Main-sûre l'infaillible

Karl May · Chapitre 9 sur 9

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Main-sûre l'infaillible

9 une Surprise

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UNE SURPRISE

Nous avons déjà vu que l’oasis se trouvait à une bonne journée de marche du piège dans lequel nous avions capturé les Comanches. Mais l’état de fatigue de nos chevaux ne nous permit pas d’atteindre l’île verte du désert avant deux heures de l’après-midi.

La première chose à faire, à notre arrivée, était de mettre les prisonniers en sûreté. Ils furent installés avec les hommes de Chiba-Bigk et les Apaches formèrent autour d’eux un cercle infranchissable. Puis, on s’occupa des chevaux, qui furent confiés à Entchar-Ko. Il fit mener les chevaux à l’eau par petits groupes. Cela prit plusieurs heures.

Les Comanches n’ayant avec eux qu’un ravitaillement très insuffisant, les Apaches durent leur donner une partie du leur. Les provisions ne pouvaient donc durer aussi longtemps qu’on l’avait prévu, et il fallait par conséquent écourter le plus possible le séjour à l’oasis. Il fut donc décidé que le retour aux Cent Arbres s’effectuerait dès le lendemain.

Les choses n’allèrent naturellement pas toutes seules. Il y avait à pourvoir trois cents Apaches et deux cents Comanches. Chacun avait une observation à faire ou une question à poser, et personne ne voulait s’adresser à d’autres que Winnetou ou moi-même. Nous avions à peine le temps de respirer. Lorsque nous pûmes enfin nous occuper de nous-mêmes, le soir était tombé, et je me rendis compte que je n’avais pas absorbé une gorgée d’eau depuis la veille. J’en fis part à Winnetou qui me dit :

 

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– Que mon frère se hâte de boire et me laisse une gorgée, car moi aussi j’ai soif.

– Toi aussi ? Quand as-tu bu pour la dernière fois ?

– Hier, en même temps que toi. Nos chevaux ont été mieux soignés que nous. Bloody Fox s’en est occupé.

Au centre de l’oasis on avait allumé deux feux qui éclairaient la maisonnette et l’étang. Les bancs étaient occupés par Webster, Hawley, Fox, Old Surehand, Apanatchka, Chiba-Bigk et Old Wabble auprès duquel se trouvait le général. Ces deux-là étaient devenus inséparables. Ils avaient déjà mangé. Bob et Sanna vinrent s’occuper de nous. Notre arrivée avait probablement interrompu un discours du général, qui poursuivit :

– … Nous trouvâmes là une joyeuse compagnie. Ils s’étaient installés l’avant-veille, pour se reposer de leur chasse, et ils avaient l’intention de rester encore quelque temps. Ils étaient quinze, et il y avait parmi eux des gens intéressants. Celui qui me plaisait le plus était un garçon qui paraissait avoir eu d’innombrables aventures et qui ne se lassait pas de les raconter. Il se faisait nommer, si je ne me trompe, Saddler ; mais un de ses compagnons me confia qu’il s’appelait en réalité Etters, Dan Etters, et qu’il avait encore eu d’autres pseudonymes. Cela m’était bien égal, car après tout il y a bien des gens qui ont de bonnes raisons de changer de nom, et du moment qu’il se faisait appeler Saddler au lieu de Dan Etters, c’est que…

Il dut s’interrompre. Old Surehand, en entendant le nom de Dan Etters, s’était levé.

– Etters, vous dites bien Etters ? demanda-t-il.

– Oui, Etters, et j’ai une excellente mémoire des noms.

– Et le prénom était bien Dan, c’est-à-dire Daniel ?

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– Oui, c’était bien Dan Etters !

La lueur vacillante du foyer m’induisait peut-être en erreur, mais j’eus l’impression que le général regardait Old Surehand avec une attention insolite, cependant que ce dernier était en proie à une émotion qu’il ne parvenait pas à dissimuler.

– Alors c’était vraiment Daniel Etters ! fit-il en poussant un profond soupir. Avez-vous bien regardé cet homme ? Pourriez-vous me le décrire ?

– Hum ! Le décrire ? Le connaîtriez-vous ?

– Oui. Je voudrais savoir si l’homme dont vous parlez est celui auquel je pense. C’est pourquoi je vous demande de me le décrire.

– Je le ferais bien volontiers mais je ne sais pas par quoi commencer. Il avait à peu près ma taille et ma corpulence, et probablement le même âge que moi. Il ressemblait à tant d’autres jeunes gens que je ne sais vraiment pas…

– Rien, absolument rien ne vous a frappé dans son extérieur ? Vous souvenez-vous de ses dents ?

– Ses dents… ? Ah, parfaitement, ses dents ! Il lui en manquait deux.

– Où ?

– Une à droite et une à gauche.

– En haut ou en bas ?

– En haut, naturellement, car vous savez sans doute que ça ne se voit pas facilement à la mâchoire inférieure. Maintenant je me souviens bien qu’il lui en manquait une à droite et l’autre à gauche, ce qui lui donnait une curieuse expression quand il parlait. Son élocution s’en trouvait également affectée, car il zozotait un peu, surtout en disant la lettre s.

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– C’est lui, c’est bien lui ! C’est celui que je cherche ! s’écria Old Surehand presque avec enthousiasme.

– Quoi ? Vous cherchez cet homme ?

– Et comment ! Depuis des années ! Dans tous les États de l’Union, dans la savane, dans la forêt vierge, dans les canyons des hauts plateaux, et dans les cols de la montagne. Je l’ai poursuivi sur un canoë fragile, et à travers les plaines enneigées du Missouri.

– Poursuivi ? C’est donc un de vos ennemis !

– Je n’en ai pas de pire !

– Permettez-moi de m’étonner. Ce Dan Etters paraissait innocent comme l’enfant qui vient de naître.

– C’est un démon, un diable pire que tous ceux de l’enfer. Il y a des années, il m’a…

– Stop, Mister Surehand, interrompis-je. Vous êtes énervé. Il y a peut-être erreur sur la personne.

– Non, non, mille fois non. C’est le…

Il ne m’avait pas compris et allait continuer à parler, mais je lui lançai un regard d’avertissement qui lui fit reprendre son calme. Il s’arrêta, et, se dominant, poursuivit d’un ton plus paisible :

– Mais ce sont là de vieilles histoires, que je ne veux pas remuer ici.

– Remuez-les donc, Mister Surehand, fit le général. Cette histoire est peut-être intéressante. Racontez-la-nous.

– Ce n’est pas le moment. Alors, où donc avez-vous rencontré cet Etters ? Là-bas, à Fort Terret ? Et il va y rester ?

– Je crois. C’est du moins ce qu’il a dit.

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– Combien de temps ?

– Une semaine, si mes souvenirs sont exacts.

– Et il y a combien de temps que vous lui avez parlé ?

– Cela fait aujourd’hui quatre jours.

– Quatre jours ! Il en reste donc trois !

– On dirait que vous voulez y aller ?

– Oui, je veux, je dois y aller !

– Il est peut-être déjà parti ?

– Alors je le suivrai. Je suivrai sa trace, où qu’elle mène.

Il rencontra de nouveau mon regard, se rassit, se passa la main sur le visage, et termina par ces mots :

– Pshaw ! Ou bien alors, je le laisserai courir ! Il m’a fait beaucoup de mal. Mais si je le trouve, qu’est-ce que j’en ferai ? Tout ça c’est de l’histoire ancienne. N’en parlons plus !

Au bout d’un moment, je rentrai dans la maison. Il m’y suivit et, quand nous fûmes seuls, me demanda :

– Vous vouliez bien que je vous rejoigne, Sir ? Pourquoi m’avez-vous fait signe ?

– Parce que vous devriez vous surveiller davantage. Je n’ai pas confiance dans ce prétendu général. Il vous a observé très attentivement, et il a souligné ce nom d’Etters si lourdement et de façon si singulière, qu’on aurait dit qu’il ne l’avait mentionné que pour voir l’effet qu’il produisait sur vous. C’était très net.

– Mais cet homme ne me connaît pas du tout !

– Il vous connaît, Sir, il vous connaît très certainement.

 

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Apanatchka entra. Il jeta prudemment un regard circulaire et, constatant que nous étions seuls, demanda :

– Mes frères parlaient de l’homme dont le général a mentionné le nom ? J’ai vu cet homme, l’homme à qui il manque deux dents.

– Ah ! Où ?

– À Kaam kulano. Il y a longtemps. J’étais encore petit. On l’appelait Etters.

– C’est vrai ? Tu t’en souviens ?

– Oui. Je le détestais. Il s’était moqué de ma mère.

– Que faisait-il chez vous ?

– Je ne sais pas. Il habitait la tente de l’Homme-Médecine, et chaque fois qu’il était là, un mauvais esprit s’emparait de ma mère, et tous ses membres étaient tordus.

– Te souviens-tu de ta mère, telle qu’elle était alors ?

– Elle était jeune et belle.

– Sa peau était-elle plus claire qu’aujourd’hui ?

– Elle était rouge, comme chez toutes les femmes rouges.

– Alors l’impression que j’ai est fausse. Mais j’en ai une autre, qui est probablement juste. C’est cet Etters qui vous a arraché à la civilisation pour vous attirer dans l’Ouest, Mister Surehand ? Il est à l’origine de vos malheurs ?

– Oui, répondit-il. Vous avez deviné.

– Et vous croyez vraiment qu’il se trouve en ce moment à Fort Terret ?

– J’en suis convaincu.

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– Vous voulez naturellement y aller ?

– Je dois y aller. Ce soir même ! Je n’ai pas un jour, pas une heure, pas une minute à perdre. J’ai pourchassé cette canaille, parfois pendant des semaines, sans jamais arriver à la voir. Et maintenant, j’apprends de la façon la plus inattendue où elle se trouve. Il faut que j’y aille sans plus tarder !

– Espérons que le général ne vous a pas menti. Je n’ai aucune confiance en lui.

– Non. Je le crois. Je vais à Fort Terret.

– Tout seul ?

– Tout seul.

– Non. Je vous accompagne.

– Quoi ? Vous ? s’écria-t-il sur un ton d’heureuse surprise. Vous voulez m’accompagner ?

– Oui. Si vous acceptez, bien entendu.

– Si j’accepte ! Quelle question ! Je voudrais pouvoir ne jamais vous quitter. Et comme il s’agit aujourd’hui de chasser un gibier de proie qui m’a toujours échappé, votre présence me donne la certitude que cette fois, je l’aurai. Si Old Shatterhand se met sur la piste, la bête est prise.

Apanatchka lui posa la main sur l’épaule et dit :

– Un autre homme vous accompagnera aussi : Apanatchka, chef des Comanches-Naïnis. Ne me repousse pas ! Je t’aime bien et j’irai avec toi. Je parle la langue des Visages Pâles, j’ai appris l’art de découvrir les traces de l’homme, et aucun ennemi ne me fait peur. Ne puis-je t’être utile ? J’ai fumé le calumet avec toi, avec Old Shatterhand et avec Winnetou. Je suis ton frère. Tu veux capturer ton ennemi mortel. Tu vas courir de

 

– 415 – grands dangers. Ton frère ne doit-il pas être avec toi ? Serais-je ton ami, ton frère, si je te laissais partir seul ?

L’émotion qui l’animait était communicative ; Old Surehand, silencieux, me regarda. Je pris la parole :

– Notre frère rouge Apanatchka ferait là une chose qui ne serait pas approuvée par toute sa tribu.

– Que m’importe ma tribu quand il s’agit de mon frère Surehand ! Les fils des Comanches ne savent que haïr et détruire. Mais ici, je trouve la bonté et l’amitié. Les hommes rouges remportent leurs victoires à coups de tomahawk. Mais vous triomphez de tous vos ennemis par les armes du pardon et de la raison. Je suis votre frère. Je vais avec vous.

– Bien, tu nous accompagneras. Mais nous ne partirons que demain matin. Ces quelques heures ne seront pas perdues. Nos chevaux ont besoin de repos. Ils courront d’autant plus vite demain.

– Mais si Etters est déjà parti ? fit Old Surehand, soucieux.

– En ce cas il aura laissé une trace que nous suivrons. Soyez sans crainte ! Nous devons avant tout être bien montés. Je me fie à mon cheval noir, à condition qu’il puisse se reposer. Le cheval d’Apanatchka est lui aussi rapide et endurant. Et le vôtre, Mister Surehand ?

– Il est excellent, sans qu’on puisse toutefois le comparer à votre étalon. Mais je l’ai surmené ces derniers temps, et il se peut qu’il ait une défaillance si je lui demande un nouvel effort.

– Well, vous monterez le cheval de Vupa-Umugi, que nous avons ramené de Kaam kulano.

– Quoi ? Vous me le prêteriez ?

– Non, je vous le donne.

 

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– Vous me le donnez ! Mais c’est un animal d’un prix inestimable !

– Prenez-le toujours ! Que voulez-vous que j’en fasse ? Je ne le rendrai pas à Vupa-Umugi, et je n’en ai pas besoin.

Il me serra la main et s’écria, au comble du ravissement :

– J’accepte, oh oui, j’accepte ! De vous, je suis prêt à accepter le présent le plus précieux, car je pense que vous me laisserez un jour vous rendre la pareille. Nous partirons donc demain matin. Et maintenant, sortons ; je voudrais voir tout de suite mon nouveau cheval.

– Prenez soin de ne pas être vu ! Il vaut mieux ne plus parler du tout au général.

En sortant, je vis que Winnetou n’était pas là. Il était allé voir si les prisonniers étaient bien gardés. Il avait laissé sur la table son fusil d’argent, et moi mes deux fusils. Le général était en train de les manipuler, et il essayait de comprendre le mécanisme de ma carabine. Son visage avait une expression envieuse.

– C’est bien votre Tueur d’Ours, Sir ? demanda-t-il en me voyant.

– Oui, répondis-je.

– Et ça, c’est la fameuse carabine Henry ?

– Oui. Mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?

– J’ai voulu ouvrir la culasse et je n’y suis pas arrivé. Voulez-vous me dire comment…

– Oui, je vais vous dire, interrompis-je, je vais vous dire de ne plus y toucher. Ce ne sont pas là des joujoux pour un général qui n’a jamais vu Bull-Run de sa vie.

– Quoi ? Pas vu ? Je vous dis que…

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– Silence ! Ne me racontez pas d’histoires. Donnez !

Je lui ôtai des mains mes deux armes, mais il tenait encore celle de Winnetou au moment où ce dernier revint. L’Apache comprit immédiatement la situation, lui reprit son fusil d’argent et, sortant pour une fois de son calme habituel, l’interpella avec colère.

– Comment un menteur au visage pâle ose-t-il se saisir du fusil du chef des Apaches ? Ce fusil n’a jamais été touché par les doigts sales d’un vaurien blanc !

– Vaurien ? fit le général. Que Winnetou retire ce mot, sans quoi…

– Sans quoi, quoi ? tonna l’Apache.

Douglas battit aussitôt en retraite et répondit sans élever la voix :

– On a tout de même le droit de regarder un fusil !

– Mais pas de le toucher ! Winnetou ne pose pas ses mains là où tu as mis les tiennes.

Du pan de sa large ceinture, il essuya le fusil comme s’il était sali, puis me le tendit et déclara :

– Que mon frère Old Shatterhand prenne nos fusils et les accroche au mur de la chambre, afin qu’ils ne soient plus manipulés par de telles mains.

Là-dessus, il alla s’occuper de son cheval. Je vis que le général échangeait avec Old Wabble un regard que je ne compris pas, et portai les fusils dans la chambre où ils seraient en sûreté. C’est du moins ce que Winnetou et moi pensions.

Je rejoignis ensuite Winnetou pour lui communiquer ce que j’avais convenu avec Old Surehand. Il répondit :

 

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– Mon frère a bien fait. Que ce général ait ou non dit la vérité, il est bon que tu accompagnes Old Surehand, et je me réjouis qu’Apanatchka vienne également. Il vous sera utile. Nous nous retrouverons chez les Mescaleros, où je vais emmener le cheval qu’Old Surehand a monté jusqu’ici. Il n’aura qu’à venir le chercher ensuite.

Nous vîmes que le général remplissait ses outres, avec l’aide d’Old Wabble. Puis ils allèrent les porter aux Chickasaws restés à l’extérieur. Nous en conclûmes que Douglas se proposait de partir le lendemain matin de bonne heure, ce qui n’était pas pour nous déplaire.

Lorsque Bob nous eut préparé de quoi coucher, il rentra dans la maison où il dormait avec Sanna. Bloody Fox, qui couchait habituellement lui aussi dans la maison, préféra passer la nuit dehors à cause de la chaleur. Il vint s’étendre près de nous. Les feux, qu’on avait cessé d’alimenter, ne tardèrent pas à s’éteindre et nous nous endormîmes.

Je fus le premier à me réveiller, et j’éveillai mes compagnons. Nous ne remarquâmes pas que le général et Old Wabble n’étaient pas là. J’allai avec Winnetou voir les prisonniers. Tout était en ordre, du moins en ce qui concerne les Apaches et les Comanches. Mais les Chickasaws n’étaient plus là. Nous nous enquîmes auprès d’Entchar-Ko.

– Mes frères blancs ne savent-ils pas, répondit-il, qu’ils sont partis ? L’homme blanc qui se fait appeler général a dit qu’il ne voulait pas rester plus longtemps parce que Winnetou et Old Shatterhand l’avaient offensé. Il est parti avec les Chickasaws et ses trois Visages Pâles.

– Et Old Wabble ?

– Il est parti avec eux.

– Il faut croire qu’ils sont devenus très bons amis. Eh bien tant mieux, nous ne les regretterons pas. Mais il devait faire

– 419 – encore nuit quand ils sont partis ; il y a à peine une demi-heure que le jour s’est levé.

– Encore nuit ? fit Entchar-Ko, étonné. Mais ils sont partis hier soir, au clair de lune.

– Hier soir ? Il faut croire qu’ils étaient très pressés.

– C’est parce que j’ai offensé le général, dit Winnetou. C’est la colère qui les a fait partir.

Nous revînmes à l’étang, déjeunâmes et fîmes boire les chevaux. Entre-temps, Bob préparait des provisions pour Old Surehand, Apanatchka et moi-même et remplissait d’eau quelques outres. Quand il eut fini, je lui demandai d’aller chercher mes fusils.

– Fusils ? demanda-t-il. Où sont fusils ?

– Dans la maison, accrochés au mur près de la porte.

Il y alla mais revint aussitôt les mains vides et déclara :

– Bob pas vu fusils.

– Tu te trompes. Tu ne m’as donc pas vu les accrocher hier soir ?

– Bob pas regardé. Maintenant pas fusils.

J’entrai, bientôt suivi de Winnetou. Les fusils n’étaient pas là, aucun des trois. Nous fûmes très surpris. Mais notre surprise fit place à l’inquiétude quand nous apprîmes de nos compagnons qu’aucun d’entre eux n’était entré dans la maison.

– Est-ce par hasard… ? fit Winnetou.

Il n’acheva pas sa question. Mais je vis pâlir ses joues pourtant bronzées.

– Le général ? fis-je.

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Il se contenta d’un signe de tête.

– Quelle crapule ! C’est certainement lui ! De quel œil il regardait ces fusils. Mais nous allons tirer cela au clair ! Bob, est-ce qu’il y avait quelqu’un dans la maison quand tu t’es couché ?

– Général était là.

– Ah ! Tu n’avais pas fermé la porte au verrou ?

– Bob jamais mettre verrou. Pas de voleurs ici.

– Qu’est-ce qu’il voulait, le général ?

– Entré ici et appelé doucement Bob, lui donné un dollar pourboire pour dîner et service.

– La lumière était encore allumée ?

– Non. Bob et Maman Sanna voulaient dormir.

– Combien de temps le général est-il resté dans la pièce ?

– Général entré, appelé Bob et donné dollar, et puis pas sorti tout de suite parce que pas trouvé porte.

– Oh, il savait très bien où elle est. Il a fait semblant de la chercher, et pendant ce temps-là il a trouvé les fusils à tâtons. Que dit mon frère Winnetou ? Est-il du même avis que moi ?

J’avais rarement vu Winnetou hors de lui. Nous nous étions trouvés ensemble dans des dangers qui auraient plongé tout autre que lui dans la plus extrême agitation. Il avait toujours conservé le sang-froid le plus parfait. Mais maintenant, je le voyais dans une irritation telle qu’il avait peine à conserver l’apparence extérieure du calme. Il avait du mal à articuler ses paroles.

– Mon frère… a… raison. Le… général a… volé nos fusils.

 

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– Le merveilleux fusil d’argent, ce précieux héritage de ton père !

– Il… il va…

Il ne put continuer. Je vis ses poings se serrer.

– Il devra le rendre, dis-je, terminant sa phrase inachevée. Il faut partir immédiatement à la poursuite de ce voleur.

– Oui… immé…diatement !

Les amis qui nous entouraient se sentaient tout aussi atteints que nous par le vol de nos armes. Old Surehand me dit d’une voix que la colère faisait tressaillir :

– Ce vol est inqualifiable, Mister Shatterhand. Vous devez vous lancer à la poursuite de cette canaille, et il n’est plus question de m’accompagner à Fort Terret.

– Non, c’est évident.

– Et je ne peux ni aller avec vous, ni vous attendre ici. Je n’ai pas une heure à perdre.

– Je crains toutefois que vous vous déplaciez pour rien.

– Peut-être. Mais il faut que j’y aille, pour ne pas avoir à me faire de reproches plus tard. Vous le comprendrez, j’en suis sûr.

– Je le comprends, et je ne veux pas vous dissuader. Au surplus, vous ne serez pas seul puisque Apanatchka vous accompagne.

– Oui, fit le Comanche. J’irai avec mon frère Surehand. Je l’ai promis et je tiens parole. D’autant plus qu’Old Shatterhand ne peut pas venir.

– Je vous souhaite de trouver là-bas ce que vous cherchez !

 

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– Et moi, répondit Surehand, je vous souhaite de mettre la main sur ce général. Je ne puis me résigner à la perte de ces trois armes magnifiques. Je suis loin de les considérer comme perdues. Nous les retrouverons, mais dans quel état ?

– Oui, grinça Winnetou. Ce chien blanc ne sait pas les manier et est bien capable de les endommager ou de les rendre inutilisables, surtout ta carabine.

– Il me le paierait cher. Partons ! Qui mon frère Winnetou veut-il emmener ?

– Personne. Tout autre nous gênerait.

– Même moi ? demanda Webster.

– Même moi ? demanda Hawley. Nous voudrions tant vous accompagner.

– C’est impossible. Vos chevaux sont moins rapides que les nôtres ; ils ne supporteraient pas la course.

Malgré leur insistance, Winnetou persista dans son refus et je dus lui donner raison. Ils offrirent également leurs services à Apanatchka et Old Surehand, qui ne les acceptèrent pas davantage. Il ne leur restait plus qu’à se joindre au convoi des Comanches prisonniers.

Winnetou s’était proposé de se mettre à sa tête. Mais ce n’était plus possible, et on ne pouvait pas non plus laisser les captifs sur place. Il fut donc décidé qu’ils seraient emmenés le jour même par les Apaches sous le commandement de Bloody Fox et d’Entchar-Ko ; je leur aurais volontiers fait rendre leurs fusils, mais dus y renoncer car Winnetou jugeait cette restitution trop dangereuse. Sitôt libres, les Comanches auraient pu avoir l’idée d’attaquer de nouveau les Apaches.

Bloody Fox nous proposa des fusils, mais nous refusâmes, car nous étions certains de récupérer les nôtres. Nous avions

– 423 – nos coutels, nos revolvers, nos lassos et nos tomahawks, qui suffisaient largement.

Nous sortîmes du champ de cactus, car il s’agissait maintenant de retrouver la trace du général. Il avait dit à un des Apaches qu’il se rendait aux Cent Arbres.

– Ce n’est pas vrai. C’est une feinte pour vous égarer, dit Webster. Le général ne connaît pas le chemin qui mène aux Cent Arbres.

– Oui, répondis-je. Puisqu’il a dit qu’il allait là-bas, c’est qu’il va ailleurs.

– Mais où ?

– Vers la rivière de la Paix, je pense. J’ai appris qu’il avait l’intention de s’y rendre. Il ne se doute pas que je le sais. Il veut aller se reposer chez les Chickasaws.

– Vous feriez bien d’y aller directement.

– Oui, mais je ne dois négliger aucune précaution. Il peut avoir changé d’avis. Nous devons donc suivre sa piste.

– Difficile, difficile ! Alors vous voulez partir tout de suite ?

– Bien sûr !

– C’est bien vite, et bien inattendu. Mais j’espère que nous nous reverrons bientôt, Mister Shatterhand. Permettez-moi de vous serrer la main.

Jos Hawley me tendit également la sienne, et me dit d’une voix que l’émotion faisait trembler :

– Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez dit à propos de l’histoire de Mistake Canyon. Vous m’avez rendu la paix de l’âme, Sir. Je vous en suis profondément reconnaissant Sir, et j’espère que nos chemins se croiseront de nouveau.

– 424 –

Le moment des adieux était venu. Old Surehand me prit à part et me dit :

– Hier soir, j’étais si heureux que vous veniez avec moi à Fort Terret. Aujourd’hui, tout est changé ! Vous savez que j’aimerais ne jamais vous quitter. Nous séparer ainsi, et pour quelle raison… ! Êtes-vous vraiment sûr que vous récupérerez vos armes ?

– Oui.

– Je vous le souhaite de tout mon cœur. Et je souhaite tout autant vous revoir bientôt.

– Je le souhaite aussi, Mister Surehand.

– Ne pourrions-nous prendre rendez-vous ?

– Non. Nous ne savons ni l’un ni l’autre jusqu’où les événements nous entraîneront. Vous partez vers le sud, pour chercher Etters. Qui sait combien de temps il vous faudra le poursuivre et où sa piste vous mènera ? Je vais vers le nord, et j’ignore où et quand nous rattraperons le général.

– Alors vous ne reviendrez pas ici ?

– Je le voudrais bien, mais je ne sais pas si je le pourrai. Il nous est par conséquent impossible, à l’un comme à l’autre, de fixer un rendez-vous.

– Évidemment.

– Nous devons donc laisser au hasard le soin de nous réunir à nouveau.

– Hum ! Oui. Mais nous pouvons l’aider un peu, le hasard. Vous vous souvenez du nom que je vous ai indiqué avant mon duel avec Apanatchka ?

– Bien sûr.

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– Eh bien, si jamais vous passez par Jefferson City, allez chez Wallace & Co. Vous y saurez où je me trouve.

– Well, c’est d’accord.

– Merci, Sir, encore merci ! Et maintenant, adieu ! Je vous souhaite de rattraper bientôt le général.

– Et je serai très heureux le jour où j’apprendrai que vous avez rattrapé Dan Etters, Mister Surehand !

Nous échangeâmes une cordiale poignée de main, peinés l’un et l’autre de cette séparation si brusque.

Je pris également congé de Bloody Fox. Winnetou lui donna, ainsi qu’à Entchar-Ko, les instructions nécessaires, dit à tous quelques mots d’adieu, et nous quittâmes l’oasis, théâtre de tant d’événements qui ne s’étaient tout de même pas trop mal terminés pour nous.

Nos chevaux étaient plus lourdement chargés que d’habitude, car nous emportions une provision d’eau pour deux jours. En effet, il fallait deux jours pour atteindre l’extrémité septentrionale du Llano Estacado où demeuraient les Chickasaws. Nous connaissions bien le chemin. Il passait par Helmer’s Home, la ferme de Helmer, et il était à prévoir que ceux que nous poursuivions s’y arrêteraient.

Nous n’avions pas un instant à perdre, car ils avaient une nuit d’avance sur nous. Et il nous fallait si possible les rattraper dans le désert même, car une fois qu’ils en seraient sortis, la poursuite deviendrait beaucoup plus difficile. L’herbe, les buissons, les bois, les cours d’eau leur offriraient d’innombrables possibilités de se soustraire à nos recherches.

La piste était très nette. Elle menait vers l’Ouest, en direction des Cent Arbres. Mais au bout d’une heure, elle tournait à angle droit vers le Nord. Notre hypothèse se vérifiait donc.

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Nous allions au galop, non sans laisser les chevaux marcher au pas de temps à autre pour leur permettre de reprendre haleine. À midi, au plus fort de la chaleur, nous leur donnâmes à boire et les laissâmes se reposer une heure. Puis nous reprîmes la poursuite à la même allure jusqu’à la tombée de la nuit. Nous dûmes nous arrêter. Ceux que nous poursuivions avaient sur nous l’avantage de pouvoir marcher la nuit, cependant que nous étions obligés d’attendre le jour pour retrouver leurs traces.

Certes, nous connaissions leur objectif probable. Mais il eût été trop risqué de poursuivre notre route pendant la nuit, car ils avaient pu changer de direction à la suite de circonstances imprévues. Nous nous arrêtâmes donc aussitôt après le crépuscule. Mais nous nous remîmes en route dès le lever de la lune. La lumière de son mince croissant n’aurait pas suffi à d’autres que nous. Mais elle permettait aux yeux exercés de Winnetou de ne pas perdre la trace. Nous fîmes une nouvelle halte après minuit. Après avoir donné à nos chevaux une ration d’eau plutôt parcimonieuse, nous les entravâmes et nous nous enveloppâmes dans nos couvertures pour dormir. Mais dès les premières lueurs de l’aube, nous étions de nouveau en selle. Deux heures plus tard, nous arrivions à l’endroit où ils avaient campé. Nous échangeâmes un regard de satisfaction en constatant que nous avions ramené leur avance à deux heures, en admettant qu’ils eussent levé le camp au matin.

Moins d’une demi-heure plus tard, nous dûmes de nouveau nous arrêter. Ils avaient en effet interrompu leur course, et les traces des sabots nous indiquaient qu’ils avaient dû tenir conseil. Les débats avaient sans doute été animés, car les cavaliers, loin de rester sur place, s’étaient portés de côté et d’autre. Une querelle s’était-elle élevée entre eux ? Il s’agissait probablement de la route à suivre.

 

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En effet, à partir de cet endroit, il y avait deux pistes, dont l’une se dirigeait vers la droite et l’autre vers la gauche, et qui formaient un angle aigu. Ils s’étaient donc séparés.

– Uff ! s’écria Winnetou. Voilà qui n’est pas bon !

– Oui, fis-je. Les Rouges ont dû se séparer des Blancs. Mais quelle est la trace des Rouges et quelle est celle des Blancs ?

– Nous allons voir.

Il mit pied à terre pour examiner les traces.

– Je doute que nous puissions arriver à le savoir, fis-je en descendant à mon tour de cheval. Les chevaux des Blancs ne sont pas ferrés. Il est donc presque impossible de distinguer leurs traces de celles des Peaux-Rouges.

L’examen me donna malheureusement raison. Rien ne permettait d’identifier les traces avec certitude et nous en étions réduits aux hypothèses.

– Suivons les deux pistes un certain temps, proposa Winnetou. Nous trouverons peut-être quelque chose. Que mon frère prenne celle de droite, je prendrai l’autre.

Ainsi fut fait. Le seul résultat que nous obtînmes l’un et l’autre fut de déterminer le nombre des chevaux. Mais nous ne pouvions en déduire la façon dont les cavaliers s’étaient répartis, vu la présence de chevaux de bât. Nous nous regardâmes, perplexes.

– Uff ! dit Winnetou avec un demi-sourire, malgré notre déception. Mon frère Shatterhand m’a-t-il déjà vu dans une telle situation ?

– Non.

– Et moi non plus. Uff !

 

– 428 –

– Jamais il ne nous est arrivé de ne pas savoir du tout à quoi nous en tenir !

– Non, jamais ! Mais réfléchissons ! Il est impossible que ni Old Shatterhand ni Winnetou ne trouvent la solution.

– Ce serait honteux ! Réfléchissons donc ! La lisière la plus proche du désert est droit au nord d’ici, vers Helmer’s Home, et Mba, le chef des Chickasaws, le sait certainement. S’il prend à droite ou à gauche, il lui faudra en tout cas au moins une demi-journée de plus pour sortir du Llano. Il le sait aussi. Je ne crois pas qu’il fasse un tel détour. S’il s’est séparé des Blancs, c’est qu’il s’est disputé avec eux. Il chevauche seul, mais sait où vont les autres. Et il les a trompés sur sa direction, en en prenant une fausse, pour rejoindre la vraie aussitôt qu’ils ne pourront plus le voir. Si donc, au lieu de suivre l’une ou l’autre de ces pistes, nous continuons tout droit, nous retrouverons certainement la trace de Mba.

– Uff, c’est vrai !

– Et alors nous saurons que c’est l’autre piste qu’il faut suivre. Nous la trouverons et nous pourrons être sûrs que le général est devant nous. Je crois que mon frère Winnetou partage mon avis.

– Oui.

Nous continuâmes donc tout droit, et perdîmes bientôt les deux pistes de vue. Je me sentais sûr de mon affaire, mais j’étais tout de même curieux de savoir si mon hypothèse allait se vérifier. Et en vérité, au bout d’une demi-heure, nous vîmes la piste qui s’était dirigée vers la droite se rapprocher de nous et reprendre la direction du nord.

– Uff ! s’écria joyeusement Winnetou. Voici donc la piste des Chickasaws, qui mène droit à Helmer’s Home.

 

– 429 –

– Nous devons donc, repris-je, suivre l’autre piste, qui est certainement celle des Blancs.

– Oui Prenons à gauche pour la rejoindre. Alors nous serons certainement sur la bonne voie et…

Il s’interrompit brusquement. Tout en parlant, il avait scruté l’horizon du regard et sans doute vu quelque chose, car il tira sa longue-vue de sa sacoche et la pointa vers le nord. Je l’imitai aussitôt, et vis plusieurs hommes installés sur le sable et plusieurs chevaux.

– Qui est-ce ? demandai-je.

– Les Chickasaws, répondit-il.

– Pourquoi se sont-ils assis là au lieu de continuer ?

– Uff ! Ils nous attendent.

– C’est bien possible. Mba a l’air honnête. Il n’a constaté qu’en cours de route que le général nous avait volés, et il est assez intelligent pour se dire que nous allons poursuivre le voleur. C’est alors qu’il s’est séparé de lui sinon par honnêteté, du moins par calcul, pour ne pas passer pour un homme qui s’associe avec des voleurs. Ça doit être ça !

– Oui, certainement. Allons-y !

Nous partîmes au galop et les eûmes bientôt rejoints. C’était bien Mba, mais il n’avait que deux de ses Indiens avec lui. Ils avaient deux chevaux de charge. Où était le quatrième Chickasaw ?

En nous reconnaissant, les trois Peaux-Rouges se levèrent, posèrent leurs armes sur le sable, et vinrent au-devant de nous. Malgré cette attitude pacifique, j’empoignai mon revolver. Quand nous eûmes arrêté nos chevaux devant eux, Mba déclara :

 

– 430 –

– Old Shatterhand peut remettre à sa ceinture son pistolet à roulette. Nous sommes ses amis. Nous savions que vous viendriez, et vous avons attendus. Winnetou et Old Shatterhand ne sont pas des guerriers qui se laissent voler leurs fusils sans partir à leur recherche.

– C’est vrai. Quand le chef des Chickasaws a-t-il appris qu’on nous avait volés ?

– Ce matin seulement, au lever du jour. Vous aurais-je attendus si je voulais vous tromper ou si j’étais complice du vol ?

– Non. J’ai tout de suite vu que tu étais un honnête homme. Raconte !

– Nous avions rencontré les quatre Visages Pâles au sud du Llano, et je leur avais promis de leur faire traverser le désert. Puis, nous vous avons rencontrés. J’étais heureux de voir Winnetou, Old Shatterhand et Old Surehand, et je ne me doutais pas que le général avait de mauvaises intentions à votre égard. Nous sommes allés avec vous jusque chez le Renard Sanglant, et nous voulions nous y reposer toute la nuit. Alors le général est venu et a dit que nous devions partir en toute hâte, parce qu’il s’était attiré votre hostilité. Nous avons obéi, et avons marché toute la nuit et toute la journée…

– Et tu ne t’es méfié de rien ? interrompis-je.

– Si, un peu. Tout de suite après notre départ, parce que le général a pris la direction de l’ouest, où nous n’avions aucune intention d’aller. Puis, le jour venu, j’ai remarqué un paquet que je n’avais pas vu auparavant et qu’il semblait traiter avec un soin particulier. Je me suis aussi demandé pourquoi il avait été si pressé de partir. Quand nous avons campé hier soir, je me suis arrangé pour prendre le paquet entre mes mains. Il me l’a aussitôt arraché. Mais j’avais eu le temps de constater qu’il était lourd et contenait des fusils.

– 431 –

– Comment le paquet était-il fait ?

– C’était sa couverture avec laquelle il avait enveloppé les fusils, attachée par des courroies. J’ai voulu savoir de quels fusils il s’agissait. Mais ce n’est que vers le matin que les Visages Pâles se sont endormis assez profondément pour que je puisse ouvrir le paquet. J’ai eu peur en constatant ce qu’il contenait, car j’étais sûr que vous alliez nous poursuivre.

– Pourquoi n’as-tu pas conservé le paquet pour nous le rendre ?

– Parce que nous n’étions que quatre guerriers rouges contre cinq blancs, et parce qu’en ce cas, vous n’auriez pas pu prendre le voleur : il se serait enfui. J’avais un autre plan. Ce matin, un certain temps après nous être mis en marche, je me suis arrêté et j’ai déclaré aux Visages Pâles que j’avais vu les fusils et que je ne voulais pas continuer avec eux, parce que vous alliez certainement arriver bientôt. Ils se sont mis en colère. Nous nous sommes disputés. Mais j’ai persisté dans mes intentions. Alors ils m’ont demandé de leur laisser au moins un de mes guerriers comme guide, parce qu’ils ne connaissent pas le chemin pour sortir du Llano. Je l’ai fait, mais j’ai donné les instructions nécessaires au guerrier en question. Il vous livrera les voleurs.

– Comment cela ?

– J’ai fait un petit bout de chemin et me suis arrêté pour vous attendre et vous mener à l’endroit où vous pourrez les prendre.

– Où est-ce ?

– Là-bas, à la lisière nord du Llano Estacado, il y a une maison où habite un homme blanc…

– Helmer’s Home ! interrompis-je.

– Uff ! Old Shatterhand connaît ce lieu ?

– 432 –

– Nous le connaissons. Helmer est notre ami.

– Très bien. Car c’est là qu’il mènera les Blancs.

– Pourquoi fait-il un détour ?

– Pour que nous arrivions avant eux et puissions les prendre sans combat.

– Bon ! Je vois que Mba, chef des Chickasaws est un guerrier avisé. Mais tu dois te dire que nous avons aussi des raisons de nous méfier de toi. Ton guerrier peut faire échapper les voleurs, et nous ne les trouverons pas.

– Si tu penses ainsi, prends nos armes et prends-nous nous-mêmes en otages.

– Ce n’est pas nécessaire. Nous avons confiance en vous. Mais les Blancs ne vont-ils pas comprendre ce qui se passe et changer de direction ?

– Non. Mon guerrier leur décrira les autres directions sous des couleurs si effrayantes qu’ils le suivront.

– Très bien ! Vos chevaux sont-ils très fatigués ?

– Ils tiendront jusqu’à Helmer’s Home, même en allant vite.

– Alors ne perdons pas de temps. Si je ne me trompe, nous pouvons y être dans l’après-midi. Quand les Blancs arriveront-ils là-bas ?

– J’ai donné l’ordre à leur guide de s’arranger pour arriver à Helmer’s Home vers le soir.

– C’est très bien calculé. Mais dis-moi, qu’aurais-tu fait si nous n’étions pas venus maintenant ?

– Vous deviez venir, sinon maintenant, du moins plus tard. Je serais allé chez Helmer sans vous, lui aurais tout raconté, et

– 433 – lui aurais demandé de nous aider à reprendre les fusils aux voleurs. Et quand vous seriez arrivés, nous vous les aurions remis. Old Shatterhand croit-il ces paroles ?

– Je les crois. Ton honnêteté sera récompensée. Mais partons. Ce que nous avons encore à nous dire, nous pourrons le dire chemin faisant.

Les Chickasaws montèrent en selle et nous reprîmes notre route ensemble. Nous dûmes quelque peu ralentir l’allure parce qu’ils avaient du mal à suivre, mais peu après midi, nous pûmes constater à certains signes que nous approchions de la fin du désert. Nous commencions à voir des oiseaux qui se nourrissent de graines, alors qu’au désert il n’y a que des oiseaux de proie, et quelques buissons épineux. Enfin nous vîmes surgir du sable quelques touffes d’herbes et bientôt des buissons, voire des arbres. Puis ce fut le premier champ de maïs. Nous étions sortis du Llano.

Helmer’s Home était un point d’arrêt très fréquenté par tous ceux qui se proposaient de traverser le désert, ou qui en sortaient. Helmer avait en permanence un stock d’objets nécessaires au voyageur. Il était non seulement fermier, mais aussi marchand et hôtelier. Et j’avais bu chez lui plus d’un verre de vin du Texas fabriqué selon les meilleures recettes bordelaises.

Nous arrivâmes jusqu’à un ruisseau, dont le cours nous mena à la maison. Construite en pierre, elle n’avait qu’un seul étage. Devant la porte, des tables et des bancs étaient disposés à l’ombre de quelques beaux arbres. Derrière se trouvaient les écuries, les étables et les autres bâtiments de la ferme. Un Noir se tenait sous le porche. En nous apercevant, il bondit de joie et s’écria d’une voix éclatante :

– Massa Helmer vite vite ! Massa Winnetou et Massa Shatterhand arrivés !

 

– 434 –

Puis il s’élança vers nous, me saisit la main et, dans son enthousiasme, faillit me désarçonner.

– Du calme, du calme, mon brave Hercule ! lui dis-je. Si je comprends bien, Mr. Helmer est là.

– Là, massa là, aussi la madame, répondit-il. Les voilà !

Et en effet, la haute et vigoureuse silhouette du maître de céans venait d’apparaître, et sa femme derrière lui. Ces deux vieux s’aimaient tendrement. Elle s’appelait Barbara, et il l’appelait toujours « ma petite Barbiche ».

Notre arrivée déchaîna une joie indescriptible. Ce furent des poignées de mains à n’en plus finir. Les voix retentissaient aux alentours, car toute la population masculine et féminine de la ferme accourait pour nous accueillir. Mais je dus calmer cette ferveur :

– Pas si fort, Messieurs et Mesdames ! Il faut que notre présence reste ignorée, pour le moment.

– Ignorée ! Pourquoi ? demanda Helmer.

– Parce que nous voulons prendre quelques malfaiteurs qui ne doivent pas savoir que nous sommes là. J’espère que vous pourrez nous aider, Mister Helmer ?

– Cela va sans dire. Mon premier devoir, ici, aux portes du Llano, c’est de faire en sorte qu’il n’y ait que d’honnêtes gens dans ma maison. De qui s’agit-il, Mister Shatterhand ?

– Je vous le dirai à l’intérieur. Il faut que nous entrions, pour ne pas être vus. Dites à Hercule de mettre nos chevaux à l’écurie, de leur donner à boire et ensuite une bonne ration de fourrage. Mais il faudra qu’il ferme les portes de l’écurie, car je ne veux pas non plus qu’on puisse voir nos chevaux.

– Vous allez me rendre curieux, Sir. Mais, qu’est-ce que je vois, vous n’avez pas vos fusils ?

– 435 –

– C’est bien de ça qu’il s’agit ! On nous les a volés, et les voleurs vont arriver ici.

– Zounds, mais c’est…

– Pas ici, je vous prie. Entrons !

– Oui, entrez, entrez ! Et toi, ma petite Barbiche, va vite à la cuisine, et apporte tout. Tout, tu m’entends ; à en faire crouler les tables !

Je donnai rapidement à ses gens des instructions sur la conduite à tenir, puis nous entrâmes dans la salle. La mère Barbara fit de son mieux pour faire « crouler les tables » et, pendant que nous nous restaurions, je racontai à Helmer ce qui s’était passé. J’avais à peine terminé mon récit qu’il se levait d’un bond et sortait. En revenant, il nous expliqua son absence :

– Je viens d’envoyer le meilleur de mes garçons pour guetter l’arrivée de ces canailles. Cela vaut mieux ; ils pourraient avoir l’idée d’éviter la maison.

Helmer, qui aimait beaucoup Bloody Fox, fut très heureux d’apprendre l’échec des sinistres projets des Comanches dont je lui fis le récit complet. Les trois Chickasaws étaient assis avec nous. Nous nous étions installés de manière à ne pouvoir être vus du dehors, même par quelqu’un qui se serait approché des petites fenêtres par lesquelles la salle prenait jour.

J’avais à peine terminé que nous entendîmes un bruit de chevaux. Dehors, six cavaliers mirent pied à terre. C’étaient ceux que nous attendions. Helmer sortit.

– Good day, Sir ! fit le général. Avez-vous déjà du monde ?

– Du monde ? répondit Helmer. Et d’où voulez-vous qu’il vienne, dans ce désert ?

 

– 436 –

– Well ! Donnez à nos chevaux de l’eau et du fourrage, et pour nous quelque chose de solide à manger, avec une bonne bouteille d’eau de feu !

– Avec plaisir, Sir. Est-ce que vous resterez la nuit ?

– Pourquoi me demandez-vous ça ?

– Mais Monsieur, ne vous en formalisez pas. C’est pour pouvoir m’organiser en conséquence. Quand on est hôtelier, n’est-ce pas…

– Bon, bon ! Nous allons manger et boire et nous repartirons tout de suite après.

– À cette heure ? Mais il va bientôt faire nuit !

– Ça nous est égal !

– Venez-vous de l’Estacado, Sir ?

– Posez moins de questions, je vous prie, et faites ce qu’on vous ordonne de faire !

– Dites donc, vous avez l’air de vous prendre pour quelqu’un. J’ai tout de même le droit de poser des questions. Vous êtes chez moi ! Quant à ordonner, je ne sais pas ce que ça veut dire !

– Vous allez l’apprendre ! Je suis général, Sir, parfaitement, général ! J’ai combattu à Bull-Run, à Fort Hatteras, à Harpers Ferry, à Gettysburg et en nombre d’autres engagements, d’où je suis toujours sorti vainqueur.

– Good lack ! En ce cas je vais m’empresser d’exécuter vos ordres. Excusez-moi un petit moment ! Vous allez être servi comme il convient à un homme de votre qualité.

Ils s’assirent sans se douter du double sens de ces paroles. Helmer revint et dit à mi-voix :

– 437 –

– Les voilà, Messieurs. Je vais vous faire passer par la porte de derrière. Vos fusils sont sur la table, empaquetés. Quant aux leurs, nous allons les leur enlever tout de suite, pour qu’ils ne puissent pas s’en servir.

– C’est inutile, Mister Helmer, répondis-je. Ils n’oseront pas y porter la main.

Nous le suivîmes à travers la cuisine et gagnâmes l’autre côté de la maison, où ses gens attendaient déjà, armés, prêts à bondir. Puis, Helmer rentra et revint vers nos voleurs. Nous entendions très bien ce qui se disait, car la table à laquelle ils étaient assis était tout près de notre coin.

– Vous n’apportez rien ? demanda le général. Où est le Brandy ? Et qui s’occupe des chevaux ?

– Patience, Messieurs. Tout est fait.

– Mais vous ne faites rien, à ce que je vois !

– Je n’ai besoin de rien faire. Mes garçons s’en occupent.

– Mais nous n’avons pas le temps d’attendre, intervint Old Wabble avec colère. Nous avons l’habitude d’être servis rapidement.

– Soyez sans crainte, Sir. Vous serez servis rapidement, encore plus rapidement que vous ne pensez. Peut-on savoir dans quelle direction vous allez en partant d’ici ? Je vous pose la question, non par curiosité, mais pour pouvoir vous mettre en garde, en cas de besoin.

– Contre qui ? demanda le général.

– Contre des voleurs blancs qui se promènent dans le voisinage.

– Des voleurs ? Quels voleurs ?

 

– 438 –

– Des coquins, qui s’intéressent principalement aux fusils qui ne leur appartiennent pas.

– Quoi ?… Comment ?…

– Oui des voleurs de fusils.

– Ça alors… c’est… c’est extraordinaire !

– C’est pourtant vrai ! Il y a eu un vol il y a deux jours.

– Il y a deux jours ? Mais où donc ?

– Dans le Llano. Ils ont volé les plus fameux fusils qu’on connaisse.

Je tirai mes deux revolvers, car le moment décisif était venu. Winnetou arma également les siens. Nous ne pouvions pas voir nos voleurs, mais ils ne devaient pas être très rassurés, à en juger d’après la voix avec laquelle le général demanda :

– Mais qu’est-ce que c’est que ces fusils ?

– Le fusil d’argent de Winnetou, la carabine d’Old Shatterhand et son Tueur d’Ours.

– Mille diables ! C’est vrai ? Mais d’où savez-vous ça ?

– De ceux-là même qu’on a volés.

– Alors… de… Winnetou… ?

– Yes.

– Et… de… Old Shatterhand !

– Yes.

– Alors… alors… c’est que vous leur avez parlé ?

 

– 439 –

En trois bonds nous eûmes franchi le coin et nous étions devant eux. L’instant d’après, les hommes d’Helmer nous avaient rejoints.

– Mais bien entendu, Mr. Helmer nous a parlé, dis-je. Ne bougez pas ! Au premier mouvement, toutes les armes que vous voyez braquées sur vous tireront !

L’effet de terreur fut indescriptible. Paralysés par la peur, ils nous regardaient comme si nous avions été des spectres.

– Hercule, dis-je au Noir, as-tu apporté les cordes ou les courroies que je t’ai demandées ?

– Courroies beaucoup, dit-il. Voilà !

– Ligote-moi ces gars-là !

– Quoi ! Ligoter ? s’écria Douglas. Ligoter un général qui dans d’innombrables… !

– Silence ! l’interrompis-je. Vous serez ligoté le premier, et si vous faites la moindre résistance, je vous abats sur place ! Allons, vos mains !

Ils furent ligotés les uns après les autres. Je m’adressai à Old Wabble :

– Vous avez bien choisi vos fréquentations ! Je ne devrais même pas vous adresser la parole. Mais il y a une question que je veux vous poser : avez-vous pris part au vol ?

– Non, répondit-il en me fixant d’un regard haineux.

– Vous n’étiez pas dans la maison quand on y a pris les fusils ?

– Non.

– Est-ce vrai ? demandai-je au général.

 

– 440 –

– Je n’ai pas à vous répondre. Qui êtes-vous pour vous permettre d’interroger un général ?

– Nous n’avons pas la moindre intention de vous interroger. Votre culpabilité est démontrée. Il ne nous reste plus qu’à fixer la peine.

– La peine ? Si vous osez me faire le moindre mal, je me vengerai, de façon telle que… que…

Je ne l’écoutais plus. J’avais fait signe à Winnetou, à Helmer et au chef des Chickasaws. Nous nous retirâmes derrière la maison pour discuter de la peine à appliquer. Nous ne fûmes pas longs à nous mettre d’accord. Ni Winnetou ni moi-même ne voulions prendre part à l’exécution du jugement, et nous laissâmes ce soin au propriétaire de la maison. Il proclama le verdict en ces termes :

– Vous avez été arrêtés sur ma propriété, et c’est pourquoi je suis chargé de vous communiquer la décision prise à votre sujet. Vous resterez tous ici jusqu’à demain matin, et serez alors reconduits aux limites de mes terres. Le premier qui apparaîtra ici ensuite sera immédiatement abattu. Le noble gentleman qui se fait passer pour un général, est un voleur. Les lois du Far West punissent un tel vol de la peine de mort. Mais nous avons daigné commuer cette peine en celle de cinquante coups de fouet, car attendu que…

– Des coups de fouet ! hurla Douglas. Je vais…

– Tu ne vas rien du tout, canaille ! tonna Helmer. Puisque tu veux te faire passer pour un officier, tu seras fouetté. Et comme, à part vous autres, il n’y a ici que des gentlemen dont aucun ne tient à remplir cet office, la punition te sera administrée par Old Wabble.

– Ça… ça… alors… non ! s’écria l’ancien roi des Cow-boys.

 

– 441 –

– Mais si mon vieux. Si tu ne frappes pas à mon commandement ou si tu n’y mets pas toute la vigueur nécessaire, c’est toi qui recevras les cinquante coups de fouet, et ensuite une balle dans la tête. Et dis-toi bien que je ne plaisante pas.

– Lui, c’est lui qui va me battre ? s’écria Douglas. Mais il était avec moi. Je ne connaissais pas du tout la maison. C’est lui qui m’a montré !

– Cela ne nous regarde plus, fit Helmer. Tu aurais dû le dire plus tôt. Mais tu n’as pas voulu qu’on t’interroge. Maintenant, il est trop tard. Quant aux autres, nous ne voulons pas les connaître. Nous nous contenterons de les garder jusqu’à demain matin. Quand il fera jour nous pourrons être sûrs qu’ils s’en iront vraiment. Quant aux services rendus par les Chickasaws, ils seront rétribués au moyen de ce qui sera trouvé sur vous. Veuillez maintenant attacher le glorieux général à ce chêne, déliez les mains d’Old Wabble, et allez me couper quelques baguettes d’osier bien solides et bien souples. Nous allons décorer le général, mais ailleurs que sur la poitrine.

Je m’éloignai avec Winnetou pour ne pas assister à l’exécution du jugement. L’homme a été créé à l’image du Seigneur, et voir fouetter cette image n’est pas du goût de tout le monde. En revenant, nous apprîmes qu’Old Wabble avait commencé par essayer de se dérober, mais que, sous la menace des revolvers, il avait administré une correction magistrale. Ensuite, les coquins furent mis sous clef.

Lorsqu’on les tira de leur cachot le lendemain matin, le général et Old Wabble avaient le visage ensanglanté. Malgré leurs liens, ils en étaient venus aux mains. Douglas était furieux contre Old Wabble qui s’était laissé contraindre à le frapper. Lorsqu’on le détacha, il voulut de nouveau se jeter sur lui. Nous l’en empêchâmes et il s’écria :

 

– 442 –

– Prends garde, chien ! Si je remets la main sur toi, tu me paieras ces coups de ta vie. Je le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré.

Old Wabble se rendit compte que la menace était sérieuse et pria Helmer de le laisser partir avant le général. Il n’osa pas adresser cette demande à Winnetou ni à moi, car nous nous tenions à l’écart de lui. Elle lui fut accordée. Hercule, le Noir, le fit sortir, et Douglas avec ses trois compagnons ne furent reconduits à la limite de la propriété qu’une heure après. Il se répandit en menaces et en imprécations. Sa colère était d’autant plus grande que nous avions donné toutes leurs armes et leurs munitions aux Chickasaws. Winnetou et moi avions tout lieu d’être satisfaits du résultat de notre poursuite. Nous avions recouvré nos fusils.

Dans la matinée, alors que nous étions assis à une des tables devant la maison, en train de finir le récit de nos aventures, Helmer se leva soudain, alla vers l’arbre auquel avait été attaché le général la veille, ramassa un objet par terre et dit :

– J’ai vu quelque chose briller. C’est une bague en or, une alliance, semble-t-il. Regardez donc !

La bague passa de main en main. Oui, c’était une alliance et elle portait, gravées à l’intérieur, deux lettres et une date.

– D’où vient cette bague ? demanda Mme Barbara. Qui donc a pu la perdre ?

– Le général, répondit Helmer. Il avait les mains attachées. Il s’est tortillé sous les coups et une courroie a dû la faire tomber.

Nous lui proposâmes de conserver la bague en souvenir de sa magistrature d’un jour. Mais il me la mit dans la main et dit :

– Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Elle n’est pas à moi. Je ne sors jamais d’ici et je ne reverrai probablement pas le

– 443 – général. Mais vous, Mister Shatterhand vous avez peut-être une chance de le rencontrer. Gardez-la.

Pourquoi pas ? Je la passai à mon doigt, où elle serait plus en sécurité que dans ma poche. Auparavant, je la regardai de plus près et lus : E.B. 5.VIII.1842. Je ne pouvais pas encore savoir l’importance que cette bague aurait un jour pour Old Surehand et pour moi.

 

– 444 –

Vous avez terminé Main-sûre l'infaillible

Karl May

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