Main-sûre l'infaillible
4 L’oasis
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L’OASIS
Le lièvre du Far West et en particulier celui du Texas est un peu plus grand que celui d’Europe, et possède des oreilles beaucoup plus longues. À l’époque, il abondait. Il y avait encore beaucoup de bisons et d’autre gibier, et l’homme de l’Ouest ne dépensait une balle pour un lièvre que lorsqu’il ne trouvait vraiment rien d’autre. Mais il n’était nulle part plus nombreux qu’à la source de Buffalo Spring, qui jaillit dans une cuvette rocheuse à laquelle les chasseurs blancs ont donné le nom de Hare Pan, le Pot aux Lièvres. Le fond de cette dépression était tapissé pendant la plus grande partie de l’année d’un épais gazon, et ses parois verticales étaient garnies de buissons entre lesquels jaillissait parfois un arbre. C’était Kaam kulano, la Vallée des Lièvres, où les Comanches de Vupa-Umugi avaient momentanément établi leurs tentes.
Le lendemain, deux heures environ avant le crépuscule, nous arrivâmes au voisinage de cette vallée. La nécessité de trouver des couverts nous incita à nous approcher du cours d’eau, dont les bords étaient garnis de buissons. Nous l’atteignîmes à environ un quart d’heure de marche de l’ouverture du vallon. Nous risquions gros en nous approchant si près en plein jour, mais nous n’avions pas le choix. Il nous fallait absolument connaître la situation avant la tombée de la nuit. Nous eûmes la chance de trouver au bord du ruisseau un endroit où le feuillage nous dissimulait entièrement. Nous mîmes pied à terre et laissâmes paître et boire nos chevaux qui étaient assez fatigués. Nous avions emporté de la viande séchée pour plusieurs jours. Étant seul à connaître les lieux j’invitai Old Surehand et Old Wabble à m’attendre et partis à la découverte.
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À l’endroit où le ruisseau quittait la vallée, les parois s’élevaient verticalement, et étaient garnies sur toute leur hauteur d’arbustes qui entouraient ensuite le bord supérieur de la cuvette. J’avais donc toute possibilité de me dissimuler en cas de besoin. Mais je devais prendre soin de ne laisser aucune trace qui permît de distinguer l’empreinte de mes bottes de celles des mocassins indiens. Partout ailleurs, le terrain était si nu que tout objet tant soit peu important était visible de loin.
Je m’avançai prudemment, sans cesser d’observer le terrain libre. Je constatai avec satisfaction qu’on n’y voyait pas âme qui vive. L’heure où tous les habitants du camp devaient se rassembler dans la vallée avant la nuit était passée. Quand les guerriers sont partis, cette règle est très strictement observée.
Ayant atteint l’ouverture de la vallée, je pris à droite et escaladai la pente. L’entrée était-elle gardée ? Je regardai vers le bas et ne vis personne. Le camp se trouvait probablement au milieu de la vallée, que l’on pouvait traverser en une demi-heure de marche environ. Les chevaux étaient certainement au fond. Je poursuivis ma route. Le moment semblait particulièrement favorable. Il n’y avait personne en haut, et aucune trace fraîche qui donnât à penser que quelqu’un y était venu au cours des dernières heures.
J’aperçus bientôt les premières tentes, et, un peu plus loin, tout le camp. C’étaient des tentes d’été, en toile. Je ne pris pas le temps de les compter, mais il devait y en avoir largement une centaine. Entre les tentes, je vis circuler des enfants et des femmes. Il n’y avait que peu d’hommes, et ils paraissaient âgés. Vupa-Umugi n’avait-il donc pas d’autres guerriers que les cent cinquante-quatre qui étaient avec lui, et n’en était-il resté aucun ici ? J’avais peine à croire à pareille imprudence. Il ne pouvait avoir laissé le camp sans aucune protection. Derrière le camp je vis, comme je m’y étais attendu, un certain nombre de chevaux en train de paître.
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J’allai plus loin pour trouver un meilleur poste d’observation. Il s’agissait de reconnaître la tente où se trouvait Bob. Elle était certainement gardée. Et en effet, j’aperçus deux guerriers devant l’entrée de la dernière tente. C’était là ! Non loin se dressait une autre tente, plus grande que les autres, devant laquelle étaient plantées deux perches d’où pendaient des objets de forme étrange. Étaient-ce des médecines ? Était-ce la tente du chef ? Probablement ! Un guerrier ne possède qu’une seule médecine, et lorsqu’il la perd, il perd son honneur, qu’il ne retrouve que lorsqu’il a tué un ennemi pour lui prendre la sienne. Quand il meurt, on enterre sa médecine avec lui. Dans certaines tribus, on conserve les médecines des ancêtres. Quiconque perd ce trésor est déshonoré. Il me vint à l’esprit que c’étaient peut-être là les médecines des ancêtres du chef Vupa-Umugi. En ce cas, je devais absolument m’en emparer. Elles pouvaient me rendre des services inestimables dans le conflit entre Apaches et Comanches.
Encore un peu plus loin, je vis soudain la trace d’un pied probablement féminin. Je risquais d’être découvert. Il fallait revenir. J’allais me retourner lorsque j’entendis un bruit dans les buissons. La femme était devant moi. Je levai le bras pour la saisir, mais le laissai retomber aussitôt. Non parce qu’il s’agissait d’une femme, car dans de telles circonstances, tout témoin doit être mis hors d’état de nuire, mais à cause de l’expression prise par son visage en m’apercevant.
Elle pouvait avoir une quarantaine d’années, mais ses traits étaient déjà profondément ravinés. Grande et large d’épaules, elle était vêtue d’une sorte de chemise bleue. Ses cheveux grisonnants pendaient en désordre. Elle avait le teint très basané, mais en tout autre lieu je ne l’aurais pas prise pour une Indienne. Ses traits étaient caucasiens. J’eus l’impression de l’avoir déjà vue, et même récemment. Tout son visage exprimait l’effroi. Et ses yeux, ses yeux ! Je n’avais vu de tels regards à la fois fixes et vacillants, farouches et désespérés, que dans des asiles d’aliénés. Oui, cette femme était folle. Elle m’observa
– 182 – d’abord avec colère, puis ses yeux prirent un éclat plus doux. Les lèvres pâles esquissèrent un sourire. Les doigts squelettiques se crispèrent pour me faire un signe, et j’entendis ces mots murmurés à la hâte :
– Viens, viens ! Il faut que je te demande !
Je franchis les trois pas qui nous séparaient. Elle saisit mon bras, plongea ses doigts dans mes manches, et dit :
– Tu es un Visage Pâle ?
– Oui, murmurai-je. Qui es-tu ?
– Je suis Tibo-wete-elen, dit-elle.
Wete signifie : femme. Mais les mots Tibo et Elen ne figuraient dans aucun des dialectes connus de moi.
– As-tu un mari ? demandai-je.
– Oui. Il se nomme Tibo-taka.
Encore Tibo ! Taka signifie : homme.
– Où est-il ? demandai-je.
Elle colla sa bouche à mon oreille et murmura :
– Il est allé chercher le Renard Sanglant. Il faut qu’il aille au désert. Il est l’Homme-Médecine de la tribu.
Elle était certainement folle, sans quoi elle n’aurait pas fait de telles révélations à un étranger, à un Blanc. Puis, elle saisit mes deux bras et me demanda d’un ton extrêmement inquiet.
– As-tu connu mon Wawa Derrick ?
Wawa signifie : frère. Mais Derrick ? Pouvait-il s’agir du nom anglais qui correspond à Thierry ? Cette femme ne pouvait avoir un frère portant ce nom. Il s’agissait probablement d’un mot qui m’était inconnu.
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– Non, répondis-je.
– Tu es un Visage Pâle et tu ne l’as pas connu ? Mais si, tu as dû le connaître ! Je vais te montrer. Rappelle-toi !
Elle cassa une branche mince, l’arrondit en cercle, s’en couronna la tête et murmura avec un sourire extasié :
– C’est mon Myrtle-Wreath, Myrtle-Wreath. Te plaît-il ?
Quelle étrange histoire ! Cette femme comanche venait de prononcer les mots anglais Myrtle-Wreath, qui signifient : Couronne de Myrte. Il n’y a pas d’Indiennes qui connaissent de tels mots. Je la saisis par le bras et lui demandai :
– Es-tu une Blanche ? Dis-le-moi !
Elle pouffa étrangement et répondit :
– Tu me prends pour une Blanche, parce que je suis belle et que je porte un Myrtle-Wreath. Ne me regarde pas dans les yeux, ou le chagrin te dévorera comme il me dévore moi-même. As-tu connu mon Wawa Derrick ? Veux-tu que je te montre la tente où j’habite ?
– Montre-la-moi !
– Viens, avance un peu ! Mais ne te laisse pas voir, sans quoi tu perdras la vie ! Nos guerriers tuent tous les Visages Pâles. Mais je suis heureuse de t’avoir vu, et je n’en dirai pas un mot, car tu vas faire ce que je te dis.
– Oui ! Que veux-tu que je fasse ?
Elle ôta le rameau de sa tête, me le donna et me dit :
– Quand tu verras mon Wawa Derrick, tu lui donneras ce Myrtle-Wreath ! Oui ?
– Oui ! Mais où est ton Wawa Derrick ?
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– Il est… il est… je ne sais plus, j’ai oublié. Mais tu le retrouveras, n’est-ce pas ?
– Oui, répondis-je. Et que dois-je lui dire ?
– Tu lui diras que… que… tu ne lui diras rien. Quand il verra le Myrtle-Wreath, il comprendra. Et maintenant regarde en bas ! Vois-tu, dans la deuxième rangée, une tente portant la marque de l’Homme-Médecine ?
– Je la vois.
– C’est là que j’habite avec Tibo-taka, et je m’appelle Tibo-wete-elen. Tu ne l’oublieras pas ?
– Non. Et qui habite la grande tente avec les deux poteaux ?
– C’est Vupa-Umugi, notre chef.
– Il est parti ? Qui est-ce qui est là, maintenant ?
– Sa femme et ses filles.
– Personne d’autre ? Même la nuit ?
– Personne d’autre ; même la nuit.
– Et qui habite la dernière tente, devant laquelle deux guerriers sont couchés ?
– C’est le Noir, qui sera tué quand on aura pris le Renard Sanglant.
– Il est bien gardé ?
– Oui ! Il y a toujours deux guerriers, dit-elle d’un ton grave.
– Et est-ce qu’il y a beaucoup de guerriers comme ceux-là au camp en ce moment ?
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– Il n’y a que ces deux-là. Il y en a beaucoup qui sont partis avec le chef au désert ; et les autres sont à la chasse, pour faire de la viande. Ils reviendront demain ou dans deux jours. Tu ne perdras pas le Myrtle-Wreath, tu le garderas bien !
– Sois sans crainte. Je le tiens bien !
– Et tu le donneras à mon Wawa Derrick ?
– Aussitôt que je l’aurai trouvé, oui.
– Tu le trouveras… Elle regarda droit devant elle, saisit ma main, et poursuivit : Il faut que je m’en aille. Va-t’en aussi ! Mais ne dis à personne que tu m’as rencontrée. Moi, je ne dirai rien.
– Vraiment ?
– Je le jure ! Et toi ?
– Faut-il vraiment que je n’en parle pas ?
– À personne, à personne, sauf à mon Wawa Derrick. Lui, il doit savoir. Donne-moi ta main !
– La voici.
Je lui tendis la main. Elle se mit à descendre la pente, puis s’arrêta, se retourna et posa son index sur ses lèvres.
– À personne, répéta-t-elle. Et ne perds surtout pas mon Myrtle-Wreath !
Elle disparut dans les buissons. Je restai encore un instant sur place, puis m’éloignai. Quelle étrange rencontre ! Qui donc était cette femme ? Était-ce vraiment une Indienne ? Cette démente était une énigme et je n’avais pas le temps d’en chercher la solution. Wawa Derrick devait exister ailleurs que dans son imagination. Mais où ? Qui était-ce ? Probablement un Indien, comme l’indiquait le mot : Wawa. Et la couronne de myrte ? Comment se reliait-elle à sa folie ? Peut-être le combat
– 186 – me fournirait-il l’occasion de rencontrer l’Homme-Médecine, et je pourrais alors éclaircir ce mystère.
Je retournai à notre cachette où je parvins à la nuit tombante.
– Enfin, enfin ! dit Old Wabble. Je commençais à avoir peur pour vous.
Old Surehand gardait le silence.
– Il n’y a aucune raison d’avoir peur, répondis-je.
– Alors tout va bien ? Est-ce que le nègre est là ?
– Vous voulez dire le Noir ? Oui.
– Sous bonne garde ?
– Il n’y a en ce moment au camp que deux guerriers qui le gardent jour et nuit. Les autres sont partis faire de la viande. L’attention doit se relâcher, et je crois que nous n’aurons pas trop de difficulté.
– Quand commençons-nous ?
– Laissez-moi réfléchir !
En réalité, mon plan était déjà prêt, mais je n’avais pas envie de parler. Je pensais toujours à l’Indienne. Mon regard se posa sur Old Surehand, dont les traits virils et graves étaient étrangement éclairés par les derniers rayons du jour. Me trompais-je ? J’eus l’impression de reconnaître la ressemblance que j’avais remarquée en voyant le visage de cette femme. C’était la même figure, le même front, la même bouche, mais plus jeunes, plus pleins, virils et non féminins, d’une expression non plus tragique, mais profondément grave et résolue. Ma surprise fut extrême. Mais l’instant d’après je me dis que j’avais dû me tromper. Cette rencontre m’avait impressionné et j’avais des visions. Assez !
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La nuit tomba vite. Bientôt le visage d’Old Surehand devint invisible. Nous restâmes longtemps assis, sans mot dire. Old Wabble perdit enfin patience et demanda :
– Eh bien, Sir, combien de temps allez-vous encore réfléchir ? Est-ce que je peux vous aider ?
Old Surehand jugea bon d’intervenir.
– Old Shatterhand se passe très bien de votre aide.
– Mais quand ? La soirée passe. Nous n’avons pas de temps à perdre.
– Prenez patience, lui dis-je. Nous ne pouvons rien faire avant que les Rouges soient endormis. Je sais où se trouve la tente où est Bob. Nous allons nous glisser jusque-là, nous abattrons les gardiens…
– On les tue ? interrompit-il.
– Non, il suffit de les assommer.
– Alors chargez-vous-en. Je ne pourrai pas. Et après ?
– Nous emmenons Bob.
– Bien. C’est tout ?
– Nous irons aussi prendre les médecines accrochées aux poteaux devant la tente du chef.
– Des médecines ? fit Old Wabble, étonné.
– Oui. Celles de ses ancêtres.
– Tonnerre ! Quand il l’apprendra, il en deviendra fou. Il sera déshonoré. Il perdra tout !
– Non.
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– Comment non ? Je connais tout de même les us et coutumes des Peaux-Rouges. Un homme qui perd ses médecines est moralement mort.
– Certes. Mais il ne les perdra pas longtemps.
– Vous n’allez tout de même pas les lui rendre ? Sir, voilà qui est insensé. Si c’est pour les lui rendre, laissez-les où elles sont !
– J’ai mon idée. Je veux éviter toute effusion de sang.
– Au moyen des médecines ? Expliquez-moi, je ne comprends pas.
– Qu’arrivera-t-il quand le chef apprendra que j’ai ses médecines ?
– Il sera terrifié : it’s clear !
– Et mettra tout en mouvement pour en reprendre possession, n’est-ce pas ?
– C’est évident. Aucun sacrifice ne lui paraîtra trop lourd.
– Celui que j’ai à lui demander ne sera pas très lourd. Il faudra qu’il fasse la paix avec les Apaches, sans combattre, et qu’il laisse Bloody Fox tranquille.
– Mister Shatterhand, voilà une idée magnifique ! Le chef acceptera ; et c’est bien dommage.
– Pourquoi dommage ?
– Parce que cela me privera de l’immense plaisir que j’aurais eu à voir les Rouges recevoir une leçon. Vous n’êtes pas du même avis, mais je ne me lasserai pas de le répéter. On ne tuera jamais trop d’indiens. Il faut faire disparaître cette engeance.
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– C’est le cow-boy qui parle, et d’une façon qui me met en colère.
– La colère, je vous en fais cadeau. Si vous aviez été cow-boy comme moi, vous sauriez que tout Peau-Rouge est de naissance un voleur de chevaux. M’en ont-ils fait voir, ces canailles !
– Ça ne paraît pas vous avoir fait beaucoup de mal. Vous avez atteint un grand âge, et vous êtes en bonne santé.
– Oui, les soucis m’ont réussi. Mais je les déteste, et j’étais déjà heureux de pouvoir en liquider quelques-uns. Malgré tout, il faut être juste, et votre idée me paraît excellente. Si elle aboutit, je serai privé de mon plaisir. Mais je conserve un petit espoir. Les autres chefs ne seront pas d’accord.
– Il est possible qu’ils refusent, surtout Nalé-Masiouv.
– Peut-être. Mais je pensais plutôt au jeune chef Chiba-Bigk.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est jeune. En outre, son père a été le premier chef des Comanches. Il voudrait bien le devenir aussi. Il lui faut donc éliminer Vupa-Umugi. Et la perte de ses médecines en fournirait une excellente occasion.
– Vous arrangez tout ça très bien, mais vous vous trompez. Je vous ai déjà dit que Chiba-Bigk me doit sa reconnaissance. Si je lui parle sérieusement, il fera certainement ce que je dirai. C’est une question de morale.
– Morale ? Mister Shatterhand, croyez-vous donc sérieusement qu’un Rouge se soucie de la morale ? Vous vous trompez lourdement !
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– Pshaw ! Je lui ai sauvé la vie, et j’ai fumé avec lui non seulement la pipe de la paix, mais aussi le Calumet de l’Amitié. Ce n’est pas rien, Mister Cutter.
– Le Calumet de l’Amitié ? Certes, ce n’est pas rien. La fumerie de la paix ne vaut pas grand-chose. Mais quand deux hommes ont fumé ensemble le Calumet de l’Amitié, ils n’ont pas le droit de porter les armes l’un contre l’autre.
– Alors ! Si Chiba-Bigk n’accepte pas ma proposition, je suis homme à faire connaître sa traîtrise de façon telle qu’on en parlera dans toutes les tentes et devant tous les feux de camp. Et vous en connaissez les conséquences.
– Hum, oui. Aucun Blanc ni aucun Rouge ne voudra plus fumer le calumet avec lui.
– C’est certain. C’est pourquoi il renoncera au combat, sinon par amitié et par honnêteté du moins par calcul. J’en suis profondément convaincu. Pas vous, Mister Cutter ?
– Well, je l’admets. Mes espoirs sont donc perdus. Mais non, Sir. Je peux encore espérer que nous n’arriverons pas à nous emparer des médecines.
– Désolé de vous décevoir, mais nous les aurons. Je connais la situation. Et nous ne devrons y renoncer que dans un seul cas, très cher Monsieur Cutter.
– Pourquoi m’appelez-vous comme ça ?
– Parce que c’est de vous qu’il s’agit. Vous n’avez qu’à vous livrer à une fantaisie dans le genre de celle d’hier. Alors nous échouerons. Autrement, non !
– Je puis vous rassurer. J’exécuterai à la lettre vos instructions. Je n’ai pas envie de me faire laver la tête une fois de plus devant tout le monde ; it’s clear !
– Très bien. En ce cas, je suis sûr de mon affaire.
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– Well ! Mais vous qui savez tout, vous avez tout de même oublié quelque chose de très important. Quel cheval montera votre nègre, pardon, votre Noir ? Il ne pourra tout de même pas nous suivre à pied.
– Et vous croyez que je n’y ai pas pensé.
– Alors pourquoi n’en avons-nous pas emmené un troisième ?
– Parce que nous n’en avions aucun qui fût capable de fournir la course aller et retour. Nous en prendrons un ici. Je l’ai déjà choisi. Il est attaché à l’écart des autres, près de la tente du chef, à qui il appartient probablement. C’est une bête magnifique, que Vupa-Umugi n’a probablement pas voulu exposer au combat.
– Et le Noir saura le monter ?
– C’est moi qui le monterai. Il prendra le mien.
– Well ! Admettons que nous arrivions à assommer les gardiens, à enlever Bob, et à prendre les médecines, le tout sans éveiller l’attention. Mais le cheval fera du bruit. Je connais ça. Il n’a encore jamais porté un Blanc et ne vous laissera pas le monter.
– Il sera bien obligé !
– Vous êtes si sûr que ça de votre affaire ?
– Oui.
– Mille diables ! Alors vous êtes un cavalier aussi bon que… que… vous m’excuserez, qu’Old Wabble.
– Le roi des Cow-boys !
– Parfaitement. Et cela veut dire qu’il n’y a pas de cheval capable de s’opposer à ma volonté. Et vous ?
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– À quoi bon se vanter ?
– Vous avez raison. Mieux vaut agir. Je sais que vous êtes bon cavalier, et je l’ai vu…
– Vous n’avez encore rien vu ! l’interrompis-je.
– Comment ? Et ces derniers jours !
– Je montais mon cheval à moi. Aujourd’hui ce sera différent.
– Eh bien, espérons que vous ne vous démonterez pas.
– Soyez sans crainte ; quand je monterai en selle, vous ne serez plus là.
– Comment cela ?
– Il n’y a au camp que deux guerriers adultes. Je les assommerai. Mais ils reviendront peut-être à eux par la suite. La capture du cheval ne se fera pas sans bruit. Tout le camp sera alerté et se lancera à notre poursuite, y compris les adolescents. Ça ne nous fait pas peur, mais la balle la plus stupide peut tuer l’homme le plus sage. C’est pourquoi je pense qu’il vaut mieux, une fois l’opération accomplie, ne pas rester ici, mais partir aussitôt. Voici donc comment nous procéderons : aussitôt que nous aurons le Noir et les médecines, vous sortez au plus vite de la vallée. Vous, Mister Cutter, vous prenez Bob, et Mister Surehand porte les médecines. Une fois ici, vous montez en selle et vous partez.
– Bob sur votre cheval ?
– Oui.
– Le laissera-t-il en selle ? Il ne supporte aucun cavalier étranger.
– Bob et mon cheval se connaissent déjà.
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– Bien ! Mais vous ?
– J’attends jusqu’au moment où je juge que vous êtes en sécurité. Alors je monte à cheval et vous rejoins.
Old Surehand intervint alors de sa voix calme et résolue :
– Je voudrais vous faire une proposition. Combien de temps faut-il pour parcourir la vallée de bout en bout ?
– Une demi-heure.
– Et d’ici jusqu’à l’entrée ?
– Un petit quart d’heure.
– Les chevaux sont probablement tout au fond ?
– Oui.
– Cela fait près de trois quarts d’heure à faire, quand nous aurons fini. N’est-ce pas trop ?
– Hum ! On pourrait raccourcir le trajet en emmenant les chevaux jusqu’à l’entrée de la vallée.
– C’est précisément ce que je voulais vous proposer.
– Je vous remercie, Sir ! D’accord. Il doit être plus de dix heures, et les Rouges sont couchés. Pouvons-nous commencer ?
– C’est le moment. Nous ne pouvons pas attendre après minuit.
– Eh bien, allons !
Nous mîmes nos fusils en bandoulière, prîmes les chevaux par la bride, et partîmes. En arrivant à la vallée, je jetai un coup d’œil pour voir si nous pouvions risquer de laisser les chevaux seuls. Il n’y avait personne, et l’on ne voyait aucun feu. Il n’y avait heureusement pas de chiens dehors. Nous attachâmes donc les chevaux et nous nous mîmes en marche.
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Les étoiles nous donnaient juste assez de lumière. Nous suivîmes le flanc gauche de la vallée que j’avais examiné lors de ma reconnaissance. Cet itinéraire nous permit de passer devant les tentes à une distance suffisante pour ne pas être aperçus si jamais quelqu’un était encore dehors. Après avoir dépassé les tentes, nous nous couchâmes à terre pour ramper vers la droite jusqu’à la dernière tente, où se trouvait Bob. Les fusils ne facilitaient guère notre progression, mais nous n’aurions pas pu les laisser avec les chevaux, car nous risquions d’en avoir besoin.
Old Surehand rampait en tête. Je lui avais montré la tente. Il paraissait mettre un point d’honneur à être le premier, et j’étais sûr qu’il ne commettrait aucune faute. Arrivé près de la tente, il m’attendit puis murmura :
– Vous voyez les deux gardiens ? Ils sont étendus devant l’entrée et endormis. Voulez-vous que je vous aide ? Mais votre poing est plus exercé que le mien.
– Laissez-les-moi ! Vous entendrez deux coups sourds. Alors vous viendrez.
J’avançai doucement. Ils ne bougeaient pas. L’espace qui les séparait me facilita les choses. Je pris le premier à la gorge et lui portai un coup au crâne. Il frémit des pieds à la tête et s’étala immobile, sans un cri. Puis ce fut le tour du second. Old Surehand et Cutter me rejoignirent.
– Asseyez-vous auprès d’eux et surveillez-les jusqu’à mon retour.
– Mais ils sont assommés, fit Old Wabble.
– Pour combien de temps ? Je ne connais pas leurs crânes et je n’ai peut-être pas frappé assez fort. Si l’un d’eux se réveille, menacez-le de votre couteau.
– 195 –
Je soulevai un panneau et me glissai dans la tente. On entendait la respiration calme et sonore d’un dormeur.
– Bob, dis-je, essayant de l’éveiller. Bob !
Il n’entendit rien. Je me saisis d’une de ses jambes et la secouai.
– Bob, c’est toi ?
Il fit alors un mouvement.
– Quoi… qui… ? répondit-il encore à demi endormi.
– Bob, écoute-moi ! Es-tu seul ?
– Oui, Bob est là, tout seul. Qui est-ce ?
– Parle tout bas. Je viens te libérer.
– Oh… oh… Libérer Bob ? Qui va libérer Bob ?
– Ne fais pas trop de bruit.
– Non.
– Eh bien, devine !
– C’est Massa Bloody Fox ?
– Non.
– Alors ça ne peut être que Massa Shatterhand ?
– Oui, c’est moi.
– Oh… oh… oooooo, fit-il. J’entendis ses dents claquer d’émotion. Il pinça les lèvres pour réprimer un cri de joie et se mit à agiter si violemment ses pieds entravés que je dus m’écarter pour ne pas recevoir un coup capable d’abattre un bœuf. Car Bob était un garçon d’une vigueur exceptionnelle.
– 196 –
– Bob, tiens-toi tranquille ! Tu as les pieds entravés. Et à part ça comment es-tu attaché ?
– Les mains attachées au piquet de la tente, et une ceinture.
– Comment t’ont-ils traité ?
– Très fort. Beaucoup battu.
– Et le manger ?
– Bob a toujours faim.
– Ça va changer. Tiens-toi tranquille ! Je vais te détacher. La courroie, nous pourrons en avoir besoin.
– Il y en a encore beaucoup, accrochées au poteau.
– Elles seront pour tes gardiens. J’ai mon cheval noir. Tu vas le monter. Tu sauras ?
– Le noir ? Hatatitla. Lui et Bob sont bons amis. Monterai très bien.
– Parfait ! Maintenant, faisons vite ! Tu me raconteras plus tard comment ils t’ont pris.
Lorsque je l’eus délié, il s’étira en tous sens en poussant des gémissements de plaisir :
– Où sont les courroies, passe-les-moi.
Il décrocha les lanières et nous quittâmes la tente.
– Nous allons attacher les gardiens.
– Oh, que Massa Shatterhand permette. Bob va leur enfoncer les courroies dans la chair, à ces chiens.
Il les ligota de telle façon que la douleur les éveilla. Nous arrachâmes quelques lambeaux à leurs chemises pour les en
– 197 – bâillonner et les empêcher de faire du bruit. Puis nous les traînâmes dans l’intérieur de la tente où nous les attachâmes de manière à les empêcher de se libérer sans aide.
Tout s’était bien passé jusqu’à présent. Maintenant, les médecines. Pendant que Bob et Old Wabble nous attendaient, je me glissai avec Old Surehand jusqu’à la tente du chef. Personne. Pas un bruit. Nous n’eûmes aucune difficulté à arracher les poteaux. Après avoir rejoint nos compagnons, nous détachâmes les fétiches accrochés aux perches et en fîmes un paquet avec une courroie.
– C’est fini, tout au moins pour nous ! fit Old Wabble. Mais c’est maintenant que ça va être le plus difficile pour vous, Mister Shatterhand. Ça m’inquiète. Il est loin ce cheval ?
– Non. Il est couché dans l’herbe, de l’autre côté de la tente du chef. Je l’ai vu.
– Allons-y !
– Vous voulez voir comment il va se comporter ?
– Yes.
– Bon, venez ! Mais pas trop près, sans quoi, il fera trop de bruit.
Nous avançâmes en silence. Quand nous fûmes à vingt pas de lui, le cheval se leva d’un bond, tira sur le lasso qui l’attachait, et agita ses pattes.
– Allez-vous-en ! fis-je, sans quoi il va se mettre à hennir. Ce cheval est bien dressé.
– Au diable le dressage, quand on risque de se casser le cou. Vous voulez vraiment essayer d’emmener cette bête dans l’obscurité. Si j’ai un bon conseil à vous donner…
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Il me l’aurait certainement donné si Old Surehand ne l’avait pas interrompu.
– Pas de discours, Sir ! Il faut partir. Prenez Bob par la main. Je porte les médecines. En avant !
– Comme vous voudrez. Je viens. Mais je suis curieux de savoir comment ça finira. Je m’en lave les mains, s’il est possible de se laver les mains dans cet état… It’s clear.
Ils disparurent dans les ténèbres, et je pus m’attaquer à ma tâche. L’enlèvement du cheval était beaucoup plus difficile à réaliser que la libération de Bob et la prise des fétiches. Il n’était pas question de sauter sur son dos par surprise. J’y serais sans doute parvenu. Mais ce cheval dressé à l’indienne et ne supportant aucun Blanc aurait sans doute commencé à se débattre en tous sens, à pousser des hennissements et à faire des ruades qui auraient réveillé tout le camp. Sans selle ni bride, car la bête était attachée par un simple licol, j’aurais eu les plus grandes difficultés à le maîtriser, et il aurait pu finir par me jeter à bas. Non, il fallait procéder autrement.
Fort heureusement, je savais comment faire. Winnetou me l’avait appris. Il fallait que ce cheval me prît pour un Indien. Ensuite, je devais lui bander les yeux.
Lors de ma rencontre avec la folle j’avais remarqué sur la pente une grande quantité d’armoise sauvage, et avais aussitôt pensé que je pourrais utiliser le parfum de cette plante pour tromper le cheval. Dans l’ouest, il faut tout voir et penser à tout. J’avais aussi remarqué devant la tente du chef, quelques couvertures qu’on avait sans doute étendues pour les faire sécher. C’étaient de ces grandes couvertures dont on peut s’envelopper entièrement quand il fait froid ou qu’il pleut. C’était tout ce dont j’avais besoin.
Je commençai donc par aller du côté de l’armoise.
– 199 –
Je me couchai à terre et m’y roulai en tous sens non sans m’égratigner copieusement le visage et les mains. Cela fait, le cheval ne pouvait plus me reconnaître, à l’odeur, pour un Blanc. Ensuite, j’allai à l’endroit où se trouvaient les couvertures. J’en coupai une bande pour masquer les yeux du cheval, et m’enveloppai dans le reste à la façon indienne. Pour ne pas éveiller les soupçons de la bête, j’ôtai mon chapeau et le dissimulai sous ma veste. Cela fait, je m’approchai lentement du cheval, qui s’était recouché. Il tourna la tête vers moi, aspira l’air longuement par les naseaux et… resta calme. Il m’avait pris pour un Peau-Rouge. La partie était à moitié gagnée.
– Tcha-at, Tcha-at ! Sois sage, sois sage ! lui dis-je doucement en langue comanche. Je me penchai vers lui et lui caressai l’échine. Il se laissa faire. Au bout d’un moment, je me dis que mes compagnons devaient déjà avoir rejoint nos chevaux. Je pris le lasso et le coupai en plusieurs morceaux, dont je fis une manière de bride, que le cheval se laissa mettre sans résistance. Cela fait, j’enjambai son dos et lui dis :
– Naba, naba. Debout, debout.
Il obéit. Je me trouvai sur son dos. Il se laissait guider sans résistance. J’avais gagné, tout au moins pour le moment. Pour m’éloigner des tentes, je me dirigeai vers le bord de la vallée, la longeant ensuite jusqu’au moment où j’eus dépassé le camp. Puis, je mis le cheval au trot, et arrivai à l’endroit où nous avions laissé nos montures. Elles n’y étaient plus. Je poussai alors le cri strident qui sert aux Peaux-Rouges à mettre leurs chevaux au galop. Il obéit cette fois encore. Après avoir suivi le ruisseau pendant quelque temps, je pris à droite et me trouvai dans la prairie.
Le cheval était excellent. Après une demi-heure de galop il n’offrait pas le moindre signe de fatigue. J’entendis un appel prolongé. C’étaient mes compagnons, inquiets sur mon sort. Je répondis par un cri analogue. Ils s’arrêtèrent et je les eus bientôt rejoints.
– 200 –
– Mille diables, un Rouge, s’écria Old Wabble en m’apercevant. Il est à la poursuite de Old Shatterhand et a perdu sa trace. Descendons-le !
Le voyant prendre son fusil je m’écriai :
– Ne tirez pas, Sir ! Je voudrais vivre encore quelque temps.
– Zounds !Mais c’est la voix d’Old Shatterhand.
– Naturellement. Je n’ai que celle-là.
– Et c’est lui ! Mais je suis muet d’admiration, Sir !
– Pourquoi ?
– En vous voyant arriver sur ce cheval, on aurait dit que vous aviez déjà mangé un millier de sacs d’avoine ensemble. Ce n’est tout de même pas le cheval que vous vouliez prendre ?
– Mais si, c’est lui !
– Hum ! Mais oui, c’est bien lui ! Par quel miracle avez-vous pu le maîtriser si vite ?
– Je n’ai pas eu à le maîtriser. Il m’a porté jusqu’ici sans résistance.
– Ce n’est pas possible ! Je m’y connais. On ne me raconte pas d’histoires, à moi.
– Je ne vous raconte pas d’histoires. Si j’avais dû le maîtriser, il aurait maintenant une tout autre allure et un tout autre aspect.
– Il fait trop noir, je ne vois pas. Est-ce qu’il transpire, est-ce qu’il écume ? Il faut que je me rende compte.
Il approcha son cheval du mien et tendit la main vers lui. La bête se cabra aussitôt.
– 201 –
– N’y touchez pas, Sir, il ne peut pas supporter les Blancs.
– Mais vous en êtes un.
– Oui, mais il me prend pour un Rouge.
– Ah, c’est pour ça que vous vous êtes déguisé avec cette couverture. C’est formidable ! On en apprend toujours avec vous. Mais l’odeur, l’odeur ! Le Peau-Rouge sent le… sent la… enfin il sent le Peau-Rouge, quoi ! Le Blanc n’a pas cette odeur-là. Malgré votre déguisement, le cheval aurait dû vous reconnaître à l’odeur.
– J’ai changé d’odeur. Il y a un moyen.
– Lequel ?
– C’est mon secret. Dans quelques heures, l’odeur aura disparu, et lorsque j’aurai ôté cette couverture et remis mon chapeau, le cheval reconnaîtra son erreur et se débattra. Mais cela se passera en plein jour, dans la prairie, et non dans le camp ennemi où cette bagarre aurait pu me coûter la vie.
– Je vous crois volontiers. Mais je suis curieux de savoir comment vous allez pouvoir le maîtriser.
– Sans difficulté. Je n’ai besoin que d’une chose, de l’espace. Et il n’en manque pas. Mais maintenant, assez parlé, marchons, pour nous éloigner au plus vite du Kaam kulano. Laissez-moi prendre les devants, pour que mon cheval n’ait pas peur de vous.
Pour prendre la tête, je passai devant eux. Bob me dit :
– Pourquoi Massa Shatterhand parle pas avec Bob ? Bob veut dire merci !
– Ce n’est pas la peine, mon cher Bob.
– Veux raconter comment les Rouges ont pris Bob.
– 202 –
– Plus tard. Maintenant nous n’avons pas le temps. L’essentiel, c’est que tu t’entendes bien avec mon cheval.
– Oh… oh… oh… très bon cheval, et Bob très bon cavalier. Très bien ensemble.
Et de fait, le brave Bob montait aujourd’hui beaucoup mieux qu’à l’époque où ses premiers essais, alors qu’il se cramponnait en vain à la crinière et finissait toujours par tomber en arrière par-dessus la croupe, lui avaient valu le surnom de Sliding-Bob, Bob le Glisseur. Mais Bloody Fox avait fini par lui apprendre à monter convenablement. Il était capable de nous suivre. Mais le cheval y était sans doute pour quelque chose.
De la minute où j’avais quitté la Vallée des Lièvres, nous n’avions plus rien à craindre. Nos chevaux nous mettaient hors d’atteinte, et nos poursuivants ne pourraient être que des adolescents peu redoutables. Mais nous chevauchâmes plusieurs heures sans arrêt. Nous finîmes par faire halte lorsque nous fûmes à une journée de marche du Nargoleteh-Tsil, où nous devions retrouver les Apaches.
Nous attachâmes nos chevaux, en leur laissant une bonne longueur de lasso pour leur permettre de paître. Mais je dus mettre le mien à l’écart, car il ne supportait pas le voisinage des autres, les bousculait et les mordait.
Une fois installés, Bob déclara :
– Maintenant, nous avons le temps. Raconter comment les Indiens ont pris Bob.
– Oui, raconte. Comment se fait-il que Bloody Fox t’ait abandonné.
– Pas étonné.
– Tu ne comprends pas. Vous étiez à la chasse.
– 203 –
– Chasse, oui, chasse.
– Ensemble ?
– Ensemble.
– On t’a pris, et il s’est échappé ?
– Oui.
– Il y avait combien de Rouges ?
– Dix, encore dix, et encore dix. Peut-être plus. Pas pu compter.
– Donc une trentaine. Tel que je connais Bloody Fox, il n’est pas homme à s’enfuir devant trente Peaux-Rouges. Il savait bien que tu étais prisonnier.
– Peut-être pas.
– Ah ! Il ne l’a pas vu ?
– Non.
– Mais vous étiez ensemble !
– Pas lui avec moi et pas moi avec lui quand Indiens sont arrivés.
– Ah, c’est différent ! Vous vous étiez donc séparés ?
– Oui. Étions partis parce que restait peu de viande. Maman Sanna seule à la maison, et nous, partis du Llano chercher viande. Longtemps rien trouvé, jusque loin à Montagne des Pluies.
– Ah, vous avez été au Nargoleteh-Tsil ? C’est là que nous allons.
– Nargoleteh-Tsil, c’est ça !
– 204 –
– Vous avez chassé là-bas ?
– Oui. Tué deux bisons. Viande, beaucoup. Découpé, étendu sur courroies. Aussi amené chevaux de bât, pour emporter viande. Après finir accrocher viande, partis chercher nouvelles traces bisons. Massa Fox à droite, Bob à gauche.
– Ce n’était pas raisonnable. Vous auriez dû rester ensemble, ou bien l’un de vous aurait dû rester pour garder la viande et les chevaux.
– Peut-être. Massa Shatterhand mieux savoir que Bob et Bloody Fox. Bob parti loin. Pas de traces. Demi-tour parce que commencé pleuvoir. Alors venir Comanches autour Bob. Bob défendu mais pris. Ils demandent quoi faire ici. Bob rien dit. Bob battu mais rien dit. Suivi traces jusqu’à Montagne des Pluies. Envoyé éclaireurs. Éclaireurs reviennent, parler bas. Repartis vite. Trois lentement avec Bob. Arrivés à Montagne des Pluies. Entendu tirer. Comanches avec viande de Bloody Fox, mais lui pas là. Indiens tués par Bloody Fox par terre. Mais lui parti.
– Par conséquent il était revenu avant toi, ils l’ont attaqué, il en a tué quelques-uns et il est parti.
– Oui, parti. Plusieurs après lui ; revenus après, pas trouvé.
– Et alors, qu’ont fait les Rouges ?
– Attaché Bob sur cheval, viande sur chevaux, partis.
– Où ?
– Presque deux jours. Et Bob attaché dans tente. Ont dit partis chercher Bloody Fox, et revenir avec lui et Bob et lui au poteau.
– Hum ! À-t-il beaucoup plu ?
– Oui ! Beaucoup.
– 205 –
– Je comprends. Vers quelle heure est-ce que ça s’est passé, Bob ?
– Quand Bob revenir, presque soir. Quand arriver Montagne des Pluies avec Indiens, commencé nuit.
– Fox est certainement revenu, mais n’a pas voulu aller tout à fait jusqu’à l’endroit en question. S’il l’a fait, et a pu constater qu’ils étaient partis, il n’a pas pu les suivre parce qu’il faisait trop sombre pour voir les traces. Le lendemain matin, elles avaient disparu, parce que l’herbe s’était redressée à la suite de la pluie. Bloody Fox ne savait pas que les Rouges t’avaient rencontré et capturé. Il a dû croire que tu t’étais perdu, et t’a cherché. Ne te trouvant pas, il a peut-être attendu une journée entière ton retour. Ne te voyant pas revenir, il a dû se dire que tu avais peut-être vu les Rouges.
– Sans doute.
– Il aurait pu se faire que tu sois revenu après qu’ils l’aient attaqué, et que, ne le trouvant plus, tu sois parti aussi.
– Oui, à la maison chez Maman Sanna.
– C’est bien ce qu’il a dû se dire. Et comme il ne pouvait pas suivre les Rouges, ne sachant pas où ils étaient allés, il ne lui est rien resté d’autre à faire que de rentrer lui aussi à la maison, pour voir si tu y étais arrivé.
– Mais quand Massa Bloody Fox vu que Bob pas chez Maman Sanna ?
– Alors il est probablement reparti pour te chercher. Qui sait combien de temps il a dû errer sans te trouver ?
– Maintenant va me revoir. Oh… Oh… ! Massa Shatterhand me ramène à la maison chez Maman Sanna et Massa Fox ?
– 206 –
– Oui, nous te ramenons. Les Rouges sont partis en campagne pour attaquer votre maison ; ils veulent prendre Bloody Fox et le tuer.
– Qu’ils viennent. Bob les tue tous, tous. Tous morts, tous !
Et, ce disant, il exhiba une denture de grand fauve. Puis il poursuivit :
– Tous morts. Ont battu Bob et rien donné manger ! Très faim et ils rient.
– Nous avons le temps de rattraper ça. J’ai assez de viande dans mes sacoches. Va en chercher.
– Oui. Très faim quand Massa Shatterhand venu libérer Bob.
– Pourtant tu dormais bien.
– Oh… oh… oh… Faim même en dormant.
Il alla chercher de la viande et se restaura. Puis il retourna en chercher encore, puis encore une fois… jusqu’à ce qu’il n’y en eût plus : Je connaissais son appétit. Mais aujourd’hui il s’était surpassé.
Tout en mangeant, il nous raconta les détails de sa captivité dans la Vallée des Lièvres. Mais son récit ne nous apprit rien d’intéressant. C’était un brave type, fidèle, courageux, intelligent à sa façon, mais incapable d’observer méthodiquement.
Au petit matin, nous nous levâmes pour monter à cheval.
– Je suis curieux de voir ce que votre bête va faire, dit Old Wabble. Car je suppose que la mascarade est terminée ?
– Oui. Voulez-vous prendre ma couverture indienne sur votre cheval, Mister Cutter ?
– Oui, passez-la-moi.
– 207 –
– Pas encore. Quand je serai monté. Je vous la lancerai.
Je m’approchai du cheval pour le flatter. Il paraissait méfiant et inquiet. Il agitait sa crinière et tirait sur sa longe. L’odeur de la plante s’était dissipée, et seule la couverture l’abusait encore. J’arrachai le piquet du sol et le mis dans ma sacoche, sautai à cheval, détachai le lasso du cou de ma monture et l’enroulai. Les autres me regardaient avec curiosité, mais en restant à une distance respectable, pour ne pas être atteints lorsque la bête se déchaînerait. Tout son corps fut parcouru d’un frémissement annonciateur de la lutte. D’un geste, j’ôtai la couverture et la lançai à Old Wabble. Puis je jetai le lasso sur mon épaule. Tenant d’une main mes rênes improvisées, je pris de l’autre mon chapeau sous ma veste et m’en coiffai. Le cheval retourna la tête et, me voyant, poussa un long hennissement de colère et se cabra. Tenant fermement les rênes d’une seule main, je serrai mes cuisses de toutes mes forces. Le cheval fit un tel écart de côté qu’il accomplit un demi-tour presque complet. Puis il se pencha en avant et lança une formidable ruade. Ce fut en vain. Il sauta en l’air des quatre pattes. Puis, après un instant d’immobilité destiné à me tromper sur ses intentions, il jeta soudain ses pattes d’un côté, dans l’espoir de me faire basculer de l’autre. Mais sans plus de succès ! Il déploya toutes les astuces et toutes les violences du cheval rebelle, mais je demeurai ferme sur son dos.
– Bravo, bravo, Sir ! s’écria le vieux Wabble. C’est fameux, je dois l’avouer. Il a le diable au corps !
– Oh, ce n’est encore rien, répondis-je. Vous allez voir !
Comme s’il m’avait compris, le cheval se jeta à terre et se roula, tout en jouant frénétiquement des quatre pattes. Mais j’avais pu mettre mes deux pieds sur le sol, et la bête s’agitait en vain entre mes deux jambes écartées. C’est une manœuvre exténuante car il faut être sans cesse aux aguets pour ne pas être atteint par les sabots. Il faut aussi deviner à quel moment le
– 208 – cheval va se redresser, pour ne pas être pris de court et basculé à terre.
Il remonta et j’en profitai pour reprendre en main les rênes que j’avais abandonnées.
– Bravo, bravo ! s’écria le vieux. Zounds, quel animal ! Old Wabble ne ferait pas mieux !
– Ça va être pire, dis-je. Je vais commencer par le fatiguer sur place, et puis je le laisserai aller. Montez à cheval, pour pouvoir me suivre au plus vite.
Cependant, la bête avait repris ses tentatives de tout à l’heure. Pour la deuxième fois elle se jeta à terre et se releva ensuite. Jusqu’à présent, la lutte s’était déroulée entre une volonté animale et une intelligence humaine. Maintenant, seule la force physique allait entrer en jeu. Je serrai les cuisses de toutes mes forces. Le cheval se figea. Je prêtai l’oreille. Allais-je entendre le son que j’espérais ? Soudain, il retentit. C’était un long gémissement parti du fond de la poitrine, annonçant à coup sûr que je l’emporterais, si mes forces ne m’abandonnaient pas. Le cheval essayait par tous les moyens de se soulever, devant, derrière. Rien à faire ; il n’y parvenait pas. Après chaque tentative avortée, il se remettait à gémir, à perdre haleine. Ce jeu dura plus de cinq minutes. Il écumait, projetant de tous côtés des flocons blancs.
– Magnifique, magnifique ! s’écria Old Wabble. Je n’ai encore jamais vu ça !
Oui, c’était vraiment magnifique. Mais j’aurais voulu le voir à ma place. J’avais l’impression que l’effort allait faire éclater mes poumons. La sueur perlait par tous mes pores. Mais je ne cédai pas. Il voulut une fois de plus se jeter à terre. Je l’en empêchai. De nouveau, je serrai de toutes mes forces. Le cheval s’effondra.
– 209 –
– Merveilleux, hurla le vieux. Je n’aurais pas pu en faire autant. Je l’avoue, Sir, vous êtes encore meilleur cavalier que moi.
Old Surehand, immobile, se taisait. Mais ses yeux étincelaient.
– Beau, beau, beau, s’écria Bob. Massa Shatterhand souvent fait ça avec chevaux sauvages. Bob a vu.
– C’est loin d’être fini, répondis-je. Attention, il va partir.
J’avais les jambes écartées, le corps penché en avant, les rênes en main. Le cheval se leva. Après quelques instants d’immobilité, il partit comme mû par un ressort invisible. Je le laissai aller, veillant seulement à ce qu’il allât dans la direction que nous voulions prendre. Les trois autres me suivirent au grand galop. Après un moment, il essaya de nouveau de me démonter, mais une fois de plus, je résistai jusqu’à ce qu’il s’effondrât. Je savais qu’il ne m’opposerait plus aucune résistance désormais, et me mis sur le côté lorsque les trois autres me rattrapèrent. Old Wabble me demanda :
– Sir, je vois que vous avez lâché les rênes. Et s’il vous échappe ?
– Il ne m’échappera pas, il est vaincu, il est à moi, répondis-je.
– Ne vous y fiez pas ! Ce serait dommage, après tous vos efforts…
– Il ne se sauvera pas. Vous allez voir !
Je lui mis la main sur l’encolure et dis :
– Naba, naba ! Lève-toi, lève-toi.
Il se leva d’un bond. Je m’éloignai lentement et commandai :
– 210 –
– Eta, eta ! Viens, viens.
Il me rejoignit, puis me suivit, tantôt à droite, tantôt à gauche ; je m’arrêtai ; il s’arrêta également.
– C’est merveilleux, vraiment merveilleux, s’écria Old Wabble. Il faut le voir pour le croire.
– Vous reconnaissez donc que je l’ai maîtrisé ?
– Yes, yes and yes !
– Sans me casser les bras, les jambes ni le cou ?
– Ne me dites pas ça, Sir ! Je ne pouvais tout de même pas savoir que vous êtes encore meilleur cavalier qu’Old Wabble.
– Encore meilleur ! On dirait que vous vous prenez pour le meilleur cavalier qu’il y ait au monde. Dites-vous bien que j’ai connu des cavaliers encore bien meilleurs que moi.
– Diable ! J’aimerais bien les connaître.
– J’ai monté des chevaux qu’on aurait payés cinquante mille dollars et plus s’ils avaient été à vendre. Essayez donc de monter un cheval kirghize, un étalon kurde, une jument persane dressée à l’antique manière des Parthes. Vous êtes peut-être un remarquable cavalier ici, mais là-bas vous feriez rire.
– Kirghize… Kurdes… Parthes. Je veux être pendu si je sais ce que ça veut dire. Et vous, vous en avez monté des chevaux comme ça ?
– Oui. Et assez bien monté. Voyons, Mister Cutter, vous montez à la manière des cow-boys, n’est-ce pas. Mais vous admettez que les Peaux-Rouges montent autrement, n’est-ce pas ?
– Yes.
– 211 –
– Eh bien c’est parce que je connais cette école indienne que j’ai pu maîtriser cette bête. Sans quoi je n’y serais pas arrivé. Considérez qu’il y a d’autres peuples cavaliers, les Arabes, les Bédouins, les Touaregs, les Persans, les Turkmènes, les Kirghizes, les Mongols, etc. et que chacun a sa façon de monter. Dans ces conditions, un homme qui monte remarquablement dans un seul style n’a pas le droit de se considérer comme le meilleur cavalier du monde.
– Vous avez raison, Sir, je le reconnais bien volontiers. Et ce que vous dites signifie : mon vieux Wabble, ne te vante pas.
– Je ne dis pas tout cela pour me poser en homme supérieur, mais pour vous aider à devenir un peu plus sociable. Là-bas, à Kaam kulano, vous avez voulu me donner une leçon, dans un moment où non seulement elle était superflue, mais où elle pouvait tout gâter.
– Vous avez raison, Mister Shatterhand. Je suis devenu un vieux grincheux. Je n’avais encore jamais trouvé mon maître. Mais vous m’avez beaucoup appris, par la parole, et encore plus par l’action. Faites ce que vous voulez. Je ne ferai plus d’objections. It’s clear !
– Vous allez voir que ce cheval va dorénavant me suivre comme un chien fidèle. Et maintenant, continuons notre route.
– Allons-nous tout d’abord à l’Altchésé-tchi, d’où nous sommes partis hier matin ?
– Non, nous ne retournons pas au Petit Bois.
– Pourquoi ? Si nous allons à la Montagne des Pluies, notre chemin passe par là.
– Pensez aux éclaireurs qui y ont été tués ! Ne les voyant pas revenir, les Comanches ont dû avoir des soupçons. Je suis sûr que Vupa-Umugi a envoyé là-bas quelques-uns de ses guerriers. Il vaut mieux qu’ils ne trouvent pas nos traces.
– 212 –
– Évidemment, car ils nous suivraient jusqu’à la Montagne des Pluies et tout serait découvert. Mais Webster, Hawley et Long Couteau ont eux aussi fait une trace qui mène là-bas.
– C’était hier. Elle n’est plus visible.
– Nous devons donc faire un détour. Mais par où ? Entre l’Eau Bleue et le Petit Bois ? Cela n’irait pas car nos traces seraient découvertes encore plus vite et plus facilement.
– Il faut aller plus loin sur la droite.
– Alors retraverser le Rio Pecos ? Pour un détour, c’en est un !
Old Surehand hocha la tête et fit observer :
– Vous êtes vraiment incorrigible, Old Wabble. Vous venez de promettre que vous ne grognerez plus, et voilà que vous recommencez !
– Well, je ne dis plus rien.
– Je suis tout à fait d’accord avec Mr. Shatterhand. C’est un grand détour, mais nous y sommes contraints. Vous ne voyez donc pas qu’il nous permettra de faire d’une pierre deux coups.
– Quel est le premier ?
– Nos traces ne seront pas visibles.
– Et le second ?
– Nalé-Masiouv !
– Nalé-Masiouv ! Comment cela ?
– C’est aujourd’hui le troisième jour.
– Ah oui, c’est vrai ! C’est le jour où Nalé-Masiouv doit arriver à l’Eau Bleue avec ses cent guerriers. Et nous allons essayer de savoir ce qui en est ?
– 213 –
– Oui, répondis-je. Nous aurons intérêt à savoir s’il est déjà là ou non. Car il est probable qu’aussitôt après son arrivée les Rouges se mettront en marche vers le Llano Estacado. Il nous faut donc maintenant appuyer plus à droite. En avant Messieurs !
– Messieurs ! répéta le Noir. Bob aussi dans les Messieurs ?
– Bien sûr.
– Oh… oh… oh… Bob aussi dans les Messieurs ! Gentleman comme les Messieurs blancs ! Très content. Va montrer que Bob brave comme chasseur blanc. Dommage pas fusil pour tuer Indiens.
– Tu vas en avoir un. Nous en avons pris plusieurs au Petit Bois. Je vais t’en choisir un. Et tu auras aussi tout ce qui te manque, un couteau et le reste.
Je flattai mon cheval qui se laissa faire sans protester. J’examinai ses sabots, et il me les laissa prendre avec autant de calme qu’un cheval de ferme dans son écurie familière. Une fois que je l’eus monté, il ne bougea pas. En un mot il se comporta avec une discipline toute militaire. Il m’avait reconnu pour son maître. Old Wabble eut un hochement de tête admiratif, mais garda le silence.
Comme ma monture tolérait maintenant la présence de mes compagnons et de leurs chevaux, je n’avais plus besoin de m’écarter d’eux. Nous chevauchâmes de conserve en nous racontant nos aventures. Old Wabble essaya à cette occasion d’interroger Surehand sur ses origines. Mais il éluda habilement toute allusion à son passé, et se borna au récit de certaines de ses expériences dans le Far West. Quant à moi, je me gardai de manifester la moindre curiosité qui eût pu paraître indiscrète.
La matinée et une grande partie de l’après-midi s’écoulèrent ainsi. Vers le soir, nous atteignîmes le Rio Pecos à un mille environ en amont de l’Eau Bleue. Nous passâmes à la
– 214 – nage, car nous ne pouvions contourner l’Eau Bleue que sur la rive opposée, la rive droite du fleuve.
Arrivés de l’autre côté, nous trouvâmes une trace qui, au voisinage du cours d’eau, se dirigeait vers l’aval.
– Tiens ! fit Old Wabble. Voilà qui nous montre que Nalé-Masiouv et ses gens sont déjà arrivés.
Old Surehand jeta un bref regard sur les traces et répliqua :
– Ce n’était pas lui.
– Non ? Pourquoi ?
– Combien d’hommes devait-il amener ?
– Cent.
– Est-ce là la trace de cent cavaliers ?
– Non, je l’admets. Mais si ce n’est pas lui, qui est-ce ? Peut-être son avant-garde ?
– Peut-être.
– En ce cas ceux qui suivront découvriront nos traces. Que faire ?
– Mister Shatterhand en décidera.
Je me penchai pour examiner les traces des chevaux et déclarai :
– Il y a eu une vingtaine de cavaliers, qui devaient se sentir très en sécurité puisqu’ils ne marchaient pas en file indienne. La trace remonte à quatre heures environ. Ceux qui viendront après nous pourront donc facilement distinguer la nôtre. Mais comme le soir tombe, l’obscurité ne permettra pas de voir la différence. Suivons-la donc. Je veux en savoir plus long.
– 215 –
Nous arrivâmes bientôt à un endroit où les cavaliers avaient fait halte. Il était entouré de buissons au milieu desquels il y avait une étroite ouverture.
– Oui, il y a eu une vingtaine de cavaliers, répétai-je. C’est tout ce qu’on peut savoir.
– Alors c’est une avant-garde, fit Old Wabble.
– J’en doute. Pourquoi Nalé-Masiouv aurait-il ainsi divisé sa troupe ? On ne fait ça qu’au combat, ou lorsqu’on traverse une région peu sûre. Il n’est pas question de combat, et ces gens se sentent certainement en sécurité, sans quoi ils marcheraient dans une formation très différente. Ce n’est donc pas une avant-garde, mais un détachement indépendant. Et je pense au jeune chef Chiba-Bigk, que je connais, et qui doit lui aussi venir à l’Eau Bleue s’il veut accompagner Vupa-Umugi dans le Llano. C’est peut-être lui.
– C’est très possible, Sir. Que faisons-nous ? Suivons-nous cette trace ?
– C’est inutile et cela ne servirait qu’à nous mettre en danger.
– Mais nous devons tout de même aller vers l’aval, pour regagner l’autre rive.
– Oui, mais pas si près du fleuve, où nous pouvons à tout moment rencontrer des Peaux-Rouges. Nous allons décrire un arc de cercle, de manière à n’arriver au gué que lorsqu’il fera nuit, pour ne pas être vus.
– C’est très sage. Mais c’est également dangereux. Car si des Indiens arrivent derrière nous avant la nuit, ils verront l’endroit où nos traces se séparent de celle-ci. Et ils nous suivront.
– Bien sûr, si nous ne savons pas nous y prendre. Il faut changer de direction, sans laisser de traces. Et l’endroit où nous
– 216 – nous trouvons s’y prête à merveille, grâce à cette ouverture dans la broussaille.
– Avec ou sans ouverture, ils verront bien qu’il y a des traces qui vont dans une autre direction.
– Non, car nous allons sauter. De ce côté-ci des buissons, les traces de nos chevaux se confondent avec celles qui nous ont précédés. Celles qu’ils feront de l’autre côté ne seront pas visibles d’ici. Mais il faudra sauter assez haut en prenant garde de ne pas arracher de feuilles ni casser de branches.
– Entendu, Mister Shatterhand. Qui saute le premier ?
– Moi. Suivez-moi un à un, et faites exactement comme moi.
Je fis sauter mon cheval et, arrivé de l’autre côté, m’écartai pour faire place aux autres. Ils passèrent avec la même aisance que moi et nous traversâmes ensuite la partie boisée de la rive pour gagner le terrain libre. Nous continuâmes ainsi dans une direction faisant un angle droit avec le cours du fleuve, jusqu’au point où nous ne pouvions plus être vus de la rive. Nous prîmes alors une direction parallèle au fleuve, et, lorsque nous fûmes arrivés suffisamment en aval, regagnâmes la rive. Nous étions à environ un demi-mille en aval du gué, et dûmes par conséquent remonter quelque peu. La plus grande prudence s’imposait dans les parages du gué, où nous risquions de rencontrer les renforts destinés à Vupa-Umugi. Nous mîmes donc pied à terre et continuâmes en tenant nos chevaux par la bride et en nous efforçant de faire le moins de bruit possible.
Ces précautions n’avaient rien de superflu. Avant même d’atteindre le gué, nous sentîmes une odeur de brûlé. Nous fîmes halte. Il fallait savoir qui avait allumé du feu. Old Surehand et moi-même, confiant nos chevaux et nos fusils à Old Wabble et à Bob, partîmes en reconnaissance. L’odeur s’accentuait à chaque pas. Peu avant le gué, nous aperçûmes le
– 217 – feu. Il était allumé près de l’eau. Nous ne pouvions pas voir qui s’y trouvait.
En redoublant de précautions, nous atteignîmes un buisson situé à une douzaine de pas du foyer, auprès duquel deux Indiens étaient assis face à face. C’étaient des Comanches. Que faisaient-ils là, près du gué ? Pourquoi avaient-ils allumé du feu ?
Old Surehand me glissa :
– Nalé-Masiouv n’est pas encore là. Vous aviez raison.
– Oui. Ils l’attendent, et ils ont installé ce poste ici pour l’accueillir.
– Pourquoi ont-ils fait ça ?
– C’est très simple. Nalé-Masiouv appartient à une autre tribu que Vupa-Umugi et ses terrains de chasse sont loin d’ici. Il ne connaît pas ce gué, et ces deux hommes sont chargés de le lui montrer quand il arrivera.
– Ça doit être ça. Heureusement que nous ne sommes arrivés ici que le soir.
– Oui. Dans la journée, ils nous auraient probablement vus, car ils étaient certainement déjà là. C’est l’odeur de ce feu qui nous a mis en garde.
– Ils n’auraient pas pu nous capturer, mais ils auraient su que nous sommes là, alors qu’ils nous croient ailleurs.
– En tout cas, ce feu prouve qu’ils nous croient loin. Ils ne l’auraient pas allumé s’ils pensaient que nous sommes encore dans ces parages.
– Nous restons là ?
– J’aimerais bien.
– 218 –
– Moi aussi. Pour le moment, ils sont muets comme des idoles, mais ils finiront bien par parler.
– Et alors nous apprendrons quelque chose. Celui de droite est un guerrier remarquable.
– Vous le connaissez ?
– Oui. Il était avec le chef, à l’Eau Bleue. Écoutez !
L’homme dont nous parlions venait de dire un mot, mais si bref et si bas que nous ne pûmes le saisir. L’autre répondit de la même façon. Pendant un certain temps, ils échangèrent ainsi des paroles que nous ne pouvions comprendre. Nous mîmes l’oreille contre terre pour mieux écouter. À peine avions-nous fait ce geste que Surehand me donna un coup de coude. J’avais moi aussi entendu le bruit qui l’avait frappé. C’était le bruit étouffé des sabots sur la terre molle.
– Est-ce que ce seraient nos chevaux ? demanda Old Surehand.
– Non. Le bruit vient de l’amont.
– Alors ce ne sont pas des Comanches, sans quoi ils prendraient plus de précautions.
– Ce sont des Comanches, mais ils ne savent pas qu’il y a des Peaux-Rouges par ici.
– Ils ne voient donc pas le feu ?
– Non. D’après le bruit, ils sont à une distance d’environ quatre-vingts pas, et vers l’amont, il y a des arbustes épais qui cachent la lueur.
– Mais l’odeur ?
– Le vent vient d’amont et emporte la fumée et l’odeur vers l’aval. Quand ils découvriront le feu, ils s’arrêteront, pour
– 219 – mettre pied à terre et venir voir. Alors nous apprendrons quelque chose.
Nous attendîmes. Le bruit sourd se fit entendre encore deux fois. Les deux Comanches, qui n’avaient pas, comme nous, l’oreille au sol, ne l’entendirent pas. Puis, il y eut un silence. Les arrivants devaient avancer avec plus de prudence. Soudain, il y eut un bruissement dans les buissons et un long cri strident jaillit. « Hiiiiiiiiih ! ». Les deux guetteurs bondirent, effrayés. Ils allèrent se réfugier dans les buissons derrière lesquels nous nous trouvions, et nous nous levâmes aussi pour nous éloigner au plus vite. Mais un cri interrogatif se fit entendre.
– Vupa, Vupa ?
Les guetteurs restèrent sur place, et l’un d’eux répondit :
– Umugi ! Umugi !
Ils se rassirent, sachant désormais que ceux qui arrivaient n’étaient pas des ennemis. Vupa… Umugi, c’étaient leurs mots de ralliement. On voit que les Peaux-Rouges ont adopté certains usages des Blancs.
Au bout d’un certain temps nous vîmes apparaître deux cavaliers. Ils étaient allés chercher leurs chevaux. Ils mirent pied à terre devant le feu. Quant à nous, nous avions repris notre surveillance à plat ventre. Les deux nouveaux arrivants s’assirent près du feu, et, selon la coutume indienne, commencèrent par garder le silence. Au bout de cinq minutes, celui que j’avais désigné comme un guerrier remarquable prit la parole :
– Mes frères rouges étaient attendus. Vupa-Umugi est plein d’impatience.
– Un guerrier a-t-il le droit d’être impatient ? dit l’un des arrivants.
– 220 –
– Il a le droit de l’être, mais pas de le montrer. Nous attendions déjà cet après-midi. Vous arrivez en avant-garde. Quand Nalé-Masiouv suivra-t-il ?
– Pas aujourd’hui. Nous ne sommes pas l’avant-garde, nous sommes des messagers. Où est Vupa-Umugi, à qui nous devons parler ?
– Il campe à l’Eau Bleue.
– Conduis-nous auprès de lui !
– Nous pouvons encore attendre. Mes frères savent que j’ai l’oreille et la confiance du chef. Si vous ne voulez pas être accueillis avec colère, dites-moi votre message, afin que je prépare le chef à le recevoir.
Les deux messagers échangèrent des regards perplexes. Puis l’un d’eux reprit :
– Oui, nous savons que tu es la bouche et l’oreille du chef Vupa-Umugi. Aussi vas-tu savoir ce que tu veux entendre, bien que nous ayons reçu l’ordre de ne parler qu’au chef. Nalé-Masiouv ne peut pas venir aujourd’hui avec ses cent guerriers.
– Uff ! Pourquoi ?
– Parce qu’il a été arrêté par des Visages Pâles contre lesquels il a dû se battre.
– Il y a donc des Visages Pâles dans les parages ?
– Dans les parages, non. Mais de l’autre côté du Mistake Canyon, nous avons été attaqués par surprise par des soldats des Visages Pâles. Ils étaient si nombreux que nous avons dû fuir. Nous avons eu beaucoup de blessés et même de tués. Les Visages Pâles nous ont poursuivis et dispersés. Au soir, il n’y avait plus que cinquante guerriers avec le chef.
– 221 –
– Uff, uff, uff ! Que dira Vupa-Umugi ? Il ajournera peut-être la sortie vers le Llano Estacado et ira au Mistake Canyon pour vous venger.
– Il ne faut pas ! Nalé-Masiouv, notre chef, nous a ordonné de le lui dire. Les Visages Pâles contre lesquels nous nous sommes battus ne sont pas des gens de l’Ouest. Ce sont des soldats. Si nous les battons, et qu’il n’en retourne qu’un seul à son fort, on en enverra des centaines et des centaines pour venger les tués. Oui, nous devons venger nos morts. Mais il ne faut pas qu’un seul soldat puisse s’échapper. Il faut les tuer tous.
– Nalé-Masiouv a-t-il un plan à cet effet ?
– Oui, et je dois le communiquer à Vupa-Umugi.
– Puis-je l’entendre ?
– Vous l’apprendrez tous. Il faut attirer les soldats des Visages Pâles dans le Llano Estacado, pour les y faire périr.
– Uff, uff, uff ! C’est une idée qui plaira à notre chef. Il faut que tous ces chiens blancs soient exterminés, sans qu’aucun n’en réchappe pour raconter ce qui s’est passé.
– Mon frère a raison. C’est pourquoi il ne faut pas différer l’expédition vers le Llano Estacado, mais au contraire l’entreprendre au plus vite. Car si nous voulons entraîner les Visages Pâles dans la mort sans périr nous-mêmes, nous avons besoin de l’eau près de laquelle habite Bloody Fox. Il faut que nous l’ayons avant de pouvoir attirer les soldats dans le Llano Estacado.
– Mais comment les y attirer ?
– Le jeune chef Chiba-Bigk est-il déjà arrivé chez mes frères ?
– Il est venu cet après-midi avec vingt guerriers.
– 222 –
– Il connaît le chemin qui mène à l’eau du désert. Vupa-Umugi lui donnera assez de guerriers pour prendre possession de l’eau et capturer Bloody Fox. Pendant ce temps, Vupa-Umugi attendra ici que Nalé-Masiouv vienne le renforcer. Après le combat, Nalé-Masiouv a envoyé chez nous deux messagers pour chercher encore cent guerriers. Ils resteront derrière les soldats blancs, sans se laisser voir, jusqu’à ce qu’ils soient dans le désert. Maintenant, il lui faut une journée pour rassembler ses guerriers dispersés. Ensuite, il attaquera les soldats. Mais il ne poursuivra pas le combat. Il battra en retraite jusque vers l’Eau Bleue, où, avec quelques hommes, il contournera les soldats pour rejoindre les cent guerriers de sa tribu. Cela ne sera pas difficile, car ce sont des soldats et non des hommes de l’Ouest. Les Visages Pâles poursuivront Vupa-Umugi en croyant avoir devant eux Nalé-Masiouv et sa troupe. Quand ils arriveront ici, vous serez déjà partis. Vous vous laisserez toujours voir, mais dès que vous serez attaqués, vous vous retirerez, jusqu’au moment où les chiens blancs seront dans le désert. Alors, vous les aurez devancés et Nalé-Masiouv sera derrière eux. Ils seront encerclés. S’ils vous attaquent, vous continuerez à reculer à l’intérieur du désert, car vous avez de l’eau et eux n’en ont pas. Ils devront donc périr cependant que nos tribus ne perdront pas un seul homme. Mon frère croit-il que Vupa-Umugi sera d’accord sur ce plan ?
– Oui. Et si jamais il y était opposé, je le convaincrais. L’assemblée des anciens est certainement pour moi.
– En ce cas partons tout de suite vers l’Eau Bleue pour que je parle au chef, car je dois me hâter de rapporter sa réponse à Nalé-Masiouv.
– Que mon frère attende encore un moment. Le plan est excellent. Il aura pour effet la perte totale des Visages Pâles. Mais il y a une lacune. Chiba-Bigk qui connaît le désert, ira en avant avec un groupe pour s’emparer de l’eau. Mais nous, comment trouverons-nous l’endroit où il y a cette eau ?
– 223 –
– Il reviendra et nous guidera.
– Le pourra-t-il ? En aura-t-il le temps ? N’y aura-t-il rien pour l’en empêcher ?
– Nalé-Masiouv y a pensé. Lorsque les trois chefs ont discuté de l’expédition dans le Llano, Chiba-Bigk a dit qu’il y avait à la dernière montagne avant le désert, une eau qu’on
appelle Sux-ma-lestavi19. Plusieurs guerriers des Comanches connaissent cet endroit et n’auront pas de peine à le retrouver.
– Sux-ma-lestavi ? J’y suis allé plusieurs fois.
– Très bien. Cet endroit se trouve sur le chemin que devra prendre Chiba-Bigk et c’est là qu’il fera les préparatifs nécessaires pour que nous puissions en tout cas trouver l’eau. À Sux-ma-lestavi, il y a beaucoup d’arbres et d’arbustes. Il découpera des tiges et les plantera dans le sable du désert jusqu’à l’eau.
– Uff ! C’est ainsi que font les Blancs pour ne pas perdre leur route dans le désert.
– Exactement ! Si Chiba-Bigk ne peut pas nous attendre à Sux-ma-lestavi, nous suivrons les poteaux qui nous indiqueront le chemin.
– Mais alors les Visages Pâles viendront à votre suite et trouveront l’eau eux aussi !
– Non ! Mon frère a entendu parler des voleurs blancs qu’on appelle les Stakemen ? Mon frère sait aussi comment ils font pour attirer les voyageurs dans la mort ?
– Ils changent la direction des poteaux.
19 Les Cent Arbres.
– 224 –
– Les guerriers rouges peuvent en faire autant. Nous irons d’abord jusqu’à l’oasis, nous prendrons une provision d’eau suffisante, abreuverons les chevaux, et ensuite nous reviendrons un peu sur nos pas. Ce faisant, nous déplacerons les poteaux de Chiba-Bigk pour leur faire indiquer une direction où il n’y a pas d’eau et où les soldats périront. Si Vupa-Umugi accepte ce plan, l’eau du désert appartiendra pour toujours aux Comanches, et, en outre, nous aurons capturé le Renard Sanglant et tué les soldats blancs.
– Il fera ce que Nalé-Masiouv lui propose par ta voix. J’ai dit. Howgh !
– Alors, allons à l’Eau Bleue. Le temps presse. Nous devons retourner aussitôt. Nalé-Masiouv nous attend.
– Éteignons ce feu. Puisque vos guerriers ne viennent pas nous n’avons pas besoin de les attendre. Nous allons vous montrer le gué.
Ils piétinèrent le feu et s’éloignèrent en direction du fleuve, les deux messagers à cheval et les deux guetteurs à pied. Quand ils furent partis, nous nous levâmes face à face dans l’obscurité.
– On a envie de dire comme les Indiens : « Uff, uff, uff ! » fit Old Surehand.
– Je savais bien que nous apprendrions quelque chose ici.
– Vous vous rendez compte ! Ce plan !
– Je suis passé par le camp des troupes, là-haut. Ce sont celles qui ont attaqué Nalé-Masiouv. Leur chef ne m’a pas plu. C’est un homme désagréable, il mérite une leçon. Mais on ne peut pas laisser les Rouges lui faire ce qu’ils ont l’intention de faire.
– Lui avez-vous parlé ?
– Oui.
– 225 –
– Est-ce qu’il vous a reconnu ?
– Non.
– Et vous ne lui avez pas dit qui vous étiez ?
– Bien sûr que non !
– En ce cas je comprends qu’il ne vous ait pas traité avec beaucoup d’égards. Mais que dites-vous du plan élaboré par Nalé-Masiouv ?
– Ce n’est pas un chef-d’œuvre.
– C’est bien mon avis. Mais notre officier de cavalerie, qui n’est pas un homme de l’Ouest, se laissera peut-être entraîner vers le désert.
– J’en suis tout à fait convaincu. Le plan n’est pas un chef-d’œuvre, certes, vous et moi l’aurions conçu tout différemment. Mais tel qu’il est il fera tomber les Blancs dans le panneau.
– À condition que Vupa-Umugi soit d’accord avec Nalé-Masiouv.
– Il le sera certainement.
– Nous devrions aller jusqu’à l’Eau Bleue, pour observer et écouter ce qui va y être décidé.
– Cela se conçoit, mais nous ne le ferons pas, et ce pour deux raisons.
– À savoir ?
– La première c’est qu’on peut être certain de l’accord de Vupa-Umugi. Il est donc inutile d’aller se renseigner. La seconde, c’est que nous n’avons pas le temps. Je suis convaincu que Chiba-Bigk partira pour Sux-ma-lestavi demain matin, voire cette nuit. Et comme nous devons le devancer, nous n’avons pas de temps à perdre. Nous devons aller rapidement à
– 226 –
Nargoleteh-tsil, pour savoir si nos Apaches y sont déjà arrivés. S’ils sont là, nous laisserons un peu reposer nos chevaux, et avant l’aube, nous filerons vers le Llano.
– Connaissez-vous l’endroit que les Comanches appellent Sux-ma-lestavi ?
– Très bien. J’y ai souvent campé en allant chez Bloody Fox ou en en revenant. En langue apache, le lieu se nomme Goutes-nontin-khai, ce qui signifie la même chose, à savoir les Cent Arbres.
– Il s’y trouve donc un bois ?
– Pas à proprement parler. Seul le voisinage du désert justifie ce nom. Il y a peu d’arbres, mais suffisamment de buissons et d’arbustes pour que Chiba-Bigk puisse couper ses piquets. Maintenant nous allons rejoindre nos compagnons. Il faut passer le gué pendant qu’il n’est pas encore gardé. Venez…
– Vous en avez mis un temps ! fit Old Wabble en nous accueillant. Encore un peu et nous partions à votre recherche.
– Pour nous mettre en danger ! C’est une habitude que je voudrais vous faire abandonner. Car elle peut vous perdre un jour, vous aussi.
– Old Wabble se perdre ? Il n’en est pas question !
Car, malgré son grand âge, il avait gardé toute l’insouciance du cow-boy.
Nous traversâmes le gué, puis la bordure boisée du fleuve et pûmes enfin lancer nos chevaux en ligne droite jusqu’à la Montagne des Pluies, grâce à la lumière que nous distribuaient les étoiles. Vers minuit, nous distinguâmes ses deux sommets caractéristiques. Le pied de la montagne était couvert de buissons. Soudain, le cri des Apaches retentit :
– Tir arku. Qui va là ?
– 227 –
– Old Shatterhand, répondis-je.
– Owan ustah aronda. Avance !
Nous obéîmes. Un Peau-Rouge apparut, et m’examina.
– Oui, c’est bien Old Shatterhand, le grand chef des Apaches, dit-il. Nous avons mis des postes en plusieurs points de la montagne, pour vous attendre.
– Les guerriers des Apaches sont-ils arrivés ?
– Oui, trois fois cent.
– Avec des provisions ?
– De la viande et de la farine pour plusieurs semaines.
– Qui les commande ?
– Entchar-Ko 20, le préféré de Winnetou, comme le sait mon grand frère Old Shatterhand.
– Long Couteau est-il arrivé avec deux Visages Pâles ?
– Oui, et ils ont raconté ce qu’a fait Old Shatterhand. Que mes frères me suivent.
Il nous guida dans la vallée qui sépare les deux sommets de la montagne, et nous atteignîmes le camp des Apaches.
Entchar-Ko n’était pas seulement le préféré de Winnetou mais aussi le mien. Nous nous saluâmes chaleureusement, et il me déclara qu’il se mettait sous mon commandement, avec sa troupe. Webster et Hawley arrivèrent également pour nous serrer la main. Nous racontâmes brièvement comment nous
20 Grand Feu.
– 228 – avions réussi à libérer Bob. Ils avaient été inquiets sur notre sort. Leur joie de nous retrouver en était d’autant plus grande.
Nous n’avions pas besoin de nous concerter. Je voulais aller vers le Llano, et cela suffisait. Je mis Entchar-Ko au courant de la situation, et, comme nous avions besoin de dormir, il se chargea de faire les préparatifs nécessaires pour que nous puissions nous mettre en route dès le réveil.
Le lendemain matin au lever du soleil nous étions déjà loin de la Montagne des Pluies et notre colonne progressait rapidement dans la plaine qui débouche sur les hauteurs dont j’ai déjà parlé, d’où l’on redescend vers le désert. C’est dans leurs contreforts orientaux que se trouvent ces cours d’eau qui se perdent dans les sables, pour resurgir ensuite dans la mystérieuse oasis de Bloody Fox.
Old Surehand était content de nos Apaches. Il fit observer qu’ils avaient un entraînement quasi militaire. Aucune autre tribu indienne ne pouvait se targuer d’avoir une intendance aussi bien organisée. Je racontai à Old Surehand les efforts que Winnetou avait déployés pour faire des Mescaleros un corps d’élite, et son respect pour le chef apache s’en accrut encore. Il y avait même des outres en peau d’antilope pour pouvoir emporter une provision d’eau.
Dans l’après-midi, nous escaladâmes les hauteurs en question. Je menai la troupe dans une vallée que je connaissais, où nous pûmes nous reposer. Le ruisseau qui la parcourait permit de remplir nos outres. Cette vallée se trouve à environ un quart de journée au sud des Cent Arbres, d’où les Comanches avaient l’intention de venir. Ensuite nous descendîmes dans le fin sable doré du Llano, vers le nord-est.
Au coucher du soleil, nous fîmes halte en plein désert. Le sable s’étendait tout autour de nous jusqu’à l’horizon. Bien que nous n’eussions rien à redouter, nous postâmes des sentinelles, et pûmes enfin dormir après avoir distribué aux chevaux l’eau et
– 229 – les épis de maïs dont nous avions emporté une abondante provision. Au désert les nuits sont fraîches, et, le lendemain matin, nous étions ragaillardis et prêts à poursuivre notre route.
Le parcours de la journée traversait des zones couvertes de cactus que nous devions contourner pour éviter de blesser nos chevaux. Ce sont ces détours incessants qui induisent en erreur le voyageur égaré dans la région et le mènent à sa perte.
Dans l’après-midi, la chaleur devint écrasante. Le soleil brillait implacablement, et il soufflait un vent brûlant chargé de sable. J’étais seul à connaître la route, et, par conséquent, entièrement responsable de notre sécurité. Le regard avait peine à percer l’air chargé de sable. Malgré mon assurance, j’étais souvent tenté d’hésiter. Bob était auprès de moi, mais il n’avait jamais parcouru le désert qu’en compagnie de Bloody Fox à qui il se remettait de tout. Il était donc incapable de m’apporter le moindre renseignement. Certains champs de cactus avaient disparu. D’autres avaient surgi qui n’existaient pas auparavant. Je me gardai bien de consulter ma boussole. L’instinct d’orientation de l’homme du Far West est souvent plus sûr que l’aiguille aimantée.
Je devais me trouver à l’endroit où entre deux champs de cactus, le chemin mène tout droit à l’île du Désert. Mais ce chemin, je ne le découvrais pas. De l’endroit où nous nous trouvions, j’aurais dû apercevoir, dans ma lunette d’approche, les arbres qui avaient poussé autour du petit lac. Mais l’air était trop obscurci par le sable et je ne voyais rien. J’interrogeai Bob et, après mille détours, je finis par apprendre ce qu’il aurait dû me dire tout de suite.
Bloody Fox, désireux de s’isoler plus encore qu’auparavant, avait recouvert le chemin que je cherchais. Au prix de grands efforts et grâce à l’eau qu’il avait à sa disposition, il avait entouré sa maison d’une ceinture de cactus ininterrompue, à la limite de la visibilité à l’œil nu. Certes, il n’avait eu qu’à combler les vides entre les champs de cactus qui s’étendaient déjà
– 230 – alentour. Mais il y avait fallu des mois de travail. Autrefois, on pouvait arriver chez lui par l’ouest ou par le nord. Il avait bouché ces passages et en avait en échange ouvert un nouveau à l’est. Mais il était si étroit et si sinueux qu’un étranger aurait hésité à s’y engager.
Je savais enfin où j’étais et comment arriver jusqu’à Bloody Fox. Je n’avais pas le droit d’emmener les Apaches, pour ne pas trahir le secret de sa retraite. Ils devaient donc camper. Je laissai également les autres Blancs avec eux et n’emmenai que Bob, pour lui permettre de retrouver le plus tôt possible sa mère et Bloody Fox.
Nous contournâmes les cactus au galop, et au bout d’une heure, atteignîmes le passage en question, où nous nous engageâmes avec toute la lenteur qu’exigeaient ses zigzags incessants. Enfin j’aperçus le sommet des arbres, dont le feuillage était couvert de sable gris, et bientôt après, la maison, devant laquelle on voyait une femme en train de s’affairer. Bob poussa son cheval et s’écria :
– Maman Sanna, maman Sanna ! Bob revenu ! Bob est là !
Elle se retourna, l’aperçut et ouvrit les bras, paralysée par la joie, muette de bonheur. Il sauta de son cheval et l’embrassa fougueusement.
Son cri avait été entendu de l’intérieur. La porte s’ouvrit et l’on vit sortir celui qui devait se demander par quel miracle Bob se trouvait là, mais qui ne manifestait pourtant pas le moindre signe de surprise.
Immobile devant la porte, il observait de ses yeux sombres la mère et le fils. Ses longs cheveux d’un noir bleuâtre lui faisaient comme un casque, pour retomber ensuite sur sa nuque. Cette coiffure indienne n’était toutefois ornée d’aucune plume ni d’aucun autre objet. Et l’on voyait bien à tout son aspect, que ce n’était pas un guerrier indien comme les autres.
– 231 –
Un seul regard suffisait à se convaincre qu’on avait devant soi un homme sortant de l’ordinaire. Il était vêtu de cuir comme moi. À son cou pendait le sachet à médecines richement brodé, le Calumet de Paix artistement sculpté, et une triple chaîne de griffes et de dents d’ours qu’il avait abattus. Ses traits virils avaient quelque chose de romain, malgré les pommettes saillantes. Sa peau était mate, brun clair, avec un léger reflet bronzé.
C’était Winnetou, chef des Apaches, le plus illustre des Indiens. Son nom était célébré dans toutes les tentes, dans toutes les huttes de rondins, auprès de tous les feux de camp. Juste, fidèle et avisé, brave jusqu’à la témérité, sincère et droit, ami et protecteur de tous les faibles, sans distinction de couleur, mais aussi ennemi implacable de toute injustice. Tel était Winnetou. Quel bonheur d’être l’ami d’un tel homme !
Bob ne cessait d’exprimer par des cris son enthousiasme, qui paraissait loin de se calmer. Entre-temps je m’étais approché. Entendant le bruit des pas de mon cheval, Winnetou se retourna et m’aperçut. Son visage d’airain ne marqua pas l’ombre d’une émotion. Mais ses yeux s’agrandirent et s’illuminèrent de l’éclat de l’amitié lorsque son regard se posa sur moi. Je mis pied à terre. Nous nous embrassâmes fraternellement. Puis, tenant mes mains dans les siennes, il recula d’un demi-pas, me fixa longuement et dit :
– Mon frère Shatterhand arrive comme l’averse sur la fleur assoiffée, comme l’aigle dont les serres protègent le nid de ses petits. As-tu trouvé mon billet dans la Sierra Madre ?
Je répondis :
– Mon frère Winnetou pénètre dans mon cœur comme un rayon de soleil. Il est cher à mon cœur comme l’enfant à sa mère. Il y a plus de quatre lunes que je ne l’ai vu. J’ai trouvé ton message dans la Sierra Madre. Et j’arrive avec trois cents
– 232 –
Apaches sous le commandement du valeureux Entchar-Ko, pour les mettre à ta disposition. Bloody Fox n’est pas là ?
– Il sort plusieurs fois par jour pour faire le tour des champs de cactus et guetter ton arrivée. Il est sorti aujourd’hui aussi et… regarde !
Il s’interrompit et désigna la direction par laquelle j’étais arrivé. Il y avait plusieurs cavaliers : Old Surehand, Old Wabble, Webster, Hawley et Entchar-Ko, l’Apache. En avant d’eux chevauchait Bloody Fox, habillé comme les vaqueros mexicains de vêtements en cuir de buffle dont toutes les coutures étaient garnies de franges. Une large écharpe rouge ceignait ses hanches en guise de ceinture, et les pans en retombaient sur le côté gauche. Un bowie-knife et deux pistolets incrustés d’argent y étaient passés. Un large sombrero le coiffait. On voyait en travers de sa selle une carabine du Kentucky, à deux canons, et ses jambes étaient protégées par-devant par deux écrans de cuir, à la manière mexicaine.
Il avait alors un peu plus de vingt ans. Une épaisse moustache ombrageait ses lèvres. Son menton proéminent attestait une volonté inébranlable. Mais ses yeux portaient sur le monde un regard chargé de joie et de tendresse, semblable à celui d’un enfant qui n’ose pas toucher un papillon de peur de lui faire du mal. Et ce charmant jeune homme n’était autre que l’Esprit Vengeur dont la balle infaillible atteignait en plein front les « Vautours » du Llano Estacado.
Il sauta de son cheval au trot et me tendit la main. Après quelques aimables paroles d’accueil, il s’adressa à Winnetou :
– Cette fois j’ai trouvé ceux que je cherchais. Mais les guerriers des Apaches ne sont pas seuls. Winnetou sait-il quels hommes illustres son ami et frère Shatterhand a amenés avec lui ?
– 233 –
Winnetou fit un imperceptible geste de dénégation. Fox fit les présentations :
– Voici Old Surehand, un des plus célèbres parmi les chasseurs blancs. Il allait vers le Sud, pour faire la connaissance du chef des Apaches, et il a rencontré Old Shatterhand.
Ces deux hommes étaient enfin face à face. Leurs regards se croisèrent. Puis Winnetou tendit la main au chasseur et dit :
– Celui qu’amène Old Shatterhand est le bienvenu pour le chef des Apaches. J’ai beaucoup entendu parler de toi. Maintenant la parole va faire place à l’action, et le récit à la présence.
Old Surehand répondit en quelques mots. Je vis que Winnetou avait fait sur lui une profonde impression.
– Et celui-ci, poursuivit Bloody Fox, c’est Old Wabble, le Roi des Cow-boys. Il a aidé Old Shatterhand et Old Surehand à libérer Bob.
Un singulier sourire parcourut le visage de Winnetou qui tendit la main au vieux en disant :
– Le chef des Apaches connaît bien Old Wabble : il est rusé comme un renard, il monte à cheval comme un diable, et aime les cigarettes.
Le visage du vieux, qui s’était illuminé aux premières paroles de Winnetou, s’assombrit à ses derniers mots.
– My word, voilà qui est vrai ! Mais voilà des mois que je n’en ai tenu une seule entre mes lèvres. Où en trouverait-on dans ce pays infernal ? Si ça ne change pas bientôt, je prendrai ma propre peau pour en faire des cigares. It’s clear !
Bloody Fox présenta également Webster et Hawley, auxquels Winnetou adressa quelques mots d’amitié. Venant du nord pendant que j’étais allé vers l’est avec Bob, il avait
– 234 – rencontré mes compagnons, qui s’étaient fait connaître, et il les avait aussitôt invités à le suivre.
Winnetou, Fox et moi avions certes beaucoup de choses à nous dire. Mais nous n’avions pas le temps. Il fallait penser aux Comanches. Bob et Sanna emmenèrent nos chevaux pour les faire boire, et nous nous installâmes devant la maison pour tenir conseil. Il y avait là une table faite de planches grossièrement équarries et deux bancs.
Fox entra dans la maison pour chercher à manger et à boire. Et ce qu’il nous servit méritait certes notre attention. Mais ceux d’entre nous qui n’étaient encore jamais venus là n’avaient d’yeux que pour les merveilles qui les entouraient.
Car c’était un véritable Paradis au milieu du désert brûlant. Un bassin naturel circulaire, d’un diamètre de quatre-vingts pas environ, étalait devant nous son eau claire à la surface de laquelle le soleil jetait des éclairs. On voyait voleter d’innombrables libellules. Sur la rive, nos chevaux se délectaient d’un gazon savoureux. De petits palmiers se miraient dans l’eau agitée par le vent. Les cèdres et les sycomores les surplombaient. Derrière la maison s’étendait un vaste champ de maïs où se querellaient des perruches.
La maison, plutôt petite, suffisait aux besoins de Bloody Fox. On ne pouvait deviner de quels matériaux elle était construite, car les murs et le toit étaient entièrement tapissés des feuilles et des fleurs de la passiflore. En plusieurs endroits, les fruits dorés jaillissaient déjà du feuillage. Les colibris volaient de fleur en fleur. Comment ces oiseaux lilliputiens avaient-ils trouvé le chemin de l’île du désert ?
Les sycomores, les cèdres et les cyprès du bord de l’eau étaient de vieux arbres dont les graines avaient été apportées là par des oiseaux à une époque où personne ne se doutait encore de l’existence de cette oasis. Plus loin, il y avait des châtaigniers, des amandiers, des orangers et des lauriers que Bloody Fox
– 235 – avait plantés ainsi qu’une vaste ceinture de buissons et de plantes destinée à arrêter les sables apportés par le vent. Fox avait creusé des rigoles partant du bassin dans toutes les directions pour arroser cette végétation. À la limite de cette zone irriguée, commençait la ceinture protectrice de cactus dont j’ai déjà parlé.
Cet endroit merveilleux évoquait les Tropiques. On aurait pu se croire transporté dans le sud du Mexique, au centre de la Bolivie, ou dans les forêts vierges du Brésil. L’admiration que manifestaient Old Surehand, Old Wabble, Webster et Hawley devant ces lieux dont la réalité dépassait toutes les descriptions que je leur en avais faites, était fort compréhensible.
Ils l’exprimèrent à Bloody Fox qui, très flatté, les invita à visiter la maison.
En franchissant la porte, on constatait que l’intérieur se composait d’une seule pièce. Le fin limon du lac avait servi à tapisser les murs. Le toit était fait de minces tiges de roseaux. Trois des quatre murs étaient percés d’une petite fenêtre. Le quatrième, celui de la porte, avait à l’autre extrémité une cheminée en terre, sous le manteau de laquelle pendait une marmite en fer.
Le sol était couvert de peaux épilées. Il y avait trois lits faits de courroies tendues sur des poteaux, et sur lesquelles étaient étalées des peaux d’ours. Des pièces de viande fumée pendaient du toit, et l’on voyait accrochés aux murs des spécimens de toutes les armes connues dans le Far West. Des caisses servaient d’armoires et de coffres. Il y avait aussi une table et quelques chaises, façonnées par Bloody Fox lui-même.
Mais le plus bel ornement de la maison était la toison du bison blanc, encore garnie de son crâne, qui avait servi d’uniforme à l’Esprit Vengeur dans ses sorties contre les vautours du désert. C’était l’origine des descriptions effrayantes que l’on faisait du Fantôme du Llano. À droite et à gauche de
– 236 – cette toison étaient accrochés les couteaux pris par le vengeur aux bandits qu’il avait exécutés. Et dans une fosse dissimulée par des fourrures se trouvaient les caisses en fer-blanc contenant les munitions.
Le mur septentrional de la maison, hors d’atteinte du soleil, portait un certain nombre d’outres en cuir destinées à transporter de l’eau. Leur contenu avait sauvé de la mort plus d’un voyageur égaré dans le Llano.
Telle était l’île du Désert et sa maison.
Nous expédiâmes rapidement notre repas pour pouvoir tenir conseil. Mais avant de commencer la discussion, Bloody Fox alla chercher une boîte de carton qu’il remit à Old Wabble en lui disant :
– Tenez, Mister Cutter, c’est pour vous. Je veux que mes hôtes se sentent à leur aise.
Old Wabble soupesa le carton et demanda d’un ton incrédule :
– Vous croyez vraiment que cette boîte va contribuer à mon bien-être ? Que contient-elle donc ?
– Ouvrez-la et voyez vous-même !
Old Wabble détacha l’enveloppe, ouvrit le couvercle, et poussa une joyeuse exclamation :
– Ciel ! Des cigarettes ! Des cigarettes ! Et il y en a cinquante ! C’est inouï ! Et elles sont pour moi ?
– Naturellement !
– Toutes les cinquante ! ? By Jove ! Mais vous êtes vraiment un chic type ! Venez, venez sur mon cœur, que je vous embrasse…
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Il attira à lui Bloody Fox et lui donna un baiser retentissant. Puis il alluma une cigarette et se mit à la fumer avec une volupté manifeste. En bon camarade, il aurait dû en offrir une à chacun des convives, mais il aimait trop passionnément le tabac pour avoir le cœur de faire un tel sacrifice.
Un léger sourire, que j’étais seul à comprendre, passa sur le visage de Winnetou. Il n’avait ni passion ni habitudes, et il ne concevait pas qu’un vieux du Far West comme le Roi des Cow-boys pût éprouver tant d’enthousiasme pour une cigarette.
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