Mémoires de Mr. d'Artagnan
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il le lui enleva ainsi de dessus les épaules, & ceux qui étoient alors derriere eux ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent un éclat de rire qu’on pouvoit entendre d’un quart de lieuë de là.
Besmaux tout Gascon qu’il étoit & même de la plus fine Gascogne, se trouva demonté en cette rencontre, chacun le railla sur sa feinte maladie, & comme c’étoit le railler en même tems sur son baudrier, il crut que rien ne le pouvoit sauver de l’affront que cela lui alloit faire dans tout le Regiment que de se battre contre Mainvilliers. Il l’envoya appeller dès le même jour par un bretteur de Paris, qui étoit de sa connoissance. Mainvilliers qui étoit un brave garçon le prit au mot, & m’étant venu dire ce qui lui étoit arrivé & qu’il avoit besoin d’un second, je lui fis offre de mes services, voyant bien qu’il ne me disoit cela que pour me prier de lui en servir.
Le rendez-vous étoit pour le lendemain matin à cent pas de l’Hermitage de St. Louïs qui est en deça de Fontainebleau tout au milieu de la foret, mais devant que nous y arrivassions nous trouvâmes une escouade de nôtre compagnie qui nous cherchoit pour empêcher nôtre combat: nôtre Capitaine en avoit été averti dès le soir même, par un Billet du Breteur, qui se croyant plus fort sur le pavé de Paris qu’à la Campagne, ne voulût pas se hazarder de ne plus voir les commeres qu’il avoit laissées en ce Païs-là. Besmaux témoigna être bien fâché de ce qu’on l’empêchoit ainsi de contenter son ressentiment, pendant que nous ne nous en souciâmes gueres Mainvilliers & moi. Nous savions qu’il n’y alloit point du nôtre, quand même nous ne nous battrions pas, & cela nous suffisoit pour être contens. Pour ce qui est du Bretteur, il l’étoit encore bien plus que nous. Il avoit fait le brave à peu de frais, & il pretendoit que Besmaux lui en dut avoir la même obligation que s’il eut tué son homme, & qu’il lui eut aidé par-là à remporter la victoire. Cette escouade nous remena à nôtre quartier, où Mr. des Essarts nous fit mettre tous quatre en prison, parce que nous avions osé contrevenir aux ordres du Roi. Il parloit même de faire faire le procès au Bretteur, parce que c’étoit lui qui avoit porté parole à Mainvilliers. Celui-ci en eut bientôt nouvelle, par une femme de sa connoissance, qui le vint voir, sachant qu’il avoit été mis en prison.
Mr. des Essarts qui n’étoit pas ennemi de la joye alloit à Paris voir quelquefois cette femme qui étoit une femelle commode, & où il y avoit toûjours fort bonne Compagnie. Au reste la rencontrant comme elle sortoit du Château, & qu’il y alloit entrer, pour demander au Roi qu’il lui plut faire un exemple de ce Bretteur, il lui demanda par hazard si elle ne le connoissoit point. Elle lui répondit en Gascon qu’elle écorchoit un peu, langage qui plaisoit beaucoup à des Essarts, si jou le connois Cadedis c’est lou meilleur de mes amis: des Essarts qui savoit son nom le lui avoit dit, & c’étoit là-dessus qu’elle lui parloit de la sorte, mais ce Capitaine lui ayant répondu serieusement qu’il ne falloit point railler, & que plus elle étoit de ses amis, plus elle le devoit plaindre, puis qu’il alloit travailler à le faire pendre, elle le pria de n’en point parler au Roi, qu’elle ne l’eut vû, elle lui dit par une espece de presentiment qu’il auroit peut-être quelque chose à alleguer pour sa justification; qu’elle l’iroit voir de ce pas, qu’elle lui en rendroit reponse avant qu’il fut une heure tout au plus.
Des Essarts lui répondit qu’il étoit obligé d’informer le Roi de tout ce qui se passoit dans sa Compagnie, mais que comme il étoit encore de bon matin, il ne vouloit pas, en faveur de leur connoissance, lui refuser le tems qu’elle lui demandoit, qu’il alloit au lever de Mr. de Cinqmars grand Ecuyer de France, & qu’il s’en reviendroit ensuite chez lui, où il l’attendroit de pied ferme, pourvû qu’elle ne demeurât pas davantage qu’elle le lui promettoit, qu’elle savoit où il étoit logé, & qu’il donneroit ordre à ses gens de la faire parler à lui, quelque personne qu’il put y avoir dans sa Chambre, Mr. des Essarts fut faire sa visite après cela, & cette femme de son côté s’en étant allée faire la sienne, elle surprit extrémement le Breteur par les nouvelles qu’elle lui annonca. Il croyoit s’être tiré d’affaire habilement par le Billet qu’il avoit écrit, & d’avoir accordé également le soin qu’il devoit avoir de son honneur & de sa vie. Il savoit que son écriture n’étoit point connuë de Mr. des Essarts, & qu’il n’auroit garde de la montrer à personne qui la pût reconnoître, mais ce que lui venoit de dire cette femme le mettant dans l’obligation de la faire connoître lui-même, à moins que de s’exposer au hazard de tout ce qui lui en pouvoit arriver, il lui répondit, après y avoir un peu songé, qu’il faloit que Mr. des Essarts fut fol de lui vouloir faire une affaire de ce qui méritoit recompense, qu’il n’avoit jamais prétendu se battre pour une aussi méchante cause que celle de Besmaux, qu’il n’avoit jamais été homme à soutenir sa vanité aux depends de sa vie, que bien loin de là il eut été le premier à l’en railler, s’il l’eut suë aussi-tôt que les autres, qu’aussi avoit-ce été lui qui avoit averti des Essarts qu’il vouloit faire couper la gorge à quatre personnes pour son nihil au dos, que puis qu’il avoit gaigné le devant de son baudrier à la sueur de son corps, il devoit encore en gaigner le derriere avant que de le mettre, qu’il ne se fut fait aucune affaire par là ni à lui ni à personne, & qu’il avoit bien affaire qu’il fit le Gascon, pendant qu’il étoit gueux comme un peintre.
Il tâcha de faire rire cette femme en lui apprenant ce qui avoit été cause de leur querelle. Il crût que le plaisir qu’elle y prendroit ne lui donneroit pas le tems de faire reflexion sur le grand soin qu’il auroit eu de conserver sa vie; elle ne lui dit pas ce qu’elle en pensoit, parce que si elle le lui eut reproché, il étoit homme à lui reprocher autre chose; elle se contenta donc de lui dire qu’elle étoit ravie qu’il se put si bien justifier, que cependant comme des Essarts étoit un fin Gascon, & qu’il ne se contenteroit pas de paroles, il falloit qu’il l’instruisit lui-même de tout ce qu’il venoit de lui dire, par un nouveau Billet. La proposition lui déplut, parce qu’il ne trouvoit pas qu’il lui fut autrement glorieux de lui apprendre lui-même le soin qu’il avoit eu de sa vie. Mais la même raison qui l’y avoit obligé l’y obligeant encore en cette rencontre, il vainquit ses scrupules, & écrivit tout ce que cette femme voulut. Il la chargea même de sa lettre, & celle-ci l’ayant renduë à des Essarts, il ne l’eut pas plûtôt lûë & confrontée avec celle qu’il avoit déja de lui qu’il le fit sortir de prison. Il prit pour pretexte, que, comme il n’étoit pas soldat comme nous, il n’avoit point de jurisdiction sur lui. Il parla cependant au Roi de nôtre affaire, mais d’une maniere à ne nous pas nuire. Le Roi lui dit qu’il l’en laissoit le maître, mais qu’il ne feroit pas trop mal de nous laisser quelques jours en prison, afin, qu’une autre fois nous prissions garde à ne pas manquer à nôtre devoir.
Nous y demeurâmes cinq jours, ce qui est bien du tems à de la jeunesse qui ne demande qu’à avoir toûjours un pied en l’air. Au sortir de là nôtre Capitaine nous fit embrasser Mainvilliers & moi, avec Besmaux, &
nous deffendit les voyes de fait de la part de sa Majesté. Il nous deffendit même de parler jamais à personne du baudrier, mais quand ç’eut été sa Majesté elle-même, qui de sa propre bouche nous eut fait cette deffense, je ne sçais s’il eut été en nôtre pouvoir de lui obéïr. En effet, bien-loin que nous gardassions le silence là-dessus, Besmaux n’eut plus d’autre nom dans le Regiment que Besmaux le Baudrier, tout de même qu’on appelloit le Lieutenant Colonel d’un certain Regiment de Fontenay coup d’épée, & qu’on apelle encore aujourd’hui un Conseiller du Parlement, mendat coup de poignard.
Besmaux ne me voulut pas de bien de ce que j’avois ainsi voulu servir de second à son ennemi. Il trouva que j’avois mauvaise grace, moi qui étois son compatriote, ou peu s’en falloit, d’avoir pris le parti d’un Bausseron à son préjudice. Car Mainvilliers étoit de quelque part d’auprès d’Etampes, & si je m’en souviens bien d’entre cette Ville &
celle de Pluviers. Le Roi qui aimoit son Regiment des Gardes, & qui en connoissoit tous les Cadets, jusques à leur parler bien souvent, & même avec assez de familiarité, me dit le même jour que je fus sorti de prison, que je ne durerois guéres, si je ne changeois de conduite; qu’il n’y avoit pas encore trois semaines que j’étois arrivé de mon païs, &
que cependant j’avois déja fait deux combats, & que j’en eusse encore fait un troisiéme si on ne m’en eut empêché; qu’il falloit être plus sage, si l’on avoit envie de lui plaire, sinon que je ne m’en trouverois pas trop bien. Sa Majesté m’eut bien parlé encore d’une autre maniere si elle eut sçû ce qui m’étoit arrivé en m’en venant de chez moi. J’avois pourtant cette affaire autant à coeur que je l’avois jamais euë, & je ne comprenois point comment Montigré, après m’avoir témoigné tant d’honêteté, me laissoit si long-tems sans me donner de ses nouvelles de mon faiseur d’affront. Je lui avois écrit en lui renvoyant son argent, ma lettre étoit aussi honnête qu’elle le pouvoit être par raport à l’obligation que je lui avois, & à celle que je lui voulois encore avoir à cet égard. Cependant je n’en avois point eu de réponse, ce qui m’eut presque fait douter qu’on lui eut donné mon argent, si ce n’est qu’on m’avoit renvoyé le billet qu’il avoit de moi.
Aussi-tôt que nous fumes de retour de Fontainebleau nôtre Regiment fit revûë devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prêts pour aller à Amiens, où sa Majesté devoit s’acheminer incessamment. Elle y alloit pour appuyer le Siege d’Arras que les Maréchaux de Chaulnes, de Châtillon, & de la Meilleraie avoient formé par ses ordres. Il y avoit déja quelque tems qu’il duroit, & le Cardinal Infant qui rodoit autour de leur Camp avec une armée qui n’étoit guéres moins forte que la leur, pretendoit leur faire lever le Siege sans coup ferir. Il n’y réüssissoit pas trop mal jusques-là, nôtre armée commençoit déja à manquer de toutes choses, & comme il n’y pouvoit rien venir qu’à force de convois, tout son soin fut de les empêcher d’arriver à bon port. Cela lui étoit assez facile, à cause de la quantité de monde qu’il avoit avec lui. Aussi y avoit-il d’ordinaire la moitié de ces convois pris, & les autres qui passoient étoient bientôt consumez, parce que nôtre armée étoit si considerable, qu’il lui en eut bien fallu davantage pour les tirer de nécessité. Ce malheureux succès rendoit les assiegez insolens. Ils mirent sur leurs murailles des Rats de carton qu’ils affronterent contre des Chats faits de même matiere; les assiegeans ne furent ce que cela vouloit dire, & ayant fait deux ou trois prisonniers dans une sortie, ils leur en demanderent l’explication. Ces prisonniers qui étoient de veritables Espagnols, Nation qui a beaucoup d’esprit, principalement la Soldatesque, où l’on en trouve d’ordinaire plus que dans les Officiers, parce que la plûpart de ces Officiers, du moins en ce tems-là, avoient été ou Marchands ou quelque chose de semblable, & qu’ils n’embrassoient cette condition que parce qu’ils avoient fait banqueroute en leur païs, ou que leurs affaires étoient en méchant état, aussi achetoient-ils tous leur emploi, & comme ils conservoient toûjours une certaine crasse de leur premier métier, il y avoit bien à dire qu’ils eussent le même feu qu’avoient les autres; quoi qu’il en soit ces prisonniers qui n’étoient ni bêtes ni honteux, ayant été conduits au quartier du Maréchal de Châtillon, & ce Maréchal leur ayant fait la demande que je viens de dire, ils lui répondirent hardiment, que si c’étoit un autre qui la leur fit, ils le lui pardonneroient aisément, mais que pour lui ils ne s’y pouvoient resoudre, parce qu’il leur sembloit qu’il devoit être plus intelligent qu’il n’étoit; s’il ne voyoit pas bien que cela vouloit dire, que quand les Rats mangeroient les Chats, les François prendroient Arras.
Le Marêchal n’osa se moquer de ce rebus, ce qu’il eut peut-être fait si les affaires du siege eussent été en meilleur état qu’elles n’étoient.
Il ne fit pas même semblant d’avoir entendu ce qu’ils lui disoient, comme si le mépris eut été le salaire que devoit avoir une sotte réponse, comme la leur. Le Roi partit cependant de Paris, & étant arrivé à Amiens, une partie de nôtre Regiment eut ordre de marcher à Doullens, où on preparoit un grand convoi pour les assiegeans. L’autre resta à Amiens, en partie pour la garde de Sa Majesté, & en partie pour escorter un autre convoi qu’on devoit joindre au premier. Ce n’est pas qu’il parut aucun danger depuis Amiens jusques à Dourlens qui n’en est qu’à sept lieües, mais comme un parti pouvoit passer la riviere qui est au de là de cette petite ville, & y venir mettre le feu, lors qu’on y penseroit le moins, on étoit bien aise de prendre toutes ses precautions, afin de n’avoir point de reproches à se faire.
Le Roi qui faisoit son principal plaisir de voir defiler ses Troupes devant lui, faisoit venir quelques autres Regimens de Champagne, afin d’en grossir l’Armée de ces Marêchaux. Il y en avoit un entr’autres dont le Colonel étoit bien jeune, parce qu’en ce tems-là, comme dans celui-ci, la condition des personnes servoit bien plus à leur faire obtenir un poste comme celui-là, que leurs services, & en effet ce n’est pas sans raison qu’on a toujours eu plus d’égard à l’un qu’à l’autre, puisqu’une des qualités des plus essentielles pour un Colonel qui veut avoir un bon Regiment, est de tenir bonne table. Cela sert merveilleusement bien à ses Officiers, & ils l’estiment bien autant par là que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquoit pas d’esprit; mais qui croyoit peut-être en avoir encore plus qu’il n’en avoit, n’étoit pas trop aimé des siens, soit qu’il ne s’acquittât pas trop bien de ce devoir, ou qu’il eut le malheur qu’ont presque tous les gens qui ont plus d’esprit que les autres, savoir de se faire beaucoup plus d’ennemis que d’amis. En effet comme on les apprehende toûjours, parce qu’ils ne pardonnent guéres les fautes dans lesquelles on peut tomber, on les regarde aussi presque continuellement comme des Pedagogues incommodes, qualité qui attire plus de haine que d’amour.
Ce Colonel, qui par malheur pour lui étoit sur ce pied là, car pour moi, j’estime qu’il vaut mieux n’avoir point tant d’esprit & se faire d’avantage aimer, n’étant plus qu’à un quart de lieu d’Amiens avec son Regiment, le beffroi donna avis en même tems de son arrivée. Le Roi ne l’entendit pas plutôt sonner qu’il envoya savoir aussi-tôt ce qu’il avoit découvert. On lui raporta que c’étoit un Regiment qui marchoit en corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majesté voulant le voir deffiler devant lui, devant qu’il se rendit au camp, qui lui avoit été marqué, lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre ses ordres, ayant trouvé à l’entrée de la Ville l’homme qui étoit porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant comme il étoit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu’il se croyoit, il y avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu’il avoit avec lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveuë que le Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche à tous les Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures là dessus, en gardant toujours le même silence. Ceux qui étoient bottés se firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut que l’Infanterie soit quand elle passe en reveuë. Enfin quand le Regiment ne fut plus qu’à une portée de pistolet de la Ville, le Major en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi étoit à cent pas de là pour le voir défiler devant lui. Ce Colonel qui ne s’étoit point apperçu de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors pied à terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que lui. Il ne songea qu’à prendre une pique, sans songer nullement à ses bottes. Ainsi passant devant Sa Majesté tout botté qu’il étoit, Mr. du Hallier Marêchal de Camp qui devoit être chargé de la conduite du convoi, & qui étoit parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il étoit, qu’il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui portoient les armes pour lui eussent autant d’esprit qu’il en avoit. Sa Majesté détourna les yeux à cette parole de dessus le Regiment où il les tenoit attachés, pour regarder ce Marêchal. Il ne disoit rien cependant, ce qui étonnant celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela vouloit dire: c’est ce que je n’ose vous expliquer, lui répondit le Roi, de peur de vous desobliger, car s’il m’étoit permis de vous dire ce que je pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup d’esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n’en ayez gueres vous même.
Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu’il n’avoit pas encore l’esprit de reconnoître sa faute. Je vous l’eusse pardonnée lui répondit le Roi, s’il vous fut arrivé de la faire devant que d’être Officier General. J’eusse cru qu’ayant toûjours servi ou dans mes Gardes du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez été tellement accoûtumé à voir des bottes que vous ne vous en seriez pas même étonné, quand vous en eussiez veus à des singes; mais qu’un Marêchal de Camp, qui en voit à un Colonel d’Infanterie qui passe en reveuë la pique en main devant moi, n’apperçoive pas que c’est une grande beveuë, c’est ce que je ne puis souffrir.
Mr. du Hallier fut bien honteux quand il s’entendit faire ces reproches, il eut bien voulu retenir alors la parole qui les lui avoit attirez, mais n’en étant plus tems il envoya avertir, sous main, son parent de se préparer à recevoir une grande mercuriale de Sa Majesté, & en effet ce Colonel étant venu pour la saluer, après la reveuë de son Regiment, un tel, lui dit le Roi Mr. du Hallier me vient de dire que vous aviez bien de l’esprit, je lui ai répondu que je le croyois de bonne foi, mais qu’il falloit aussi qu’il crut avec moi, que vous aviez bien peu de service, ou que vous aviez bien mal profité du tems que vous y avez employé: où avez-vous jamais appris qu’un Colonel dût defiler devant moi, la botte levée. Sire lui répondit le Colonel, je n’ai sû que vôtre Majesté vouloit voir mon Regiment, que lors que je n’avois plus le tems de me débotter, j’étois déja aux portes de la Ville, ainsi je n’ai eu que celui de prendre ma pique; d’ailleurs qui eut cru que vôtre Majesté, parmi la chaleur & la poussiere qu’il fait aujourd’hui, eut voulu se donner la peine qu’elle se donne presentement. Croyez-moi, lui repliqua le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirerez mal de cette affaire, il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal à propos, c’est le meilleur conseil que j’aye à vous donner. Ce Colonel qui étoit fort en bouche, répondit au Roi qu’il n’avoit plus garde de s’excuser, puis que sa Majesté ne le trouvoit pas bon; mais que quelque grande que put être sa faute, elle avoit servi du moins à lui témoigner le premier l’admiration, ou tout le monde devoit être aussi bien que lui, de voir le plus grand Roi de la Chrêtienté à cheval, dans un tems où chacun ne demandoit qu’à se mettre à l’abri du grand chaud & des autres incommoditez de la saison.
Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que son chagrin contre son Major, qu’il fût lui avoir fait cette piece. Il tâcha inutilement de le faire casser aussi-bien que quelques Officiers de son Regiment, qu’il soupçonnoit d’avoir eu part avec lui à l’affront qu’il venoit de recevoir. Ce n’est pas que les Colonels en ce tems-là, n’eussent une grande authorité sur leurs Capitaines, mais enfin quand les Capitaines étoient reconnus pour braves gens, & qu’ils avoient des amis, s’il arrivoit aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contr’eux, ils se liguoient tous contre lui; le démenti lui en demeuroit ainsi le plus souvent, parce que la Cour ne jugeoit pas à propos, pour satisfaire à la passion d’un seul, d’ôter de leurs postes des gens qui y servoient bien.
Le Roi fit reveuë pareillement de toutes les autres Troupes qui arriverent dans le camp, que l’on avoit formé à un quart de lieuë d’Amiens. Il en fila bien ainsi, jusques à quinze ou seize mille hommes, entre lesquels étoit comprise la Maison du Roi. Quand elles furent toutes assemblées, nous nous mîmes en marche pour aller à Dourlens avec le convoi que nous y devions escorter. Nous n’y arrivâmes qu’en deux jours, à cause de la quantité de charettes que nous avions à conduire, &
que quelque bon ordre que l’on puisse donner dans une marche comme celle là, elles ne laissent pas toûjours d’embarasser. Nous y prîmes l’autre convoi, que l’on y preparoit de longue main, & ayant marché le long des bois qui sont de la dependance de la Comté de St Paul, nous ne pûmes faire que deux lieües ce jour-là. Nous n’en fîmes guéres davantage le lendemain, quoi que nous partissions beaucoup plus matin que nous n’avions fait le jour precedent. La raison est, que les ennemis qui avoient resolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein qu’ils avoient de forcer les lignes des assiegeans, avoient jetté de l’Infanterie dans les bois qui regnent là à droit & à gauche. Elle parut en divers endroits, comme si elle eut eu dessein de faire de grandes choses: nous nous contentâmes de la repousser avec de petits pelottons à mesure qu’elle paroissoit, sans nous mettre autrement en peine de la deffaire. Mr. du Hallier considera que ce n’étoit pas là de quoi il étoit question pour lui, & que pourveu qu’il put conduire son convoi à bon port, c’étoit tout ce que la Cour lui demandoit.
Nous campâmes ce jour-là entre deux bois, & nous allumâmes de grands feux dans nôtre camp, qui avoit pour le moins une lieuë de long, car comme la plaine est extrémement serrée en cet endroit, à cause des bois qui y sont à droit & à gauche, il falloit bien de toute nécessité se conformer à l’incommodité du terrain. Les ennemis pour faire toûjours acroire de plus en plus qu’ils ne laisseroient pas passer le convoi sans coup ferir, avoient envoyé de ce côté-là quelques petites pieces de campagne. Ils nous en batirent toute la nuit, mais sur nôtre gauche seulement, parce qu’ils en avoient les derrieres plus libres que sur nôtre droite, où nous les eussions pû couper. Nous avions fait un parc de toutes nos charettes, de sorte que quand même les ennemis eussent été plus forts qu’ils n’étoient, il ne leur eut pas été bien facile de nous y forcer. Leurs petites pieces de campagne nous tuerent quelques chevaux, mais ayant été remplacez le lendemain par d’autres, que les munitionnaires tenoient tout prêts, nous arrivâmes à la fin à la veuë de nos lignes.
Les ennemis s’étoient postez entre deux, pour nous empêcher le passage, ce qui nous obligea de nous retrancher, de peur qu’ils ne nous tombassent tout d’un coup sur les bras. Ils vinrent même nous reconnoître pour nous faire toujours acroire de plus en plus que c’étoit à nous qu’ils en vouloient, mais après nous avoir ainsi amusés pendant deux jours, ils firent éclore à la fin leur dessein par l’attaque d’un Fort, que le Comte de Rantzau, qui fut depuis Marêchal de France, avoit élevé pour la seureté de nos lignes. Ce Comte étoit un bon homme de Guerre, & n’eut peut-être pas eu son pareil pour bien des choses, s’il eut été moins adonné au vin qu’il l’étoit. Mais autant qu’il étoit actif & vigilant, quand il étoit de sang froid, autant étoit-il assoupi &
incapable de rien faire, quand il avoit une fois dix ou douze bouteilles de vin de Champagne sur l’étomach, car il ne lui en falloit pas moins pour l’abatre, & quand il n’en avoit que la moitié il n’y paroissoit, non plus que quand il tombe une goute d’eau dans la mer. Le Cardinal Infant qui avoit de bons espions, par lesquels il avoit appris le bon &
le mauvais de tous nos Generaux, sachant qu’il avoit cette inclination, avoit toûjours depuis le commancement du siege, qui duroit dès près de deux mois, entreprit d’attaquer son quartier préférablement à tout autre, quoi qu’il fut peut-être le plus fort, mais le peu de resistance qu’il pretendoit y trouver s’il y prenoit bien son tems, lui en ayant applani toutes les difficultés, il avoit toûjours persisté jusques là dans la même resolution, sans que rien l’en eut pû retenir.
Rantzaw qui s’étoit apperçu de son dessein, s’étoit empêché de faire aucune debauche, tant qu’il avoit cru qu’il y avoit du danger pour lui.
Il s’étoit tenu à cheval & jour & nuit, pour lui ôter toute esperance d’y réüssir. Il avoit même perfectionné ce Fort d’une maniere, qu’il sembloit que c’étoit entreprendre l’impossible, que de le vouloir emporter, à la veuë d’une Armée telle qu’étoit celle des trois Marêchaux. Mais enfin Rantzaw qui avoit toûjours été jusques là si bien sur ses gardes qu’il en avoit édifié toutes les Troupes, commençant à croire que toute la vigilance qu’il pouvoit avoir dorésenavant lui seroit inutile, puis que le Cardinal Infant ne songeoit plus qu’à attaquer nôtre convoi, il en revint tout aussi-tôt à son vomissement. Il fit une debauche, où il appella les principaux Officiers de deux Regimens qu’il avoit, l’un d’Infanterie & l’autre de Cavalerie. Ils étoient campez tous deux auprès de lui, & étoient composez de personnes de sa Nation. Car la Cour n’avoit pas alors la Politique que je lui ai remarquée depuis, savoir de ne pas laisser le commandement à des étrangers, lors qu’ils étoient Officiers Generaux des Troupes qui leur appartenoient, de peur qu’ils n’en abusassent, ou qu’ils ne se rendissent trop puissans. Il est bien vrai qu’on a toûjours laissé leurs Regimens à des Brigadiers, comme on fit à Konisgmark, la premiere année de la Guerre de Hollande; mais quand ils ont été ou Lieutenans Generaux, ou Marêchaux de Camp, ou on les a obligez de s’en défaire, ou l’on a envoyé ces Regimens servir ailleurs, que là où ils devoient servir eux-mêmes, afin de prendre toutes ses précautions.
Quoi qu’il en soit Rantzaw ne fut pas plûtôt à table que les espions du Cardinal Infant, qui savoient qu’il n’en sortiroit pas sitôt, en furent avertir ce Prince. Il n’y avoit pas loin d’un camp à l’autre, ainsi comme il ne lui falloit pas bien du tems pour arriver au fort, qu’il avoit resolu d’attaquer, il ne monta à cheval que plus de deux heures après. Il vouloit donner le loisir à ce Comte d’entamer, non seulement son pas, mais encore de le pousser si loin qu’il en fut hors d’état de se défendre. Les mesures qu’il prit ne purent pas être plus justes. Il n’arriva à ce fort que plus de quatre heures après que Rantzaw s’étoit mis à table; néanmoins, comme jusques à ce qu’il fut tout à fait enseveli dans le vin, il ne laissoit pas d’agir si vigoureusement qu’il sembloit n’en avoir que plus de courage, il courut à la défense de cette piece & en rendit la prise plus difficile, que le Cardinal Infant ne croyoit: le Marêchal de Chatillon courut aussi promptement de ce côté-là, sachant qu’il y étoit d’autant plus nécessaire qu’on lui venoit d’apprendre que Rantzaw avoit été surpris lors qu’il étoit encore à table. Il étoit pourtant alors plus de deux heures après minuit, & comme il savoit qu’il s’y étoit mis à dix heures du soir, il jugea qu’il s’étoit vuidé tant de bouteilles, pendant tout le tems qu’il y avoit été, qu’il ne devoit pas être trop en état de faire ce qu’il lui convenoit presentement. Il trouva Rantzaw à cheval, qui étoit cause qu’une partie des gens qui étoient à son repas avoient été tuez. C’étoit un miracle comment il ne l’avoit pas été lui même; car étant ainsi à cheval, au lieu que tous les autres qui s’étoient approchés des ennemis étoient à pied, on lui avoit tiré une infinité de coups, comme à un homme qui devoit être Officier General. Le Marêchal de Chatillon reconnut bien à la première parole qu’il lui dit, qu’il avoit bû un coup plus qu’il ne falloit; mais le tems ne lui paroissant pas propre pour lui en faire reproche, joint qu’il avoit alors d’autres affaires, il lui conseilla de mettre pied à terre, ou de se retirer un peu derriere les autres, parce que s’il avoit échapé jusques là, il ne lui falloit qu’un moment pour trouver ce qu’il avoit evité si heureusement. Il ne l’eut jamais fait, si nous eussions pû conserver le fort davantage; mais le Cardinal Infant s’en étant emparé après un assez long combat, & assez opiniatré, il commança alors à tourner contre lui quelques pieces de canon, qu’il avoit trouvées dans le Fort.
Le Marêchal de Chatillon, qui avoit amené des Troupes avec lui, lors qu’il étoit arrivé là, leur commanda alors de reprendre ce Fort, qui étoit tout ouvert de son côté. Il y fût même tout le premier avec elles, afin de les encourager par son exemple, de sorte que ces Troupes, qui eussent eu honte de ne pas faire leur devoir en presence de leur General, s’y porterent si vaillament qu’elles ne laisserent guéres ce Fort entre les mains des ennemis. Nous perdîmes bien quatre cent hommes à cette premiere attaque, & les ennemis deux cent cinquante. Il se trouva parmi les nôtres soixante & quatre Officiers, & entr’autres vint-neuf des deux Regimens de Rantzaw. Le Cardinal Infant qui ne s’attendoit pas à ce revers de fortune, se trouva plus excité que jamais, à faire recommencer le combat. Il commanda des gens frais à la place de ceux, qui après s’être veus vainqueurs étoient devenus vaincus à leur tour. Il leur dit en peu de mots que le salut d’Arras, ou sa perte ne dependoient que de leur courage, & que pour peu qu’ils fussent affectionnez à leur Roi & à leur Païs, ils ne trouveroient peut-être jamais d’occasion plus importante que celle-là pour le témoigner. Cette Ville en effet, étoit d’une extrême consequence à sa Majesté Catholique, & le Roi la prenant couvroit non seulement par là sa frontière, mais se donnoit encore une grande entrée dans la sienne. C’étoit d’ailleurs la capitale de l’Artois, conquête qui devoit donner de la reputation aux armes de France, & en ôter à celles d’Espagne.
La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile: les Troupes qu’il venoit de commander, marcherent bravement contre celles qui venoient de se remparer du Fort. Celles-ci voulurent le défendre, &
ne pas perdre sitôt la gloire qu’elles venoient d’acquerir; mais quoi qu’elles soutinssent vigoureusement leur effort, elles furent obligées à la fin d’y ceder, la plûpart d’entr’elles furent tuées sur la place ou mises hors de combat. Le Marêchal de Chatillon, qui avoit fait avancer de ce côté-là des gens frais, afin de les soutenir en cas de besoin, voyant qu’elles plioient non seulement, mais qu’elles se retiroient encore assez vite pour croire qu’elles s’en fuyoient plûtôt que de plier, mena encore lui-même à la charge ceux qu’il avoit amené pour leur secours. Il fit merveille & eux aussi, tellement que les ennemis n’ayant pas eu le tems de se loger dans ce Fort, ils en furent chassés pour la seconde fois. Mr. du Hallier qui étoit allé au camp pendant ce tems-là, avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels étoit nôtre Regiment, fit peur au Cardinal Infant par cette marche. Il savoit qu’il amenoit avec lui la Maison du Roi, qui n’étoit pas les moindres Troupes qu’eut Sa Majesté. Ainsi ne songeant plus à reprendre ce Fort, nous eumes le tems de faire passer nôtre convoi. Il mit l’abondance dans le camp, &
les assiegés qui s’étoient défendus jusques-là, fort vigoureusement en ayant perdu le courage, ils ne tarderent plus que deux jours à demander à capituler.
Le Roi qui étoit demeuré à Amiens sans autre Garde que le guet des Gardes du corps, la Brigade des Gendarmes, & des chevaux legers, & la Compagnie de ses Mousquetaires, qui faisoient auprès de lui les mêmes fonctions que nôtre Regiment avoit accoutumé de faire, n’en fut pas plûtôt averti qu’il se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conquête.
Mais devant que de partir d’Amiens, trois Mousquetaires & trois Gardes du Cardinal se battirent encore les uns contre les autres, sans qu’ils voulussent demeurer d’accord à qui étoit resté l’avantage. Leur querelle étoit venuë dans un billard, où suivant la coutume de ces deux Compagnies, ils ne s’étoient pas plûtôt reconnus qu’ils s’étoient regardé de travers. Des gens qui joüoient ayant fini leur partie, & ne voulant plus joüer, un de ces Mousquetaires avoit pris un billard, & un de ces Gardes un autre. Ils n’étoient pas pour joüer ensemble, & ils ne s’aimoient pas assez pour cela; mais comme lors qu’on s’en veut l’on cherche à se faire piece de toutes façons, le Mousquetaire nommé Danneveu, qui étoit un Gentilhomme de Picardie, tira la bille que le Garde avoit devant lui, & comme il joüoit parfaitement bien à ce jeu là, il la fit sauter: elle donna par malheur dans le visage du Garde, qui, soit qu’il crut qu’il l’eut fait pour l’insulter, ou qu’il fut bien aise de prendre ce pretexte, lui fit signe de l’oeil qu’il eut à sortir, afin de voir s’il seroit aussi adroit à tirer l’épée qu’à tirer une bille.
Les deux camarades du Garde le suivirent, & les deux du Mousquetaire ayant fait la même chose de leur côté, Danneveu tua son homme pendant qu’il y eut aussi un Mousquetaire de tué. Les quatre autres furent separés par des Bourgeois, qui furent obligés de crier aux armes, pour les obliger de cesser leur combat. Ils furent même contraints de leur jetter des pierres avant que d’en pouvoir venir à bout. Une Escouade de Mousquetaires fut commandée en même tems pour venir voir ce que c’étoit, sur ce que l’on crioit aux armes. Les deux Gardes s’enfuirent d’abord qu’ils la virent. Ils crurent qu’elle ne venoit que pour leur faire piece, & ayant ainsi abandonné le champ de bataille, les deux Mousquetaires contre qui ils se battoient, pretendirent avoir remporté la victoire, puis qu’il leur étoit demeuré. Leur prétention étoit fondée d’ailleurs, sur ce que les deux fuyards étoient encore blessés, & que pour eux ils ne l’étoient pas. Les Gardes disoient à cela, que leurs blessures n’étoient rien, & qu’elles ne les eussent pas empêché de mettre leurs ennemis à la raison, si on les eut laissé faire; qu’à l’égard de leur retraite c’étoit la prudence, & non pas la crainte qui les y avoit obligez, qu’il n’étoit pas extraordinaire que deux hommes se retirassent de devant une douzaine, sur tout quand cette douzaine venoit avec de bons Mousquets, & qu’ils n’avoient que leur épée pour toute défense.
Et certainement quoi que j’aye toûjours eu l’ame Mousquetaire, ce qui m’est assez pardonnable, puis que c’est là, ou j’ai pris ma nouriture comme je le dirai en son lieu, je ne puis m’empêcher de dire que ces deux Gardes n’avoient pas trop de tort de soutenir leur bon droit.
Cependant le Roi à qui il prenoit de tems en tems une certaine demangeaison de chagriner le Cardinal ne sçut pas plutôt cette histoire, que sans se mettre beaucoup en peine si elle devoit passer pour duel ou seulement pour rencontre, il se mit à l’en railler. Il lui dit qu’il voyoit tous les jours la difference qu’il y avoit entre ses Mousquetaires & la Compagnie de ses Gardes: mais que quand même il ne l’eut pas veuë jusques là, cette seule rencontre suffisoit pour la lui apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu’il eut, avoit souvent des momens, qui ne répondoient pas autrement à cette haute estime qu’il s’étoit acquise dans le monde, par une infinité de grandes actions, se trouva choqué de ces paroles, sans considerer que le respect qu’il devoit à Sa Majesté l’obligeoit à en entendre bien d’autres de sa bouche, quand même il lui eut plu de lui en dire, sans en paroître si délicat. Il lui répondit assez brutalement, si l’on ose ainsi parler d’un Ministre, qu’il falloit avoüer que ses Mousquetaires étoient de braves gens, mais que c’était quand ils se trouvoient douze contre un, le Roi fut piqué de ces paroles: il lui répondit que cela n’appartenoit qu’à ses Gardes, qui n’étoient qu’un ramassi de tout ce qu’il y avoit de bretteurs à Paris; que cependant Danneveu en avoit tué un; que ceux qui le servoient avoient aussi blessé les autres, & que quoi qu’il y eut eu un Mousquetaire de tué de son côté, cela ne l’avoit pas empêché de faire prendre le fuite à ses ennemis. Enfin qu’il n’y avoit point de Mousquetaire qui n’en fit autant qu’en avoit fait Danneveu & que tous ceux de ses Gardes qui auroient affaire à eux n’avoient que faire d’en esperer un meilleur traitement.
Ces paroles en attirerent d’autres de la part du Cardinal, qui oublioit toujours de plus en plus qu’il avoit affaire à son Maître, & qu’il lui devoit toute sorte de respect. Ainsi l’on pouvoit dire au procedé de son Eminence, que dans ce tems même, qu’il lui prenoit des vertiges, ce qui lui arrivoit assez souvent, il n’avoit jamais été si extravagant qu’il étoit alors, quand le Comte de Nogent vint à entrer. Il reconnut d’abord au visage de Sa Majesté & à celui de son Eminence, qu’il y avoit quelque chose d’extraordinaire sur le tapis, étant donc fâché d’avoir pris un tems comme celui-là pour entrer, il vouloit resortir à l’heure même, quand le Cardinal qui commençoit à reconnoître sa faute, lui dit de ne s’en pas aller, qu’il avoit besoin de lui pour lui dire s’il avoit tort ou non, parce qu’un tiers étoit plus capable d’en juger que soi-même.
Ce Comte étoit un Comte de nouvelle impression, & qui de fort peu de chose qu’il étoit naturellement étoit devenu extrémement riche. Il avoit passé quelque tems à la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages avoient bientôt reconnu qu’il avoit plus d’esprit que les autres, puis qu’il avoit amassé plus de trois millions de bien, quoi qu’on crut qu’il ne dît que des sottises. Il aimoit le jeu au delà de tout ce que l’on en sauroit dire, & même il y avoit perdu de l’argent. Il n’étoit pas de bonne humeur quand cela lui arrivoit, parce qu’il étoit extrémement interessé. Il juroit & renioit pour ainsi dire créme & bâteme, ce qui étonna tellement un jour un des Freres du Duc de Luines qui joüoit très gros jeu contre lui, que pour ne le pas entendre blasphemer davantage, il lui remit plus de cinquante mille écus qu’il lui gaignoit. Il lui dit en brouillant les jettons qu’ils avoient devant eux, & qui valoient chacun cinquante pistoles, qu’il faisoit plus d’état de son amitié que de son argent, qu’il ne pouvoit se mettre en colere si fort sans altérer sa santé, & que de peur de le rendre malade, il aimoit mieux ne joüer jamais avec lui, que de l’exposer à ce peril. Cependant ce grand blasphemateur devint homme de bien sur la fin de ses jours, dont les Capucins ne se trouverent pas mal quelquefois. Comme il étoit voisin d’un de leurs Convens, quand il voyoit un bon plat sur sa table, il le faisoit ôter par mortification sans y vouloir toucher, il le leur envoyoit en même tems, & leur faisoit dire de le manger à son intention.
Sa femme & ses enfans qui en eussent bien mangé eux-mêmes, & qui n’étoient pas si devots que lui, en enrageoient bien souvent, mais il leur falloit prendre patience, parce qu’il se faisoit obéir en depit qu’ils en eussent.
Cet homme dont je viens en peu de mots d’ébaucher le portrait, vit bien à l’air dont lui parloit le Cardinal, qu’il avoit besoin de son secours pour le tirer de quelque affaire. Il ne pouvoit comprendre néanmoins ce que ce pouvoit être, puis qu’il ne le croyoit pas si fou ni si peu politique, que de manquer de respect envers Sa Majesté. Mais quand il lui eut raconté la chose de son consentement, il vit bien que les plus grands hommes étoient tout aussi capables que les autres de faire de grandes fautes. Il ne manqua pas de lui donner le tort, parce qu’il ne pouvoit lui dire qu’il eut raison, sans lui faire voir qu’il ne l’avoit pas lui même. Cependant bien loin de lui ressembler il étoit si politique & si flatteur, qu’il l’eut encore blamé, quand il eut veu que c’eut été le Roi qui le devoit être. Il voyoit que ce Prince qui se trouvoit choqué avec raison, de ce que lui avoit dit son Eminence, avoit le ressentiment peint sur le visage, qu’ainsi il n’y avoit point de moyen de l’appaiser qu’en donnant le tort à ce Ministre.
Le Roi fut ravi que Nogent se declarât pour lui. Il se crut en droit d’en faire une plus grande correction à son Eminence, & lui avant dit qu’elle s’aveugloit tellement sur ses propres interêts, qu’elle en étoit incapable d’entendre raison, il lui reprocha que s’il ne fut survenu un tiers pour le condamner, il lui eut tenu tête jusques au jour du Jugement. Le Cardinal qui reconnut à ces paroles que sa Majesté étoit véritablement en colere, fut assez habile pour reparer ce qu’il avoit fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda même pardon en presence de Nogent, & il dit à celui-ci en particulier, c’est à dire la premiere fois qu’il se trouva tête à tête avec lui, qu’il lui avoit rendu un si grand service en le tirant de ce mauvais pas qu’il lui en auroit obligation toute sa vie.
Le Roi donna le Gouvernement d’Arras à un Officier nommé St. Preuil, qui avoit été Capitaine aux Gardes. Il étoit alors Gouverneur de Dourlens: &
comme c’étoit de là que l’on avoit tiré la plûpart des convois qui avoient servi à faire subsister l’Armée, & par consequent à prendre la place, Sa Majesté crut que les services qu’il avoit rendus en cela meritoient bien cette recompense. Il étoit très brave homme, & très entendu dans son métier, infatigable d’ailleurs, de sorte que depuis quatre heures du matin qu’il avoit accoûtumé de se lever jusques à onze heures du soir qu’il se couchoit d’ordinaire, il ne s’appliquoit uniquement qu’à faire échoüer tous les desseins que les ennemis pouvoient avoir. Cependant quand sa garnison le croyoit enseveli le plus dans le sommeil, c’étoit alors qu’il alloit faire sa ronde, & qu’elle le voyoit sur les remparts. Il y alloit même souvent deux ou trois fois pendant une même nuit, tellement que quoi que les Soldats vinssent de le voir, ils n’étoient pas assurés de ne le pas revoir dans un moment. Cela les tenoit plus allerte, qu’ils ne l’étoient dans d’autres places, parce qu’il y avoit quantité de Gouverneurs qui croyoient, que quand on leur donnoit un Gouvernement, comme ce n’étoit qu’en veuë de les recompenser de leurs peines, & de leurs travaux passez, ils en devoient être exempts à l’avenir.
St. Preuil n’étoit point marié, & même ne l’avoit jamais été. Ce n’est pas qu’il n’eut trouvé occasion de l’être avantageusement, & même plusieurs fois, mais il avoit toûjours cru, que le mariage ne s’accordoit gueres bien avec un homme de son métier. Néanmoins comme il n’étoit encore qu’à la fleur de son âge, & qu’il avoit les passions vives, il avoit toûjours eu quelque Maîtresse au deffaut d’une femme. Au reste étant allé, quelque jours après avoir eu son Gouvernement, visiter tout ce qui étoit alentour jusques à deux lieües à la ronde, il trouva dans un Moulin la femme du Meunier si jolie qu’il voulut l’avoir à toute force. Cette femme qui avoit d’aussi bons yeux que si elle eut été née autre chose, qu’elle n’étoit, ne fut qu’un moment pour faire la difference qu’il y avoit à faire entre le Gouverneur & son Mari. Le tems ni la conjoncture ne leur permirent pas ni à l’un ni à l’autre de se dire rien de ce qu’ils pensoient; mais comme l’usage avoit appris à St.
Preuil, que dans une occasion comme cela là, on réussissoit mieux par un tiers que par soi-même, il lui mit aux trousses son valet de chambre, qui depuis deux ou trois ans étoit devenu son maître d’hôtel. Celui-ci fut trouver son mari avec le boulanger de St. Preuil, sous pretexte de lui faire faire de la farine pour le pain de son maître. Mais tandis que le boulanger entretenoit le mari, le maître d’hôtel entretint la femme, & lui dit, que son maître étoit devenu si fort amoureux d’elle, depuis qu’il l’avoit veuë, qu’il n’auroit point de repos jusques à ce qu’il la possedât, qu’il ne pretendoit pas cependant que ce ne fut qu’une passade; qu’il en voulait faire sa maîtresse, & ne pas souffrir que son mari partageât ses caresses avec lui.
La Meuniere à qui le maître d’hôtel voulut faire present en même tems, d’un diamant qui valoit bien cinquante pistoles, sentit reveiller sa tendresse a une marque si assurée de son amour. Elle en savoit assez, toute grossiere qu’elle étoit, pour ne pas douter que lors que l’on se mettoit sur le pied de donner, ce ne fut une marque qu’on en tenoit tout de bon; ainsi elle eut fait son marché dés l’heure même, si ce n’est qu’elle crut que si elle se montroit si facile, ce seroit le moyen d’éteindre sa passion plutôt que de l’allumer. Elle en avoit peut-être fait l’experience dans les embrassemens de quelque autre, ou du moins dans ceux de son mari; quoi qu’il en soit ayant renvoyé le maître d’hôtel, sans vouloir recevoir son present, ils se separerent sans qu’il eut pu convenir de rien avec elle. Comme elle ne le renvoyoit néanmoins que d’une certaine maniere à lui faire connoître, qu’il n’y avoit que la honte qui la retenoit il en fit son rapport à son maître, qui ne fut pas fâché que sa maîtresse ne se fut pas renduë à la première proposition qu’il lui avoit fait faire. Il la fit épier quand elle viendroit à la Ville, afin de lui faire reparler, & cette femme y étant venuë à la nôtre Dame de Septembre ensuivant, le maître d’hôtel la convia avec deux autres femmes avec qui elle étoit, à venir faire collation chez le Gouverneur. Il ne parla pourtant qu’en son nom, & il n’avoit garde de le faire au nom de son maître devant ces deux témoins, à qui il n’étoit pas d’humeur de dire son secret. La Meuniere voulut bien accepter cette collation, & ces deux femmes le voulant encore mieux qu’elle, parce qu’elles s’attendoient qu’on leur feroit boire là de bon vin, dont les Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris, elles s’y en furent toutes trois de compagnie. Le maître d’hôtel les y regala magnifiquement, & y ayant fait saouller les deux femmes, pendant qu’il fit signe à l’autre de se menager, il les mit bientôt dans un tel état qu’elles en perdirent la connoissance. On leur fit un lit à chacune, où on les mit coucher, sans qu’elles eussent aucune connoissance de ce qu’on leur faisoit; tant les fumées du vin qu’elles avaient bû, leur étoient montées à la tête. Elles y dormirent toute la nuit sans se reveiller, tandis que le maître d’hôtel livra la Meuniere entre les bras de son maître. Elle fit quelque façons devant que de s’y jetter, de peur qu’il ne la renvoyât, quand il en auroit passé sa fantaisie; mais St.
Preuil lui ayant juré, que c’étoit à quoi il pensoit si peu qu’il lui avoit déja acheté de l’étoffe pour l’habiller, parce qu’il ne vouloit pas qu’elle fut toûjours vetuë comme elle étoit, il envoya chercher cette étoffe à l’heure même afin de la lui faire voir.
Il ne l’avoit pourtant pas achetée pour elle, comme il disoit, ç’avoit été pour une maîtresse qu’il avoit euë avant elle; mais l’ayant soupçonnée de quelque infidélité, & celle-ci qui étoit fiere ne lui ayant pas fait grande satisfaction là dessus, soit qu’elle fut innocente, & qu’elle crut ne lui en point devoir, ou que se sentant coupable effectivement, elle ne voulut pas lui faire des excuses inutiles, celle-ci dis-je lui ayant encore donné par là un plus grand sujet de la haïr, bien loin qu’il lui eut fait ce present, elle s’étoit cruë encore trop heureuse d’emporter ce qu’il lui avoit donné auparavant. Au reste la veuë de cette étoffe ayant fait croire à la Meuniere qu’il n’y avoit point de fiction, à tout ce que le maître d’hôtel lui avoit dit de sa part, ni à ce qu’il lui disoit lui-même, elle ne se fit plus tant tirer l’oreille pour demeurer avec lui. Le Meunier fut extrémement en peine quand il ne vit point revenir la Meuniere, & comme il savoit qu’elle étoit allée dans la Ville en la compagnie des deux femmes, dont je viens de parler, il s’en fut chez elles, l’une après l’autre, pour savoir ce qu’elle étoient devenuës.
Leurs maris en étoient aussi en peine qu’il pouvoit être de la sienne, &
comme il commençoit à se faire trop tard pour les aller chercher dans une Ville de guerre, dont les Portes devoient être fermées à l’heure qu’il étoit, ils attendirent aux Portes ouvrantes à aller faire cette perquisition.
St. Preuil qui s’en doutoit bien avoit embouché son maître d’hôtel pour aller au devant deux. Comme celui-ci savoit par quelle Porte ils devoient venir, il s’étoit rendu sur les avenuës, sous pretexte d’avoir affaire là dans la boutique d’un epicier. Il avoit l’oeil au guet, afin que le Meunier ne lui échapât pas, & le voyant passer il l’appella par son nom, & lui demanda en presence de l’epicier & de sa famille, s’il ne connoissoit point deux femmes qui étoient venuës la veille avec la sienne. Que c’étoient de plaisantes commeres, qu’elles s’étoient gorgées de vin dans son office, où elles étoient venuës avec lui, qu’il avoit été obligé de les faire mettre au lit, & qu’il ne croyoit pas qu’elles se fussent encore réveillées. Le maître d’hôtel avoit déja fait ce conte à l’epicier & à sa femme, afin de les prevenir. Les deux hommes ne furent plus en peine de chercher leurs femmes, puis qu’ils les savoient encore au gite, mais le Meunier n’apprenant point par là des nouvelles de la sienne, il fut plus en peine que jamais. Il demanda au maître d’hôtel si elle n’étoit point encore couchée comme les autres. Il feignit d’être étonné de sa demande, & lui dit qu’elle devoit avoir couché chez lui, puis qu’elle s’en étoit retournée de bonne heure. Cette réponse augmenta son inquiétude. Il la fut chercher en le quittant, par tout où il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles; mais personne n’ayant garde de lui en dire, puis que St. Preuil la tenoit sous la clef, tout le recours de ce pauvre homme fut d’aller demander à ses deux compagnes ce qu’elle étoit devenuë. Elles s’étoient reveillées à la fin; mais elles ne se souvenoient d’aucune chose, ainsi le pauvre Meunier n’en ayant pas eu grand contentement, il commença à craindre qu’il ne lui fut arrivé quelque malheur, sans rien soupçonner néanmoins de ce qui en étoit.
Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés, car comme elle étoit fort jolie, il trouvoit que les peines qu’il y prendroit ne pouvoient être mieux employées. Le maître d’hôtel cependant le visitoit très souvent par l’ordre de son maître, & lui disoit de tems à autre, pour voir comment il prendroit son affliction, qu’il falloit que quelque Officier qui l’avoit trouvée à son gré, la lui eut enlevée. Le Meunier répondit à cela, que s’il le savoit il prendroit bien la peine de s’en aller tout exprès à Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa Majesté ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu’il lui demanderait justice d’une si grande violence, & qu’il ne doutoit pas qu’il ne la lui fit.