Mon curé chez les pauvres

Clément Vautel · Chapitre 7 sur 14

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Mon curé chez les pauvres

Chapitre VII

LA CROIX DE MADAME COUSINET

Léa, femme de chambre et confidente de Mme Cousinet, annonça à sa maîtresse:

—Il y a là une espèce de poule pas ordinaire qui veut voir Madame.

—Encore quelque ancienne du Casino qui vient me taper. Je n’y suis pas.

—Elle m’a dit qu’elle ne s’en irait pas sans avoir vu Madame. C’est, paraît-il, pour une affaire très importante.

—Comment s’appelle-t-elle?

—Jeanne Réveil.

—Un nom d’artiste, évidemment. Mais je ne connais pas. Dites-lui que je suis avec M. Cousinet qui préside une fête de gymnastique en province.

Léa sortit mais revint bientôt en insistant:

—Rien à faire… Elle a vu Madame rentrer. Elle prétend que Madame la recevra quand elle saura qu’il s’agit…

Et Léa, avec un sourire discret, ajouta:

—Il s’agit de M. Raymond Maxy.

Mme Cousinet eut un mouvement de surprise inquiète, parut hésiter, puis:

—Faites-la entrer.

Un instant après, Jeanne Réveil et l’ancienne Lisette de Lizac se trouvaient en présence, l’une brune, mince, nerveuse, garçonnière, l’autre blonde épanouie, un peu molle, très féminine.

Les deux femmes échangèrent des regards pareillement scrutateurs, déjà hostiles… Elles étaient ennemies, instinctivement.

Jeanne Réveil attaqua, dès les premiers mots:

—Madame, dit-elle, vous êtes la maîtresse de Raymond Maxy. Il faut que cette liaison cesse… Je suis chargée de vous en informer.

—Vraiment? fit Mme Cousinet avec une ironie supérieure. Mais de quoi vous mêlez-vous? Auriez-vous des droits sur M. Maxy?

—J’en ai.

—Il a été votre amant? Il l’est peut-être encore?

—Personne n’a été mon amant.

—Ah!

—Il ne s’agit pas de moi, mais de vous… Je désire que vous me compreniez à demi-mot, Raymond Maxy ne peut vous appartenir… Il est à nous et vous nous l’avez pris. Il faut nous le rendre…

—Je ne comprends pas.

—C’est cependant très clair.

—Je devine peut-être quelque chose… Vous voulez me faire chanter. Mais je vous préviens que cet air-là n’est pas dans mon répertoire.

—Madame, répondit froidement Jeanne Réveil, nous userons de tous les moyens pour vous obliger à nous obéir. Rien ne nous arrêtera… Nous ne pouvons admettre, en effet, qu’un de nos camarades, un de ceux sur lesquels nous comptions le plus, nous soit enlevé par vous. Car vous nous l’avez enlevé physiquement et moralement… Raymond nous abandonne: il a été séduit, lui aussi, par une de ces femmes qui transforment les serviteurs de l’Idée en…

—Ah! ça, interrompit l’ex-Lisette de Lizac dans un éclat de rire, mais c’est fantastique, ce que vous me racontez là! On dirait, ma parole, que j’ai des comptes à vous rendre… Je ne sais pas si Raymond vous abandonne et si j’ai détourné un serviteur de l’Idée, comme vous dites, mais je suis sûre que vous m’ennuyez. Et je vous prie de vous retirer.

Jeanne Réveil, dont le regard était devenu plus dur, répliqua:

—Je vous déteste, je vous méprise.

—Vous osez venir m’insulter chez moi? Mais… Au fait, c’est bien simple et tout s’explique: vous êtes amoureuse de Raymond et vous me faites, tout bêtement, une scène de jalousie.

—Vous êtes ma rivale, oui, mais non pas pour ce que vous croyez. Je n’aime pas Maxy à votre façon… Pour moi, il était comme un disciple que j’avais formé, modelé, créé en quelque sorte. Nous vivions en parfaite communauté d’idées, prêts à tout, le moment venu, pour atteindre notre but. Il était le meilleur de notre élite… Depuis qu’il est votre amant, il est retombé dans sa classe sociale, il est repris par ses origines, son éducation, sa fortune. Il n’est plus avec nous…

—C’est ça, il est avec moi. Et après? Vous me parlez de ces choses en des termes que je ne comprends pas. Vous n’allez tout de même pas me tenir des discours politiques? Des femmes sont venues, parfois, me faire des scènes de jalousie, mais jamais dans le genre de celle-ci. Les idées de Maxy? Mais je ne m’en occupe pas… Croyez-vous donc que nous passons notre temps à parler de la question sociale? Nous avons mieux à faire, croyez-moi, ma petite.

Et Mme Cousinet se leva pour mettre fin à cet étrange entretien. Mais Jeanne Réveil, qui paraissait s’exalter de plus en plus, lança d’une voix frémissante:

—Vous n’êtes qu’une bourgeoise éprise de plaisirs et de luxe… Moi, je suis une révolutionnaire et je veux détruire cette société qui vous couvre de perles. Je vais dans la vie non pas avec de l’amour au cœur, mais avec de la haine… Et je vous hais, vous, parce que vous êtes une de ces femmes aux pieds desquelles certains hommes apportent l’argent gagné en exploitant le travail et la misère des autres. Vous êtes, vous aussi, une idole dressée au milieu de la foule des esclaves… Aussi, quand vous nous arrachez un des nôtres pour le joindre à votre troupeau d’adorateurs stupides, j’interviens et je vous ordonne de ne pas abuser à ce point de votre pouvoir malfaisant. Prenez garde!…

Lisette de Lizac avait écouté ces invectives avec un sourire de plus en plus dédaigneux.

—Vous m’amusez, fit-elle avec nonchalance.

—Comment, je vous amuse?

—Je vous trouve godiche.

—Oh!

Jeanne Réveil parut complètement désorientée… Godiche, elle qui se croyait pathétique et terrifiante!

—Oui, reprit Mme Cousinet, depuis que vous êtes ici, vous ne débitez que des bêtises… C’est vous, Jeanne Réveil, la révolutionnaire? Eh bien, laissez-moi vous dire que vous me faites l’effet d’une ingénue à la cervelle pleine de niaiseries. D’abord, vous venez me mettre en demeure de vous restituer un monsieur qui ne vous appartient pas: vous n’auriez quelque chose à réclamer—et encore—que si vous aviez couché ou si vous vouliez coucher avec lui. Les idées? Vous me faites rire… Vous croyez qu’une communion d’idées vous donne des droits? Les idées, mais ça se fourre dans la table de nuit, quand l’homme et la femme se mettent au lit pour faire l’amour… Vous avez cru tenir Raymond Maxy en lui parlant politique? Quelle naïveté! Moi, je le tiens, et solidement, quand je le serre dans mes bras. C’est le vrai moyen et il y a longtemps qu’il fait ses preuves…

Jeanne Réveil semblait avoir été touchée au vif: elle souffrait, visiblement. Et c’est d’une voix étouffée qu’elle prononça:

—Vous voulez me faire du mal…

—Moi? Pas du tout. Maxy, d’ailleurs, vous ne l’aimez pas. N’est-ce pas que vous ne l’aimez pas? Alors quel mal peut vous faire ce que je vous dis?

—Finissons-en… Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire.

Mme Cousinet triomphait… Elle dominait cette cérébrale, cette créature qui luttait en vain contre son sexe et qui, en jouant les vierges fortes, venait de révéler sa secrète blessure et sa faiblesse…

L’ex-Lisette de Lizac se plaça devant la porte en disant:

—Maintenant, c’est moi qui trouve que cette conversation n’a pas assez duré! J’ai encore quelque chose à vous dire. Vous vous croyez une force destructrice? Pauvre petite, vous n’existez pas. Et ce sont des femmes comme moi qui font ce que vous êtes bien incapable de faire. Nous ne prononçons pas de discours, nous ne montrons pas le poing aux bourgeois, aux riches… Nous leur sourions, et c’est bien plus terrible pour eux. Nous sommes à Paris quelques milliers qui nous y entendons, à chambarder la famille, la propriété et le reste… Je vous assure que j’en ai fait, moi, des ravages dans la société! J’en ai démoli des façades imposantes et sans avoir l’air d’y toucher… C’est nous, les vraies révolutionnaires! Cela ne nous empêche pas d’avoir des perles… Au contraire! Chacune d’elles représente une reprise, comme vous dites dans vos boniments. Je reprends, je reprends tant que je peux. Et moi, je ne donne rien en échange, que du chiqué! Dame, je suis la fille d’une concierge de la rue Dancourt et je leur en fais voir, à tous ces types qui s’imaginent qu’avec leur galette, ils sont les maîtres. Non, il y a nous, et c’est nous qui les avons, alors qu’ils croient nous posséder. La voilà, vous ne trouvez pas, la revanche du peuple!

Mme Cousinet changea brusquement de ton pour ajouter, avec une gaieté désinvolte:

—Moi, maintenant, je n’en suis plus. J’ai fait ce que je pouvais. Aujourd’hui, je m’amuse… Par exemple, avec ce petit Raymond qui est gentil, passionné, tout neuf, quoi! L’amour pour l’amour est un plaisir de femme arrivée. Je m’offre ce luxe. C’est peut-être bien mon tour!

—Entre une femme comme vous, dit Jeanne Réveil, et une femme comme moi, il n’y a rien de commun. Nous ne sommes pas de la même race.

—Possible. Mais je me trouve très bien comme je suis. Et M. Maxy est de cet avis, croyez-moi.

—Je vous traiterai en ennemie.

—Dites plutôt «en rivale»… Si vous croyez que je ne vois pas clair! Mais vous n’êtes pas de taille…

L’autre, dont le visage dur avait pâli, fit un pas en avant, comme pour se jeter sur Lisette de Lizac, mais celle-ci venait de sonner, et déjà, Léa qui avait entendu le bruit de la discussion, entrait.

—Reconduisez mademoiselle, ordonna Mme Cousinet d’un air parfaitement calme.

Jeanne Réveil comprit qu’elle était vaincue: la sexuelle l’avait emporté sans peine, une fois de plus, sur la cérébrale.

Restée seule, l’ex-vedette du Casino de Paris alla se placer devant une glace, se mit du rouge aux lèvres, ébouriffa ses cheveux courts et, contente d’elle-même, murmura:

—Je n’ai pas trop mal joué cette scène-là!

 

*

 

Elle devait en jouer une autre, peu de jours après, avec Raymond Maxy et son mari.

M. Cousinet était sorti de l’hôtel de l’avenue de Messine en annonçant qu’une séance probablement mouvementée le retiendrait à la Chambre pendant tout l’après-midi.

«Une séance mouvementée à la Chambre, se dit Mme Cousinet. C’est dans le programme pour moi aussi… Mais le compte rendu n’en paraîtra pas au Journal Officiel!»

Vers cinq heures, le haut-commissaire à l’éducation physique rentra brusquement chez lui et, suivi de Léa qui s’efforçait en vain de l’arrêter, se précipita à la porte du studio de sa femme.

—Ouvrez! s’écria-t-il d’une voix tonnante, ouvrez ou je fais un malheur!

Une voix étouffée prononça dans le studio:

—Zut! C’est mon mari!

De longues minutes s’écoulèrent pendant lesquelles M. Cousinet tempêtait, sans souci des lamentations de Léa:

—Je m’en doutais… Tandis que je me consacre au service de la France et de la République, ma femme me fait cocu! mais attendez, cela ne se passera pas ainsi. Foi de Cousinet, je vais me venger… Ouvrez, mais ouvrez donc, si vous ne voulez pas que je brise tout!

Enfin, la porte s’ouvrit, lentement… Et Mme Cousinet, souriante, dit à son mari avec un petit air espiègle:

—Qu’est-ce que tu as? Tu en fais, une tête!

M. Cousinet se précipita dans le studio où il trouva Raymond Maxy installé sur un canapé et contemplant avec une attention extraordinaire la première page de l’_Illustration_. C’était assez bien imité… Malheureusement, les bretelles du jeune homme—on ne pense pas à tout dans ces cas-là—s’étalaient, mauves et cyniques, sur un fauteuil.

M. Cousinet fit mine de s’élancer sur le fils du banquier, mais, le voyant se dresser d’un air résolu, il préféra se laisser retenir par sa femme qui, jouant l’étonnement, questionnait:

—Mais qu’est-ce qui te prend, mon chéri? Tu es fou! Enfin, tu ne supposes cependant pas que ce garçon… Voyons, c’est invraisemblable!

D’un geste noble, M. Cousinet montra les bretelles, puis:

—Madame, et ça?

Lisette de Lizac parut ne rien voir et répondit:

—Et ça… quoi?

—Ces bretelles!

—Il y a des bretelles?

—Oui, sur ce fauteuil…

—Ah! c’est curieux!

—Ce ne sont pas les miennes. Les vôtres non plus, je suppose… Ce sont donc celles de monsieur.

—Mon gros, écoute… En effet, je me souviens maintenant, M. Maxy s’est trouvé mal à l’aise tout à l’heure. Alors, je l’ai autorisé à…

—Il suffit, madame: je suis édifié!

Et s’adressant au jeune homme:

—Monsieur, vous pouvez vous retirer… en emportant vos bretelles. Vous n’avez plus rien à faire ici, je suppose. Quant à moi, j’ai à causer avec ma femme.

Raymond prit un air digne pour déclarer:

—Je ne m’en irai que si vous me jurez sur l’honneur de ne pas vous livrer sur madame à…

—Je ne me livrerai sur madame à rien du tout. Je ne suis pas une brute… Un homme de mon caractère et de ma situation n’oublie jamais qu’il doit donner l’exemple en toutes circonstances. Comptez sur moi… Monsieur, je vous salue.

Et comme le jeune Maxy se retirait—après avoir repris, d’un geste discret, ses bretelles—M. Cousinet lui dit en lançant un regard courroucé à sa femme:

—Mes souvenirs à monsieur votre père, je vous prie.

Resté seul avec Lisette de Lizac, le haut-commissaire à l’éducation physique s’exclama:

—Ouf! Enfin, ça y est! Ce n’est pas trop tôt…

L’ex-divette était en train de se composer un visage pathétique pour répondre aux invectives attendues de son mari, mais elle comprit qu’aucune espèce de drame n’était à prévoir: M. Cousinet, assis sur le canapé que venait de quitter le jeune Maxy, se frottait les mains d’un air infiniment satisfait.

—Ça y est… quoi? questionna-t-elle d’une voix douce.

—Nous divorçons.

—Comment, nous divorçons? En voilà, une idée!

—Oui, nous divorçons, et c’est précisément ce que je souhaitais. Tout s’arrange très bien.

Mme Cousinet répliqua, formelle:

—Mon petit, tu t’imagines qu’en te débarrassant de moi, tu feras plus rapidement ton chemin dans la carrière politique? Eh bien, pas du tout… Si tu insistes pour le divorce, je te couvrirai d’un tel ridicule que tu seras fini, complètement fini. Ah! tu ne me connais pas! D’abord, tout Paris saura que tu es cocu, et même cocu de père en fils, puisque j’ai couché avec MM. Lazare et Raymond Maxy! Je donnerai des détails, tous les détails… Ah! ce sera une affaire bien parisienne! Et j’en profiterai pour faire ma rentrée au music-hall… Elle sera sensationnelle, je te prie de le croire. On en parlera! Tu imagines l’effet produit sur tes amis, sur tes électeurs, sur tes collègues… Mon pauvre ami, tu ne pourras plus te montrer. Tu deviendras impossible à l’Éducation physique… L’éducation physique! Tu imagines les plaisanteries, la rigolade. Tu devras renoncer à toute ambition… Adieu, sous-secrétariats et ministères! Ton avenir politique sera fichu et moi, je serai vengée!

Et, après un court silence, elle ajouta:

—Dis, mon petit, as-tu pensé à tout ça?

M. Cousinet venait, en effet, d’y penser… Et son imagination, quoique peu vive, lui avait représenté, très nettement, cet avenir effroyable.

—Ma chérie, bredouilla-t-il d’un air accablé…

Mme Cousinet n’était pas femme à se contenter d’un tel succès. Elle voulut exploiter la victoire et lança, implacablement, sa cavalerie.

—Après tout, reprit-elle, tu as raison.

—Comment, j’ai raison?

—Mais oui, divorçons. C’est ça, divorçons et le plus tôt possible. J’en ai assez de cette existence de bourgeoise grotesque qui ne peut même pas s’offrir un amant sans que cela fasse un tas d’histoires. Divorçons, mon cher! j’ai hâte de reprendre ma liberté et de faire parler de moi… De toi aussi, par ricochet.

M. Cousinet était devenu lamentable.

—Non, balbutia-t-il, je ne veux pas… Je ne veux pas que nous divorcions.

—Moi, je veux.

—Je t’en supplie… Écoute, oublions cet incident; j’ai été un peu vif, je l’avoue, je te demande pardon.

Mme Cousinet se redressa, magnifique:

—T’accorder mon pardon? Soit, bien que tu ne le mérites guère… Mais il y a une condition.

—Tout ce que tu voudras.

—Je veux être décorée de la Légion d’honneur!

—Je t’ai déjà dit que…

—Il ne s’agit pas de ce que tu m’as dit, mais ce que je te dis, moi. Cette croix, je l’exige! Débrouille-toi pour me la faire donner, en vitesse. Au titre d’infirmière… infirmière-major! Je sais qu’une fournée est prochaine… Je veux en être. C’est bien mon tour, j’imagine, d’être embrassée par un maréchal de France!

—Tu veux être embrassée par un maréchal de France maintenant?

—Oh! pour le bon motif… Sur les deux joues, tout simplement. D’ailleurs, tu seras là, dans la cour d’honneur des Invalides, et j’espère que cette fois, tu ne me feras pas une ridicule scène de jalousie!

Les jours suivants, Mme Cousinet revint à la charge. Elle menaçait son mari de se livrer aux pires excentricités, de machiner les plus déplorables scandales, si elle ne décrochait pas enfin la croix qu’elle avait si glorieusement méritée en se prodiguant aux jeunes et gentils aviateurs soignés au Casino de Deauville.

Le haut-commissaire à l’éducation physique dut s’employer à fond pour réussir… Toutes les croix disponibles étaient déjà attribuées. Mais la politique est, en ces choses comme en bien d’autres, toute puissante. Au dernier moment, le nom de Mme Cousinet remplaça, sur la liste des élues, celui d’une certaine Mme Anatoline Leperchot, infirmière blessée dans une ambulance du front mais qui manquait évidemment d’utiles relations à Paris.

 

*

 

Tous les journaux—à commencer par Comœdia et à finir par la Semaine religieuse de Merville—annoncèrent que Mme Cousinet, la femme du haut-commissaire à l’éducation physique, l’héroïque infirmière, recevait enfin la juste récompense de son dévouement et que le maréchal Fabre lui remettrait l’étoile des braves dans la cour d’honneur des Invalides, au cours d’une cérémonie où devaient figurer nombre de blessés qui avaient obtenu la croix de guerre.

—Là aussi, dit Lisette de Lizac à son mari, j’ai la vedette… Veux-tu parier que la cour des Invalides sera trop petite, qu’on refusera du monde? Tout Paris viendra… Je vais m’occuper des invitations. Connais-tu le secrétaire général des Invalides?

L’abbé Pellegrin, qui avait lu la note publiée par les journaux, s’était récrié:

—Décidément cette poule-là se fourre du rouge partout. Et c’est aux Invalides qu’elle recevra la croix d’honneur des mains de ce pauvre maréchal Fabre. On va rigoler… Il faut que j’aille voir ça!

 

*

 

Ce fut, en effet, une solennité très parisienne… Le Tout-Paris des premières était venu voir Lisette de Lizac dans son rôle d’«héroïque infirmière». Naturellement les mauvaises langues allaient leur train.

—Ce que c’est tout de même que d’avoir épousé un politicien!

—Non, mais qu’a-t-elle fait pour être décorée, ma chère?

—Elle a tout fait, ma chère.

—Elle a soigné des aviateurs…

—Pauvres petits! Elle les achevait.

—C’est dégoûtant… Penser que tant de braves femmes, qui se sont vraiment dévouées dans les ambulances et les hôpitaux, n’ont pas obtenu quoi que ce soit!

—On a pensé que la satisfaction du devoir accompli leur suffisait largement.

—Il paraît que le maréchal qui va la décorer l’a connue alors qu’elle débutait à la Fourmi comme figurante et qu’il était simple capitaine… C’était bien entendu avant la guerre.

—Laquelle?

—Ça ne fait rien, quel scandale!

—Je vous assure, chère amie, que je suis enchantée de ne pas avoir la Légion d’honneur… Ça me vexerait de porter une décoration aussi galvaudée!

Le maréchal Fabre parut très embarrassé en s’approchant, une croix à la main, de Mme Cousinet qui, bombant la poitrine, les mains dans le rang, se tenait au garde-à-vous, entre un sous-intendant militaire et un médecin-major nommés ou promus dans l’ordre national. Le maréchal se souvenait, en effet, de la débutante de la Fourmi… N’allait-elle pas le reconnaître aussi? Et puis, cette croix, où l’attacher? La dame portait un corsage si largement échancré et, de plus, si léger, si transparent, qu’il était peut-être imprudent d’y risquer une épingle…

Les clairons sonnaient aux champs et les opérateurs de cinéma tournaient leurs manivelles.

—Au nom de la République française et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés…

Le maréchal parvint à attacher, sans effusion de sang, la croix d’honneur sur la poitrine haletante de Lisette de Lizac. Puis, d’un air décidé, il embrassa sur les deux joues l’«héroïque infirmière» qui eut le temps de lui dire, à voix basse:

—Oh! monsieur le Maréchal, autrefois, ce n’était pas là.

Le vieux militaire ne put que répondre en rougissant comme un saint-cyrien de première année:

—Très heureux, madame… Toutes mes félicitations… Vous êtes une bonne Française.

Un spectateur fit cette réflexion peut-être osée:

—Hein, croyez-vous que voilà un ruban bien placé! Que le corsage descende encore un peu et le maréchal pourrait dire à la poule: «Mais il me semble que vous avez déjà deux rosettes!»

Un monsieur qui avait entendu, recula vivement d’un pas en s’exclamant:

—Dites donc, c’est ma femme!

En effet, le haut-commissaire avait tenu à assister à cette manière d’apothéose de Mme Cousinet et il se rengorgeait, lui aussi… Mais la remarque du monsieur—qui avait pris la fuite après avoir commis cette irréparable gaffe—venait de gâcher son orgueilleux plaisir. Il eut même, brusquement, le sentiment du ridicule…

L’abbé Pellegrin, qui était parvenu à se faufiler au premier rang des invités, contemplait ce spectacle avec un sourire sarcastique… Une fois de plus, il assistait au triomphe du mensonge, du simulacre, du chiqué. A mi-voix, il murmura:

—Décidément, tout cela est très pharisien!

Un blessé, hospitalisé aux Invalides, l’avait entendu, sans d’ailleurs bien le comprendre. Mais il le devina et dit d’une voix amère:

—On finira par croire que c’est les poules de luxe, les profiteurs et les politiciens qui ont sauvé la France!

—Mon pauvre vieux… Qu’est-ce que t’as?

Le prêtre regarda son voisin, d’autant plus pitoyable qu’il était plus glorieux.

—Ce que j’ai, monsieur l’abbé?… Comme vous, la croix de guerre. Le ruban rouge, c’est trop chic pour nous.

—Tu te plains?

—Mais non… On me soigne aux Invalides et, pardessus le marché, j’ai une belle pension: dix-huit cents balles. Une thune par jour… Et quoi encore?

—Écoute, fit le curé, tu n’as cependant pas la prétention, vieux frère, d’être traité comme la belle dame que tu viens de voir décorer. Des comme toi, et des comme moi, il y en a eu des tas et il y en aura toujours.

—N’en croyez rien. Si c’était à refaire…

—Tu le referais. Nous sommes là pour un coup, surtout si c’est un sale coup.

—On nous a pour pas cher, quoi. Ce n’est sans doute pas le cas de cette rombière…

—T’en fais pas. Tiens, moi, je connais un type qui en avait fait encore plus que toi… Il a donné sa vie, non seulement pour sauver la France, mais pour sauver le monde. Il est allé jusqu’au bout, celui-là. Et c’était plus dur qu’à Verdun.

—Non?

—Je te le dis…

—Et qu’est-ce qu’il a eu, pour la peine?

Le curé haussa les épaules et, promenant son regard gouailleur sur ceux qui, offusqués, l’écoutaient, il proféra:

—Mon vieux, il faut reconnaître qu’on a été très chic avec lui… On lui a foutu la croix!