Main-sûre l'infaillible

Karl May · Chapitre 7 sur 9

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Main-sûre l'infaillible

7 dans le Piège aux Cactus

7

 

DANS LE PIÈGE AUX CACTUS

Nous connaissions l’heure à laquelle Vupa-Umugi avait quitté les Cent Arbres. Nous devions supposer qu’en raison de la chaleur, il n’avait pas dû pousser ses chevaux trop vite. Nous pouvions donc calculer à peu près l’avance qu’il devait avoir sur nous au moment où nous partîmes nous-mêmes. En allant rapidement, nous pensions que vers trois heures de l’après-midi nous pourrions apercevoir les Comanches.

Mais il n’en fut rien. La position du soleil nous indiquait qu’il était déjà quatre heures, et nous n’avions pas encore vu les Peaux-Rouges. Toutefois, leur trace était si fraîche qu’ils ne pouvaient guère être à plus de trois milles en avant de nous. Nous prîmes le galop, et bientôt je trouvai dans le champ de ma lunette, vers le sud-est, un petit groupe de cavaliers qui paraissait avoir la même direction que nous, le long des piquets.

– Seraient-ce les Naïnis ? demanda Old Surehand. Je n’en suis pas absolument sûr.

– Pourquoi ? ce sont certainement eux !

– Mais ils sont plus de cent cinquante !

– C’est l’arrière-garde, chargée de signaler notre arrivée à Vupa-Umugi. Notre arrivée, ou plus exactement celle des dragons qu’il croit à sa poursuite, car il ignore tout de notre présence et de celle des Apaches.

– Ça me paraît assez juste.

 

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– Ça doit l’être. Vous le constaterez quand nous serons assez près pour qu’ils nous voient à l’œil nu.

– Eh bien, voyons !

Nous précipitâmes l’allure et il se confirma bientôt que j’avais eu raison. Lorsque nous les aperçûmes à l’œil nu, ils s’arrêtèrent un moment. Ils nous avaient vus eux aussi. Puis ils partirent au galop, et disparurent, sans doute pour annoncer à Vupa-Umugi l’arrivée des dragons. Car, à cette distance, ils n’avaient pu voir que ce n’étaient pas eux.

Cette hâte ne pouvait que nous plaire, car elle nous permit d’atteindre à la nuit le point de notre itinéraire le plus rapproché de l’oasis. Nous nous arrêtâmes, car les Comanches allaient probablement camper, et nous n’avions pas l’intention de les rencontrer maintenant. Nous avions encore une bonne journée de marche jusqu’au champ de cactus où nous voulions les prendre. Je laissai donc cinq Apaches en sentinelle et me rendis avec les autres à l’oasis, où nous arrivâmes au bout d’une heure.

Winnetou ne pouvait pas encore être rentré avec ses Apaches, et Bloody Fox, qui leur servait de guide, n’était pas là non plus. Webster et Hawley n’étaient pas contents d’être restés si longtemps sans rien faire, et je les consolai en leur promettant de les emmener le lendemain matin. En constatant l’absence d’Old Wabble, Webster demanda :

– Où donc est le vieux cow-boy, Sir ? Qu’en avez-vous fait ?

– Il n’est malheureusement plus avec nous, répondis-je. Il est prisonnier de Vupa-Umugi.

– Prisonnier ! Pas possible ! Il a sans doute encore fait des bêtises.

– Et quelles bêtises ! Il pouvait tout faire échouer. Ce n’est pas de sa faute si nous avons pu exécuter notre plan.

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– C’est bien fait pour vous, Mister Shatterhand ! Pourquoi l’avez-vous emmené ? Mais vous avez un faible pour ce vieux, et il a beau faire bêtise sur bêtise, vous ne l’envoyez pas au diable. Pendant ce temps-là, Jos Hawley et moi nous nous rongeons les sangs alors que vous êtes en train de vivre les aventures les plus magnifiques. Ce n’est pas gai. Nous sommes tout de même au moins aussi sûrs qu’Old Wabble.

Ses imprécations furent interrompues par l’arrivée de Bob. En nous voyant, il s’écria joyeusement :

– Oh, ah ! Massa Shatterhand et Massa Surehand revenus ! Bob rapporter bottes. Oui ?

– Oui, nous quitterons volontiers ces mocassins.

Il courut chercher nos bottes. Quand nous eûmes changé de chaussures, je lui demandai :

– Et Chiba-Bigk ? Il est encore là ? Il fit une grimace indescriptible et répondit :

– Plus là.

– Quoi ? Il n’est plus là ?

– Non ! Chiba-Bigk parti.

Et il éclata d’un rire si large qu’on put voir le fond de sa gorge entre ses dents éclatantes. Je fis semblant d’être très effrayé.

– Parti ? Il ne s’est tout de même pas évadé ?

– Si, évadé.

– Écoute, Bob, voilà qui te coûtera la vie ! S’il est vraiment parti, je te tue !

– Massa Shatterhand tue Bob. Chiba-Bigk bien parti. Venir voir.

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Je tirai mon revolver et le braquai sur lui. Nous allâmes jusqu’à la maison. Il ouvrit la porte, me montra l’intérieur, et dit :

– Regarder. Personne ici.

Ce que je vis faillit me faire éclater de rire. Le jeune chef, appuyé au mur, nous regardait avec des yeux étincelants de fureur. Mais il y avait quelque chose entre le mur et lui. C’étaient huit longues perches que le Noir avait croisées en forme d’étoile, et lui avait fixées sur le dos avec des courroies. Affublé de cet appareil, dont les branches dépassaient sa tête et ses flancs, Chiba-Bigk était absolument hors d’état de sortir par la porte.

L’objet devait le gêner énormément, d’où sa fureur.

– Il est là quand même, là ! dis-je à Bob en feignant la surprise.

– Oui là, fit Bob avec un bon sourire. Bob plaisanté, bonne plaisanterie. Bob pas laissé partir Indien, Bob bien gardé.

– Mais qu’est-ce que tu lui as attaché sur le dos ?

– Massa Shatterhand bien voir. Pas battre Indien, pas tuer, pas laisser partir. Alors Bob très malin lui attaché huit perches sur le dos.

– Et il s’est laissé faire ?

– Lui voulait pas. Mais lui dit donnerai poing sur figure et laisser faire tranquille. Bob très malin !

Chiba-Bigk m’interpella alors avec colère :

– Uff ! Que mon frère blanc me libère de ces perches. C’est un traitement indigne d’un chef.

– Ici tu n’es pas un chef, mais un prisonnier.

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– Je ne peux ni m’asseoir ni me coucher ; c’est insupportable !

– Je croyais que tu méprises la souffrance.

– Pshaw ! Ce n’est pas une souffrance. Pourquoi as-tu ordonné au Noir de me faire ça ?

– Je ne le lui ai pas ordonné.

– Il l’a donc fait de sa propre initiative. Je le tuerai dès que je serai libre.

– En ce cas tu ne seras plus jamais libre. Je lui ai donné l’ordre de te détacher et de bien te traiter. Tu as eu tout ce qu’il te fallait. Tu n’as pas à te plaindre. Si l’on t’a attaché des perches dans le dos, c’est ta faute. Tu as dis que tu t’évaderais aussitôt que tu en aurais l’occasion. Le Noir était chargé de te garder, et ces perches lui ont permis de t’enlever l’occasion en question. Il n’a fait que son devoir. Si tu m’avais donné ta parole de ne pas t’évader, tu serais assis à l’air libre, et tu jouirais de tous les honneurs qui sont dus à un chef.

– Je n’ai pas le droit de te donner ma parole.

– Tu en as le droit, parce que la fuite ne te servirait à rien. Tu ne te doutes pas de ce qui s’est passé aujourd’hui.

– Est-ce que j’ai le droit de le savoir ?

– En fait non. Mais je vais te le dire tout de même. Tu verras que nous sommes sûrs de notre affaire et que tu n’as rien à gagner en t’évadant.

Et je lui racontai alors brièvement comment nous avions entrepris d’attirer Vupa-Umugi dans le piège aux cactus et de l’y capturer. Je ne mentionnai pas le sort de Nalé-Masiouv. Chiba-Bigk ne sut que dire : « Uff ! » et parut tout à fait abattu.

– Et maintenant, dis-moi ce que feront vos guerriers ?

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– Ils se défendront. Ce sont des guerriers courageux, qui ne se rendront pas sans combat.

– Tu parles ainsi parce que tu es dans cette maison, et non dans le piège en question. Mais ils vont se trouver au milieu des cactus, incapables de nous faire le moindre mal. Nous n’aurons qu’à attendre qu’ils se rendent. Nous avons de l’eau et ils n’en ont pas.

– Et s’ils ne se rendent pas ?

– Ils périront.

Un fin sourire erra sur ses traits, et il dit :

– Old Shatterhand est un homme avisé, mais il ne peut penser à tout.

– Crois-tu ? Connais-tu un moyen qui permette aux Comanches de nous échapper ?

– Oui. Si tu y avais pensé, tu parlerais autrement. Howgh !

Ses traits prirent une expression d’assurance. Il avait certainement eu une idée qu’il croyait excellente, puisqu’il l’avait ponctuée de l’exclamation : « Howgh ! ».

– Howgh ? demandai-je. Es-tu bien sûr qu’Old Shatterhand n’a pas pensé à tout. Tu te trompes. Nous les prendrons non seulement de face, mais aussi à revers.

– Uff ! s’écria-t-il avec un accent de terreur.

– Alors ? demandai-je en souriant. Old Shatterhand n’a pas pensé à tout… ?

– Je… ne… sais… pas… balbutia-t-il.

– Moi je sais. Je connais le moyen auquel tu as pensé. Tu t’es dit : quand les Comanches seront au milieu des cactus, ils

 

– 345 – n’auront pas besoin de désespérer. Ils ont leurs couteaux pour se tailler un chemin vers la liberté. Est-ce bien cela ?

– Uff, uff ! répondit-il, très abattu.

– Tu t’es cru très malin. Mais réfléchis au temps qu’il faudrait pour se frayer un chemin de la sorte. Il serait étroit. On ne pourrait y faire travailler que peu d’hommes à la fois. Il faudrait des journées ! Et crois-tu que nous les regarderions faire sans intervenir ?

Il garda le silence.

– Je diviserais nos hommes en deux groupes dont l’un se porterait de l’autre côté des cactus afin de vous prendre entre deux feux. Et nous pourrions aussi en finir beaucoup plus vite et exterminer les Comanches en quelques minutes sans tirer un coup de fusil. Il n’y aurait qu’à mettre le feu aux cactus !

– Uff ! Mais alors tous nos guerriers seraient brûlés vifs. Old Shatterhand ne fera pas ça !

– Ne compte pas trop sur ma bonté. Je voulais simplement te dire que vos guerriers ne peuvent pas nous échapper.

– Oui, si vous les encerclez comme tu l’as dit. Mais vous ne pourrez pas. Vous devrez vous éloigner du piège.

– Pourquoi ?

– Tu as oublié que Nalé-Masiouv va venir ? Tu n’as pas pensé à lui ?

L’assurance paraissait de nouveau lui revenir.

C’est alors que je lui racontai comment Nalé-Masiouv et sa troupe avaient été faits prisonniers aux Cent Arbres.

Après avoir entendu mon récit, il baissa la tête, et dit d’un ton las :

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– Il n’y a plus d’espoir ! Même si j’arrivais à m’enfuir d’ici aujourd’hui, je ne pourrais sauver ni Vupa-Umugi ni ses guerriers. Vous voulez leur rendre la liberté, mais leur prendre leurs chevaux et leurs armes. Mais comment les guerriers rouges vivraient-ils sans chevaux et sans armes ?

– C’est fâcheux pour vous, mais vous ne l’avez pas volé ! Toi-même, tu as fumé avec Bloody Fox le Calumet de la Paix et de l’Amitié, tu as promis de ne révéler sa maison à quiconque. Et tu es venu avec de nombreux guerriers pour lui prendre sa maison et sa vie. Tu as mérité de perdre bien plus que ton cheval et ton fusil, n’est-ce pas ?

Il poussa un profond soupir.

– Mon fusil et mon cheval aussi !

– Non. Je t’aime bien et malgré ce que tu as fait, je me considère toujours comme ton ami. Tu garderas ce que tu as. Et j’essaierai aussi de voir s’il est possible d’user de clémence avec Vupa-Umugi et ses hommes. Tout dépendra de leur conduite envers nous. J’espère arriver à convaincre le chef que toute résistance serait une folie. Il me comprendra peut-être mieux que toi.

– Que moi ? demanda-t-il surpris.

– Oui. Je voulais te rendre la captivité aussi légère que possible, et t’ai seulement demandé ta parole de ne pas t’échapper. Tu me l’as refusée, parce que tu n’as pas compris que ta faute ne peut que vous nuire, et non vous servir. Tu m’as par là même contraint à la sévérité.

– Je n’ai pas donné ma parole, parce que je ne savais pas encore ce que je sais maintenant.

– Tu reconnais donc que tu ne pourrais apporter aucune aide à vos guerriers ?

– Oui.

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– Alors il est encore temps de donner ta parole.

– Je la donne.

– Bien ! Mais réfléchis que de ta conduite dépend non seulement ton propre sort, mais aussi celui de tous les tiens. Si tu manquais à ta parole, le châtiment s’abattrait non seulement sur toi, mais aussi sur eux.

– Je n’y manquerai pas !

– Très bien ! Mais quel gage peux-tu m’en donner ?

Il me regarda d’un air étonné. Aussi lui expliquai-je :

– Je me fie à la parole d’un chrétien, mais pas à celle d’un Peau-Rouge.

– Aurais-tu confiance en Winnetou ?

– Oui, mais il fait exception. Il est chrétien de cœur.

– Un Indien qui te donne sa médecine en gage est obligé de tenir parole.

– Je ne peux pas prendre la tienne, tu n’y crois plus.

– Alors je vais fumer avec toi le Calumet du Serment.

– Ça ne suffit pas. Tu l’as fumé avec Bloody Fox et ça ne t’a pas empêché de manquer à ta parole.

Il baissa les yeux et dit à voix basse, très troublé :

– Le châtiment que m’inflige Old Shatterhand est pénible. Il n’atteint pas mon corps. Mais il emplit mon âme d’une peine profonde.

Je vis qu’il était sincère.

– Tu as entendu, lui répondis-je, que je me considérais encore comme ton ami et ton frère. Aussi vais-je

– 348 – exceptionnellement renoncer à ma prudence habituelle et te faire confiance. Mais mon cœur serait très attristé si je me trompais une fois de plus sur ton compte. Si je te délie maintenant, t’enfuiras-tu ?

– Non.

– Quitteras-tu cette oasis sans ma permission ?

– Non.

– Je ne veux pas non plus que tu essaies de traverser les cactus pour aller parler à tes Comanches.

– Je ne le ferai pas. Même s’ils entraient ici, je me tairais, tant que je n’aurai pas eu ta permission de parler.

– Alors donne-moi la main, comme le font les hommes et les guerriers qui sont trop fiers pour essayer d’obtenir un avantage par le moyen du mensonge.

– Voilà ma main ! Tu peux avoir confiance en moi.

Son regard était empreint d’une telle sincérité que j’avais la certitude qu’il ne m’abuserait pas. Mais, par précaution, et par égard pour le Noir, je lui demandai :

– Tu étais irrité contre Bob. Vas-tu te venger de lui ?

– Non. Un guerrier rouge est trop fier pour se venger d’un homme noir. Ce nègre ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne se doutait pas que c’est attenter à la dignité d’un chef que de lui attacher ainsi des perches dans le dos.

– Je vais te les enlever.

Je le débarrassai. Il s’étira, puis sortit avec moi. On menait les chevaux à l’abreuvoir. Maman Sanna nous apporta le repas. Lorsqu’il fut achevé et que le calme fut revenu au bord de l’eau, nous nous couchâmes, car nous devions partir dès le lever du soleil. Chiba-Bigk s’étendit entre Surehand et moi, sans que

– 349 – nous le lui eussions demandé. Il se soumettait volontairement à notre surveillance et entendait faire savoir par là qu’il tiendrait sa promesse. Au réveil nous fîmes remplir d’eau toutes les outres, nous munîmes de provisions et partîmes, après que j’eus pris congé de Chiba-Bigk. Bob me demanda :

– Massa Shatterhand dire si Bob encore garder jeune chef indien ?

– Non, ce n’est pas nécessaire.

– Pas remettre perches sur le dos.

– Non plus. Il a promis de ne pas s’enfuir. Il tiendra parole.

Tout en disant ces mots avec une parfaite conviction, je ne renonçai pas à prendre des précautions élémentaires. Il y avait dans le champ de cactus suffisamment d’Apaches pour garder les cinquante Comanches prisonniers. Je donnai l’ordre au chef de ces gardiens d’avoir l’œil sur Chiba-Bigk et de ne le laisser partir sous aucun prétexte. Puis, nous nous mîmes en route. Nous étions deux cents, ce qui était plus que suffisant pour en finir avec les Comanches. Cette fois, nous emmenâmes Webster et Hawley.

Nous regagnâmes d’abord l’endroit où nous avions laissé la veille cinq Apaches en sentinelle. Ils avaient eu la bonne idée, dès l’aube, de faire une reconnaissance, et avaient découvert l’endroit où les Naïnis avaient campé. Ils étaient déjà partis, tout aussi pressés aujourd’hui que la veille. Nous les suivîmes à bonne allure. Je les vis bientôt apparaître dans le champ de ma longue-vue, et je maintins entre eux et nous une distance suffisante pour qu’ils pussent nous voir sans distinguer qui nous étions. Il fallait les laisser croire que nous étions les dragons.

Le jour entier passa sans incidents notables. Vers le soir, un vent violent, comme il en souffle souvent dans le Llano Estacado, s’éleva. Venant du nord, il avait passé sur la plus grande partie du désert et était très chaud. Il nous soufflait à

– 350 – moitié dans le dos, mais nous gênait cependant beaucoup, moins par sa température que du fait qu’il soulevait une grande quantité de sable qui pénétrait dans nos yeux, nos bouches, nos oreilles et nos narines.

– Sale vent ! grommela Webster. On n’avait vraiment pas besoin de lui maintenant. Il aurait pu attendre que nous soyons revenus au bord de l’eau. On n’y voit rien et on peut à peine respirer.

– Ne vous fâchez pas, Mister Webster, ce vent vient très à propos, surtout pour Winnetou.

– Pour Winnetou ! Pourquoi ?

– Vous ne voyez pas que ce vent qui soulève le sable efface les traces des Comanches ? Nous ne pourrions même pas les suivre, s’il n’y avait pas les piquets.

– C’est vrai. Mais en quoi est-ce que cela concerne Winnetou ?

– Le vent efface également ses traces à lui. Il faut qu’il plante les piquets jusqu’au piège, n’est-ce pas ? Il doit donc pénétrer dans le champ de cactus, dans lequel nous voulons capturer les Comanches. Mais il ne doit pas y rester, il faut aussi qu’il en sorte. Sans le vent, les traces de sa sortie seraient visibles aux yeux des Comanches. Et ces derniers, qui prennent les traces de Winnetou pour celles de Chiba-Bigk, auraient pu se dire qu’il s’est ravisé et a changé de route. Or les traces en question mènent… vers nous, puisque Winnetou doit venir nous rejoindre. Tout notre plan pouvait être compromis. Mais ce vent arrange tout.

Webster voulut répondre, mais il s’interrompit soudain, arrêta son cheval, tendit le bras et s’écria :

– Les Comanches ont fait demi-tour ! Ils ont dû se méfier. Ils reviennent. Les voilà, les voilà !

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Ces exclamations ramenèrent notre attention au point de l’horizon que j’avais perdu de vue pendant notre conversation des dernières minutes. Il y avait des gens, là-bas. On ne voyait pas à l’œil nu s’ils se déplaçaient ou étaient immobiles. Je pris ma longue-vue. Quelques instants plus tard, j’étais rassuré.

– Tout va bien. Ce ne sont pas les Comanches. C’est Winnetou.

– Le reconnaissez-vous, Sir ? demanda Old Surehand.

– Pas encore.

– Alors il faut faire attention. Ce n’est peut-être qu’une arrière-garde des Comanches.

– Si c’était cela, ils se déplaceraient. Mais les gens que je vois ont campé.

– L’ennemi peut en faire autant !

– Oui. Mais Winnetou a pris ses dispositions pour me faire comprendre qu’il s’agit de lui. Reconnaissez une fois de plus son intelligence et son ingéniosité. Il a contourné les Comanches et s’est arrêté derrière eux pour nous attendre. Se disant que nous risquions de le confondre avec les Naïnis, il a disposé son détachement de manière à ce que nous puissions bien voir que c’est lui. Tenez, prenez ma lunette et regardez, Mister Surehand.

Après avoir observé, il me dit :

– Ah, voilà qui est vraiment très ingénieux ! Les gens qui campent là-bas ne sont pas serrés les uns contre les autres mais placés de manière à reproduire le dessin d’une flèche.

– Et dans quelle direction se trouve la pointe de cette flèche ?

– Non vers nous, mais dans la direction opposée, vers le sud-est.

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– Cette flèche nous indique la direction que nous devons prendre. Winnetou nous signifie ainsi que nous pouvons sans inquiétude continuer notre route. Et nous savons donc, non seulement que c’est Winnetou qui est là, mais que tout va bien.

– C’est également mon avis, car Winnetou ne se serait pas tranquillement installé en nous attendant s’il y avait eu quelque incident fâcheux. Il y a tout de même quelque chose qui m’inquiète : l’eau.

– Je sais ce que vous voulez dire. Si nous voulons assoiffer les Comanches, nous devons nous arranger pour ne pas souffrir nous-mêmes de la soif.

– Évidemment. Pour aujourd’hui, nous avons de l’eau, mais il nous faudra peut-être toute la journée de demain pour en finir avec Vupa-Umugi. Ensuite, il nous faudra encore une journée pour regagner l’oasis. Pour ces deux journées, nous n’avons pas d’eau. Et les Comanches en ont encore plus besoin que nous.

– Oui. Nous n’avons naturellement pas tant d’eau. Mais je puis vous rassurer. Nous n’aurons tout de même pas soif. J’y avais pensé. Je me serais rendu coupable d’une légèreté impardonnable si j’avais rassemblé plus de trois cents hommes et leurs chevaux dans le Llano Estacado sans prévoir le ravitaillement en eau. Nous la prendrons à l’oasis.

– Mais comment ? L’oasis est à une journée d’ici ; les hommes qui iraient y chercher de l’eau ne seraient donc pas de retour avant deux jours.

– Vous vous trompez. Ils n’auront pas besoin de revenir.

– Hum ! Je me demande comment vous voulez vous y prendre.

– C’est très simple, Sir. Nous mettrons en place une chaîne de cavaliers. Nos Apaches ont un grand nombre d’outres ; il y a

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également celles de Bloody Fox. Nous envoyons ces outres à l’oasis, ce qui ne demande pas beaucoup d’hommes, mais plutôt des chevaux. Ces hommes seront placés à intervalles réguliers entre ici et l’oasis. Aucun homme ni aucun cheval n’aura à faire la totalité du parcours. Ils n’auront à aller que d’un poste à l’autre.

– Je vous dois toutes mes excuses, Sir. Vous pensez vraiment à tout. En avez-vous parlé à Winnetou ?

– Non. Nous n’avons pas échangé un mot à ce sujet. Mais nous nous connaissons et nous savons qu’aucun de nous ne négligera quoi que ce soit. Mais que vois-je ? Les Apaches n’ont pas de chevaux. Seul Winnetou a le sien. Savez-vous pourquoi, Mister Surehand ?

– Non, répondit-il.

Pendant cette conversation, nous nous étions rapprochés des Apaches, que nous pouvions maintenant voir très nettement. Quittant leur formation en flèche, ils étaient rassemblés et nous observaient. Il n’y avait pas d’autre cheval que l’étalon noir du chef.

– Vous allez constater une fois de plus que vos appréhensions étaient sans fondement, dis-je à Old Surehand. Winnetou a fait le nécessaire avant moi. Nos esprits se rencontrent toujours.

– Vous pensez qu’il a déjà envoyé ses chevaux et ses outres à l’oasis ?

– Oui. Vous voyez qu’il n’a avec lui qu’une trentaine d’hommes, et que Bloody Fox n’est pas là non plus. Il est certainement allé avec les autres à l’oasis pour chercher de l’eau.

Quelques minutes plus tard, nous avions rejoint Winnetou. Ce dernier me dit :

 

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– Mon frère Charley m’a compris en voyant notre formation. J’ai voulu lui dire que nous n’étions pas les Comanches.

– À quelle distance sont-ils de nous ? demandai-je.

– Ils sont allés très vite, parce qu’ils ont soif. Mais ils devront bientôt faire halte, car le soleil est à l’horizon.

– Oui, dans un quart d’heure, il fera sombre. Combien de temps faut-il d’ici jusqu’au champ de cactus ?

– Deux heures.

– Ils n’y arriveront donc plus aujourd’hui. Tant mieux pour nous. Ils tomberont ainsi dans le piège demain, au jour. Les guerriers de mon frère rouge n’ont pas leurs chevaux. Winnetou les a-t-il envoyés à l’oasis, avec les outres ?

– Oui. Bloody Fox, qui connaît le chemin, est allé avec eux pour les poster à intervalles réguliers et marquer la route avec les piquets qui nous restaient. Mais ils n’ont pas suffisamment d’outres.

– Nous enverrons les nôtres, sitôt que nous aurons campé. C’est bien ce que tu comptais faire ?

– Oui. Le vent a effacé nos traces. Notre plan réussira. Maintenant, nous allons repartir et rester le plus près possible des Comanches. Car demain, quand ils arriveront au piège et entreront dans le champ de cactus, il faut que nous soyons tout de suite sur eux, afin qu’ils n’aient pas le temps de faire demi-tour ou de changer de direction au moment où ils commenceront à se méfier.

Il monta à cheval et nous partîmes. Ses hommes étaient à pied, mais ils maintinrent si bien l’allure que nous pûmes avancer avec toute la vitesse désirable. Nous continuâmes dans l’obscurité, de piquet en piquet, jusqu’au moment où il devint

– 355 – préférable de s’arrêter pour ne pas tomber à l’improviste sur l’ennemi.

Entre-temps, le vent avait faibli, et il finit par cesser entièrement. Le croissant de la lune mit bientôt fin à l’obscurité. Quelques Apaches se mirent en route, avec des chevaux chargés d’outres vides, et Winnetou les accompagna jusqu’au premier poste, dont ils ignoraient l’emplacement. Toutes les mesures nécessaires étant prises, nous pûmes enfin prendre le sommeil dont nous avions grand besoin. Quand Winnetou revint, je dormais déjà.

Le lendemain matin, il fut levé le premier, bien que s’étant couché le dernier. Nous ne prîmes pas le temps de déjeuner, car nous pouvions manger en marchant. Nous nous contentâmes de boire. L’eau qui resta fut pour les chevaux, et il n’y en avait sans doute pas assez. Winnetou fit aussitôt partir les outres vides en direction de la chaîne.

Nous reprîmes notre progression, à une allure si vive que les hommes démontés ne purent suivre le train. Ils nous rejoindraient plus tard. Je ne cessais d’observer avec ma lunette. La veille, nous étions arrivés très près des Comanches, car il ne nous fallut guère plus qu’un quart d’heure pour atteindre l’endroit où ils avaient campé, et nous constatâmes qu’ils venaient à peine de partir.

Bientôt après, je pus les voir. Winnetou avait également sa lunette à la main. Il regarda un moment puis, d’un air satisfait, déclara :

– Ils vont très lentement. Mon frère l’a-t-il remarqué ?

– Oui. Leurs chevaux sont fourbus par deux jours de marche sans eau.

– Eux aussi ont soif. Mais il leur faudra du temps pour se décider à se rendre.

 

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– Nous avons sur Vupa-Umugi un moyen de pression encore plus puissant que la soif.

– C’est de la médecine que mon frère veut parler ? Il a eu une très bonne idée de l’emporter du Val des Lièvres. Nous vaincrons sans peine, et notre retour sera facile, puisque Old Shatterhand a fait prisonniers les Comanches de Nalé-Masiouv et les a remis aux dragons.

C’était la première parole échangée entre nous à ce sujet. Il avait dû s’attendre à voir arriver Nalé-Masiouv et les cavaliers, mais il n’avait posé aucune question hier en constatant leur absence. Tout autre m’aurait assailli de questions. Mais Winnetou avait tout compris sans un mot. Je lui racontai donc les détails de la capture de Nalé-Masiouv. Quand j’eus terminé mon récit, il poussa un « Uff ! » de satisfaction.

– Mon frère a bien fait. Tous ces hommes rouges auraient été pour nous une charge, ne fût-ce qu’à cause de l’eau, et les cavaliers blancs aussi, alors que nous n’avons nul besoin d’eux pour prendre Vupa-Umugi. Nalé-Masiouv est suffisamment puni par la perte de ses chevaux et de ses fusils. Winnetou saura si le commandant tient sa promesse de leur laisser la vie. Dans le cas contraire, il le paiera de la sienne. Howgh !

Cette question était donc réglée.

Il nous fallut non deux heures mais trois pour atteindre le champ de cactus en question, en raison de la lenteur des chevaux des Naïnis. Ils ne pouvaient nous voir à l’œil nu, mais nous les observions à la lunette. Ils marchaient en formation assez dispersée. Soudain, ils se rassemblèrent et ne formèrent plus qu’une ligne mince.

– C’est le moment décisif, dis-je à Winnetou. Ils ne s’arrêtent pas. Ils ne se méfient donc pas.

– Oui, fit-il. Ils sont arrivés à l’entrée du champ de cactus. Ils doivent penser qu’il n’est pas très profond, puisque Chiba-

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Bigk paraît l’avoir traversé. De plus, la soif les encourage à continuer.

En effet, là où il y a des cactus, c’est qu’il y a de l’humidité, et ils doivent penser que derrière les cactus ils trouveront l’oasis. Ils ne peuvent pas savoir que l’humidité qui permet à ces plantes de croître est très faible, et qu’elle est souterraine.

Peu de temps après nous vîmes également cet espace recouvert de cactus à perte de vue, que traversait une étroite bande dépourvue de végétation. À l’endroit précis où cette espèce de chemin commençait, Winnetou avait planté un piquet, comme pour les encourager à s’y engager.

Ils n’avaient pas hésité à le faire et nous les vîmes disparaître à l’horizon. Nous fîmes halte à l’entrée du chemin et mîmes pied à terre. Les chevaux furent entravés hors de portée de fusil, et nous prîmes une position qui commandait l’entrée du chemin et le chemin lui-même sur une assez grande profondeur par lequel les Comanches seraient obligés de passer en revenant.

Ce chemin, large d’une vingtaine de pas à son début, se rétrécissait ensuite très vite de manière à ne pouvoir laisser le passage à plus de quatre ou cinq cavaliers de front. Ainsi donc les Comanches, si jamais ils faisaient la folie de nous attaquer, ne pourraient se déployer sur plus de trente hommes de profondeur et de cinq hommes de front. Nous avions cinq ou six fois plus d’hommes qu’il n’en fallait pour repousser facilement une telle attaque. Car nos balles n’auraient eu besoin d’abattre que les premiers, les transformant en une barrière que les autres n’auraient jamais pu franchit, et encore moins contourner à droite ni à gauche, sur le terrain tapissé de cactus acérés.

Nous avions donc réussi à faire tomber l’ennemi dans le piège et nous n’avions plus qu’à attendre. Ils arriveraient au

 

– 358 – bout du chemin, et, ne pouvant aller plus loin, seraient obligés de revenir sur leurs pas.

Nous attendîmes une heure, puis deux, et plus encore. Les Comanches ne venaient pas. Ils n’avaient sans doute pas fait demi-tour immédiatement. Ils s’étaient arrêtés pour tenir conseil. Mais ils ne pouvaient pas ne pas revenir. Nous guettions avec anxiété le point de l’horizon où ils devaient apparaître.

– Uff ! s’écria enfin Winnetou.

Son œil perçant avait vu les Comanches avant nous. Ils arrivaient, lents, fatigués, déçus. Bientôt, leur longue colonne s’arrêta. Ils nous avaient aperçus. Nous nous levâmes pour qu’ils pussent nous voir.

Ils étaient assez proches pour constater que ceux qu’ils avaient devant eux n’étaient pas les dragons, mais des Indiens.

– Ils doivent être très effrayés, fit Old Surehand, qui était près de moi.

– Effrayés ? Pas encore ! répondis-je. Ils peuvent très bien nous prendre pour les Comanches de Nalé-Masiouv. Mais même en ce cas, ils doivent être étonnés, parce que ce sont les dragons qu’ils s’attendent à voir, serrés de près par Nalé-Masiouv.

– Je suis curieux de savoir ce qu’ils vont faire.

– Je sais fort bien ce qu’ils vont faire. Ils vont envoyer un ou deux hommes en reconnaissance pour savoir qui nous sommes. Tenez, les voilà déjà !

Deux hommes s’étaient en effet détachés de la troupe et s’approchaient de nous, à pied.

– Mon frère veut-il aller avec moi à leur rencontre ? demandai-je à Winnetou.

– 359 –

– Volontiers, répondit-il.

D’un pas aussi lent que celui des Comanches, nous marchâmes au-devant d’eux au milieu des cactus. Constatant qu’ils avaient devant eux un Blanc et un Rouge, ils s’arrêtèrent surpris. Nous leur fîmes signe d’avancer et continuâmes à marcher vers eux. Ils reprirent leur marche avec hésitation, puis s’arrêtèrent bientôt.

– Que mon frère Shatterhand parle, dit Winnetou.

En de telles occasions, il me laissait habituellement la parole. J’interpellai les deux Naïnis :

– Que les guerriers des Comanches approchent sans crainte ! Nous voulons leur parler, et il ne leur arrivera rien s’ils n’essaient pas de faire usage de leurs armes contre nous.

Ils avancèrent alors. Je les avais appelés parce que je ne voulais pas aller jusqu’à eux, pour ne pas être à portée de fusil des Comanches. Nous nous rencontrâmes à peu près à mi-chemin. Mais ils ne s’approchèrent pas tout à fait de nous.

– Vupa-Umugi, le chef des Comanches Naïnis, vous a envoyés pour savoir qui nous sommes, dis-je. Me connaissez-vous ?

– Non, répondit le plus âgé, cependant que leurs regards à tous deux se portaient avec un respect craintif sur Winnetou.

– Et vous ne connaissez pas non plus le guerrier rouge qui est à côté de moi ?

– Uff ! C’est Winnetou, le chef des Apaches.

– Et moi je suis Old Shatterhand, son ami et son frère blanc !

– Uff, uff ! s’écrièrent-ils tous deux en me regardant de plus près. L’étonnement qu’ils avaient éprouvé en voyant le chef

– 360 – des Apaches redoubla lorsqu’ils entendirent mon nom. Mais ils essayèrent de le dissimuler.

– Vous avez cru que les cavaliers blancs étaient derrière vous ? poursuivis-je.

Pas de réponse.

– Et derrière eux Nalé-Masiouv ?

– Comment Old Shatterhand sait-il tout cela ? demanda le plus âgé des deux.

– J’en sais encore bien plus ! Vous vouliez attirer les cavaliers blancs dans un piège, mais c’est vous qui y êtes tombés. Regardez devant vous ! Il y a là trois cents guerriers des Apaches Mescaleros dont les fusils sont prêts à vous abattre jusqu’au dernier si vous faites la moindre résistance.

– Uff, uff !

– Vous ne pouvez pas passer. Vous êtes obligés de vous rendre. Sans quoi, ou bien vous tomberez sous nos coups de fusil, ou bien vous périrez dans ce champ de cactus sans issue.

Ils s’entre-regardèrent. Malgré tous leurs efforts pour dissimuler l’effet que leur avaient produit mes paroles, ils étaient incontestablement impressionnés. Celui qui avait répondu demanda :

– Où sont les cavaliers blancs ?

– Crois-tu que nous allons te le dire ?

– Et où est Nalé-Masiouv ?

– Nous ne te le dirons pas non plus. Mais je vais te demander où est Chiba-Bigk avec ses cinquante Comanches ?

– Uff ! Chiba-Bigk ! Nous ne savons pas !

 

– 361 –

– Nous, nous le savons. Vous avez cru le suivre. Mais il n’était pas devant vous.

– Pourquoi ?

– Vous avez suivi les poteaux pendant deux jours parce que vous avez cru que c’était Chiba-Bigk qui les avait plantés pour vous montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui, c’est Winnetou qui les a plantés, pour vous égarer.

– Uff ! Est-ce la vérité ?

– Old Shatterhand dit toujours la vérité. Chiba-Bigk n’a pas pu vous montrer le chemin, parce que nous l’avons fait prisonnier. Nalé-Masiouv est également prisonnier avec tous ses guerriers. Il est tombé entre nos mains et celles des cavaliers blancs, que nous avons mis en garde contre lui et contre vous. Voilà ce que vous devez dire à Vupa-Umugi.

Il me regarda d’un air très effrayé et s’écria :

– Vupa-Umugi ne le croira pas !

– Peu nous importe qu’il le croie ou non : c’est la vérité !

– Nous savons qu’Old Shatterhand aime la vérité. Mais ce qu’il vient de dire n’entre pas dans nos oreilles. Serait-il prêt à le dire à notre chef ?

– Oui.

– Nous allons retrouver Vupa-Umugi pour le lui faire savoir.

– Bien ! nous restons ici pour l’attendre.

Ils partirent et nous nous assîmes. Lorsqu’ils eurent rejoint leurs camarades, nous constatâmes, à l’agitation des Rouges, que le message avait produit son effet. Tous les cavaliers, qui étaient restés en selle, mirent pied à terre. Au bout d’un certain temps, un homme vint vers nous. Ce n’était pas Vupa-Umugi,

– 362 – c’était l’homme à qui j’avais parlé. Arrivé devant nous, il déclara :

– Le chef des Comanches a entendu nos paroles. Il ne veut pas les croire. Il voudrait les entendre de votre bouche.

– Volontiers. Pourquoi ne vient-il pas ?

– Il y a ici Old Shatterhand et Winnetou, le chef des Apaches. Vupa-Umugi ne veut pas être seul.

– D’accord, qu’il amène aussi quelqu’un.

– Apanatchka, le second chef des Naïnis, l’accompagnera.

– Nous n’avons rien là contre.

– Old Shatterhand et Winnetou sont armés. Vupa-Umugi et Apanatchka doivent également pouvoir emporter leurs armes.

– Nous sommes également d’accord là-dessus.

– Ils pourront retourner librement après vous avoir parlé ?

– Oui.

– Nous le croirons si Winnetou et Old Shatterhand le promettent de leur bouche.

– Je le promets. Howgh ! dit Winnetou.

– Je l’ai déjà dit et je n’ai pas besoin de promettre une seconde fois, déclarai-je.

Il partit.

J’étais curieux de connaître Apanatchka, dont le nom signifie, en langue comanche, Excellent-en-toutes-choses.

Ils arrivèrent bientôt tous deux, très droits, hautains comme des gens qui ont l’avantage. Ils voulaient sans doute

– 363 – nous impressionner par cette attitude, mais ils n’avaient guère de chance d’y parvenir. Sans mot dire, ils s’assirent en face de nous et posèrent leurs fusils en travers de leur taille, en nous regardant froidement. Mais nous savions bien ce que leur masque immobile et impassible cachait d’inquiétude.

Contrairement à mon attente, Apanatchka était un homme encore jeune, et je dois dire qu’à part Winnetou, je n’avais encore jamais rencontré un Indien aussi intéressant.

Il n’était pas très grand, mais fortement charpenté. Son visage ne présentait aucune des caractéristiques de l’Indien : ni yeux bridés, ni pommettes saillantes. Ses longs cheveux noirs étaient noués sur le sommet de son crâne. Malgré la coloration sombre de sa peau, on avait l’impression de distinguer sur ses joues, son menton et au-dessus de sa lèvre supérieure l’ombre bleuâtre du rasoir. Cet Apanatchka possédait-il donc, contrairement à tous les Indiens, une barbe si fournie qu’il devait se raser ? Et comment se procurait-il du savon ? On sait que les Indiens ne se rasent pas, mais qu’ils arrachent les quelques poils de barbe qu’ils possèdent jusqu’a ce qu’ils ne repoussent plus. Cet Indien m’inspirait une vive sympathie. Il avait un visage que je ne puis qualifier que d’« avenant ». L’avais-je déjà vu ? Certainement pas ! Mais j’avais dû voir un jour quelqu’un à qui il ressemblait. Mille visages me vinrent à l’esprit. Mais ce n’était aucun d’eux.

Lorsque plusieurs chefs ennemis entrent en pourparlers, ce n’est pas le plus important qui ouvre la discussion. Celui qui occupe le rang le plus élevé garde le plus longtemps le silence. Vupa-Umugi paraissait décidé à adopter cette attitude. Je n’y vis pas d’inconvénient, car nous avions beaucoup plus de temps que lui.

Je portai les yeux sur Winnetou et un bref regard de lui me signifia qu’il n’avait pas l’intention de commencer la conversation. J’attendis un moment, puis, comme rien ne venait, je m’étendis de tout mon long et repliai un bras sous ma

– 364 – tête, de l’air de quelqu’un qui a envie de se reposer, voire de dormir. Ce geste ne fut pas sans effet. Vupa-Umugi lança à Apanatchka un regard impérieux, et ce dernier prit la parole.

– Old Shatterhand et Winnetou, le chef des Apaches, ont voulu nous parler ?

Je restai dans la même position, sans répondre. Winnetou garda également le silence. Alors Apanatchka répéta :

– Old Shatterhand et Winnetou, le chef des Apaches, ont voulu nous parler.

Comme nous ne répondions pas davantage, il répéta sa phrase une troisième fois. Alors, je me redressai lentement et dis :

– Ce que j’entends me frappe d’étonnement. Nous n’avons pas exprimé le désir de vous parler. On nous a demandé si nous voulions dire à Vupa-Umugi les paroles qui ont semblé incroyables à son messager. Nous lui avons permis de venir ici, et voilà qu’il est assis comme quelqu’un qui ne désire rien entendre. Pourquoi se tait-il et laisse-t-il Apanatchka parler pour lui ? N’est-il pas assez avisé pour parler lui-même ? C’est lui, et non Apanatchka, qui a voulu nous parler, et s’il n’ouvre pas la bouche, cela nous est égal. Nous avons assez d’eau, et de la viande en suffisance. S’il a autant de temps que nous, qu’il continue à se taire !

Je fis mine de me recoucher. Vupa-Umugi se décida.

– Qu’Old Shatterhand reste assis et écoute mes paroles !

– J’écoute, répondis-je.

– Old Shatterhand a prétendu que Nalé-Masiouv était captif avec ses guerriers.

– Je l’ai dit, et c’est vrai.

 

– 365 –

– Et Chiba-Bigk serait également prisonnier ?

– Il l’est.

– Je ne puis le croire. Comment peux-tu avoir rencontré les uns après les autres Chiba-Bigk, les cavaliers blancs, et Nalé-Masiouv ? Un tel hasard ne saurait se produire !

– Ce n’est pas l’effet du hasard, mais du calcul.

– Calcul ? Il aurait fallu que tu saches tout ce que les guerriers des Comanches avaient décidé de faire.

– Je le savais, et c’est toi-même qui me l’as appris.

– Uff ! Moi-même ?

– Oui. Je t’ai entendu en parler près de l’Eau Bleue.

– Uff ! Tu prends Vupa-Umugi pour un homme crédule.

– Certes non. Mais je te prends pour un homme bien imprudent. Tu as été aveugle et sourd, et tu as négligé tout ce qui était nécessaire à l’accomplissement d’un dessein tel que le vôtre.

– Quel dessein ?

– Cette question est ridicule, répliquai-je. Et j’entrepris alors de lui faire le récit des événements, depuis le moment où Winnetou avait entendu deux guerriers comanches parler du projet d’attaque de l’oasis, avait décidé d’avertir Bloody Fox et de l’aider. Vupa-Umugi m’interrompit fréquemment par des exclamations de surprise, voire de frayeur. Je lui racontai comment j’avais obligé Nalé-Masiouv à se rendre en menaçant de brûler sa médecine, et ajoutai que j’en ferais autant de la sienne. Un sourire méchant apparut alors sur son visage, et il répliqua :

– Tu ne peux pas me la prendre, parce que je ne l’ai pas sur moi. Vupa-Umugi possède non pas une seule médecine, mais

– 366 – plusieurs. Et il a soin de ne jamais l’emporter au combat, où il risquerait de la perdre. Tu ne l’auras pas !

– J’ai dit que je te la prendrais, et ce que dit Old Shatterhand est toujours vrai. Tu verras. Comment peux-tu croire que vous sortirez de la situation où vous êtes autrement qu’en vous rendant ? Tu veux donc combattre ?

– Oui, nous combattrons.

– Essaie ! Mais je suis sûr que tu n’en feras rien. Même si vous êtes victorieux, vous périrez, parce que vous n’avez pas d’eau. Mais vous ne pouvez pas vaincre. Regarde autour de toi. Vous n’avez pas la place de vous déployer, et vous êtes si serrés que chacune de nos balles atteindra plusieurs de vos guerriers. Nous avons de l’eau, vous n’en avez pas. Nous sommes frais et dispos, ainsi que nos chevaux. Vous avez soif, et vos chevaux sont fourbus. Réfléchis !

– Nous nous battrons quand même !

– Non. Tu es imprudent, mais tu n’es pas fou.

Il baissa la tête et se tut. Il resta longtemps sans mot dire, puis demanda :

– Que ferez-vous de nous si nous nous rendons ?

– Nous vous laisserons la vie.

– Et c’est tout ? Sans chevaux et sans fusils nous sommes perdus. Nous ne les livrerons pas.

– Vous les livrerez quand même, si nous les demandons. Nous vous laisserons la vie ; c’est plus que vous ne méritez. Si vous étiez vainqueurs, vous ne nous feriez pas quartier, et nous devrions tous mourir au poteau de torture.

Il serra nerveusement les poings et s’écria :

 

– 367 –

– C’est l’esprit du mal qui t’a mené à l’Eau Bleue ! Sans quoi notre plan aurait réussi.

– C’est bien vrai, et c’est pourquoi je pense que ce n’est pas un mauvais esprit, mais un esprit bienveillant qui m’a mené jusqu’à l’Eau Bleue. Vous n’avez aucun espoir de nous échapper. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes perdus.

– Non ! Le Tueur d’indiens est notre prisonnier, celui que vous appelez Old Wabble. C’est notre otage. Si vous touchez à un seul d’entre nous, il mourra.

– Qu’il meure ! Il est tombé entre tes mains parce qu’il m’a désobéi. Les gens qui me désobéissent ne m’intéressent plus.

– Alors tu acceptes qu’il meure ?

– Non. Je veux simplement dire que je ne ferai pas de sacrifices pour le sauver. Mais si vous le tuez, je le vengerai cruellement, tu peux en être sûr. J’ai terminé et je n’ai plus rien à dire.

Je me levai, et Winnetou suivit mon exemple ; les deux Comanches se levèrent également. Apanatchka nous regarda avec une expression singulière : ce n’était ni de la tristesse, ni de la haine. C’était presque de la bienveillance. Mais il s’efforça de dissimuler ses pensées et ses sentiments. La colère et la haine qui bouillonnaient en Vupa-Umugi n’en étaient que plus visibles. Il finit par éclater :

– Nous aussi nous avons terminé ! Il y a encore des issues.

– Y en aurait-il cent que cela ne vous servirait à rien. S’il n’y pas d’autre moyen, nous mettrons le feu aux cactus.

– Uff ! s’écria-t-il très effrayé. Old Shatterhand et Winnetou incendiaires ?

– Assez de questions stupides ! Parle à tes hommes et fais-nous savoir sans tarder ce que vous avez décidé.

– 368 –

– Tu le sauras.

Il tourna le dos et s’en alla avec Apanatchka, beaucoup moins fier qu’à l’arrivée. Nous rejoignîmes nos compagnons, qui attendaient avec curiosité le résultat de l’entretien.

Nous ne quittâmes plus les Comanches des yeux. Nous attaquer eût été de leur part une folie, mais ils étaient capables de la commettre et nous devions rester sur nos gardes. Nous ne pouvions voir que leurs premiers rangs. Aussi montai-je à cheval et me déplaçai sur le côté de manière à pouvoir observer le flanc de leur colonne. Je vis qu’ils n’étaient plus qu’une trentaine. Les autres s’étaient de nouveau enfoncés dans les cactus. Je revins et en informai Winnetou.

– Ils veulent se frayer un chemin dans les cactus avec leurs coutelas, dit-il.

– C’est également mon avis. Mais ils ne réussiront pas.

– Non. Les cactus sont comme pétrifiés ; leurs lames s’émousseront vite.

– Il ne faut tout de même négliger aucune précaution. Je vais retourner voir ce qu’ils font.

– Que mon frère le fasse, mais c’est inutile.

– Puis-je vous accompagner ? demanda Webster.

– Pourquoi pas ?

– Et moi ? demanda Hawley.

– D’accord. Mais personne d’autre. À cheval !

Nous allâmes vers le sud jusqu’à l’endroit où le champ des cactus décrivait une courbe vers l’est. Nous la suivîmes pendant une bonne heure, et parvînmes à une sorte de golfe sableux qui s’enfonçait dans les cactus. Quand nous fûmes au bout, je cherchai les Comanches avec ma lunette. Ce n’étaient plus que

– 369 – des points minuscules, loin au nord. Je ne pouvais voir ce qu’ils faisaient. Mais ils étaient certainement en train d’essayer de se frayer avec leurs couteaux un passage dans cet infranchissable et interminable océan de plantes épineuses. Nous fîmes demi-tour et revînmes par le même chemin.

 

– 370 –