Mon curé chez les pauvres

Clément Vautel · Chapitre 9 sur 14

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Mon curé chez les pauvres

Chapitre IX

LES DEUX ÉCOLES

 

Brusquement, l’abbé Pellegrin avait perdu le pouvoir qu’il croyait tenir de Dieu et qui lui permettait de faire des miracles.

En vain, il avait ordonné à un aveugle d’y voir… Le pauvre diable était resté dans sa nuit. Un paralytique avait bien «balancé» ses béquilles comme le lui avait dit l’ancien curé de Sableuse, mais au premier pas qu’il avait tenté, le malheureux s’était étalé de tout son long et n’avait pu se relever. Même insuccès avec une brave dame sourde qui, constatant que le miracle ne s’était pas accompli, en était devenue, par surcroît, muette.

«Décidément, se disait l’abbé Pellegrin, ça ne colle plus. Le bon Dieu n’a plus l’air de m’avoir à la bonne… Le malheur, c’est qu’il ne me dit pas pourquoi.»

Mais, du fond de sa conscience montaient des avertissements. Après avoir enthousiasmé ces foules qui l’écoutaient comme s’il eût été le Messie—et ne l’était-il pas pour nombre de ses sectateurs de plus en plus fanatisés?—il se demandait avec inquiétude s’il ne se laissait pas entraîner par le goût des applaudissements, par l’amour de la popularité. En somme, ce peuple, il le courtisait, lui aussi; comme les autres, il lui donnait raison en tout, il lui attribuait toutes les vertus, il le traitait en innocente victime et il se permettait de moins en moins souvent de lui lancer, parmi tant de flatteries et de promesses, quelques bribes de la dure vérité qu’il apercevait maintenant. Était-ce donc ainsi que les évangélistes, les apôtres, les premiers propagateurs de la foi avaient rempli leur mission? Non certes, car ils se souciaient peu de flagorner ceux qui les écoutaient; sans souci de l’accueil qui leur était fait, ils parlaient aux uns et aux autres avec la même franchise, la même rudesse. Et puis, ils ne promettaient que des félicités idéales qu’il fallait conquérir par des privations, des renoncements, des pénitences.

«Moi, songeait l’abbé Pellegrin, je canne quand il me vient à l’idée de leur faire l’éloge de la pauvreté… La pauvreté est une vertu chrétienne, le travail est saint et nous n’avons pas été tirés du limon uniquement pour faire la bringue. Il faut cependant que je me décide à leur envoyer ça un peu plus souvent, aux camarades. Après tout, si Notre-Seigneur a fait distribuer aux gens qui le suivaient des pains et des poissons, il ne leur a tout de même pas fait servir des poulets rôtis et du foie gras!»

Son indécision, son découragement n’échappaient pas à Jeanne Réveil qui, un jour, lui dit en le fixant de son regard pénétrant:

—Dites donc, vous n’allez pas nous abandonner, vous aussi?

—Quelle idée!

—Vous n’êtes plus le même… Vous changez. Je vous devine.

—Oh! ce n’est pas malin. Il n’y a pas moins compliqué, moins cachottier que moi.

—C’est que, déjà, Raymond Maxy nous a quittés. Il a déserté le parti, trahi la cause pour une femme, une ignoble créature couverte de fards et de perles.

—Je la connais. Pensez donc, elle a été ma paroissienne! Lisette de Lizac, aujourd’hui Mme Cousinet… Un phénomène!

La «vierge rouge» prononça d’une voix sourde:

—Je la hais… Et lui, je le méprise.

—Pourquoi? Parce qu’il nous à plaqués? Mais ce fils de banquier n’avait rien à faire parmi nous… Laissez-le donc où il est. Après tout, il est libre.

Et comme Jeanne Réveil paraissait secouée d’un frémissement de colère et de révolte, il questionna, innocemment:

—Vous y tenez donc tellement, à ce Maxy?

Elle ne répondit pas, mais l’aveu qu’elle ne pouvait faire, dans son orgueil, s’exprimait, aussi clairement que possible, sur son visage bouleversé.

Soudain, un sentiment inconnu surgit dans le cœur du prêtre, un sentiment violent, douloureux, insupportable; cette souffrance était à la fois aiguë et profonde, morale et physique et elle torturait tout l’être, férocement. L’abbé Pellegrin se raidit sous le choc et il questionna encore, d’une voix qu’il eût voulue indifférente:

—Je vois ce que c’est, car, moi aussi, je vous devine: vous l’aimez, ce garçon.

Et Jeanne Réveil s’obstinant à garder le silence, il ajouta:

—Je m’en doutais…

L’abbé Pellegrin venait d’être mordu par cette bête cruelle qui s’appelle la jalousie, mais, secouant la tête, il se refusa à reconnaître son mal. Avec une gaieté mal jouée, il plaisanta:

—Et moi qui vous croyais au-dessus de ces fariboles, moi qui vous prenais pour une femme éprise de la seule Idée… Alors, quoi, comme les autres?

Jeanne Réveil n’avait pas remarqué son émotion et c’est avec dureté qu’elle répliqua:

—De quoi vous mêlez-vous? Non, je ne suis pas comme les autres… Je n’ai pas de cœur, moi!

Mais, en même temps, une larme perla à sa paupière…

 

*

 

L’abbé Pellegrin entendait parfois parler, à l’_Humanitaire_, de Célestin Fleury, le théoricien socialiste qui avait été un des grands hommes du parti, mais qui, passé de mode, avait perdu tout prestige et toute autorité. Il lut quelques ouvrages du pontife dégommé: l’idéalisme généreux, éloquent, romanesque qu’il y trouva lui plut. Et il résolut d’aller rendre visite, un dimanche après-midi, à l’auteur de la Cité heureuse.

Célestin Fleury, vieillard maigre, pâle, au regard rêveur, aux cheveux rares mais très longs, le reçut avec empressement.

—Vous m’intéressez beaucoup, lui dit-il, et je voudrais aller vous entendre, mais mon âge et ma mauvaise santé ne me le permettent pas. On me dit que vous exercez une action extraordinaire sur la foule et, naturellement, avec des moyens très simples. Des gens s’étonnent et même s’indignent de voir un prêtre se transformer en propagandiste de la Sociale. Il y en aura sans doute d’autres que vous: vous êtes le premier, vous ouvrez la marche, car vous êtes dans la vraie ligne de votre religion qui a été fondée par un juif internationaliste et antimilitariste: vous voulez détruire, comme l’a fait votre maître.

L’abbé Pellegrin se récria:

—N’abîmez pas Notre-Seigneur. Il a prêché la bonté, la justice…

—Je respecte votre foi en regrettant de ne pas la partager. Je n’ai pas l’intention de vous offenser. Bien au contraire, je cherche à comprendre votre cas et je lui trouve l’explication la plus logique: vous avez pris dans la doctrine chrétienne ce qu’elle a de démocratique, de socialiste, de révolutionnaire même, vous êtes du peuple, vous avez une hérédité de plébéien et vous répandez à votre manière l’Évangile dans les faubourgs. C’est là un événement qui ne manque pas d’importance et vous êtes, monsieur le curé, un personnage très curieux, très original. Seulement, permettez-moi de vous donner mon avis: vous arrivez trop tard.

—Vous me dites que j’arrive le premier et vous trouvez que je retarde?

—Oui, religion mise à part, vous êtes, en somme, de mon école.

Et, avec un sourire amer, Célestin Fleury prononça:

—Mon école, c’est le vieux jeu… Le croirez-vous? On me traite de poète. Moi, poète? Et j’ai consacré mon existence à la sociologie!

—J’ai lu vos bouquins… Je les trouve épatants!

—Vous voyez, vous êtes dans mes idées. Malheureusement, mes idées n’ont plus cours. Oh! je le sais, vous allez me répondre que la foule vous écoute, vous applaudit, vous acclame… Ne vous y trompez pas, vous devez tout votre succès à votre soutane: vous seriez évêque, on vous applaudirait encore davantage. Mais, au fond, on ne vous suit pas… A part quelques centaines peut-être, quelques milliers de bonnes gens qui ont gardé la foi catholique ou quelque chose qui lui ressemble et que votre révolutionnarisme mystique émeut, à part ces fidèles conscients ou inconscients, vous n’avez personne avec vous. On va vous entendre, tenez, comme Mayol!

—Non, mais!…

—Vous êtes un comique.

—Ah! ça, dites donc…

—Je vous parle un peu rudement, mais vous ne devriez pas vous en plaindre, vous qui ne mâchez guère ce que vous avez à dire. Oui, la plus grande partie de cette foule immense vous échappe ou vous échappera quand vous oserez enfin remplir votre devoir de prêtre, c’est-à-dire lui parler de choses qui ne sont pas bassement matérielles, quand vous tâcherez de lui faire admettre que la vraie révolution à organiser est d’ordre moral, que l’homme est heureux par l’esprit et non par les sens, enfin quand vous lui parlerez de Dieu… Je lui en ai parlé, moi, seulement Dieu, je l’appelais Idéal, noblesse du cœur, amour de la vertu, sentiment du devoir. On m’a applaudi aussi, moins que vous, il y a très longtemps. Maintenant, si je me risquais à prêcher cet évangile-là, je serais hué. Et je ne voudrais pas d’une popularité conquise ou gardée en flattant les haines et les appétits de la masse. Voilà pourquoi on me traite de poète… C’est une injure en ces temps prosaïques.

Célestin Fleury, qui portait une cravate flottante et un veston de velours noir, promenait ses mains longues et fines dans sa barbe de vieil idéaliste. Il soupira et dit:

—Je rêvais d’une humanité rendue meilleure par l’art et par la science. Dans «ma» Cité future, il devait y avoir des musées, des académies, des bibliothèques, des temples élevés à la Fraternité, à la Beauté, à l’Amour. Le peuple, éduqué, intellectualisé, y eût retrouvé la liberté et le bonheur de l’âge d’or. Autrefois, ce projet que j’ai développé en dix-huit gros volumes, ravissait les masses. J’étais entouré de disciples et quand je prenais la parole à la Chambre—j’y ai siégé pendant seize ans—les tribunes étaient remplies de mes admirateurs et de mes admiratrices. Je peux le dire aujourd’hui sans passer pour un vaniteux, car il semble que je parle d’un autre homme, d’une autre époque, d’un autre monde. Et le fait est que tout est changé… Le voilà, le grand chambardement: le peuple a perdu la foi pure et généreuse qui l’élevait au-dessus du dégoûtant sensualisme des bourgeois, il réclame, il exige des plaisirs vulgaires, il veut travailler de moins en moins et godailler de plus en plus. Et quand on lui parle de ma Cité future, dont les frontons et les colonnades se profilent sur le ciel clair, l’ignoble plèbe moderne proteste ou se met à rire. Évidemment, pour elle la Cité future ne vaut pas la Cité présente, ce Paris où il y a tout ce qu’il faut pour amuser Trimalcion et où le peuple ne demande qu’à s’installer en maître, à la place toute chaude des jouisseurs qu’il envie…

L’abbé Pellegrin protesta:

—Vous l’arrangez bien, le populo! Il vaut mieux que ça…

—Non, non, je le connais. Et vous verrez que je n’exagère pas du tout.

—Alors, rien à faire?

—Si, le flatter dans ses passions, dans ses vices et en vivre, comme font vos amis de l’_Humanitaire_.

—Vous ne m’avez pas regardé!

—Ou lui tenir tête et être chassé, comme un courtisan qui a déplu. Moi, je suis parti avant…

Et Célestin Fleury, reconduisant l’abbé, ajouta:

—N’importe, l’expérience que vous avez tentée me paraît très curieuse. Je n’ai pour vous que de la sympathie, car vous, au moins, vous êtes un sincère… Mais, pour réussir, il faut que vous rendiez à vos contemporains l’âme qu’ils ont perdue. En voudront-ils encore? Permettez-moi d’en douter…

Le curé de Sableuse se sentit troublé par ces propos amers et désenchantés. Il comprenait que le plus dur de sa tâche restait à faire: bientôt, il lui faudrait s’élever au-dessus de son rôle trop facile d’agitateur de réunion publique pour remplir sa mission d’évangéliste des temps nouveaux… Il avait des vérités rudes à dire aux pauvres comme aux riches et sa popularité, qui n’était pas un but, mais un moyen, ne pouvait être mise en balance avec son vrai devoir: elle devait être sacrifiée, sans regret, si elle n’était que le salaire des flatteries et des complaisances exigées par la foule.

L’abbé Pellegrin alla voir, rue Vavin, non loin du boulevard Raspail, un autre docteur et prophète de la Sociale, mais celui-là n’était pas, comme Célestin Fleury, un vaincu, un oublié… Au contraire, Pétrow Stromsky passait pour le grand maître de la pensée révolutionnaire et ses adeptes fanatiques se multipliaient dans le monde entier.

Cet Oriental au teint jaune, aux yeux légèrement bridés, au rictus mongol, reçut l’abbé Pellegrin dans une pièce décorée de tableaux cubistes, encombrée de livres et de brochures en toutes langues. Et lui ayant offert une tasse de thé et des cigarettes, il lui dit, avec cet accent slave qui adoucit les paroles les plus dures:

—Je vous ai entendu deux ou trois fois… Mais je vous ai tout de suite compris: vous faites du socialisme chrétien à la mode de 1848. Votre Christ charpentier, votre évangélisme de faubourg, votre mélange de mysticisme et d’argot, tout cela, c’est connu; nous avons eu, nous aussi, en Russie, des popes qui travaillaient, comme vous, de leurs mains et qui parlaient avec exaltation aux moujiks d’un Dieu comme eux fils du peuple et ennemi des seigneurs, des barines, des riches… Après tout, Tolstoï s’est inspiré de ces idées puériles: il a cru à je ne sais quelle révolution humanitaire où tout le monde s’embrasserait en versant de douces larmes… Espèce de vieux rêveur! Espèce de romancier pour personnes sensibles! Celui-là aussi ignorait l’art de faire le bonheur du peuple. Rien n’est cependant plus simple: il faut user de la force, implacablement. Mes propagandistes, à moi, ce sont les mitrailleuses… Vous me faites rire avec votre Christ qui bavarde aux carrefours et qui ayant négligé d’organiser son groupe d’apôtres, d’armer ses disciples et de les réunir dans une maison fortifiée, se laisse arrêter par la police, condamner en deux temps trois mouvements, et crucifier bêtement au milieu d’une population prête à marcher pour lui. Ce genre de révolutionnaires poétiques, touchants, pleurnichards a fait son temps. Nous ne cherchons pas à convaincre: nous soumettons à notre loi la masse amorphe et méprisable en faisant répandre la terreur par une minorité décidée à tout. La force, monsieur le curé, la force, il n’y a jamais eu que cela de vrai, d’efficace, de créateur et tant qu’elle a osé ou pu l’employer, l’Église a été grande… Depuis qu’elle se contente de discutailler et de se plaindre, elle décline, elle dégringole: crois ou meurs, voilà le sermon qui porte… Tout le reste, c’est de la phraséologie superflue.

—Vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller, fit l’abbé Pellegrin tout éberlué.

—Nous ne croyons pas à votre révolution sentimentale, romanesque, littéraire… La nôtre est scientifique.

—Alors, vous ne cherchez pas à convaincre? Et le peuple, pour vous, est un troupeau qu’il faut faire marcher à coups de trique?

—Le peuple est fait pour obéir, même sans comprendre.

—Notre Seigneur lui parlait, lui montrait, lui expliquait la vérité.

—Nous, nous la lui imposons. Et puis, qu’importe si nous atteignons notre but? La fin justifie les moyens. Je crois que cela se dit aussi chez vous.

L’abbé répliqua, bonhomme:

—Non, pas chez moi… Vous savez, je n’ai jamais été qu’un pauvre curé de campagne. Et je m’aperçois que je continue à manquer de dispositions pour devenir Jésuite…

Le camarade Stromsky haussa les épaules et prononça avec un sourire mince:

—N’importe, continuez votre besogne, monsieur l’abbé. Vous travaillez pour nous. Tout ce qui dissocie les éléments de la société actuelle nous aide. Vous êtes un merveilleux instrument de désagrégation et de désordre: l’Église tenait bon, et vous donnez de grands coups de hache dans cette maîtresse poutre… Vous annoncez le Christ des temps nouveaux, mais en jetant ainsi dans les esprits le grain révolutionnaire, vous préparez l’avènement de notre Messie à nous, celui qui fera régner sur le monde la vérité communiste… Vos miracles même nous servent. Troublez les cœurs et les cerveaux. Les peuples mystiques se livrent plus facilement à nous que les autres. Allez-y, camarade!

Et Stromsky se mit à rire, d’un rire silencieux, étrange, un peu effrayant.

Lorsque l’abbé Pellegrin se retrouva dans la rue, il se sentit plus désorienté, plus troublé que jamais… Plus seul aussi. Il doutait maintenant de sa mission et de lui-même, il ressentait cruellement le besoin d’un réconfort, d’un conseil. Mais qui pouvait le lui donner? Il entra dans une église et y pria, longuement, mais aucune réponse ne fut faite à son invocation ardente. Il ne se sentit pas soulagé et c’est avec tristesse qu’il se dit: «Le bon Dieu me laisse tomber.» Un prêtre traversait la nef, un prêtre replet à face de sociétaire à part entière de la Comédie-Française et qui portait sous le bras l’_Écho de la Bourse et de la Banque_. L’abbé Pellegrin s’approcha de lui en demandant:

—Je voudrais voir M. le Curé.

—C’est moi… Vous désirez me parler? Tout à votre disposition… Allons à la sacristie.

Mais aussitôt, il s’exclama:

—Je vous reconnais… Vous êtes l’abbé Pellegrin!

—En effet…

—Vous êtes ce prêtre révolté qui a déserté son poste, qui mène une existence scandaleuse, qui répand dans le peuple d’affreuses théories, qui prétend mettre la religion au service des anarchistes? Retirez-vous, monsieur… Vous déshonorez la maison de Dieu!

—Mais…

—Non, non, ne me dites rien, je ne veux rien entendre. Sortez…

Des larmes jaillirent des yeux du pauvre abbé Pellegrin qui balbutia:

—Je vous demande un peu de charité.

—Repentez-vous d’abord.

—Je n’ai pas fait de mal… On ne fait pas le mal en aimant les pauvres, les misérables, en leur disant: «Le Christ était comme vous et il ne vous a jamais abandonnés malgré les apparences… Il est pour vous contre les pharisiens, les mauvais riches et la religion qu’il a fondée est avant tout celle de la Justice.»

Mais l’élégant ecclésiastique, ayant jeté un regard horrifié sur le «mauvais prêtre», s’éloigna précipitamment.

Encore tout étourdi par le choc, l’abbé Pellegrin sortit de l’église. Il souffrait atrocement et son découragement était extrême: «Dire que j’étais si bien, songea-t-il, dans mon presbytère de Sableuse, à l’ombre de ma vieille église où je n’avais qu’à faire mon petit truc de curé, à me laisser vivre et à m’engraisser pieusement avec l’approbation de toutes les personnes bien pensantes. J’ai cru que cela ne suffisait pas, que je devais redevenir poilu au service de Dieu, du vrai, celui qui a chassé les marchands du temple et fouaillé les dégoûtants. Paraît que je me suis trompé. Je m’aperçois maintenant que la route ne conduit pas où je croyais… Ça ne fait rien, autrefois, il était plus commode de se faire apôtre: on recevait des tuyaux d’en haut et on ne risquait, en somme, que d’être boulotté par une bête féroce ou de servir d’allume-pipe à Néron. Aujourd’hui c’est autrement difficile: on ne rencontre personne sur le chemin de Damas!»

Le curé de Sableuse se mit à errer dans Paris et cette longue marche lui fit du bien. Parfois, des passants le reconnaissaient, le désignaient à d’autres en disant: «C’est lui, c’est l’abbé Pellegrin!». Mais cette popularité lui déplaisait maintenant, estimant qu’il l’avait trop facilement conquise. Un ouvrier lui tendit la main en disant:

—Ah! vous, vous êtes un copain… A quand la révolution? On leur passera quelque chose, à tous ces sales bourgeois!

Et ce prolétaire lui parut un peu ivre.

Mais, au long des rues qu’il suivait en flânant, le prêtre recueillit des impressions nouvelles où il espéra trouver comme une réponse aux questions dont il était obsédé… Dans cette soirée printanière, faite de douceur et de paix, Paris semblait avoir perdu de sa dureté: son masque de ville moderne, vouée à des travaux et à des plaisirs pareillement tyranniques, paraissait moins brutal… Et les gens qui passaient semblaient heureux: il y avait, dans l’air, de la joie de vivre. «Pourquoi leur proposer mieux, songea l’abbé Pellegrin, puisqu’ils ont l’air de trouver que tout va bien ainsi?… La Société ne doit pas être tellement mal faite: la preuve, c’est qu’ils s’y plaisent. Les restaurants débordent, les bistros sont envahis et on se bouscule à la porte de tous les cinémas… Ce n’est peut-être pas tout à fait la même chose à la porte des églises. Pas d’erreur, ces gens-là n’ont pas l’air de s’en faire une miette… Faut-il leur faire croire qu’ils sont malheureux? Et s’ils le sont, faut-il le leur rappeler?»

Le promeneur traversa d’autres quartiers où certaines rues avaient un aspect sinistre… Là, il aperçut, plus distinct, le visage de la misère, et il lui trouva une expression haineuse. Des sarcasmes, des injures le poursuivaient… Il eût voulu y répondre par des paroles qui pacifient les âmes, les consolent et les élèvent. Mais à quoi bon? Personne ne les eût comprises…

L’abbé Pellegrin, dont le désarroi moral s’accroissait, atteignit Montmartre. La nuit s’était faite et partout des enseignes éclatantes faisaient de l’œil aux chercheurs de plaisirs. Le prêtre regarda un instant le Moulin-Rouge dont les ailes tournaient, lumineuses, dans le ciel où s’effaçaient les étoiles superflues… «La voilà, se dit-il, l’église des temps nouveaux… Elle ne manque ni de paroissiens ni, surtout, de paroissiennes. Si j’allais leur faire un petit sermon? J’aurais pas mal de boniments à leur servir… L’aumônier du Moulin-Rouge, quel effet! On parlerait de moi dans les journaux, pour ne pas changer… Et après? Ce ne serait qu’un succès de plus, un succès de comique populaire, comme m’a dit Célestin Fleury qui, lui, n’a jamais dû faire rigoler personne… Et ça finirait peut-être au poste. Ainsi, du moins, je deviendrais martyr, et à peu de frais, car les sergots n’oseraient même pas me passer à tabac. Il y en a qui m’en offriraient pour bourrer ma pipe! Le martyre, aujourd’hui, ce n’est plus souffrir dans sa chair, mais dans son esprit, c’est douter de son devoir, c’est ne pas voir clair devant soi… On doit être heureux sur le gril, comme saint Laurent, quand on se dit: «Pas d’erreur, je suis dans le vrai… J’ai le derrière au chaud, mais mon âme est rafraîchie par la bienfaisante, douce, suave certitude… Et les ailes des anges me servent d’éventails!»

Le curé de Sableuse continua sa promenade nocturne. Autour de lui, le Montmartre des rastas et des filles étalait sa godaille insolente. Des nègres, entourés d’esclaves blanches, régnaient sur les trottoirs, encombraient les terrasses; ce n’étaient qu’Américains bruyants et hilares, Levantins au regard luisant, Chinois et Japonais discrets, insinuants, au sourire narquois. Et partout, des femmes maquillées, dont les visages violemment éclairés par les lumières multicolores de cette Cosmopolis sexuelle, semblaient des masques. «Mince de Madeleines! se dit Pellegrin. Seulement, elles ne sont pas repenties. Au fait, elles auraient plutôt le droit de se plaindre, car leurs fautes ne doivent pas les amuser beaucoup. Il y a des Pharisiennes qui les méprisent et qui cependant en font à peu près autant qu’elles, avec cette différence qu’elles n’y sont pas obligées et qu’elles goûtent la saveur du péché. Je comprends mieux le pardon de la pécheresse que celui de la femme adultère. J’espère que Notre-Seigneur ne m’en voudra pas, mais je me dis qu’en passant l’éponge sur les frasques de l’épouse coupable, il s’est conduit en célibataire que la question n’intéressait pas… On voudrait savoir ce qu’en a pensé le mari.» L’abbé Pellegrin regretta d’ailleurs aussitôt cette réflexion irrespectueuse. «Mon Dieu, fit-il en lui-même, je vais peut-être un peu fort… Et bien sûr, c’est vous qui avez raison: il faut pardonner aux faiblesses humaines, surtout quand elles sont, par surcroît, féminines… Après tout, j’ai bien donné l’absolution à des femmes adultères—elles ne manquent pas à Sableuse—et cela m’était d’autant plus facile que, moi non plus, je ne suis pas marié.»

Le bonhomme soliloquait ainsi, au milieu de la cohue des noctambules, quand une petite marchande de fleurs s’approcha de lui en disant:

—Achetez-moi des violettes, monsieur le curé.

L’enfant, qui était vêtue de haillons, avait un visage déjà flétri et son sourire était équivoque: beaucoup de misère et sans doute déjà un peu de vice.

L’abbé Pellegrin s’arrêta et acheta un petit bouquet.

—Quel âge as-tu? demanda-t-il.

—Onze ans.

—Tu as encore tes parents?

—Maman, oui, et un nouveau papa depuis la semaine dernière. Seulement, ils se flanquent déjà des coups…

—Vas-tu à l’école?

—Je me couche trop tard.

—As-tu fait ta première communion?

—Non… Mais j’aurais bien voulu, à cause de la robe blanche.

—Tu n’es pas malheureuse?

—Pas de trop… quand je rapporte assez d’argent à la maison.

—T’es-tu déjà demandé ce que tu feras plus tard, quand tu seras grande?

—Je ferai la noce…

—Tu n’as pas honte de dire ça?

—Pourquoi?… Ma grande sœur fait la noce et elle est bien habillée, elle va au restaurant, elle prend des taxis. Je voudrais bien être à sa place… Mais il faut que je grandisse encore un peu: c’est long.

—Pauvre gosse!… Si j’osais, je t’emmènerais avec moi.

—Ah! non, pas avec un curé… Merci! D’abord, on ne voudrait pas de nous à l’hôtel. Déjà, l’autre jour, avec un vieux type, ça a failli mal tourner. La patronne nous a fichus dehors…

L’abbé Pellegrin, attristé, prit dans son bréviaire une image de sainteté qu’il donna à la petite bouquetière, puis il voulut s’éloigner. Mais une jeune personne à la mise excentrique, à l’air canaille, l’arrêta:

—Et moi, m’sieu le curé? Je veux une image aussi…

—Ce n’est pas de refus, mon enfant.

Le prêtre lui remit en souriant un chromo qui représentait un Enfant-Jésus joufflu, rose, aux cheveux frisés…

—Ah! chic! fit la poule… Ce qu’il est gentil!

Et elle l’inséra, précieusement, dans son sac à main encombré, entre une boîte à poudre et un bâton de rouge…

—Eh bien, et moi?

—Et moi?

—Et nous?

D’autres petites femmes entouraient le curé de Sableuse, tendant leurs mains impatientes aux doigts chargés de bagues, aux ongles peints…

—Non, vous blaguez? fit l’abbé en se défendant contre cet assaut.

Elles riaient en se bousculant… L’une d’elles prononça:

—Cela nous portera bonheur!

Il leur distribua les images qui lui restaient, non sans avoir dit:

—Vous savez, je n’en donne qu’aux enfants sages.

—Sages? On l’a été et on aurait bien continué si on avait pu… Même on le redeviendrait s’il y avait moyen. Mais ce n’est pas dans nos prix, c’est trop cher pour nous. Nous n’avons pas été faites pour ça, pas d’erreur.

—Vous devriez renoncer à ce triste métier, vous marier, vous faite une existence honnête…

Celle qui avait parlé gouailla:

—Nous marier, nous? C’est bien la première fois qu’on nous en parle… Il est tordant, le curé! Pas possible, il débarque de sa paroisse! Ça ne fait rien, il a une bonne tête!…

Et, soudain, le reconnaissant, elle s’exclama:

—C’est l’abbé Pellegrin! Sûrement, c’est lui, ce ne peut être que lui…

Les passants s’étaient attroupés et se répétaient le nom populaire. Mais un important monsieur en smoking et en pardessus clair qui venait de descendre d’une vaste limousine et qui était flanqué de deux femmes couvertes de perles et de cabochons, proféra sentencieusement:

—C’est indécent… Entre deux sermons révolutionnaires à Belleville, ce déplorable personnage vient faire la noce à Montmartre!

—Moi, je fais la noce à Montmartre? Dites donc, l’enflé, il me semble que vous allez un peu loin…

—C’est vous qui dépassez les bornes permises. Vous déshonorez une soutane que vous n’êtes plus digne de porter! Il n’y a donc pas de police pour mettre fin à ce scandale? Je vais l’inviter à intervenir.

Et, haussant le ton, il proféra:

—Je suis sénateur!

—Et moi, dit l’abbé, je suis missionnaire… Les missionnaires, ça va partout et ça ne craint pas les femmes sauvages. Justement vous en avez une à chaque bras. Regardez-moi ces museaux peints, ces tétons au vent, ces colliers et ces bracelets de verroterie…

—Il nous insulte! s’écria l’une des femmes sauvages.

—Il dit que nous portons du toc! ajouta l’autre, indignée.

Mais l’abbé Pellegrin continuait:

—Espèce de Pharisien, vous venez nous la faire à la décence, à la vertu? Non, mais, vous ne manquez pas d’astuce! Si mes sermons sont révolutionnaires, ils le sont moins, en tout cas, que le numéro que vous nous présentez en ce moment avec vos deux poules de luxe. Vous parlez d’un succès si vous vous exhibiez ainsi, monsieur le Sénateur, devant les bonnes gens qui viennent m’écouter au faubourg! Ah! je n’aurais pas besoin de l’ouvrir. Mais peut-être le populo se contenterait-il de rire, car il n’est pas méchant et ce qui devrait le faire ressauter, le plus souvent, ça l’amuse…

—Allons-nous-en, dit le père conscrit en entraînant ses compagnes… Nous n’allons cependant pas discuter avec un fou!

Le trio s’éclipsa, non sans recevoir une nouvelle averse de brocards et l’abbé Pellegrin, qui avait décidément l’oreille de son singulier auditoire, déclara avec un bon rire:

—Est-ce que je lui demandais l’heure qu’il est, à ce vieux vadrouilleur? Ça ne fait rien, j’y reviendrai à Montmartre. C’est un pays de mission: il y a des tas de nègres et ce ne sont pas les petites esclaves qui manquent… Elles sont toutes à vendre. Malheureusement, je ne suis pas assez riche pour les racheter.