Main-sûre l'infaillible
2 Près de L’eau Bleue
2
PRÈS DE L’EAU BLEUE
Le lendemain matin, il fallut d’abord savoir quels étaient ceux qui étaient disposés à aller jusqu’à Saskuan-kui. Tous me demandèrent avec insistance de les emmener. Maintenant qu’ils savaient qui j’étais, ils étaient sûrs du succès. Ralph Webster lui-même, malgré les reproches reçus la veille, manifestait un enthousiasme incontestablement sincère, et Jos Hawley mit l’occasion à profit pour me dire :
– Qui eût pu penser, Sir, que vous étiez Old Shatterhand ! Je ne suis qu’un vieux coureur de Prairie, sans aucune prétention. Mais, mettez-moi à l’endroit qu’il faut, et vous verrez que je vous ferai honneur.
En partant, je suivis d’abord pendant une heure environ le cours d’eau au bord duquel nous avions campé. Ensuite la vallée quittait la direction de l’est pour prendre celle du sud. Le gazon était piétiné, et Old Wabble mit pied à terre pour examiner les traces.
– Laissez donc, Mister Cutter, lui dis-je. C’est inutile, et de plus, cela nous est interdit. J’ai donné aux Comanches ma parole que nous ne suivrions pas leur piste.
– Vous croyez donc que ce sont leurs traces ? Hum ! Je suis tenté d’en douter. S’ils étaient venus à cheval jusqu’ici, nous aurions déjà vu des traces de sabots sur notre route.
– Non. Entre leur départ et le nôtre, il s’est écoulé assez de temps pour que l’herbe se redresse. Mais ici, où ils ont
– 58 – probablement campé et d’où ils ne sont partis que très récemment, les traces sont encore fraîches.
– Votre argument me paraît juste, mais je me demande si ces Indiens ont été bien prudents de passer la nuit à une heure seulement de notre campement.
– Pourquoi ? Je les ai relâchés et leur ai promis de ne pas les suivre. Ils se sont donc sentis en parfaite sécurité. En outre on va beaucoup plus vite à cheval le jour que la nuit. Un homme avisé se reposera donc pendant la nuit, et non pas de jour, et je tiens les Comanches pour des gens avisés. Au bout d’une heure de chemin, ils n’ont pas hésité à s’arrêter pour attendre le jour. Le jour venu, ils ont repris leur route, comme vous le voyez aux traces qui descendent vers le cours d’eau, là, à droite, et qui sont si fraîches qu’elles ne peuvent pas dater d’hier soir.
Old Wabble prit un air résolu et dit en souriant :
– Vous dites que vous tenez parole et ne voulez pas examiner leurs traces. Mais cela me paraît impossible.
– Pourquoi ?
– Parce que nous suivons le même chemin qu’eux, et sommes par conséquent obligés d’observer leurs traces. Vous ne voulez tout de même pas que nous marchions les yeux fermés ?
– Non, car nous n’allons pas suivre leurs traces.
– Pourquoi ? Parce que vous le leur avez promis.
– Nous avons une autre raison, encore bien meilleure. Les Peaux-Rouges suivent ce cours d’eau, probablement pour pouvoir plus facilement abreuver leurs chevaux. Il mène au Rio Pecos, mais en décrivant un arc de cercle assez long. Ils font donc un détour. Nous, nous allons quitter le cours d’eau ici-même et aller jusqu’au Pecos en ligne droite. Nous arriverons donc avant eux au Saskuan-kui. Je n’ai pas besoin de vous expliquer l’avantage que cela présente.
– 59 –
Le sourire d’assurance disparut du visage d’Old Wabble et il dit :
– S’il en est ainsi, Mister Shatterhand, vous avez raison. Je vois que j’ai encore beaucoup à apprendre de vous ; it’s clear. Mais, dites-moi, le chemin que vous vous proposez de prendre est-il très difficile ?
– Pas du tout. Il descend tout le temps. Le terrain est presque toujours plat. C’est tantôt du rocher, tantôt du sable. Évidemment il n’y a pas d’eau. Il faudra patienter jusqu’au Rio Pecos.
– Et les Comanches y sont. Cela ne nous empêchera-t-il pas d’arriver jusqu’à l’eau dont nous aurons si grand besoin après cette chevauchée ?
– Non. Je connais bien le Saskuan-kui. Nous l’atteindrons en un tout autre endroit, et nous pourrons tranquillement faire boire nos chevaux.
– Well, me voilà rassuré. Je vois que sous votre direction notre sécurité sera totale. Et je vais vous dire quelque chose : je suis plus vieux, beaucoup plus vieux que vous. Il serait donc naturel que vous me choisissiez pour chef. Mais je veux… oui… je veux…
Il avait visiblement du mal à exprimer la décision qu’il venait de prendre. Ses membres s’agitaient en tous sens comme si toutes ses articulations s’étaient soudain défaites. Au bout d’un certain temps, il reprit son calme et poursuivit :
– Oui. J’y renonce. Je me soumets à votre autorité. Soyez notre chef. C’est la première fois que pareille chose arrive à Old Wabble. J’espère que vous vous en rendez compte, hein, Mister Shatterhand ? It’s clear !
En effet, jamais Old Wabble n’avait accepté de se subordonner à qui que ce fût. Je me rendais compte de l’effort
– 60 – que cette décision avait dû lui coûter. Il me regardait, les yeux écarquillés, attendant sans doute mes remerciements et mes félicitations. Mais je fus obligé de le décevoir.
– Non, ce n’est pas aussi clair que vous le croyez. Nous sommes de libres citoyens de l’Ouest, et non des soldats soumis à l’ordre hiérarchique. Nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs.
– Mais, Sir, vous ne pouvez exiger que nous soyons tous toujours du même avis.
– Certes non.
– Alors, qu’arrivera-t-il si nous nous disputons ?
– Des disputes ? Entre hommes raisonnables, ça n’existe pas ! Si nous avons des divergences de vues, nous en débattrons, Mister Cutter.
– Well, nous débattrons. Et puis après ?
– Et puis après nous agirons conformément à l’opinion la plus raisonnable.
– Et si les autres sont d’avis que ce n’est pas l’opinion raisonnable ?
– Eh bien, cela signifiera qu’ils sont des imbéciles, et je ne fréquente pas les imbéciles.
– Que… qui… quoi… ? fit-il.
Son visage prit une expression prodigieusement amusante, où se mêlaient la ruse et la stupéfaction. Après quelques instants d’immobilité, ses membres furent de nouveau parcourus de leur frémissement habituel, et il reprit.
– Alors, comme ça, vous ne fréquentez pas les imbéciles ! Alors, comme ça, les imbéciles, ça ne peut être que nous ?
– 61 –
– Je veux simplement dire que je me garderai toujours de m’opposer à une opinion raisonnable.
– Ah oui ! Et si cette opinion raisonnable se trouve être la vôtre, et si nous ne sommes pas du même avis, et refusons de faire ce que vous dites ?
– Alors je vous planterai là et m’en irai.
– En ce cas, ce qu’il y aura à faire ne sera pas fait.
– Si, parce que je le ferai tout seul. Un homme raisonnable fait plus d’ouvrage tout seul qu’avec dix autres qui lui gâchent son travail.
– En d’autres termes, Old Shatterhand a toujours raison ; il faut donc toujours faire ce qu’il dit, sans quoi il s’en va.
– C’est à peu près ça, mais en plus poli.
– C’est bien ce que je disais : vous êtes notre chef.
– Non : car je n’exige pas l’obéissance passive. Il faut que chacun ait le droit d’exprimer son opinion. Et en ce qui vous concerne, Mister Cutter, je suis convaincu que vous ferez toujours ce qu’il y a lieu de faire et que vous n’entreprendrez jamais rien de déraisonnable.
Son visage ridé s’illumina de plaisir, et il s’écria d’un ton joyeux :
– À la bonne heure, Sir, it’s clear ! Nous n’avons pas de chef, mais si les autres ne comprennent pas que vous avez raison, nous les laisserons tomber. En avant !
Nous montâmes au flanc de la vallée puis, arrivés au sommet, tournâmes à angle droit. En haut, le terrain était plat, et nous pûmes faire galoper nos chevaux, qui s’étaient copieusement abreuvés en bas. Old Wabble était auprès de moi, en avant des autres, et jetait de temps en temps des regards
– 62 – admiratifs sur mon étalon noir, auquel notre allure rapide ne devait pas déplaire.
Malgré son âge, le vieux était un cavalier remarquable. Ses longs cheveux blancs flottaient derrière lui, comme la crinière sombre de Winnetou. Je dois dire toutefois que, dans la vallée, il m’avait déçu. Ses objections n’attestaient pas la sûreté d’observation et de jugement qui sont l’apanage du chasseur éprouvé. Aussi bien l’ancien « roi des Cow-boys » n’avait-il jamais exercé son activité que dans la savane, en terrain libre. Il n’avait pas acquis les qualités qui ne se développent qu’à l’école de la forêt touffue et des montagnes tourmentées. Mais, dans son domaine, il méritait la plus totale confiance.
Nous chevauchâmes longtemps côte à côte sans qu’il rompît le silence. Je lui en fis l’observation. Il répondit :
– Je parle volontiers, Sir, mais je sais que vous préférez les actes aux paroles. Chacun sait qu’avec Winnetou, vous passez des journées entières sans un mot superflu. Même au moment du danger, alors que d’autres se concerteraient interminablement, il vous suffit d’un clin d’œil ou d’un bref regard. Je me tais, pour que vous ne me considériez pas comme un bavard : it’s clear.
– Il est vrai que Winnetou s’exprime mieux en actes qu’en paroles. Et je serai heureux de constater que je m’entends avec vous aussi bien qu’avec lui, Mister Cutter.
– Ne vous en faites pas, Sir ! Je ne suis pas entièrement dépourvu d’expérience, et je m’efforcerai de vous prouver que je puis vous être utile…
Nous traversâmes le terrain rocheux que j’avais décrit. Dans l’après-midi, le sol devint gazonneux. Nous nous rapprochions d’un affluent du Rio Pecos, bordé de roseaux. Je connaissais déjà ce cours d’eau, que nous suivîmes jusqu’à son
– 63 – embouchure. Deux heures nous séparaient du coucher du soleil, et nous n’étions plus qu’à une heure de marche de Saskuan-kui.
Cette « Eau Bleue » était un petit bassin alimenté par des sources voisines, et dont le trop plein se déversait dans le Rio Pecos. Ses rives étaient abondamment garnies d’ormes et de cotonniers, au-dessus desquels planaient les ombrages des pécans et des chênes. L’eau était d’une couleur bleu foncé, d’où le nom de Saskuan-kui que lui avaient donné les Indiens. En aval de l’endroit où nous nous trouvions, le lac se déversait dans le Rio Pecos, que nous devions traverser. Plus bas, il y avait un gué, mais nous ne devions pas l’utiliser parce que les deux Comanches qui remontaient le fleuve auraient découvert nos traces. Il fallait donc traverser à la nage. Le fleuve était assez large à cet endroit. Mais il faisait une telle chaleur que ce bain forcé nous fut plutôt agréable.
Arrivés sur l’autre rive, nous cherchâmes d’abord s’il y avait des traces, et fûmes très rassurés de ne pas en trouver. Prudemment, nous chevauchâmes sous les trembles jusqu’à l’embouchure du déversoir du lac. Là encore, pas de traces. Je mis pied à terre, attachai mon cheval à un arbuste dont il se mit à brouter les feuilles, et m’étendis dans l’herbe. Old Wabble suivit mon exemple, soucieux d’imiter Winnetou le silencieux. Mais les autres, étonnés restèrent à cheval, et Webster demanda :
– Pied à terre, Sir ? Mais il fait encore jour.
– C’est bien pourquoi j’ai mis pied à terre, répondis-je.
– Nous n’allons pas jusqu’à l’Eau Bleue ?
– Non.
– Alors vous voulez attendre qu’il fasse nuit pour y aller ? Pourquoi pas au jour, nous pourrions trouver des traces, Mister Shatterhand ?
– 64 –
– Bien sûr, nous verrions des traces, mais nous aussi, nous serions vus.
– Il me semble qu’en faisant attention…
– Silence, interrompit Old Wabble d’un ton sévère. Ne criez pas comme une bande de chameaux que vous êtes. Est-ce que vous m’avez entendu parler, moi ? Mister Shatterhand sait ce qu’il fait. Si vous avez envie d’apporter vos scalps au marché, vous n’avez qu’à continuer. Moi je reste ici.
À ces mots, les autres mirent eux aussi pied à terre. Webster grommela :
– Holà ! Un peu de politesse, Old Wabble ! Un gentleman tel que moi n’a pas l’habitude de se laisser traiter de chameau.
– Un vrai gentleman n’a qu’à la fermer, d’abord. Vous ne vous êtes pas levé assez tôt pour contredire Mister Shatterhand quand il veut faire quelque chose qui ne vous plaît pas. Tenez-vous tranquille, sans quoi nous vous laissons tomber.
Laisser tomber ! C’était là ce qu’il avait retenu. Et en morigénant Webster, il voulait manifester son accord avec moi. Mais j’étais convaincu que le silence d’Old Wabble ne durerait pas et qu’à la première occasion, il m’interrogerait tout comme Webster venait de le faire.
La nuit tombait. Je me levai et déclarai.
– Je vais chercher les Comanches. Je laisse ici mes fusils. Qu’aucun d’entre vous ne s’éloigne. Il pourrait être aperçu par les Peaux-Rouges qui sont peut-être dans le voisinage.
– Très juste, dit Old Wabble. Les deux Comanches que nous avons libérés vont probablement passer tout près de nous.
– Pas ici, Mister Cutter, fis-je. Ils prendront le gué et arriveront par l’autre rive.
– 65 –
– Vous croyez ?
– Oui. C’est pourquoi j’ai préféré que nous nous reposions de ce côté-ci, où nous passons inaperçus.
– Well. Alors vous partez. Je peux vous accompagner ?
– Très franchement, je préfère rester seul. Redouteriez-vous mon inexpérience ou ma maladresse ? J’ai pourtant prouvé hier que je savais faire de la marche d’approche.
– Je vous ai pourtant vu !
– Ce n’est pas moi que vous avez vu, c’est la branche qui a bougé.
– Pshaw ! Longtemps avant que vous ayez coupé cette branche, j’ai vu vos yeux.
– Mes yeux ? Good lack !
– Mais oui ! Évidemment, il faut un regard exercé. Mais vous savez que les yeux brillent dans l’obscurité. Et les vôtres étaient grands ouverts.
– Il fallait bien que je les ouvre pour y voir quelque chose.
– Mais non ! Un bon éclaireur ouvre les yeux le moins possible, pour ne pas les faire voir. Et quand il veut mieux entendre, il les ferme tout à fait.
– C’est vrai, Sir. On s’instruit avec vous.
– Il y a encore quelque chose. Je n’ai pas vu que vos yeux. J’ai aussi vu vos cheveux.
– Mes cheveux aussi ?
– Ça ne devrait pas vous étonner. Ils sont blancs comme neige. Je vous conseille de les dissimuler la prochaine fois que
– 66 – vous irez en patrouille. Vous auriez vite fait de les perdre, et la peau du crâne avec.
– D’accord, d’accord. J’espère que je peux venir, maintenant ?
– Je vous répète que je préfère aller seul.
– Bon. Mais vous n’êtes qu’un homme. Il peut vous arriver quelque chose. Et alors nous ne saurons pas où vous êtes ni comment vous venir en aide.
– Ce n’est pas faux.
– Je vous donne ma parole que je ne commettrai aucune erreur.
– Votre parole ? Bon, je l’accepte, et j’espère que vous la tiendrez.
– Merci. Je cache mes cheveux et nous partons.
Il enroula sa chevelure au sommet de son crâne et attacha son foulard par-dessus. Cependant, il poursuivit.
– Connaissez-vous l’Eau Bleue et ses environs assez bien pour pouvoir y découvrir les Rouges même dans l’obscurité ?
– Oui. Sans quoi vous pouvez bien penser que j’aurais utilisé la dernière heure du jour pour aller en reconnaissance au lieu de rester couché ici.
– Bravo, bravo ! s’écria Webster.
Old Wabble se retourna vers lui et dit avec colère.
– Qu’est-ce que vous avez, à crier, vous ?
– J’ai crié bravo, répondit Webster, parce que Mister Shatterhand vous a bien cloué le bec.
– Cloué le bec ! Comment ça ?
– 67 –
– Parfaitement ! Vous avez été grossier avec moi, vous m’avez traité de chameau, parce que j’ai posé une question très simple, et maintenant vous dites de telles bêtises qu’Old Shatterhand est obligé de vous remettre à votre place. « Vous pouvez bien penser », vous a-t-il dit. Hein ! Et moi, encore une fois, je dis : Bravo !
– Taisez-vous, Sir ! Ma question n’était nullement déplacée.
– La mienne non plus.
– C’est ce que vous croyez. Au surplus, nous sommes dans le Far West, au voisinage d’indiens hostiles, et on ne se met pas à hurler : « Bravo », à gorge déployée. Venez, Mister Shatterhand, laissons-le tomber.
– Pour toujours ? demandai-je en souriant.
– Non, jusqu’à notre retour.
Je confiai mes fusils à la garde de Webster et nous partîmes.
Nous nous avançâmes le long du déversoir du lac, sous le couvert de l’étroite bande de buissons qui le bordait. La leçon donnée à Old Wabble par Webster n’eut pas de résultats durables. Bientôt, il se remit à m’interroger à mi-voix.
– À quoi ressemble l’Eau Bleue, Sir.
– C’est un lac à peu près rond, ou plutôt un étang, car il n’est pas très grand.
– Quelle en est la dimension ?
– Il m’a fallu vingt minutes pour le traverser à la nage.
– Il n’est donc pas si petit que ça, car j’ai entendu dire que vous étiez un excellent nageur. Il paraît que chez les Indiens, vous avez un jour sauvé votre vie en vous enfuyant à la nage.
– 68 –
– Cela m’est même arrivé plusieurs fois.
– Et que vous avez distancé le meilleur des nageurs rouges.
– C’est vrai, sans quoi je ne serais pas là. Et vous, Mister Cutter, comment nagez-vous ?
– Comme un poisson. En douteriez-vous ?
– Puisque vous le dites, c’est que c’est vrai. Et que vous me surpassez, car je ne prétends pas nager comme un poisson. Au surplus, vous n’êtes pas très bien en chair.
– La peau sur les os, vous pouvez le dire. Mais ça n’empêche pas d’être bon nageur.
– On le dit, pourtant.
– On a tort. Quand on est gros et large, on a du mal à se déplacer dans l’eau. Moi qui suis long et mince, je fends les flots. C’est comme une pointe de flèche : plus elle est longue et mince, plus elle pénètre, it’s clear !
Je n’en étais pas convaincu, mais je crus volontiers qu’il était bon nageur.
– Y a-t-il des îles dans l’Eau Bleue ? reprit-il après un moment.
– Il n’y en a qu’une, près de la rive nord.
– S’il continue à faire aussi noir et si les Rouges n’allument pas de feu, nous aurons du mal à la trouver.
– Dans un moment, les étoiles seront plus claires, et je suis convaincu que les Comanches ont allumé du feu. Ils n’ont aucune raison de penser que l’ennemi est proche. Ils se savent en sécurité. Ils ne resteront pas dans le noir.
– Comment allons-nous approcher ?
– 69 –
– Juste en face de l’île, il y a un endroit très propice pour camper. J’y ai moi-même deux fois passé la nuit. Les Indiens s’y trouvent probablement. Les buissons sont épais et surmontés de grands arbres.
– Ce n’est pas fameux. Nous aurons du mal à passer.
– Nous n’y pouvons rien. Et il y a encore un autre obstacle.
– Quoi donc ?
– Il n’y a pas assez de pâture entre l’eau et les buissons. Les chevaux seront donc probablement de l’autre côté des buissons, où il y a de l’herbe en abondance.
– Hum ! Alors il y aura des guetteurs pour les garder.
– Naturellement. Nous avons donc le camp devant nous et les chevaux et leurs gardiens derrière nous. Il faudra donc faire très attention, d’autant plus que les chevaux indiens sont tout aussi vigilants que leurs maîtres. Et maintenant, ne parlons plus. Nous avons besoin de toute notre attention.
Nous avions accompli à peu près la moitié du parcours, et devions désormais être très prudents, car, plus nous nous approchions, plus nous avions de chances de rencontrer des Indiens. Mais fort heureusement, nous arrivâmes au débouché du lac sans avoir fait de mauvaise rencontre.
Le bois dessinait un large arc de cercle le long de l’espace gazonné. Nous poursuivîmes notre route le long des buissons, mais soudain, nous entendîmes des voix. Nous nous arrêtâmes.
– Pako, disait une voix, karbune !
Ce qui signifie : « Pako, écoute ! »
– Himme unoso sowui ? (Que veux-tu ?) répondit un autre.
– Kime. (Viens !)
– 70 –
– Um neatz nariskoé, woné tihtesté nakojoné. (Je ne peux pas venir ; je veux me tailler une petite pipe.)
Puis ce fut de nouveau le silence.
– C’est le dialecte des Comanches Naïnis. Ce sont donc les gens que nous cherchons. Connaissez-vous ce dialecte ? murmurai-je à Old Wabble.
– Oui. L’autre a prétendu qu’il n’avait pas le temps.
– Bien. Puisque vous comprenez, vous pourrez écouter utilement. Ma prévision s’est réalisée. Les chevaux sont devant nous. C’est un des gardiens qu’on a appelé. Suivez-moi, en faisant le moins de bruit possible.
Nous continuâmes au bord des buissons, jusqu’à un endroit où le bois faisait saillie. Arrivés là, nous aperçûmes un feu allumé sur la prairie à quelque six cents pas de nous. Plusieurs Indiens étaient assis autour, gardant les chevaux.
– C’est bien ce que vous avez dit, Sir, fit Old Wabble. Voilà les chevaux, et leurs propriétaires campent sans doute près de l’Eau Bleue, de l’autre côté des buissons et des arbres.
– C’est exactement l’endroit dont j’ai parlé, où j’ai campé deux fois. Et maintenant, couchons-nous, sans quoi nous serons vus.
Nous continuâmes en rampant et arrivâmes à une éclaircie dans les buissons, qui reliait le campement au pâturage. Ce passage commode nous était malheureusement interdit, car les Rouges y circulaient, et nous ne tenions pas à être découverts. Nous suivîmes donc, dans les buissons, un parcours parallèle au sentier. Comme la broussaille était épaisse, et que nous voulions éviter de faire du bruit, il nous fallut beaucoup de temps et d’efforts pour parvenir à l’autre lisière du bois. Le camp était devant nous.
– 71 –
C’était un campement de guerre. Les Indiens n’avaient toutefois pas le visage peint « en guerre ». C’est donc qu’ils prévoyaient un séjour prolongé. Mais il n’y avait pas de tentes, comme il y en aurait eu s’il s’était agi d’un simple campement de chasse. Ils devaient se sentir entièrement en sécurité, car il n’y avait pas moins de huit feux, à la lueur desquels nous comptâmes plus de cent cinquante Peaux-Rouges. Ils avaient « fait de la viande ». Elle séchait en longues lanières. C’est donc qu’ils prévoyaient une campagne lointaine, pendant laquelle ils n’auraient pas le temps de chasser, ou qui les mènerait dans une région dépourvue de gibier. Cette région, je la connaissais : c’était le Llano Estacado, sablonneux et désertique comme le Sahara.
On voyait encore quelques bisons abattus, autour desquels la plupart des Indiens s’affairaient pour les dépecer, afin de les découper ensuite en lanières. D’autres, accroupis auprès des foyers, faisaient rôtir de la viande. Les morceaux déjà cuits étaient entassés, prêts pour le repas du soir. Près de deux feux plus petits, malheureusement éloignés l’un de l’autre, on voyait des personnages qui s’entretenaient en se passant la pipe dont chacun ne tirait que quelques bouffées. C’étaient sans doute les chefs. J’ai dit qu’ils étaient malheureusement séparés parce que s’ils avaient été réunis, nous aurions pu les écouter ensemble. Mais nous dûmes nous séparer, car il était évident que nous ne devions pas partir sans avoir entendu ce qui se disait.
L’île formait un point sombre surmonté d’une lueur, sans laquelle nous ne l’aurions probablement pas aperçue. Je me demandai la raison de ce feu sur l’île. Groupe après groupe, j’examinai attentivement les occupants du campement. On n’y voyait que des Indiens. Pas un seul Blanc. C’était la réponse à ma question.
Nous étions couchés l’un auprès de l’autre sous un cotonnier sauvage qui nous couvrait entièrement. Aucun regard ne se dirigeait de notre côté.
– 72 –
– Damn it ! murmura le vieux. Je les ai comptés, ils sont dans les cent cinquante. Mais pas un seul Blanc. Ils n’ont tout de même pas déjà exécuté Old Surehand.
– Non. Il est probablement sur l’île.
– Sur l’île ? Ah, c’est ce point noir, là-bas, au-dessus duquel on voit une lueur ?
– Oui.
– Et vous pensez que Old Surehand y est ? Cela me rassure, mais je trouve curieux qu’ils ne l’aient pas gardé au camp.
– Moi pas. Entouré d’eau de tous côtés il est plus facile à garder.
– Ils le garderaient aussi bien ici : de toute façon il est ligoté.
– Il l’est certainement. Mais ils ont voulu éviter que quelqu’un découvre par hasard le campement et leur prisonnier.
– En ce cas tant pis. Ici, nous aurions pu nous approcher de lui et le libérer. Là-bas, c’est impossible.
– Pshaw ! J’aime mieux qu’il ne soit pas dans le camp. Et tout à l’heure vous me donnerez raison. Mais je veux d’abord écouter ces Indiens.
– Permettez-moi de vous faire observer que nous courrons des risques inutilement. Je n’ai pas peur et je suis prêt à tout ce que vous voulez, mais si nous arrivons à les entendre, qu’apprendrons-nous qui en vaille la peine ?
– Il faut tout de même essayer. J’en ai souvent fait l’expérience. On apprend toujours quelque chose d’utile. Ils parlent de ce qui s’est passé, de ce qui se passe, de leurs projets, donc du captif et de l’expédition qu’ils préparent. Et, puisque vous n’avez pas peur, je vous fais confiance. Vous voyez les deux
– 73 – feux auprès desquels les guerriers s’entretiennent. Il faut s’en approcher. Vous prendrez le plus proche. Les buissons sont tout près, vous aurez moins de mal à y parvenir. J’irai vers celui qui est près de l’eau, et qui est plus difficile. C’est d’accord ?
– Oui. Mais vous me faites beaucoup d’honneur en prenant la mission la plus dangereuse.
– Ce n’est pas une honte pour vous. Alors, attention. Nous reviendrons ici même. Le premier arrivé fera un signal à l’autre, sans éveiller l’attention des Rouges : il imitera le cri de la chouette. Vous saurez ?
– Je crois que oui.
– Bon. Sitôt revenu ici, vous pousserez quatre cris, le second et le troisième plus rapprochés que les autres. Vous avez compris ?
– Yes. Pour distinguer du véritable cri de la chouette.
– C’est ça ! J’en ferai autant si j’arrive avant vous. Si vous êtes découvert…
– Découvert ? interrompit-il. Je m’en garderai bien.
– On ne sait jamais. Si vous êtes découvert, fuyez le plus vite possible sans vous occuper de moi et regagnez notre campement. Je vous suivrai.
– Et si on vous voit ?
– Je fuirai aussi et c’est vous qui me suivrez. Avez-vous encore une question à poser ?
– Non. J’ai reçu ma mission. Je la remplirai. It’s clear !
– Bonne chance. En avant !
– Oui, en avant, Sir ! Vous serez satisfait.
– 74 –
Il s’éloigna en rampant vers la droite. Je n’étais pas tout à fait tranquille à son sujet.
Ma tâche était, certes, plus difficile que la sienne. Le feu vers lequel je me dirigeais était près de l’eau, et il n’y avait entre moi et lui rien qui pût me servir de couvert. Comment y arriver, et y rester un certain temps, sans être aperçu ? Il le fallait cependant. Car un des guerriers assis là-bas portait dans sa chevelure une plume d’aigle blanc, et, sans distinguer son visage, je pensais que c’était Vupa-Umugi, le chef des Comanches.
Il n’y avait qu’une voie possible : l’eau. Jamais encore je n’avais rencontré pareille difficulté. La rive était bordée de roseaux. Il fallait en profiter. Mais je devais me dévêtir, et choisir à cet effet un endroit obscur où la blancheur de ma peau resterait invisible. À droite, non loin du feu le plus éloigné, les buissons arrivaient presque au bord de l’eau. Je rampai jusque-là, me déshabillai, gardai quelques courroies et mon bowie-knife, et dissimulai mes vêtements au creux des broussailles. Puis je coupai quelques roseaux, les liai en une gerbe de l’aspect le plus naturel possible, et, la faisant reposer sur mes épaules, y passai la tête. J’y découpai une ouverture pour pouvoir y voir, et entrai dans l’eau.
Il fallait que cette gerbe restât toujours à la même hauteur que les roseaux du rivage. En me déplaçant ainsi avec précaution, je pouvais espérer qu’on n’apercevrait pas cette gerbe mouvante, et que j’arriverais à atteindre mon objectif et à me replier ensuite sans encombre. Si j’étais découvert, ce qui me paraissait fort possible, je projetais de fuir droit à travers le lac et de revenir ensuite récupérer mes vêtements.
L’eau fut d’abord peu profonde, je dus me coucher et ramper dans la vase, en prenant garde de ne pas être blessé par les herbes coupantes. L’eau s’approfondissant, je pus enfin marcher. Plus loin, je perdis pied et me mis à la nage. Je n’avais plus qu’une soixantaine de mètres à faire en tout. Mais il me
– 75 – fallut plus d’une demi-heure pour faire la moitié du chemin. À cette vitesse, je ne rejoindrais pas Old Wabble avant plusieurs heures.
Fort heureusement, un événement se produisit qui vint à mon aide. J’entendis soudain des appels sonores et vis deux Indiens, sortis des buissons, apparaître dans le campement. C’étaient les deux Comanches que j’avais assommés la veille. Le chef les avait envoyés à la poursuite d’Old Wabble ; ils étaient de retour, et chacun voulait naturellement connaître le résultat de leur mission. Ils attirèrent donc l’attention de tous, et le chef lui-même, sans se précipiter au-devant d’eux comme les autres, se tourna dans leur direction. J’en profitai immédiatement, et il ne me fallut pas plus d’une minute pour atteindre l’endroit que je m’étais proposé. Je dissimulai mon corps blanc dans la vase de la rive et, la tête au-dessus de l’eau, je pus observer à loisir ce qui se passait. Le bouquet de roseaux placé sur mes épaules était semblable à ceux qui garnissaient le rivage. Aussi me sentais-je momentanément en sécurité.
Mais il était temps. Les deux Comanches étaient arrivés au feu du chef, qui les accueillit en ces termes :
– Je ne vois pas à vos ceintures le scalp de celui que vous auriez dû tuer. Êtes-vous devenus aveugles, pour avoir perdu sa trace ? Vos chevaux se sont-ils brisé les pattes, pour que vous n’ayez pu le rejoindre ?
L’un d’eux, gardant le silence, fixa le sol des yeux. L’autre, plus hardi, regarda le chef en face et répondit :
– Nous avons conservé nos yeux, et les pattes de nos chevaux sont intactes.
– Alors où est le scalp ?
– Il est encore sur la tête de celui à qui nous devions le prendre.
– 76 –
– Alors ce Visage Pâle est encore vivant ?
– Oui.
– Vous l’avez laissé échapper ?
Ses yeux lancèrent des éclairs.
– Il nous a échappé, répondit l’autre, soutenant sans émoi le regard du chef.
– Vous êtes des chiens boiteux ! Je vous renverrai à la tente des vieilles femmes. C’est là votre place !
– Tu es Vupa-Umugi, notre chef de guerre, et nous avons le devoir d’obéir à tes ordres. Mais quand tu donnes des ordres impossibles à exécuter, tu n’as pas le droit d’injurier ceux qui se sont efforcés en vain. Nous ne sommes pas des chiens boiteux. Nous sommes de valeureux guerriers, sans quoi tu ne nous aurais pas désignés pour poursuivre le Visage Pâle. Nous n’irons pas chez les vieilles femmes. Pourquoi parles-tu et juges-tu avant de savoir pourquoi nous ne rapportons pas le scalp ?
L’homme qui venait de proférer ces propos hardis n’était certes pas un lâche. La cruauté de Vupa-Umugi était renommée. Elle s’exerçait non seulement contre les Blancs, mais aussi contre ses propres congénères. Respecté pour sa valeur guerrière, Vupa-Umugi n’était pas aimé. Il avait provoqué des rancunes comme celle qui venait de trouver son expression. Toutefois l’attitude du Peau-Rouge, malgré sa hardiesse, n’avait rien de déplacé. Un chef Indien n’est nullement un monarque absolu. Il est élu par la tribu. Il conserve son autorité tant qu’il sait conserver son expérience, sa sagesse et son courage. Mais l’« Assemblée des Anciens » peut à tout moment le déposer, et il se retrouve alors au-dessous du rang où il était avant son élévation. Vupa-Umugi savait tout cela. Je vis la fureur dont l’emplissaient les paroles du guerrier. Il porta la main à sa ceinture, où était passé son coutelas. Mais il se domina et répondit avec calme :
– 77 –
– Tu vas raconter et j’écouterai. Je dirai ensuite si tu es toujours au nombre des guerriers Comanches.
Ils se rassirent et le guerrier se mit à faire le récit de la poursuite.
– … Alors un coup nous frappa à la tête et nous tombâmes morts, lorsque nous revînmes à la vie, nous étions ligotés et attachés à un arbre.
– Ligotés et attachés ? rugit le chef. Sans vous être défendus ?
– Le chef des Naïnis peut-il se défendre contre un ennemi qu’il ne voit pas ?
– Non, mais je ne laisserais aucun ennemi m’attaquer sans le voir !
– Pas celui-là !
– Celui-là ! Tu sais donc qui il était ? Quel est son nom ?
– Old Shatterhand.
– Uff ! s’écria le chef, en se dressant à demi pour se rasseoir aussitôt.
– Uff, uff, uff ! firent les autres à leur tour.
– Old Shatterhand ! reprit le chef. Ce chien pâle que les guerriers Comanches ont tant de fois eu entre leurs mains et qui leur est chaque fois échappé ! Oh, si j’avais été à votre place !
– Il te serait arrivé la même chose qu’à nous.
– Silence. Je suis Vupa-Umugi, et je ne me serais pas laissé surprendre par lui.
– C’étaient nous qui voulions surprendre le Visage Pâle échappé. Pouvions-nous savoir qu’il avait rencontré d’autres
– 78 –
Blancs ? Et que parmi eux se trouverait Old Shatterhand, l’Invaincu.
– Non. Mais vous auriez dû être plus prudents.
– Nous l’avons été. Quand nous avons senti le feu, nous avons aussitôt laissé nos chevaux en arrière et nous sommes allés voir qui était là. Personne ne nous avait découverts. Nous aurions pris tous leurs scalps si Old Shatterhand ne nous avait pas vus. Il attendait dans les buissons. Quand nous sommes passés, il a bondi et nous a assommés. Mes frères rouges connaissent la force de sa main.
– Héhé, héhé. (Oui, oui) firent les assistants à qui s’adressait cette question.
– Et ils savent que celui qu’elle atteint tombe mort ?
– Héhé, héhé.
– Croyez-vous que les choses se seraient passées avec vous autrement qu’avec nous ? Que vous l’auriez vu et que vous lui auriez résisté ?
– Ke, ke. (Non, non.)
Le narrateur avait su habilement gagner ses auditeurs à sa cause. Vupa-Umugi se garda d’interrompre la suite de son récit. Lorsqu’il eut terminé, il demanda :
– C’est ainsi qu’a agi Old Shatterhand, que les guerriers comanches appellent leur ennemi. L’un d’entre vous sait-il qui est l’autre Visage Pâle, que nous avons poursuivi ?
Ils répondirent négativement.
– Et pourtant nous avons souvent entendu parler de ce Blanc.
– 79 –
– Je l’ai vu pénétrer dans nos rangs ; aucune balle, aucune arme ne semblait pouvoir l’atteindre. Mais je ne le connaissais pas, dit le chef.
– Il a de longs cheveux blancs comme la neige des montagnes, ne l’as-tu pas vu ?
– Je l’ai vu.
– Mais quatre-vingt-dix hivers ont creusé des sillons dans son visage. Il n’y a qu’un seul Visage Pâle qui compte tant d’années, qui ait des cheveux blancs, et qui soit un cavalier assez hardi pour s’introduire avec son cheval au milieu de trois fois cinquante cavaliers ennemis.
– Uff, uff ! s’écria le chef. Mon frère rouge paraît faire allusion à Old Wabble.
– Oui. C’était lui.
– C’est lui, c’est lui. Lorsqu’il s’est échappé, l’Esprit Bienveillant nous a quittés. Aucun autre Visage Pâle vivant n’a si souvent fait couler le sang des hommes rouges que ce chien aux longs cheveux blancs. S’il était tombé entre nos mains, mon cri de joie aurait retenti jusqu’à la dernière tente des Comanches. Mais nous le retrouverons, et cette fois il ne nous échappera plus.
– Veux-tu lancer à sa poursuite un plus grand nombre de guerriers ?
– Non.
– Alors ?
Le chef fit mine de congédier d’un geste son interrogateur et dit :
– Mon frère rouge est un guerrier ordinaire et il ose demander au chef de guerre des Naïnis ce qu’il entend faire.
– 80 –
Une telle question n’est pas de ton ressort. Mais je vais quand même y répondre afin que tu saches que je suis disposé à vous pardonner l’échec de votre poursuite. Nous n’avons pas besoin de poursuivre Old Wabble : il viendra de lui-même.
– Il ne viendra pas, répliqua le guerrier, malgré l’admonestation qu’il venait de recevoir.
– Il viendra.
– Mais nous savons qu’il ne viendra pas.
– Il est allé chercher du renfort, pour libérer le Visage Pâle qui est attaché sur l’île, là-bas. Il a trouvé dix Visages Pâles, commandés par Old Shatterhand. Ils viendront.
– Il serait fou de penser que onze Blancs peuvent triompher de nous.
– Old Shatterhand est avec eux. Les Blancs qu’il commande ont toutes les audaces.
– Ils ne savent pas où nous sommes.
– Ils suivront vos traces et nous trouveront.
– Old Shatterhand nous a promis de ne pas chercher nos traces.
– Il le fera quand même.
– Non. Ce n’est pas un menteur. Il n’a jamais manqué à sa parole.
– Mon frère rouge devrait se taire au lieu de contredire son chef en présence de guerriers plus âgés.
Malgré cette nouvelle réprimande, le guerrier, sachant que Vupa-Umugi n’était pas aimé et se sentant soutenu par les regards de ses camarades, poursuivit :
– 81 –
– Je sais que mes années sont moins nombreuses que celles des vieux sages. Mais c’est moi qui viens de voir Old Shatterhand, qui lui ai parlé, et à qui il a donné sa parole. Il me sera donc permis de dire ce que j’ai entendu là-bas.
Un Indien à cheveux gris, assis près du chef, et qui était sans doute le plus âgé de tous, prit la parole :
– Mon jeune frère peut parler sans contrainte. Quand la hache de guerre est déterrée, tout ce qui est habituellement superflu peut devenir très important. Et ce qu’il y a de plus important c’est de rencontrer Old Shatterhand. Là où il est, Winnetou le chef des Apaches n’est pas bien loin. Était-il présent ?
– Non, répondit le guerrier, visiblement fier d’être sous la protection de l’ancien.
– Ni dans le voisinage ?
– Nous n’en avons pas vu de traces.
– En quels termes Old Shatterhand vous a-t-il fait sa promesse ?
Après un instant de réflexion, le jeune guerrier répondit :
– Je lui ai parlé ainsi : « Allez-vous suivre nos traces, pour savoir où nous allons ? ». Il a répondu : « Non. Je vous en donne ma parole. » Tels sont les mots que mon frère âgé veut connaître.
– Si Old Shatterhand a parlé ainsi, c’est aussi sûr que s’il avait fumé le calumet du serment. Il tient sa parole. Il n’a pas suivi votre piste. Howgh ! Mes jeunes frères peuvent s’éloigner. Nous savons ce que nous voulions savoir.
Les deux Comanches se retirèrent et avec eux tous ceux qui s’étaient approchés du feu par curiosité, mais non sans déférence. Ceux qui avaient été autour du feu et qu’Old Wabble
– 82 – devait guetter s’étaient joints à eux. Aussi supposai-je qu’Old Wabble était déjà revenu au rendez-vous. Bientôt j’entendis les quatre cris de chouette convenus.
Allais-je moi aussi quitter mon poste ? Le moment était propre. Pendant que les Peaux-Rouges regagnaient leurs feux, il se produisait un va-et-vient suffisant pour détourner l’attention de ce qui se passait sur le rivage. Mais je me dis aussi que la conversation allait continuer autour du foyer du chef, et je désirais l’entendre. J’espérais aussi qu’une nouvelle occasion favorable allait bientôt se présenter pour battre en retraite. Les Indiens n’avaient pas encore pris leur repas, et on attendait sans doute qu’il y eût suffisamment de viande rôtie pour tout le monde. Il y aurait alors une grande confusion, et j’en profiterais pour m’éclipser. Je restai donc dans l’eau ou plutôt dans la vase.
Le chef, après le départ des jeunes guerriers, déclara d’un ton irrité :
– Mon frère n’a-t-il pas pensé que la dignité du chef se trouverait atteinte si quelqu’un prenait en sa présence la défense d’un jeune guerrier ?
Le vieux répondit :
– La dignité d’un chef n’a pas de pire ennemi que lui-même. Nous sommes tous convaincus qu’Old Shatterhand tient sa parole.
– Toi seul est d’avis contraire.
– Parce que je connais ce chien blanc.
– Nous le connaissons aussi. Jamais un mensonge n’est venu sur sa langue.
– Oui, mais cette langue est plus astucieuse que toute autre.
– 83 –
– Il est le plus honnête des Visages Pâles ; mais quand il veut ruser, il est le plus rusé des renards. Sa parole est comme l’aube, après laquelle peut venir la pluie comme le beau temps. Il ne ment pas, c’est vrai ; ce qu’il promet, il le tient ; mais dans le sens où il l’entend, et non pas dans celui qu’on attend de lui. Les paroles qu’il dit à ses ennemis sont comme la poudre, qu’il faut peser soigneusement avant d’en charger son fusil.
– Vupa-Umugi est donc d’avis que sa promesse de ne pas suivre la piste de nos deux guerriers peut aussi être interprétée autrement ?
– Non. Il ne voulait pas les suivre à la trace et il ne le fera pas. Mais il n’aurait certainement pas fait cette promesse s’il n’avait eu un autre moyen d’apprendre ce qu’il veut savoir.
– Mais il n’y a pas d’autre moyen !
– C’est ce que pense mon frère âgé. Mais moi je ne le pense pas, bien que je ne sache pas quel soit ce moyen. On a souvent dit d’Old Shatterhand qu’il sait tout ce qu’il veut savoir. Il est peut-être en relation avec le Manitou, le bon ou le mauvais, qui lui dit tout ? Je pense qu’il sait exactement que nous sommes ici à Saskuan-kui.
– Ce n’est pas possible, car personne ne le lui a appris. Mais en admettant qu’il le sache, ce n’est pas une raison pour penser qu’il va venir.
– Il voudra libérer le prisonnier.
– Le connaît-il ? Et s’il le connaît, l’aime-t-il assez pour risquer sa vie pour lui ?
– Il est prêt à défendre tous les Visages Pâles.
– Même quand il n’a que onze hommes contre cent cinquante de nos guerriers.
– 84 –
– Il ne compte pas ses ennemis et n’a pas besoin de les compter car il possède un fusil magique qui tire sans arrêt. Et malgré cela, mon frère âgé ne sait-il pas qu’il évite volontiers le combat, non par crainte, mais parce qu’il n’aime pas verser le sang humain ? Alors, il a recours à la ruse, et sa ruse est souvent plus redoutable que son fusil magique. Il va venir, non pour se battre, mais pour libérer le captif par ruse.
Le vieux devint pensif. Il hocha gravement sa tête grise et dit après un silence :
– Les paroles de Vupa-Umugi ne sauraient changer ma pensée. Mais une fois la hache de guerre déterrée, il faut prendre dix fois plus de précautions qu’à l’ordinaire, et s’attendre au pire aussi bien qu’au meilleur. Je prétends qu’Old Shatterhand ne viendra pas. Tu dis qu’il viendra. Nous admettrons donc qu’il faut s’attendre à sa venue. S’il ne vient pas, ce sera tant mieux.
– Tant mieux ? Mon frère aurait-il peur de lui ? Je souhaite qu’il vienne. Nous nous saisirons de lui, et nous le ferons mourir nu poteau de torture préparé pour Old Wabble.
– Veux-tu donc saisir le vent qui glisse entre tes doigts ?
– Old Shatterhand n’est pas du vent. Il a déjà été plusieurs fois captif des hommes rouges.
– Je le sais mais ne leur a-t-il pas toujours échappé ?
– Si je le tiens, je ne le lâcherai pas.
– Alors ouvre ta main, et tu la refermeras lorsqu’il s’y sera mis.
– Il s’y mettra. Et je sais même quand. Demain. Nos deux guerriers l’ont quitté le soir, et il n’est certainement parti que le lendemain matin. Ils ont donc de l’avance sur lui. Comme ils sont arrivés ce soir, lui arrivera demain.
– 85 –
– Ici ?
– Non, car je ne le laisserai pas venir aussi loin. Je le prendrai sur le Rio Pecos.
– Sais-tu à quel endroit il passera le fleuve ?
– Oui. Au gué, qu’il connaît probablement. S’il ne le connaît pas, il le cherchera et le trouvera.
– Old Shatterhand n’a pas besoin de gué. Il est un excellent nageur.
– J’y ai pensé. Je vais faire occuper une bonne partie de la
rive. Ainsi, il ne pourra pas nous échapper. Si Nalé-Masiouv6 était déjà là avec ses cent hommes, nous pourrions les répartir sur une distance plus grande encore. Mais il n’arrivera que dans trois jours.
À ce moment on entendit retentir le cri de « Techkaro !7 » et tous se précipitèrent. Le chef lui-même se leva, avec toute la dignité convenable, pour aller chercher son repas. C’était pour moi la meilleure occasion de m’éloigner. Je jetai encore un regard sur le camp. Personne ne regardait la rive ni l’endroit où je me trouvais. Tous n’avaient d’yeux que pour la viande. Je m’enfonçai dans l’eau et nageai rapidement, sans prendre aucune précaution pour ne pas être vu. Arrivé à l’endroit où j’avais laissé mes vêtements, je me rhabillai, et rejoignis en rampant Old Wabble. J’emportai ma gerbe de roseaux, car si les Comanches la découvraient, nous étions démasqués.
Je m’approchai si doucement que le vieux ne m’entendit même pas et eut un sursaut de frayeur quand je le touchai.
6 Quatre-Doigts.
7 Manger.
– 86 –
– Tonnerre ! C’est vous, ou c’est un Peau-Rouge ? demanda-t-il.
– C’est moi, répondis-je.
– Well ! Si ça n’avait pas été vous, il y aurait un type à qui j’aurais planté mon couteau dans le corps.
– Mais non, Mister Cutter. Vous n’auriez pas eu le temps, car son couteau à lui serait déjà dans votre corps à vous. Vous étiez parfaitement immobile. Il n’y avait pas un bruit alentour. Et pourtant vous ne m’avez pas entendu arriver. Et si ç’avait été un Comanche, à ma place ?
– Je l’aurais entendu car il est impossible qu’un autre soit aussi silencieux que vous. Avez-vous fait de bonnes affaires, Sir ?
– Je suis satisfait.
– Moi aussi.
– Qu’avez-vous entendu ?
– Pas grand-chose, mais quelque chose tout de même. Old Surehand n’est gardé que par deux Peaux-Rouges.
– Où ?
– Ah vous voudriez bien le savoir ! Et si je n’étais pas là ?
– Je le saurais quand même. Il est sur l’île.
– Vous l’aviez déjà supposé.
– Maintenant je le sais. J’ai entendu le chef Vupa-Umugi le dire.
– Cet abruti en a parlé ! Et moi qui espérais vous faire plaisir en vous apprenant que vous aviez deviné juste.
– Peu importe. Qu’avez-vous encore appris ?
– 87 –
– Rien. J’espérais vous étonner. Mais vous saviez déjà. Quel dommage ! J’en aurais peut-être entendu davantage mais alors les deux Comanches sont arrivés et tout le monde est allé les entourer. Et vous ?
– Nous en parlerons plus tard. Maintenant nous n’avons plus le temps. Nous partons.
– Où ?
– Il faut d’abord sortir d’ici. Et par le même chemin que nous avons pris pour venir.
– Vous appelez ça un chemin !
Nous battîmes en retraite avec la même prudence et le même succès. Les étoiles étaient maintenant plus brillantes. Une fois franchi le rideau boisé, nous pûmes nous redresser et poursuivre notre route comme si les Comanches avaient été à mille lieues.
– On dirait que vous voulez retourner à notre campement ? fit Old Wabble.
– Et où donc voudriez-vous aller ?
– Hum ! Vous allez vous moquer de moi, mais je m’étais imaginé que nous allions ramener Old Surehand tout de suite.
– Vous avez de l’imagination, en effet.
– Mais les choses se présentent autrement. S’il avait été sur la rive et non dans l’île, c’était vite fait. Une… deux… trois… Ramper jusqu’à lui… couper ses liens… bondir… démarrer… au campement… sauter à cheval… et voilà !
– Ça paraît très simple !
– Très franchement, je voudrais bien me présenter devant nos compagnons, dont aucun n’est un véritable homme de l’Ouest, avec une affaire faite.
– 88 –
– C’est-à-dire que vous voudriez bien vous faire valoir.
– Appelez ça comme vous voudrez. Après tout il n’y a pas de limite à aller, en votre compagnie, libérer à la barbe de cent cinquante Indiens un captif promis au poteau de torture. Mais il faudra probablement que Ralph Webster, Jos Hawley, et les autres y prennent part ?
– Pas à proprement parler. Ils constitueront notre ligne de repli, c’est tout. C’est par nous deux seuls qu’Old Surehand sera libéré.
– Ah, j’en suis heureux !
– À condition que vous soyez vraiment aussi bon nageur que vous l’avez dit.
– Comme un poisson, je vous le répète ; it’s clear ! Il faudra donc nager.
– Oui, pour gagner l’île. Alors vous vous sentez capable de traverser tout le lac à la nage, jusqu’à l’île, et retour ?
– Quelle question ! Je nagerais jusqu’à la lune s’il y avait de l’eau.
– Well ! En ce cas c’est très simple. Nous nageons jusqu’à l’île, nous réduisons les gardiens à l’impuissance, nous délions Old Surehand, et nous revenons à la nage avec lui.
– Quoi ?… qui ?… que ?… Il me prit par le bras. Vous faites ça en quatre coups de cuiller à pot, Mister Shatterhand.
– Pas plus vite que vous tout à l’heure : un… deux… trois… ça y est !
– Mais c’était autre chose. Ça se passait sur la terre ferme. Et Old Surehand, est-ce qu’il sait nager ?
– Un homme de l’Ouest comme lui est certainement bon nageur.
– 89 –
– Mais il est attaché. Il sera ankylosé. Pourra-t-il se dégourdir suffisamment vite pour se jeter à l’eau avec nous ?
– Je le crois. Ne dit-on pas qu’il est d’une vigueur exceptionnelle ?
– Certes, certes. Eh bien d’accord, il nagera avec nous. Mais les étoiles, les étoiles ! Le reflet des étoiles dans l’eau révélera notre présence aux gardiens de l’île.
– Je ne crois pas. Les gardiens ne nous verront pas. Nous serons camouflés.
– Camouflés ? Comment cela ?
– Avec des roseaux.
– C’est insensé ! Pas un Peau-Rouge ne s’y laissera prendre.
– Je peux vous prouver le contraire. C’est par ce moyen-là que je suis arrivé à mes fins tout à l’heure.
Et je lui racontai ce qui s’était passé. Quand j’eus fini il dit :
– Hum ! Ce n’est pas si bête que ça. Mais est-ce que ça marchera avec deux gerbes ? Nous ne pourrons pas éviter de nous écarter l’un de l’autre en nageant, et nous éveillerons ainsi l’attention.
– Certes. Mais nous n’allons pas faire deux gerbes. Nous allons nous faire une petite île flottante, pour nous deux.
– Pas mal !
– Nous nagerons d’abord vite. Puis, quand nous serons plus près, notre île flottante avancera lentement, très lentement.
– Et notre peau blanche ? Pour nager l’un à côté de l’autre, il nous faut au moins sept coudées. Pourrons-nous faire un
– 90 – radeau aussi grand ? Les guetteurs nous verront, à cause de notre peau blanche.
– Nous garderons nos vêtements.
– Hum ! grogna-t-il.
– Est-ce que ça vous gênera pour nager, Mister Cutter ?
– Non, pas du tout. Mais, en admettant que tout aille bien, les gardiens laisseront-ils notre radeau aborder l’île.
– Il n’abordera pas. Écoutez-moi. Vous savez plonger ?
– Comme une grenouille, je vous dis, comme une grenouille. It’s clear !
– Très bien, car il faudra plonger. Quand nous serons près de l’île et que les gardiens auront remarqué le radeau, ils se porteront du côté de l’île devant lequel il flottera.
– C’est évident. Mais ils ne le laisseront pas aborder.
– Non. Mais au moment même où le radeau sera au plus près île l’île, nous quitterons notre abri, nous plongerons, nous contournerons l’île à la nage sous l’eau, et nous ressortirons de l’autre côté. Pendant que les gardiens observeront le radeau nous atterrirons derrière leur dos, je leur sauterai dessus, et en deux bons coups de poing, je les assommerai.
– Magnifique, Mister Shatterhand ! Et moi ?
– Tout d’abord, vous déferez les liens du captif, car il peut faire que nous soyons obligés de repartir tout de suite. Si un des deux types a le temps de pousser un cri par exemple.
– Ça, ça serait très mauvais.
– Évidemment. Vous voyez qu’il y a pas mal à faire et qu’il faut que tout soit bien réglé. Vous ne m’en voudrez donc pas si
– 91 – je vous demande de vérifier une fois de plus si vous êtes en mesure de faire ce que j’attends de vous.
– Sans l’ombre d’une difficulté, Sir.
– Je vous le dis franchement, cela ne me paraît pas facile du tout. Moi, je me connais bien, et je sais ce que je peux faire, sauf imprévu. Mais, tout de même, c’est difficile. Nous avons le devoir de ne rien négliger.
– Ne me parlez pas de négligence, Sir ! Avez-vous jamais vu nager ou plonger Old Wabble ?
– Non.
– Alors ne vous inquiétez pas. Quand ça sera fait, vous reconnaîtrez que vous ne pouviez pas avoir de meilleur adjoint. It’s clear.
– Tant mieux, car notre vie même est en jeu.
Je ne savais vraiment pas si je pouvais ou non avoir confiance en lui. Son corps trop osseux n’annonçait pas un bon nageur, et ses assurances avaient une odeur de vantardise. Mais son courage et son expérience étaient bien connus, et il parlait sur un tel ton de conviction qu’il était difficile de ne pas lui faire crédit.
Nous étions entre-temps revenus à notre camp. Nos compagnons étaient inquiets de notre longue absence. Nous leur racontâmes ce que nous avions vu et appris et leur exposâmes notre plan de libération. Webster et Hawley regrettèrent de ne pas avoir de rôle actif à y jouer. Les autres gardèrent le silence, sans doute satisfaits de constater que je ne leur demandais pas de risquer leur vie. Nous montâmes à cheval pour gagner l’autre côté du lac.
Arrivés là, nous dûmes traverser les broussailles pour gagner la rive. Nous attachâmes les chevaux. En face, nous pouvions voir les feux du camp indien.
– 92 –
Il y avait des roseaux : nous en coupâmes la quantité nécessaire et eûmes bientôt achevé un radeau qui était un petit chef-d’œuvre, muni d’ouvertures pour nos têtes, et de quatre courroies de cuir pour poser nos bras.
Nous tirâmes de nos poches tout ce que l’eau était susceptible d’endommager. Nous ne pouvions emporter d’autre arme que des couteaux. Quand nous fûmes prêts, Webster me demanda :
– Alors nous n’avons vraiment rien à faire, Mister Shatterhand ?
– Non. Mais vous n’êtes pas de trop. Si nous sommes découverts et poursuivis, ce qui ne peut se produire que sur l’eau, nous aurons besoin de vous. Vous aurez pour tâche d’arrêter nos poursuivants.
– En tirant dessus ?
– Oui.
– Dans cette obscurité ! Comment vous distinguer des Indiens. Nous risquons de vous atteindre.
– Il ne faudra donc pas tirer avant de savoir qui vous visez. D’ailleurs nous vous lancerons des appels. Si l’un de nous est aux prises avec un Peau-Rouge dans l’eau, ne tirez en aucun cas, même de tout près. Nous sommes assez grands pour nous tirer d’affaire.
– Parfaitement ; it’s clear ! confirma Old Wabble.
– Alors en avant ! Et bonne chance !
– Yes, go on ! Dans une demi-heure nous serons de retour, et victorieux.
Sur cette proclamation, le vieux entra en gigotant dans l’eau et je le suivis de façon un peu moins agitée.
– 93 –
Nous n’avions besoin de nous glisser sous le radeau qu’une fois à proximité de l’île. Pour le moment nous nagions librement en le poussant devant nous. J’observai d’abord Old Wabble, pour voir s’il nageait vraiment aussi bien qu’il le prétendait. Ça pouvait aller. Mais je constatai bientôt que le radeau s’enfonçait davantage de son côté que du mien.
– Vous vous appuyez trop, lui dis-je. Vous n’êtes tout de même pas encore fatigué, Mister Cutter.
– Moi, fatigué ? Nullement. Mais ce sont ces maudites bretelles qui me serrent.
– Pour quoi faire des bretelles, puisque vous avez déjà une ceinture ?
– Vous allez comprendre. Dans l’Ouest, la ceinture est indispensable. Quant aux bretelles, j’en ai besoin parce que je n’ai pas de hanches. Les bretelles servent à tenir la ceinture. Avec ma maigreur, comment voulez-vous que j’aie des hanches !
Je ne comprenais pas pourquoi ses bretelles le gênaient pour nager. Mais le radeau s’enfonçait de plus en plus de son côté, jusqu’a sortir de l’eau de mon côté à moi.
– Retournez Mister Cutter, pendant qu’il en est encore temps. Vous paraissez en difficulté.
– Mais non, vous voyez bien que j’avance comme un poisson !
– Parce que je pousse le radeau auquel vous vous accrochez.
– Pas du tout. Ce sont ces maudites bretelles. Je vais les enlever. Ça ira mieux.
Se tenant d’une main au radeau, il déboutonna de l’autre ses bretelles et les fourra dans sa poche. Effectivement, cela
– 94 – allait mieux. Mais je l’entendais haleter. Il paraissait se fatiguer. Je lui en fis l’observation.
– C’est un de mes poumons qui fait parfois du bruit. Mais l’autre est bon.
Nous nageâmes cinq bonnes minutes sans échanger une parole. Mais je remarquai bientôt qu’il s’enfonçait encore plus qu’avant.
– On dirait que vous devenez plus lourd, dis-je.
– Ce n’est pas étonnant. Les vêtements aspirent de l’eau, et là derrière… Diable, qu’est-ce qui se passe ?
Il tâta l’eau derrière lui.
– Que cherchez-vous, Sir ?
– Je cherche… Écoutez, Mister Shatterhand, il faut absolument que je remette mes bretelles.
– Pourquoi ?
– Parce que je perds mes culottes. Elles m’ont déjà à moitié quitté. Aidez-moi.
Je l’aidai à rattraper ses culottes qui l’avaient déjà à moitié quitté. Et nous continuâmes. Mais je dus constater à mon grand souci qu’il était loin d’être le nageur pour lequel il se prenait. Je devais le pousser en même temps que le radeau.
– Je crois que nous ferons mieux de retourner, Mister Cutter, dis-je. Vous êtes vraiment fatigué, et notre entreprise exige des forces intactes. Songez au danger que nous courons !
– J’y songe, et c’est bien pourquoi je ne fais pas trop d’efforts maintenant, pour être en pleine forme tout à l’heure. Retourner ? Jamais de la vie ! Je serais déshonoré.
– 95 –
Je ne tenais nullement à ce qu’il fût déshonoré. Il me répéta qu’il réservait ses forces pour tout à l’heure. Au surplus nous avions déjà fait la moitié du chemin. Donc, en avant ! Mais je restais soucieux. Cinq minutes plus tard je lui dis :
– Pourquoi ne pas faire porter votre torse sur le radeau ? Vous pourrez vous reposer et reprendre des forces.
– C’est juste ! Mais est-ce que ça ne sera pas trop lourd pour vous ?
– Non. Allez-y.
Il suivit mon conseil et, cependant que je continuais à pousser notre embarcation, me dit :
– J’ai pensé à une chose. Ce radeau va éveiller les soupçons des gardiens, même s’ils ne nous voient pas. Ils se demanderont ce qui fait avancer le radeau. L’eau du lac ne bouge pas.
– C’est ce qui vous trompe. Il se déverse dans le Rio Pecos, et il y a donc un certain courant, si faible soit-il. Il est naturel que des roseaux dérivent. Je n’ai pas de soucis de ce côté-là.
– Mais de quel côté ?
– Du vôtre.
– Pshaw ! Je me repose en ce moment. Quand nous y serons, vous verrez.
– Hum ! Il ne s’agit plus de nager, mais de plonger. Si vous n’y arrivez pas, nous sommes perdus.
– Voyons Sir ! Je n’ai rien d’autre à faire que de lâcher le radeau au bon moment, de plonger et de ressortir de l’autre côté de l’île. C’est un jeu d’enfant, quand on a si peu de chair et autant d’os que moi.
– 96 –
Il n’avait pas tort, et sa confiance me rassura quelque peu. Mais je me rendais compte que j’aurais mieux fait de ne pas l’emmener et d’agir seul.
Nous nous rapprochions de l’île, et j’orientais maintenant le radeau vers l’amont, pour pouvoir ensuite nous laisser entraîner vers l’aval. Les feux du camp des Comanches étaient clairs, mais leur lumière ne nous atteignait pas. Celui de l’île était plus petit. On n’en voyait pas la flamme, dissimulée par les buissons. De rares étoiles se reflétaient dans l’eau du lac. Je nageais aussi régulièrement et aussi doucement que possible, pour ne pas faire de remous dans lesquels on aurait vu bouger le reflet des étoiles. Nous arrivâmes ainsi tout près de l’île. Il s’agissait maintenant de laisser dériver le radeau. Je prévins Old Wabble.
– C’est le moment, Mister Cutter. Il faut nous mettre sous les roseaux.
– Well, tout de suite, répondit-il.
– Encore un moment. Quand nos têtes seront logées dans ces orifices, si nous avons quelque chose à nous dire, il faudra que ce soit tout bas.
– Évidemment.
– Le radeau va dériver, mais il faut quand même le gouverner légèrement. Laissez-moi ce soin.
– D’accord. Dites-moi simplement quand il faudra plonger. Je suis prêt.
Nous nous glissâmes sous le radeau et mîmes nos têtes dans les orifices ménagés à cet effet. Puis nous passâmes nos bras dans les anneaux de cuir. Nous étions ainsi accrochés comme un équilibriste à ses anneaux. Le radeau nous portait et nous n’avions pas besoin de nager. De légers mouvements du
– 97 – pied ou de la main suffisaient pour gouverner. Nous avancions très lentement, et trouvions le temps long.
– Service rapide, murmura le vieux. Est-ce que vous y voyez bien, Sir ?
– Oui.
– Moi aussi. Heureusement qu’il n’y a pas de crocodiles dans le secteur. Oh, regardez !
– Oui, je le vois.
– Lui aussi nous voit. Qu’est-ce qu’il va faire ?
Nous étions à quelque soixante pas de l’île. Il y avait dans les roseaux de la rive un intervalle qui nous permettait de voir le feu. À sa lueur, nous aperçûmes un Indien qui prenait de l’eau. Il remarqua notre « navire ». Après avoir regardé un moment dans notre direction, il revint vers le foyer.
– Il ne veut même pas nous connaître, murmura Old Wabble.
– Tant mieux. Mais attendons. Notre radeau a peut-être quand même attiré son attention.
Les minutes passèrent. Nous nous rapprochions de l’île, mais le gardien ne réapparaissait pas. Encore quarante pas, trente, vingt, enfin dix !
– Mister Cutter, c’est le moment, dis-je au vieux. Je vais plonger à gauche et vous à droite, et nous allons contourner l’île chacun de son côté pour ne pas nous gêner. Là-bas, nous abordons et nous prenons les gardiens à revers. Mais, attention ! Vos bras sont-ils encore dans les anneaux ?
– No !
– Êtes-vous prêt ?
– 98 –
– Yes. Nous pouvons larguer, it’s clear !
– Allons-y !
Je me dégageai, plongeai profondément, fis le tour de l’île et remontai prudemment à la surface. En deux brasses, j’avais atteint la rive. Old Wabble n’était pas là. Il avait abordé un peu plus loin. Mais je ne pouvais plus m’occuper de lui. Il me fallait avant tout régler le sort des gardiens. Je rampai dans les buissons. Ils étaient assis auprès d’un petit feu de cinq ou six branches. L’un d’eux me tournait le dos, l’autre me présentait son flanc gauche. Un peu plus loin, le captif était étendu à l’ombre d’un arbuste. Je ne discernais pas son visage. Mais ses pieds ligotés étaient éclairés par le feu. Vite, à l’ouvrage !
Je me dressai et bondis vers le feu. Un coup sur un crâne puis sur l’autre. Les deux Peaux-Rouges s’effondrèrent. Je me penchai vert eux. Ils avaient perdu connaissance.
– Heavens, un Blanc ! fit la voix du prisonnier. Venez-vous me…
– Oui, l’interrompis-je. Nous parlerons plus tard. Je vais vous détacher.
Je m’agenouillai, tirai mon coutelas. Derrière moi il y eut un bruit.
– Vous êtes là, Mister Cutter ? demandai-je sans me retourner.
Ce ne pouvait être qu’Old Wabble.
– Uff, uff, uff ! me répondirent deux voix étrangères.
Je me relevai d’un bond et, me retournant, vis deux Indiens ruisselants d’eau qui me regardaient comme on regarde un fantôme. Old Surehand devait m’expliquer plus tard que les gardiens étaient relevés toutes les deux heures. La relève s’effectuait à la nage. Et j’avais devant moi la garde montante,
– 99 – qui arrivait fort mal à propos. Mais ma surprise ne dura qu’un instant. Une seconde après, j’avais pris à la gorge l’Indien qui était le plus près de moi et, de mon poing droit, l’avais fait s’écrouler à terre. Je voulus me saisir de l’autre mais n’en eus pas le temps. Poussant un strident appel à l’aide, il se jeta à l’eau et se mit à nager vers le camp, en continuant à hurler.
Il n’y avait pas un instant à perdre. Je revins à Old Surehand et coupai les cordes qui liaient ses bras et ses pieds, ainsi que deux courroies par lesquelles il était attaché à deux pieux fichés dans le sol.
– Pouvez-vous remuer, Sir, demandai-je, cependant qu’il se levait ? Dites-le-moi vite, vite !
Je voyais cet homme pour la première fois, mais je n’avais pas le temps de l’observer. Il étira ses membres puissants, se pencha pour prendre le couteau d’un des Indiens assommés, et me répondit d’une voix aussi parfaitement calme que s’il n’avait couru aucun danger.
– Tout ce que vous voulez, Sir !
– Nager aussi ?
– Oui. Où ?
– Des Blancs nous attendent de l’autre côté.
– Alors, allons. Il est grand temps. Dans moins d’une minute nous aurons les Rouges sur le dos.
Il avait raison. Un vacarme infernal avait éclaté dans le camp. Les hurlements s’entrecroisaient. Nous ne pouvions les voir, mais le bruit des corps tombant dans l’eau nous apprit qu’ils se dirigeaient vers l’île. Il fallait partir. Mais où était Old Wabble ?
– Mister Cutter, Mister Cutter criai-je, couvrant presque le tumulte. Mister Cutter, êtes-vous là ?
– 100 –
Old Surehand avait bondi vers la rive pour regarder le camp. Il se retourna vers moi et me dit d’une voix qui n’était plus calme, mais haletante.
– Mister Cutter ? Vous voulez dire Old Wabble ?
– Oui. Il est venu avec moi pour vous libérer. Mais je ne le vois plus.
– Est-ce qu’il y a encore d’autres Blancs ?
– Non.
– Ne pensez plus à lui ! Je connais le vieux, il se débrouillera.
– Mais il est perdu !
– N’en croyez rien, Sir ! Le Diable lui-même n’aura pas sa peau. Il est peut-être plus en sûreté que nous. Allons-nous-en ! Ils se sont tous jetés à l’eau. Les premiers sont peut-être déjà là. En avant, vite, vite !
Il me prit par le bras et m’entraîna. En arrivant sur le bord de file, je compris sa hâte. L’eau fourmillait littéralement de têtes brunes, dont les bouches hurlaient. Le premier n’était plus qu’à dix ou douze brasses de l’île. Il ne s’agissait plus d’Old Wabble, mais de notre propre sécurité. Aussi répondis-je :
– Oui, filons. Suivez-moi aussi vite que vous pourrez !
Nous nous jetâmes à l’eau et partîmes avec de lents mouvements réguliers, en bons nageurs qui veulent conserver leurs forces. Les hurlements des Indiens redoublèrent. Ils nous avaient aperçus et se lançaient à notre poursuite.
J’étais sûr de moi. Mais Old Surehand ? Il était certainement bon nageur, mais la captivité l’avait sans doute diminué. Je savais par expérience comment les Indiens attachent leurs prisonniers de manière à leur interdire le plus
– 101 – léger mouvement. Je fus rassuré en constatant qu’il nageait avec énergie et régularité. Mais bientôt ses mouvements devinrent plus hésitants.
– Vous êtes fatigué, Sir ?
– Ce n’est pas ça, mais je ne sens plus mes mains ni mes pieds. Ils sont comme engourdis.
– Ce sont les liens. Tiendrez-vous jusqu’à l’autre côté ?
– Je l’espère. En temps normal, aucun Indien ne pourrait me rattraper. Mais quand on est resté si longtemps ligoté, on ne peut jurer de rien.
Au bout d’un certain temps, il eut une crampe dans le bras. Je connaissais ce phénomène, qui peut être fatal à un homme qui nage pour sauver sa vie.
– Mettez-vous sur le dos, lui dis-je, et nagez seulement avec les jambes pour laisser reposer vos bras.
Il suivit mon conseil et notre allure se ralentit considérablement. Je me mis également sur le dos pour voir nos poursuivants. L’eau grouillait de Comanches, et il n’avait pas dû en rester beaucoup dans le camp. L’un d’eux était à une centaine de pas de nous. Old Surehand l’aperçut lui aussi et me dit.
– Il faut aller plus vite. Je vais essayer encore une fois de nager de face.
Au bout de quelques instants de cette tentative, il m’avoua :
– Mes bras s’engourdissent, Sir. Partez, et laissez-moi en arrière.
– Abandonner Old Surehand ? Vous n’y pensez pas ! Mettez-vous sur moi, je vous porterai.
– Je suis trop lourd.
– 102 –
– Pas pour moi.
– Mais ça ira trop lentement, et les Rouges vont nous rattraper.
– Nous verrons bien !
Il fit comme je le lui avais demandé. Il n’était certes pas léger, mais cela pouvait aller. Cependant l’Indien se rapprochait de nous avec tant de force et d’endurance que je vis qu’il allait nous rattraper. Mais il était seul. Les autres étaient loin derrière. On ne l’apercevait que grâce à la lueur du feu sur laquelle son ombre se découpait de temps en temps. Il devait avoir de bons yeux pour ne pas nous avoir perdus de vue sur l’eau noire.
Nous avions fait environ les trois quarts du parcours. Mais il n’était plus qu’à une trentaine de pas derrière nous. Il poussa un strident cri de guerre.
– Il nous rattrape, fit Old Surehand. C’est ma faute. Je n’ai encore jamais vu de nageur tel que vous. Mais quand il faut porter un quintal dans l’eau…
– Pshaw ! C’est l’eau qui vous porte. Et ce Peau-Rouge ne me fait pas peur.
– À moi non plus. S’il nous rejoint, il est perdu. J’ai un couteau, et je recommence à sentir mes bras.
– Laissez-le-moi. Je n’ai pas été ligoté.
– Vous voulez lui donner un coup de couteau ? Je n’aime pas verser le sang hors le cas de nécessité absolue.
– Je pense comme vous. Je vais l’assommer d’un coup de poing et l’emmener sur la rive.
– 103 –
– Sir, il faut être un chasseur comme Old Shatterhand pour faire ça. J’ai des muscles, certes, mais quand je veux assommer quelqu’un, je dois m’y reprendre à plusieurs fois.
– Ce n’est pas seulement une question de force. Il y a un tour de main. Pourrez-vous recommencer à nager ensuite ?
– Probablement.
– Probablement ! Et vous voulez vous battre avec cet Indien. Il faut être Old Surehand pour avoir tant de confiance en soi.
– Vous paraissez bien connaître mon nom. Quel est le vôtre ?
– Vous allez le savoir. Essayez de voir si vous pouvez nager seul.
La tentative fut couronnée de succès. Ses bras ne lui refusaient plus le service. La situation était vraiment extraordinaire. Deux blancs, nageant sur un lac et poursuivis par une horde de Peaux-Rouges, s’entretenaient comme s’ils avaient été confortablement installés sur des rocking-chairs dans un salon new yorkais. Il faut venir dans le Far West pour assister à des scènes de ce genre.
Nous n’avions pas beaucoup avancé. Le Peau-Rouge se rapprocha rapidement et poussa un nouveau cri de triomphe.
– Laissez-le-moi, et regardez-moi faire, si vous voulez, dis-je à mon compagnon, en me retournant.
L’ennemi vit que j’allais lui tenir tête et s’arrêta. Brandissant son coutelas, il s’écria :
– Je suis Vupa-Umugi, chef des Comanches. Mon couteau va dévorer les deux chiens blancs.
– 104 –
C’était donc lui ! Tant mieux. Je n’avais pas encore pu discerner ses traits.
– Et je suis Old Shatterhand, que tu crois pouvoir tenir, Essaie !
– Old Shatterhand ! Old Shatterhand ! s’écrièrent en même temps le Peau-Rouge et Old Surehand.
– Maudit coyote, meurs ! ajouta Vupa-Umugi.
Sur ces mots, il plongea. C’était une lutte à mort, en pleine nuit, dans l’eau. Il voulait revenir à la surface près de moi et me frapper. Je n’allais pas l’attendre. Je plongeai à mon tour, mais beaucoup plus profondément que lui. Dans l’obscurité, un bon plongeur voit presque aussi clair sous l’eau, sinon mieux, qu’à là surface. À cinq mètres environ de profondeur, je vis Vupa-Umugi au-dessus de moi, tendant le bras pour remonter. Je remontai en même temps que lui. Mon « coup de marteau » s’abattit sur son crâne, et je l’empoignai par les cheveux pour l’empêcher de couler.
– Old Shatterhand ! Old Shatterhand ! Oui, c’est bien lui ! s’écria Old Surehand.
– Oui c’est moi. Mais dites-moi d’abord si vos bras fonctionnent.
– Je crois que oui.
– Essayez ! Il faut que je porte ce Peau-Rouge. Continuons.
Et nous continuâmes ! Old Surehand avait retrouvé la liberté et la sûreté de ses mouvements, et nous arrivâmes sans encombre sur la rive. Vupa-Umugi avait entre-temps repris connaissance. Nous le ligotâmes.
Notre victoire était loin d’être complète. Certes j’avais libéré Old Surehand et capturé le chef des Comanches. Mais
– 105 – j’avais perdu Old Wabble. Qu’était-il devenu ? Old Surehand ne le croyait pas perdu.
– Vous ne le connaissez pas comme moi, Sir, déclara-t-il. Il n’est pas de ceux qu’on tue. Vous pouvez être sûr qu’il est assis quelque part bien tranquillement et sourit dans sa barbe. Je ne serais pas autrement étonné de le voir surgir avec plusieurs prisonniers.
– À moins qu’il n’ait été capturé lui-même, fis-je.
– En ce cas, nous l’échangerons contre le chef.
– Vous ne voulez donc pas le tuer ?
– Que le Ciel m’en préserve ! Je ne suis pas un assassin. Je ne lui dois rien, certes, mais si le vieux Wabble est sain et sauf, je ne vois pas d’inconvénient à mettre ce sauvage en liberté.
– Tout à fait d’accord, Sir. Mais je vois des têtes sur l’eau.
En effet, la plupart des Comanches avaient abandonné la poursuite, mais quelques-uns l’avaient continuée. Ils arrivaient. Nos cris menaçants et quelques coups de feu suffirent à les faire disparaître. Puis, je dus raconter à mes compagnons comment nous avions gagné l’île et en étions revenus à deux.
J’avais à peine terminé mon récit qu’un bruit se fit entendre dans les buissons. Nous prêtâmes l’oreille. C’étaient des chevaux. Puis, une voix impérieuse retentit :
– Penche-toi, Peau-Rouge, sans quoi tu vas t’écorcher le nez. It’s clear !
– Old Wabble ! s’écria Old Surehand. Vous allez voir, Messieurs que j’avais deviné juste.
Et en effet, c’était bien Old Wabble qui sortait de la broussaille, tirant un cheval sur lequel un Indien était attaché. Et le cheval était suivi de deux autres, portant des paquetages.
– 106 –
– Et me revoilà, dit le vieux en souriant. Je vous ai rapporté des cadeaux utiles. Ah, good evening, Mister Surehand ! Vous aussi vous êtes déjà ici ? Je savais bien qu’on n’avait pas besoin de moi pour vous libérer. Mister Shatterhand s’en est très bien chargé.
– Nous nous sommes fait du souci à votre sujet.
– Du souci ? Pourquoi donc me serait-il arrivé quelque chose ? Je me défends très bien. Comme vous allez pouvoir le constater.
– Pourquoi n’êtes-vous pas venu sur l’île ?
– Parce que je suis un âne, it’s clear. Je croyais savoir nager et plonger ; mais, avec vous, je n’étais pas de force. J’étais tout de même arrivé jusque là-bas, mais revenir par la même voie, et perdre encore une fois mes culottes ? Rien à faire ! Et plonger, par dessus le marché ! Il y a de quoi se noyer vivant. Je suis donc resté accroché au radeau. Tout à coup j’ai entendu des cris, mon radeau a été terriblement secoué, et les Rouges se sont jetés à l’eau. Il n’y avait plus personne. Même ceux qui gardaient les chevaux étaient partis à votre poursuite. Mais il en restait quand même un, et, celui-là, je le voulais. Je fis donc voile vers la terre, me dégageai de mon baldaquin, bondis sur lui, et lui portai un tel coup qu’il s’assit sans même m’en demander l’autorisation. Je le ligotai avec une des courroies qui servent à faire sécher la viande. Il me vint alors à l’esprit que nous avions également besoin de ravitaillement. J’allai donc au pâturage et pris trois chevaux, un pour ce jeune homme et deux pour les vivres. J’ai dû faire un peu vite, mais tout a très bien marché. Et au moment où les Peaux-Rouges venaient sans avoir pu vous rattraper, je m’en allais, avec mon prisonnier et ma viande. Et me voilà. Je ne me fais pas de souci pour la viande. Quant au jeune homme, vous en ferez ce que vous voudrez.
– Nous le mettrons en liberté demain, dit Old Surehand.
– 107 –
– Comme vous voudrez ! Il est venu à cheval, il repartira à pied. Mais son chef, comment est-il arrivé ici ?
– Mister Shatterhand l’a fait prisonnier.
– Sur l’île ?
– Non, dans l’eau.
– Alors il y a eu une bataille navale. Vous me raconterez ça. Lui aussi, vous le laisserez filer ?
– Oui.
– Dommage ! Il ferait un beau pendu. Mais ne le lâchez pas avant que les Indiens ne vous aient rendu vos armes et tout ce qu’ils vous ont pris. Je n’ai jamais aimé les Indiens sauvages. Ce sont souvent des vauriens. Quand on est bon avec eux, ils prennent ça pour de la faiblesse. S’il s’était noyé dans le lac avec ses cent cinquante Comanches, l’humanité n’y aurait rien perdu. It’s clear !
– 108 –