Mémoires de Mr. d'Artagnan
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
continuant toûjours de balotter, le garde, qui croyoit avoir bon marché de moi, parce qu’il me voyoit si jeune, me suivit un moment après sans faire semblant de rien. Ses camarades qui ne s’étoient point aperçus du signe que je lui avois fait, lui demanderent où il alloit, il leur répondit, de peur qu’ils ne se deffiassent de quelque chose, qu’il alloit à l’Hôtel de la Trimouille, qui étoit attenant de ce jeu de paume, & qu’il alloit revenir. Il y avoit déja passé avec eux devant que de venir là, & comme il y avoit un Cousin qui étoit Ecuyer de Mr. le Duc de la Trimouille, & que même il l’étoit allé demander auparavant, ils crurent aisément que ne l’ayant point trouvé, il alloit voir s’il ne seroit point revenu par hazard.
J’attendois mon homme sur la porte, & je voulois le faire repentir de la parole qu’il avoit lâchée si insolemment, en lui faisant mettre l’épée à la main; ainsi lui voulant faire connoître le sujet que j’avois de le quereller, il ne m’eut pas plûtôt joint, que je lui dis en tirant mon épée hors du foureau, qu’il étoit bien heureux de n’avoir affaire qu’à un apprentis Mousquetaire, parce que s’il avoit affaire à un Maître, je ne le croyois pas capable de lui pouvoir resister. Je ne sçais ce qu’il me répondit, & j’y pris moins garde qu’à me venger de son insolence, avant qu’il survint quelqu’un pour nous separer. Je n’y réussis pas trop mal, je lui donnai deux coups d’épée, l’un dans le bras, & l’autre dans le corps, devant que personne se presentât pour nous rendre ce bon office. Enfin pour peu qu’on nous eut encore laissé faire, il y avoit apparence que j’en allois rendre bon compte, quand il s’éleva un bruit jusques dans le Jeu de paume, de ce qui se passoit devant la porte, les amis de celui-ci accoururent tout aussi-tôt: Athos, Porthos & Aramis en firent tout autant après avoir pris leurs épées, se méfiant presque qu’il ne me fut arrivé quelque chose, parce qu’ils ne me voyoient point revenir. Les premiers qui parurent furent les amis du Garde, dont bien lui prit assurément: je le serois de prés, & comme je lui venois encore de donner un coup d’épée dans la cuisse, il ne songeoit plus qu’à gagner l’hôtel de la Trimouille pour se sauver, quand leur presence lui donna quelque relâche. Au reste ses amis le voyant en cet état, mirent l’épée à la main en même tems, pour empêcher que je n’achevasse de le tuer; peut-être même ne se fussent-ils pas arrêtez-la, & qu’ils eussent converti leurs armes défensives en armes offensives, sans la venuë d’Athos, de Porthos & d’Aramis. Tout l’hôtel de la Trimouille se souleva en même tems contre nous, sçachant que le blessé étoit parent de leur Ecuyer, & nous en eussions été sans doute accablez, si ce n’est qu’Aramis commença à crier, à nous Mousquetaires. On accouroit assez volontiers au secours des gens, quand on entendoit ce nom là, les demêlez qu’ils avoient avec les Gardes du Cardinal, qui étoit haï du peuple, comme le sont presque tous les Ministres, quoi que le plus souvent l’on ne sçache pas trop pourquoi on les hait, faisoit que presque tous les gens d’épée, & tous les Soldats aux Gardes prenoient volontiers parti pour eux, quand ils en trouvoient l’occasion. Au reste un particulier, qui avoit plus d’esprit que les autres, étant venu à passer justement dans ce tems là, crut qu’il nous rendroit bien plus de service, s’il couroit promptement avertir chez Mr. de Treville, de ce qui se passoit, que s’il s’amusoit à mettre l’épée à la main pour nous secourir. Par bonheur pour nous, il y avoit alors une vingtaine de Mousquetaires dans la Cour, qui attendoient qu’il revint de la Ville, sur ce que le Portier leur avoit dit, qu’il ne serait pas long-tems sans arriver. Ils accoururent tout aussi-tôt où nous étions, & ayant reconnu les gens de Mr. de la Trimouille dans son hôtel, les amis de celui à qui j’avois affaire, furent trop heureux de s’y retirer, sans regarder seulement derriere eux. Pour le blessé, il y étoit déja entré, il y avoit quelque tems, & n’étoit pas en trop bon état, le coup qu’il avoit reçu dans le corps, étoit très-dangereux, & voila ce que lui avoit attiré son imprudence.
L’insolence qu’avoient eu les Domestiques de l’hôtel de la Trimouille, de faire une sortie sur nous, comme ils en avoient fait une, fit que quelques uns de ces Mousquetaires qui étoient venus à nôtre secours, mirent en deliberation de mettre le feu à la porte de cet hôtel, pour leur apprendre une autrefois de ne se pas mêler de ce qu’ils n’avoient que faire: mais Athos, Porthos & Aramis avec quelques autres, qui étoient plus sages qu’eux, leur ayant remontré que tout ce qui venoit de se passer, n’étant qu’à la gloire de la Compagnie, il ne falloit pas par une action aussi indigne que celle-là, donner sujet au Roi de les blâmer, ils se rendirent à son conseil, qui étoit bien plus sage que le leur. Nous avions tout lieu effectivement d’en être contens; outre le Garde du Cardinal, que j’avois mis en l’état que je viens de dire, il y avoit encore deux de ses amis qui étoient blessés: Athos & Aramis leur avoient donné chacun un bon coup d’épée, & ils en avoient tous trois pour plus d’un mois à demeurer dans le lit, supposé toutefois que le Garde ne mourut pas de ses blessures. Nous nous en retournâmes après cela chez Mr. de Treville, qui n’étoit pas encore de retour. Nous l’attendîmes dans sa salle, chacun me venant faire compliment sur ce que j’avois fait. Ces commencemens étoient trop beaux, pour n’en être pas tout à fait charmé. Je me promettois même déja une grande fortune, quand je ne fus guéres à voir, qu’il me falloit beaucoup déconter.
J’expliquerai cela dans un moment, mais il faut auparavant que j’achève cette journée, afin de faire toutes choses par ordre.
Mr. de Treville étant venu bientôt après cela, Athos, Porthos & Aramis le prièrent de leur vouloir donner un petit mot d’audience en particulier, parce qu’ils avoient des choses de consequence à lui dire.
Quand même ils ne se seroient pas servi de ce mot, pour lui annoncer quelle étoit la nature de celle dont ils avoient à l’entretenir, il eut bien reconnu à leur visage, qu’ils étoient plus intrigués qu’à l’ordinaire. Il les fit passer en même tems dans son cabinet, pour les entendre, & lui ayant demandé permission de m’y faire entrer avec eux, parce que ce qu’ils avoient à lui dire me regardoit plus que personne, ils ne l’eurent pas plûtôt obtenue, que je les y suivis. Ils lui dirent là ce qui venoit de m’arriver, & comment j’avois soutenu l’honneur de la Compagnie qu’un garde du Cardinal, avoit osé attaquer insolemment, sans qu’on lui en eut donné aucun sujet. Mr. de Treville fut ravi que je l’en eusse si bien puni, & sçachant qu’il y avoit encore deux de ceux qui avoient voulu le défendre qui étoient blessés, il envoya prier Mr. le Duc de la Trimouille de ne point donner retraitte à des gens, qui s’en montraient si indignes par leur procedé. Il lui demanda même justice de la sortie que ses gens avoient faite sur nous. Mr. de la Trimouille qui étoit prévenu par son écuyer, le lui envoya à son tour, pour lui dire que c’étoit à lui à se plaindre, & non pas à ses Mousquetaires; qu’après avoir assassiné devant sa porte un Garde de Mr. le Cardinal, qui étoit parent d’un de ses principaux domestiques, ils y avoient encore voulu mettre le feu; qu’ils avoient même blessé deux autres personnes qui les avoient voulu separer; de sorte que s’il ne punissoit les autheurs de ce desordre, il n’y auroit plus personne qui fut en sureté chez soi. Mr. de Treville entendant parler cet écuyer de la sorte, lui dit que son Maître ne l’en devoit pas croire, puis qu’il étoit trop interessé; qu’il sçavoit bien comment la chose s’étoit passée, & que des gens tout aussi croyables que lui, & qui en avoient été témoins la lui avoient racontée.
Il s’en fut en même temps chez le Duc & m’y mena. Il avoit peur que s’il se laissoit abuser davantage, il ne prévint l’esprit de sa Majesté, en lui contant la chose tout autrement qu’elle n’étoit. Il craignoit d’ailleurs, que le Roi étant ainsi prévenu, Mr. le Cardinal ne vint encore à la charge, auprès de lui; qu’ainsi il ne fermât l’entrée par là, à tout ce qu’on lui pouroit dire en suite. Car sa Majesté avoit ce défaut, que quand elle étoit prévenue une fois, il n’y avoit rien de plus difficile que de la desabuser. Ce qu’il eut pû faire encore de mieux, que d’aller ainsi trouver le Duc, étoit d’aller lui même trouver le Roi, & de le prévenir le premier. C’eut été un coup de partie, mais sa Majesté par malheur étoit allé à la chasse dès le matin, & il ne sçavoit presque de quel côté elle avoit tourné: en effet quoi qu’elle eut dit la veille, qu’elle vouloit aller chasser à Versailles, elle avoit changé de sentiment depuis, & étoit sortie par la porte St.
Martin.
Mr. le Duc de la Trimouille réceut Mr. de Treville assez froidement, &
lui dit en ma presence, qu’il lui conseilloit encore une fois en bon ami, de faire châtier ceux de ses Mousquetaires, qui se trouveraient coupables de l’assassinat, qui venoit d’être commis; que cette affaire n’en demeurerait pas là; que Mr. le Cardinal en avoit déjà connoissance, & que Cavois, Capitaine Lieutenant de ses Mousquetaires à pied, ne faisoit que de sortir de chez lui, pour le prier de la part de son Eminence, de se joindre avec elle, pour tirer raison d’une injure qui leur devoit être commune à tous deux; que Cavois lui avoit dit encore, que si le Garde de ce Ministre avoit été blessé, sa maison avoit pensé être brulée, que l’un étoit du moins aussi offensant que l’autre, parce que l’on prenoit querelle souvent contre un homme, sans songer au maître à qui il appartenoit, au lieu qu’on ne pouvoit avoir dessein de bruler une maison, sans faire reflexion que celui à qui elle étoit en seroit scandalisé, quand même il n’en recevroit point de dommage.
Mr. de Treville qui étoit homme de bon sens, le laissa dire, afin de voir tout ce qu’il avoit sur le coeur; mais voyant qu’il avoit cessé de parler, il lui demanda, comme s’il eut reflechi à ce qu’il lui disoit, si l’homme qui étoit blessé l’étoit bien dangereusement: Mr. de la Trimouille lui répondit, qu’il l’étoit si fort, qu’il y avoit beaucoup moins d’esperance à sa vie, qu’il n’y avoit de danger pour sa mort; que le coup qu’il avoit dans le corps, lui avoit percé les poumons; qu’aussi la premiere chose, qu’on lui avoit conseillé de faire, avoit été de songer à sa conscience, parce qu’il étoit entre la vie & la mort. Mr. de Treville lui demanda alors si c’étoit lui, qui lui eut dit de quelle maniere il avoit été blessé, & le Duc étant convenu de bonne foi, que ce n’étoit pas lui, mais un de ceux qui étoient accourus à son secours, il le pria de le vouloir mener dans sa chambre, afin que pendant qu’il étoit encore en état de dire la vérité, on la put entendre de sa propre bouche. Il lui dit que cela serviroit à faire rendre à ce garde garde, une justice prompte & entiere, s’il se trouvoit qu’il eut été insulté; mais aussi que s’il se trouvoit qu’il eut été l’aggresseur, comme il avoit oui dire aux Mousquetaires, cela serviroit à ne pas accabler des malheureux, qui n’avoient fait ce qu’ils avoient fait, que pour repousser une injure, qu’ils n’eussent pû souffrir sans la perte de leur honneur.
Le Duc qui étoit un assez bon homme, & qui ne se soucioit guéres de faire sa Cour au Cardinal, qu’il voyoit très-rarement aussi bien que le Roi, ne put trouver à redire à sa demande. Il s’en fut avec lui dans la chambre du blessé, & je ne voulus pas les y suivre, de peur de lui faire de la peine en me voyant, moi qui l’avois mis dans le pitoiable état où il étoit. Le Duc ne lui eut pas plûtôt demandé qui avoit tort, ou de lui, ou de celui qui avoit fait ses blessures, qu’il avoüa la chose tout comme elle s’étoit passée. Le Duc fut bien étonné, quand il l’entendit parler de la sorte, & ayant en même tems fait venir devant lui, celui qui la lui avoit contée tout autrement, il lui commanda de sortir de sa maison, & de ne se presenter jamais devant ses yeux, puis qu’il avoit été capable de lui imposer. Il n’y étoit demeuré que pour secourir le blessé qui étoit son parent, aussi bien que son écuyer. Cependant la parenté de ce domestique ne lui servant de rien, pour adoucir son ressentiment, il fut obligé de lui obéir à l’heure même, sans avoir pû obtenir seulement permission de les revoir ni l’un ni l’autre.
Mr. de Treville s’en étant retourné chez lui, bien content de sa visite, nous y dînâmes Athos, Porthos, Aramis, & moi, ainsi qu’il nous en avoit prié dès la veille. Comme il y avoit aussi fort bonne compagnie, & que nous étions dix-huit à table, on ne s’y entretint presque d’autre chose que de mes deux combats. Il n’y eut personne qui ne m’en donnât beaucoup de gloire, ce qui n’étoit que trop capable de tenter un jeune homme, qui avoit déja de lui même assez de vanité pour croire qu’il valoit quelque chose. Quand nous eûmes diné, on se mit à joüer au lansquenet: les mains me demangeoient assez pour faire comme les autres, si j’eusse eu le gousset aussi bien garni que j’eusse voulu; mais mes Parens m’ayant entr’autres remontrances fait celle-là, avant que de partir, que j’eusse à fuir le jeu comme un écueil, qui perdoit la plupart de la jeunesse, je me tins si bien en garde, non seulement cette fois là, contre ma propre inclination, mais encore dans toutes les autres rencontres, où la même démangeaison me prenoit, que quelque tentation que je receusse, je ne m’y laissai succomber que de bonne sorte.
L’après dînée s’étant passée de cette maniere, c’est à dire les uns en joüant, & les autres voyant joüer, nous nous en fûmes au Louvre sur le soir, Athos, Porthos, Aramis & moi. Le Roi n’étoit point encore revenu de la chasse, mais comme il ne pouvoit guéres tarder à venir, nous demeurâmes dans son Antichambre, où Mr. de Treville qui étoit monté en carosse l’après dînée nous avoit dit, qu’il nous viendroit prendre pour nous mener dans le Cabinet du Roi. Sa Majesté vint un moment après que nous fûmes là, & ses trois Freres qui avoient l’honneur d’en être connus particulierement, & même d’en être estimés, s’étant mis sur son passage, pour s’en attirer quelque regard, au lieu d’en obtenir ce qu’ils souhaitoient n’en furent regardez qu’avec un oeil de colere &
d’indignation. Ils s’en revinrent tout tristes auprès d’une fenêtre où j’étois, n’ayant osé me montrer devant le Roi, avant que de lui être presenté, & lui avoir fait la reverence. Ils étoient si mortifiés tous trois, de ce qui leur venoit d’arriver, qu’il ne me fut pas difficile de reconnoître leur chagrin. Je leur demandai ce qui leur étoit survenu depuis un moment, pour les voir maintenant dans cet état. Ils me répondirent que nos affaires alloient mal, ou qu’ils se trompoient fort, que cependant il falloit attendre l’arrivée de Mr. de Treville, pour en juger sainement; qu’il demanderoit lui-même à sa Majesté ce qui en étoit, mais que du caractére dont étoit ce Monarque, il ne leur avoit pas fait la mine pour rien; qu’il étoit extremement naturel, & que si c’étoit une qualité absolument nécessaire, comme le prétendoit un certain Politique que de sçavoir dissimuler pour regner, jamais Prince n’y avoit été moins propre que lui.
Je me sentis tout mortifié à ces paroles. J’eus peur, sans que je pénétrasse néanmoins ce qui pouvoit être arrivé, que la mauvaise humeur de sa Majesté ne s’étendit jusques sur moi; ainsi n’ayant plus d’autre impatience que de voir arriver Mr. de Treville, afin d’être feur plutôt de mon sort, il vint enfin, & augmenta encore mon inquiétude, par ce qu’il nous dit en arrivant. Il nous apprit que Mr. le Cardinal, après avoir envoyé Cavois au Duc de la Trimouille, n’avoit pas crû plûtôt l’avoir fait entrer dans son ressentiment, qu’il avoit depêché vers le Roi, pour lui apprendre ce qui s’étoit passé au sortir de nôtre jeu de paume; que son Eminence lui avoit écrit même une longue lettre là dessus, lui mandant que s’il ne punissoit ses Mousquetaires, ils feroient tous les jours mille meurtres, & mille insolences, sans que persone osât plus entreprendre de les reprimer.
Mr. de Treville nous quitta après nous avoir dit, qu’il ne croyoit pas que l’occasion nous fut favorable ce jour là de voir sa Majesté, qu’il alloit entrer dans sa chambre, & que s’il ne revenoit pas nous trouver dans un moment, nous pouvions nous en retourner chacun chez nous; qu’il nous y iroit avertir de ce que nous aurions à faire, & qu’il n’y perdroit pas un moment de tems. Il nous quitta à l’heure même & étant entré chez le Roi, sa Majesté fut quelque tems sans lui rien dire, elle lui fit même la mine, comme elle l’avoit faite aux trois Frères. Mr. de Treville, qui ne s’en embarrassoit pas beaucoup, parce qu’il sçavoit qu’il la desabuseroit bientôt des impressions que le Cardinal lui avoit données, ne lui dit rien aussi de son côté, sçachant qu’il devoit remettre nôtre justification à un autre tems. Le Roi qui étoit fort naturel, comme je viens de dire, voyant qu’il ne lui parloit point de ce qui étoit arrivé, dont il croyoit qu’il lui devoit rendre compte, rompit le silence à la fin tout d’un coup, & lui demanda si c’étoit ainsi que l’on faisoit sa charge; qu’il étoit arrivé à ses Mousquetaires d’assassiner un homme & de faire beaucoup de desordre, & que cependant il ne lui en disoit pas un seul mot; qu’à plus forte raison n’avoit-il pas eu le soin de les faire mettre en prison pour les faire punir en tems & lieu; que cette conduite n’étoit guéres d’un bon Officier comme il l’avoit toûjours crû, & qu’il en étoit d’autant plus étonné qu’il connoissoit mieux que personne combien il étoit ennemi de toute violence & de toute injustice.
Mr. de Treville ayant été bien-aise de le laisser dire pour lui faire decharger sa bile, lui répondit alors qu’il étoit informé de tout ce que Sa Majesté lui disoit, mais que pour elle elle ne l’étoit que très-mal, apparement, puis qu’elle lui parloit de cette sorte; qu’il lui demandoit pardon s’il osoit lui parler ainsi, mais que comme il s’en étoit informé à fond, jusques à aller lui-même chez Mr. le Duc de la Trimouille, elle ne trouveroit pas mauvais qu’il la priât d’envoyer querir ce Duc, avant que de lui en dire d’avantage; qu’il y avoit même un homme chez lui qui en pouvoit encore parler plus assurément que les autres; que cet homme étoit celui là même qu’on avoit fait accroire à Sa Majesté avoir été assassiné; qu’il l’avoit interogé lui-même en presence du Duc, & qu’il étoit convenu avec lui, que bien loin que ce fussent les Mousquetaires de Sa Majesté qui eussent tort, c’étoit lui qui par son insolence avoit été cause de son malheur; qu’au surplus ce n’étoit pas seulement eux qui l’avoient blessé, mais bien le même jeune homme qui avoit rendu le combat dont il avoit eu l’honneur de l’entretenir la veille.
Le Roi fut surpris quand il l’entendit parler de la sorte. Neanmoins comme il étoit de sa prudence, après le ressentiment qu’il venoit de faire éclatter, de ne pas ajouter foi tellement à ses paroles, qu’il ne fut bien aise auparavant d’être éclairci si elles contenoient verité, il envoya dire au Duc de la Trimouille de ne pas manquer de se trouver le lendemain à son lever. Le Cardinal qui avoit des espions dans la Chambre du Roi pour lui rendre compte de tout ce qui s’y passoit, avoit déja appris la mauvaise mine que Sa Majesté y avoit faite à Treville. Cela lui avoit donné espérance qu’il le perdroit à la fin dans son esprit. Il s’y étudioit depuis long-tems, non qu’il ne l’estimât infiniment; mais parce que, quelque promesse qu’il lui eut faites, il n’avoit jamais pu le faire entrer dans ses intérêts; Mais quand il vint à apprendre ce qu’il lui avoit dit, non seulement pour se justifier, mais encore pour justifier ceux qu’il avoit accusez de cet assassinat, il eut bien peur de n’en avoir que le dementi. Il renvoya savoir dés la même heure chez Mr. le Duc de la Trimouille, pour savoir de lui si c’étoit qu’il eut changé d’avis, depuis la parole qu’il lui avoit rapportée de sa part. Ce Duc n’y étoit pas, il étoit allé souper en Ville; & comme ses gens ne pouvoient dire à quelle heure il reviendroit, Cavois prit le parti de s’en retourner dans sa maison & d’attendre au lendemain matin à executer les ordres de son Eminence. Il ne fit pas trop mal, le Duc ne revint qu’à deux heures après minuit, & son Suisse lui ayant rendu une Lettre que lui écrivoit Mr. Bontems, par laquelle il lui mandoit de la part du Roi qu’il eut à se trouver à son lever, il se leva de meilleur matin qu’il n’avoit de coutume, afin d’être ponctuel à ce qui lui étoit prescrit.
Cela fut cause que quand Cavois y retourna il ne le trouva plus, le Suisse lui dit qu’il étoit allé au Louvre, ce qu’il eut peine à croire, parce que, comme j’ai déja dit, il ne se soucioit pas autrement d’aller faire sa Cour à Sa Majesté. Il avoit même accoutumé de dire qu’une des choses du monde qui lui faisoit croire qu’il étoit plus heureux que les autres, c’est qu’il avoit toûjours mieux aimé sa Maison de Touars que le Louvre, de sorte qu’il avoit plus de trente-cinq ans devant qu’il eut jamais vu le Roi. La Religion Protestante dont il faisoit profession étoit cause qu’il haissoit le métier de Courtisan, il savoit que le Roi n’aimoit pas ceux qui en étoient; il savoit dis-je qu’il se contentoit de les craindre & cela est si vrai, que le Roi d’aujourd’hui parlant un jour à des gens de cette Religion, qui avoient la hardiesse de lui remontrer que la rigueur de ses édits ne repondoient pas à leurs espérances, c’est, leur repliqua-t-il, que vous m’avez toûjours regardé comme le Roi mon Pere, & comme le Roi mon grand Pere: Vous avez cru sans doute que je vous aimois comme faisoit l’un ou que je vous craignois comme faisoit l’autre, mais je veux que vous sachiez que je ne vous aime ni ne vous crains.
Le Duc de la Trimouille avoit déja parlé au Roi quand Cavois arriva, &
lui avoit confirmé tout ce que Treville lui avoit dit. Sa Majesté ne fut plus en colere après cela contre ses Mousquetaires; mais le Cardinal y fut beaucoup contre Cavois, de ce qu’il avoit si mal executé ses ordres.
Il lui dit qu’il devoit plûtôt attendre le Duc chez lui pendant toute la nuit, que de le manquer, comme il avoit fait; qu’ils eussent pris des mesures ensemble pour perdre un petit Gentillâtre qui s’en faisoit si fort accroire que d’oser toûjours lui resister; qu’il ne le lui pardonneroit de sa vie; qu’il eut à se retirer de devant ses yeux, & à ne s’y jamais presenter sans ses ordres. Cavois qui connoissoit l’humeur de son maître, ne voulut lui rien repliquer, de peur qu’étant innocent comme il l’étoit, il ne se rendit coupable en voulant lui faire connoître son injustice; il s’en retourna chez lui tout chagrin, & sa femme qui avoit bien autant d’esprit que lui, voulant savoir ce qu’il avoit fait, n’en eut pas plûtôt connoissance qu’elle lui dit en même tems qu’il se laissoit là abbattre de peu de chose, qu’il y avoit du remede à tout hors à la mort, & que devant qu’il fut trois jours elle le remettroit mieux avec son Eminence qu’il n’y avoit jamais été. Il lui repliqua qu’elle ne la connoissoit pas, qu’elle étoit têtue comme une mulle, & que quand elle prenoit une fois quelqu’un en aversion il n’y avoit pas moyen, quoi que l’on peut faire, de l’en faire jamais revenir.
Madame de Cavois lui répondit qu’elle connoissoit tout aussi-bien que lui de quoi ce Ministre étoit capable, qu’ainsi il n’avoit que faire de se mettre en peine comment elle s’y prendroit pour le mettre à la raison, qu’elle en faisoit son affaire, & que comme elle n’entreprenoit jamais rien dont elle ne vînt à bout, il n’avoit plus qu’à dormir eu repos.
Cette Dame effectivement faisoit une partie de ce qu’elle vouloit à la Cour, & faisoit rire souvent ce Ministre, lors qu’il n’en avoit point d’envie. Ce n’étoit pas cependant ni par des traits de femmes ni par des railleries fades, telles qu’on en voit souvent dans la bouche des Courtisans, qu’elle faisoit toutes ces merveilles. Tout ce qu’elle disoit étoit assaisonné d’un certain sel qui contentoit les plus difficiles en même tems qu’il repandoit une certaine estime pour elle qui faisoit qu’on ne se pouvoit plus passer de sa Compagnie. Son mari qui étoit redevable à son adresse d’une partie de sa fortune, se jetta entre les bras pour se tirer du mauvais état où il étoit: elle lui dit alors que puis qu’elle l’avoit amené au point qu’elle desiroit, il n’avoit plus maintenent qu’à bien executer ce qu’elle lui alloit recommander; qu’il se mit dans son lit, qu’il y fit bien le malade, &
qu’il dit à tous ceux qui le visiteroient ou qui viendroient de la part de quelqu’un pour lui demander des nouvelles de sa santé, qu’elle ne pouvoit pas être en plus mechant état qu’elle étoit, qu’il affectat cependant de ne parler à personne, que le moins qu’il pourroit, & que quand il y seroit obligé il ne le fit que d’une voix engagée, & comme un homme qui auroit une oppression de poitrine.
Pour elle, elle se tint tout le jour comme elle étoit au sortir de son lit, & tout de même que si la feinte maladie de son mari l’eut mise hors d’état de songer à son ajustement. Cet homme qui avoit beaucoup d’amis comme en ont tous ceux qui ont quelque faveur auprès du Ministre, car il avoit toûjours été fort bien avec lui, ne manqua pas de visites, quand le bruit de son mal se fut répandu par la Ville. Ils savoient bien pourtant les paroles que le Cardinal lui avoit dites; ce qui étoit plus que capable selon la coutume des courtisans de lui faire perdre leur amitié. Mais comme ils esperoient que sa disgrace ne dureroit pas, sur tout n’ayant rien fait qui pût le perdre dans l’esprit de son Eminence, ils continuerent d’en user avec lui comme ils avoient accoutumé. Le Cardinal qui venoit d’essuyer de grosses paroles du Roi qui lui avoit reproché qu’il n’avoit pas tenu à lui, par ses faux rapports, qu’il n’eut cassé Treville & sa Compagnie de Mousquetaires, étoit encore plus en colere que jamais contre Cavois. Ainsi apprenant que sa maison ne desemplissoit point de monde, il dit tout haut devant mille personnes, qu’il s’étonnoit grandement qu’on eut si peu de consideration pour lui, que d’aller visiter un homme qu’il jugeoit digne de son ressentiment.
Ces paroles suffirent pour rendre la maison du feint malade tout aussi deserte qu’elle étoit frequentée auparavant. Madame de Cavois en fut ravie, parce qu’elle avoit peur que quelqu’un reconnut sa feinte, &
qu’il n’en allât rendre compte au Cardinal. Cependant ses parens ne croyant pas que cette defense s’étendit sur eux, aussi particulierement que sur les autres, y envoyerent du moins des laquais, s’ils n’y osérent plus aller: ces laquais leur rapporterent ce que Madame de Cavois leur disoit, tantôt elle même quand ils montoient jusques dans son antichambre, & tantôt ce qu’on leur disoit à la porte quand ils ne prenoient pas la peine d’y monter. Toutes ces nouvelles ne pouvoient cependant être plus tristes qu’elles l’étoient; le malade se portoit, toûjours à ce qu’on disoit de moment à autre, de plus mal en plus mal, &
afin qu’on le crut mieux dans le monde Madame de Cavois fit venir chez elle le premier Medecin du Roi, afin qu’il dit ce qu’il pensoit de son mal: elle ne risquoit pas beaucoup en faisant cela, jamais il n’y avoit eu de medecin plus ignorant que lui, ce qu’on reconnut si bien à la fin à la Cour qu’il en fut chassé honteusement. Au reste pour le mieux tromper, elle fit apporter dans la chambre de son mari le sang d’un de ses laquais qui étoit malade d’une pleuresie, & lui fit accroire que c’étoit le sien. Il ne falloit pas être trop habile pour décider que ce sang ne valloit rien il hocha la tête en le voyant, comme pour lui dire d’un ton misterieux qu’il y avoit là bien du danger. Madame de Cavois fit en même temps la pleureuse, métier qu’elle savoit naturellement, comme savent la plûpart des femmes & qu’elle avoit encore étudié avec beaucoup de soin, afin de s’en servir en tems & lieu.
Peu s’en fallut que Bouvard, c’étoit le nom de ce médecin, ne pleurât de même quand il lui vit verser des larmes, & accompagner de mille sanglots le recit qu’elle lui faisoit de sa maladie. Il voulut tâter cependant le poux du malade, & il crut qu’il étoit tout en sueur, parce qu’il avoit dans son lit un petit vase d’eau tiede, dont il avoit arrosé sa main, jusques au dessus du poignet, afin de faire accroire la même chose à tous ceux qui auroient la curiosité de le vouloir tâter. On en avoit même repandu quelques gouttes sur une aleze dont on lui fit accroire qu’on avoit enveloppé le malade, & comme on l’avoit laissée ressuyer dans le lit, elle n’étoit plus que moette, afin qu’il donnât plûtôt dans le panneau. Il sentit cette aleze, & trouva à ce qu’il disoit que ce qui causoit sa moetteur sentoit extremement mauvais. Il tira encore des inductions delà que cette maladie étoit très dangereuse, & étant sorti de cette Maison, il en repandit le bruit par toute la Cour. M. le Cardinal le sut comme les autres, sans en paroître autrement touché, quoi qu’il le fut dans le fonds. Il crut que pour soutenir le caractere d’un grand Ministre, comme il étoit, il ne devoit pas changer sitôt de sentiment, qu’aussi bien cela lui seroit tout à fait inutile, s’il venoit à mourir, & que s’il en réchapoit il feroit toûjours bien sa paix avec lui.
Pendant que cela se passoit le Roi, qui, du même moment qu’il avoit été desabusé, avoit rendu son amitié à Mr. de Treville & lui avoit redit de nous amener les trois freres & moi dans son Cabinet, comme il le lui avoit commandé auparavant. La nouvelle action que je venois de faire lui donnoit encore plus d’envie de me voir que jamais. Mr. de Treville nous y conduisit dés le même jour que le Duc de la Trimouille avoit confirmé à sa Majesté ce qu’il lui avoit dit. Le Roi me trouva extrémement jeune pour avoir fait ce que j’avois fait, & me parlant avec beaucoup de bonté, il dit à Mr. de Treville de me mettre Cadet dans la Compagnie de son beau Frere qui étoit Capitaine aux Gardes. Il s’appelloit des Essarts, & ce fut là où se fit mon apprentissage dans le metier des armes. Ce Régiment étoit alors tout autre qu’il n’est aujourd’hui: tous les Officiers étoient gens de qualité, & l’on n’y voyoit point de gens de Robe ni de fils de Partisan comme il s’y en voit maintenant, & même comme il en est tout rempli. Ce n’est pas que je veuille dire que les premiers soient à mépriser. Ils ont leur merite tout comme les personnes les plus qualifiées, & s’il leur étoit deffendu de porter les armes nous n’aurions pas eu deux Marêchaux de France que le Parlement de Paris nous a déja donnez. Le Maréchal de Marillac, quoi qu’il ait péri malheureusement, n’en est pas moins recommandable par mille honnêtes gens qui savent de quelle maniere arriva son malheur. Le Maréchal Foucaut étoit pareillement d’une famille de Robe, & quoi qu’il portât d’autres armes que n’en portent ceux qui viennent comme lui de la famille qui porte ce nom là, ce n’étoit qu’à cause qu’Henri IV. les avoit changées pour un service important que l’un de ses ancêtres lui avoit rendu.
Le Roi avant que de me renvoyer voulut que je lui contasse non seulement mes deux combats, mais encore tout ce que j’avois fait depuis que j’avois l’âge de connoissance. Je contentai sa curiosité, à la reserve de ce qui m’étoit arrivé à S. Die, que je n’eus garde de lui dire. Je trouvois qu’il y alloit un peu trop du mien, & rien ne me faisoit souffrir avec patience l’affront que j’y avois reçu que l’esperance d’en pouvoir tirer vengeance bientôt. Je me fondois particulièrement sur les promesses que m’avoit fait Montigré de m’avertir quand Rosnay ne se deffieroit plus de rien, & qu’il reviendroit dans sa Maison. Je trouvois même qu’il ne m’avoit pas donné de méchantes arres de sa parole, en me prêtant son argent aussi genereusement qu’il avoit fait. J’avois cependant quelque inquiétude de savoir comment je le lui pourrois rendre, quand le Roi m’en tira heureusement. Il dit à l’Huissier de son Cabinet, avant que j’en sortisse, qu’il eut à lui faire venir son premier Valet de Chambre, & ce premier Valet de Chambre étant venu, il lui commanda de prendre cinquante Loüis dans sa Cassette, & de les lui apporter. Je me doutai bien, quand je l’entendis lui faire ce commandement, que ces cinquante Loüis étoient pour moi, & de fait le Roi ne les eut pas plûtôt qu’il me les donna à l’heure même. Il me dit en me les donnant que j’eusse soin seulement d’être honnéte homme, & qu’il ne me laisseroit manquer de rien.
Je crus ma fortune faite d’abord que je l’entendis parler de la sorte, &
comme je n’avois pas envie de m’éloigner du chemin qu’il me prescrivoit, je regardai comme une chose indubitable ce qui me venoit de la bouche d’un si grand Roi. Mais je reconnus bientôt que c’étoit à tort que j’avois adjouté foi à ce Discours, & que si j’eusse étudié cette parole de l’Ecriture, qui nous apprend que nous ne devons jamais mettre nôtre confiance dans les Princes, mais en Dieu seul qui ne trompe jamais, ni qui ne sauroit jamais être trompe, j’eusse beaucoup mieux fait que de conter là dessus. J’expliquerai cela dans un moment & il faut que je rapporte auparavant ce qui arriva de la tromperie que faisoit Madame de Cavois. Elle garda son mari pendant quatre jours de la maniere que je viens de dire, & Bouvart, pour mieux trancher de l’homme important, continuant d’assurer qu’il lui étoit impossible de rechaper, à moins que d’un miracle, en l’état qu’il l’avoit laissé, elle s’en fut le lendemain au Palais Cardinal dans l’habit de deuil, le plus grand que put jamais porter une femme. Les Officiers du Cardinal qui la connoissoient aussi-bien qu’ils faisoient leur Maître ne la virent pas plûtôt dans cet équipage, qu’ils ne douterent point qu’elle ne l’eut perdu. Ils l’accablerent là dessus de complimens qu’elle réceut d’un air tout aussi triste que si la chose eut été bien vraye. Ils voulurent l’annoncer en même tems à son Eminence, ce qu’elle ne voulut pas souffrir, elle leur repondit qu’elle l’attendroit quand elle iroit à la Messe, & qu’il lui suffiroit de se faire voir à elle pour lui apprendre le besoin, qu’elle avoit de son secours. On fut dire en même tems à ce Ministre que Cavois étoit mort, & que sa veuve l’attendoit sur le passage de sa Chapelle pour lui recommander ses enfans. Le Cardinal à cette nouvelle n’osa sortir de sa Chambre, craignant que ce ne fut bien plûtôt pour l’accuser d’avoir fait mourir son mari, que pour lui demander quelque chose. Ainsi aimant mieux qu’elle lui fit une Mercurialle dans son Cabinet que de la lui faire devant tous ses Courtisans, il commanda en même tems qu’on la lui amenât. Il s’en fut au devant d’elle: d’abord qu’il l’apperçut il l’embrassa & lui dit qu’il étoit bien faché de la perte qu’elle avoit faite, que le deffunt avoit eu tort de prendre les choses à coeur aussi fortement qu’il avoit fait, qu’il devoit connoitre son humeur depuis le tems qu’il étoit à lui, & savoir que quelque violente que fut sa colère contre ses veritables serviteurs, elle n’étoit pas de longue durée; que cependant si elle avoit beaucoup perdu en le perdant, la perte qu’il faisoit lui même en lui n’étoit guéres moindre que la sienne; qu’il reconnoissoit mieux que jamais combien il avoit été de ses amis, puis qu’il n’avoit pû souffrir de sa bouche une seule parole rude sans en mourir de douleur.
Madame de Cavois ne l’entendit pas plûtôt parler de la sorte qu’elle lui dit qu’elle n’avoit que faire de pleurer ni de porter davantage son habit, qu’elle ne l’avoit pris que pour porter le deuil de la perte que son mari & elle avoient faite de l’honneur de ses bonnes graces; mais que puis qu’elle les leur rendoit elle n’avoir plus que faire ni de deuil ni d’armes; que son mari étoit bien mal à la verité, mais que comme il n’étoit pas encore mort il guériroit bientôt, quand il apprendroit cette bonne nouvelle. Le Cardinal fut bien surpris quand il lui vit quitter sitôt son personnage. Il se douta bien qu’elle ne l’avoit fait que pour l’obliger à le faire parler ainsi: il fut fâché de s’être si fort pressé, voyant bien qu’il ne feroit pas sans en être raillé dans le monde. Néanmoins Comme c’étoit une chose faite, & qu’il n’y avoit plus de remede, il se prit à en rire tout le premier. Il lui dit donc en même tems qu’il ne connoissoit point de meilleure Comedienne qu’elle, & il ajouta à cela qu’il vouloit, pour lui faire plaisir, demander au Roi qu’il lui plût créer en sa faveur une charge de Surintendant de la Comedie, tout de même qu’il y en avoit une de Surintendant des Bâtimens, afin de l’en gratifier; que quoique ce ne fut pas la coutume de donner le moindre emploi à une femme il ne laisseroit pas de tâcher de lui faire tomber celui-là, qu’il remontreroit sa capacité au Roi, & que comme il ne demandoit qu’à être bien servi, il ne doutoit pas qu’il ne la lui donnât preferablement à tout autre, puis qu’elle étoit plus capable que personne de l’exercer.
Mr. le Cardinal s’étant ainsi amusé à badiner avec elle, fit entrer ses principaux Officiers dans son Cabinet, & leur dit qu’ils n’avoient pas tout tant qu’ils étoient à se moquer les uns des autres, puis qu’elle les avoit tous attrapez également, qu’ils avoient crû que Cavois étoit mort, & que cependant à peine croiroit-il presentement qu’il fut malade; qu’il étoit bien vrai que Bouvart, qui l’avoit été voir, l’assuroit, &
même qu’il l’avoit été bien dangereusement, mais que comme ce n’étoit qu’un ignorant, il étoit persuadé qu’on pouvoit se dispenser de le croire, sans courre risque de passer pour heretique. Ses Officiers qui n’étoient pas trop prévenus en faveur de ce medecin, le voyant de si belle humeur lui répondirent qu’il faisoit bien d’en avoir cette opinion, parce que s’il n’y avoit que cela qui le persuadât il pouvoit bien encore se tromper; que Bouvart, comme il le disoit fort bien, étoit un grand asne en matiere de medecine, & que tout Paris en convenoit aussi bien qu’ils convenoient de bonne foi que Madame de Cavois les avoit tous trompés.
Cette Dame ayant ainsi fait la paix de son mari avec le Cardinal, quelqu’un dit au Roi le tour qu’elle avoit joué à son Eminence, & en fit bien rire Sa Majesté. Treville qui lui en vouloit, parce que son Eminence lui en vouloit à lui même, ne fut pas un des derniers à s’en divertir avec elle. Il lui dit que c’étoit ainsi que les grands hommes avoient leur ridicule aussi bien que les autres, & prenant sujet de là de lui conter tout ce qu’il en savoit, il se donna carrière à ses depends, pendant je ne sais combien de tems.
D’abord que j’eus les cinquante Loüis du Roi je ne songeai plus qu’à renvoyer à Montigré l’argent qu’il m’avoir prêté si honnêtement. Une personne d’Orleans qui logeoit dans mon même logis & qui y étoit fort connu, voyant que j’étois en peine à qui m’addresser pour faire les choses seurement, me dit que si je m’en voulais bien fier à lui il me rendroit ce petit service, qu’il connoissoit Mr. de Montigré, & qu’il lui feroit tenir cet argent par une personne sûre; qu’elle n’étoit jamais une semaine sans aller chez lui. Je fus ravi de cette occasion qui me tiroit d’embarras. Je lui donnai en même tems la somme que je devois à ce Gentilhomme, & y ayant voulu ajouter quelque chose pour la dépense de celui qui lui porteroit cet argent, l’homme à qui je le donnois me dit que je lui faisois injure d’oser seulement lui en parler, qu’il n’étoit pas homme à demander retribution de si peu de chose, & que le plaisir de me rendre service étoit tout ce qu’il désiroit. Je ne l’eusse pas fait avec un autre, mais comme c’étoit un homme qui tenoit Hotellerie à Orleans, & qui ne me paroissoit pas trop riche, je ne voulois pas avoir à me reprocher de lui avoir fait dépenser un sol pour l’amour de moi.
Mon argent fut rendu fidelement à Montigré, d’abord qu’il eut écrit une Lettre à son ami. Montigré ne s’attendoit pas à le ravoir sitôt, &
peut-être même à le ravoir jamais. Il savoit combien il étoit rare de recevoir des lettres de change de mon pais, & sur tout à un pauvre gentilhomme tel que j’étois. Richard, c’est le nom de l’homme qui me rendit ce service, avoit prié son ami de lui renvoyer le billet que j’avois fait à Montigré. Il me le remit entre les mains pour marque qu’il avoit eu soin d’executer ce dont je l’avois prié. Je le remerciai de la peine qu’il en avoit bien voulu prendre, quoi que je ne fusse pas à le faire, & que je m’en fusse acquitté dès le moment que je lui avois fait cette priere. Je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le dechirer comme je devois, & l’ayant perdu ou le même jour ou le lendemain, en tirant peut-être mon mouchoir ou bien en prenant autre chose, je ne m’apperçus de sa perte que deux ou trois jours après. Je le dis à Richard qui me blama du peu de soin que j’en avois eu, & comme il vit que cela m’inquietoit comme si j’eusse prevû ce qui m’en devoit arriver un jour, il tâcha de m’en consoler. Il me dit que quand même quelqu’un le trouveroit, il ne m’en pouvoit arriver d’accident, que premierement je n’étois pas en âge pour faire un billet, & que secondement étant sous le nom de Montigré, il n’y avoit point de friponnerie à faire là dessus, à moins qu’il n’en fut de moitié avec quelqu’un; que j’avois dû reconnoître au procedé qu’il avoit tenu avec moi qu’il étoit honnête homme, mais que s’il avoit encore besoin, avec cela d’une caution pour me le certifier, il lui en serviroit en tout tems, & en tout lieu, quoi qu’il ne s’en reconnût pas capable.
Cette dernière raison me toucha plus que la premiere, à laquelle j’avois mis obstacle moi même par un excès de delicatesse. Comme il savoit aussi bien que cet Aubergiste que je n’étois pas en âge de pouvoir m’obliger valablement, je n’étois engagé dans ce billet à en payer le contenu que parole d’honneur, ainsi il n’y avoit point là de minorité à alleguer pour s’exempter du payement, puis que les Maréchaux de France devant qui l’on faisoit venir pour l’éxecution de ces sortes de billets condamnoient & jeunes & vieux également, quand on étoit de si mauvaise foi que de ne le pas vouloir payer. J’avois appris cela d’une affaire que mon pere avoit euë devant eux, où il étoit porteur d’un semblable billet; ainsi je m’étois servi de ma propre connoissance contre moi même, parce que je croyois que quand on avoit bien envie de payer il devoit être indifferent ou de se bien lier ou de ne se point lier du tout.
Cette circonstance entretint donc mon inquietude pendant quelques jours, mais comme il n’y a rien que l’on n’oublie à la longue, je n’y songeai plus au bout de quelque tems. Je tachai cependant de remplir mon devoir de Soldat tout du mieux qu’il me fut possible. Je trouvai Besmaux dans la même compagnie où j’étois. C’étoit un homme tout d’un autre humeur que moi, & nous ne nous ressemblions en rien ni l’un ni l’autre, si ce n’est que nous étions tous deux Gascons. Il n’y avoit rien effectivement de plus opposé que nos manieres d’agir. Il avoit de la vanité au delà de l’imagination. Il eut voulu presque que nous l’eussions crû de la côte de St. Loüis, tant il s’en faisoit accroire: tout cela n’étoit fondé cependant que sur ce qu’il étoit plus vain que les autres, quoi qu’il ne vallut pas mieux. Le nom de Besmaux qu’il portoit étoit le nom d’une petite metairie qui étoit plus chargée de taille qu’elle n’apportoit de revenu; mais comme lors que l’on s’entête une fois de vouloir paroître plus que l’on est, l’âge n’a guerres de coûtume de reformer ce deffaut, il fit porter le nom de Marquisat à cette chaumiere d’abord qu’il devint en fortune.
Pour moi je fus toûjours mon chemin sans vouloir paroître plus que je n’étois. Je savois que je n’étois qu’un pauvre Gentilhomme: je vécus donc comme je devois faire, sans vouloir ni me relever au dessus de mon état ni me rabbaisser au dessous de ceux qui n’étoient pas plus que moi.
J’avois peine ainsi à souffrir que Besmaux se donnât des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun qu’il portoit. C’étoit à la verité un nom qui étoit assez beau, mais comme tout le monde ne convenoit pas trop qu’il lui appartint, je me crus obligé de lui dire, &
comme son camarade & comme son ami, que toute cette vanité lui faisoit plus de tort que de bien. Il receut mal mon compliment, & l’attribuant moins au desir que j’avois de lui rendre service, qu’à une certaine jalousie qu’il se figuroit que j’eusse conçuë aussi-bien que les autres Cadets de ce qu’il pretendoit s’élever au dessus de nous, il ne me regarda plus que comme un homme qui lui devoit être suspect, bien loin de prendre la moindre confiance en lui. Il avoit aussi cela de ridicule que sans considerer ses forces qui ne pouvoient pas être moindres qu’elles étoient, il vouloit imiter ceux qui avoient des ailes pour voler: s’il voyoit quelque nouvelle mode, il en prenoit aussi-tôt quelque chose, sans considerer qu’il y avoit plûtôt de l’extravagance à le faire qu’il ne pouvoit y avoir ni de raison ni de bon sens. Il pretendoit pourtant le contraire sans prendre garde qu’il s’en rendoit ridicule à tout le monde. Je me souviens là-dessus d’une chose qu’il fit, qui fit bien rire non seulement toute nôtre Compagnie, mais encore tout le Regiment. Nous étions alors à Fontainebleau où il étoit logé chez une hôtesse qui eut quelque bonne volonté pour lui. Il en profita tout autant qu’il pût, mais comme elle n’étoit pas riche, ce qu’il en tira ne se reduisit qu’à peu de chose. Il ne s’amusa point à en remplir son ventre, comme font quantité de nations qui aiment mieux l’avoir plein, que d’avoir toute la magnificence du monde sur leur dos. Il avoit cela de commun avec tous les Gascons qu’il croyoit devoir pratiquer le proverbe qui dit ventre de son & habit de velours. Ainsi il mit sur lui, tout ce qu’il avoit pû tirer de cette femme sans se mettre en peine de tout le reste. Il se donna un habit dont il avoit assez de besoin, parce que quoi qu’il eut celui de Soldat comme les autres, la coutume des Cadets étoit d’en avoir un distingué de ceux du commun. Pour moi c’est à quoi je n’avois pas manqué, & je m’en étois donné un assez beau de l’argent que le Roi m’avoit donné: J’y en avois employé une partie &
j’étois bon ménager du reste, sachant qu’il falloit garder une poire pour la soif.
Au reste comme on commençoit à porter en ce tems là des baudriers en broderie d’or qui coutoient huit ou dix pistoles, & que les finances de Mr. de Besmaux ne pouvoient pas atteindre jusques là, il prit le parti de se faire faire le devant d’un baudrier de cette façon, & le derriere tout uni. Il affecta cependant, afin qu’on n’en vit pas le defaut, de porter un manteau, sous prétexte d’une feinte incommodité, ainsi n’en étalant aux yeux du monde que le devant, il n’y eut personne qui ne crut pendant deux ou trois jours, qu’il avoit donné dans l’étoffe tout aussi bien que les autres. Mais le tour de nôtre Compagnie étant venu de monter la Garde au bout de ce tems là, & Besmaux ayant endossé un autre baudrier que celui que nous venions de lui voir, parce qu’il ne pouvoit pas là porter de manteau, il y eut un de mes camarades nommé Mainvilliers qui ne pouvoit souffrir sa vanité non plus que moi, qui me dit qu’il parieroit sa tête que son baudrier en broderie n’avoit point de derriere. Je lui répondis que cela n’étoit pas croyable, & qu’il étoit trop sage pour s’exposer à la raillerie qu’il s’attireroit par là, si cela venoit jamais à être reconnu. Il me repliqua que j’en pouvois croire tout ce qu’il me plaisoit, mais que pour lui il demeureroit dans sa pensée jusques à ce qu’il eut lieu de s’en desabuser. Qu’il ne tarderoit pas long tems à le faire, & que ce seroit alors que l’on verroit qui auroit raison de lui ou de moi. Nôtre garde étant descenduë Besmaux continua toûjours de feindre d’être incommodé pour avoir pretexte de prendre son manteau. Il ne vouloit pas perdre sitôt l’étalage de son baudrier, & comme il ne le pouvoit porter sans cela, il étoit bien aisé pendant que c’en étoit la mode de faire voir à tout le monde qu’il n’étoit pas homme du commun. Il craignoit qu’elle ne vint à changer par l’inconstance à laquelle nôtre nation est sujette. Il savoit qu’elle est fort grande, & que nos ennemis n’ayant guéres d’autre défaut à nous reprocher, que celui là ne manquaient pas de nous en faire le plus souvent un sujet de mepris.
Mainvilliers qui étoit un éveillé & qui ne demandoit pas mieux qu’à rire & à faire rire les autres, voyant qu’il avoit repris son manteau, & cela le confirmant plus que jamais dans sa pensée, dit à cinq ou six de nos Camarades, qui se moquoient aussi bien que lui de Besmaux, tout ce qu’il pensoit là-dessus. Ils n’y avoient pas songé, jusques-là, & je n’y eusse pas songé non plus qu’eux, si ce n’est qu’il nous rebatoit toûjours la même chose. Mais ce qu’il nous faisoit remarquer me faisant entrer à la fin dans son sentiment, il y en eut un qui lui demanda comment il s’en pouvoit éclaircir. Il lui répondit que s’il en étoit en peine tant soit peu il se trouvât l’après dînée chez ce fanfaron, qu’il l’iroit prendre avec moi pour aller se promener dans la forest, qu’il eut soin seulement de marcher derriere lui & qu’il verroit lui-même de ses propres yeux s’il s’étoit trompé ou non. Il m’en dit autant à moi & à tous ces autres, & nous en étant allez chez Besmaux d’abord que nous eûmes diné, nous le trouvâmes son manteau sur les épaules qui étoit tout prêt de nous venir chercher pour passer l’après dînée avec nous. Nous lui proposâmes nôtre promenade, & s’y en étant venu avec nous, nous fîmes semblant cinq ou six que nous étions de nous arrêter à l’entrée de la forêt, pour considerer un nid qui étoit tout au haut d’un arbre.
Mainvilliers s’amusoit à causer avec lui étant bien aise de lui ôter tout soupçon de ce que nous avions envie de faire. Nous les suivîmes donc comme nous avoit recommandé Mainvilliers, & celui-ci voyant, que nous n’étions plus qu’à quinze ou vingt pas d’eux, fit un pas au devant de lui sans lui faire rien paroître encore de son dessein. Mais lui disant en même tems qu’il faisoit bien le papelard avec son manteau, &
que cela ne soit guéres bien à un jeune homme & encore à un Cadet aux Gardes, il s’envelopa dans un des coins de ce manteau & fit trois ou quatre demi tours à gauche, sans lui donner le tems de se reconnoître.