Mon curé chez les pauvres

Clément Vautel · Chapitre 10 sur 14

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Mon curé chez les pauvres

Chapitre X

LA JUSTICIÈRE

 

Un soir, comme l’abbé Pellegrin, las d’une longue et dure journée de travail, rentrait à l’_Humanitaire_, un des «militants» lui dit d’un air grave et mystérieux:

—Nous allons peut-être avoir besoin de toi, camarade… Mais c’est au prêtre que nous ferons appel.

—C’est pour un baptême ou pour un mariage? plaisanta le curé…

—Non, ce sera sans doute pour confesser quelqu’un.

—Est-ce si pressé que cela? Le client ne peut-il pas attendre à demain? Il ira à l’église et y trouvera un confesseur de tout repos. Car moi…

—Impossible. C’est urgent.

—Il s’agit donc d’un malade?

—C’est cela, oui, d’un malade en danger de mort.

—Alors, allons-y… Je lui balancerai une absolution qui, sans doute, en vaudra bien une autre devant Dieu.

—Mais auparavant tu auras peut-être un autre office à remplir. Et il n’y a que toi, ici, qui puisse s’en charger. Suis-moi.

L’abbé Pellegrin fut conduit dans une arrière-salle du rez-de-chaussée où une demi-douzaine de révolutionnaires siégeaient autour d’une table: chacun d’eux avait devant lui un revolver.

Dans un angle de la pièce était assis un homme étroitement ligoté.

Cet homme était Pierre Rouge.

—Alors, quoi, qu’est-ce qu’il se passe? questionna l’abbé Pellegrin stupéfié par cet étrange spectacle.

—Camarade, fit un des révolutionnaires, nous sommes réunis pour juger un espion… Nous aurions pu l’exécuter purement et simplement, car nous sommes en état de guerre et nous avons le droit de supprimer ceux qui servent l’ennemi en abusant de notre confiance. Mais la justice du peuple veut rester humaine, malgré tout. Nous avons donc décidé que l’accusé aurait un défenseur… Acceptes-tu de plaider sa cause?

—Bien sûr… Mais ce n’est pas possible, vous blaguez. C’est une farce.

—Non, c’est un drame. Il y va pour cet homme de la vie…

—Ah! ça, vous m’en bouchez un coin!

—Les débats vont se dérouler devant toi, camarade. Tu sauras tout et ainsi tu pourras remplir ton rôle d’avocat selon ta conscience.

—Enfin, quoi, se révolta l’abbé, c’est bien Pierre Rouge que je vois là ficelé comme un saucisson? Pierre Rouge serait un espion, lui qui…?

—Silence! Tu parleras à ton tour, librement, quand le moment sera venu.

Et s’adressant au prisonnier qui, pendant ce dialogue était resté impassible, le président de cette cour martiale questionna d’une voix dure:

—Accusé, comment vous appelez-vous?

—Pierre Rouge, vous le savez.

—Je vous demande votre vrai nom. Allons, répondez franchement… C’est le meilleur moyen de sauver votre peau.

—Louis Maîtrot.

—Votre âge?

—Quarante-six ans.

—Votre profession?

L’homme hésita, puis relevant la tête avec une sorte d’orgueil:

—Brigadier de la Sûreté générale, service des renseignements politiques.

—Vous êtes accusé de vous être introduit dans nos milieux pour nous surveiller, pour nous entraîner à commettre des imprudences qui nous auraient exposés aux rigueurs de la justice bourgeoise. Vous nous avez espionnés, mouchardés, trahis. Plusieurs de nos camarades sont en prison: c’est vous qui, après les avoir conseillés et excités à faire œuvre de révolutionnaires, les avez livrés… Mais cela ne vous a pas suffi ou, si vous préférez, cela n’a pas suffi à vos chefs. Vous avez cherché à donner à notre mouvement un caractère de plus en plus menaçant pour la société. Vous nous reprochiez sans cesse d’être des «trouillards», c’est votre mot, et de reculer devant les actes nécessaires. Vous êtes allé jusqu’à ordonner à notre camarade Jeanne Réveil, qui avait confiance en vous, qui vous écoutait et qui, pour un peu, vous aurait obéi, vous êtes allé jusqu’à lui ordonner de tirer des coups de revolver sur le ministre de l’Intérieur, quitte, bien entendu, à intervenir au bon moment. «Cela devait, disiez-vous, donner le signal de la révolution.» Et cette révolution, vous prétendiez la préparer en créant de l’agitation dans les faubourgs. C’est dans ce but que vous avez attiré à l’_Humanitaire_ le curé de Sableuse, ici présent. Vous vous souvenez, vous nous disiez: «Il nous servira, ce bonhomme… Il faut semer des grains de folie dans les masses pour faire lever la moisson révolutionnaire…» Ce sont là vos propres expressions. Nous les avons tous entendues ici… Et c’est vous—notre enquête nous l’a révélé—qui, avec des compères, avez combiné les fameux miracles de l’abbé Pellegrin. Les paralytiques, c’étaient aussi des roussins de la Sûreté générale!

L’abbé Pellegrin, qui n’en pouvait croire ses oreilles, se récria, douloureusement:

—Alors, quoi, j’ai été roulé? C’est moi qui ai marché, comme une tourte!

—Nous avons tous été roulés, reprit le président… Pierre Rouge avait très bien machiné son affaire: tout cela devait se terminer par un vaste coup de filet… Nous étions tous pris. Et après ce grand soir raté, la société bourgeoise, croyant avoir échappé à un danger mortel, prenait d’implacables mesures contre nos frères, contre ceux qui luttent pour faire triompher la cause du peuple. Voilà votre crime, Pierre Rouge, et nous ne l’avons découvert que parce que nous avons, nous aussi, nos agents d’information, nos espions. Il y en a même à la Sûreté générale, parmi vos collègues. Et maintenant que nous savons tout, que nous avons les preuves, nous vous jugeons… Avez-vous quelque chose à dire, non pour vous justifier—c’est impossible—mais pour vous soustraire au sort qui vous menace?

Pierre Rouge n’avait pas bronché. Il répliqua d’une voix ferme:

—Je ne nie rien et je ne vous demande pas grâce. En acceptant la mission qui m’était proposée, j’acceptais d’en courir les dangers… La partie m’intéressait, car ce que j’aime dans mon métier, c’est le risque: j’ai joué, j’ai failli gagner, j’ai perdu… Mais vous ne m’empêcherez pas de vous dire que je vous méprise. Vous êtes des farceurs et des lâches… Chaque fois que je vous ai parlé d’agir, vous avez canné. Évidemment votre peau, vous ne la risquez pas, vous! Chez vous, je n’ai trouvé que deux caractères et il n’y a qu’eux que je regrette d’avoir trompés, mais il le fallait: c’est l’abbé Pellegrin et Jeanne Réveil. Le grand soir? Ah! s’il n’y a que vous pour le faire, les bourgeois peuvent dormir tranquilles… Et je me suis parfois demandé pourquoi mes chefs vous prenaient tellement au sérieux: c’est que, sans doute, ils ne sont pas comme moi, ils ne vous ont pas vus de près, ils ne vous connaissent pas. Cela dit, jugez-moi, condamnez-moi, faites de moi ce que vous voudrez—vous êtes les plus forts—mais ne croyez pas que j’aie peur de vous… Je suis soldat à ma façon, je vous combats avec tous les moyens et je ne serais pas le premier dans la corporation qui montrerait comment un roussin meurt pour six cent cinquante francs par mois!

Puis, ayant promené son regard sur les six visages sombres qui se penchaient vers lui, il ajouta:

—Seulement, je vous préviens, prenez garde… Cela pourrait vous coûter plus cher!

Le président haussa les épaules et se tournant vers un de ses voisins lui dit:

—Tu es l’accusateur public… Parle.

Ce Fouquier-Tinville de la Sociale était un petit homme replet, au visage rond, aux yeux vifs cachés sous des lunettes rondes d’écaille. Il se leva et d’une voix posée, lentement, il prononça:

—L’affaire est très claire, camarades… Inutile de faire des phrases. Pour les espions, pas de pitié. Aussitôt pris, aussitôt supprimés. Je propose donc la peine de mort… Seulement, il s’agit de ne pas s’exposer aux représailles de la société bourgeoise. Le mieux serait, je crois, de faire faire au camarade une promenade à la campagne. Voici mon idée: à cette époque de l’année, il y a, dans la forêt de Montmorency, des endroits que je connais où il ne passe personne pendant de longs jours… Les amoureux eux-mêmes n’y vont pas: il fait trop froid. Dès ce soir, nous conduirons le condamné, après l’avoir bâillonné, dans un de ces coins discrets: nous ne manquons pas d’amis sûrs qui ont une auto et qui la mettront à notre disposition. Arrivés à l’endroit choisi, nous déshabillerons monsieur—s’il ne fait pas la mauvaise tête, nous lui laisserons sa chemise—nous l’attacherons, aussi confortablement que possible mais très solidement, à un arbre… Et, lui ayant souhaité bonne nuit, nous le laisserons à ses réflexions… Cinq ou six jours après—au maximum—il aura suffisamment joui du calme de la belle nature et il rendra son âme au dieu des flics. Qu’en dites-vous, camarades? Personne ne pourra prouver que c’est nous qui avons eu l’idée de cette petite partie de campagne et nous nous serons vengés non sans une élégance assez originale, nos ennemis eux-mêmes le reconnaîtront!

Pierre Rouge se dressa et, s’efforçant de rompre ses liens, s’écria:

—Tas de lâches!

Mais il ne pouvait rien et, vaincu, retomba sur sa chaise.

Le président de l’étrange tribunal se tourna vers l’abbé Pellegrin et lui dit d’un air parfaitement calme:

—A ton tour, camarade… Tu es le défenseur. Parle librement…

Mais l’avocat improvisé ne songeait guère à prononcer une plaidoirie en forme. Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, il ne put que s’exclamer:

—Non, mais ce n’est pas possible, vous ne pensez pas sérieusement à faire ce que vous dites!…

—Tout ce qui se passe ici est très sérieux, fit le président.

—J’ai à me plaindre plus que vous de Pierre Rouge… Il était avec Jeanne Réveil lorsqu’elle est venue à Sableuse. C’est poussée par lui—je comprends tout maintenant—qu’elle m’a parlé de ce qu’elle appelait mon vrai devoir, de ma mission… Il s’est servi d’elle pour faire de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est lui qui m’a conseillé de flatter les appétits et les passions de la foule, c’est lui qui m’a empêché plus d’une fois de parler à ceux qui m’écoutaient non pas seulement de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs, c’est lui enfin—et ça c’est le plus dur à avaler—qui m’a fait faire des miracles à la noix de veau. Dire que j’ai cru à mon pouvoir surnaturel!… Non seulement, j’ai été gourde, mais encore, j’ai été orgueilleux… Car enfin qu’est-ce qui pouvait me donner le droit de supposer que moi, Jean-Joseph Pellegrin, un type quelconque, pas saint pour deux sous, j’étais capable de rendre leurs guibolles aux paralytiques ou leurs yeux aux aveugles? C’est Pierre Rouge qui m’a monté ce bateau-là… Je suis sa victime, mais ça ne fait rien, je lui pardonne.

—Ça te regarde, camarade. Mais nous, nous ne lui pardonnons pas…

—Et c’est vous, vous qui vous dites des humanitaires, qui faites les implacables?… Vous condamneriez cet homme à une mort horrible, car enfin, ce n’est pas rigolo de claboter à force d’avoir froid, d’avoir faim, comme qui dirait crucifié. Vous feriez ça, vous autres?

—Nous le ferons.

—Dieu a dit: «Tu ne tueras point.» Vous n’avez pas le droit de tuer…

—Nous le prendrons.

—Voilà ce que vous appelez la fraternité?

L’accusateur lança d’une voix sifflante:

—Et ça se dit révolutionnaire! Mais on en verra bien d’autres quand le moment sera venu. Est-ce que tu crois, camarade, que la révolution se fera gentiment, sans violence, sans exécutions, sans massacres? Pierre Rouge nous a dit que l’acte nous faisait peur… Nous lui prouverons avant peu que nous savons agir quand il le faut. Pas de sensiblerie! Quant à moi, je te dis, camarade curé, je ne reculerai devant rien pour faire régner dans le monde la Bonté et la Fraternité. Tel que tu me vois, je suis prêt à étrangler le dernier des bourgeois avec les boyaux du dernier des flics… La Révolution, vois-tu, ce sera beau, mais ce sera terrible, tiens, comme une vengeance!

—Une vengeance? Et moi qui la voyais comme une immense réconciliation des hommes dans la cité de Dieu!

—Tu n’y comprends rien, camarade.

—Non, fit le prêtre, je m’aperçois que je n’y ai rien compris.

Se dressant brusquement, il prononça avec force:

—Mais ce n’est pas la peine de plaider ni de discuter… J’en ai marre à la fin. Et je vous dis: vous ne toucherez pas à un cheveu de la tête de cet homme!

—Par exemple!…

—Je vous le défends, au nom de Celui que vous appelez le camarade Jésus.

Les six hommes s’étaient levés et Pierre Rouge s’écria:

—Vous ne pouvez rien… Ils sont trop!

—Je m’en fous! répliqua l’abbé Pellegrin… On fera de son mieux, mais je vous promets que, moi vivant, ils ne vous feront pas de mal. On m’a chargé de vous défendre… Soyez tranquille, je vous défendrai. Et quant à me faire faire, à moi aussi, une balade à la campagne, c’est midi sonné…

—Camarade, fit le président en saisissant son browning, laissez passer la justice du peuple.

—Ta gueule, fit simplement le curé.

Puis avec un bon sourire tranquille:

—Vous allez reposer ce joujou-là sur la table… Qu’est-ce que vous voulez en faire? Me tirer dessus? Dites donc, ça en ferait du potin dans la boîte, dans le quartier, dans Paris! Et vous parlez d’une publicité… Mes petits agneaux, vous attigez la cabane en ce moment et vous commencez à me courir sur le haricot!

Les révolutionnaires firent mine de se précipiter sur l’abbé, mais celui-ci avait empoigné une chaise et la faisait tournoyer avec une vigueur intimidante en criant:

—Qu’est-ce que vous voulez, fallait pas m’inviter à votre petite soirée. C’est mon habitude à moi, de me tenir mal, de me ruer dans les brancards…

Mais des coups de poings ébranlèrent la porte tandis qu’une voix criait:

—Ouvrez, camarades… Il y a du nouveau, des choses graves!

Le président alla lui-même tirer le verrou et un homme entra. Il était essoufflé et paraissait très ému. D’une voix haletante, il prononça:

—Jeanne Réveil vient de tuer Raymond Maxy! Elle lui a mis trois balles dans la peau. Après quoi, elle a disparu. Cela s’est passé dans un hôtel, rue de Turin… Maxy était avec une femme… On dit que c’est Mme Cousinet, la femme du député, mais ce n’est qu’un bruit.

Les camarades, abasourdis, se récrièrent:

—Pas possible!… En voilà, une histoire!… Jeanne Réveil a tué ce jeune idiot? Pourquoi?

—Pourquoi? intervint Pierre Rouge.

Et après un silence:

—C’est bien simple, parce qu’elle l’aimait!

L’abbé Pellegrin avait reposé la chaise sur le sol et tirant son vaste mouchoir à carreaux, s’essuyait le front en murmurant:

—C’était donc vrai?… Elle ne pensait qu’à lui. Mais ça, au moins, je m’en doutais.

—Camarades, reprit l’homme, la police va venir chercher Jeanne Réveil ici… D’une minute à l’autre, elle peut être à l’_Humanitaire_… Il faut vivement mettre nos papiers en sûreté et nous tenir prêts à tout. Car vous pensez bien que de ce drame passionnel, on fera une affaire politique…

—Mais qu’allons-nous faire de celui-là? demanda le président du «tribunal du peuple» en montrant Pierre Rouge. S’il parle, nous sommes perdus!

—Je m’en charge, répondit l’accusateur d’un air farouche en saisissant son browning. Tandis que vous vous préparerez à recevoir les flics, je le conduirai dans le sous-sol, et s’il bronche, c’est bien simple, je le supprime!

Les «humanitaires» sortirent en hâte, laissant seuls Pierre Rouge, le curé et le terrible Fouquier-Tinville. Aussitôt, celui-ci dit au prisonnier à voix basse:

—Ça va, chef… Je crois que nous pourrons nous en tirer.

—Ah! bien joué, mon vieux. Mais j’ai cru, à un certain moment, que l’affaire allait tourner mal.

—Non, cela se serait arrangé quand même, grâce à mon idée de la balade dans la forêt. Une heure après, vous étiez délivré. Mais vous auriez pu attraper un gros rhume…

L’abbé Pellegrin commençait seulement à comprendre.

—Alors, quoi, vous en êtes tous les deux? demanda-t-il de l’air d’un homme qui se réveille en plein rêve.

—Chut! fit Pierre Rouge… Mais ça ne fait rien, monsieur l’abbé, vous êtes un chic type. Aussi, qu’est-ce que vous faites au milieu de ces gens-là? Vous n’êtes pas comme eux, ni comme nous. Oui, qu’est-ce que vous faites ici?

—Je me le demande, répondit le curé.

Et tandis que «l’accusateur» desserrait les liens du chef en se gardant bien de les lui enlever, car les camarades pouvaient revenir, l’aumônier de la Sociale se dirigea vers la porte et sortit… Comme il quittait sans même songer à se retourner la maison couleur sang de bœuf, il vit descendre de deux taxis une demi-douzaine d’hommes, parmi lesquels plusieurs agents.

«Il y a du bon, se dit-il, pour Pierre Rouge et son copain… L’excursion dans la forêt est remise à plus tard. Tant mieux, car ce n’est pas un temps pour ce genre de balade, surtout en liquette.»

Et le curé s’éloigna à grandes enjambées… Mais au premier coin de rue, il rencontra Jeanne Réveil qui, seule, remontait la rue de Belleville. Le cœur battant, il s’arrêta devant elle et lui dit:

—Prenez garde… La police vient d’arriver à l’_Humanitaire_; elle vous cherche.

—Elle ne tardera pas à me trouver, répondit Jeanne Réveil avec un étrange sang-froid.

—Alors, c’est vrai, vous avez fait cela?

—Il le fallait.

—Il ne faut jamais tuer… Mais quelles raisons aviez-vous?

La meurtrière haussa les épaules et, le regard plus sombre, répondit:

—Maxy était des nôtres, nous comptions sur lui… Il nous avait quittés et quand je lui ai demandé de revenir, il m’a répondu qu’il n’avait plus rien de commun avec nous. Alors, j’ai résolu de le punir… C’est fait.

Elle avait dit cela d’une voix indifférente, comme une leçon apprise… Et l’abbé Pellegrin ressentit une impression de soulagement qui l’étonna mais dont il n’osa chercher l’explication. Doutant encore, il prononça:

—On ne tue pas un homme pour un motif aussi vague… Il doit y avoir autre chose.

—Il n’y a rien de plus, fit-elle en détournant les yeux.

—C’est bien la révolutionnaire qui a tué?

—Sans doute…

Mais, brusquement, l’expression du visage de Jeanne Réveil changea. Le masque était tombé et voici que se révélait une autre femme. L’intellectuelle orgueilleuse et impassible avait disparu. Devant le prêtre surgissait une créature ravagée par la passion: la haine et le désespoir éclataient en elle, la secouaient d’un frémissement invincible tandis que, d’une voix saccadée, elle avouait:

—Eh bien, non, ce n’est pas pour cela que je l’ai tué… C’est parce qu’il était devenu l’amant de cette grue. Ah! j’ai résisté tant que j’ai pu… Je me disais: «Ce serait indigne… Est-ce que la jalousie est un sentiment digne de Jeanne Réveil? Est-ce que je suis une femme comme les autres?» Il paraît que oui, puisque je l’aimais… Et l’idée du meurtre est entrée en moi. J’ai tout fait pour la chasser… Impossible! Moi! qui me croyais forte, qui me vantais de n’obéir qu’à ma propre loi, j’ai tué un homme par jalousie, comme font celles qui obéissent à l’instinct… Jeanne Réveil n’était que cela, une femme amoureuse! Je suis allée trouver ma rivale et elle a vu clair en moi, plus clair que je n’y voyais moi-même. Je suis allée supplier Raymond Maxy de rompre cette liaison… Je lui parlais de l’Idée comme si j’y croyais encore: il s’est moqué de moi en me disant qu’il se comportait en vrai militant puisqu’il avait fait sa maîtresse de la femme d’un politicien bourgeois! M’ayant ainsi bafouée, il m’a fait chasser par ses domestiques. Je devais me venger, cela me tenait, cela me brûlait… Mais je regrette de ne pas avoir pu l’abattre aussi, l’autre, cette ignoble créature, cette salope…

Elle chercha un mot plus méprisant encore et, l’ayant enfin trouvé, lança avec dégoût:

—Cette sexuelle!…

C’était pour elle, évidemment, la honte suprême.

Mais elle ajouta aussitôt:

—Sexuelle? Nous le sommes donc toutes?… Rien à faire: toujours, à un moment donné, nous redevenons femmes, rien que femmes!

Et, n’en pouvant plus, elle se mit à pleurer.

L’abbé Pellegrin souffrait aussi: une sorte d’amertume, mêlée de dépit, avivait cette douleur, la rendait comme physique. Et c’est avec une colère qu’il ne pouvait contenir qu’il prononça:

—Et dire, Jeanne, que j’ai cru en vous!… Vous étiez pour moi un être supérieur planant au-dessus de ces choses. Souvenez-vous de votre visite à Sableuse, la première fois. Pierre Rouge vous accompagnait, ce Pierre Rouge qui… Comme vous, il jouait un rôle. Vous m’avez trompé tous les deux. Et cela me fait du mal…

Jeanne Réveil ne répondant pas, il ajouta, durement:

—Oui, vous êtes comme les autres, fourbe, vaniteuse, féroce… Vous avez tué ce malheureux parce qu’il vous préférait une rivale. Vous n’êtes plus maintenant qu’une poule qui, lâchée par son amant, l’a bousillé à coups de rigolo…

—Mon amant? Pour qui me prenez-vous? Je n’ai jamais eu d’amant!

La «Vierge Rouge» avait relevé son front orgueilleux et ainsi elle redevenait pour l’abbé Pellegrin la Jeanne Réveil des premiers jours. Il balbutia, s’accrochant à un espoir:

—Enfin, qu’allez-vous faire, maintenant?

—Me constituer prisonnière.

—Je voudrais vous tirer de là. Tenez…

Il fit un effort pour refouler, pour chasser l’idée qui lui était venue, pour retenir les mots qui allaient s’échapper de ses lèvres, mais il ne put, et il continua:

—Tenez, sauvons-nous ensemble. Nous nous débrouillerons…

Mais Jeanne Réveil, haussant les épaules:

—Monsieur le curé, sauvez-vous tout seul… Il est temps. Vous êtes plus en danger que moi…

Comme le pauvre homme restait devant elle, gauche, hésitant, à la fois pathétique et ridicule avec sa bonne grosse figure de pauvre type aussi peu fait que possible pour de telles aventures, elle lui ordonna:

—Fuyez, mais fuyez donc!

—Moi, que je foute le camp? Non, mais des fois… Ça ne m’est jamais arrivé.

Il avait l’air très malheureux et il transpirait, bêtement.

Alors, le quittant, elle reprit son chemin dans la direction de l’_Humanitaire_, de la maison couleur de sang, non sans avoir dit d’une voix sèche:

—Il est fou!…

Et lui, traduisant, se lamenta:

—Fou? Ce serait trop beau. Les premiers apôtres étaient peut-être des espèces de dingos sublimes… Mais moi, je n’ai été qu’un ballot.