Main-sûre l'infaillible
5 Cœur de Fer
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CŒUR DE FER
Le vent s’était calmé et le soleil baissait sur l’horizon. Ses derniers rayons nous parvenaient à travers un air que le sable n’obscurcissait plus. Mais que nous apporterait la journée du lendemain ? Certes, nous n’avions peur des Comanches ni les uns ni les autres. Mais nous savions aussi que le hasard déjoue parfois les calculs les plus avisés.
Je racontai d’abord à Winnetou ce qui m’était arrivé après mon passage au lieu de notre rendez-vous dans la Sierra Madre. Comme tous les assistants avaient pris part à mes aventures, il n’eut pas besoin de les interroger. Quand j’eus terminé, il conclut en ces termes :
– Nous ne devons maintenant penser qu’à ce qui concerne le lieu où nous nous trouvons. Le reste peut être discuté plus tard. Ainsi Vupa-Umugi a cent cinquante guerriers au Saskuan-kui ?
– Cent cinquante-quatre. Dont il faut déduire les six que nous avons eus au Petit Bois.
– Nalé-Masiouv va les rallier avec cent hommes ?
– Il a subi de grosses pertes dans son combat contre les militaires. Mais il a envoyé chercher encore cent hommes.
– Combien de guerriers Chiba-Bigk a-t-il emmenés ?
– Vingt.
– 239 –
– Nous aurons donc environ trois cents hommes contre nous. Or nous avons un nombre égal d’Apaches devant le champ de cactus. Nous sommes à égalité.
– À égalité ? interrompit Old Wabble. Nous avons des forces très supérieures ! J’ai vu les guerriers des Apaches. À la façon dont ils sont armés et entraînés, deux cents d’entre eux suffiraient à vaincre trois cents Comanches. Ensuite il y a nous. Winnetou, Old Shatterhand et Old Surehand peuvent se charger d’un grand nombre d’adversaires. Et je ne dis rien de moi, de Fox, de Webster et de Hawley. Qu’ils y viennent ! Nous les descendrons jusqu’au dernier, et pas un seul ne reverra son wigwam.
Winnetou le regarda avec gravité et répondit :
– Je sais que mon vieux frère est un ennemi implacable de tous les hommes rouges. Il les considère comme des voleurs et des assassins, sans penser qu’ils ne prennent les armes que pour défendre ce qui leur appartient ou pour se venger du mal qu’on leur a fait. Old Wabble n’a jamais fait quartier à un Indien tombé entre ses mains. Il est connu dans toute la savane comme un tueur d’indiens. Mais puisqu’il est avec Old Shatterhand et Winnetou, il faut qu’il change d’opinion, sans quoi nous serons dans l’obligation de nous séparer de lui. Nous sommes les amis de tous les hommes rouges ou blancs. Et, si c’est possible, nous remportons la victoire sans verser de sang. Old Wabble porte le nom de chrétien, et considère Winnetou comme un païen. Mais pourquoi ce chrétien verse-t-il si volontiers le sang, alors que le païen s’efforce de l’éviter ?
Pour que Winnetou, habituellement peu loquace, eût aussi longuement parlé, il fallait que le vieux lui inspirât plus de sympathie que ses paroles n’en avaient exprimée. Old Wabble baissa la tête, mais la releva bientôt et répliqua :
– Presque tous les Rouges que j’ai rencontrés jusqu’à présent étaient des chenapans.
– 240 –
– J’en doute. Et quand ce serait vrai, qui a fait d’eux ce qu’ils sont ?
– Pas moi !
– Pas toi ? Mais les Visages Pâles. Et tu en es un !
– Parfaitement, j’en suis un. Et un qui mérite d’être vu.
– Winnetou pense que les Rouges dont tu parles se seraient mieux trouvés de ne pas te voir. Tu dis qu’il faut abattre tous les Comanches. Mais moi je te dis que, si c’est possible, nous n’en tuerons pas un seul. Mon frère Old Shatterhand est-il d’accord ?
– Tout à fait, répondis-je. Tu sais que je partage entièrement ton opinion.
Le vieux Wabble eut l’air embarrassé, mais essaya tout de même de se défendre.
– Mais puisqu’ils veulent attaquer Bloody Fox, que nous devons défendre. Nous voulons le défendre, et nous défendre, et pour cela, il faut se battre : it’s clear !
– Il y a plusieurs façons de se défendre, Mister Cutter, fis-je. Laissez parler Winnetou. Vous apprendrez que pour empêcher les Comanches d’exécuter leur projet, il y a d’autres moyens que le combat.
– Encore votre fameuse habileté !
Je n’eus pas besoin d’exprimer la désapprobation que méritait le ton sur lequel il avait prononcé ces mots, car Webster intervint :
– Tu ferais peut-être mieux de te taire, vieux Wabble. Je me tais bien, moi. Quand Mister Shatterhand et Winnetou s’entretiennent ensemble, il n’est pas nécessaire que les autres donnent leur avis sans qu’on le leur ait demandé. Vous avez promis dix fois de ne faire que ce que Mister Shatterhand
– 241 – voudrait. Si vous ne tenez pas votre promesse, nous finirons par faire ce que nous avons si souvent promis : nous partirons et vous laisserons tomber.
Cette expression avait le don d’exciter la fureur d’Old Wabble.
– Fermez votre bec ! s’écria-t-il. Qui vous a demandé votre opinion, à vous ? Si je n’ai pas le droit de parler, vous n’avez que celui de vous taire. Moi, je ne fais pas tuer par d’autres les élans que je prétends avoir abattus.
– Et moi je ne fais pas de bêtises comme celle que vous avez faite à Saskuan-kui où vous…
– Assez, fis-je. Nous avons mieux à faire qu’à nous disputer ainsi. Nous en étions arrivés, quand nous avons été interrompus, à constater que nous disposions de forces égales en nombre à celles des Comanches. Je reconnais volontiers qu’Old Wabble a raison de dire que nous leur sommes supérieurs. Non parce que nous sommes des héros invincibles. Mais simplement parce que nos trois cents Apaches sont rassemblés, alors que les Comanches sont divisés en plusieurs détachements, et qu’ils auront également affaire à la cavalerie blanche.
– Mon frère a raison, comme toujours, dit Winnetou. Tout d’abord, Chiba-Bigk va venir attaquer cette maison et ses habitants et planter ses poteaux dans le sable du désert. Ensuite viendra Vupa-Umugi pour déplacer les poteaux et induire en erreur les soldats blancs. Enfin viendra Nalé-Masiouv pour couper la retraite aux Visages Pâles et les encercler. Cela fait trois détachements que nous allons pouvoir attaquer l’un après l’autre, et peut-être vaincre sans effusion de sang. Old Shatterhand dira s’il est d’accord avec mes paroles.
– Sans réserves, dis-je. Je ne crois pas que Chiba-Bigk, qui va arriver le premier, ait plus de cinquante guerriers avec lui.
– 242 –
Quand nous les aurons encerclés avec nos trois cents hommes, ils préféreront se rendre sans résistance.
Le vieux ne put s’empêcher de répliquer :
– Et vous croyez qu’il ne viendra qu’avec cinquante hommes alors que nous en avons trois cents ?
– Vous oubliez que les Comanches ignorent totalement que nous sommes là. Ils croient n’avoir affaire qu’aux habitants de l’oasis.
– Hum, oui, peut-être ! Mais il ne sera pas si aisé de les encercler.
– Dans le cas qui nous occupe, ce sera très facile. Nous n’aurons qu’à les pousser vers un champ de cactus. Ils ne pourront pas y entrer. Alors nous n’aurons pas besoin de former autour d’eux un cercle entier. Un demi-cercle suffira. Ayant derrière eux les cactus infranchissables et devant eux trois cents ennemis, ils seraient fous d’espérer s’en tirer de vive force.
– Et s’ils l’espèrent quand même ?
– Alors je parlerai à Chiba-Bigk, leur jeune chef. Il nous doit la vie. Il a reçu ici l’hospitalité de Bloody Fox et a alors donné sa parole qu’il ne trahirait jamais l’oasis. C’est plus qu’il n’en faut pour le rendre sensible à mes arguments.
– Suis curieux de savoir si vous ne vous trompez pas. Vous voyez bien comme il la tient, sa parole. Il a promis de ne pas révéler l’emplacement de l’oasis, et il y emmène trois cents guerriers ! Espérons qu’il ne tardera pas à arriver.
– Il sera là demain soir.
– Et nous l’encerclerons dans la nuit même ?
– Peut-être dès le jour. Plus tôt il viendra, plus tôt il sera entouré.
– 243 –
– Alors il faut que nous sachions quand il arrive. Il faut envoyer des éclaireurs.
– Ce serait une grave erreur. Il découvrirait leurs traces.
– Hum ! Alors, pas d’éclaireurs ! Mais il faut savoir quand ces…
– Mon vieux frère peut être certain qu’Old Shatterhand sait ce qu’il dit et ce qu’il fait… interrompit Winnetou. Chiba-Bigk est venu ici, et il en est reparti directement vers Goutes-nontin-khai, pour y couper des piquets. Il s’y trouve en ce moment. Il reviendra par le même chemin. Nous irons à sa rencontre de flanc, et le verrons sans qu’il nous voie. Quand il sera passé, nous le suivrons, l’acculerons à un champ de cactus : alors nous le tiendrons. Je pense que c’est bien cela que mon frère Shatterhand voulait dire ?
– Oui, c’est exactement mon plan, répondis-je à mon astucieux ami.
Bloody Fox saisit alors l’occasion de prendre la parole :
– Mon illustre frère Winnetou me permettra de poser une question. Chiba-Bigk va s’approcher très prudemment, pour ne pas être découvert trop tôt. Si nous voulons le voir passer, il ne faut pas que nous soyons trop près, et que lui nous voie. En ce cas, n’est-il pas possible qu’il passe sans que nous l’apercevions ?
– Non.
– Ce que dit Winnetou, le grand chef des Apaches, n’est pas à contester. Mais dans le désert, il n’y a pas de chemins qu’on voit. Il n’y a qu’une direction, dont il est facile de s’écarter. Cela peut arriver à Chiba-Bigk et nous risquons qu’il nous rencontre ?
– Non. Et mon frère Fox peut demander à Old Shatterhand pourquoi je dis non.
– 244 –
Fox et les autres se tournèrent vers moi d’un air interrogateur. Je déclarai :
– Un Blanc risquerait de s’écarter de la bonne direction, mais pas un Peau-Rouge. Les Rouges possèdent l’infaillible instinct d’orientation de l’oiseau qui retrouve le chemin de son nid à des milles de distance, dans l’air, où il n’y a pas plus de sentiers marqués que dans le sable du désert. Il faut aussi se rappeler que le premier groupe de Comanches aura la mission de marquer le chemin en plantant des piquets. C’est un travail qui rendra l’approche de Chiba-Bigk si parfaitement visible que nous ne pouvons pas le manquer. Il tombera inévitablement entre nos mains. Ensuite, nous ne l’emmènerons pas ici avec ses gens, car il faut que le nouveau passage à travers les cactus reste inconnu ; nous les laisserons dehors, dans le désert, bien attachés et sous bonne garde, jusqu’à ce que tout soit fini.
– Et les piquets ? Nous avions dit que nous les déplacerions ?
– Nous le ferons pour égarer Vupa-Umugi.
– Dans quelle direction ?
– Hum ! Dans une direction où il nous soit facile de l’encercler ensuite. L’emplacement des cactus a tellement changé depuis la dernière fois, que je ne sais pas d’avance.
– Puis-je faire une proposition ? Il y a à une bonne journée d’ici au sud-est un champ de cactus dans lequel pénètre une bande de sable qui va se rétrécissant. En marchant lentement, il faut près de deux heures pour en voir la fin.
– Est-ce que les cactus sont vieux ou frais ?
– Il y a des deux, mais ils sont très serrés.
– Cela me paraît être un endroit admirablement adapté à notre projet. Mon frère Winnetou est-il aussi de cet avis ?
– 245 –
Le chef des Apaches fit un geste d’assentiment et répondit sur le ton calme qui lui était habituel.
– Nous pousserons les Comanches dans ces cactus.
– Nous en avons donc terminé avec ce qu’il y avait à examiner pour aujourd’hui et pour demain. Pour la suite, les circonstances en décideront. Le soleil va se coucher. Il faut faire reposer les hommes et les bêtes ; ils auront besoin de toutes leurs forces demain.
Tout le monde était d’accord. Nous procurâmes à nos chevaux tout ce que l’oasis avait à leur offrir. Winnetou rejoignit ses guerriers pour donner ses ordres en vue du campement et pour les conduire jusqu’à l’oasis, car ils devaient faire boire leurs chevaux et prendre de l’eau pour eux-mêmes. Ensuite, nous nous étendîmes sur la paille de maïs que Maman Sanna avait entre-temps préparée pour nous.
Mais la plupart d’entre nous ne purent trouver aussitôt le sommeil. Couché près de Winnetou, je l’écoutai raconter à voix basse ce qui lui était arrivé depuis notre séparation. J’entendis également Old Wabble et Webster se quereller longtemps d’une voix étouffée. Par les fenêtres ouvertes de la maison, on entendait les voix du Noir et de sa mère, tout heureux de s’être retrouvés. Du bord de l’eau le bruit des pas des Apaches et de leurs chevaux nous parvenait aussi.
Quand je m’éveillai, Winnetou était déjà au bord du bassin et se lavait le torse dans une grande calebasse remplie d’eau. Sanna s’affairait pour préparer le petit déjeuner. Les autres dormaient encore, mais ne tardèrent pas à s’éveiller à leur tour. Puis on vit arriver les Apaches avec leurs chevaux, afin de les faire boire pour toute la journée. Une légère fumée qui s’élevait à l’extérieur du champ de cactus nous indiqua que les Rouges avaient allumé des cactus desséchés pour préparer leur repas. Après avoir déjeuné, nous les rejoignîmes. Ils étaient prêts. Un
– 246 – détachement, avec Bloody Fox, restait pour assurer la garde de l’Oasis. Et nous partîmes.
La veille nous étions venus du sud-ouest. Il nous fallut nous diriger vers l’ouest, dans la direction de Goutes-nontin-khai. Nous nous tenions sur une ligne parallèle à celle que devaient suivre les Comanches, à une distance d’un demi-mille environ. Mais comme l’air était très clair, nous dûmes un peu plus tard nous éloigner davantage. On voyait très loin. Mais Winnetou et moi-même avions des longues-vues, ce qui nous donnait encore un avantage sur les Comanches.
Nous ne commîmes pas la faute de chevaucher tous réunis. La ligne sur laquelle nous supposions que les Comanches passeraient était au nord, donc à notre droite. Old Wabble n’avait pas eu tort de dire que les Comanches risquaient de s’en écarter par hasard, si peu que ce fût. Quand la matinée fut assez avancée, je poussai notre groupe plus au sud, en ne laissant à droite que quelques hommes choisis parmi les plus sûrs. Ceux qui se trouvaient le plus près de la ligne en question étaient Winnetou, Old Surehand et moi. Et nous étions si loin les uns des autres que nous pouvions tout juste communiquer à la voix. Ainsi, les Comanches ne pouvaient nous découvrir que dans le cas peu vraisemblable où ils se seraient écartés très au sud de leur route. L’essentiel était de les encercler et de n’en laisser échapper aucun, car un seul suffisait pour aller avertir Vupa-Umugi, le Grand Tonnerre, de notre présence.
À midi, nous n’avions encore rien vu. Vers une heure, Winnetou, qui venait de regarder dans sa longue-vue, poussa un cri et nous fit signe, à Old Surehand et à moi, de le rejoindre. Il étendit la main vers le nord et dit :
– Loin à l’horizon il y a un cavalier arrêté, invisible à l’œil nu.
– Est-ce un Indien ? demanda Old Surehand.
– 247 –
– On ne distingue pas. Que mon frère prenne la longue-vue et regarde.
Il lui tendit la lunette et je regardai à l’aide de la mienne.
– Oui, c’est un cavalier, fit Old Surehand, mais on ne voit pas s’il est rouge ou blanc.
– C’est un Rouge, fis-je.
– Le voyez-vous, Sir ? Il faut croire que votre lunette est meilleure que celle de Winnetou.
– Je ne le vois pas. Mais je prétends même que c’est un Comanche, du détachement de Chiba-Bigk. C’est peut-être lui-même.
– Uff, uff ! Pourquoi mon frère croit-il cela ?
– Il n’est pas seul. Que mon frère Winnetou pointe sa lunette dans la direction d’où ce cavalier est venu, c’est-à-dire un peu plus à gauche. Il y a là d’autres cavaliers, et quelques points plus petits, qui sont probablement des hommes qui ont mis pied à terre.
– Uff, uff ! C’est vrai. Je vois de grands points, les cavaliers et des points plus petits qui se déplacent de-ci de-là. Ce sont des hommes à pied.
– Mon frère rouge sait-il pourquoi ces petits points ne se déplacent pas en ligne droite, mais vont et viennent ?
– Puisque mon frère Shatterhand me l’a fait observer, je le sais. Ce sont les hommes qui plantent les piquets. C’est pourquoi ils ont mis pied à terre.
– Très exact ! Vous savez, Mister Surehand, que parmi ces Comanches, il n’y en a qu’un qui connaisse le chemin ?
– Oui, c’est Chiba-Bigk.
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– Il est donc non seulement le chef, mais aussi le guide. C’est pourquoi je pense que le premier que nous avons vu et qui est en avant des autres, est le jeune chef Chiba-Bigk. Il marche en avant, et de temps à autre s’arrête pendant qu’on plante un piquet. Regardez. Winnetou pourra voir dans sa lunette que maintenant, ceux qui étaient à pied sont remontés à cheval.
Il en était bien ainsi. Nous vîmes les Comanches s’éloigner au galop de l’endroit où nous les avions aperçus tout d’abord. Et ce faisant, ils devenaient de moins en moins visibles. Ils disparurent exactement dans la direction de l’oasis.
– Avez-vous pu les compter, Sir ? demanda Old Surehand.
– Pas exactement, mais je crois ne pas m’être trompé hier. Il ne doit guère y en avoir plus de cinquante.
– Qu’allons-nous faire ?
– Par prudence, nous allons continuer un peu dans la même direction. Puis nous obliquerons vers le nord pour atteindre leurs traces. Quand nous y serons, nous serons dans leur dos et nous les suivrons jusqu’à ce que nous trouvions un endroit ou une occasion qui se prête à l’encerclement.
Ainsi fut fait. Nous rejoignîmes notre troupe, annonçâmes que nous avions trouvé ceux que nous cherchions, et continuâmes dans la même direction pendant quelques minutes. Puis nous prîmes à droite. Dix minutes plus tard nous trouvions la piste des Comanches. Elle était d’une netteté si parfaite qu’un aveugle l’aurait découverte à tâtons. Elle ne consistait pas seulement en empreintes de sabots et de pieds, mais aussi en rainures profondément tracées dans le sable. Les piquets devaient être fixés par un bout aux selles, l’autre traînant à terre. C’est également ainsi que les Indiens ont coutume de transporter leurs piquets de tentes.
Nous suivîmes ces traces le plus vite possible jusqu’au moment où nous pûmes apercevoir les Comanches à la lunette.
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Nous dûmes alors ralentir l’allure pour ne pas être découverts. En restant toujours à la même distance d’eux, nous pouvions calculer le temps qu’ils mettraient à atteindre leur but. Les piquets étaient plantés à environ un kilomètre l’un de l’autre. Si les Rouges continuaient leur travail sur le même rythme ils auraient presque atteint l’oasis avant le soir. Chiba-Bigk avait probablement l’intention d’attaquer à la faveur de la nuit. Certes, il devait compter avec l’éventualité d’une rencontre avec Bloody Fox avant la nuit, mais il devait se dire aussi qu’un Blanc isolé ne pourrait résister à cinquante guerriers rouges.
Je chevauchais entre Winnetou et Old Surehand, tous deux silencieux. Le bruit n’en était que plus fort derrière nous, où Old Wabble chevauchait entre Webster et Hawley. Le vieux cow-boy ne pouvait rester calme. Il se lançait dans toute sorte de calculs et d’hypothèses, que les deux autres contestaient sans arriver à le convaincre.
– Vous direz ce que vous voudrez, déclarait le vieux, mais je vous parie que nous ne les trouverons même pas si nous continuons comme ça. Je sais ce que je ferais si c’était moi qui commandais. En avant, à bride abattue, on leur tombe dessus, et ça y est.
– Ça, mon vieux Wabble, ce serait la plus grosse bêtise que vous pourriez faire. Les Comanches nous entendraient ou nous verraient arriver, et s’empresseraient de s’enfuir.
– Et puis après ? Nous les rattraperions et les ferions prisonniers.
– C’est vite dit. S’ils s’égaillent en fuyant, il y en aura plus d’un qui nous échappera. Et il ne faut pas. N’est-ce pas, Mister Shatterhand ?
Je me retournai et répondis :
– 250 –
– Oui ! Laissez dire Mr. Cutter. Il ne connaît pas les intentions de Winnetou. Il ne faut pas lui en vouloir s’il trouve que nous manœuvrons mal.
Le vieux me lança un regard interrogateur. Il aurait bien voulu savoir de quoi il s’agissait, mais n’osa pas poser de question. Aussi lui déclarai-je :
– Winnetou sait qu’à une heure environ d’ici il y a un vallon qui mène droit à l’oasis de Bloody Fox. Il est assez long et profond, en sorte que celui qui s’y trouve ne peut voir ce qui se passe sur le plateau. Nous laisserons les Comanches arriver jusqu’à cette dépression, mais pas plus loin.
L’Apache intervint alors.
– Mon frère me flatte car ce plan est de lui. Il en a déjà parlé hier soir, avant que nous nous endormions. J’ai voulu parler, mais tu m’as devancé. Car mes pensées sont les tiennes, et tes pensées sont les miennes. Nous avons bu le sang l’un de l’autre, et nous ne possédons pas deux cœurs, mais un seul. Ce que nous avons pensé tous deux se réalisera. Dans une heure, nous capturerons les Comanches dans la vallée.
– Sans que l’un d’entre eux ait auparavant le droit de parler ?
Quand j’eus posé cette question, Winnetou me jeta un bref regard, et demanda :
– Mon frère veut interroger le jeune chef ?
– Oui.
– Crois-tu qu’il te dira ce que tu veux savoir ? Chiba-Bigk est jeune, mais avisé. Je sais qu’Old Shatterhand s’entend à poser des questions de manière à faire répondre le plus rusé des hommes. Chiba-Bigk le sait aussi et il ne dira rien.
– 251 –
– Il parlera, car il croira que je le rencontre par hasard. Je ne vais pas continuer la poursuite. Je vais me séparer de vous, faire un arc de cercle, et l’atteindre par l’autre côté de la Vallée des Sables. Il pensera alors que je viens de chez Bloody Fox, de l’oasis, que je n’ai pas vu ses traces et que je n’ai aucune idée de ses intentions. Il croira pouvoir me capturer facilement, et me mettre hors d’état de nuire. Cela ne lui ouvrira pas la bouche, mais cela le rendra moins attentif aux paroles par lesquelles je veux lui faire dire ce que j’ai besoin de savoir. Mon frère rouge comprend-il ?
– Je comprends. Mais pourquoi t’exposer au danger pour apprendre aujourd’hui quelque chose que tu sauras demain sans le moindre risque.
– Parce que je pense que cela me sera plus utile aujourd’hui que demain. Quant au danger, Winnetou sait que je ne m’expose jamais à un danger sans l’avoir au préalable apprécié avec soin.
– Howgh ! Mais as-tu pensé que les Comanches, lorsqu’ils nous verront, te prendront pour otage ?
– J’y ai pensé. Mais j’ai un bouclier qui me protégera : c’est Chiba-Bigk.
– Uff, uff ! Je vois que je n’ai pas besoin de mettre mon frère blanc en garde. Qu’il fasse sans crainte ce qu’il a décidé.
– Il y a encore quelques dispositions à prendre. La Vallée des Sables s’étend de l’ouest à l’est. Aussitôt que vous verrez les Comanches disparaître à l’entrée de la dépression, divisez-vous en quatre détachements. Avec le premier, tu gagneras au galop l’entrée orientale de la vallée. Old Surehand, avec le sien se portera sur le côté nord. Avec le reste, Old Wabble continuera sa route jusqu’à l’entrée de la vallée. L’ennemi y sera alors entièrement enfermé. Il ne faut naturellement pas vous laisser voir. Je sais que la détonation de mon tueur d’ours peut retentir
– 252 – dans toute la vallée et que vous l’entendrez tous. Sitôt que vous l’entendrez, arrivez de tous les côtés, et je suis persuadé qu’aucun Comanche ne pourra s’échapper. Ce plan a-t-il l’agrément de mon frère rouge ?
– Il l’a, répondit-il.
Old Surehand n’était pas entièrement convaincu.
– Votre plan est remarquable, Sir, mais je crois tout de même qu’il est un peu téméraire. Que peut faire l’homme le plus brave contre une balle ?
– L’éviter.
– Sir, c’est facile à dire. Croyez que j’ai la plus grande confiance en vous, mais ma sympathie me porte à…
L’Apache l’interrompit alors :
– Winnetou l’aime encore bien plus, et cependant il le laisse partir. Que mon frère Surehand soit sans crainte. Deux paires d’yeux veilleront sur Old Shatterhand : les siens et les miens.
– Et les miens aussi, ajouta Old Wabble. Il m’a confié un détachement. Qu’il sache que je ne le décevrai pas. Malheur au Peau-Rouge qui toucherait à un seul de ses cheveux. Ma première balle sera pour lui ; it’s clear !
Il importait de calmer ce bouillant enthousiasme.
– Ne vous échauffez pas ainsi, Mister Cutter, lui dis-je. Si je vous renouvelle aujourd’hui ma confiance, c’est pour voir si vous êtes capable de suivre exactement les instructions qui vous sont données. Dans le cas contraire, vous pouvez être sûr que je ne vous confierai jamais plus aucune mission. Vous allez continuer à marcher tranquillement avec votre détachement, jusqu’à ce que vous soyez arrivé à l’entrée de la vallée. Vous vous y arrêterez, et vous resterez cachés, sans avoir rien d’autre
– 253 –
à faire que d’attendre mon coup de feu. Quand vous l’entendrez, vous descendrez au galop dans la vallée, et vous vous arrêterez devant les Comanches, c’est tout ce qu’on vous demande.
– Well ! C’est parfaitement clair. Ce sera exécuté à la lettre. Je ne veux pas qu’on me dise encore une fois qu’Old Wabble fait des caprices de gamin.
– C’est parfait ! Et maintenant je dois vous quitter, pour arriver à temps à l’autre bout de la vallée. Bonne chance !
Je m’écartai de notre route, sur la droite, de manière à ne pas être vu des Comanches. Une demi-heure après, j’aperçus l’extrémité orientale de la vallée. Je pris la direction de l’Ouest, à la rencontre des Comanches.
J’étais moins soucieux que curieux de savoir comment Chiba-Bigk se comporterait en ma présence. J’avais parcouru environ la moitié de la longueur de la vallée, lorsque je vis les Rouges arriver.
Ils n’avaient pas jugé nécessaire de planter un seul piquet dans la vallée. N’ayant donc pas besoin de s’arrêter, ils arrivaient au grand trot. Ils furent stupéfaits de m’apercevoir. J’arrêtai mon cheval, comme si cette rencontre avait été tout à fait inattendue, et empoignai ma carabine. Ils se saisirent également de leurs armes et firent mine de m’entourer. Je mis en joue et m’écriai :
– Halte ! Le premier qui va derrière mon dos, je l’abats. Quels sont donc ces guerriers rouges qui…
Je m’interrompis et jetai un regard d’étonnement vers le chef.
– Uff, uff ! Old Shatterhand ! s’écria-t-il, surpris, en retenant son cheval.
– Est-ce possible ? fis-je. Chiba-Bigk, le jeune et valeureux chef des Comanches !
– 254 –
– C’est moi, répondit-il. Est-ce l’Esprit de la savane qui a transporté Old Shatterhand dans les airs jusqu’ici ? Les guerriers des Comanches le croyaient loin dans l’Ouest.
Je voyais qu’il ne savait quel ton prendre avec moi. Nous avions été amis. J’avais le droit d’exiger aujourd’hui encore son amitié, mais il était obligé de me traiter en ennemi.
– Qui a dit à mon jeune frère rouge que j’étais dans l’ouest ? répondis-je.
Il ouvrit la bouche, probablement pour dire que c’était Vupa-Umugi, mais se ravisant, il fit :
– Un chasseur blanc a dit qu’il avait rencontré Old Shatterhand au couchant.
C’était un mensonge. Ses guerriers me lançaient des regards hostiles. Je fis semblant de ne pas m’en apercevoir et de n’avoir vu aucun d’entre eux à l’Eau Bleue. Je mis tranquillement pied à terre, m’assis, et déclarai :
– J’ai fumé avec Chiba-Bigk, le jeune chef des Comanches, le Calumet de la Paix et de l’Amitié. Mon cœur est heureux de le revoir après si longtemps. Lorsque des amis et des frères se rencontrent, ils doivent se saluer selon la coutume dont aucun guerrier n’a le droit de s’écarter. Que mon jeune frère mette pied à terre et vienne s’asseoir auprès de moi, afin que je puisse lui parler !
Les regards des guerriers se firent plus menaçants encore. Ils étaient prêts à se jeter sur moi. Mais il les retint d’un geste autoritaire. Je vis à son expression qu’une idée lui était venue, précisément celle que je souhaitais lui inspirer. J’avais déclaré que je désirais lui parler ; il accepta parce qu’il voulait lui aussi m’interroger.
– Old Shatterhand a raison, dit-il. Les chefs doivent se saluer comme d’illustres guerriers.
– 255 –
À ces mots, il mit pied à terre et vint s’asseoir en face de moi. Ses guerriers descendirent eux aussi de leurs chevaux, et voulurent s’asseoir en cercle autour de nous. Mais je ne tenais pas à en avoir dans mon dos. Aussi déclarai-je d’une voix forte, de manière à être entendu de tous :
– Y a-t-il parmi les Fils des Comanches des hommes assez lâches pour ne pas oser regarder Old Shatterhand en face ? Je ne le crois pas. Et moi-même, je ne suis pas assez discourtois pour tourner le dos à un valeureux guerrier.
Mes paroles portèrent : ils s’assirent face à moi, renonçant à m’attaquer tout de suite, parce qu’ils me voyaient seul et se disaient que je ne pourrais de toute façon pas leur échapper. Je détachai le Calumet de Paix de la courroie que je portais au cou, et fis mine de le bourrer.
– Que mon jeune frère Chiba-Bigk fume avec moi le salut du calumet, afin qu’il sache que Shatterhand est toujours son ami.
Il leva la main en un geste de refus et dit :
– Chiba-Bigk était fier, naguère, d’avoir un frère si illustre, mais aujourd’hui il voudrait savoir si Old Shatterhand est vraiment toujours son ami ?
– Pourquoi en doutes-tu ? demandai-je en prenant l’air étonné.
– Parce que j’ai appris qu’Old Shatterhand est devenu l’ennemi des Comanches. Old Shatterhand n’est-il pas allé à Saskuan-kui ? Pour quoi faire ?
– Rien. Je passais par là. Je voulais y camper et repartir le lendemain matin.
– Et tu n’as rien fait là-bas ?
– 256 –
– Si. J’ai vu des hommes rouges qui avaient capturé un guerrier blanc, je l’ai libéré. Ce Visage Pâle m’a ensuite appris que c’étaient des Comanches de la tribu des Naïnis.
– De quel droit as-tu libéré ce Visage Pâle ?
– Il n’avait rien fait aux Comanches. Je libérerais de même un Comanche innocent qui serait captif des Visages Pâles. Old Shatterhand est l’ami de tous les Bons et l’ennemi de tous les Méchants. Il ne s’enquiert pas de la couleur de la peau des malheureux.
– Mais en agissant ainsi, tu as attiré sur toi l’inimitié des Comanches !
– Non, car le lendemain matin, j’ai parlé à Vupa-Umugi, leur chef et conclu un traité avec lui. Il était mon prisonnier, et je l’ai relâché.
– Savais-tu pourquoi les Comanches se trouvaient au Saskuan-kui ?
– Comment l’aurais-je su ? Je ne le leur ai pas demandé. Ils y étaient probablement pour pêcher.
– Sais-tu où ils sont maintenant ?
– Je le suppose. Ils sont probablement allés vers l’Ouest au Mistake Canyon, afin d’aider les Comanches de là-bas, qui sont menacés par les cavaliers blancs.
– Uff ! s’écria-t-il en souriant d’un air supérieur. Ses hommes échangèrent des regards significatifs. Il poursuivit :
– Y avait-il d’autres gens avec toi ?
– Quelques Visages Pâles.
– Et du Saskuan-kui, où êtes-vous allés ?
– Vers l’Ouest.
– 257 –
– Et comment se fait-il que tu te trouves si loin à l’Est de l’Eau Bleue ?
– J’ai appris les hostilités entre les soldats blancs et les guerriers comanches. Étant Blanc, j’aurais le devoir d’aider les soldats. Mais comme je suis l’ami des hommes rouges, j’ai préféré m’éloigner en allant vers l’Est.
– Pour retourner à l’Eau Bleue ?
Il tenait à savoir si j’y étais retourné. Je répondis :
– Pourquoi y serais-je retourné ? Je suis allé dans le Llano, pour rendre visite à mon jeune frère Bloody Fox, que tu connais aussi car tu as naguère été son hôte et as fumé avec lui le Calumet de la Paix et de l’Amitié.
– As-tu emmené chez lui les Visages Pâles qui t’accompagnaient ?
– Mais tu sais bien que nous avons promis à Bloody Fox de ne pas trahir son secret ? Comment pourrais-je lui amener des étrangers ?
– Où sont-ils maintenant ?
– Quand je les ai quittés, ils se rendaient au grand fleuve et au delà d’El Paso.
– As-tu vu Bloody Fox ?
– Oui.
– Où est-il en ce moment ?
– Dans sa maison.
– Tu l’as quitté bien vite. N’a-t-il pas voulu garder chez lui son illustre frère Old Shatterhand ?
– 258 –
– Si. J’y retourne. As-tu oublié qu’il s’est donné pour tâche de purger le Llano de ses vautours ?
– Et tu l’y aides ?
– Oui. Aujourd’hui comme naguère, quand tu étais là. Mais t’ai répondu à toutes tes questions, et tu sais ce que tu voulais savoir. Laissons maintenant parler le calumet.
– Attends un peu !
Je m’étais laissé interroger comme un petit garçon. Il en était fier et lançait à ses compagnons des regards de triomphe. Il se croyait vraiment capable de m’égaler, car son « Attends un peu » avait été proféré sur le ton du commandement le plus ferme. J’en riais sous cape. Il poursuivit :
– Il y a eu des soleils et des lunes depuis que nous nous sommes séparés. Les hommes changent avec le temps. Les sages deviennent des enfants, les enfants deviennent forts et sages. Old Shatterhand est devenu un enfant. Tu t’es laissé interroger par moi comme un petit garçon sans cervelle, ou comme une vieille femme dont le cerveau est desséché. Tes yeux sont devenus sombres et tes oreilles sourdes. Tu ne sais pas qui nous sommes ni ce que nous voulons.
– Uff, uff ! Sont-ce là les paroles d’un jeune homme avec qui j’ai naguère fumé le Calumet de la Paix ?
– Ce sont les paroles d’un jeune homme qui est devenu un grand guerrier. Le Calumet ne compte plus, car tu n’es plus mon ami, mais mon ennemi. Je dois te tuer. Tu as libéré notre prisonnier !
– Était-il à toi ? Je l’ai tiré des mains des Naïnis. Tu appartiens à une autre tribu.
– Les Naïnis sont mes frères ; leur ennemi est mon ennemi. Ne connais-tu pas ceux qui sont assis ici ?
– 259 –
– Ces guerriers n’appartiennent donc pas à ta tribu ?
– Vingt d’entre eux seulement. Les trente autres sont des Naïnis que tu as vus à l’Eau Bleue. Nous avons déterré la hache de guerre contre tous les Visages Pâles. Tu es l’un d’eux. Sais-tu ce qui t’attend ?
– Je le sais : je vais remonter à cheval et poursuivre tranquillement ma route.
– Uff ! Old Shatterhand est vraiment devenu un enfant ! Tu seras notre prisonnier et tu mourras au poteau de torture !
– Non. Ce n’est pas votre volonté, mais celle du Grand Manitou qui sera faite.
Le calme avec lequel j’avais prononcé ces paroles était pour eux inexplicable. Je ne bougeai pas. Je ne fis pas un mouvement pour me défendre ni pour m’enfuir. Aussi ne saisirent-ils pas leurs armes. Mais je les observais avec la plus extrême attention.
Le chef eut un sourire condescendant et me demanda :
– Crois-tu pouvoir nous résister ? Ne vois-tu pas que tu as contre toi cinq fois dix guerriers valeureux ?
– Old Shatterhand a-t-il jamais compté ses ennemis ?
– Alors tu comptes sur ton fusil magique ?
L’instant d’après, carabine au poing, j’étais derrière mon cheval.
– Oui, je compte sur lui. Le premier de vous qui saisit une arme reçoit ma balle ! Vous savez que ce fusil peut tirer sans arrêt.
Tout s’était passé si vite qu’ils étaient restés assis à leurs places. L’un d’eux tendit le bras derrière lui pour atteindre son fusil. Mais voyant le canon de mon arme pointé vers lui, il se
– 260 – ravisa. Ils avaient toujours aussi peur du « fusil magique ». Je savais que j’allais bientôt être attaqué, et d’abord en paroles. Je comptais là-dessus pour apprendre ce que je voulais savoir. Comme personne ne tenait à saisir son arme le premier, il fallait s’attendre à ce qu’ils essayassent de m’inciter à me rendre en me menaçant.
Mon assurance n’avait rien d’exagéré. Je connaissais les Rouges et la peur qu’ils avaient de mon arme. En outre, en face de moi, sur la bordure inférieure de la vallée, je pouvais distinguer les soixante-dix canons des fusils des hommes de Surehand, couchés dans le sable, invisibles aux Comanches. Derrière moi, il y avait la section d’Entchar-Ko. Sur la gauche, c’était Winnetou. Enfin, à droite, Old Wabble ferait son apparition au premier coup de feu.
Comme je m’y attendais, le jeune chef tenta d’abord de me convaincre.
– Pshaw ! s’écria-t-il avec un rire un peu forcé, nous savons bien que ton fusil tire sans arrêt, mais tout de même pas cinquante fois. Tu en toucheras trois ou quatre. Et puis nous te prendrons !
– Pshaw ! répliquai-je. Vous avez beau être cinquante, vous ne me faites pas peur. Si je bats en retraite et tire sur chacun de ceux qui me poursuivront, aucun d’entre eux n’osera se saisir de moi.
– Tu ne t’échapperas pas. Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes l’avant-garde d’une grande armée.
– Mensonge !
– Vérité ! Où voulais-tu t’enfuir ?
– Vers l’oasis.
– Nous voulons l’attaquer aussi. Nous te prendrons là-bas.
– 261 –
– Alors j’irai vers l’Ouest.
– Il n’y a qu’un seul chemin qui passe par Sux-ma-lestavi. Tu y rencontreras Vupa-Umugi, qui arrive par là.
– Je le sais, mais il n’arrivera que dans trois jours.
– Tu ne sais rien ! Il y sera dès demain soir.
– Il fera nuit, et je pourrai facilement passer.
– Alors tu seras pris par Nalé-Masiouv qui arrivera une demi-journée plus tard. De l’autre côté du désert, il y a une grande plaine, où tu ne pourras te soustraire aux regards. Comment pourrais-tu échapper à tant de guerriers ? Si tu as encore quelque raison, rends-toi !
– Old Shatterhand, se rendre ? À qui ? À un petit garçon comme toi ? Même pas un petit garçon. Une petite fille, qui doit rester auprès de sa mère, et qui n’est pas à sa place parmi les guerriers adultes.
Traiter un Indien de vieille femme est une injure grave. C’en est une plus grave encore de le traiter en petite fille. Chiba-Bigk se leva d’un bond et se mit à m’invectiver, sans d’ailleurs saisir son fusil ni son couteau.
– Chien, je n’ai pas besoin de te tuer. Je n’ai qu’un mot à dire et cinquante guerriers te tomberont dessus !
– Et moi je n’ai qu’un signe à faire et vous serez tous morts dans deux minutes, si vous ne vous rendez pas à moi !
À ces mots, j’armai de la main gauche le chien du tueur d’ours que je portais en bandoulière.
– Eh bien fais-le, ton signe, hurla-t-il, nous verrons bien qui t’aidera à nous tuer ou à nous prendre.
– Tu vas voir ! Tiens !
– 262 –
La détonation retentit. Plus de soixante-dix Apaches dévalèrent la pente en face de moi, en poussant leur cri de guerre. Ils avaient laissé leurs chevaux en haut. Derrière moi, les hurlements redoublèrent. De la gauche surgit Winnetou et de la droite Old Wabble, chacun avec son détachement. Les Comanches étaient paralysés par la terreur.
– Désarmez-les, ligotez-les, ordonna Winnetou.
Ils s’étaient couchés à terre, et autour de chacun d’eux, cinq ou six Apaches s’affairaient pour les ligoter. Quelques minutes après les derniers sarcasmes de Chiba-Bigk, ils étaient tous hors d’état de nuire, sans qu’il y eût un seul Apache blessé.
– Eh bien, Sir, me demanda Old Wabble en s’approchant, ai-je bien manœuvré ?
– Oui, répondis-je. Mais après tout c’était très facile.
– Bien sûr, c’est toujours facile d’être parfait. It’s clear. Et il s’éloigna en maugréant.
La vallée était pleine d’hommes et de chevaux. On entrava ces derniers et les hommes s’installèrent pour camper. Les prisonniers furent serrés les uns contre les autres. Mais j’éloignai d’eux leur jeune chef, afin qu’ils ne pussent entendre ma conversation avec lui. J’avais aussi le souci de ne pas l’accabler. Si des hommes avaient pu entendre ce que j’allais lui dire, son prestige en eût été mortellement atteint. Et je savais qu’il aurait à subir les conséquences de sa défaite, même si nous ne lui faisions aucun mal.
Il n’eût pas été digne d’un gentleman d’aggraver son humiliation. Mais il y avait plus. J’avais l’occasion d’imprimer à l’âme de ce jeune Indien courageux une orientation qui lui permettrait de devenir, pour ses subordonnés, quelque chose de mieux qu’un chef de guerre brutal et sanguinaire. Je m’assis près de lui et écartai d’un geste tous ceux qui voulaient s’approcher. Il détourna la tête et ferma les yeux.
– 263 –
– Eh bien, demandai-je, mon jeune frère persiste-t-il à dire qu’il est un grand et illustre guerrier ?
Il ne répondit rien, mais ses traits s’éclairèrent quelque peu. Il ne s’était sans doute pas attendu au ton amical sur lequel j’avais prononcé ces paroles.
– Ou bien Chiba-Bigk est-il toujours d’avis qu’il faut compter Old Shatterhand au nombre des vieilles femmes ?
Il demeura immobile et silencieux. Je poursuivis :
– Le père de mon jeune ami s’appelait Tevua-chohé, Étoile de Feu. J’étais son ami, son frère. Il était le seul des guerriers comanches que j’aimais.
Il écarta les paupières et me lança un regard interrogateur, mais sans rien dire.
– Étoile de Feu est mort assassiné par des Blancs. Mon cœur a souffert quand je l’ai su. Nous avons vengé sa mort, et l’amitié que j’avais pour lui s’est transmise à son fils.
Il ouvrit les yeux tout grands, tourna la tête vers moi et me regarda dans les yeux, mais persista dans son silence. Je poursuivis :
– Le nom d’Old Shatterhand retentissait autour de tous les feux de camp alors que Chiba-Bigk n’était encore qu’un petit garçon inconnu de tous. Mais il a voulu que le jeune fils des Comanches devienne un homme comme l’était son père au cœur fidèle et bienveillant, à la tête claire, au bras vigoureux. Je t’ai alors guidé dans le désert. Je t’ai aidé contre tes ennemis. Je t’ai mené à la demeure de Bloody Fox et je t’ai enseigné, pendant tout le temps que nous avons passé là-bas. Quand je te parlais, ma voix était pour toi comme celle de ton défunt père ; quand je prenais ta main, ton visage brillait de plaisir, comme si ma main avait été celle de ta mère. Tu m’aimais alors.
– Uff, uff ! fit-il à mi-voix, et ses yeux s’humectèrent.
– 264 –
– Alors, j’ai bourré ma pipe et j’ai fumé avec toi le Calumet de la Paix et de la Fraternité. J’étais l’aîné et tu étais le jeune frère, car nous avions un même père, le Bon Manitou dont je t’avais parlé. Je te laissais voir en mon cœur et en ma foi, et je croyais avoir semé dans le tien un grain de maïs qui deviendrait une riche moisson. Car ton cœur était un champ fertile.
– Uff, uff, uff ! répéta-t-il, toujours à mi-voix, comme s’il s’efforçait de retenir ses larmes.
– Qu’est devenu ce grain de maïs ? Le voilà tristement desséché !
– Ke, ke. (Non, non) fit-il enfin. Mais la honte le fit de nouveau détourner la tête.
– Hé, hé. (Oui, oui) répliquai-je. Qu’est devenu mon jeune ami ? Un ennemi ingrat, qui se moque de moi et attente à ma vie. Ce serait triste pour un jeune guerrier qui ne connaît que la loi de la Prairie. C’est plus triste encore pour un jeune homme qui a eu pour ami un chrétien, lequel lui a fait connaître le Bon Manitou. En m’insultant, tu ne pouvais m’outrager. Mais tu m’as fait de la peine, car j’ai vu que tu avais oublié mes leçons et que tu étais devenu quelqu’un à qui je ne pourrai plus jamais tendre la main. À qui la faute ?
– Nalé-Masiouv et les autres chefs, répondit-il en se tournant de nouveau vers moi. Je leur ai raconté tout ce que tu m’avais dit. Ils se sont ri de moi et ont dit : Old Shatterhand a perdu l’esprit et est devenu prêtre.
– Mon jeune frère, je voudrais parfois l’être. Et tu as eu honte de moi !
– Hé, hé. (Oui, oui) fit-il en baissant la tête.
– C’est moi qui devrais aujourd’hui avoir honte de toi. Mais je n’ai pas de honte, je n’ai que de la peine. Qu’auriez-vous fait de moi, si j’étais tombé entre vos mains ?
– 265 –
– Nous t’aurions attaché au poteau de torture.
– Et pourtant je ne vous fais pas de mal ! Que penses-tu qu’il va vous arriver, maintenant que nous vous avons pris ?
Il se dressa à demi malgré ses liens, me regarda droit dans les yeux, et dit :
– Dis toi-même comment vous vous vengerez !
– Nous venger ? Un chrétien ne se venge jamais, car il sait que le Grand Manitou, que le Bon Manitou rendra justice à tous les hommes selon leurs actes. Tu seras notre prisonnier pendant quelques jours, puis tu recouvreras la liberté.
– Vous n’allez pas me tuer, me torturer ?
– Non. Nous te pardonnons.
Il poussa un profond soupir, puis se redressant, demanda d’un ton fier :
– Old Shatterhand croit-il que j’ai posé cette question par crainte de la souffrance ?
– Non. Je sais que tu méprises la souffrance que l’on inflige à ton corps. Ce sont les souffrances de ton âme qui t’ont porté à poser cette question. N’est-il pas vrai ?
– Old Shatterhand a raison !
– Et il y a encore une chose que je veux dire à mon jeune frère. Je ne sais pas si tu me comprendras. Tu as cru tout à l’heure m’avoir interrogé de façon très astucieuse. Mais je savais déjà tout, car j’ai écouté les Naïnis à l’Eau Bleue, et les messagers de Nalé-Masiouv, et dans les réponses que je t’ai faites se trouvaient dissimulées, sans que tu t’en doutes, des questions auxquelles tu as répondu sans le savoir. Ce n’est pas toi, c’est moi qui ai posé des questions. Malgré ta fierté et ton assurance, tu m’as révélé que Vupa-Umugi arrivera demain soir
– 266 –
à Sux-ma-lestavi, et Nalé-Masiouv une demi-journée plus tard. Comment te l’expliques-tu ?
– Je ne sais pas. Je n’avais pas l’intention de révéler quoi que ce soit.
– Moi je le sais. Tu as eu honte d’Old Shatterhand et de ses enseignements, mais ils étaient encore dans ton cœur. En me voyant, ton cœur s’est indigné contre toi-même et t’a fait dire des choses que tu voulais taire. As-tu compris ?
– Pas tout à fait. Mais j’y réfléchirai. Que m’arrivera-t-il quand les autres chefs apprendront que j’ai tout dit ?
– Mais je savais déjà tout cela. J’étais près du feu devant lequel Vupa-Umugi a discuté avec les anciens de l’attaque contre Bloody Fox. J’étais là quand les deux messagers de Nalé-Masiouv ont parlé aux guetteurs au bord du fleuve. J’ai également écouté les éclaireurs que Vupa-Umugi avait envoyés au Petit Bois. Winnetou savait depuis longtemps que vous vouliez attaquer Bloody Fox, et il s’est hâté de venir au Llano pour l’aider.
– Uff, uff ! Winnetou ! C’est pour cela que je te vois ici avec de si nombreux guerriers des Apaches.
– Pour que tu ne te fasses pas de reproches, je vais te dire encore quelque chose : nous savons même que les soldats blancs devaient être égarés et menés à la mort par les piquets que vous avez plantés. Tu as planté les piquets ; ensuite Vupa-Umugi devait venir avec cent cinquante guerriers. Après lui, c’étaient les soldats. Et derrière eux, Nalé-Masiouv qui a envoyé chercher encore cent guerriers à son wigwam.
– Uff, uff ! Ou bien vous êtes beaucoup plus intelligents que nous, ou bien Manitou vous aime plus que nous et vous aide contre nous !
– 267 –
– Manitou aime également tous les hommes, les Rouges et les Blancs. Mais ceux qui lui obéissent et agissent selon ses volontés, il les protège à l’heure du danger et leur donne la sagesse qui leur permet de vaincre tous leurs ennemis. Nous allons faire prisonniers tous les guerriers des Comanches.
– Je te crois ! Mais que ferez-vous de tous ces captifs ?
– Nous leur adresserons de bonnes paroles et nous leur rendrons la liberté.
– Bien qu’ils soient vos ennemis ?
– Le chrétien peut avoir des ennemis, mais il n’est jamais l’ennemi de personne. C’est en pardonnant qu’il se venge.
Il secoua la tête en soupirant, comme un homme qui souffre.
– Seuls les Visages Pâles peuvent être ainsi. Un guerrier rouge ne peut pas et n’en a pas le droit !
– Tu te trompes. Le plus brave et le plus illustre des guerriers rouges est exactement comme je te dis.
– Qui donc ?
– Winnetou, bien sûr ! Vous avez toujours été les premiers agresseurs, et pourtant Winnetou a dit hier soir que, si c’était possible, il fallait ne verser le sang d’aucun Comanche. Les hommes et les nations rouges périront s’ils ne cessent de s’entre-déchirer. Votre Manitou est un Manitou de sang et de vengeance, qui, même dans les Chasses Éternelles, ne vous offre pas la paix, mais la guerre sans fin. Notre Manitou à nous nous a enseigné que tous ceux qui croient en lui sont heureux en ce monde et auront la vie éternelle après leur mort. Il nous a commandés d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, même nos ennemis.
– 268 –
– Même nos ennemis ? demanda-t-il en me regardant les yeux grands ouverts, l’air stupéfait. Alors un Apache qui veut me tuer, je dois l’aimer comme j’ai aimé mon père et comme je m’aime moi-même ?
– Oui.
– Un guerrier rouge ne pourra jamais aimer son ennemi.
– Pense à Winnetou ! Nous étions ennemis mortels et nous sommes devenus frères, prêts à donner notre vie l’un pour l’autre. Vous êtes ses ennemis, et pourtant il vous pardonne d’attenter à sa vie et à celle des siens. Il vous rend la liberté, bien qu’il sache que vous ne le haïrez pas moins. Bien souvent je l’ai vu terrasser un ennemi prêt à le tuer. Il pouvait lui prendre la vie. Il la lui a toujours laissée. C’est pourquoi il est honoré et célèbre. Et c’est pourquoi je peux affirmer qu’un guerrier rouge est capable lui aussi de pardonner à ses ennemis et de leur faire du bien. Je voudrai que mon jeune frère puisse être comme Winnetou !
Il porta à son front ses mains attachées, et après un silence, me dit :
– Qu’Old Shatterhand me laisse seul. Je veux me parler à moi-même. Je veux me demander si je puis être comme Winnetou, le grand chef des Apaches.
Je m’éloignai…
Winnetou, Entchar-Ko et les Blancs, assis ensemble, discutaient. Je les rejoignis. Je constatai que Winnetou était resté silencieux car, quand j’étais là, il n’aimait pas donner son avis à d’autres avant moi.
– Ah, heureusement, vous voilà, Mister Shatterhand ! Nous devons examiner la conduite à tenir. Nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Alors, dites-nous, quand faut-il partir d’ici ?
– Immédiatement.
– 269 –
– Où ? À l’oasis ?
– Oui, mais pas tous. Nous allons nous diviser. Il faut au plus vite enlever les poteaux qui indiquent la direction de l’oasis et les disposer dans la direction de l’endroit au milieu des sables, dont Bloody Fox a parlé.
– Qui s’en chargera ? J’irais volontiers.
– Non. Ce travail doit être exécuté par des Indiens, car les traces qu’il laissera doivent être des traces d’indiens, afin que Vupa-Umugi les prenne pour celles de ses Comanches. Il faut aussi qu’il y en ait exactement autant que les Comanches que nous avons capturés. Winnetou, avec cinquante Apaches, et les piquets qui restent va donc partir immédiatement vers Goutes-nontin-khai.
À peine avais-je dit ces mots que le chef s’était levé et me demandait :
– Mon frère a-t-il encore quelque chose à me dire ? Je pars.
– Encore une observation. Comme tu ne connais pas le champ de cactus vers lequel nous voulons attirer les Comanches, tu devras planter les piquets dans la direction du sud-est. Ensuite je t’enverrai Bloody Fox qui te donnera des indications plus précises. C’est tout ce que j’avais à te dire.
Cinq minutes plus tard, Winnetou, avec cinquante Apaches, quittait la vallée au galop en direction des Cent Arbres.
– Quel homme ! fit le Père La Tremblote avec admiration. On n’a pas besoin de lui expliquer pendant des heures ce qu’il a à faire ! Et nous, Mister Shatterhand ?
– Rien. Nous allons tout droit à l’oasis. Vous y resterez pour garder les prisonniers jusqu’à ce que je vous donne de mes nouvelles.
– De vos nouvelles ? Alors vous ne resterez pas ?
– 270 –
– Non. Il faut que j’aille également aux Cent Arbres, pour voir arriver les Comanches. Mister Surehand m’accompagnera.
– Et moi alors ? Je vous promets d’être irréprochable.
Je n’avais pas envie de l’emmener, mais il insista tellement que je finis par céder.
– Bon, venez ! Mais si vous commettez une seule erreur, nous nous séparons pour toujours. Et qu’est-ce que vous allez faire entre-temps de vos énormes éperons mexicains ? Vous ne pouvez pas les garder aux pieds, Sir, parce que nous aussi nous devons faire des traces d’indiens, pour ne pas éveiller les soupçons des Comanches. Nous allons échanger nos bottes contre des mocassins.
– Où en trouverons-nous ?
– Aux pieds des prisonniers, qui auront l’obligeance de nous les prêter.
– Hum ! Je crois que j’aurai du mal à trouver ma pointure.
En effet Old Wabble avait des extrémités d’une longueur inusitée.
Il était temps de partir. Je fis lever les Comanches et ordonnai de les attacher aux chevaux par des courroies. Ils n’opposèrent aucune résistance. Je ne voulus toutefois pas infliger le même traitement à leur jeune chef. Aussi lui déclarai-je :
– J’ai donné mon cœur à mon frère rouge Chiba-Bigk, et cela me peinerait de l’attacher comme ses hommes. Si je lui permets de monter à cheval librement avec nous, essaiera-t-il de s’enfuir ?
– Vous voulez capturer tous les guerriers comanches ? Mais si j’arrive à m’enfuir et à les avertir, vous n’en prendrez pas un seul. Il est de mon devoir d’essayer de m’enfuir.
– 271 –
– Ces paroles me prouvent que tu n’es pas seulement un guerrier courageux mais aussi un honnête homme et sincère. Mais je ne veux pas t’infliger les courroies.
– Uff ! répondit-il avec surprise. Alors je m’enfuirai !
– Pshaw ! Même si nous étions seuls tous les deux, tu ne pourrais t’échapper. Regarde combien j’ai de cavaliers. D’ailleurs j’ai pour te retenir un moyen plus sûr que tous les liens : je vais t’enlever ta médecine.
– Uff, uff ! s’écria-t-il.
– Parfaitement. Si tu fais mine de fuir, tous les fusils tireront sur toi. Et si par un impossible hasard aucune balle ne t’atteignait, tu aurais l’instant d’après deux cents poursuivants à tes trousses. Et si aucun ne te rattrape, ce qui est également impossible, je détruirais ta médecine et en même temps ton âme.
Il baissa la tête et exhala un « Uff » désespéré. Il ne fit aucune résistance lorsque je lui enlevai sa médecine pour la mettre à mon cou. Il s’efforçait de dissimuler ses intentions mais je voyais à l’éclat de ses yeux qu’il risquerait tout, et jusqu’à la perte de sa médecine, pour recouvrer la liberté. Pourtant, je ne voulus pas le faire attacher. Je tenais à savoir si mes enseignements allaient quand même avoir pour effet de lui faire préférer la liberté à ses superstitions et à sa croyance aux Chasses Éternelles. Mais je pris mes précautions pour qu’une tentative de fuite ne pût réussir.
La meilleure façon était de lui faciliter l’évasion à un moment donné. S’il tombait dans le panneau, je le saisirais comme le chat saisit la souris.
Une fois que nous fûmes en marche, je m’écartai d’abord pour pouvoir, sans attirer l’attention, enrouler mon lasso autour de mon épaule afin d’être en mesure de le lancer instantanément. Puis, je me mis à la tête de la troupe, et
– 272 – l’appelai auprès de moi. Je m’entretins avec lui, sans avoir l’air de le surveiller, et, comme le soir commençait à tomber, je ralentis l’allure en sa compagnie, jusqu’au moment où nous nous trouvâmes, non plus à la tête de la colonne, mais tout à fait en queue. La nuit commençait à tomber. Chiba-Bigk était à ma droite. Je fis semblant d’avoir quelque chose à arranger à ma selle, et me penchai, sans mettre pied à terre, sur le côté gauche. Nous étions les derniers de la colonne. Je lui tournais le dos. S’il ne s’enfuyait pas maintenant, c’est qu’il n’avait aucune intention de le faire. Aux aguets, je tendis la main vers mon lasso. J’entendis un léger froissement sur le sable, me redressai vivement et me retournai. Il galopait éperdument en remontant le chemin que nous venions de parcourir…
Mais, dans le même instant, j’avais fait faire demi-tour à mon cheval et m’étais lancé à sa poursuite. Ce n’était pas en vain que mon cheval portait le nom de Hatatitla, qui signifie « Éclair ». En moins d’une minute j’étais assez près du fugitif pour être sûr de l’attraper au lasso.
– Halte ! lui criai-je.
– Uff, uff ! répondit-il d’une voix aiguë, sans ralentir.
Mon lasso traversa l’air. Le nœud coulant lui enserra les bras, les fixant à son torse. J’arrêtai mon cheval, et la traction ainsi imprimée à la corde fit tomber l’Indien de sa monture. Je sautai à terre et m’agenouillai près de lui. Il gisait immobile.
– Mon jeune frère est-il encore en vie ? demandai-je, car il pouvait très bien s’être rompu le cou, comme il arrive assez souvent en pareil cas.
Il ne répondit pas.
– Si Chiba-Bigk ne parle pas, dis-je, je vais l’attacher sur le cheval comme un cadavre. Si cela lui fait mal, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même.
– 273 –
– Je vis, dit-il.
– Es-tu blessé ?
– Non.
– Appelle ton cheval !
Une fois son cavalier désarçonné, la bête avait continué sa course pendant quelque temps. Il siffla. Le cheval revint.
– Maintenant, je vais être obligé de lier les mains de mon jeune frère ; c’est sa faute.
Il était encore à terre. Le lasso lui liait les bras au corps. Je l’aidai à se lever, lui attachai les mains et lui donnai l’ordre de monter en selle. Je reliai ses deux pieds par une courroie passant sous le ventre du cheval et attachai ses rênes aux miennes. J’étais ainsi maître de son cheval et il ne pouvait pas en descendre. Je remontai sur le mien et nous rejoignîmes la troupe au galop.
Ils s’étaient arrêtés en constatant notre absence. Old Surehand, Wabble, Webster, Hawley et Entchar-Ko vinrent à notre rencontre.
– Dieu merci, vous êtes là ! s’écria le vieux roi des Cow-boys. Où étiez-vous donc, Mister Shatterhand ? Le Rouge a voulu nous fausser compagnie.
– Oui.
– Et voilà ! Je vous l’avais bien dit, ce sont tous des vauriens ! Vous avez bien tort de prendre des gants avec eux. J’espère qu’il est attaché, maintenant ?
– Aussi attaché que vous pouvez le souhaiter, Mister Cutter.
– Pourquoi dites-vous ça sur ce ton-là, Sir ?
– 274 –
– Parce qu’il était déjà attaché avant.
– Je l’ignorais. Je n’avais pas vu ça.
– Attaché avec une courroie ou surveillé par mes yeux, c’est tout un.
– Vraiment ? Eh bien, si vos yeux sont comme des courroies, ne les laissez pas traîner par terre, les chevaux pourraient marcher dessus.
Je repris la tête de la troupe, pour montrer le chemin. Chiba-Bigk, même s’il n’était pas tombé entre nos mains, n’aurait pu attaquer l’oasis, car il ne connaissait que l’ancien passage, que Bloody Fox avait, comme nous l’avons dit, garni de cactus pour en ménager ailleurs un nouveau.
Après six heures, la nuit était tombée. Une heure et demie plus tard environ, nous arrivâmes au camp des Apaches où se trouvait le Renard.
– Hello ! s’écria-t-il, je n’ai pas besoin de vous demander si vous avez réussi. Je vois que vous avez invité beaucoup de Comanches. Chiba-Bigk est-il parmi eux ?
– Bien sûr, répondit Old Wabble. Nous n’allons tout de même pas priver les Rouges de leur chef. Je vous raconterai comment nous les avons pris. Mais tout d’abord, il faut faire boire les chevaux.
Je mis pied à terre et déliai Chiba-Bigk.
– Si mon frère rouge s’est imaginé pouvoir attaquer Bloody Fox, il s’est trompé. Le chemin n’est plus le même. Mais comme tu es suspect d’avoir l’intention de t’évader, tu ne le verras pas.
Je le fis descendre de cheval, lui bandai les yeux, et le pris par le bras pour le mener à travers les cactus jusqu’à la cabane. Les prisonniers furent confiés à la garde des Apaches. On fit également entrer leurs chevaux pour les faire boire. J’avais
– 275 – d’abord eu l’intention d’interdire l’intérieur de l’oasis non seulement aux Comanches, mais même aux Apaches, pour ne révéler à personne son emplacement. Mais c’était impossible parce qu’il fallait abreuver les chevaux. Quand on a trois cents chevaux et autant d’hommes à faire boire, il est difficile de cacher la fontaine.
Cependant que les autres s’attablaient dehors, je fis entrer Chiba-Bigk dans la maison et le ligotai.
– Mon frère ne peut s’en prendre qu’à lui-même de ce que je lui fais, dis-je. S’il m’avait donné sa parole de ne pas chercher à s’échapper, il circulerait librement ici.
– Je n’ai pas le droit de donner ma parole. Je suis chef des Comanches, et comme nos guerriers sont en danger, j’ai le devoir d’essayer de m’échapper le plus tôt possible.
– Ça ne sera pas possible !
– Ça l’a déjà été. Si le cheval de mon frère blanc n’avait pas été plus rapide que le mien, je me serais échappé.
– Penses-tu ? Je te croyais plus intelligent. Nous étions tout d’abord en tête de la colonne. Pourquoi suis-je ensuite resté en arrière avec toi ?
– Parce que tu croyais me tenir.
– Tout au contraire, parce que je savais que tu voulais t’enfuir. Et pourquoi me suis-je arrêté pour regarder ma selle ?
– Il devait y avoir quelque chose de déchiré.
– Mais non, c’était pour te donner l’occasion de prendre la fuite.
– Uff, uff ! s’écria-t-il. Old Shatterhand voulait m’empêcher de fuir et m’en a tout de même donné l’occasion.
– 276 –
– Tu ne comprends pas ? Je l’ai fait exprès. Si tu t’étais enfui à un moment où je ne m’y attendais pas, tu aurais pu t’échapper à la faveur de l’obscurité, malgré la vitesse de mon cheval. Il fallait que je sois prêt, et la seule façon c’était de créer l’occasion favorable. De cette manière j’ai pu me mettre instantanément à ta poursuite.
– Uff, uff ! Je vois que ce que tous les guerriers rouges et blancs savent est vrai ! Old Shatterhand l’emporte en ruse sur tous les hommes.
– Je n’ai pas eu beaucoup de mal avec toi. Réjouis-toi que mon cheval ait été plus rapide que le tien, ce qui m’a permis de t’attraper au lasso. Sans quoi j’étais obligé de te tirer dessus.
– Chiba-Bigk n’a pas peur de la mort.
– Je le sais. Mais ta fuite n’avait pour but que de prévenir les Comanches. Comment l’aurais-tu fait, si je t’avais abattu ? Tu as donc agi très légèrement. Et tu as oublié que j’avais ta médecine. De toute façon, ton âme était perdue pour toujours.
– Old Shatterhand dit là des choses qu’il ne croit pas lui-même.
À la faible lueur de la chandelle, je pus voir avec quelle expression de sérieux il avait prononcé ces paroles.
– Peu importe ce que je crois ; toi, tu le crois.
– Non. Je l’ai cru, jusqu’au jour où mon grand frère Old Shatterhand m’a parlé du Grand Manitou qui a créé tous les hommes, qui les aime tous d’un amour égal, et au sein de qui reviendront toutes les âmes. Aucun homme ne peut prendre son âme à autrui. Après la mort, toutes les âmes seront égales devant le Grand Manitou. La paix et l’amour régneront de toute éternité. Il n’y aura ni combat, ni effusion de sang. Où donc pourraient être les chasses éternelles dont parlent nos hommes-médecine ?
– 277 –
Il avait parlé avec une émotion qui allait croissant. J’étais heureux de voir que le bon grain avait levé dans son âme.
– Si tu es de cet avis, aucune médecine n’a plus de valeur pour toi, fis-je.
– Elle est mon insigne de guerrier, c’est tout.
– En ce cas je ne vois pas pourquoi je la garderais. Tiens, la voilà !
Je la pris à mon cou et la suspendis au sien.
– Comme tu as essayé de t’évader, ajoutai-je, je dois encore te traiter en ennemi. Mais tu pourras au moins bouger entre ces quatre murs.
– Tu vas me délier ?
– Bob, le Noir, s’en chargera tout à l’heure.
– Le nègre ? Un nègre va me toucher ? Tu ne sais donc pas qu’un guerrier rouge ne veut pas avoir affaire à un nègre ?
– Tu ne sais donc pas que le Grand Manitou a créé tous les hommes et qu’il les aime tous d’un amour égal, qu’ils soient noirs, rouges ou blancs de peau ?
Il baissa les yeux d’un air embarrassé.
– Et qu’est-ce que tu as contre notre Bob ? poursuivis-je. Il était là, quand nous t’avons sauvé. Tu lui dois autant qu’à nous. Il est meilleur que toi. Il n’a jamais trahi un ami. Toi, tu dois la vie à Bloody Fox et tu as fumé avec lui le Calumet de la Paix et de l’Amitié, et tu es venu ici pour le chasser de sa maison et le tuer. Lequel de vous deux vaut mieux, dis-le-moi ?
Il demeura silencieux.
– Tu te tais. Cela me suffit. Réfléchis ! Et pour que tu puisses réfléchir tranquillement, je m’en vais.
– 278 –
Je sortis, tout à l’espoir que ma sévérité porterait ses fruits. Dehors, je fis signe au Noir.
– Viens ici. Bob, lui dis-je. J’ai une mission importante à te confier. Tu es fort et courageux, n’est-ce pas ?
– Oh oui ! Bob très fort très courageux !
– Et malin aussi ?
– Oh oui, très malin…
– Bon. J’ai besoin de toi. Tu as vu que j’ai mis Chiba-Bigk dans la maison. Il veut s’enfuir. Il faut le surveiller de près. C’est toi qui le feras.
– Bob assis devant lui, jour et nuit, le quitte pas des yeux !
– Ça ne sera pas nécessaire. Quand je serai parti, tu le détacheras. Il faut qu’il puisse bouger librement dans la salle. Mais il ne doit pas sortir.
– Pas sortir. Non. Il met le nez dehors, Bob lui met un grand coup dessus.
– Non, c’est défendu.
Il se gratta l’oreille.
– Oh, dommage. Très dommage. Pas laisser sortir et défendu le battre. Bob le détacher, et le tenir aussi.
– Oui, fis-je en souriant. Ce n’est pas facile. Mais tu sauras le faire. Il sera détaché, il aura à manger et à boire, mais il n’a pas le droit de sortir par la porte, ni d’aller à une fenêtre. Et tu n’as pas le droit de le battre.
– Pas tirer dessus ?
– Surtout pas ! Je m’en rapporte entièrement à ton intelligence.
– 279 –
– Bob, Bob ! Bob très intelligent. Saura comment. Voulez savoir comment ?
– Non. Je n’ai pas besoin de le savoir maintenant. J’espère que ça ira.
– Ça ira. Chiba-Bigk dedans, détaché, pas sortir, pas battre, pas tirer. Bob saura. Massa Shatterhand verra.
Je ne tenais pas à connaître l’idée de Bob ; Chiba-Bigk se sentirait peut-être humilié par les moyens que Bob imaginerait pour le garder, et je ne voulais pas que l’Indien, dans sa susceptibilité, m’en tînt pour responsable.
J’allai retrouver Bloody Fox, qui était avec Old Surehand.
– J’ai appris, me dit-il, que je dois aller auprès de Winnetou, pour lui montrer le chemin. Quand dois-je partir ?
– Ce soir. Le plus tôt possible.
– Et où le trouverai-je ?
– Je ne sais pas exactement, mais ça peut se calculer à peu près. Il est revenu en arrière sur les traces de Chiba-Bigk qui mènent droit à l’ouest jusqu’aux Cent Arbres. Comme il a dû enlever et emporter les piquets plantés par Chiba-Bigk il a dû mettre plus de temps que s’il avait marché sans arrêt…
– Il peut aussi faire ce travail pendant la plus grande partie de la nuit, car la lune va se lever bientôt.
– Certes, et c’est pourquoi je crois qu’il arrivera aux Cent Arbres vers midi.
– Là-bas, il faudra qu’il fasse boire les chevaux et qu’il les laisse reposer un peu.
– Très juste. Mais il n’y restera pas longtemps. L’essentiel c’est que les chevaux aient de l’eau. Le repos, il pourra le leur donner en chemin, au moment le plus favorable. Je lui ai dit
– 280 – qu’à partir des Cent Arbres, il devait aller droit au sud. En supposant qu’il enlève un piquet par kilomètre et qu’il ne se presse pas trop, il n’est pas difficile de calculer à quel endroit vous le trouverez en partant d’ici.
– Well, je sais où j’en suis. Y a-t-il encore autre chose, Mister Shatterhand ?
– Oui. Vupa-Umugi viendra derrière lui. Il faut qu’il ne trouve que des traces indiennes.
– Il faut donc que je retire mes bottes et que je mette des mocassins. J’en ai toujours plusieurs paires ici.
– Je voudrais bien en avoir une paire pour moi.
– Et moi aussi, dit Old Surehand. Sans quoi nous serons obligés d’en prendre aux prisonniers comanches, et elles ne sont pas en très bel état.
– J’en ai de plusieurs tailles, car Bob en porte aussi. Attendez !
Il alla dans la maison et revint avec quelques paires de mocassins. Nous trouvâmes chacun chaussure à notre pied et confiâmes nos bottes à Bob jusqu’à notre retour.
Mais il ne se trouva pas une seule paire capable de chausser les extrémités démesurées d’Old Wabble. Nous l’envoyâmes avec Entchar-Ko chez les Comanches, pour voir s’il y en avait un qui fût bâti comme lui.
– Et en ce qui concerne Winnetou, le plus important, c’est qu’il ait de l’eau, repris-je. Heureusement qu’il y a des outres ici.
– Oui, dit Fox. Je vais les remplir immédiatement. Mais je ne peux pas les emporter seul. Est-ce que je peux emmener quelques Apaches ?
– 281 –
– Naturellement, mais pas trop sans quoi Vupa-Umugi verra qu’il suit une troupe plus nombreuse que celle qui accompagnait Chiba-Bigk. Et il me vient à l’esprit qu’au lieu de partir seul avec vous, Mister Surehand et Old Wabble, nous ferions mieux d’emmener cinquante à soixante Apaches.
– Pour une simple reconnaissance ? demanda Old Surehand. Est-ce qu’on n’y va pas toujours avec le moins de monde possible ?
– Certes, mais cette reconnaissance deviendra peut-être tout autre chose. D’après ce que nous savons maintenant du plan des Comanches, c’est Vupa-Umugi qui va arriver aux Cent Arbres avec sa troupe. Cela se passera demain soir. Il y restera la nuit, puis poursuivra sa route en suivant les piquets. Il attirera sur lui la cavalerie blanche. Quand viendra-t-elle ? On ne le sait pas exactement mais on peut le supposer. En effet, Chiba-Bigk a dit que Nalé-Masiouv viendrait une demi-journée après Vupa-Umugi. Or les militaires doivent venir avant Nalé-Masiouv.
– Il faut donc s’attendre à ce qu’ils arrivent aux Cent Arbres après-demain matin.
– C’est ce qui me semble aussi. Quand ces Blancs seront partis sur les traces de Vupa-Umugi, Nalé-Masiouv fera son apparition et se mettra à leur poursuite. Jusqu’à présent, notre intention était de laisser venir ces divers détachements et de les encercler dans le piège préparé pour eux…
– Et c’est la meilleure chose, c’est même la seule que nous puissions faire, interrompit Bloody Fox.
– Il n’en est malheureusement rien. Je suis surpris qu’aucun de nous n’ait vu que notre plan comportait une erreur capitale. Nous voulions enfermer dans les cactus deux groupes d’indiens !
– Oui. Et alors ?
– 282 –
– Mais entre ces deux groupes, il y aura des Blancs !
– Zounds ! mais c’est vrai ! Nous aurions enfermé les Blancs au milieu des Rouges et la partie était perdue.
– Pas nécessairement, Mister Surehand, mais elle aurait été beaucoup plus difficile à gagner. Les Comanches se seraient rendus maîtres de la cavalerie, et cela leur aurait donné un atout important. Nous allons donc partir avec un détachement d’Apaches. Nous ne laisserons pas Nalé-Masiouv tomber dans le piège. Nous le capturerons déjà aux Cent Arbres.
– Excellente idée, Sir. Mais vous savez que Nalé-Masiouv aura plus de cent cinquante guerriers. Et vous voulez le capturer avec cinquante ou soixante Apaches seulement ?
– Non, ce serait insensé. J’aurai beaucoup plus de monde, car j’aurai la cavalerie. Les cavaliers blancs seront avec nous. Je vais dire à Entchar-Ko que… Mais le voici !
Il arrivait en effet avec Old Wabble. Je l’envoyai choisir les guerriers destinés à nous accompagner. Quant à l’ancien roi des Cow-boys, il avait une allure si étrange que je lui demandai :
– Qu’avez-vous, Sir ? Vous n’êtes pas bien ?
– Yes, pas bien du tout ! fit-il en montrant ses pieds.
– Ah ! Les mocassins ?
– Que le diable les emporte, hurla-t-il.
– Vous en avez trouvé ?
– Et comment !
– Assez grands ?
– Et comment ! Le Peau-Rouge qui les portait, ce ne sont pas des pieds qu’il a, ce sont des pattes d’ours ! Et ces énormes
– 283 – souliers sont encore trop petits pour moi. Je ne peux pourtant pas les allonger.
– Non. Mais faites-y des trous.
– Ah… Des trous ?… Mais c’est vrai… Quelle bonne idée ! Je m’en vais le faire tout de suite. Mes orteils prendront un peu l’air, mais ça leur fera le plus grand bien.
Tirant son couteau, il se mit en devoir d’exécuter l’opération.
Nous prîmes congé de Fox, Webster et Hawley. En arrivant au campement des Apaches, nous trouvâmes soixante d’entre eux prêts à partir avec nous.
– Mon frère blanc a-t-il encore un ordre à donner ? me demanda Entchar-Ko.
– Tu veilleras à ce qu’il y ait toujours des sentinelles sur le passage qui mène à l’oasis. J’ai confié Chiba-Bigk au Noir Bob, qui ne doit pas le laisser sortir de la maison. Si jamais il s’échappe, il ne pourra pas traverser les champs de cactus. Il faudra qu’il emprunte le passage… et qu’il y rencontre nos sentinelles.
– Et s’il se montre, que devons-nous faire ?
– Vous saisir de lui.
– Mais s’il se défend ?
– Alors il faudra naturellement employer la force. Je souhaite l’épargner dans toute la mesure du possible, mais il ne faut absolument pas qu’il s’échappe. En cas de besoin, il y perdra la vie. La même consigne s’applique à tous les prisonniers comanches.
Il n’y avait plus rien à dire. Nous partîmes au moment même où le fin croissant de la lune apparaissait à l’horizon.
– 284 –
À cheval dans le désert, au clair de lune ! C’est une sensation profondément enivrante. Pour un peu on croirait voler ; pas le moindre obstacle. Rien n’arrête non plus le regard dans son ascension vers l’infinité des étoiles ! Et quand les yeux sont las, c’est la contemplation intérieure qui parcourt sans répit tout l’infini de l’âme !
Nous chevauchâmes longtemps…
– 285 –