Main-sûre l'infaillible
6 les Cent Arbres
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LES CENT ARBRES
Notre chevauchée se déroula si paisiblement qu’il n’y a rien à en dire. Vers le matin, nous fîmes halte pour laisser reposer nos montures. À la fin de la matinée, nous aperçûmes à notre gauche le premier piquet et nous retrouvâmes la trace de Winnetou et de ses Apaches, que Bloody Fox avait certainement déjà rejoints. Un kilomètre plus loin, nous vîmes le second piquet, et, en continuant ainsi, nous atteignîmes bientôt notre but.
L’endroit que les Apaches appellent Goutes-nontin-khai et les Comanches Sux-ma-lestavi, ce qui signifie Les Cent Arbres, se trouve à la lisière du désert.
La limite entre le Llano et la plaine verdoyante qui le borde à l’ouest n’est pas marquée par une ligne droite. Par endroits, elle est assez nette, mais ailleurs elle est fort imprécise, avec des sortes d’enclaves de part et d’autre. Les Cent Arbres sont une de ces enclaves. Elle a à peu près la forme d’un fer à cheval. Les bords en sont assez élevés, mais ensuite le terrain accuse une dépression. Au fond jaillit une source, qui forme d’abord un bassin d’une vingtaine de pieds de diamètre. L’eau s’écoule ensuite vers l’est, et disparaît bientôt dans les sables. L’humidité entretient à cet endroit un épais gazon, auquel nos chevaux firent honneur. Les pentes de la dépression sont tapissées de buissons assez épais, que surplombent les tiges des arbres parmi lesquels Chiba-Bigk avait fait couper les piquets. On voyait encore les traces de cette opération.
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Nous mîmes pied à terre près de la source, pour boire et faire boire nos chevaux, qui purent ensuite paître à leur aise. Nous nous installâmes au bord de l’eau, et je plaçai un Apache en sentinelle sur la hauteur, pour observer le terrain en direction de l’ouest, afin de ne pas risquer d’être surpris par Vupa-Umugi.
Après quelques heures de repos, nous fîmes de nouveau boire les chevaux et remontâmes en selle pour gagner l’endroit où nous comptions passer la nuit.
C’était à quelque deux milles au nord des Cent Arbres, une dépression qui ressemblait à la Vallée des Sables où nous avions capturé Chiba-Bigk. Jamais les Comanches n’auraient l’idée que quelqu’un s’installerait pour la nuit, voire pour plus longtemps, dans ce lieu totalement ensablé, sans un brin d’herbe. La cachette était d’autant plus sûre qu’on ne pouvait s’apercevoir de son existence qu’en arrivant au bord même de la cuvette. Parvenus à cet endroit, nous entravâmes nos chevaux et nous étendîmes dans le sable fin, non sans avoir posté des sentinelles pour guetter l’arrivée de Vupa-Umugi et de ses gens.
D’après ce qu’avait dit Chiba-Bigk, il arriverait dans la soirée. J’espérais vivement qu’il ne serait pas en retard, car le séjour dans notre cachette aride et désolée était loin d’être agréable.
Fort heureusement, mon vœu se trouva exaucé encore plus tôt que je le pensais. Le soleil n’avait pas encore atteint l’horizon lorsqu’une sentinelle s’écria :
– Uff ! Naïni an khuan peniyil ! Les Comanches arrivent !
Je pris ma longue-vue et montai avec Old Surehand. Bien que la distance fût si grande que nous ne pouvions être vus à l’œil nu, nous nous couchâmes pour observer le terrain. En effet ils arrivaient, et paraissaient se croire en parfaite sécurité, car
– 287 – au lieu d’être en file indienne, ils étaient répartis en petits groupes éparpillés.
Nous les vîmes ainsi passer, se dirigeant droit vers l’Est et ils disparurent bientôt à nos yeux.
Ils ne pouvaient guère ne pas apercevoir nos traces. Ils les prendraient probablement pour celles de Chiba-Bigk. C’est pourquoi j’avais fait échanger nos bottes contre des mocassins.
S’ils avaient des soupçons, ils accourraient immédiatement dans notre direction ; nous nous mîmes donc à guetter vers le sud, d’où ils viendraient en pareil cas. Mais, au bout de plus d’une heure, nous n’avions toujours vu personne. Le soleil se coucha. Nous n’avions guère à craindre d’être découverts. Nous redescendîmes dans le creux de la dépression, où Old Wabble nous accueillit en ces termes :
– Alors ils sont là. Et si on en profitait pour les surprendre pendant la nuit et pour les descendre.
– Vous avez vraiment envie de massacrer cent cinquante hommes ? demandai-je. Vous savez bien ce que j’en pense. Nous allons les laisser continuer bien tranquillement, et ensuite nous les encerclerons. Nous les capturerons sans effusion de sang.
– Continuer ! Et s’ils ne continuent pas demain matin, et restent là toute la journée ? Où trouverons-nous l’eau dont nous avons besoin pour nous et pour les chevaux ?
– Ils ne resteront pas. Vous pouvez en être certain. Ils n’ont pas la moindre envie de perdre une journée. Et même s’ils en avaient envie, il faudra bien qu’ils quittent les Cent Arbres demain matin, pour faire place aux soldats.
– Viendront-ils ?
– Nous le saurons bientôt. Je vais aller écouter les Comanches.
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– Splendide ! Je vous accompagne !
– C’est inutile.
– Alors vous voulez y aller seul ?
– Non. Mister Surehand m’accompagnera.
– Alors vous avez plus de confiance en lui qu’en moi ?
– Peu importe. Je l’emmène, et vous restez ici !
Il réprima un juron. Mais ce que je savais de son imprudence m’interdisait de l’emmener.
Les Rouges devaient partir le lendemain matin de bonne heure. Ils seraient couchés tôt. Il ne fallait donc pas trop attendre si je voulais apprendre quelque chose. Je me mis donc en route avec Old Surehand une heure après que l’obscurité fut devenue complète. Plus tard, la lune serait levée, et il serait plus difficile de passer inaperçus.
Nous suivîmes nos propres traces et, arrivés aux Cent Arbres, nous nous dirigeâmes d’abord vers la hauteur afin de nous assurer qu’aucun guetteur n’y était posté. Il nous fallut très longtemps pour explorer tout le terrain. Mais il n’y avait personne. Vupa-Umugi devait se sentir très sûr de son affaire.
En bas, près de l’eau, plusieurs petits feux étaient allumés. Le chef et les principaux guerriers paraissaient s’être installés près de la source. Les autres s’étaient mis de part et d’autre du ruisseau, mais nous ne pouvions voir sur quelle distance. Nous ne vîmes pas non plus les chevaux, il faisait trop sombre. Nous ne pouvions pas davantage voir s’il y avait des guetteurs en direction du Llano, mais peu nous importait car ce n’était pas notre chemin.
Il s’agissait de s’approcher le plus près possible du chef, afin d’avoir une chance de l’entendre parler. Nous nous mîmes donc à ramper dans les buissons, en descendant la pente. Ce
– 289 – n’était pas facile. Nous risquions de faire rouler des mottes de terre dont le bruit aurait éveillé l’attention d’autant plus facilement que les Indiens étaient parfaitement silencieux. Nous ne pouvions donc progresser qu’avec d’infinies précautions. Il nous fallut bien une heure pour arriver derrière un buisson situé si près de la source que nous ne pouvions manquer d’entendre ce que diraient les Rouges installés là, si toutefois ils disaient quelque chose.
Mais ils ne disaient rien. Silencieux, ils regardaient fixement le feu devant lequel ils étaient assis, et d’où montait encore le fumet de la viande qu’on y avait fait rôtir. Nous attendîmes un quart d’heure, puis un second. On aurait pu croire avoir devant soi des momies, si l’un des Indiens n’avait de temps en temps allongé le bras pour mettre une branche dans le feu. Old Surehand me donna un coup de coude comme pour me demander si nous ne ferions pas mieux de nous éloigner. Mais soudain un appel retentit au dehors, bientôt suivi d’autres cris. Il y avait donc probablement des sentinelles, et elles avaient sans doute vu quelque chose de suspect car les appels se multiplièrent, de plus en plus pressants. Tout le camp se mit en mouvement. Vupa-Umugi se leva d’un bond, et ceux qui l’entouraient l’imitèrent. Le bruit s’amplifiait, et l’on entendait des cris de divers côtés. On aurait dit qu’on pourchassait quelqu’un. Je me sentis envahir par une inquiétude croissante.
– Qu’est-ce qui se passe ? me demanda Surehand à voix basse.
– On dirait qu’on court après quelqu’un, répondis-je.
– Oui, c’est bien ça ! Mais qui ? Est-ce que par hasard… ?
– Que vouliez-vous dire ?
– Rien, Sir. Ce serait trop bête de sa part !
– De la part de qui ?
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– De… Mais non, c’est impossible !
– C’est possible. Je sais à qui vous pensez. Old Wabble !
– Diable ! Vous aussi, vous y avez pensé ?
– Ce serait assez dans sa manière.
– Oui. Et il avait tellement envie de venir… Écoutez !
Un cri venait de retentir vers la gauche :
– Sim tavo… Un homme !
Et presque en même temps, une voix, à droite, disait :
– Sim pohk… Un cheval !
Puis ce fut le silence. Mais nous nous rendîmes compte qu’il y avait un mouvement, qui se rapprochait de nous. D’un côté comme de l’autre, on apportait quelque chose. Qu’était-ce ?
Nous l’apprîmes bientôt. L’appréhension que nous avions exprimée se vérifiait, hélas ! D’un côté, c’était Old Wabble, désarmé, ligoté avec des courroies, qu’amenait un groupe de Comanches. Quelques instants plus tard, d’autres amenaient son cheval. Il nous avait donc suivis, et à cheval. Quelle absurdité ! Qu’il eût eu la témérité de nous suivre, passe encore. Mais venir à cheval, c’était là une sottise dont je ne l’aurais pas cru capable.
Ce coup de tête nous mettait dans le plus grand danger. Les Comanches se diraient certainement qu’il ne pouvait pas être là tout seul. Pour notre propre sécurité, nous devions nous éloigner au plus vite. Mais en avions-nous le droit ? N’avions-nous pas bien plutôt l’obligation de rester, pour savoir ce qui allait se passer ? Malgré toute son imprudence, le vieux était très malin : il allait peut-être trouver une explication qui détournerait les soupçons des Peaux-Rouges.
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– Uff, Old Wabble ! s’écria Vupa-Umugi en le voyant. Où l’avez-vous pris ?
L’Indien à qui s’adressait cette question répondit :
– Il était couché dans l’herbe et rampait comme un coyote qui cherche une proie. Et nos chevaux ont senti le sien, qu’il avait attaché dehors.
– S’est-il défendu ?
– Neatz ! (pas !) il a essayé de s’enfuir, et nous l’avons pourchassé comme un chien. Une fois entre nos mains, il n’a pas osé se défendre.
– Avez-vous vu d’autres Blancs ?
– Non.
– Allez chercher leurs traces. Ce vieux Visage Pâle ne peut pas être tout seul au bord du Llano Estacado.
Le guerrier partit et le chef s’assit avec ses hommes, aussi tranquillement que s’il ne s’était rien passé. Il observa d’un œil menaçant Old Wabble, que deux Rouges tenaient devant lui, tira son coutelas, le ficha en terre devant lui, et dit :
– Voilà le couteau fatidique. Il peut te tuer, mais aussi te laisser la vie. Ton sort est entre tes propres mains. Si tu dis la vérité, tu auras la vie sauve.
Le regard du roi des Cow-boys erra vers les buissons. Il nous cherchait. Mais cela ne dura heureusement qu’un instant. S’il ne s’était pas dominé, il aurait facilement pu révéler notre présence.
– Où sont tes compagnons ? demanda le chef.
– Je n’en ai pas, répondit le vieux.
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– C’est un mensonge ! Nous allons les chercher et nous les trouverons.
– Vous ne trouverez personne.
– Si tu as menti, tu mourras dans d’atroces souffrances.
– Cherchez ! Peu m’importe !
– Dis-moi ce que tu fais ici au bord du Llano Estacado ? Tu ne vas tout de même pas prétendre que tu es venu chasser.
– Non. Old Wabble n’est pas bête à ce point-là. Mais je le dis quand même, car c’est vrai.
– Qu’est-ce que tu pouvais bien vouloir chasser ? Il n’y a pas de gibier par ici.
– Il y en a, il y en a même beaucoup. Du gibier à peau rouge. Je suis venu ici pour vous chasser.
C’était d’une témérité folle. Évidemment, il comptait sur nous. Il paraissait convaincu que nous étions tout près et que nous l’entendions. Et que nous allions venir à son secours. Mais il se trompait. Puisqu’il s’était aventuré jusque-là, il n’avait qu’à se tirer d’affaire. Nous devions avant tout penser à notre propre sécurité et éviter d’être pris nous aussi. Nous n’avions pas le droit, pour le libérer, de compromettre aussi légèrement qu’il l’avait fait le succès de notre plan.
La courageuse réponse du vieux avait surpris le chef. Il fronça les sourcils et demanda d’un air soupçonneux :
– Pourquoi as-tu des mocassins aux pieds ?
– Je les ai pris à un des guerriers de Nalé-Masiouv, et je m’en sers pour ne pas laisser de traces suspectes quand je vais en reconnaissance.
Le chef reprit sur un ton menaçant :
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– Qu’Old Wabble se garde de provoquer ma colère !
– Pourquoi me menacer ? Tu m’as dit de dire la vérité !
– Oui, mais tu ne la dis pas ! Tu as dit que tu étais venu nous chasser. Un homme seul peut-il chasser dix fois quinze guerriers rouges ?
– Non. Mais je ne suis qu’un éclaireur. Les autres me suivent. Et je vous mets en garde ! Si vous me faites le moindre mal, ils me vengeront sans pitié.
– Pshaw ! Où sont les gens qui exécuteraient ta menace ?
– Je ne devrais pas le dire, car ils sont sur vos talons et vous n’en savez rien. Mais cela m’amuse de vous ouvrir les yeux. Je puis le faire, car il vous est impossible de leur échapper.
Son vieux visage ridé prit un air triomphant et il poursuivit :
– Connais-tu le chef Nalé-Masiouv ? Il a osé attaquer des cavaliers blancs et il a été battu.
– Uff ! répondit Vupa-Umugi.
– Puis il a eu l’imprudence de vous envoyer des messagers. Les soldats ont découvert leur piste et l’ont suivie.
– Uff !
– La piste a mené les soldats jusqu’à l’Eau Bleue, où se trouvait votre camp. Vous étiez déjà partis. Et ils sont derrière vous. Ils m’ont envoyé pour savoir où vous campiez aujourd’hui. Vous m’avez pris, mais vous serez obligés de me relâcher, car ils me suivent et vont vous exterminer jusqu’au dernier.
Dieu soit loué ! pensai-je. C’était la seule explication qu’il pût fournir. C’était la seule façon de détourner de nous les soupçons et de leur faire croire qu’il était venu seul. Oui, le
– 294 – vieux était vraiment très malin. Mais cela ne diminuait en rien ma colère contre lui.
Vupa-Umugi fit un geste de dédain :
– Qu’Old Wabble ne triomphe pas trop vite. On l’appelle le « Tueur d’indiens » et nous savons que jamais un guerrier rouge n’a trouvé grâce devant sa balle ou devant son couteau. Nous sommes heureux de l’avoir capturé, et nous nous garderons bien de le relâcher. Il mourra au poteau de torture, et paiera de ses souffrances les crimes qu’il a commis !
– Tu dis cela. Mais il en sera autrement, répliqua Cutter d’un ton résolu.
– Chien ! Pas d’insolence ! lui cria le chef. Crois-tu vraiment nous avoir appris quelque chose ? Nous savons depuis longtemps que les soldats blancs ont livré bataille à Nalé-Masiouv. Ils ont été victorieux, mais pas pour longtemps, car il a envoyé chercher encore cent guerriers.
– Ah ! s’écria Old Wabble, en prenant un air déçu.
– Oui, poursuivit le chef, triomphant à son tour. Et nous savons aussi que ces chiens blancs sont derrière nous. Nous l’avons voulu ainsi, nous les avons attirés sur nous, pour mieux les détruire. Nous leur avons préparé un piège dont aucun ne s’échappera.
– Oui, peut-être, s’ils sont assez bêtes pour y entrer.
– Tu y es tombé toi-même, tu y es !
– Les soldats blancs seront d’autant plus prudents et attentifs.
– Ils y tomberont aussi. C’est inévitable. Si nous sommes partis de l’Eau Bleue, c’est uniquement pour que les soldats nous suivent. Nous allons quitter ce camp, pour les mener dans le désert, où ils périront.
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– Ils se battront et vous vaincront !
– Il n’y aura même pas de combat. Nous les attirerons dans les sables, où il n’y a pas d’eau. Ils y mourront sans que leurs armes puissent leur servir à rien. Ils vont arriver ici peu après le lever du soleil. Nous serons déjà partis. Ils nous suivront. Et derrière eux, il y aura Nalé-Masiouv avec plus de cent guerriers. Ils seront pris entre lui et nous, entre la faim et la soif et nos fusils. Ils mourront misérablement.
– Hang it all ! s’écria Old Wabble en prenant un air très effrayé.
– Ça te fait peur, hein ! dit le chef en riant. Tu vois que vous êtes perdus. Mais j’ai encore quelque chose à te dire. Où sont les Visages Pâles qui étaient avec toi à l’Eau Bleue ?
– Les Visages Pâles ? Quels Visages Pâles ?
– Old Shatterhand, et puis Old Surehand, que vous nous avez enlevé, et tous les autres ?
– Je ne sais pas où ils sont. Nous nous sommes séparés.
– Tu mens ! Tu veux me cacher qu’ils sont chez les soldats !
– Chez les soldats ? Quelle idée ! Old Shatterhand n’est pas homme à fréquenter ces gens-là et à aliéner ainsi son indépendance. Ou crois-tu peut-être qu’il se soit abaissé jusqu’à leur servir d’espion ?
– Old Shatterhand est un homme fier, concéda le chef.
– Il n’y a pas que cela. C’est un ami des Blancs comme des Rouges. Va-t-il se mêler d’un conflit entre eux ?
– Uff, voilà qui paraît vrai.
– Et n’a-t-il pas fait la paix avec toi, à l’Eau Bleue ?
– C’est vrai aussi. Mais où est-il ?
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– Il est descendu le long du Rio Pecos, pour rencontrer Winnetou près des demeures des Apaches Mescaleros.
– Il était seul ?
– Non, les autres l’accompagnaient.
– Et pourquoi pas toi ?
– Parce que je voulais rejoindre les soldats, dont je suis maintenant l’éclaireur.
– Et tu as fait tout le chemin seul ? Je ne le crois pas. Tes dernières paroles réveillent mes soupçons. Old Shatterhand est avec vous.
– J’ai cru Vupa-Umugi beaucoup plus sage qu’il ne paraît l’être. Ne comprend-il pas que sa méfiance l’induit en erreur ? Old Shatterhand, en campagne, ne vaut-il pas plus que cent guerriers ? Et Old Surehand n’est-il pas son égal ? Si ces deux hommes étaient avec nous, ne te le dirais-je pas, pour t’effrayer et te détourner de tes desseins contre moi ?
– Uff ! fit le chef avec un geste d’assentiment.
– Ce serait pour moi un très grand avantage de pouvoir te menacer de la présence de ces deux Visages Pâles. Puisque je ne le fais pas, tu dois comprendre qu’ils ne sont vraiment pas là.
– Uff ! répéta Vupa-Umugi sur le même ton.
– Si je voulais mentir, je dirais plutôt qu’ils vont arriver tous les deux pour me libérer. Si Vupa-Umugi ne comprend pas cela, son intelligence ne vaut pas cher.
– Que t’importe mon intelligence, chien ! Je sais maintenant où j’en suis, et nous allons voir si les guerriers qui fouillent les alentours ont trouvé quelque chose ou non. Mais toi, de toute façon, tu es perdu. Nous allons t’emmener afin que
– 297 – tout notre peuple te voie mourir et se réjouisse de tes souffrances… Alors qu’est-ce qu’il y a ?
Cette dernière question s’adressait à un Peau-Rouge qui venait d’arriver à cheval. Il répondit :
– Nous avons fouillé les environs, mais n’avons trouvé personne. Ce Visage Pâle a donc eu l’audace de s’aventurer seul jusqu’à nous.
– Il paiera cette audace de sa vie. Attachez-lui aussi les pieds, et serrez bien fort pour qu’il ne puisse pas bouger. Que cinq guerriers le gardent. Ils en répondront sur leur tête. Qu’on mette également des sentinelles là-haut, derrière nous. Pas d’imprudences !
L’imprudence, il l’avait évidemment déjà commise. En tout cas, il s’agissait pour nous de nous éloigner sans plus attendre. Nous remontâmes donc la pente en faisant le moins de bruit possible, Ensuite, nous reprîmes la direction de notre campement. Lorsque nous fûmes suffisamment éloignés, nous ralentîmes l’allure et Old Surehand, me demanda :
– Eh bien, Sir, qu’en pensez-vous ? Le vieux nous a joué un bien mauvais tour.
– Plus mauvais pour lui que pour nous.
– Certes. Une fois pris, il s’est très bien comporté.
– Quel dommage ! C’est un type épatant, et s’il n’avait pas la mauvaise habitude de toujours vouloir n’en faire qu’à sa tête, il rendrait de grands services. Il faut être plus prudent avec lui qu’avec le premier greenhorn venu. C’est un homme qui devrait toujours rester seul, car il est incapable de s’associer à un groupe sans le mettre en danger. Quand il aura recouvré la liberté, qu’il s’en aille où il voudra. Tout le plaisir que j’ai eu à le connaître est gâché. Il a été le roi des Cow-boys et c’est peut-être
– 298 – pourquoi il considère qu’il serait indigne de lui d’obéir aux ordres. Mais, dans l’Ouest, sa royauté ne vaut plus grand-chose.
J’aurais sans doute continué à tempêter ainsi si nous n’étions arrivés à notre campement.
En apprenant qu’Old Wabble s’était fait prendre, l’aîné des Apaches, qui était leur porte-parole, déclara :
– Le vieux aux cheveux pâles est parti à cheval sans rien dire. Pouvions-nous le retenir ?
– Non, répondis-je. Il ne vous aurait pas écoutés. Mais pourquoi a-t-il pris son cheval au lieu d’aller à pied ? Le savez-vous ?
– Nous le savons. Pour aller plus vite. Il voulait aller chez les Comanches et être revenu ici avant vous.
– Pour pouvoir se vanter ! Il est bien avancé maintenant. Que les sentinelles soient vigilantes. Et maintenant, dormons, car demain il faudra être d’attaque au lever du soleil.
Mais ma colère contre Cutter me tint longtemps éveillé, et, au matin, je n’avais pas assez dormi.
Il fallait maintenant observer la retraite des Comanches. Nous pouvions voir la bande sombre que dessinaient les Cent Arbres à l’horizon, du côté du sud, mais nous ne distinguions rien de plus. Prenant ma longue-vue, je partis avec Old Surehand afin d’aller observer de plus près. À mi-chemin, nous nous assîmes. Peu de temps après, nous vîmes les Comanches apparaître derrière les buissons. Ils marchaient dans la même formation dispersée que la veille, sans doute pour laisser une piste plus large et bien visible et faciliter la poursuite par les troupes. Ils suivaient la ligne des piquets qu’ils croyaient avoir été mis en place par Chiba-Bigk, ne se doutant guère du changement intervenu entre-temps.
– 299 –
Lorsqu’ils eurent disparu au loin dans le sud-est, nous attendîmes avec impatience pendant une bonne heure. Nous vîmes alors apparaître à l’ouest six cavaliers qui se dirigeaient de toute évidence vers les Cent Arbres.
– Ce sont les Dragons, dit Old Surehand. On y va.
– Non. J’ai envie de m’amuser un peu. Quand je suis passé par leur camp de l’autre côté du Mistake Canyon, leur commandant m’a pris pour un novice et m’a traité comme tel.
– Quel imbécile !
– Hum ! C’était bien naturel, car je m’étais fait passer pour un archéologue à la recherche de tombeaux anciens. Il était bien facile de me prendre pour un greenhorn. Je voudrais bien voir la tête que fera le commandant en me trouvant soudain dans le Llano Estacado.
– Alors vous voulez d’abord aller le trouver sans les Apaches ? Et probablement aussi sans moi ?
– Vous pouvez venir.
– Très bien ! Ça m’amusera aussi de savoir ce qu’il va dire quand il apprendra que l’archéologue n’est autre qu’Old Shatterhand. Il fera une drôle de tête.
À la lunette, nous vîmes les six cavaliers se séparer pour aborder les Cent Arbres en ordre dispersé. C’était prudent, mais inutile, car les Comanches n’étaient plus là.
Au bout de dix minutes, un des cavaliers réapparut, au grand galop, probablement pour faire savoir au commandant que l’ennemi avait quitté les Cent Arbres. Une petite heure après, nous vîmes arriver les Dragons, et nous retournâmes à notre campement pour prendre nos chevaux et donner l’ordre aux Apaches de nous suivre dans une heure.
– 300 –
Nous allâmes d’abord très vite, puis, arrivés en vue des Cent Arbres, nous prîmes l’allure paisible de gens qui n’ont rien d’important à faire et aucune raison de se presser. Arrivés à un millier de pas environ des buissons, nous aperçûmes plusieurs sentinelles. Elles signalèrent notre présence, et de nombreux soldats sortirent de derrière les buissons pour nous regarder. Comme nous n’étions que deux, et deux Blancs, notre arrivée ne provoqua aucune inquiétude.
– Halte ! nous cria la première sentinelle. Que venez-vous faire au camp ?
– Nous reposer.
– Qui êtes-vous ?
– Ça ne vous regarde pas, ça ne regarde que votre officier !
– Ho, ho ! Je suis chargé de vous interroger. Vous n’avez qu’à répondre ou je fais feu.
– Essayez donc ! Avant d’avoir mis en joue vous serez un homme mort !
Ce disant, je l’ajustai avec ma carabine, et j’ajoutai :
– Nous avons autant de droits que vous, ici. Nous aussi nous pouvons vous demander qui vous êtes. Et ce que vous faites. Et quel est l’officier qui vous commande. Mais maintenant laissez-nous tranquilles. Nous allons à la source.
Nous contournâmes les buissons et allâmes jusqu’à la source, auprès de laquelle la tente des officiers était déjà dressée. La sentinelle ne nous empêcha pas de passer, mais les soldats qui m’avaient entendu coururent informer le commandant de notre présence et de notre attitude. Debout devant sa tente, il les écoutait en nous lançant des regards peu bienveillants. Lorsque nous fûmes assez près, il me reconnut et s’écria :
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– Good lack ! Mais c’est notre chasseur de tombeaux ! Ça ne m’étonne plus. Comment voulez-vous qu’il connaisse les consignes d’une sentinelle et le service en campagne.
Cependant nous l’avions rejoint et mîmes pied à terre.
– Good morning, Sir ! fis-je d’un air détaché. Permettez-nous de nous mettre ici ! Nous avons besoin d’eau pour nous et pour nos chevaux.
Il éclata de rire et se tourna vers ses officiers, qui lui firent écho.
– Vous voyez cet homme, Messieurs ! Vous le reconnaissez sans doute. C’est un original. Il ne se doute même pas que nos sentinelles auraient dû le descendre. Et il a trouvé un compagnon, qui est probablement dans le même genre. Nous pouvons les recevoir. Ils ne nous feront pas de mal.
Puis, se tournant vers nous :
– D’accord. Vous pouvez rester et boire autant d’eau que vous voulez. Avez-vous trouvé beaucoup de tombes indiennes, Sir ?
– Pas une seule, répondis-je.
– Ça ne m’étonne pas. Si on veut trouver des tombeaux, ce n’est pas au Llano Estacado qu’il faut venir.
– Llano Estacado ? demandai-je, l’air étonné.
– Oui.
– Où est-ce donc ?
– Vous ne le savez pas ?
– Tout ce que je sais, c’est qu’il paraît que c’est un endroit épouvantable.
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– Dieu du Ciel ! Où êtes-vous donc allé en quittant notre camp, là-haut ?
– Toujours vers l’est.
– Et après ?
– À un lac que les Indiens appellent l’Eau Bleue.
– L’Eau Bleue ? s’écria-t-il, surpris, presque effrayé. Mais c’est justement là qu’a campé un grand parti de Comanches.
– Vraiment ? demandai-je d’un air innocent.
– Vraiment, fit-il en m’imitant. Ils ne vous ont pas vus, pas pris ?
– Vus ? Peut-être. Pris ? Non ! Nous nous sommes même offert un bain dans le lac.
– Et on ne vous a pas pris ?
– Non. D’ailleurs, en y réfléchissant, je me dis que s’ils nous avaient surpris, nous ne serions pas assis ici en ce moment.
De nouveau, il éclata de rire. Puis il s’écria :
– Très juste ! Ils vous auraient tués et scalpés.
– Sir, ce n’est pas si facile. Nous nous serions défendus.
Je prononçai ces paroles d’un ton de conviction si profonde que les rires éclatèrent de nouveau. Old Surehand faisait des efforts surhumains pour garder son sérieux. Lorsque les rires furent apaisés, le commandant reprit :
– C’est tout de même inouï ! Combien de temps êtes-vous restés à l’Eau Bleue ?
– Un jour.
– 303 –
– Et où êtes-vous allés ensuite ?
– Toujours vers l’Est.
– C’est incroyable ! Et vous êtes arrivés sains et saufs jusqu’ici ?
– Apparemment. Pourquoi pas ?
– Pourquoi pas ? C’est tout de même formidable. Mais les Comanches aussi sont venus de l’Eau Bleue jusqu’ici. Et ils ne vous ont pas vus ?
– Je n’en sais rien. Eux, ils doivent le savoir.
– Et comment qu’ils doivent le savoir ! ricana-t-il. Et moi aussi, je le sais. Ils ne vous ont certainement pas vus, sans quoi vous ne seriez plus en vie. C’est à peine croyable. Voilà deux lascars qui se promènent partout où il y a des Comanches. Et ils ne se font pas prendre. Voilà une chose qui n’arriverait pas à un ancien du Far West. On a bien raison de dire qu’il n’y a que les imbéciles qui ont de la chance.
– Écoutez Sir, il ne faut pas nous traiter d’imbéciles. Chacun peut se tromper.
Comme j’avais prononcé ces paroles avec un calme sourire le commandant parut soudain plus attentif. Il me jeta un long regard et dit :
– Dites donc, n’allez pas vous imaginer des choses, vous ! Vous n’en savez tout de même pas plus long que nous, hein !
– Soyez sans crainte, Sir ! Nous ne songeons nullement à nous comparer à vous. Ce serait absurde !
– C’est bien mon avis, fit-il sans me comprendre. Je ne suis pas obligé de vous dire la vérité, mais votre sottise me fait de la peine et je vais vous expliquer la situation. Nous avons attaqué les Comanches et les avons battus. Ils se sont enfuis vers l’Eau
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Bleue, et nous les avons poursuivis. De là, ils sont venus ici, et maintenant nous les refoulons dans le Llano Estacado, où ils auront le choix entre mourir de soif et tomber sous notre feu s’ils refusent de se rendre. Voilà ce que j’avais à dire, et que vous ignoriez.
– Ignoriez ? Croyez-vous donc vraiment que nous ne sommes pas au courant ? demandai-je alors, sur un tout autre ton.
– Qu’est-ce que vous pouvez bien savoir ? demanda-t-il d’un air soupçonneux.
– D’abord nous savons que si vous exécutez votre plan, vous n’aurez jamais les Comanches.
– Vraiment ? fit-il d’un ton ironique.
– Oui. J’ajoute même que ce n’est pas eux, mais vous qui êtes destinés à périr dans le désert.
– Voyez-vous ça ? Vous en savez des choses ! Et pourquoi ?
– Est-ce qu’il y a de l’eau dans le Llano ?
– Non.
– Avez-vous des outres pour en emporter ?
– Diable non ! En voilà des questions stupides !
– Ma question n’a rien de stupide. Savez-vous jusqu’où vous devrez vous enfoncer dans le désert pour rattraper les Comanches ? Savez-vous combien de temps vos chevaux peuvent rester sans boire dans les sables du Llano ?
– Nous savons que nous n’aurons pas besoin d’aller bien loin, car les Rouges n’ont pas d’eau non plus.
– Écoutez, c’est vous qui me faites de la peine maintenant, comme je vous en ai fait tout à l’heure. Les Comanches
– 305 – connaissent un endroit dans le Llano Estacado où il y a assez d’eau pour eux.
– Et il existe, cet endroit ? C’est impossible !
– Pourquoi impossible ? On ne vous a jamais dit que dans les déserts il y a des oasis.
– Pas dans le Llano Estacado.
– Il s’y trouve un point d’eau que mille chevaux n’assécheraient pas.
– Quelle idée ! Qu’est-ce que vous en savez ?
– Mon camarade et moi en savons beaucoup plus que vous ne pensez.
– Deux chercheurs de tombes ! Qu’est-ce que vous pouvez bien savoir ?
– Que vous êtes dans l’erreur la plus totale, et que vous seriez en train de courir à une catastrophe s’il n’y avait pas quelques hommes qui ont entrepris de vous sauver.
– C’est de la folie. Mais ça ne m’étonne pas de vous. Et qui sont ces braves cœurs, Sir ?
– Ils sont trois : Winnetou, Old Surehand et Old Shatterhand.
Il leva très haut les sourcils et fit :
– Et ils veulent nous sauver ?
– Ils y seront bien obligés si vous ne voulez pas comprendre que vous êtes en train de vous précipiter dans le piège que les Comanches vous ont tendu.
– On croit rêver ! Vous ne seriez pas un peu… dérangé ?
– 306 –
– Pas le moins du monde. Savez-vous quel est le chef des Comanches contre lesquels vous vous êtes battus ?
– Nous ne savons pas son nom. Nous n’avons pas d’éclaireur qui ait pu nous l’indiquer.
– Ce chef s’appelle Nalé-Masiouv, ce qui signifie Quatre Doigts. Et comment s’appelle le chef des Comanches qui campait à l’Eau Bleue ?
– Mais c’était justement Nalé-Masiouv.
– Non ; c’était Vupa-Umugi, ce qui signifie Grand Tonnerre.
– Mais non, voyons ! Ça ne peut pas en être un autre. C’est certainement le même, puisque nous l’avons repoussé jusqu’à l’Eau Bleue.
– Eh bien, puisque vous avez eu l’amabilité de nous renseigner tout à l’heure, nous allons à notre tour vous apporter quelques précisions. Nalé-Masiouv s’est allié à Vupa-Umugi pour vous détruire. Il ne s’est pas replié vers l’Eau Bleue. Il est rentré chez lui pour faire venir rapidement un renfort de cent guerriers. Pendant que vous avez cru le poursuivre, c’était lui qui, dans votre dos, vous suivait. Vous avez été attirés jusqu’à l’Eau Bleue, où Vupa-Umugi, qui vous attendait, vous a cédé la place aussitôt qu’il vous a vus arriver. Vupa-Umugi, chef des Naïnis, est venu à l’endroit où nous nous trouvons en ce moment, et que les Comanches appellent Sux-ma-lestavi, les Cent Arbres. Il est arrivé ici hier soir. Vous l’avez suivi. Puis avant que vous arriviez, il s’est retiré dans le désert pour vous y attirer. Pendant que vous croyez pouvoir le poursuivre et le détruire, il vous attire dans un traquenard. Il est en avant, avec ses Naïnis. Mais derrière vous arrive Nalé-Masiouv avec plus de cent guerriers. Vous vous trouvez entre ces deux détachements ennemis. Voilà, Sir, la véritable situation.
– 307 –
Les officiers portaient leurs regards tantôt sur lui, tantôt sur moi. Lui-même me regardait avec stupéfaction. Il finit par me dire :
– Ce sont là, Sir, les produits de votre imagination ?
– Mon imagination n’y est pour rien. Je parle de choses qui existent vraiment.
– Comment connaissez-vous tous les noms que vous avez cités ?
– Je connais la langue des Comanches.
– Vous, un chercheur de tombeaux ?
– Chercheur de tombeaux ? Pshaw ! Vous ne vous rendez pas compte que vous vous trompez également sur moi.
– Ne seriez-vous pas celui pour qui je vous ai pris ?
– Mais non. Vous n’avez tout de même pas cru qu’un savant, un archéologue, un imbécile en somme, se promenait dans le Far West pour y chercher des tombeaux ? Ni qu’il était capable de tourner autour des Indiens sans jamais tomber entre leurs mains ?
– Sir, vous m’étonnez !
– Il n’y a vraiment pas de quoi ! Je vous ai dit les noms de trois hommes dont vous avez probablement souvent entendu parler. Savez-vous quel cheval Winnetou monte habituellement ?
– Un étalon noir, qui s’appelle paraît-il « Vent ».
– Parfaitement, « Vent ». En apache, cela se dit « litchi ». Avez-vous également entendu parler du cheval d’Old Shatterhand ?
– C’est également un étalon noir, nommé « Éclair ».
– 308 –
– Parfaitement ! En apache cela se dit : « Hatatitla ». Et maintenant, regardez donc mon cheval, là-bas !
Il était en train de paître à une soixantaine de pas de là. Je me tournai vers lui et appelai : Hatatitla ! Il accourut aussitôt et frotta sa tête contre mon épaule.
– Zounds ! tonna le commandant. Est-ce que… ?
– Parfaitement, dis-je en me mettant à rire. Vous êtes cavalier et vous avez déjà vu cet étalon. Vous l’avez pris pour un cheval de fiacre. Regardez-le d’un peu plus près ! Est-ce la monture d’un chercheur de tombes ?
Il chercha péniblement quelque chose à dire, et finit par s’écrier :
– Où avais-je donc les yeux ?
– On se le demande. Et non seulement en ce qui concerne le cheval, mais aussi le cavalier. Savez-vous comment Winnetou est armé ?
– Il a son célèbre fusil d’argent.
– Et Old Shatterhand ?
– Le Tueur d’Ours et la Carabine Henry.
– Là-bas, au camp de l’autre côté du Mistake Canyon, n’aviez-vous pas remarqué que j’avais deux fusils ?
– Si, mais il y en avait au moins un qui était enveloppé.
– Tenez, maintenant on peut les voir. Regardez-les !
Je les lui tendis. Ses officiers examinèrent les armes avec curiosité.
– By Jove, Sir, fit le commandant. Ce gros fusil serait-il le Tueur d’Ours ?
– 309 –
– C’est lui-même.
– Et cette arme qui a un si curieux mécanisme, c’est…
– C’est la carabine Henry, parfaitement.
– En ce cas, vous seriez… vous êtes… ?
– Old Shatterhand, c’est bien moi.
– Et votre compagnon ?
– Se nomme Old Surehand.
Les officiers répétaient avec stupéfaction ces deux noms qui, en quelques instants, firent le tour du camp. Le commandant, qui s’était levé d’un bond, nous regardait tantôt l’un, tantôt l’autre. Il s’écria :
– Old Shatterhand et Old Surehand ! C’est incroyable !
– Vous ne le croyez pas ? demandai-je.
– Si, mais… mais…
Il dut s’interrompre car une des sentinelles venait de s’écrier :
– Des Indiens ! Ils arrivent !
– De quel côté ? clama le commandant.
– Du Nord, répondirent les sentinelles.
L’officier voulut faire sonner l’alerte. Je l’en empêchai.
– Conservons tout notre calme, Sir. Ce n’est rien de grave. Si vous ne croyez pas encore que nous sommes ceux que nous avons dit être, vous allez voir arriver des témoins qui confirmeront la véracité de nos dires.
– 310 –
– Les Peaux-Rouges ? Mais ce sont des ennemis ! Je dois immédiatement…
– Pas du tout, Sir, pas du tout. Ce sont des amis. Ce sont même vos sauveurs. Ce sont des Apaches que j’ai fait venir jusqu’ici en renfort contre les Comanches.
– Des Apaches ? Voilà une situation qui me paraît très grave. Les Rouges sont des Rouges. Il n’en est aucun à qui on puisse se fier. Je me demande si vous êtes vraiment Old Shatterhand.
– Well, en ce cas prenez les mesures que vous jugez nécessaires. Mais surtout, pas d’hostilités. Je vais tout vous expliquer, mais auparavant je vais faire signe aux Apaches de rester hors de portée de fusil du camp, jusqu’à ce que vous ayez repris confiance.
– Je vais aller le leur dire, fit Old Surehand.
– Oui, Sir, faites-le. Dites-leur également de placer quelques sentinelles sur la hauteur, près des buissons.
– Là-haut ? Pourquoi ? demanda le commandant, toujours méfiant. Pourquoi des sentinelles dans mon dos ?
– Pour guetter Nalé-Masiouv. Je vous ai déjà dit qu’il était derrière vous. Il peut arriver d’un moment à l’autre.
– J’aurais pu mettre en sentinelle quelques-uns de mes hommes.
– Mes Apaches ont de meilleurs yeux.
– Hum ! Si vous… si vous…
– Allons, dites-le, Sir. « Si vous étiez des ennemis et des traîtres ? »
– Oui, reconnut-il. Je ne sais pas si les Rouges qui arrivent sont vraiment des Apaches.
– 311 –
– Vous ne savez donc pas distinguer les Apaches des Comanches ?
– Non.
– Et vous faites la guerre aux Indiens ? Vous rendez-vous compte des erreurs que vous risquez de commettre. D’ailleurs, voyez vous-même, ils arrivent. Ils sont cinquante. Vous avez, si je ne me trompe, une centaine de cavaliers bien entraînés ? Qu’avez-vous donc à redouter des Rouges ?
– Vous avez raison, Sir. Je vous fais confiance. Mais les Indiens doivent rester hors du camp tant que je n’aurai pas donné l’autorisation d’entrer. C’est mon devoir.
– Je le comprends. Et vous comprenez maintenant que vous n’avez aucune raison de vous alarmer. Mister Surehand les a rejoints. Ils font halte. Trois d’entre eux se détachent sur les hauteurs. Ce sont les guetteurs qui vont veiller sur notre sécurité.
– Parfait, Sir. Je suis satisfait. Mais j’ai le devoir de prendre les mesures de prudence élémentaires.
Il donna quelques ordres, et ses troupes prirent des emplacements qui leur auraient permis de repousser sans difficulté une éventuelle attaque des Apaches.
– Vous ne vous en formaliserez pas, me dit-il comme pour s’excuser.
– Pas le moins du monde, répondis-je. Mais quand vous m’aurez entendu jusqu’au bout, vous aurez confiance. Voilà Mister Surehand qui revient. Asseyons-nous. Je vais commuer mon récit et vous apporter la preuve que j’ai dit la vérité et que, sans notre intervention, vous étiez perdus.
Nous reprîmes nos places près de la source, et je lui racontai tout ce qu’il avait besoin de savoir. Mon récit produisit sur lui et sur ses officiers une impression profonde. Son visage
– 312 – prit une expression de plus en plus grave, et lorsque j’eus fini, il resta un long moment silencieux et immobile. Enfin, il leva les yeux sur moi et dit :
– Avant tout, une question, Mister Shatterhand. Voulez-vous m’excuser d’avoir été si… si… contrariant à votre égard ?
– Bien volontiers ! Alors vous êtes sûr que je suis bien Old Shatterhand ?
– Tout à fait sûr ! Et il faut reconnaître qu’un homme de l’Ouest, comme vous l’êtes, l’emporte de beaucoup sur le meilleur des officiers. L’instruction et le courage ne servent à rien si nous n’avons pas avec nous des guides qui connaissent non seulement la région, mais aussi les Rouges, leurs langues et leurs coutumes. Vous avez entendu les Comanches, et cela vous a permis de surprendre leurs projets. En étions-nous capables ? Nous risquions de mettre étourdiment le doigt dans un engrenage qui nous aurait probablement broyés. Mais ces chiens de Comanches nous le paieront cher. Nos feux croisés les extermineront jusqu’au dernier.
– Halte, Sir ! Voilà un point sur lequel il faut nous mettre d’accord avant que je vous confirme l’appui que je vous ai promis. Je ne suis pas un assassin !
– Moi non plus ! On m’a envoyé ici pour me battre contre les Indiens jusqu’à la victoire, jusqu’à ce qu’ils capitulent.
– Et s’ils se rendent sans combat ?
– Même en ce cas, il faudra les punir. Je ferai fusiller un homme sur dix ou sur vingt.
– Essayez ! Mais en ce cas, vous devrez renoncer à notre aide.
– Qu’est-ce que vous dites ? Mais je ne peux pas me passer de vous ?
– 313 –
– C’est bien mon avis, et c’est pourquoi je pense que le sort des Rouges doit dépendre de nous.
– De vous seuls ? Certes non, Mister Shatterhand. Je veux bien reconnaître l’intérêt de tout ce que vous avez fait et voulez encore faire, mais en échange, j’ai le droit d’exiger que vous reconnaissiez mes droits.
– Dites-moi quels droits vous croyez avoir.
– Nous sommes, vous et moi, alliés contre les Comanches. Si nous remportons la victoire, nous avons un droit égal à décider du sort des vaincus. Vous admettrez tout de même qu’un châtiment est indispensable.
– Non, je ne l’admets pas.
– En ce cas nous ne sommes pas d’accord. Mais j’espère que nous pourrons nous entendre. Si vous cédez quelque chose et si j’en fais autant, nous nous rencontrerons à mi-chemin.
– Il n’y a pas pour moi de mi-chemin. Si les Comanches se défendent, nous ferons certainement usage de nos armes. Mais s’ils se rendent, il ne doit leur être fait aucun mal. Tel est mon avis, et je n’en changerai pas.
– Mais Sir, ils doivent être punis pour s’être révoltés.
– Qu’appelez-vous révolte ? Quand quelqu’un défend ses droits ? Quand un Indien ne veut pas se laisser chasser de son domicile par la violence ? Quand il exige du gouvernement que l’on tienne les promesses par lesquelles on a abusé de sa confiance ?
– Hum ! Je constate que ce qu’on dit de vous est bien vrai, Mister Shatterhand. Vous êtes plutôt pour les Rouges que pour les Blancs ?
– Je suis pour tous les bons et contre les méchants.
– 314 –
– Mais les Rouges sont méchants !
– Pshaw ! Ne nous disputons pas là-dessus ! Vous êtes yankee, et vous êtes officier. Je ne peux pas vous faire adopter ma manière de voir. Mais ce n’est pas nécessaire. Nous sommes un certain nombre de chasseurs blancs, aux prises avec tout un parti de Comanches. Nous avons avec nous trois cents Apaches, beaucoup mieux entraînés et mieux armés que les Comanches. En outre, nous avons le terrain pour nous, sans compter d’autres avantages. Croyez-vous que nous allons battre les Comanches ?
– Oui.
– Même sans votre aide ?
– Hum… c’est-à-dire… Il hocha pensivement la tête.
– Vous pouvez dire oui ! nous n’avons vraiment pas besoin de vous. Je vous donne ma parole que pas un seul Comanche ne nous échappera, même si nous renonçons entièrement à votre aide. Et c’est pourquoi je prétends que c’est seulement à nous qu’il appartient de déterminer le sort des vaincus.
– My word ! Voilà qui est grave, Sir. Vous nous signifiez notre congé.
– Nullement. Je dis que nous n’avons pas besoin de vous, mais j’admets que votre appui pourra faciliter l’exécution de notre plan.
– Bon. Mais si nous vous aidons, nous avons également un droit de décision.
– En ce cas je vous dis : non, merci. Si vous nous appuyez, ce doit être par reconnaissance pour notre aide, et non dans l’intention d’organiser un massacre inutile. Nous n’avons pas le temps, les Comanches peuvent arriver d’un moment à l’autre. Décidez-vous ! Oui, ou non !
– 315 –
– Hum ! Il n’y a pas moyen de discuter avec vous. Donnez-moi cinq minutes pour parler à mes officiers.
– D’accord, mais pas plus. Vos atermoiements peuvent tout compromettre.
Je me levai et m’éloignai. Quand je revins, il me déclara :
– Nous n’y pouvons rien, Sir ! Qu’il en soit fait comme vous le désirez. Il serait déplorable que nous nous laissions sauver par vous, pour nous éloigner ensuite sans vous aider. Nous restons donc, et nous vous appuyons.
– Et le sort des Comanches nous appartient ?
– Yes.
– En ce cas nous sommes d’accord, et je suis heureux d’avoir trouvé en vous un allié si compétent et si humain.
– Well ! Dites-nous ce qu’il faut faire.
– Faites boire vos chevaux copieusement, et levez le camp. Puis, partez à la poursuite de Vupa-Umugi. Les piquets vous montreront le chemin.
– Vous restez ici ?
– Jusqu’à ce que nous voyions arriver les Comanches.
– Et jusqu’où devons-nous aller ?
– Quand vous ne verrez plus ces buissons, vous vous arrêterez. Nous vous rejoindrons rapidement.
– Pourquoi ne venez-vous pas avec nous ?
– Parce que je veux observer Nalé-Masiouv, et parce que les Apaches doivent eux aussi abreuver leurs chevaux avant d’aborder le désert.
– Well. Allons-y !
– 316 –
Il donna les ordres nécessaires et, une demi-heure plus tard, partit avec ses dragons. Nos Apaches purent alors s’approcher de la source, faire boire leurs chevaux et remplir leurs outres. Pendant ce temps, je grimpai sur la hauteur afin de guetter l’arrivée de l’ennemi avec ma longue-vue. Comme les Comanches suivaient les traces des dragons, je connaissais exactement le point de l’horizon où ils devaient apparaître. Et j’étais sûr de n’avoir pas longtemps à attendre car ils devaient penser que les soldats ne s’attarderaient pas aux Cent Arbres, et auraient soin de rester sur les talons de Vupa-Umugi.
Et en effet, je vis bientôt apparaître à l’ouest un point sombre qui se rapprochait lentement de nous.
– Ils arrivent, dis-je à Old Surehand qui était auprès de moi.
– Déjà ? Prêtez-moi votre lunette !
Je la lui tendis. Après quelques secondes d’observation, il dit :
– Vous voulez parler du point sombre, juste à l’ouest ? Il y en a plusieurs maintenant, six, huit, qui s’éloignent de plus les uns des autres en formant un arc de cercle.
– C’est donc une reconnaissance.
– Certainement ! Ils ne pourraient pas venir ici en ligne droite, parce que les troupes les verraient si elles étaient encore ici. Vous ne pensez pas ?
– C’est exactement ça ! Ils contournent les Cent Arbres pour les aborder de deux côtés à la fois. Quand ils seront sur le plateau, ils pourront voir ce qui se passe derrière les buissons. C’est pour eux la seule façon de savoir si les dragons sont encore là. Passez-moi la lunette !
En observant encore une fois, je vis les deux groupes d’éclaireurs. Ils étaient encore invisibles à l’œil nu. Si nous les
– 317 – laissions approcher davantage, ils nous verraient aussi. Nous redescendîmes donc aussitôt à la source et donnâmes aux Apaches l’ordre de se mettre en marche. Une minute plus tard, nous étions partis sur la piste menant au sud-est le long des piquets. En dix minutes à peine, nous eûmes rejoint les dragons, qui, pied à terre, nous attendaient.
De l’endroit où nous nous trouvions, nous ne pouvions plus voir les Cent Arbres à l’œil nu. Mais la lunette portait jusque-là. Nous verrions donc les Comanches aussitôt qu’ils y seraient arrivés.
Peu de temps après, je pus distinguer les éclaireurs qui s’approchaient prudemment de la source, de deux côtés à la fois. Constatant qu’il n’y avait personne, ils pressèrent le pas. Puis ils fouillèrent les buissons et n’y trouvèrent pas d’ennemis. Sept d’entre eux s’installèrent sur place, et le huitième revint sur ses pas pour rendre compte à Nalé-Masiouv.
Ce fut au bout d’une heure seulement que je constatai que les Comanches venaient d’arriver. J’en fis part à Old Surehand, qui répondit :
– Et maintenant, ça va être le premier acte : capture de Nalé-Masiouv. J’ai l’impression que nous n’aurons pas besoin d’attendre longtemps.
– Non. Ils vont rester juste le temps de faire boire les hommes et les chevaux. Allons-y !
– Tous ensemble ?
– Non. Il faut les encercler, d’abord de loin, sans qu’ils nous voient. Ensuite, nous resserrerons le cercle tout d’un coup. Ceux d’entre nous qui doivent aller le plus loin doivent naturellement partir les premiers. Ce sera vous, avec les Apaches, que je place sous vos ordres, Mister Surehand.
– J’en suis infiniment heureux. Merci, Sir !
– 318 –
– Vous contournerez les Cent Arbres, hors de vue, et vous occuperez la hauteur à la lisière des buissons, de manière à ce que vos cinquante Apaches forment un demi-cercle. Vos hommes mettront pied à terre et se posteront dans les buissons afin de pouvoir prendre le camp situé près de la source sous le feu de leurs fusils.
– Faudra-t-il tirer ?
– Seulement au cas où les Comanches se défendraient ou bien essaieraient de forcer votre ligne. Combien de temps vous faudra-t-il pour être en position ?
– Une demi-heure, je pense. Avez-vous encore d’autres instructions ?
– Je m’en rapporte à vous. Principe général : ne recourir aux armes qu’en cas de nécessité absolue. Je ferai faire un mouvement avec les dragons de manière à former un demi-cercle dont les deux extrémités toucheront aux vôtres. Les Comanches nous verront d’abord et voudront reculer de votre côté. Pour leur montrer que cette issue leur est également fermée, vous ferez pousser leur cri de guerre aux Apaches, aussitôt que nous aurons pris contact avec vous.
– Très bien ! J’y vais ! À plus tard !
Il rejoignit les Apaches, donna quelques ordres brefs et partit avec eux. Je m’adressai au commandant :
– Le bal va commencer, Sir. Je compte sur vous.
– Je reconnais que je me suis laissé abuser par les Rouges, mais vous pouvez être sûr qu’aucune erreur ne sera commise.
– Écoutez-moi bien ! Nous allons galoper jusqu’au Cent Arbres et former un demi-cercle dont les extrémités toucheront aux buissons.
– Je comprends. Derrière les buissons, il y a les Apaches.
– 319 –
– Oui. Vos hommes doivent être à leur contact à droite comme à gauche.
– Et après ?
– Nous ne voulons d’abord qu’encercler les Comanches. Ce qui se passera ensuite dépendra de leur comportement. S’ils tirent, nous tirons aussi. S’ils attendent, nous ne faisons pas usage de nos armes. En ce cas, j’entrerai en pourparlers avec leur chef.
– Y prendrai-je part ?
– Non. Il n’y a pas de raison.
– Pas de raison ! En ma qualité de commandant des troupes sur le terrain, je suis celui que Nalé-Masiouv doit écouter.
– Il ne vous écoutera pas.
– Qui donc écoutera-t-il ?
– Moi.
– Hum ! Je connais votre valeur, Mister Shatterhand, mais êtes-vous sûr de ne pas vous tromper ? Dans un entretien comme celui-là, l’essentiel est de faire impression. Vous n’êtes qu’un civil, Mister Shatterhand, et je suis le commandant des troupes.
– C’est donc ça, fis-je en éclatant de rire.
– Bien sûr. L’uniforme fait impression.
– L’uniforme ! Et quoi encore ?
– Le ton sur lequel nous avons l’habitude de parler.
– Vous voulez parler à Nalé-Masiouv ? Savez-vous la langue des Comanches ?
– 320 –
– Non.
– Alors comment vous ferez-vous comprendre de lui ?
– Vous me servirez d’interprète.
– Ah oui ! Alors c’est vous qui commandez, et moi je suis votre instrument, votre interprète. Écoutez, mon cher commandant, vous vous trompez sur le compte d’Old Shatterhand. Vous voulez que je sois votre interprète auprès de Nalé-Masiouv ? Mais alors, à quoi servez-vous ? À quoi sert votre « ton » si je dois traduire vos paroles ? Croyez-moi, Nalé-Masiouv a plus de respect pour ma veste de cuir et pour ma carabine que pour votre uniforme et votre sabre. Ne nous disputons pas sur l’ordre hiérarchique. Je vous dis ce qu’il y a à faire, et vous donnez des ordres en conséquence à vos hommes. Moi, je ne suis pas votre subordonné. Avez-vous pensé au danger auquel vous vous exposeriez en discutant avec le Comanche ?
– Danger ? Quel danger pourrait-il y avoir ? Les parlementaires sont sacrés.
– Pas aux yeux de cet Indien-là ! C’est un homme faux. Il apparaît, comme vous désarmé. Vous vous asseyez l’un en face de l’autre et vous commencez à discuter. Soudain il empoigne un coutelas dissimulé et vous en perce.
– Mais il n’en a pas le droit.
– Il ne veut pas le savoir ! Il tue le chef de ses adversaires pour porter la confusion dans leurs rangs.
– C’est charmant !
– Vous voulez toujours traiter avec Nalé-Masiouv, Sir ?
– Je voudrais bien, mais je ne veux pas vous contrarier. Vous avez raison. Comme je ne connais pas sa langue, je ne
– 321 – ferais que gêner la compréhension entre nous et lui. Il vaut mieux que je vous laisse ce soin.
– C’est parfait ! Alors, allons-y !
– Tout de suite. Je veux d’abord mettre mes officiers au courant.
Ce commandant s’imaginait vraiment en imposer aux Comanches avec son uniforme. Et son « ton ». Il n’avait pas la moindre idée du ton sur lequel il faut parler à des Indiens hostiles. Si l’on essaie, dans une négociation de cette importance avec un chef tel que Nalé-Masiouv, de prendre un ton supérieur comme si l’on s’adressait à des recrues, on est perdu. Fort heureusement, mon allusion à la traîtrise du Peau-Rouge avait porté.
Il était grand temps de nous mettre en route, car Old Surehand et ses Apaches avaient déjà disparu à nos yeux. Les dragons se rangèrent en ligne pour former un demi-cercle en marchant. Je pris la tête, et nous partîmes au galop vers les Cent Arbres.
Il fallait agir assez rapidement pour surprendre totalement les Rouges et ne pas leur laisser le temps de la réflexion. Nous volions à toute allure sur le plateau, sans mot dire. On n’entendait que les sabots des chevaux. Le sol fuyait sous nos pas. Notre ligne s’arrondit, les deux extrémités avançant plus vite que le centre. Nous approchions du camp. Les Rouges nous virent, mais sans d’abord savoir qui nous étions. Lorsqu’ils s’aperçurent qu’il s’agissait de Visages Pâles, ils poussèrent un hurlement effroyable, saisirent leurs armes et coururent à leurs chevaux… Trop tard. Notre cercle s’était déjà refermé. Ils voulurent alors revenir en arrière. Mais le féroce cri de guerre des Apaches fit vibrer l’air du désert. En l’entendant, les Comanches s’écartèrent au plus vite des buissons, constatant qu’ils étaient également enfermés de ce côté.
– 322 –
Hors de portée de fusil, nous pouvions voir la confusion qui régnait parmi eux. Ils couraient dans toutes les directions en poussant des cris. Mais quand ils se rendirent compte qu’il ne se passait rien, ils se calmèrent et se rassemblèrent près de la source. Je mis pied à terre et m’approchai lentement du camp. Ils me virent arriver, se demandant sans doute quelles étaient mes intentions. À une distance d’environ deux cents pas, je leur criai :
– Que les guerriers des Comanches m’écoutent ! Je suis Old Shatterhand, le chasseur blanc, et je veux parler à Nalé-Masiouv. Si le chef des Comanches a du courage, qu’il se montre !
Il y eut un mouvement parmi eux, et, malgré la distance j’eus l’impression qu’ils poussaient des exclamations d’effroi. Après un moment, l’un d’eux se détacha, portant plusieurs plumes sur le crâne. Il brandit son tomahawk et me cria :
– Je suis Nalé-Masiouv, chef des Comanches. Si Old Shatterhand veut me donner son scalp, qu’il vienne : je le lui prendrai.
– Sont-ce là les paroles d’un chef valeureux ? répondis-je. Nalé-Masiouv est-il si lâche qu’il faille lui apporter un scalp qu’il veut avoir ? S’il a du courage, qu’il vienne le prendre !
– Qu’Old Shatterhand s’avance, s’il pense pouvoir prendre le mien !
– Old Shatterhand ne veut pas de scalp. Il est l’ami des hommes rouges, et veut empêcher leur perte. Les guerriers des Comanches sont encerclés. Votre vie ne tient qu’à un fil. Mais Old Shatterhand peut vous sauver. Que Nalé-Masiouv vienne auprès de moi, et nous parlerons.
– Nalé-Masiouv n’a pas le temps !
– 323 –
– S’il n’a pas le temps de parler, il aura le temps de mourir. Je lui donne le temps de compter cinq fois jusqu’à cent. S’il ne se décide pas, nos fusils parleront. Howgh !
Le chef revint vers ses hommes et s’entretint avec eux. Le délai écoulé, j’appelai :
– Le temps est passé. Qu’est-ce que Nalé-Masiouv a décidé ?
Il fit quelques pas en avant et demanda :
– Les intentions d’Old Shatterhand sont-elles honnêtes ? Où doit avoir lieu cet entretien ?
– À mi-chemin entre vous et nous.
– Qui y prendra part ?
– Rien que toi et moi.
– Et chacun pourra revenir librement parmi les siens ? Jusqu’à ce que nous soyons de retour, aucun guerrier ne devra se livrer à un acte hostile.
– Cela va de soi.
– Et nous n’aurons pas d’armes ?
– Aucune.
– Qu’Old Shatterhand aille déposer ses armes. Je vais venir.
Je regagnai notre ligne et déposai tout mon armement près de mon cheval. Quand je me retournai, je vis Nalé-Masiouv s’avancer il grands pas, très vite, sans rien de la lenteur et de la dignité qui conviennent à un chef. Cela me frappa. Il voulait évidemment arriver avant moi à l’endroit convenu. Pourquoi ? En me rapprochant à pas comptés, je l’examinai attentivement. Arrivé à peu près à mi-chemin entre les lignes, il s’arrêta et
– 324 – s’assit. Ce faisant, il porta sa main droite derrière lui, comme pour s’appuyer en se baissant. Pourquoi ? Avait-il posé derrière lui quelque chose qu’il ne voulait pas me laisser voir ? N’était-il venu si vite que pour mieux dissimuler cet objet ? Dans l’affirmative, il ne pouvait s’agir que d’une arme.
Je n’étais plus qu’à trois pas de lui. Allais-je les franchir pour savoir ce qu’il avait derrière son dos ? Non, ce n’eût pas été digne d’Old Shatterhand. Je m’assis lentement. Nos yeux échangèrent des regards perçants. Chacun cherchait à jauger son adversaire.
Nalé-Masiouv était grand et mince, mais solidement charpenté et vigoureux. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années. Ses pommettes étaient très saillantes. Son nez aquilin et ses lèvres minces, ses petits yeux, tout indiquait la volonté, la force, et la perfidie. Il me toisa lentement de la tête aux pieds, puis ouvrit sa ceinture et sa chemise et dit :
– Qu’Old Shatterhand constate que je ne suis pas armé.
J’étais parfaitement convaincu qu’il avait caché derrière lui un couteau ou une arme quelconque.
– Pourquoi Nalé-Masiouv dit-il ces mots ? répondis-je. Ils sont superflus. Nalé-Masiouv est un chef des Comanches ; Old Shatterhand n’est pas seulement un chasseur blanc, il a également été nommé chef des Apaches Mescaleros. Les paroles des chefs valent des serments. J’ai promis de ne pas apporter d’arme, je n’en ai pas. Je n’ai pas besoin de te le montrer et de te le prouver.
En parlant ainsi, je repliai ma jambe droite et plaçai mon pied droit sous la gauche, pour pouvoir bondir rapidement. Il n’y fit pas attention. Mais il fut sensible au trait que je lui avais décoché, et répondit :
– Les paroles d’Old Shatterhand sont pleines de fierté. Le temps viendra où il sera plus modeste.
– 325 –
– Quand cela ?
– Quand nous l’aurons fait prisonnier.
– En ce cas, Nalé-Masiouv peut attendre d’être mort. C’est toi qui seras mon prisonnier, et non moi le tien.
– Uff ! Comment Nalé-Masiouv pourrait-il être capturé ?
– Tu l’es déjà ! Regarde autour de toi !
– Pshaw ! Je vois des Visages Pâles ! fit-il avec un geste de dédain.
– Ces Visages Pâles sont des soldats éprouvés, auxquels tes guerriers ne sont pas capables de résister.
– Ce sont des chiens que nous écorcherons vifs. Aucun de ces Visages Pâles ne saurait se mesurer avec un Peau-Rouge.
– Alors dis-moi si les Apaches sont des guerriers rouges.
– Ils le sont.
– Sache donc que ce sont des Apaches qui encerclent ton camp par derrière.
– Old Shatterhand ment !
– Je ne mens jamais, et tu sais bien que cette fois encore je dis la vérité. Ou prétends-tu ne pas avoir entendu le cri de guerre des Apaches ? Es-tu sourd ?
– Combien sont-ils ?
Je n’allais naturellement pas lui dire qu’ils n’étaient que cinquante. Je répondis :
– Assez nombreux pour suffire à vous anéantir.
– À quelle tribu appartiennent-ils ?
– 326 –
– À celle des Mescaleros, à laquelle appartiennent Winnetou et moi-même.
À ces mots, il leva vivement la tête et demanda :
– Où est Winnetou ?
– Dans le Llano Estacado. Avec cinquante Apaches, il précède Vupa-Umugi, afin de planter les piquets de manière à le conduire à sa perte.
– Uff, uff ! s’écria-t-il.
– Winnetou accomplit cet ouvrage à la place du jeune chef Chiba-Bigk, qui ne peut pas s’en charger, parce que nous l’avons fait prisonnier. Et maintenant, Winnetou, avec ses piquets, égare les Comanches tout comme Vupa-Umugi voulait égarer les cavaliers blancs.
Chacune de mes paroles était un coup porté à Nalé-Masiouv. Il essaya de se dominer, mais ne parvint pas à dissimuler l’émoi qui s’emparait de lui. C’est d’une voix tremblante, qu’il s’efforçait de rendre assurée, qu’il me demanda :
– Je ne comprends pas ce que dit Old Shatterhand. Qu’il parle plus clairement !
– Tu sais très bien ce que je veux dire. C’est toi qui as imaginé le plan que vous vouliez exécuter.
– Quel plan ?
– Celui d’égarer les cavaliers blancs en plantant les piquets dans la mauvaise direction.
– Old Shatterhand paraît rêver !
– Inutile de nier ! Tu mens ; mais moi, je te parle sincèrement. Quand tu as été battu, tu as envoyé chercher encore cent guerriers. En même temps tu as envoyé deux
– 327 – messagers à l’Eau Bleue chez Vupa-Umugi, pour lui communiquer ton plan. J’ai surpris leurs paroles avant qu’ils passent le Rio Pecos.
– Uff ! Ils seront chassés du nombre des guerriers.
– C’est juste. Des gens aussi bavards et imprudents ne sont pas dignes de porter le nom de guerriers. J’ai également entendu Vupa-Umugi, et j’ai tout appris, sans qu’il s’en doute.
Il ne répondit rien, mais me jeta un long regard perçant. Cependant, derrière ses paupières, il y avait comme un tremblement d’angoisse. Je poursuivis :
– J’ai également surpris les paroles des six messagers que Vupa-Umugi a envoyés vers l’est. Ils sont morts à Altchésé-tchi.
– Uff ! C’est donc pour cela qu’ils ne sont pas revenus et que nous ne les avons pas trouvés ici.
– Tu vas en savoir encore davantage. Winnetou est aussitôt parti pour le Llano Estacado, pour prévenir Bloody Fox, et auparavant, il a envoyé chercher un nombre de guerriers apaches suffisant pour déjouer votre tentative. Avec ces Apaches, je vous ai précédés, et j’ai capturé Chiba-Bigk et ses cinquante guerriers pendant qu’ils étaient en train de planter les piquets qui devaient aider Vupa-Umugi à le suivre.
– Dis-tu la vérité ?
– Oui. Ensuite, nous avons déplacé les piquets à votre intention, comme vous vouliez le faire pour égarer les cavaliers blancs. Winnetou s’en est chargé avec cinquante Apaches, dont Vupa-Umugi est en train de prendre les traces pour celles des Comanches qui accompagnaient Chiba-Bigk. Vupa-Umugi est en train de suivre les Apaches, et il croit suivre Chiba-Bigk. Il arrivera dans un désert sans eau, entouré de cactus, où il devra se rendre s’il ne veut pas périr.
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– Old Shatterhand est le plus méchant des Visages Pâles, siffla-t-il en me regardant d’un air furieux.
– Tu ne le penses pas. Tu sais que je n’ai que de bonnes intentions envers tous les hommes rouges. Une fois de plus je veux tout arranger et vous faire faire la paix avec vos ennemis.
– Nous ne voulons pas la paix.
– Alors vous aurez la mort. C’est comme vous voulez !
– Nous nous battrons !
– Essayez ! Il y aura les cent coups de fusils des Visages Pâles que tu vois, outre ma carabine magique et le fusil d’Old Surehand, dont la balle est infaillible.
– Old Surehand est là ? Où ?
– Là-haut, avec les Apaches, dont les balles feront elles aussi des ravages dans vos rangs. Vous ne pouvez pas nous échapper.
– Tu me trompes pour m’inciter à me rendre. Chiba-Bigk n’est pas prisonnier.
– Il l’est. Je peux te le prouver en te disant qu’il avait avec lui trente Naïnis et vingt Comanches de sa tribu.
– Vupa-Umugi ne s’égarera pas !
– Il se dirige tout droit vers le piège que nous lui avons tendu. Je peux même te dire que pendant qu’il campait à l’Eau Bleue, moi je suis allé au Kaam kulano, où habite sa tribu. J’en ai emporté toutes ses médecines. Je les ai décrochées des lances plantées devant sa tente.
– Alors il est perdu !
Nalé-Masiouv pencha la tête et se tut.
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– Tu comprends maintenant, poursuivis-je, que tu ne peux compter ni sur Chiba-Bigk ni sur Vupa-Umugi. Tu n’as plus qu’une chose à faire : te rendre.
Il garda longtemps le silence. À quoi pensait-il ? Que se passait-il en lui ? Il avait l’air fort abattu. Mais précisément parce qu’il le montrait, je me méfiais de lui. Il releva les yeux et demanda :
– Qu’adviendra-t-il de Chiba-Bigk et de ses hommes ?
– Nous les mettrons en liberté, parce qu’aucun sang n’a été versé entre nous.
– Et que ferez-vous de Vupa-Umugi ?
– Lui aussi sera libre avec ses guerriers, s’il est assez sage pour ne pas opposer de résistance.
– Et moi-même et mes guerriers, qu’avons-nous à espérer si nous nous rendons maintenant ?
– La liberté, vous aussi.
– Et le butin ?
– Nous autres Blancs ne prenons pas de butin. Mais les Apaches exigeront vos chevaux.
– Mais nous en avons besoin !
– Pour vos expéditions de pillage ! Quand vous n’en aurez plus, vous serez obligés de rester tranquilles.
– Mais on nous laissera tout de même nos armes ?
– Je ne sais pas.
– Tu dois le savoir !
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À ces mots, ses yeux lancèrent un bref éclair, et il porta lentement sa main droite derrière lui. Je savais que l’attaque était proche, mais je lui répondis avec calme :
– Je ne peux pas le savoir maintenant, parce que je dois en parler avec Old Surehand et Winnetou.
– Proposeras-tu de nous les laisser, ou non ?
– Vous pourrez garder les flèches, les arcs et les couteaux, ainsi que les tomahawks. Vous en avez besoin pour chasser, pour vous nourrir. Mais nous vous prendrons les fusils. Quand vous n’aurez plus de fusils, vous serez obligés de vivre en paix.
Si j’avais répondu autrement, et lui avais fait la promesse qu’il attendait, il aurait peut-être renoncé à m’attaquer. Mais ce procédé me déplaisait ; en outre je pensais que son agression me le livrerait plus facilement et plus vite.
– La paix ? demanda-t-il. Nous ne voulons pas la paix. Nous voulons le combat. Le voilà !
Il éleva la voix en prononçant ces deux derniers mots. Ses yeux lancèrent des éclairs, son torse se pencha vers moi d’un geste vif, et je vis un couteau briller dans sa main droite. C’était exactement la scène que j’avais décrite au commandant ! Mais j’étais sur mes gardes. D’un geste rapide de ma main gauche, j’avais saisi son poing droit qui tenait le couteau. Puis, en me levant, je lui portai de la main droite deux tels coups sur les tempes qu’il s’écroula comme un pantin.
Le couteau à la main, je me levai entièrement et criai aux Comanches qui nous observaient avidement :
– Trahison ! Nalé-Masiouv a voulu me frapper de son couteau. Le voici !
Je le lançai dans leur direction. Puis je saisis le chef assommé par la ceinture, le soulevai, le chargeai sur mon épaule, et repartis en courant vers notre position.
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Des hurlements épouvantables se déchaînèrent derrière moi. Les Comanches se lancèrent à ma poursuite. Mais quelques coups de fusil tirés en l’air depuis la hauteur suffirent à les arrêter. C’était l’ordre qu’avait donné Surehand, pour effrayer les Comanches. Ils renoncèrent à me poursuivre, mais non à leurs vociférations.
On ligota le chef. Puis, je pris ma carabine et retournai près de la source. Arrivé à portée de voix, je fis signe aux Comanches de se taire ; ils obéirent. Je leur criai alors :
– Que les guerriers des Comanches écoutent attentivement ce que dit Old Shatterhand ! Ils savent que leur chef est venu parlementer avec moi porteur d’un couteau, alors qu’il était convenu que nous viendrions sans armes. Nalé-Masiouv voulait me frapper, après quoi ses hommes nous auraient attaqués. J’ai été prudent, et je l’en ai empêché. Le poing d’Old Shatterhand l’a jeté à terre. Il n’est pas mort, il n’est qu’évanoui. Sitôt qu’il reprendra connaissance, je lui parlerai de nouveau. D’ici là, il ne vous arrivera rien si vous restez tranquilles. Mais si vous essayez de vous échapper, ou si vous tirez un seul coup de fusil, vous recevrez immédiatement des centaines de balles. J’ai parlé. Howgh !
Cette menace produisit l’effet escompté. Les Comanches se rassemblèrent non sans agitation, mais n’entreprirent rien. Lorsque je revins me pencher sur Nalé-Masiouv pour l’examiner, le commandant me dit :
– Il voulait vraiment vous donner un coup de couteau ? Heureusement que je n’étais pas à votre place. Avec moi, il y serait certainement parvenu.
– Hum ! Je ne sais pas s’il aurait pensé que cela en vaudrait la peine, Sir.
– Voulez-vous dire que je ne vaux pas un coup de couteau ?
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– Je veux dire qu’un Peau-Rouge ne se livre à une tentative aussi téméraire que lorsqu’il s’agit d’éliminer un ennemi exceptionnellement dangereux.
– Vraiment ! Et qu’allons-nous faire de ce traître, de cette canaille ? Le plus simple serait de le pendre haut et court.
– Ça n’ira pas jusque-là, mais je lui réglerai rapidement son compte. Heureusement, il n’a pas laissé sa médecine au camp. Il la porte à son cou. Cela le rendra plus souple. Attendez : il ne va pas tarder à reprendre connaissance.
– Hum ! Entre-temps je voudrais vous poser une question. Pendant que vous parlementiez avec lui, j’ai réfléchi à ce dont nous avons parlé. Il est contraire à toutes les traditions et à tous les usages militaires de vaincre ces chenapans rouges sans leur infliger de punition. Croyez-vous vraiment que vous pourrez en finir avec les Comanches sans moi ?
– Oui. Je n’ai pas besoin de vous.
– En ce cas, je préférerais ne pas vous accompagner dans le Llano. À quelle distance devez-vous vous enfoncer dans le désert ?
– Deux bonnes journées de marche.
– Zounds ! C’est loin. Nous n’avons pas assez de ravitaillement. Vous ne m’en voudrez pas si…
Il avait tout de même un peu trop honte pour achever sa phrase. Pour moi, je n’étais nullement mécontent d’être débarrassé de lui et de son escadron. Il était inutile de leur apprendre l’existence de l’oasis et de nos autres secrets. Aussi répondis-je obligeamment :
– Si vous rebroussez chemin ? Oh, je n’ai aucune objection.
– Tant mieux. Je me suis laissé entraîner jusqu’au Llano. Mais en fait, mon secteur, c’est la plaine située de l’autre côté du
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Mistake Canyon. Je n’ai rencontré ce Nalé-Masiouv que par hasard. Je vais rentrer. J’attendrai ici juste le temps nécessaire pour que vous en ayez terminé avec ces Comanches.
– En ce cas vous ne rentrerez pas les mains vides. Je ne vais pas trimbaler tous ces Peaux-Rouges à travers le Llano, leur donner à boire et à manger, être obligé de les garder. Je vous les laisse. Mais il faut me promettre que vous leur laisserez la vie.
– Je vous en donne ma parole.
– Well ! Emmenez-les jusque de l’autre côté du Rio Pecos, pour qu’ils ne reviennent pas par ici faire des bêtises. Là-bas, vous leur prendrez leurs chevaux et leurs armes et vous les laisserez aller. C’est d’accord ?
– Entièrement d’accord. Topez là. Il ne leur sera fait aucun mal. Êtes-vous satisfait ?
– Tout à fait.
– Et moi aussi. Mais, regardez, il bouge. Il ouvre les yeux. Il a reçu un de ces coups comme seul Old Shatterhand sait en donner.
Le chef revenait à lui. D’abord, il parut ne pas comprendre ce qui lui était arrivé. Mais la mémoire lui revint.
– Vois-tu, lui dis-je, j’ai tenu parole. Tu es mon prisonnier.
À ces mots je pris à son cou la médecine et tirai une allumette de ma poche.
– Que vas-tu faire de ma médecine ?
– La brûler.
– Uff, uff ! Mon âme va périr !
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– Oui. Tu ne l’as pas volé. Tu n’as pas tenu ta parole et tu as voulu me tuer. Tu vas subir un triple châtiment. Tu vas être pendu, je te prendrai ton scalp et je te brûlerai ta médecine.
La pendaison est pour un Indien la mort la plus infamante. Il préfère de beaucoup les souffrances interminables mais glorieuses du poteau de torture. Quant aux deux autres menaces, c’étaient les plus graves de toutes. La perte du scalp, sans lequel on ne peut vivre dans l’au-delà ; et la destruction de la médecine, qui équivaut à celle de l’âme pour l’éternité. Il essaya de rompre les liens qui l’enserraient, et s’écria, terrifié :
– Tu ne feras pas ça !
– Mais si, je le ferai.
Je frottai l’allumette et l’approchai du sachet à médecine qui se mit aussitôt à fumer.
– Arrête, arrête ! hurla-t-il. Prends ma vie, mais laisse-moi mon âme. Que dois-je faire pour que tu exauces ma prière ?
J’écartai l’allumette et répondis :
– Il n’y a qu’une seule façon de te sauver, toi et ton âme.
– Laquelle ? Dis vite !
La terreur faisait jaillir ses yeux hors de leurs orbites, car j’avais déjà pris une seconde allumette.
– Donne l’ordre à tes hommes de se rendre et de remettre toutes leurs armes !
– Je ne peux pas faire ça !
– Alors meurs et perds ton âme.
La flamme jaillit et le sachet recommença à fumer. Il poussa alors un hurlement qu’on entendit de loin :
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– Assez, assez ! Je vais le faire. Je vais donner l’ordre !
– Bien ! Mais n’essaie pas de gagner du temps ni de me tromper. Je te donne ma parole que si tu hésites un seul instant à donner cet ordre, je n’écouterai aucune de tes supplications et je brûlerai ta médecine. J’ai dit, et je tiens parole !
– Je vais le faire. Que l’on prenne toute la tribu, mais ma médecine doit rester sauve. Qu’adviendra-t-il des prisonniers ?
– Ils seront remis en liberté, et toi aussi.
– Et nous garderons nos médecines ?
– Oui.
– Alors qu’on fasse venir Senanda-khasi21, mon lieutenant. Je lui donnerai l’ordre et il l’exécutera.
Je retournai vers le camp et criai aux Rouges :
– Le chef Nalé-Masiouv veut que son lieutenant Senanda-khasi vienne le retrouver immédiatement.
Je revins. L’homme que j’avais appelé était déjà en marche vers nous. Le commandant me dit :
– Quel pouvoir vous avez sur ces gens, Sir ! Je n’aurais pas eu l’idée de mettre le feu à ce fétiche.
– C’est bien ce que je vous ai dit. Il faut connaître les coutumes et les idées des Rouges. On est alors armé contre une foule de dangers auxquels succombe celui qui ne les connaît pas.
21 Serpent à sonnettes.
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Senanda-khasi, sans nous regarder, rejoignit son chef et s’assit auprès de lui. Ils eurent à voix basse un entretien des plus animés. Puis le lieutenant se leva et me dit :
– Old Shatterhand nous a vaincus aujourd’hui d’un coup de poing et grâce à sa ruse. Mais un jour meilleur viendra, où le Grand Manitou nous sera plus propice. Nous sommes prêts à nous rendre et à remettre nos armes. Où faut-il les déposer ?
– Venez par groupes de dix et posez-les ici, à côté du chef, avec toutes les munitions. Mais attention : quiconque dissimulera une seule arme sera fusillé.
Il s’éloigna et bientôt après les Comanches arrivèrent dix par dix pour déposer leurs fusils, coutelas, tomahawks, flèches, arcs, lances, poudre et balles, d’un air lugubre. Lorsque ce fut terminé, je dis au commandant :
– Je vous remets les prisonniers. À vous de les garder désormais. N’en laissez échapper aucun !
– Soyez sans crainte, Sir ! Je suis heureux de les avoir. Je vais commencer par les mettre dans nos rangs et par les faire attacher avec leurs propres courroies.
Cependant que les soldats exécutaient cet ordre, je m’avançai de nouveau et, mettant mes mains en cornet, appelai Old Surehand.
– Sis inteh il peniyil khn. Les Apaches peuvent venir.
Mon appel fut compris et quelques minutes plus tard, il arriva au galop à leur tête. J’allai à sa rencontre. Il sauta de son cheval et me dit :
– Nous avons vu que le chef a voulu vous frapper. Mais vous l’avez bien assaisonné. Et maintenant ? Je vois que toutes les armes sont là, et que les Indiens sont entourés de dragons. Ils se sont rendus ? Comment vous y êtes-vous pris, Sir ?
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– J’ai menacé de brûler la médecine de Nalé-Masiouv.
– Très bien ! Ces superstitions sont absurdes. Mais qu’est-ce que nous allons faire d’eux ? Ce ne sera pas commode de les emmener. Et cela leur fera connaître l’oasis.
– Non. Le commandant a eu la bonne idée de renoncer à nous accompagner. Je les lui ai remis. Il aura leurs chevaux et leurs armes et ne les relâchera que de l’autre côté du Rio Pecos.
– Well ! C’est la meilleure solution. Nous allons donc suivre Vupa-Umugi sans les dragons ?
– Oui.
– Quand ?
– Nous n’avons plus rien à faire ici. Nos chevaux ont bu et les outres sont remplies. Nous pouvons partir immédiatement.
– Eh bien, n’attendons pas plus longtemps. Plus tôt nous serons sur les talons des Naïnis, mieux cela vaudra.
– Oui. Mais il faut d’abord prendre congé de ce charmant commandant.
Je montai à cheval et me rendis auprès de l’officier en compagnie d’Old Surehand.
– Vous partez déjà, Messieurs ? demanda-t-il. Je suis vraiment désolé que nous ne puissions rester plus longtemps ensemble.
– Nous le sommes tout autant, répondis-je. Nous aurions été très heureux de vous faire mieux connaître ces imbéciles de chercheurs de tombes.
– Oh… Ah… ! fit-il, l’air embarrassé.
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– Vous savez peut-être maintenant quel est le vêtement qui fait le plus impression : la veste de cuir du chasseur de l’ouest ou la vareuse d’un officier de dragons. Pensez-y. Adieu !
– A…dieu, répéta-t-il, encore plus embarrassé.
Nous prîmes la tête des Apaches et partîmes. Au bout de quelques minutes, les Cent Arbres avaient disparu derrière nous. Nous suivîmes la large trace des Comanches-Naïnis de piquet en piquet. À leur retour, les Apaches emporteraient ces piquets, pour qu’ils ne pussent égarer plus tard d’autres voyageurs. À chaque pas que nous faisions en avant, le cercle fatal se resserrait autour des Comanches.
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