doute pour disparaître pendant de longs mois.

Le soir était tombé pendant le récit de Webster. À cause des Comanches, il était interdit de faire du feu. Il n’y avait plus qu’à dormir.

Le lendemain matin, quand nous voulûmes partir, les soupçons de Webster se trouvèrent justifiés. Le commandant désirait retenir un des chasseurs comme éclaireur. Mais il rencontra une opposition si résolue qu’il finit par y renoncer, comprenant qu’un éclaireur recruté par contrainte ferait plus de mal que de bien. Je m’amusai à lui offrir mes services. Mais il me repoussa d’un geste méprisant en disant :

– Poursuivez votre route, Charley. Un homme qui fait métier de chercher des ossements et des cadavres ne saurait me

– 25 – rendre les services que j’attends d’un éclaireur. Continuez à fouiller vos tombes, ce n’est pas moi qui vous imposerai d’autre ouvrage.

Il connaissait donc le prétexte de ma présence dans l’Ouest. Well, ce congé me convenait fort bien. Pour ne pas être découvert, je pris soin de me tenir aussi mal à cheval que possible pendant toute l’étape.

Mes dix compagnons s’étaient rencontrés en venant du Rio Gila, et ils se proposaient de faire route ensemble jusqu’au Texas. Mais chacun y avait ses intentions particulières et ils ne constituaient pas un groupe uni par un même dessein.

Du camp jusqu’au Mistake Canyon, nous chevauchâmes pendant quatre heures sans incident. Josua Hawley s’entendit rappeler sa promesse et annonça qu’il allait la tenir. Mais j’avais déjà deviné de quoi il s’agissait.

Le plateau rocheux que nous avions parcouru descendait de plus en plus. Nous nous arrêtâmes devant un ravin profond auquel menait un sentier très escarpé. On aurait dit une coupure creusée dans le roc par la main d’un géant. Au pied de ses parois verticales dont la hauteur pouvait atteindre une centaine de mètres, coulait une eau qui paraissait noire comme de l’encre. Quelques cactus géants se dressaient au bord du précipice. C’était bien le Canyon de la Méprise, où nous allions descendre. En scrutant ses profondeurs on éprouvait un indéfinissable malaise.

Nous descendîmes jusqu’au fond, puis longeâmes le torrent dont les eaux avaient changé d’aspect. Arrivés à un gros rocher sur lequel son cours se partageait, Jos arrêta son cheval, mit pied à terre, s’assit sur le roc et déclara :

– C’est ici que je vais tenir ma promesse. Arrêtez-vous Messieurs ! Vous allez apprendre l’origine de la légende du fantôme de Mistake Canyon.

– 26 –

– Un fantôme ? Bah ! s’écria Ralph Webster. Il n’y a que les imbéciles pour croire à ces fables. Un chasseur blanc a tué par erreur un ami Apache au lieu d’un ennemi Comanche ? Mais personne ne sait de qui il s’agit ni comment c’est arrivé.

– Moi, je le sais, et moi seul, fit Jos en se passant la main sur les yeux.

– Toi ?

– Oui, moi ! C’est moi-même qui, de ce rocher sur lequel je suis assis, ai tiré le coup fatal. Mes yeux avaient trente ans de moins, mais n’étaient pas assez bons pour distinguer le vrai du faux. J’avais un ami, un vrai, un Apache ; il s’appelait Tkhlich-lipa, Serpent à Sonnettes. Je lui avais sauvé la vie, et il m’avait promis de me montrer un endroit où il y avait des pépites d’or en abondance. Je choisis donc quatre boys lestes et vigoureux pour m’accompagner. La prudence s’imposait car l’endroit se trouvait sur le territoire des Comanches. Les Blancs durent aller à pied. Seul l’Apache n’avait pas voulu renoncer à son mustang. Nous arrivâmes au bord du canyon. Vous y voyez aujourd’hui quelques cactus géants. Il y en avait alors toute une forêt. C’est sur sa lisière que nous nous construisîmes une cabane. Le chantier était en bas, au bord de l’eau.

« Tkhlich-lipa n’avait pas menti. Le gisement était prodigieusement riche. Quatre hommes seulement pouvaient travailler, car il en fallait un pour garder la hutte, et un autre pour chasser. Ce dernier devait prendre les plus grandes précautions car le chef des Comanches du lieu, Ava-kouts, le Grand Bison, était renommé non seulement pour sa cruauté, mais encore pour son habileté à découvrir les pistes. Bien entendu, chacun des travailleurs avait auprès de lui, outre sa pelle et sa pioche, son fusil.

« Nous étions là depuis trois semaines environ. C’était l’Apache qui était de garde à la cabane. Le grand Dinters était à la chasse. Pendant que nous piochions courageusement au bord

– 27 – du torrent, le Peau-Rouge s’ennuyait là-haut sous le soleil. Il s’était mis nu jusqu’à la ceinture, et se frictionnait le torse avec de la graisse d’ours, vieille recette indienne contre les piqûres d’insectes. Soudain, il entend un bruit derrière lui. Il se retourne et reconnaît aussitôt le redoutable chef comanche, qui brandit son fusil. Avant qu’il ait pu esquisser un geste, la crosse s’abat sur son crâne. Il tombe sans connaissance, et s’il n’a pas eu le crâne fendu, c’est parce que, par bonheur, il porte une coiffure faite de peaux de serpent et de queues de renard qui a amorti le coup.

« Ava-kouts le quitte pour fouiller la cabane. Il trouve nos sacoches pleines de pépites d’or et les suspend à sa ceinture. Puis, revenant à Tkhlich-lipa, il lui prend son poncho et abandonne sa propre veste de toile. La coiffure de l’Apache est également à son goût et il se la pose sur le crâne. Il siffle alors son cheval, qu’il avait laissé en arrière, mais découvre que le mustang de l’Apache assommé est bien meilleur. Il s’agit maintenant de scalper l’ennemi abattu et encore vivant. Le Comanche l’empoigne de la main gauche par les cheveux, et de la main droite, fait avec son couteau une entaille d’oreille à oreille. Cela fait il essaie d’arracher le scalp, mais n’y parvient qu’à moitié. Serpent à Sonnettes est réveillé par la douleur et agrippe les poignets de son adversaire. Une lutte s’engage. Grand Bison doit en sortir vainqueur car son adversaire a déjà perdu beaucoup de sang.

« Sur ces entrefaites, Dinters, qui a fait bonne chasse, revient vers la cabane. Il remarque les traces du Comanche et les suit. Au coin du bois, il voit les deux Indiens aux prises et prend le Comanche pour l’Apache dont il a dérobé le poncho et la coiffure. Il l’ajuste, mais, fort heureusement, le manque. Le Comanche entend la détonation, se retourne, et apercevant ce nouvel adversaire, saute sur le mustang de l’Apache et s’éloigne à bride abattue, abandonnant son fusil. Serpent à Sonnettes, fou de douleur et de rage, essuie ses yeux pleins de sang, bondit sur le cheval de son adversaire et se lance à sa poursuite,

– 28 – empoignant son lasso. Le grand Dinters observe la scène sans rien y comprendre. Pour l’éviter, et ne pouvant franchir la muraille des cactus sur sa gauche le Comanche se dirige vers le sentier abrupt du canyon. Il ne se doute pas que quatre Visages Pâles sont au fond.

« Vous voyez sur l’autre rive cette étroite corniche qui monte vers le sommet. C’est le sentier en question. Il est difficile pour un piéton, et très dangereux pour un cavalier. Aussi ne fûmes-nous pas peu surpris de voir deux cavaliers le dévaler au grand galop. Le premier était monté sur le mustang de Serpent à Sonnettes, et portait sa coiffe et son poncho. Le second était un inconnu au crâne ensanglanté qui le poursuivait en essayant de l’attraper au lasso. Un cri nous parvint : « Aguan selkhi no khi » : Tirez-lui dessus. Je saisis mon fusil. Ils arrivaient au fond de la gorge. Le poursuivant, que la paroi de la falaise ne gênait plus, faisait déjà tournoyer sa corde. Je tirai. Il s’abattit. Quelques instants plus tard j’eus la douleur de constater que je venais de frapper à mort mon ami, dont les dernières paroles furent : « Darteh litchane Ava-kouts » : ce chien était Grand Bison. »

Le narrateur se tut, et laissa errer son regard embrumé sur la scène du drame. Nous respectâmes son silence. Après un moment, il reprit :

– Il nous avait donné de l’or. Nous lui avons donné du plomb. Nous avons appelé cette gorge Mistake Canyon, le Canyon de la Méprise, et ce nom lui est resté. Souvent, cette histoire a été racontée en ma présence, mais je n’ai jamais révélé que j’en avais été le triste héros. Mais aujourd’hui, ici, je ne peux plus me taire. Dites-moi si on a le droit de me traiter d’assassin ?

– Non, non, nous écriâmes-nous tous d’une seule voix. Tu es innocent. Mais qu’est-il arrivé au Comanche ? S’est-il échappé ?

 

– 29 –

– Non. Nous l’avons trouvé tout près d’ici. Son cheval avait trébuché sur un éboulis et l’avait renversé. Il y avait deux cadavres et non un seul. Telle est la loi de l’Ouest, vous le savez bien.

– Et les pépites ? L’or ?

– Après ce dramatique incident, nous en trouvâmes de moins en moins, malgré tous nos efforts. Et ce que nous avons pu emporter disparut bientôt… Le jeu, le vin… Je n’ai gardé qu’une seule chose. Le souvenir du moment où ma balle a abattu le cavalier rouge. Je revois sans cesse cet instant, et j’entends son cri d’agonie. Allons-nous-en. Je ne peux plus rester ici.

Nous nous remîmes en selle et reprîmes notre route le long de l’interminable canyon, en silence, accablés par le récit que nous venions d’entendre. Au bout d’une heure, vers la sortie du canyon, nous trouvâmes quelques cactus géants chargés de fruits. Ralph Webster s’arrêta alors et déclara :

– Messieurs, il est toujours bon de savoir jusqu’à quel point on peut compter sur les gens. M. Charley s’est joint à nous, et il ne nous quittera probablement pas de sitôt. Nous pouvons à tout moment tomber sur des Comanches, et être obligés de faire parler la poudre. Ne croyez-vous pas qu’il serait bon de faire faire un petit exercice de tir à notre nouveau compagnon ?

– Oui, qu’il tire, qu’il montre ce dont il est capable, firent-ils.

Seul Jos Hawley gardait le silence.

– Vous avez entendu, Sir, reprit Ralph, s’adressant à moi. J’espère que vous ne refuserez pas de fournir la preuve de vos aptitudes.

– Certes non, répondis-je. Mais je tiens à ne pas être seul à subir l’épreuve.

– 30 –

– Qui encore ? demanda-t-il, surpris.

– Vous, d’abord, ainsi que ces autres gentlemen. Cela va de soi.

– Vous trouvez que cela va de soi ? Je me demande pourquoi. Vous ne tirez probablement pas mieux que moi à l’époque où j’ai rencontré Old Wabble. Je vous aurais volontiers soumis à cette épreuve dès hier, mais je ne voulais pas vous faire honte devant les militaires. Maintenant nous sommes seuls, sans témoins prêts à rire.

– Well ! Sur quoi faut-il tirer ?

– Vous voyez ces cactus, à cent cinquante pas environ. Ils portent des fruits. Voyons si vous êtes capable d’en atteindre un.

– Et vous, en êtes-vous capable, Mister Webster ?

– Quelle question ! Vous permettriez-vous d’en douter ?

– Vous exigez de moi une épreuve, parce que vous ne me connaissez pas. Mais je ne vous connais pas davantage. Il est donc naturel que vous m’apportiez, vous aussi, la preuve de vos talents. Quand vous l’aurez fait, je tirerai.

Il me regarda un moment d’un air stupéfait, puis éclata d’un rire auquel les autres firent écho. Puis il s’écria :

– Mes talents ? Elle est bien bonne ! Il faut que Ralph Webster apporte la preuve de ses talents ! Eh bien soit ! Vous savez peut-être qu’un homme de l’Ouest ne manque jamais une occasion de s’exercer au tir. Aussi vais-je faire droit à votre demande, si étrange qu’elle puisse paraître. Êtes-vous d’accord, gentlemen ?

Les neuf autres se déclarèrent d’accord et nous mîmes pied à terre. J’étais fermement décidé à tirer le plus mal possible et à me laisser plaisanter. Rirait bien qui rirait le dernier.

 

– 31 –

Bientôt les coups de feu retentirent. Webster et Hawley tiraient bien, sans plus ; les autres médiocrement. Quant à moi, mes trois balles allèrent si loin du but que les spectateurs éclatèrent de rire. Webster m’admonesta avec sévérité.

– C’est bien ce que je pensais ! Quand on met sa balle à vingt pas du but, on ne parle pas si fort, et on n’exige pas la preuve des talents de Ralph Webster. Croyez-moi, vous ne risquez d’atteindre ni un animal ni un Peau-Rouge et vous pouvez vous estimer heureux de nous avoir rencontrés. Malgré tout, vous me plaisez, et je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous restiez avec nous jusqu’au moment où vous pourrez poursuivre votre route seul sans danger.

Nous remontâmes à cheval. Ses paroles ne m’avaient pas offensé, car j’avais tout fait pour les provoquer. Après avoir traversé plusieurs plateaux coupés de ravins, notre route se mit à descendre vers le Rio Pecos, que nous comptions atteindre, sauf imprévu, le lendemain soir. De temps à autre, il y avait un peu d’herbe et quelques lauriers-roses. Dans l’après-midi, nous arrivâmes à un cours d’eau bordé de buissons. Au coucher du soleil, la vallée s’élargit, et l’endroit parut favorable à une installation pour la nuit. Il y avait assez d’herbe pour faire paître nos chevaux, et même quelques arbres.

Webster, que nous avions tacitement choisi pour guide, désigna un assez bon emplacement suffisamment vaste pour nos montures, bordé d’un côté par la rivière et entouré de buissons sur les trois autres. Quand nous fûmes démontés et déséquipés, Webster et Hawley partirent chasser un peu de viande fraîche. Ils revinrent peu après le coucher du soleil avec quelques poules sauvages que nous fîmes rôtir sur un feu de branches sèches dont le sol était abondamment garni. Je consommai ma part et, quittant le foyer, allai m’étendre près de mon cheval que j’avais laissé au bord des buissons.

Je préférais être seul, car la conversation des autres ne pouvait guère m’intéresser. D’ailleurs, depuis l’exercice de tir, je

– 32 – m’étais tenu plutôt à l’écart. Mais le vieux Jos avait plusieurs fois rapproché son cheval du mien, pour m’adresser quelques mots sur un ton plus amical que celui qui lui était habituel. Cette fois encore, je le vis s’éloigner de ses compagnons et venir auprès de moi.

– Acceptez-vous ma compagnie, Sir, ou préférez-vous rester seul ?

– Restez, je vous en prie, Mister Hawley.

– Merci. Vous n’êtes pas bavard et moi non plus. Je ne vais pas vous faire de discours. Tout à l’heure, quand j’ai raconté l’histoire de la fatale méprise, vous n’avez rien dit. Mais j’ai senti à la façon dont vous m’écoutiez que vous aviez compris ma peine. C’est une chose terrible que d’avoir assassiné un ami.

– Vous n’êtes pas un assassin.

– Je suis profondément heureux de vous l’entendre dire. Vous ne faites pas beaucoup d’étincelles, ici dans l’Ouest, mais vous avez quelque chose qui fait qu’on vous aime bien. C’est pourquoi j’ai regretté que vous vous soyez révélé comme un si piètre tireur. On s’est moqué de vous. Ça ne vous fait rien ?

– Non. À chacun ses talents. Quand on n’a pas celui d’être bon tireur, on peut en avoir d’autres.

– Oui, mais à quoi servent-ils, ici, dans l’Ouest ? Mais je ne veux pas vous faire de peine en parlant de ce que vous ne savez pas. J’espère pouvoir un jour vous être utile. Assez bavardé. Dormons.

Il s’étendit sur le sol. Ceux qui étaient restés auprès du feu s’entretenaient bien trop bruyamment à mon gré. Mais ignorant qui j’étais, ils n’auraient certes pas accepté d’observation de ma part à ce sujet. Les Comanches n’étaient peut-être pas loin, ils le savaient fort bien. Et je le savais encore mieux, car j’avais lu le message de Winnetou. Avoir allumé du feu était une

– 33 – imprudence encore plus grave que cette conversation trop sonore. La lueur, visible à travers la broussaille, pouvait trahir notre présence. Et même sans cela, l’odorat exercé des Indiens pouvait sentir la fumée à plusieurs centaines de pas. Aussi étais-je résolu à ne fermer les yeux ni les oreilles tant que le feu ne serait pas consumé.

Je restai longtemps couché ainsi, l’oreille contre terre et le regard balayant les buissons. Soudain je vis mon cheval cesser de paître, et pencher la tête de côté. Il aspira une bouffée d’air, fit un léger grognement et se tourna vers moi. Quelqu’un s’approchait, et ce quelqu’un était un Blanc. Sans quoi le cheval n’aurait émis aucun son. Le dressage à l’indienne le voulait ainsi.

– Hich hoch ! fis-je à mi-voix.

Le cheval comprit mon commandement et se coucha. M’ayant prévenu, il ne manifestait plus aucun signe d’inquiétude. Celui qui s’approchait ne devait pas savoir que sa présence avait été découverte.

Il était probablement seul. Ayant senti l’odeur de notre feu, il avait dû laisser son cheval en arrière pour venir nous observer. Nous n’avions probablement rien à redouter de lui. Tout au contraire, un Visage Pâle isolé ne pouvait que souhaiter, vu les circonstances, de se joindre à nous.

Connaissant la direction dans laquelle il se trouvait, je me tournai de ce côté-là et fermai à demi les yeux pour guetter son apparition sans qu’il se rendît compte qu’il était observé.

Le feu jetait sa lueur au travers du feuillage. Je vis les branches se déplacer très légèrement. Un homme apparut, rampant avec prudence dans les buissons, sans bruit. Mes compagnons parlaient toujours aussi fort. L’homme, quel qu’il fût, allait probablement être obligé de couper une branche pour pouvoir observer ce qui se passait dans la clairière. Je ne m’étais

– 34 – pas trompé : au bout d’une demi-minute, je constatai que quelques feuilles avaient disparu, et j’aperçus à leur place deux points phosphorescents : ses yeux. Mais il fallait une longue expérience de l’Ouest pour le savoir. Au-dessus de ses yeux, on apercevait comme une espèce de voile blanchâtre. C’était sans doute un vieux, il avait des cheveux blancs.

Soudain, il poussa un cri et bondit :

– Webster ! Ralph Webster est là ! C’est une vieille connaissance. Je n’ai pas besoin de me cacher.

Les hommes assis autour du feu accoururent, effrayés. Près de moi, Jos se leva d’un bond. Je restai étendu.

– Old Wabble, Old Wabble ! s’écria Webster. Puis, se corrigeant aussitôt : Fred Cutter ! Pardonnez-moi cette familiarité, Mister Cutter. Ma surprise en est cause.

C’était donc Old Wabble, que j’avais tant souhaité rencontrer, et dont nous parlions la veille ! C’était lui, en pleine lumière, en tous points semblable aux descriptions qu’on m’en avait faites. Il était grand et prodigieusement maigre. Il avait aux talons des éperons dont la roulette était d’un diamètre considérable. Ses jarrets nerveux étaient gainés de jambières qui devaient avoir au moins cent ans. Sa chemise malpropre laissait à découvert le cou et la poitrine. Quant à la couleur de sa veste, elle était indéfinissable. Il portait profondément enfoncé sur le crâne un chapeau à très larges bords, sous lequel on voyait un foulard dont les coins lui descendaient jusqu’aux épaules. Deux lourds anneaux d’argent pendaient à ses oreilles. Un long bowie-knife était passé à sa ceinture, et sa main osseuse tenait un fusil. Le visage était tel que Ralph Webster l’avait décrit la veille. Ce que cet ancien « roi des Cow-boys » avait de plus remarquable, c’était sa chevelure blanche, qui jaillissait de sous son chapeau comme une crinière et lui descendait presque jusqu’à la ceinture.

 

– 35 –

Il jeta un regard rapide et pénétrant autour de lui, secoua tous ses membres d’un tremblement délibéré, et répondit aux excuses de Webster.

– Pshaw ! Je sais bien qu’on m’appelle Old Wabble, le père la Tremblote, et je n’y vois pas d’inconvénient. Vous êtes drôlement imprudents. Vous allumez un feu qu’on peut sentir à vingt milles, et vous criez si fort qu’on vous entend encore dix milles plus loin. Si, à ma place, il y avait eu une demi-douzaine de Peaux-Rouges, ils vous auraient nettoyés en moins d’une minute : it’s clear ! Il y a des gens qui n’apprennent jamais rien. Et d’où venez-vous donc comme ça, boys ?

– Du Gila, répondit Webster.

– Et où allez-vous ?

– Au Pecos.

– Ça tombe bien. Je peux avoir besoin de vous, là-bas. Avez-vous vu le camp qui se trouve à quelques heures de cheval de Mistake Canyon ?

– Nous y avons passé une nuit.

– Les militaires y sont encore ?

– Oui.

– Bien, très bien ! Il faut que j’y remonte. Quelque chose à leur demander ; besoin de leur aide. Je vous raconterai ça. Mais il faut d’abord que j’aille chercher mon cheval que j’ai attaché là-bas, quand j’ai senti votre feu, pour venir voir. Je reviens tout de suite.

Il disparut de l’autre côté du ruisseau. Les dix hommes étaient encore comme pétrifiés de surprise. Ils se répandirent en exclamations. Je gardai le silence. Mon cheval était toujours couché. Pour qu’il pût recommencer à paître, je lui fis

 

– 36 – doucement : « Ssi, ssi ! ». Il se leva d’un bond et reprit son repas.

Bientôt Old Wabble revint, tenant son cheval par la bride. Après avoir traversé le ruisseau, il le laissa aller, s’assit auprès du feu, et déclara.

– Cette flamme est beaucoup trop haute : it’s clear ! Mais comme je viens d’arriver et que je sais que la région est sûre, laissons-la brûler. Combien de temps voulez-vous rester ici ?

– Rien que cette nuit.

– Vous y resterez aussi demain et la nuit prochaine.

– Ça me paraît difficile.

– Ça me paraît certain. Et vous allez savoir pourquoi. Mais je voudrais d’abord savoir qui vous êtes, tous. Je connais Ralph Webster. C’est chez moi qu’il a jadis tiré son premier élan. Et les autres ?

Webster nomma ses compagnons, puis, me désignant :

– Et celui-là, là-bas, c’est M. Charley, un savant français, qui cherche les vieilles tombes indiennes.

Old Wabble porta son regard sur moi. Je ne bougeai pas.

– Des tombes indiennes ? Quel drôle de métier ! Mais il est de l’Ouest, lui aussi ?

– Non, fit Webster. On l’a fait tirer aujourd’hui et il a manqué le but de plus de vingt pas.

– Hum ! Je vois ça. J’en ai vu de ces savants, qui venaient dans la savane pour écrire des livres, des livres sur la langue et l’origine des tribus indiennes. Je leur ai servi de guide, et je m’en suis rendu malade de souci. Il n’y en avait pas un qui sache de quelle main tenir un couteau ou un fusil. La science c’est la ruine de l’homme, it’s clear. Mais j’ai une importante question à

– 37 – vous poser. Avez-vous envie de quelques douzaines de scalps d’indiens.

– Pourquoi pas ? De quelle tribu ?

– Des Comanches. Bien sûr, ça ne sera pas facile. Avez-vous peur ?

– Certes non. Mais je ne joue jamais sans connaître les cartes. Commencez donc par nous expliquer de quoi il s’agit.

– Avez-vous entendu parler d’Old Surehand ?

À ce nom, tous firent un geste de surprise, et Webster demanda aussitôt.

– Old Surehand ? Lui ?

– Oui. Vous le connaissez donc ?

– Bien sûr. Nous le connaissons tous, sans l’avoir jamais vu. C’est le meilleur tireur du Far West.

– C’est peut-être trop dire. Sa balle ne manque jamais son but. D’où son surnom. Mais évidemment Winnetou et Old Shatterhand tirent tout aussi bien. Je connais Old Surehand depuis un certain temps et je l’estime. Il n’y a pas longtemps que nous nous sommes quittés. Je devais monter vers Fort Scranton, et il voulait se rendre sur le Rio Pecos, chez les Apaches Mescaleros, pour y faire la connaissance de Winnetou et d’Old Shatterhand. Peu après notre séparation, j’ai appris que les Comanches avaient déterré la hache de guerre. Il n’en savait rien, et comme son itinéraire passe par leur territoire, il se trouvait en grand danger. J’ai aussitôt fait demi-tour pour le prévenir, ce qui ne m’a pas été très difficile, car je connaissais sa route. Je l’ai rattrapé. Mais le Diable était contre nous. Il n’y avait pas un quart d’heure que je l’avais rejoint que nous étions attaqués par une horde de Comanches.

– Tonnerre ! Ils étaient nombreux ?

– 38 –

– Plus de cent.

– Et vous vous en êtes tirés ?

– Moi oui, mais pas lui, répondit Old Wabble dont le visage se creusa.

– Et vous l’avez abandonné ? Comment diable avez-vous pu faire ça ?

Le vieux bomba le torse, prit un air résolu et répliqua.

– Vous allez me faire des reproches, à moi Fred Cutter, qu’on appelle Old Wabble ? Vous ne vous êtes pas levé assez tôt pour ça. Un grain de réflexion vaut parfois dix livres de poudre. Parfaitement, je me suis échappé. Pourquoi pas ? Toute résistance était inutile. C’est pourquoi Old Surehand s’est rendu. Il n’était pas blessé, je l’ai vu. Allais-je l’imiter ? Captifs tous les deux, nous n’aurions probablement rien pu faire l’un pour l’autre, et personne n’aurait connu notre sort. Les Comanches nous auraient exécutés au poteau de torture, et on n’aurait appris qu’après notre trépas que nous étions tombés entre leurs mains et qu’ils nous avaient gratifiés d’un ticket d’aller pour les Chasses Éternelles. Non, pas de ça pour Old Wabble ! J’ai préféré prendre la poudre d’escampette. Leurs balles m’ont poursuivi, mais sans m’atteindre : it’s clear. Sans quoi, vous verriez les trous. Je suis libre et je peux aller au secours de Old Surehand.

– Comment allez-vous faire ? C’est dangereux.

– Je le sais bien. Mais je ne peux pas laisser tomber ce valeureux chasseur. J’ai tout de suite pensé aux dragons qui campent près de Mistake Canyon, et je vais de ce pas demander leur aide.

– Viendront-ils ?

 

– 39 –

– Ils refuseront probablement, parce qu’ils ont repéré une autre tribu de Comanches. Mais je supplierai, je menacerai, jusqu’à ce qu’ils viennent.

– S’il est encore temps !

– Well, le temps presse. L’attaque a eu lieu ce matin à l’aube. Il faut que je laisse reposer mon cheval, qui est fourbu, jusqu’à demain matin. Je n’arriverai donc au camp que demain soir. Même en partant immédiatement, il faudra deux jours pour arriver sur place, et les Comanches n’y seront certainement plus. Il faudra donc les poursuivre, et ce n’est peut-être qu’au bout de deux jours encore, ou davantage, que nous pourrons les rattraper. Entre-temps, ils auront très bien pu faire un sort à Old Surehand. Mais je ne vois pas d’autre moyen de l’aider. Et je compte sur vous, Mister Webster.

– Comment cela ?

– Le commandant ne m’accordera probablement qu’une partie de son détachement. C’est pourquoi je vous demande de m’attendre ici jusqu’à ce que je revienne avec eux après-demain. Ensuite vous vous joindrez à nous. Dix gars de l’Ouest avec dix bons fusils, cela compte.

– Je ne dis pas non, et tels que je connais mes compagnons, ils seront d’accord. Mais j’ai peur que nous arrivions trop tard. Ne pourrions-nous pas essayer de libérer Old Surehand sans l’aide des troupes ? Cela nous ferait gagner deux jours entiers. Y avez-vous pensé, Sir ?

Old Wabble laissa errer son regard sur le cercle des assistants. Cet examen ne dût guère le satisfaire, car ses traits se tirèrent et il déclara.

– Cette proposition vous fait honneur, Sir. Mais il s’agit d’une entreprise des plus périlleuses. Ces hommes sont-ils prêts à risquer leur vie pour un étranger, même s’il s’agit d’Old Surehand ?

– 40 –

– Hum ! Demandez-le-leur vous-même, Mister Cutter.

Old Wabble les interrogea un à un. Webster et Hawley furent les seuls à répondre d’un ton ferme et décidé. Les autres acquiescèrent également, mais on sentait bien qu’ils auraient préféré que l’aventure fût moins risquée.

– Well, fit le vieux avec gravité, je sais à quoi m’en tenir. Puis, en me désignant, il ajouta : Quant à l’archéologue, qui met sa balle à vingt pas du but, il ne peut nous servir à rien. Avec une poignée de gars résolus et connaissant leur affaire, ça ne serait pas grand-chose. Old Shatterhand et Winnetou, tout seuls, sans l’aide de personne, ont réussi des coups encore plus difficiles. Je voulais d’abord aller chercher Winnetou. Mais je ne sais pas en quel point du Rio Pecos se trouvent ses Mescaleros et…

Il s’arrêta. Mon étalon, qui n’aimait guère la compagnie des chevaux inconnus, s’était mis à mordre le cheval d’Old Wabble, qui s’était par trop rapproché de lui.

– Qu’est-ce que c’est que cette bourrique qui s’attaque à mon cheval ? s’écria le vieux, en se levant d’un bond. Il accourut et saisit la bride de mon cheval, pour l’éloigner du sien. Mais l’étalon se dressa, entraînant Old Wabble au-dessus du sol et le fit retomber près de moi. Le vieux se releva en maugréant et voulut reprendre la bride. Mais je crus bon de l’avertir.

– Tenez votre cheval, mais pas le mien. Il n’obéit qu’à moi et si vous insistez, ses sabots vous écraseront.

L’étalon s’était en effet mis en position de défense, et se tenait prêt à envoyer une ruade au visage ou à la poitrine du vieux. Cependant, il avait tourné vers lui sa tête magnifique, et le spectacle qu’il offrait ainsi, à la lueur vacillante des flammes, était fait pour ravir tout véritable cavalier. Old Wabble, qui n’avait pas remarqué la beauté de ma monture, recula de quelques pas et poussa un cri d’admiration.

– 41 –

– By Jove ! Quel cheval ! Voyons ça de plus près.

Il resta pourtant à bonne distance pour faire le tour de mon cheval. L’ancien « roi des Cow-boys » était connaisseur. Et son visage ravagé exprimait une admiration sans bornes.

– Je n’ai encore jamais vu une bête pareille ! fit-il. Il n’y a que chez les Mescaleros qu’on élève une race comme celle-là. J’en ai connu deux représentants, deux étalons noirs comme le vôtre, qui appartenaient à…

Il s’interrompit, s’approcha de moi et se pencha. J’étais toujours dans l’herbe. Il saisit le Tueur d’Ours et la carabine Henry, qui étaient encore dans leur gaine, les examina, les remit en place et me demanda.

– Ce cheval est à vous, Sir ?

– Oui, fis-je.

– Vous l’avez acheté ?

– Non.

– C’est un cadeau ?

– Oui.

Un sourire inexprimable parcourut son visage ridé. Il hocha la tête et ses yeux s’illuminèrent de joie.

– Et la veste de chasse que vous portez, c’est aussi un cadeau ? Et les jambières, Sir ?

– Oui.

– Et vous cherchez vraiment des tombeaux ?

– En ce moment, oui.

– Et vous vous appelez Charley ?

– 42 –

– Bien sûr.

– Well ! J’ai entendu parler d’un Blanc dont le frère s’appelle Charley et je vous souhaite tout le succès possible dans vos explorations. Excusez-moi d’avoir mal jugé votre cheval. Cela ne se reproduira plus, it’s clear !

Il revint vers le feu et s’assit. Il m’avait percé à jour, mais il ne voulait pas trahir mon incognito. Sans comprendre, les autres le regardaient avec étonnement. Il prit un air indifférent, et ils recommencèrent l’entretien interrompu. Cependant, je me levai et passai devant eux afin de quitter le campement, mais sans en avoir l’air. Je ne voulais pas éveiller leur attention.

En fait, j’avais d’excellentes raisons de vouloir m’éloigner. Old Surehand et Old Wabble avaient été attaqués. Ce dernier avait réussi à prendre la fuite. C’était un des hommes les plus sérieux, les plus expérimentés et les plus malins de tout le Far West. Je n’étais donc pas surpris de son assurance. J’étais sûr que les Comanches l’avaient poursuivi. Ils savaient bien qu’il irait chercher du secours pour sauver Old Surehand, et tenaient certainement à le rattraper pour le réduire à l’impuissance. Il avait marché très vite, mais on avait certainement lancé à sa poursuite les guerriers les mieux montés. L’avance qu’il avait prise ne devait donc pas être très considérable. Les poursuivants s’étaient peut-être arrêtés pour camper le soir venu. Mais ils avaient pu penser qu’il avait continué à chevaucher dans cette vallée sans obstacles, et en avaient peut-être fait autant. En ce cas, ils n’étaient peut-être pas très loin.

Après avoir franchi d’un bond le ruisseau, je me détournai. Mes yeux habitués à l’obscurité me permettaient de m’orienter sans difficulté. Je choisis un chemin tel qu’un cavalier devait l’éviter, et me sentais donc relativement en sécurité. Je n’en avais pas moins mon bowie-knife à la main, prêt à me défendre, car les Peaux-Rouges pouvaient avoir aperçu le feu et avoir mis pied à terre pour s’approcher en rampant.

 

– 43 –

Je m’éloignai donc ainsi, sans faire un pas avant de m’être assuré qu’il n’y avait pas d’ennemi dans mon voisinage immédiat. Lorsque l’odeur du feu fut devenue à peine perceptible, je m’arrêtai. C’était le point critique, l’endroit décisif. Je m’assis pour attendre. Si les poursuivants s’étaient arrêtés pour camper, ils ne viendraient pas, et nous les rencontrerions demain matin. S’ils avaient continué leur route, ils avaient dû sentir le feu, et s’arrêteraient probablement pour se concerter. En ce cas, je voulais surprendre leurs paroles.

Au bout de plus d’une heure d’attente, je me dis que je m’étais déplacé pour rien, et me levai pour regagner notre campement.

J’eus alors l’impression que quelque chose bougeait sur la pente. Je prêtai l’oreille. Oui, il y avait quelqu’un. Je m’accroupis aussitôt derrière un buisson.

Le bruit se rapprocha. Je distinguai le pas des chevaux assourdi par le gazon. Ils étaient tout au plus trois. Mais j’aperçus bientôt les cavaliers. Ils n’étaient que deux. Leurs silhouettes se dessinaient clairement sur l’horizon. C’étaient des Indiens. Ils passèrent tout près de moi. Je les suivis. Chaque fois que je faisais tant soit peu de bruit, le pas des chevaux me faisait écho. Mais l’un d’eux s’arrêta soudain, renifla bruyamment, et dit, dans la langue vulgaire des Comanches, qui ressemble à celle des Chochones.

– Uff ! On dirait que ça sent la fumée ?

L’autre renifla également et dit.

– Oui, il y a de la fumée.

– Le chien blanc a eu l’imprudence de faire du feu.

– S’il a fait ça, ce n’est pas un grand guerrier, un homme de l’Ouest n’aurait pas commis une telle imprudence.

 

– 44 –

– Oui. Il doit manquer d’expérience. Mon frère et moi n’aurons pas grand mal à le scalper.

– Nous n’avions pas besoin d’être plus de deux à le poursuivre. Mon frère voulait camper à la nuit. Il est heureux qu’il ait suivi mon conseil, et que nous ayons continué notre

course. Prenons son scalp et retournons aussitôt à Saskuan-kui4 où nos guerriers nous ont précédés.

Ils mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux, puis s’avancèrent à pied. Je les suivis. Toute leur attention se portait en avant. Je n’étais qu’à huit pas de celui qui marchait le second. Allais-je attendre qu’ils arrivent en rampant auprès de notre feu ? Non : c’eût été une grave erreur. Il fallait attaquer tout de suite. Je n’hésitai pas. Remettant ma lame au fourreau, je tirai mon revolver. En trois ou quatre bonds, j’eus rejoint le Peau-Rouge et lui assenai sur le crâne un tel coup de crosse qu’il s’effondra. Celui qui marchait en avant entendit le bruit, s’arrêta, se retourna et demanda :

– Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que mon frère…

Il ne put achever. J’étais sur lui. Ma main gauche agrippa son cou, et, de la droite, je l’assommai lui aussi. Ils avaient des lassos. Je les ligotai l’un à l’autre dos à dos, si serré qu’ils ne pourraient pas remuer même après avoir repris connaissance. Par surcroît, je les attachai à l’arbre le plus proche, pour les empêcher de se rouler sur le sol. Ils étaient immobilisés. Je regagnai notre camp.

Une fois arrivé, je me recouchai sans rien dire à l’endroit où je m’étais tout d’abord installé. Old Wabble me jeta un regard interrogateur. Les autres ne s’étaient même pas aperçus de ma longue absence.

 

4 L’eau Bleue.

– 45 –

– Vous n’étiez pas là, Sir, et vous ne savez pas ce que nous avons décidé. Je ne vais pas aller jusqu’au camp des dragons, dit-il.

– Avez-vous une autre idée ? demandai-je. Un autre plan ?

– Oui. J’avais oublié une chose à laquelle j’aurais dû penser tout de suite. Vous avez entendu parler de Old Shatterhand ?

– Certes.

– Eh bien, ce chasseur se trouve dans les environs du Rio Pecos. J’ai décidé d’aller le trouver et de lui demander son aide. Croyez-vous qu’il nous l’accordera ?

– J’en suis convaincu.

– Pshaw ! fit Webster d’un ton dédaigneux. Comment Mister Charley pourrait-il savoir ce qu’un homme comme Old Shatterhand est disposé à faire ?

– Je ne suis pas aussi ignorant que vous paraissez le croire, protestai-je. Certes, je ne porte pas un des grands noms de l’Ouest, mais je n’aurais peut-être pas commis des fautes comme celles que vous avez commises.

– Nous ? Des fautes ?

– Parfaitement. Vous vous êtes laissé surprendre par Mister Cutter sans avoir remarqué qu’il s’approchait.

– Et vous, vous l’avez remarqué ?

– Oui.

– Vous vous moquez de nous, Mister Charley.

– Pshaw ! Je peux prouver ce que j’avance, Mister Cutter, dites-nous donc si, pour mieux nous voir, vous n’avez pas coupé une branche dans le buisson qui vous dissimulait !

 

– 46 –

– Parfaitement. Vous l’avez certainement vu. Sir, sans quoi vous ne le sauriez pas.

– Si vous l’avez vu, pourquoi ne nous avez-vous rien dit ? demanda Webster. Et si ç’avait été un Peau-Rouge !

– Je savais que c’était un Blanc.

– Ce n’est pas possible !

– Vous prétendez connaître l’Ouest et vous ne savez pas comment on peut, en pleine nuit, distinguer un Rouge d’un Blanc sans le voir ! Et vous avez commis une faute encore plus grave. Une faute qui peut vous coûter la vie.

– Ah çà, par exemple ! Et auriez-vous la bonté de nous faire connaître cette faute qui met notre vie en danger ?

– Volontiers. Vous savez peut-être ce que font les Peaux-Rouges quand un Blanc leur échappe ?

– Bien sûr. Ils le poursuivent à cheval, pour le reprendre. Tout le monde sait ça !

– Alors ! Mister Cutter a échappé aux Comanches. Croyez-vous qu’ils ne l’aient pas poursuivi ?

– Enfer et damnation ! s’écria Old Wabble en se frappant le front. C’est pourtant vrai, Sir. Comment ai-je pu ne pas penser à ce danger ? Les Rouges sont certainement sur mes traces et ils feront tout pour s’emparer de moi.

– Et vous n’avez même pas posté de sentinelles !

– Ça va être fait tout de suite.

– Ça ne suffit pas.

– Que faut-il encore ? Dites vite, Sir ? Je ferai ce que vous jugez nécessaire.

 

– 47 –

Je goûtais un plaisir infini à observer les visages des autres qui portaient, tantôt sur moi, tantôt sur Old Wabble, des regards empreints de la plus vive stupéfaction. Webster, les yeux écarquillés, demanda.

– Ce que ce Monsieur juge nécessaire ! Croyez-vous donc que Mister Charley sache ce qu’il faut faire dans une situation comme la nôtre ?

– Oui, je le crois. Vous venez de constater qu’il a mieux pensé à notre sécurité que nous-mêmes. Alors, Mister Charley, que nous conseillez-vous ?

– Quand les poursuivants arriveront, déclarai-je, ils sentiront notre feu. Ils sont peut-être déjà en train de nous observer. À votre place, j’enverrais quelques éclaireurs pour fouiller le chemin jusqu’à l’endroit où l’odeur de notre feu est perceptible.

– Well, Sir, very well ! Nous ne perdrons pas une minute. Mister Webster, envoyez donc trois ou quatre de vos hommes en patrouille. C’est indispensable.

– Oui, répondit Webster. C’est curieux que nous n’y ayons pas pensé nous-mêmes et qu’il ait fallu un archéologue pour nous le rappeler. J’y vais moi-même et j’emmène quatre hommes.

– Qu’ils ouvrent bien leurs yeux et leurs oreilles, sans quoi ils ne verront ni n’entendront rien : it’s clear !

Webster choisit quatre hommes et s’en fut avec eux. Je savais qu’ils trouveraient les deux Comanches ligotés et leurs chevaux, et je riais d’avance de la tête qu’ils feraient. Ceux qui étaient restés auprès du feu continuèrent à échanger des monosyllabes, cependant que j’attendais, couché à l’ombre des buissons, le retour des éclaireurs.

 

– 48 –

Ils revinrent au bout de plus d’une heure. Webster marchait en tête, suivi de deux hommes qui menaient les chevaux, et de deux autres qui tenaient chacun un Comanche. Ils les avaient séparés. Avant même d’avoir atteint le feu, Webster s’écria :

– Mister Cutter, regardez ce que nous ramenons.

Old Wabble se leva d’un bond, toisa les Peaux-Rouges qui avaient repris leurs esprits, et s’exclama :

– Deux Indiens, deux Comanches. Je reconnais leur peinture de guerre. D’où sortent-ils ?

– Nous les avons trouvés.

– Mais on ne trouve pas les Indiens sur le sentier de la guerre. Il faut les capturer.

– C’est bien ce que j’ai cru jusqu’à présent, mais il n’en est rien. Nous les avons vraiment trouvés, littéralement trouvés, ligotés l’un à l’autre et attachés à un arbre. Et bientôt après, nous avons également trouvé leurs chevaux.

– Pas possible !

– Oui, c’est à peine croyable. Mais c’est pourtant vrai. Qui donc a pu les maîtriser et les ligoter ? Il doit y avoir des Blancs dans le voisinage. Ils ont fait ça sans savoir que nous sommes là.

Le vieux me jeta un bref regard, hocha la tête et dit :

– Oui, des Blancs. Ou plutôt, un seul Blanc.

– Un seul ?

– Yes. Les Rouges sont-ils blessés ?

– Non. Ils ne portent pas trace de blessures.

 

– 49 –

– Il n’y a donc pas eu de lutte. Ils ont été maîtrisés sans pouvoir se défendre. Il n’y a pas beaucoup de gens qui soient capables de faire ça. Il n’y a guère que celui dont j’ai prononcé le nom tout à l’heure.

– Tonnerre ! Vous voulez dire Old Shatterhand ? C’est lui qui les a assommés et ligotés ?

– Ça ne me paraît pas douteux.

– Vous aviez donc raison de dire qu’il doit se trouver dans les parages. Il faut le chercher.

– Ça ne sera probablement pas nécessaire. Il sait certainement que nous sommes ici, et que nous avons besoin de lui. Fiez-vous à lui. Il sera là au moment voulu.

– On croirait à vous entendre qu’il sait tout. Après tout ce n’est qu’un homme. Il ne peut savoir que ce qu’il voit et entend. Mais ne discutons pas là-dessus, Sir ! Dites-nous plutôt ce que nous allons faire de ces deux prisonniers. Il n’est guère question de les emmener. Ils nous encombreraient, et d’ailleurs ce serait assez dangereux. Mais nous ne pouvons pas non plus les relâcher.

– Ce serait une sottise ; it’s clear.

– Alors une balle dans la tête, c’est ce qu’il y a de mieux. Nous en serons débarrassés. Et après tout, ils ne l’ont pas volé.

– Pas de précipitation, Sir ! Ce n’est pas nous qui les avons pris, c’est Old Shatterhand. Vous savez sans doute qu’il ne tue jamais un Peau-Rouge sans y être absolument contraint.

– Je ne veux pas le savoir. D’abord, il n’est nullement certain qu’il soit là. En ce cas, ces prisonniers ne sont pas à lui, mais à nous. Enfin… eh bien enfin nous allons maintenant discuter à leur sujet et la loi de la Prairie aura le dernier mot. Vous en êtes ?

– 50 –

– Non. Ces Indiens ne me concernent pas. Mais je vous écouterai.

– D’accord. Commençons !

Les deux Comanches, ligotés, étaient couchés par terre devant le feu. Les Blancs s’assirent en cercle pour discuter. Peut-être les Peaux-Rouges comprenaient-ils l’anglais et savaient-ils de quoi il était question ? Mais rien dans leur attitude ne le laissait paraître. La discussion ne dura que quelques minutes, et il fut décidé que les captifs seraient fusillés sur place. Seul Jos Hawley avait voté contre. Webster, sans perdre une minute, donna l’ordre à trois de ses hommes d’emmener les prisonniers et d’exécuter la sentence dans le voisinage. C’est alors que je crus bon d’intervenir.

– Halte, Mister Webster ! Encore un moment. Votre jugement est entaché d’un vice qui le rend sans valeur.

– Qu’est-ce que vous savez de la loi de la Prairie ? De quel vice s’agit-il ?

– Il y en a plusieurs. D’abord, il y a l’un de nous qui n’a pas pris part à la discussion.

– Mais Mister Cutter n’a pas voulu.

– Il ne s’agit pas de lui, mais de moi. J’appartiens à votre groupe, et on n’a pas le droit de m’exclure d’une délibération aussi importante.

– Sans blague ! fit Webster. Vous n’appartenez nullement à notre groupe : vous êtes sous sa protection, Sir. De la minute où vous n’y serez plus, votre vie ne sera plus en sûreté.

– Ne discutons pas là-dessus, Mister Webster. Ma personne n’est pas en cause. Mais il y a un second vice : c’est que vous n’avez pas échangé une parole avec ces Peaux-Rouges. On ne condamne tout de même pas les gens à mort sans les entendre. Enfin, un prisonnier ne peut appartenir qu’au

– 51 – vainqueur, et à personne d’autre. Mais qui d’entre vous peut prétendre avoir vaincu et capturé ces deux Comanches.

– Ne dites donc pas de bêtises ! Ces types sont à nous. À moins que vous puissiez nous dire qui est l’homme mystérieux qui les a vaincus, et que nous ne voyons pas.

– Je peux vous le dire, et d’ailleurs il ne se cache pas, il est bien visible, Mister Webster.

– Eh bien, montrez-nous-le donc !

– Il est devant vous. C’est moi.

– Vous ! Tonnerre ! C’est vous qui avez assommé et ligoté ces deux Peaux-Rouges ? Si vous êtes capable d’en faire autant à un seul d’entre eux, je veux bien ne jamais avoir été un homme du Far West.

– Eh bien vous ne l’avez jamais été.

– Vraiment ! Mais pour accomplir un tel exploit, il faudrait être aussi fort que Old Shatterhand. Vous n’en avez tout de même pas la prétention.

– Je l’ai. Et je vais vous le prouver. Attention !

J’étais resté couché jusque-là, mais je me levai d’un bond, l’empoignai de ma main droite par la ceinture, le balançai plusieurs fois au-dessus de ma tête, et le posai à nouveau sur ses pieds. Je demandai alors :

– Cela vous suffit-il, ou faut-il encore que je vous montre l’effet que peut produire mon poing sur votre crâne.

Avant que Webster eût pu répondre, un des captifs s’écria :

– Old Shatterhand ! C’est Old Shatterhand.

 

– 52 –

Il ne m’avait pas reconnu tant que j’étais étendu dans l’ombre. Mais je venais de me lever en pleine lumière. Je m’approchai de lui et l’interrogeai.

– Le guerrier Comanche captif me connaît-il ?

– Oui, répondit-il.

– Où m’as-tu vu ?

– Dans le Llano Estacado. J’étais au nombre des vingt guerriers qui étaient venus à la rencontre de leur chef Tevua-chohé et de son fils Chiba-bigk pour les protéger contre les « Vautours ». Mais nous sommes arrivés trop tard. Tevua-chohé était déjà tombé sous les balles des meurtriers.

– C’est exact. Tu parles assez bien la langue des Visages Pâles et tu as par conséquent compris ce qu’on a dit jusqu’à présent.

– Oui. Nous avons également entendu qu’Old Shatterhand a parlé pour notre vie.

– C’est ce qu’il fait toujours. Je suis un ami des guerriers rouges, et je regrette toujours de vous voir lever le tomahawk contre les Visages Pâles, car je sais que vous pouvez vaincre une fois, mais que cela ne fera que précipiter votre perte. Vous saurez vous aussi que je ne veux pas la mort de l’homme rouge.

– Nous sommes des guerriers. Nous ne craignons pas la mort.

– Je le sais. Mais la vie vaut mieux que la mort. Et vous n’aurez point de gloire si votre tribu apprend que vous vous êtes laissés prendre sans défense et fusiller ensuite. Votre vie va dépendre des réponses que vous ferez à mes questions. Comment s’appelle le chef auquel ta tribu obéit ?

 

– 53 –

– C’est Vupa-Umugi 5, que personne n’a jamais vaincu.

– Où sont vos tentes ?

– Je ne le dirai pas.

– Vos guerriers sont partis en campagne ?

– Oui.

– Combien sont-ils ?

– Je ne dis rien.

– Où sont-ils en ce moment ?

– Je ne sais pas.

– Contre qui marchent-ils ?

– Je le sais, mais je ne le dirai pas.

– Tu n’es pas bavard. Tu es un brave guerrier, qui aime mieux risquer sa vie que trahir les siens. Cela doit plaire à tout brave guerrier. Cela me plaît. Rentrez chez vous et dites à vos chefs et à tous vos hommes qu’Old Shatterhand sait apprécier le courage et le silence.

Je me penchai pour les délier de leurs entraves. Cela fait celui qui avait parlé s’écria :

– Old Shatterhand nous délie et nous dit de partir. Nous sommes donc libres et pouvons aller où bon nous semble ?

– Oui.

– Et nos armes et nos chevaux ?

 

5 Grand Tonnerre.

– 54 –

– On va vous les rendre. Old Shatterhand n’est pas un voleur.

– Uff ! Uff ! Allez-vous nous suivre pour savoir où nous allons ?

– Non. Je vous en donne ma parole.

– Uff ! Uff ! Old Shatterhand n’a jamais trahi sa parole. Il est le plus noble des Visages Pâles. Nous le dirons sitôt que nous serons revenus à nos tentes.

– Il y a beaucoup d’autres Visages Pâles qui sont comme moi.

– Voici vos armes. Vos chevaux sont là. Allez ! Mais nous allons monter bonne garde. Si vous restez ici, ou si vous revenez pour nous guetter, nos balles ne vous manqueront pas.

– Nous allons partir sans même nous retourner. Howgh !

Jusque-là tous les Blancs avaient gardé le silence. Mais Webster s’approcha de moi et me demanda.

– Est-ce que c’est sérieux, Sir ? Vous voulez vraiment les relâcher ?

– Oui.

– Vous ne m’en voudrez pas, Sir, mais je dois vous dire que c’est là une erreur qui…

Je l’interrompis d’une brève question.

– Vous savez maintenant qui je suis ?

– Yes.

– Vous savez que je ne suis pas ce Mister Charley que vous considériez comme la moitié d’un idiot et un imbécile tout entier.

– 55 –

– Oui, je sais que vous êtes Old Shatterhand, Sir.

– En ce cas taisez-vous, et abstenez-vous de me donner des instructions et de critiquer ce que je fais. Vous êtes un brave homme, un homme de l’Ouest comme il en faut, mais je n’ai que faire de vos observations. Quand on est capable de prendre Hatatitla, le célèbre étalon d’Old Shatterhand, pour un cheval de trait, on n’a pas de conseils à me donner. Basta !

Après cette admonestation, je le plantai là. J’avais mes raisons pour lui parler sur ce ton. Si nous restions ensemble et s’il se butait dans son amour-propre, il risquait de nous mettre en danger. C’est pourquoi j’avais jugé nécessaire d’exprimer mes reproches d’une manière qui ne m’était pas habituelle.

Les Comanches montèrent à cheval, me firent un geste de reconnaissance et s’éloignèrent sans un regard pour les autres. Old Wabble lui-même ne put se contenir.

– Ah les… grommela-t-il. Comme si nous n’existions pas ! Vous ne croyez pas que vous avez été trop bon pour eux, Mister Shatterhand ?

– Non.

– Loin de moi l’idée de vous juger. Mais vous n’auriez peut-être pas dû promettre que nous ne les suivrons pas. Si nous voulons sauver Old Surehand, il faut tout de même savoir où on l’a emmené.

– Je le sais. Je les ai écoutés avant de les assommer. Ils l’ont emmené au Saskuan-kui, à l’Eau Bleue.

– Très bien. Savez-vous où c’est ?

– Oui. J’y suis allé deux fois.

– Mais j’ai peur qu’ils racontent ce qui s’est passé et n’annoncent notre venue.

 

– 56 –

– Tout au contraire ! Sans quoi je ne les aurais pas laissé partir. C’est une manœuvre qui tournera à notre avantage. D’ailleurs je n’ai pas dit un mot d’Old Surehand. Ils supposeront donc, soit que je ne sais rien, soit que je n’ai aucune raison de me soucier de lui. Croyez-moi, Mister Cutter, je n’ai commis aucune erreur. De plus, nous avons également l’avantage d’être débarrassés des deux Comanches. Ils nous auraient beaucoup gênés, et je n’aurais jamais admis qu’on les tue.

– Vous avez raison, Sir ; it’s clear. Et vous croyez vraiment que ces deux types ne vont pas revenir en catimini ?

– Ils ne reviendront pas. Mais pour ne négliger aucune précaution, nous allons partir d’ici, éteindre le feu, et chercher un autre endroit. Et sans plus tarder.

Après avoir piétiné le feu, nous trouvâmes un bon emplacement un peu plus en arrière. Nous nous couchâmes après avoir posté deux sentinelles. Je restai longtemps éveillé, et j’entendis mes compagnons s’entretenir à mi-voix.

Je savais bien de quoi ils parlaient : du bon tour que leur avait joué ce Mister Charley qui n’était autre qu’Old Shatterhand. Mais Old Wabble était enchanté de m’avoir reconnu le premier.

 

– 57 –