Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 1 sur 7 · partie 4/4

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Ce discours étant rapporté à St. Preuil, il crut qu’il étoit de sa prudence de ne pas faire paraître sitôt aux yeux du public, le rapt qu il venoit de faire de cette femme. Il la tint cachée pour le moins un mois ou deux, tandis qu’il fit tous les plaisirs qu’il put faire à ce Meunier, pour desarmer sa colere. Il s’y prit néanmoins fort adroitement, afin qu’il ne se doutât encore de rien. Il envoya une belle nuit bruler une étable qui étoit auprès de son Moulin, & où il n’y avoit que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins, crut que c’étoit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procès criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu’il n’y succombât, puis qu’il accusoit cet homme injustement, il eut recours à la protection du Gouverneur, voyant qu’il alloit être condamné faute de preuve, St.

Preuil la lui accorda à l’heure même, & pour les mettre l’accord, il paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l’étable à ses dépens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient été brulées. Enfin croyant l’avoir addouci par là, & par quantité d’autres traits d’une generosité apparente, il se flatta qu’il n’y avoit plus tant de danger pour lui de lui découvrir ce qui se passoit. Ainsi l’envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s’il étoit vrai ce qu’il avoit oui dire de sa femme, qu’on lui avoit rapporté qu’elle étoit entretenuë par une personne de grande distinction, qu’elle étoit fort bien traitée, & qu’afin qu’il se ressentit de son bonheur, elle lui avoit envoyé une somme de deux mille livres.

 

Le Meunier qui savoit bien qu’une partie de ce discours n’étoit pas veritable, quand même l’autre l’auroit été, lui répondit que c’étoit là la premiere fois qu’il avoit entendu parler de pareille chose; qu’il ne pouvoit dire au juste si sa femme étoit tombée ou non entre les mains d’une personne qui en eut tant de soin, mais que toûjours savoit-il bien qu’elle n’en avoit guéres eu de lui, puis qu’il n’en avoit pas seulement oui parler depuis le tems qu’elle étoit perduë. Qu’ainsi qu’elle n’avoit eu garde de lui faire un present comme celui-là, & que si elle étoit si fort à son aise, elle se contentoit d’y être sans se mettre guéres en peine que les autres y fussent ou non.

 

Comme ce discours sembloit plus interessé qu’amoureux, St. Preuil ne fit plus de façon de parler plus clairement. Il dit à cet homme que ce qu’il lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant comme une chose bien assurée; que même la personne qui avoit pris sa femme, lui avoit remis à lui même les deux mille francs dont il lui parloit, qu’il s’étoit chargé de les lui offrir de sa part, & s’il ne vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r’ouvrirent les blessures de ce pauvre homme, que le tems n’avoit pas encore bien fermées. Il ne se put empêcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s’assurer de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand il eut voulu ravoir sa femme, il n’étoit pas assuré qu’on voulut la lui redonner, il les demanda toûjours par provision. Il savoit que l’argent étoit d’une grande utilité dans le siècle où nous sommes, & qu’il n’y avoit point de consolation plus assurée que celle-là. St. Preuil qui ne manquoit pas d’esprit, & qui savoit qu’il avoit des ennemis puissans, fit un tour d’habile homme en lui contant cet argent, mais qui néanmoins ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, &

il la fit causer pour affaire secrette qui s’étoit passée entr’eux deux.

Il pretendoit par là, que si cet homme s’avisoit en suite de se plaindre qu’il lui eut enlevé sa femme, il feroit voir qu’il la lui auroit venduë lui même. Il contoit qu’on ne pouvoit donner un autre sens à ces paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n’en auroit que le démenti.

 

Quand il eut cette quittance, & que l’homme eut pris son argent, il crut qu’il n’y avoit pas grand peril à lui faire voir que c’étoit lui qui jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle étoit: elle avoit des habits magnifiques, & à voir sa parure, on eut dit bien plutôt qu’elle eut été la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre mari, à qui St. Preuil n’avoit rien dit avant que de le faire entrer là, fut si saisi à cette veuë qu’il tomba évanoui aux pieds de l’un & de l’autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir, mais en étant enfin venu à bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer son affliction. Il lui promit même qu’il lui feroit encore du bien dans l’occasion, pourveu qu’il se montrât sage, & qu’il ne s’amusât pas à causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de sa femme, & s’en étant retourné à son Moulin, il ne fut plus en peine comme il avoit été auparavant de ce qu’elle étoit devenuë. Comme ils s’étoient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que l’apparence étoit, que ce pauvre homme consentoit tacitement à toutes choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée.

Il lui laissa prendre l’effort, & comme il avoit le don, aussi bien de se faire aimer que de se faire craindre, l’on vit tout d’un coup que toute sa Garnison porta un aussi grand respect à la Meuniere, que si elle eut été sa femme.

 

La Cour ayant été à Abbeville avant que de s’en revenir d’Arras, nôtre Regiment arriva à Paris vers le milieu du mois de Septembre. J’y trouvai une lettre de Montigré, par laquelle il me mandoit que Rosnay étoit revenu dans sa maison, mais qu’il n’y avoit couché qu’une seule nuit, que j’en étois cause apparemment, qu’il m’apprehendoit comme la mort, sur tout depuis qu’il avoit appris les deux combats que j’avois faits, qu’il jugeoit de là que je lui ferois mal passer son tems, si je venois jamais à le joindre, que le meilleur conseil qu’il eut cependant à me donner, étoit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il étoit riche, il étoit homme à ne pas épargner l’argent, pour se mettre à couvert de ce qu’il apprehendoit. C’étoit me dire en peu de mots, qu’il étoit homme à me faire assassiner, ce que j’eus peine à croire, parce que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n’ai jamais pû me mettre en tête, qu’on se puisse porter à une si grande méchanceté, qui est indigne non seulement d’un honnête homme, mais encore d’un homme qui n’en auroit que l’apparence. Je savois d’ailleurs, que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c’étoit lui au contraire qui m’avoit offensé si cruellement, que s’il pouvoit jamais être permis d’en venir à cette extremité, c’étoit à moi à le faire & non pas à lui.

 

Quoi qu’il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus si bien que ce que me mandoit Montigré n’étoit que l’effet de la haine, qui regne entre deux personnes qui ont procès ensemble, que je n’en eus pas un moment d’inquietude. Je lui fis réponse, cependant, pour le remercier de son avis, comme si je l’eusse cru veritable, quoi que je n’y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander s’il croyoit qu’il fut à Paris, afin que soit qu’il me voulut du mal ou non, je pusse toûjours en le prevenant, mais en galant homme & non pas en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront pareil à celui qu’il m’avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu’on ne se fut mis en état auparavant d’en tirer vengeance. La réponse que m’y fit Montigré, fut qu’il en avoit pris le chemin, & que personne ne m’en pouvoit dire mieux des nouvelles, qu’un nommé Mr. Gillot, qui avoit été Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu’il logeoit quelque part vers la Charité, & que si les gens de ce quartier là ne me pouvoient dire sa demeure, je la saurois toûjours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui étoient ses neveux; que ce Mr. Gillot avoit été autre fois ami intime de mon ennemi, mais qu’ayant aujourd’hui procès ensemble pour quelque bagatelle, leur inimitié alloit encore plus loin que n’avoit jamais été leur amitié.

 

Je crus à ces nouvelles que je ne risquerois rien d’aller voir ce Mr.

Gillot, puis que nous étions de moitié tous deux dans la haine que nous portions à Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m’étoit indiqué par ma lettre, & l’ayant bientôt trouvé, parce qu’il y logeoit effectivement, peu s’en fallut que je ne hâtasse ma perte par là, au lieu de hâter ma vengeance, comme c’étoit mon dessein. Un des laquais de ce vieux Conseiller m’ayant introduit dans sa chambre il me fallut, parce qu’il étoit sourd, lui dire dans un Cornet qu’il approchoit de son oreille ce qui m’amenoit chez lui. Ce laquais qui étoit resté dans sa chambre, étoit un espion de Montigré, & m’ayant depeint à lui, il lui fut redire dès le même jour, le propos que j’avois tenu avec son maître.

Mr. Gillot m’avoit appris où il demeuroit; j’étois seur de l’y trouver sans cette circonstance, & par conséquent de n’être pas encore long-tems sans m’en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui faisant connoître que ce ne pouvoit pas être un autre que moi, qui l’eut été demander, il delogea à l’heure même, & me fit perdre par là toutes mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu’étant leur camarade, comme je l’étois, ils ne voudroient peut-être pas tremper leur main dans mon sang, quand même ils seroient d’humeur à n’y pas prendre garde de si prés avec un autre. Il contoit que comme l’argent faisoit tout faire à mille sortes de gens, ceux là feroient aussi tout ce qu’il voudroit, sur tout si l’on avoit soin de les lui choisir comme il les vouloit avoir.

 

Il s’addressa pour cela au tambour major des Gardes, qui étoit de son païs, & qui avoit été autre fois tambour dans une autre Compagnie qu’avoit un de ses freres. Il ne lui dit pas néanmoins son dessein, parce que quoi qu’il contât beaucoup sur son ancienne connoissance, &

sur la consideration qu’il devoit avoir pour lui, à cause qu’il n’étoit que de sa porte, il ne savoit pas si se voyant dans un poste assez considerable pour un homme comme lui, il n’auroit point de peur de perdre sa fortune, en cas qu’il vint à faire quelque chose qui ne fut pas bien. Le Tambour le refusa effectivement, & même d’une maniere assez brusque. Il lui dit, que quoi qu’il connut tous les braves gens, qui étoient dans le Regiment & qu’il se fourât même quelque fois avec eux, quand il étoit question de servir un ami, il ne se mêloit point d’en donner, quand on lui faisoit mystere du service qu’on en pretendoit.

Rosnay s’addressa à un Sergent, au refus du Tambour Major, & celui-ci n’étant pas si délicat que lui, quoi qu’il le dût être davantage par rapport à son emploi, lui amena le lendemain matin quatre Soldats, qui faisoient à peu près à Paris le même métier que font en Italie, ceux à qui l’on donne le nom de braves. Ce nom ne leur convient guéres néanmoins, puis que toute leur bravoure ne consiste qu’à tuer un homme de sang froid, sur tout quand ils sont six contre un, & qu’ils le peuvent faire sans peril.

 

Je ne me doutois guéres de ce qui se brassoit contre moi, & je ne songeois, au contraire, qu’à aller guetter Rosnay à l’endroit où Mr.

Gillot m’avoit dit qu’il logeoit, quand je sus qu’il avoit changé de demeure dès le jour même que j’avois été chez ce Conseiller. Je demandai à son hôtesse qui étoit une fort jolie femme, & qui valoit bien la peine qu’on lui en contât, où il étoit allé loger; elle me répondit qu’elle n’en savoit rien, mais que tout ce qu’elle me pouvoit dire, c’est qu’il falloit de toute necessité, qu’il lui fut arrivé quelque affaire qui l’inquietoit extrémement; que ce qui le lui faisoit croire, c’est qu’il n’avoit point eu de cesse qu’il n’eut fait emporter ses hardes, quoi qu’il fut déja tard; que tout ce qu’elle pouvoit m’apprendre encore, c’est qu’il n’en parloit pas un moment auparavant; mais qu’un laquais vêtu de vert lui étant venu parler il étoit descendu tout d’un coup dans sa chambre, lui avoit demandé à compter, & s’en étoit allé à l’heure même. Je reconnus à ces livrées qu’il falloit que le laquais, dont elle me parloit, fut celui de Mr. Gillot, qui m’avoit introduit dans sa chambre, car il étoit justement de cette couleur. Ainsi étant bien aise ou de me confirmer toûjours de plus en plus dans ma pensée, on de ne pas faire davantage de méchant jugement, je la priai de me dire comment il étoit fait; elle m’en fit le portrait en même tems, & comme il étoit tout pareil à l’original que j’avois veu, je ne doutai point que je n’eusse donné droit au but, quand j’avois cru que c’étoit là justement le personnage qui avoit fait décamper mon homme si vite.

 

Il ne me fallut pas bien du tems pour faire ces demandes à l’hôtesse, &

pour en entendre la réponse, mais ce peu de tems me suffisant pour m’en rendre amoureux, & peut-être pour la rendre amoureuse elle-même de moi, je lui dis qu’elle venoit de perdre un hôte en perdant Rosnay; mais que je voulois lui en redonner un autre, pourveu qu’elle le voulut recevoir: que sa bourse à la verité ne seroit peut-être pas aussi bien garnie que la sienne; mais que toûjours pouvois-je lui assurer qu’il lui payeroit fidélement ce qu’il lui promettroit, & que de plus il seroit du moins aussi porté que pas un autre à tout ce qui seroit de ses interêts, & que j’étois prêt de l’en cautionner. Elle comprit bien, quand je lui parlai de la sorte, que c’étoit moi-même qui m’offrois à elle pour venir loger dans sa maison, & comme elle avoit déja quelque bonne volonté pour moi, comme elle m’avoüa elle-même depuis, elle me répondit à l’heure même, qu’il ne lui importoit pas que ses hôtes fussent riches ou non, pourveu qu’ils la payassent bien; qu’elle faisoit plus d’état de l’honnêteté que des richesses, & que puis que je voulois lui faire l’honneur de vouloir venir loger chez elle, je n’avois qu’à prendre la chambre que Rosnay venoit de quitter, qu’il y avoit une garderobe qui étoit assez commode, qu’elles étoient même toutes deux assez proprement meublées, & que quand je serois là, il y en auroit mille autres à Paris, qui n’y seroient pas si bien logés que moi.

 

Quoi que je fusse Gascon, & que du Païs d’où je suis l’on ne tombe guéres d’accord volontiers de sa pauvreté, je ne laissai pas de lui dire que ce qu’elle me disoit là, étoit justement une raison qui m’empêchoit d’accepter ses offres; qu’il falloit que chacun se mesurât selon sa bourse, que cette chambre étoit trop belle pour moi, & que je n’en voulois qu’une des plus communes, afin d’être en état de la payer; que je n’avois que faire ni de garderobe, ni d’antichambre, ni d’écurie, parce que n’étant qu’un pauvre Gentilhomme de Bearn, je n’avois ni chevaux, ni valet. Une autre que cette femme, & qui eut fait le métier qu’elle faisoit, eut peut-être été rebutée d’une declaration aussi ingenuë que la mienne, mais celle-ci qui étoit plus genereuse que beaucoup d’autres, me répondit que quelque pauvre que je pusse être, elle vouloit que j’occupasse cet appartement, ou que je ne vinsse point loger chez elle, que je ne lui en donnerois que ce que je voudrois presentement, & même rien du tour, pour peu que cela me fit plaisir, qu’elle se contenteroit que je me ressouvinsse d’elle, quand j’aurois fait fortune, & qu’elle étoit bien trompée, si cela ne m’arrivoit quelque jour. J’aimai sa générosité, & sa prediction. Je lui répondis en même tems que si d’abord que je l’avois veuë, je m’étois resolu de prendre un grenier chez elle, plûtôt que de ne la pas avoir pour mon hôtesse, elle pouvoit bien juger dans quels sentimens je pouvois être, maintenant qu’elle m’offroit de si bonne grace un de ses plus beaux appartemens; que je tâcherois de ne lui être à charge que le moins qu’il me seroit possible, & que si l’horoscope qu’elle venoit de me tirer pouvoit jamais se trouver véritable, je serois ravi de partager ma fortune avec elle, ou que je changerois bien de sentiment.

 

Il ne falloit pas s’étonner si cette femme avoit des sentimens si éloignez de ceux qu’ont d’ordinaire les personnes qui font le même métier qu’elle faisoit; elle étoit née quelque chose de plus qu’elle ne paroissoit être, elle étoit Demoiselle d’extraction, & même d’une famille assez ancienne de Normandie; mais la méchante conduite de sa Mere, avoit été cause de la ruine de sa maison, cette femme s’étant amourachée d’un Gentilhomme de son voisinage, & lui d’elle pareillement; son mari n’avoit pû souffrir leur commerce, & avoit tué le galant un jour qu’il étoit venu voir sa femme, & qu’il le croyoit bien loin de là.

Ce meurtre avoit ruiné ces deux maisons, qui étoient fort à leur aise auparavant, l’une avoit consumé tout son bien, en poursuivant la mort de l’assassin, l’autre en se défendant. Enfin le meurtrier avoit obtenu grace, & fait enfermer sa femme sans lui vouloir jamais pardonner. Il s’étoit chargé de l’éducation de ses enfans, qui étoient en grand nombre; car il en avoit huit, savoir trois garçons, & cinq filles; les garçons ne l’avoient guéres embarassé, parce qu’il contoit, comme il avoit fait effectivement de les envoyer à la guerre. Il contoit aussi de jetter les filles dans des Convens, mais soit qu’elles tinssent un peu de la mere, c’est à dire qu’elles aimassent le libertinage un peu plus que de raison, ou qu’elles ne se pussent resoudre à s’enfermer pour toute leur vie, il n’y en eut pas une seule qui en voulut tâter. Il fut donc obligé de les marier au premier venu, parce que quand on n’a point de bien, comme il n’en avoit plus, bien loin que l’on soit en état de se choisir des gendres, on est encore trop heureux de les prendre comme ils se presentent. L’une avoit été mariée à un pauvre Gentilhomme, qui faisoit abstinence la moitié de l’année, & qui la faisoit faire pareillement à sa femme, non par devotion, ni par aucun commandement de l’Eglise, mais parce qu’il n’avoit pas le plus souvent de quoi manger.

Une autre avoit épousé un Maître Chicanneur, qui dans une jurisdiction assez proche de l’endroit où elle étoit née, faisoit le métier d’Avocat & de Procureur. Celle-là n’étoit pas la plus malheureuse, parce que ces sortes de gens trouvent toûjours moyen de vivre aux dépens d’autrui; deux autres avoient épousé à peu près des gens de même étoffe, &

vivottoient, du moins, si elles ne vivoient pas splendidement. Enfin celle chez qui je devois aller loger, avoit eu pour mari, un homme qui étoit absent, il y avoit cinq ou six mois, & qui après avoir été Lieutenant d’Infanterie, avoit changé son métier en celui de louer des Chambres Garnies. Il avoit cru que si cette profession n’étoit pas aussi honnête que l’autre, il y vivroit du moins plus à son aise.

 

Je ne sai si sa femme qui se sentoit toûjours du lieu, d’où elle venoit, ne se mit point en tête en me voyant, que quoi qu’elle fut pour le moins de cinq ou six ans plus veille que moi, je serois encore trop heureux de faire auprès d’elle ce que celui que son Pere avoit tué avoit fait auprès de sa Mere. Son mari étoit allé en Bourgogne, pour une succession qu’il y pretendoit. Cela lui donnoit un procès au Parlement de Dijon, &

elle n’étoit point fâchée de son absence, parce qu’elle ne l’aimoit nullement.

 

D’abord que je fus établi chez elle, & qu’elle m’eut fait prendre malgré moi l’appartement de Rosnay, elle ne voulut pas souffrir, ni que je mangeasse dans ma chambre, ni que je fusse manger dehors, comme je m’y attendois; elle me fit manger avec elle, & voyant que j’avois peine encore à y consentir, à cause de la depense que je craignois que cela ne me fit, elle me dit que je démentois ma Nation d’être si façonnier, qu’il n’y avoit point de Gascon à ma place, qui ne se tint bien heureux de sa fortune, principalement si elle lui disoit, comme elle faisoit encore à moi, que tout cela se trouveroit un jour, lors que j’aurois fait fortune. J’étois encore si jeune, & si peu accoutumé avec les femmes, que je n’en fus guéres plus hardi. Cependant devinant à peu près ce que tout cela vouloit dire, j’étois comme resolu de m’en expliquer avec elle, quand je me vis sur les bras une affaire bien plus embarrassante que celle-là. Les quatre Soldats que le Sergent, dont je viens de parler, avoit donnez à Rosnay, lui ayant promis de m’assassiner moyennant quarante pistoles, ne mirent de distance entre l’execution &

le dessein, que le tems qu’il leur falloit pour en trouver l’occasion.

Depuis le premier combat que j’avois fait, je m’étois tellement acquis Athos, Porthos & Aramis, que non seulement ces trois freres étoient mes intimes amis, mais encore que la plûpart de leurs amis étoient les miens. Ainsi je sortois rarement tout seul, & je revenois presque toûjours chez moi pareillement en compagnie. La beauté de mon hôtesse y contribuoit peut-être, autant que l’amitié que tous ces gens là disoient avoir pour moi. Je logeois dans la ruë du vieux Coulombier au Faubourg St. Germain; & comme cette ruë n’est pas éloignée de l’hôtel des Mousquetaires, & que ce chemin de ces trois freres pour aller & pour revenir de la Ville étoit de passer chez moi, les quatres Soldats furent quelques jours sans pouvoir tenir leur parole.

 

Sur ces entrefaites un autre Soldat de la Compagnie dont j’étois, & qui étoit ami de l’un de ces quatre assassins, n’ayant pas d’argent pour faire accoucher une fille avec qui il avoit eu commerce, eut recours à lui pour lui en emprunter. Il lui demanda quatre ou cinq pistoles, & lui dit la nécessité où il en étoit, afin qu’il ne le refusât pas sitôt.

Celui à qui il s’addressoit lui répondit, qu’il étoit au desespoir d’être obligé de l’éconduire; mais qu’enfin il étoit impossible de prêter de l’argent, quand on n’en avoit point soi-même, que si c’étoit pour une autre affaire que pour celle qu’il lui annonçoit presentement, il lui diroit de se donner patience trois ou quatre jours, parce qu’il étoit comme impossible qu’il n’en eut entre ci & là, mais que comme la chose pressoit, & qu’il pouvoit être pris à toute heure au depourveu, il lui conseilloit en bon ami d’avoir recours à quelque autre.

 

Cet emprunteur qui savoit le metier qu’il faisoit, & qui ne croyoit pas qu’en hasardant sa vie, comme il faisoit tous les jours, il pût manquer d’une si petite somme, l’accusa en même tems de l’éconduire plûtôt manque de bonne volonté que de pouvoir. Celui-ci pour lui faire voir le contraire, lui dit de s’en venir avec lui, qu’ils étoient quatre qui avoient entrepris de tuer un homme, & que s’ils y pouvoient réüssir, ils auroient quarante pistoles tout aussi-tôt; qu’il partageroit volontiers avec lui, les dix qu’il auroit pour sa part, que cet argent étoit consigné entre les mains d’un ami commun, & qu’il ne s’agissoit plus que de le gâgner. L’envie ou plûtôt le besoin que celui-ci avoit d’avoir ce qu’il demandoit, fit qu’il s’accorda de faire compagnie aux quatre assassins. L’autre lui donne rendez-vous à cent pas de chez moi, &

l’ayant tenu avec lui plus de deux heures en embuscade, je vins à y passer au bout de ce tems-là. Porthos & Aramis, avec deux de leurs camarades, m’étoient venu prendre au logis pour me mener à la Comedie.

Ainsi ayant moins de commodité que jamais de faire leur coup, celui à qui l’on demandoit de l’argent à emprunter, dit à l’emprunteur en lui faisant connoître que c’étoit à moi qu’ils en vouloient, qu’il falloit que je me defiasse de quelque chose, parce que je ne sortois plus qu’en compagnie.

 

De tous les quatre assassins il n’y en avoit pas un qui me reconnut encore pour être du Regiment. Comme ils étoient du premier bataillon, &

que je n’étois que du second, nous ne nous étions point encore trouvé ensemble. A l’affaire d’Arras, un de ces Bataillons avoit été à Dourlens, pendant que l’autre étoit demeuré à Amiens, & depuis ce tems là, quand ils m’avoient veu ce n’avoit été qu’avec un autre habit que celui du Regiment. Je m’en étois fait faire un qui étoit assez modeste, mais qui ne laissoit pas d’être fort propre. Au reste l’emprunteur qui étoit comme je viens de dire, de même Compagnie que moi, & qui ne m’eut pas méconnu quand même je me fusse encore deguisé davantage n’eut pas plûtôt jetté les yeux sur moi qu’il resolut de m’avertir de leur dessein. Il crut qu’en me rendant ce service, je ne lui refuserois pas l’argent qu’il demandoit à l’autre que si je n’en avois point, je l’emprunterois plûtôt dans mille bourses que d’y manquer, sur tout lui ayant déja paru plein de coeur à une garde, où je l’avois regalé lui &

trois de ses camarades.

 

Il n’eut garde de rien dire aux autres de ce qu’il pensoit, & comme il étoit assez habile pour un Soldat, & qu’il savoit bien que pour rendre son avis plus considerable auprès de moi, il devoit savoir tous les tenans, & tous les aboutissans de celui qui l’avoit mis en besogne, il s’informa de lui adroitement qui étoit celui qui l’employoit. Celui-ci ne fit point de difficulté de lui dire tout ce qu’il en savoit. Il lui avoüa que c’étoit Rosnay, & même qu’il ne le faisoit, que parce qu’il craignoit, que je ne tirasse vengeance d’un affront que j’en avois receu; qu’il n’étoit venu à Paris que pour cela, & qu’il devoit s’en retourner d’abord que le coup seroit fait.

 

Ce Soldat s’étant si bien instruit, me vint trouver le lendemain matin dans ma chambre, lors que j’étois encore au lit. Je n’étois pas déja trop mal avec mon hôtesse, ainsi l’ayant introduit elle-même à mon chevet, parce que sur la réponse qu’elle lui avoit faite, lors qu’il lui avoit demandé à me voir, qu’il étoit encore trop matin pour me réveiller, il lui avoit repliqué qu’il falloit pourtant qu’il me vit à cette heure même, pour une affaire de grande conséquence, & au reste l’interêt qu’elle commençoit à prendre en moi, la rendant sensible à cette parole, elle n’avoit pas voulu permettre qu’il entrât sans elle, &

pretendoit entendre tout ce qu’il me diroit. Le Soldat ne le pretendoit point, & alleguoit pour ses raisons, que l’affaire dont il s’agissoit n’étoit pas de la competence d’une femme; mais celle-ci qui étoit obstinée comme une mulle, ne voulut jamais se retirer. J’eus beau lui faire signe que cela lui feroit tort, & qu’il ne faudroit que cela seul à ce Soldat pour lui faire croire bien des choses d’elle & de moi, elle ne m’obeït pas plus qu’à lui. Cet entêtement n’étoit causé que par la crainte qu’elle avoit qu’il ne vint pour m’appeller en duel, & que ce ne fut là l’affaire de grande consequence, pour laquelle il s’étoit fait ouvrir la porte malgré elle. Pour moi, ce n’étoit point là ma pensée, je savois que je n’avois donné sujet à personne de me haïr, & que par consequent je ne devois avoir aucun ennemi à apprehender. Je crus bien plûtôt qu’il venoit pour m’emprunter quelque écu, & que la confusion qu’il en avoit l’empêchoit d’oser parler devant elle.

 

Comme je me fortifiois de moment à autre dans ce sentiment, à cause de toutes les façons qu’il faisoit, je lui demandai franchement si ce n’étoit point cela qui m’attiroit sa visite, que je me faisois toujours plaisir, quand je le pouvois, d’obliger mes amis, & particulierement lui que je connoissois pour honnête garçon. Je croyois que cette avance ne me couteroit qu’une écu ou une demie pistole, tout au plus, & je contois cela pour rien en comparaison de la peine où je voyois mon hôtesse. Le Soldat voyant que je l’avois mis en si beau chemin de parler, me répondit qu’il m’avoit toûjours reconnu assez genereux pour assister mes amis quand ils étoient dans le besoin, qu’à la verité il avoit affaire de moi dans l’état où il étoit, & que c’étoit en partie ce qui l’amenoit. Mais qu’il pouvoit se vanter que si je lui allois rendre un signalé service en lui accordant sa demande, il me recompenseroit bien en même tems en m’apprenant une chose où il n’y alloit pas moins que de ma vie; que le hazard & son bonheur la lui avoient fait découvrir; qu’il venoit pour m’en rendre compte, afin que je prisse toutes les precautions qu’il y avoit à prendre là dessus.

 

Comme je ne croyois point avoir d’ennemi qui songeât à conspirer contre moi, j’avoüe que je pris d’abord son discours pour un pretexte qu’il cherchoit pour couvrir la demande qu’il avoit à me faire. Mon hôtesse qui étoit plus sensible que l’on ne sauroit croire à tout ce qui me regardoit, n’en fit pas le même jugement que moi, elle lui demanda avec beaucoup de précipitation, & avec tout aussi peu de jugement qu’une femme en put jamais avoir, puis qu’il ne falloit que cela seul pour faire découvrir qu’elle prenoit plus de part en moi qu’elle ne devoit, de ne pas tenir davantage mon esprit en suspens, que des paroles comme les siennes ne pouvoient qu’elles ne fissent un grand boulversement dans l’esprit; qu’il ne falloit que cela pour me faire malade, & qu’elle lui seroit obligée en son particulier de me découvrir le mystere d’iniquité dont il parloit.

 

J’eus peine à souffrir l’imprudence de cette femme, bien plûtôt par rapport à elle que non pas par rapport à moi. Ce qu’elle disoit là ne me faisoit nul tort, puis que tout au contraire il n’y avoit que de l’estime pour moi à acquerir, quand on eut sû que j’eusse eu ses bonnes graces: quoi qu’il en soit je persistois toûjours dans la pensée que j’avois de mon Soldat, quand il me la fit perdre à la premiere parole qu’il me dit. Il me demanda si je connoissois Rosnay, & lui ayant répondu, que je ne le connoissois que trop bien, puis que j’avois à me venger sur lui d’un affront qu’il m’avoit fait faire, il me repliqua que si je n’y prenois garde il m’en empêcheroit bien, qu’il avoit promis quarante pistoles à quatre Soldats pour m’assassiner, & que je ne m’étois tiré de ce peril, que parce que je n’étois sorti depuis quelques jours qu’en bonne compagnie, qu’il y avoit je ne sais combien de tems qu’ils me guettoient soir & matin, resolus de m’attaquer tôt ou tard, dans la pensée qu’ils avoient, que je ne prendrois pas toûjours si bien mes précautions; qu’il me feroit prendre ces quatre Soldats, si je voulois, & que des coquins comme ils étoient ne meritoient pas qu’il eut aucune consideration pour eux.

 

Il me conta en même tems comment étant venu demander à emprunter de l’argent à l’un d’entr’eux, il s’étoit excusé de lui en préter, sur ce qu’il n’en avoit point. Il me conta aussi tout ce qui s’en étoit ensuivi, jusques au moment qu’il m’étoit venu trouver. Il tâcha en me faisant ce récit de me couvrir la part qu’il avoit voulu avoir à leur crime, puis qu’il leur avoit tenu compagnie pour m’assassiner. J’en crus tout ce qu’il voulut m’en dire, ou du moins j’en fis le semblant, &

enfin ayant fini son discours par l’emprunt qu’il me vouloit faire, sans me cacher ce que c’étoit, quoi que la presence de mon hôtesse, l’obligeât à se montrer plus discret, je lui pretai, ou plûtôt je lui donnai les quatre pistoles dont il me disoit avoir tant de besoin. Je lui fis jurer pourtant, avant que de les lui donner qu’il déposeroit tout ce qu’il venoit de me dire, quand il en seroit tems, & l’ayant congedié à l’heure même, sous pretexte qu’il devoit aller dire à sa maîtresse, sans perdre un moment de tems qu’il avoit de quoi l’assister, je m’amusai à raisonner avec mon hôtesse, sur ce que j’avois à faire dans une occasion si delicate.

 

Son avis fut que, sans me hazarder à sortir davantage, de peur que ces quatre Soldats voyant la peine qu’il y avoit à m’attraper n’en apostassent encore quatre autres pour me prendre à leur avantage, j’envoiasse querir un Commissaire pour lui rendre ma plainte, que sur la permission qu’il me donneroit d’informer j’aurois un decret, que je ferois exécuter ensuite, tant à l’encontre d’eux qu’à l’encontre de Rosnay. Je ne trouvai pas son avis bon dans toutes ses parties, sachant que pour obtenir un decret, il falloit avoir deux témoins, & que je n’en avois qu’un; mais je resolus de m’y conformer à l’égard de la plainte, jugeant qu’elle ne me seroit pas inutile pour justifier tout ce qui pouroit s’ensuivre de cette affaire. Mon hôtesse s’offrit à aller chercher elle-même le Commissaire qui étoit de ses voisins, & de ses amis. Je la pris au mot, & lui dis de l’amener en manteau court, de peur d’effaroucher le gibier s’il étoit par hazard aux environs pour me guetter, comme il y avoit beaucoup d’apparence. Je m’habillai en attendant qu’elle revint, & pendant que je m’habillois un Mousquetaire des amis d’Athos, de Porthos, d’Aramis & des miens entra. Il me trouva tout inquiet, à ce qu’il me témoigna à l’heure même, & m’en ayant demandé la raison, je lui contai ce qui venoit de m’arriver, & les mesures que je prennois là dessus.

 

Comme il étoit encore jeune, & qu’il n’avoit pas plus de jugement qu’il lui en falloit, il me répondit que je n’y pensois pas d’avoir recours à la Justice, qui étoit toûjours lente & quelquefois incertaine, que j’avois d’autres voyes plus assurées pour me venger, & que j’y aurois recours si je le croyois, qu’il alloit faire venir une brigade de Mousquetaires, pour faire main basse sur ces coquins, qu’on iroit en fuite jusques dans la maison de Rosnay, lui faire le même traitement, de sorte qu’il ne me faudroit qu’une demie heure, ou trois quart d’heure de tems tout au plus, pour être défait de mes ennemis. Il vouloit sortir à l’heure même pour executer ce qu’il disoit, mais l’ayant retenu par le bras, je lui répondis qu’il ne falloit pas aller si vite dans une affaire de si grande consequence; qu’une resolution aussi précipitée que celle-là étoit sujette d’ordinaire à répentir; qu’il falloit, pour bien faire, réflechir sur toutes choses, parce qu’après cela on n’avoit plus rien à se reprocher. Il voulut encore me prouver qu’il avoit raison, &

battit bien du païs pour me le persuader. Je ne me laissai pas aller à son opinion, & n’en ayant voulu croire que la mienne, je le retins en dépit qu’il en eut. Le Commissaire vint un moment après, & ayant pris des mesures avec lui, pour attraper mes droles, voici ce qu’il fit de son côté, & ce que je fis du mien.

 

Il envoya chercher un exempt, & lui dit de faire mettre une trentaine d’archers dans l’endroit où le Soldat m’avoit dit qu’ils me guettoient.

L’exemt les fit déguiser pour aller là, & il les fit tous aller l’un après l’autre. Je fus averti d’abord qu’ils y furent, & étant alors sorti tout seul, afin d’amorcer mes assassins, je me tins sur mes gardes de peur d’en être surpris. Ils debusquerent sur moi d’abord qu’ils virent qu’ils me pouvoient prendre à leur avantage, mais les Archers ayant fait à l’heure même une sortie, ils furent pris tous quatre, sans avoir eu le tems de me faire aucun mal. Le Commissaire qui n’attendoit que cette execution pour aller se saisir de la personne de Rosnay, dont mon donneur d’avis m’avoit indiqué la maison, s’y en fut en même tems.

Par bonheur pour lui, il étoit déjà sorti quand le Commissaire y arriva, ainsi n’en ayant trouvé que le nid, il s’assembla un nombre infini de peuple devant sa porte, comme il arrive d’ordinaire en ces sortes de rencontres. Ce qui fit faire cette beveuë au Commissaire qui ne devoit pas entrer chez lui, qu’il ne sçut s’il y étoit ou non, c’est qu’une servante qui ne l’avoit point veu sortir, lui avoit assuré qu’il le trouveroit encore au giste, qu’il étoit tout au beau milieu de son lit, & qu’il n’y avoit qu’un moment qu’elle l’y avoit veu. Rosnay n’étoit pas allé bien loin, ainsi étant revenu sur ces entrefaites, il ne vit pas plûtôt tant de peuple assemblé devant sa porte, qu’il jugea à propos de n’y pas rentrer. Il se defia qu’il étoit arrivé quelque chose à ses braves, & que l’ayant accusé sans doute on vouloit le mettre en prison, pour savoir de lui la verité. Il tourna donc tout d’un coup dans une ruë qui traversoit dans sienne, & s’étant mis en seureté par là, il n’eut point de repos qu’il ne s’en fut allé en Normandie chez un de ses beau freres, qui étoit un Gentilhomme de cette Province. Son beau frere écrivit de là à Paris à un de ses amis, pour s’informer s’il avoit pris l’alarme à bon tiltre, ou s’il s’étoit épouvanté sans sujet. Cet ami lui répondit qu’il en avoit sagement usé, quand il s’en étoit allé, parce que cette affaire faisoit grand bruit, que les prisonniers après avoir pris le parti de nier la chose, croyant qu’il n’y eut point de témoins, l’avoient avoüée à la fin, sur ce qu’on leur en avoit confronté un, &

qu’on les menaçoit de la question, qu’il y avoit eu tout aussi-tôt une prise de corps contre Rosnay, & que son procès lui alloit être fait &

parfait par contumace.

 

Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit à quelqu’un, eut eu besoin de plus de resolution qu’il n’en avoit naturellement pour soutenir une nouvelle comme celle-là. Il crut avoir déja tous les Archers de Paris à ses trousses, & ne se croyant plus en seureté chez son beau frère, quoi que personne ne sut qu’il en eut pris le chemin, il passa en Angleterre, où il savoit bien que la justice de France n’osoit aller faire executer ses décrets. Mon hôtesse qui savoit qu’il avoit du bien, croyant qu’il n’y eut rien à perdre à poursuivre contre lui, fut assez folle pour se fourer dans ce procès, jusques par dessus la tête.

Je la laissai faire, étant encore trop jeune pour savoir ce que c’étoit que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui en couta pour le moins deux mille francs, devant que d’avoir arrêt definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamné à perdre la tête, &

les quatre Soldats à aller aux Galeres. Ce jugement fut executé réellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nommé du Boudet, qui les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit mille amitiés, tant en consideration que nous étions compatriotes, que de ce que j’étois ami d’Athos, de Porthos & d’Aramis, qu’il consideroit beaucoup, s’y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se montrer digne du surnom de Juste, qu’on lui avoit donné, se tint roide là dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis à la chaine. Pour ce qui est de Rosnay l’arrêt ne fut executé contre lui qu’en effigie, mais mon hôtesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais combien de frais devant qu’il y put donner ordre.

 

Comme elle n’avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu’elle devoit beaucoup quand il revint de Dijon. Il y avoit gaigné son procès & en avoit ramené de bon vin, ce qui l’eut mis de belle humeur, si ce n’est que dès le lendemain de son arrivée, on lui vint faire commandement de payer huit cent livres, que sa femme devoit à un seul homme: elle les avoit empruntés d’un creancier incommode, en vertu d’une procuration qu’il lui avoit laissée, avant que de partir. Il lui demanda à quoi elle les avoit employés, & cette femme n’ayant garde de le lui dire, parce qu’avec la perte de son argent, il se seroit peut-être encore apperçu qu’il auroit perdu quelque autre chose, elle lui donna de si méchantes raisons, qu’ils se brouillerent ensemble dés ce jour-là. La poursuite qu’on leur faisoit pour l’amour de moi, me mit dans une grande inquiétude, & ne sachant comment faire pour empêcher la vente de leurs meubles, que l’on devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit été faite, je pris le parti d’aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin qu’auparavant, je pris le parti de le menacer, s’il étoit si hardi que d’en venir à cette execution. Il me répondit que ce que je lui disois là, seroit qu’il ne donneroit pas un moment de quartier à ses debiteurs, qu’il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce que s’il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous vivions sous un regne où il n’étoit pas permis de venir menacer un homme qui avoit prêté son argent de bonne foi.

 

Ce que je venois de faire là, étoit un veritable trait de jeune homme, sans faire reflexion que cela étoit bien plus capable de nuire à mon hôte & à mon hôtesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la vente des meubles étant prêts d’expirer, j’offris à celle-ci quinze louis d’or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m’avoit donnés, elle eut la generosité de ne les pas vouloir recevoir d’abord, mais enfin l’en ayant pressée extraordinairement, & lui ayant dit, que si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu’elle les portât à son creancier, il surseoiroit peut-être les poursuites, elle me prit au mot à la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint encore quinze autre louis, c’étoit presque la moitié de la somme qu’elle lui devoit, de sorte que nous crûmes qu’il ne seroit pas si turc que de lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement aigri son esprit, qu’il lui dit de se retirer, sinon qu’il lui feroit sauter les degrés de sa maison, qu’elle lui avoit envoyé un bretteur qui étoit venu le menacer jusques chez lui, qu’il vouloit qu’elle s’en ressouvint toute sa vie, & que puis qu’il avoit cette prise sur elle, que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n’y manqueroit pas d’abord que le délai que l’on donne aux parties saisies se trouveroit expiré.

 

La pauvre femme s’en revint au logis bien desolée, & voulut que je reprisse mon argent, puis qu’il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je fis ce que je pus pour m’en défendre, mais me l’ayant commandé absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi affligé de mon côté qu’elle le pouvoit être du sien. Nous étions au jeudi l’après dinée, & c’étoit le samedi que se devoit faire la vente de ses meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l’impossible pour empêcher que cet affront ne lui arrivât, je m’en fus dans l’antichambre du Roi, ou j’avois veu plusieurs fois qu’on joüoit beaucoup d’argent à trois dès. Je ne possedois pas ce jeu, là à fonds, parce que bien loin d’être joueur, j’avois resolu au contraire de ne joüer de ma vie. Tout ce que j’en savois étoit de faire une masse, & de savoir quand on la gaignoit ou qu’on la perdoit. Ainsi n’ayant plus pour toute ressource que de hazarder mes quinze louis à ce jeu là, je m’approchai de la table où on joüoit assez gros jeu, afin d’y prendre place, d’abord que quelqu’un en sortiroit. Je fus plus d’une heure & demie avant que d’en pouvoir avoir une; car il y avoit là plus de presse, qu’il n’y en pouvoit avoir au Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de peur de perdre mon argent, & d’aggraver encore par là mon afliction.

Enfin ayant trouvé à me placer avec bien de la peine, je reconnus le terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout mon bonheur. Je vis que l’on joüoit un jeu effroyable, les moindres couches étoient de douze ou quinze pistoles, & l’on en faisoit le paroli, le quinze & le va tout de même, que s’il ne se fut agi que d’une épingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu’auparavant, me disant de moment à autre qu’il ne me faudroit qu’un coup comme ceux-là, pour me tirer de peine moi & ma pauvre hôtesse, ou pour nous envoyer à l’hospital.

 

Après que j’eus ainsi regardé pendant un demi quart d’heure ou environ, je me hazardai à la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de St. Simon tenoit le dé, & regarda cette masse comme indigne de sa colere, ainsi ne me répondant rien tant qu’il tint le Cornet, le dé vint après lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin François, qui étoit attaché à Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit fait le Duc de St. Simon, soit qu’il voulut m’enroller dans la Confrairie des joueurs, où il joüoit un grand rolle, soit que n’ayant guéres d’argent en ce tems là comme en effet c’étoit la vérité, il trouvât ma masse plus proportionnée à ses forces, que quantité d’autres, qu’on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme j’avois gaigné, je fis le paroli aussi hardiment, que si j’eusse eu cent pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tiré ensuite quatre ou cinq coups en amenant toûjours quinze sur d’autres masses, qu’on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la droite étoit douze. Un nommé Phisica, qui étoit alors Capitaine dans Turenne, & qui, quoi qu’il ne fut qu’un avanturier, faisoit quitter le dés aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit déjà fait quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui étoit pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier à qui il ne manquoit que de l’argent, pour être aussi gros joueur que lui, lui répondit tope & tingue, tout de même que s’il eut été assuré de gagner. Il amena la droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu’il perdit mon paroli. Le jeu s’échauffa après ce coup là. Le Chevalier qui se voyant en fortune topa à tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j’étois pour ne le pas attaquer dans ce tems là. Cependant le Chevalier ne voulant pas se contenter de ce gain, qu’il trouvoit encore trop petit par rapport à son appetit qui étoit extraordinaire, il continua à joüer & dejoüa bientôt.

Je pris ce tems là pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai encore un paroli, qui étoit plus fort que l’autre. Comme je lui avois massé huit pistoles, j’en gagnai vint quatre, c’étoit déja plus de la moitié de l’argent qu’il me falloit pour être content, tellement que l’assurance m’étant venuë à la place de la crainte, dont j’étois saisi à mon arrivée, j’esperai que je ne m’en retournerais point au logis sans y porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompée, je gagnai quatre vint seize louis ou pistoles d’Espagne, qui ne valoient alors que dix francs, c’etoit encore quelques pistoles plus que je n’avois desiré, tellement que m’en étant retourné au logis, plus content que ne pouvoit être le Roi, je trouvai en arrivant qu’il venoit de s’y passer des choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.

 

L’hôte voyant qu’il n’avoit plus guéres que vingt quatre heures pour empêcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit été trouver son creancier sans en rien dire à sa femme n’y sans savoir que j’y eusse été avant lui: le creancier qui étoit non seulement un brutal, mais encore un méchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit encore qu’il eut à mieux prendre garde une autre fois à sa femme, parce qu’elle avoit bien la mine d’avoir mangé avec moi l’argent qu’elle lui devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de méchante humeur, & il s’en revint au logis, où il usa de main mise sur elle. Je la trouvai ainsi toute en pleurs, de sorte qu’au lieu de songer à la rejouir, par le récit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d’elle ce qu’elle avoit; elle me le dit sans façon, & ayant tâché de la consoler je lui appris ce qui m’étoit arrivé dans la garderobe, parce que je crus que cela étoit bien capable d’y contribuer. Elle reprit effectivement vigueur à ces paroles, & me dit que puis que cela étoit ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu’elle ne vouloit pas que son mari les revit jamais, c’est pourquoi je ferois mal si j’en empêchois la vente. Je vis bien à ces paroles qu’elle avoit envie de le quitter, & que les coups qu’elle avoit receus lui tenoient bien fort au coeur. Je lui témoignai en même tems que je ne pouvois approuver son divorce: elle ne me fit point d’autre réponse, sinon qu’elle n’étoit pas accoutumée à être battuë, qu’il falloit bien d’ailleurs lever le masque du commencement, à moins que de vouloir que son mari n’en abusât encore d’avantage à l’avenir; qu’il voudroit apparemment nous empêcher de nous voir, ce qu’elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gré.

 

Je l’aimois assez & j’en avois grande raison, puis qu’outre sa beauté elle en avoit toûjours usé avec moi, depuis le premier jusques au dernier jour que je l’avois veuë, d’une maniere si honnête qu’il eut fallu que j’eusse été bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation; aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l’amitié me pouvoient mettre à la bouche. Je l’assurai que cette nouvelle marque de tendresse, m’étoit tout aussi sensible que pas une qu’elle m’eut donnée jusques-là; mais après l’avoir ainsi preparée à ajouter plus de foi à ce que j’avois envie de lui dire, je lui representai qu’elle ne pouvoit ainsi quitter son mari sans appreter à parler à tout le monde, que je l’aimois d’une manière que sa réputation ne m’étoit pas moins chere que la mienne propre, que… Elle m’interompit à ces paroles, & me dit que la langue étoit un bel instrument, & qu’on lui faisoit dire tout ce qu’on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui pouvoit persuader qu’il ne fut assez delicat pour n’être pas bien aise de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n’aimeroit pas un homme qui auroit une femme, à moins qu’il ne se resolut en même tems de la quitter pour l’amour d’elle.

 

Je la laissai dire & tâchai de la rassurer par mes caresses, afin de l’amener au point que je desirois: enfin après m’avoir témoigné bien de la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le lendemain à dîner, je dirois sans faire semblant d’être instruit de leur mesintelligence, que j’avois trouvé un homme qui leur preteroit de l’argent pour payer leur creancier, qu’il leur donneroit trois mois pour le leur rendre, & qu’il demandoit qu’ils lui en passasent une obligation. Elle pretendoit par là le tenir dans une étroite dépendance, & que la crainte qu’il auroit d’être poursuivi pour le payement de cette somme, l’obligeroit d’avoir de grands egards pour moi.

 

Je fis le lendemain ce que nous étions convenus ensemble, & comme son mari n’aimoit pas à voir vendre ses meubles, il me prit bientôt au mot.