Mon curé chez les pauvres
Chapitre XIII
MON CURÉ CHEZ LES SAUVAGES
Le vieux valet de chambre eut un geste horrifié en reconnaissant l’abbé Pellegrin. Celui-ci n’en garda pas moins son sourire cordial en demandant:
—Monseigneur peut-il me recevoir?
—Vous… vous voulez voir Sa Grandeur? Mais…
—Ne vous en faites pas. On sait que je dois rappliquer, on m’attend.
Le domestique secoua la tête, soupira, puis disparut derrière une tapisserie. De longues minutes s’écoulèrent… Le revenant songeait: «C’est dur… Mais j’ai promis. Et puis, c’est le régime qui continue… Le cardinal m’a dit que je devais m’humilier. Exercices d’assouplissement, quoi! Gymnastique suédoise pour l’âme… Ça ne peut lui faire que du bien.»
Le valet de chambre revint et, onctueux et déférent, prononça:
—Si monsieur l’abbé veut bien me suivre… Monsieur l’abbé sera reçu d’abord par Monsieur le vicaire général.
—Ça colle.
Le nouveau vicaire général du diocèse était l’ancien abbé Lanthier, nommé chanoine par surcroît.
Il reçut le visiteur avec une sorte d’inquiétude. Mais Pellegrin lui tendant sa large main, s’exclama:
—Toutes mes félicitations, mon cher… Bel avancement! Vous voyez, je vous l’avais bien dit, que vous arriveriez… Brillant officier d’état-major! Et ce n’est qu’un commencement… Vous serez le plus jeune évêque de France!
Un peu gêné, le vicaire général répondit avec une fausse modestie:
—Je m’efforce d’être utile… Et ma meilleure récompense, c’est la satisfaction du devoir accompli.
L’abbé Pellegrin, rembruni:
—Ce n’est rien de remplir son devoir. Le plus pénible, c’est de le chercher…
Puis, respectueusement et le front baissé:
—Monsieur le vicaire général, pardonnez-moi, je viens ici en pénitent et…
Le chanoine l’interrompit avec une sorte de hautaine condescendance:
—Vous nous revenez comme un enfant prodigue et nous vous prouverons, comme toujours, que nous sommes animés en ce qui vous concerne des plus bienveillantes intentions. Nous avons reçu du Vatican une lettre du cardinal Volpini, secrétaire d’État, nous recommandant de vous accueillir avec bonté… Cette recommandation était peut-être inutile.
Mais il ajouta aussitôt:
—Le pape s’intéresse personnellement à vous, paraît-il… Vous avez obtenu une longue audience particulière, n’est-ce pas?
—Oui, le Saint-Père m’a reçu d’une façon épatante… Je n’en reviens pas et je ne suis, je crois, pas le seul.
Le vicaire général avait fait la grimace mais, reprenant son expression protocolaire:
—Vous allez voir Sa Grandeur qui vous recevra, elle aussi, d’une façon épatante, comme vous dites…
Un instant après, l’abbé Pellegrin était introduit dans le cabinet de Mgr Sibuë. Celui-ci l’attendait avec un visage impassible.
—Monseigneur, dit le prêtre qui, après avoir pâli, rougissait et dont le front, brusquement, s’était couvert de sueur, Monseigneur, j’ai reçu l’ordre de venir me jeter à vos pieds et de vous confesser mes fautes en sollicitant votre pardon…
Et joignant les mains, il s’agenouilla, sans pouvoir réprimer le tremblement qui le secouait.
—Je vous écoute, dit froidement l’évêque.
—J’avoue qu’il y a eu chez moi de l’orgueil… Vous l’aviez repéré et cependant je n’y croyais pas… J’avais oublié que le vrai devoir est l’humble devoir quotidien, que le bon soldat doit servir au poste où il a été placé. Moi aussi, j’ai voulu goûter au fruit de l’arbre de la science, c’est-à-dire de l’arbre de l’orgueil. Et peut-être Ève y a-t-elle été, une fois de plus, pour quelque chose, bien qu’elle n’ait séduit en moi que l’esprit… Et me trompant moi-même, j’ai été trompé par les autres. J’ai erré au hasard, ne retrouvant plus mon chemin. Le siècle est trop compliqué pour bibi. J’ai trinqué, j’ai souffert… Ah! cependant, je croyais bien que je la tenais, la vérité! Je m’adressais aux pauvres, aux dépossédés, aux victimes et je leur apportais, me semblait-il, l’amour d’un Dieu qu’ils ne connaissent plus. Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé? Je me suis monté le bourrichon et j’y ai été aidé; je me suis pris pour un as, alors que je n’ai jamais été que brancardier… Brancardier! C’est ça, mon vrai truc de prêtre… On ramasse les blessés dans les barbelés de l’existence, on les porte au poste de secours, on les sauve, quoi, car les pauvres types ne peuvent pas se sauver tout seuls. Mais j’ai voulu faire le malin… L’orgueil, pas d’erreur, l’orgueil! Monseigneur, je suis un grand coupable!
Mgr Sibuë lui tendit les mains, l’obligea à se relever et d’une voix adoucie:
—Calmez-vous… Maintenant, je lis mieux dans votre âme. L’orgueil que je vous ai reproché est peut-être semblable à celui qui, en d’autres temps, a fait faire de grandes choses, car il s’y mêle l’esprit de sacrifice et l’enthousiasme. Mais ce sont des vertus périlleuses…
Il hésita, puis:
—La prudence est la grande loi de l’Église.
L’abbé Pellegrin regimba encore, instinctivement:
—La prudence? Mais les saints…
L’évêque ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et plus sèchement, avec un léger haussement d’épaules:
—Les saints sont là-haut, très haut, et nous, nous vivons sur la terre, parmi les hommes…
Le prêtre paysan se tut. Il réfléchissait, les sourcils froncés, des rides sur son front têtu.
—Je comprends, fit-il enfin avec un profond soupir.
Et, brusquement:
—Je demande à reprendre du service.
—L’interdiction qui vous a frappé, et je n’ai pris cette mesure qu’avec un profond chagrin, sera levée… Mais je ne puis vous réintégrer dans le clergé du diocèse… Si bonnes que soient vos nouvelles résolutions, vous seriez encore, dans notre tranquille bercail, un élément de trouble. Le temps, l’éloignement…
—Ça tombe à pic, monseigneur. Je veux m’éloigner pour toujours… Que Votre Grandeur me pistonne pour faciliter mon engagement dans l’infanterie coloniale.
—Dans l’infanterie coloniale? répéta l’évêque, stupéfait.
—Oui, dans le corps des missionnaires…
L’évêque respira.
—Je puis, en effet, vous aider à entrer dans un des ordres qui se chargent de répandre les vérités de l’Évangile parmi les infidèles…
Et l’abbé Pellegrin, joyeusement, s’écria:
—C’est ça… Je n’ai pas réussi à évangéliser les chrétiens: j’aurais peut-être plus de succès chez les sauvages!