Mon curé chez les pauvres

Clément Vautel · Chapitre 4 sur 14

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Mon curé chez les pauvres

Chapitre IV

DANS LA NUIT

—J’ai à vous parler, monsieur le curé, dit Valérie avec une étrange et cérémonieuse gravité.

—Allez-y… Vous allez encore me faire un sermon, comme si c’était votre affaire! Car vous êtes comme les autres, ma pauvre Valérie, vous me jugez sévèrement.

—Bien pis, monsieur le curé, je vous quitte.

L’abbé Pellegrin, tout ému, s’exclama:

—Vous me lâchez? Ce n’est pas possible. Vous ne ferez pas ça!

—Si, que je le ferai. J’en suis toute retournée, mais il n’y a plus à y revenir. Je vous donne ma démission. Il se passe ici des choses… des choses qui sont escandaleuses. D’abord, il y a cette femme, cette Parisienne qui a un genre, un genre! Et vous la recevez, vous la laissez tenir devant vous des discours… Ah! je me demande si c’est Dieu possible!…

—Vous les avez donc écoutés?

—Non, mais le peu que j’ai entendu, par hasard, m’a suffi. Cette femme-là est une créature, et moi, je ne veux plus lui ouvrir votre porte: j’ai ma dignité.

—Non, mais, que croyez-vous donc, ma Valérie?

—Je crois ce que je crois et je ne suis pas seule de mon avis. Et il y a le reste, le procès, le bruit fait autour de nous, tous ces journalistes, tous ces va-nu-pieds dans la maison… Penser que moi j’aurais pu être placée chez un chanoine! Enfin, il y a que vous êtes de plus en plus mal noté à l’évêché. Des personnes renseignées m’ont tout dit… Et les bonnes des curés des environs m’ont fait savoir qu’elles ne me comprenaient pas de rester dans une place où je compromets peut-être mon salut.

—Vous ne parlez pas sérieusement, Valérie.

—Si, monsieur le curé… Je ne pense pas que mon âme soit en péril chez vous, mais je suis inquiète. Je préfère m’en aller… Ah! ça me fait beaucoup de peine, parce que vous êtes un brave homme, bien sûr, et même trop bon. Un peu original, c’est vrai…

—Dingo, quoi! Monseigneur l’a déjà dit.

—Seulement, moi, je suis pour la vie tranquille. Sans ça, je ne me serais pas mise bonne de curé, je me serais mariée! Ce ne sont pas les propositions qui m’ont manqué. Et voilà, je pars… Vrai, j’en ai des larmes aux yeux!

Valérie se tamponna les paupières avec son mouchoir, puis se moucha bruyamment.

L’abbé Pellegrin, lui, était redevenu impassible. Et c’est d’une voix presque dure qu’il répondit:

—Vous me reniez… C’est tout naturel. Il y en aura d’autres qui feront comme vous, je m’y attends, je m’y résigne. Il faut que cela soit ainsi. Quand partez-vous?

—Dès que vous me le permettrez, monsieur le curé.

—Alors, partez tout de suite.

Valérie refoula un dernier sanglot et, vexée, se récria:

—Tout de suite? Voilà tout ce que vous trouvez à me répondre? Oh! moi qui hésitais à m’en aller… Mais je sais pourquoi vous ne tenez pas à me garder plus longtemps.

Valérie était maintenant rouge de colère et elle haussait le ton.

—Pourquoi? demanda le prêtre avec douceur.

—Parce qu’elle vous l’a dit, l’autre, la créature, la Parisienne tondue comme un caniche, qu’elle serait votre servante. C’est du propre!

Et Valérie, qui croyait bien avoir foudroyé l’abbé Pellegrin, se retira fièrement.

D’autres abandons devaient affecter le pauvre homme: ses paroissiens de Sableuse, qui l’adoraient autrefois, lui faisaient grise mine et certains se montraient résolument hostiles… Au déjeuner traditionnel des curés du canton, il avait été reçu avec froideur; le doyen l’avait même traité assez durement, lui reprochant de rechercher une popularité de mauvais aloi et de jouer le rôle d’un Lamennais de village. Le docteur Profilex, vieux républicain anticlérical mais, au fond, très bourgeois, le désapprouvait nettement aussi.

—Vous finirez, lui disait-il, par mettre le feu à la Société: ce ne sera pas avec une torche, mais avec un cierge. Et le résultat sera le même!

Ainsi, l’abbé Pellegrin, dont la popularité grandissait toujours au loin, était, à Sableuse, de plus en plus délaissé, méconnu, suspecté: «On me traite de visionnaire, disait-il, avec amertume… Et nul n’est prophète en son patelin, je m’en aperçois!»

Un soir, le prêtre, accablé par le poids de la solitude, s’attarda plus longuement qu’à l’ordinaire dans son fauteuil préféré. Tout en fumant sa vieille pipe qui, elle au moins, lui était restée fidèle, il rêvait… Et des images, d’abord vagues, puis plus précises et bientôt comme vivantes, surgissaient dans son souvenir. Son enfance sauvage et mystique, ses années de séminaire, ses débuts dans le sacerdoce, tout ce passé déjà lointain se déroula devant lui, avec ses décors précis, ses personnages brusquement jaillis de l’ombre. Puis ce fut la guerre, avec ses scènes grandioses, affreuses, cocasses parfois: légions en marche sous la lueur des aubes menaçantes, ruées éperdues au milieu des éclatements d’obus, bruyantes rigolades dans les cantonnements remplis de pauvres bougres heureux de vivre encore, lentes agonies de blessés étendus, entre les lignes, dans la broussaille de fer, visages familiers, plaisanteries mille fois répétées de camarades disparus, tout cela revenait, ressuscitait dans la mémoire de l’ancien soldat. Mais bientôt, le rêve de l’abbé Pellegrin s’élargit encore… Maintenant, c’étaient des foules qui, sous un ciel bas troué de cheminées d’usines, erraient à la recherche d’une lumière depuis si longtemps annoncée: de ce troupeau humain montaient des plaintes, des appels, des chants aussi, des chants de révolte et de haine… Et le prêtre, ému par cette vision, parlait à mi-voix dans le grand silence de la nuit:

—Ce qu’il y en a, de la misère, de la souffrance, dans le monde! Partout l’injustice, la dureté de cœur, l’oubli des paroles divines. «Aimez-vous les uns les autres», a dit le Christ. Tu parles! Les enfants de Dieu, quelle famille! Ça n’a pas changé depuis Caïn et Abel… Alors, c’est donc la faillite? Non, pas possible… On s’y est mal pris, on a loupé la commande. Tout au moins, on a gâché ce qui avait été si bien commencé: il est vrai que Dieu s’en était occupé lui-même. Depuis, ah! depuis, il y a eu pas mal de gaffes commises… C’était si facile, cependant, de continuer dans le même esprit, l’esprit de l’Évangile, quoi! N’est-ce pas la doctrine fraternelle, égalitaire, rude aux riches et aux puissants, douce aux pauvres, aux humbles, aux simples qui s’est répandue, pendant les premiers siècles, à travers le monde? Tous les peuples en voulaient: quelques paroles semées dans le sol arrosé par le sang des martyrs, et ça germait, ça levait, ça fleurissait… Aujourd’hui, c’est midi sonné: les peuples ne croient plus à la bonne nouvelle et ce sont les pauvres, ces pauvres tant aimés par le Christ, qui, les premiers, plaquent la religion à laquelle se raccrochent par intérêt les pharisiens, les publicains et les mufles! On n’a pas idée de ça… Jésus lâché par les ouvriers et bientôt sans doute par les paysans! C’est bien la peine d’être le fils d’un charpentier et d’être né dans une étable!»

L’abbé Pellegrin leva les yeux vers le crucifix suspendu au-dessus de la cheminée où flambaient encore quelques sarments. Enveloppé d’ombre, le divin supplicié penchait sa tête dolente, couronnée d’épines, et à la lueur palpitante de la flamme, sa poitrine percée par le fer du prétorien semblait haleter dans les affres dernières.

—Mon Dieu, murmura le prêtre en s’agenouillant, vous êtes toujours cloué sur la croix… C’est donc qu’il faut que vous continuiez à souffrir pour nous, que nous ne sommes pas encore sauvés. Ah! bien sûr, vous en mettez tant que vous pouvez pour nous tirer d’affaire… Mais nous, pendant ce temps-là, qu’est-ce que nous fabriquons? Autant dire peau de balle. Il y a un tas de chrétiens qui ne s’en font pas une miette. C’est même tordant de penser à tous ces messieurs et dames qui posent leurs genoux délicats sur un coussin bien douillet pour raconter leurs petits chichis personnels à un Dieu plutôt mal installé sur ses deux madriers! Moi-même, c’est vrai, je me la coule douce ici, bien que, depuis le départ de Valérie, ce ne soit plus la vie pépère comme autrefois! En vous contemplant, Seigneur, je me dis que, puisque je me suis consacré à votre service, je dois combattre, souffrir et mourir comme vous pour répandre la parole de vérité, de bonté, de justice… Je suis comme qui dirait votre ordonnance. Et dame, je dois passer partout où vous êtes passé vous-même… N’est-ce pas que je dois aller, moi aussi, porter la bonne nouvelle à ceux qui l’attendent?

Les flammes s’étaient éteintes et, dans l’ombre que ne pouvaient dissiper les tisons rougeoyants, le Christ s’était comme effacé…

—Ça ne fait rien, reprit l’abbé Pellegrin. Les saints avaient des facilités pour se renseigner sur la vraie consigne… Le bon Dieu se dérangeait pour eux en ce temps-là ou, du moins, il leur envoyait un ange en belle liquette blanche qui leur disait: «Tu es chargé de remplir telle mission, vas-y et ne t’en fais pas pour le reste.» Les apparitions, les extases, c’était bien commode… Aujourd’hui, plus personne. Faut se débrouiller tout seul. Mais j’ai peut-être un certain culot, moi, simple trouffion, de réclamer pour moi un ordre exprès du G. Q. G.»

Le curé de Sableuse soupira profondément… Par la fenêtre entr’ouverte, l’haleine parfumée de cette nuit d’été pénétrait dans la pièce obscure: il y avait dans l’air comme une douceur enveloppante et voluptueuse.

L’abbé ferma les yeux… Dormait-il vraiment? Était-il plongé dans cette étrange torpeur où le corps s’immobilise mais où la pensée s’évade et, libre au pays des rêves, crée des mirages si précis qu’ils semblent des réalités? Sans doute, car soudain il vit devant lui Jeanne Réveil… Elle était accoudée sur la table et elle avançait, dans le halo de la lampe fumeuse, son visage étrange, saisissant, impérieux. Immobile et silencieuse, elle dardait son regard aigu sur le prêtre et elle souriait, mystérieusement.

—Vous ici? A cette heure? J’espère qu’on ne vous à pas vue entrer… D’autant plus que Valérie n’est plus là. Une femme au presbytère, en pleine nuit, alors que M. le curé est tout seul! C’est ça qui en ferait des histoires à l’évêché!…

Jeanne Réveil restait muette, sans un geste.

—Vous m’aviez dit que vous ne reviendriez plus, que vous m’attendriez à Paris. Ah! décidément, vous voulez que je rapplique là-bas et vous allez encore me parler de mon devoir. Mon devoir? Pendant la guerre, je n’avais pas besoin de me creuser le ciboulot pour savoir où il était. En face et tout droit! Maintenant, c’est plus difficile… Oui, je sais, il faut encore aller de l’avant pour faire le brancardier au milieu de la bataille, pour aller au secours des pauvres types qui appellent au secours et qui ont soif de justice. Je me souviens de tout ce que vous m’avez dit… Votre voix, je l’entends toujours. Mais, j’hésite et même, je l’avoue, j’ai les foies maintenant qu’il s’agit de sortir de mon abri. C’est qu’il faut y aller tout seul… Et depuis tant d’années déjà, je ne suis plus libre; j’en ai des fils à la patte, à la volonté, à la conscience. Et c’est dur à couper… Mon devoir? N’est-il pas plutôt ici, dans ma paroisse, à l’ombre de mon vieux clocher? J’ai trop fait parler de moi, sans le vouloir… Et c’est comme si j’avais trop bu de mon vin blanc: je n’y vois plus bien clair, je m’emballe, je crois que c’est arrivé ou que ça arrivera. Mon Dieu, que votre règne arrive! Mais, pour cela, je dois peut-être cultiver tout simplement mon petit jardin de curé de campagne: quelques âmes y fleuriront et ainsi je ferai du bon travail, celui qui est le mien et que je n’ai pas le droit de délaisser. Monseigneur m’a dit qu’il y avait de l’orgueil en moi. C’est vrai, il y a de l’orgueil à vouloir faire plus que son petit truc de tous les jours. Faudrait se méfier…

Jeanne Réveil, immobile, souriait, et son regard, qui ne quittait pas le visage du prêtre, était plus dominateur que jamais. Mais il s’y mêlait aussi une douceur caressante…

—Et puis, quand le bon Dieu envoie un de ses aviateurs célestes à celui qu’il a désigné pour faire un grand coup, son agent de liaison n’est pas fait comme vous, ma petite dame. Il n’a pas vos yeux, votre voix, votre sexe… Ah! pour composer un tableau de sainteté, nous sommes un peu là tous les deux. Et justement, c’est ça qui m’inquiète… Car je ne suis pas bien sûr que, dans toutes les idées qui me travaillent et où je m’embrouille, il n’y ait pas quelque chose que je n’ose regarder en face. Quelque chose ou quelqu’un. C’est de votre faute. Il ne fallait pas venir ici surtout, il ne fallait pas revenir. Valérie avait peut-être raison… Oui, et moi, je ne devrais pas vous recevoir. Je sais bien que c’est pour parler des malheureux, mais vous n’avez pas tout à fait le genre d’une petite sœur des pauvres! Enfin, quoi, je suis curé et, je peux le dire, un curé qui a toujours résisté à la tentation… Il est vrai que le pauvre type n’a jamais eu à lutter comme saint Antoine. Satan ne lui a jamais envoyé, jusqu’à présent, que de ces diablesses devant lesquelles on se dit que la chasteté est encore ce qu’il y a de facile comme vertu. Mais il faut prendre garde aux embûches de la chair… Vous souriez, et vous vous moquez de moi? Je comprends, il ne s’agit pas de ça. Et même, j’en ai de ces idées! Mais ce n’est plus de l’orgueil: plutôt de la vanité. Ah! que voulez-vous, j’ai mille choses qui vont et qui viennent dans mon imagination… N’importe, il vaut mieux que vous partiez. Laissez-moi, tenez, par bonté, par charité!

Jeanne Réveil restait toujours silencieuse, énigmatique, tyrannique.

—Le jour se lève… Et ma première messe est à six heures: je dois monter à l’autel avec une âme pure. Barrez-vous, quoi! Vous ne voyez pas que votre présence me trouble?… Avec ça que vous avez une façon de me regarder. Arrière, femme!…

Jeanne Réveil ne recula pas. Au contraire, son visage ardent se rapprocha plus encore de celui du prêtre qui, se levant brusquement, voulut la repousser d’un geste quasi-brutal. Mais les mains tendues de l’abbé Pellegrin ne rencontrèrent, de l’autre côté de la table, qu’une chaise vide qui se renversa bruyamment.

—Pas possible, fit-il en se frottant les yeux, j’ai dû m’endormir et rêver… Personne n’est entré ici. Je suis seul, absolument seul.

Une lumière blafarde s’insinuait dans la pièce où les choses prenaient un aspect irréel… L’abbé Pellegrin murmura:

—Le feu, la lampe et ma pipe, tout est éteint… Ah! j’ai un de ces cafards!

Il se sentait comme submergé par un découragement qui l’assaillait de ses vagues noires. «J’étais si tranquille, si heureux, songeait-il en contemplant par la fenêtre son jardin où traînaient, comme des écharpes transparentes, les vapeurs de l’aube. Et je sens que, maintenant, c’en est fait de mon repos… Car j’ai gâché la précieuse certitude que j’avais de remplir tout mon devoir de serviteur de Dieu. Une voix intérieure me dit qu’il faut faire plus, mieux et en vitesse.»

Au loin, lentement, l’Angelus tinta… Le curé de Sableuse se mit à genoux et pria. Mais, cette fois, la prière ne put rafraîchir son âme tourmentée et fiévreuse.

«Non mais, se dit-il avec angoisse, voilà la Sainte Vierge qui me lâche, elle aussi! Jusqu’à présent, elle m’avait à la bonne et je n’avais qu’à lui dire deux mots pour me sentir l’âme plus légère et le cœur moins gros. Pas d’erreur, elle m’en veut, elle me fait la tête. Faut reconnaître qu’il y a de quoi… Ah! cette nuit, vrai, j’ai eu des idées qui n’étaient pas faites pour lui plaire. Et ce rêve? Car enfin j’ai rêvé à une femme… Pas la peine de tricher, quand je me suis réveillé, j’ai regretté de ne pas la trouver là, devant moi, après avoir voulu cependant la jeter dehors. Et ces idées-là, c’est un péché… Pellegrin, tu n’as plus ton âme nette, bien astiquée, en tenue de sortie. Alors et ta messe de six heures? Tu n’auras sans doute pas le culot de te présenter à Dieu pour le servir avec une âme dans cet état-là? Tu te demandes ce que tu dois faire… Pourquoi chercher plus longtemps? Tu n’es déjà plus le curé de Sableuse, tu es un autre prêtre, un autre homme et tu commences une autre vie. Inutile de résister. Il faut, tu entends, il faut que tu changes de secteur… Tu n’as plus rien à faire ici, tandis que, là-bas, on t’attend. Non, non, ne raisonne pas… A quoi bon? Laisse tout tomber, vieux, et mets-toi en route sans même regarder en arrière.

L’abbé Pellegrin se versa un verre de vin blanc et, l’ayant bu d’un trait, se sentit tout ragaillardi.

«Ce n’est pas tout ça, monologua-t-il encore, puisque je mets les bâtons, il faut que je prévienne Monseigneur… Je ne veux pas avoir l’air de déserter. J’irai ce matin même à l’archevêché!»

Ce n’est pas sans peine qu’il parvint à se faire recevoir par le prélat.

—Monseigneur, prononça-t-il avec une assurance qui l’étonna lui-même, je viens vous demander de me remplacer à Sableuse.

—J’y pense, mon ami. Mais avant de vous donner un successeur, je veux régler votre situation. Et, je vous l’avoue, la question m’embarrasse fort. Vous êtes, de tous mes prêtres, le plus difficile à caser.

—Ça va s’arranger très bien… Je les mets. Je veux dire, Monseigneur, que je pars.

—Vous partez? Que voulez-vous dire?

—Je quitte le diocèse. Je vais à Paris.

Mgr Sibuë ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et fixa l’abbé Pellegrin d’un air d’abord stupéfait, puis sévère.

—Vous allez à Paris? Par exemple! Encore quelque folie, sans doute?… Décidément, vous abusez, monsieur le curé!

—Monseigneur, il faut me pardonner, mais c’est ainsi: je vais à Paris où il paraît que je ferai du bon travail. La parole de Notre-Seigneur est oubliée ou ignorée, l’Évangile, qui contient le secret du bonheur ici-bas comme celui de l’éternelle félicité là-haut, l’Évangile passe pour une vieille balançoire et notre religion m’a tout l’air d’être dans les choux! Alors, j’ai pensé que je devais aller là-bas pour expliquer au populo que le Christ et lui sont faits pour s’entendre… En cela, Monseigneur, il me semble que je servirai encore et même mieux que jamais Dieu et son Église. C’est pourquoi je viens demander à votre Grandeur de m’autoriser à partir et même, si elle le juge à propos, de me balancer une bénédiction de première!

Mgr Sibuë avait écouté ce discours avec une moue méprisante… Il haussa les épaules et répondit:

—Je ne vous autorise nullement à partir et même je vous le défends… Vous n’irez pas à Paris, vous irez là où je vous enverrai, moi, votre évêque.

—J’ai une mission à remplir, Monseigneur.

—Vous avez perdu la tête, mon pauvre ami. Je ne veux même pas discuter les insanités que je viens d’entendre… Elles me feraient sourire, si votre égarement ne me faisait redouter un redoublement du scandale que, depuis trop longtemps, vous entretenez dans le diocèse.

—L’Église, Monseigneur, a été fondée par des gens qui faisaient scandale. Elle périt de la timidité, du respect humain, de ceux qui ont oublié qu’elle doit être militante pour être triomphante.

Inquiet, Mgr Sibuë pressa, d’un index osseux, le bouton de la sonnerie électrique qui communiquait avec le bureau de l’abbé Lanthier. Quand celui-ci apparut avec son visage neutre, son regard circonspect, le prélat parut soulagé et s’exclama, sarcastique:

—Mon cher Lanthier, vous ne saviez donc pas que nous possédons parmi nous un nouvel athlète de la foi, un apôtre qui va, d’un coup de sa puissante épaule, faire s’écrouler le temple de Baal?

Le secrétaire de l’évêque glissa vers le curé de Sableuse un regard torve et répondit en s’inclinant:

—Non, Monseigneur.

—Vous étiez bien mal renseigné, tout comme moi, d’ailleurs… Voici le phénomène: c’est M. l’abbé Pellegrin.

—Oh! Monseigneur, est-ce possible? fit l’abbé Lanthier avec un sourire complice.

—Oui, ce brave curé de Sableuse veut aller à Paris pour y combattre à sa manière le dragon de l’incrédulité. Que dites-vous de ce Saint-Michel?

—Je partage en tous points l’avis de votre Grandeur.

—N’est-ce pas, c’est comique?

—Très comique.

—M. Pellegrin estime que le clergé parisien, où abondent cependant les hommes éminents, n’est pas à la hauteur de sa tâche. Il veut aller au peuple et le réconcilier avec l’Église: il en fait son affaire. Vous voyez cela, mon cher Lanthier? L’Église attendait ce nouveau docteur et prophète pour triompher enfin de ses ennemis. Quelle gloire pour le diocèse! Et gardons-nous de tout scepticisme, de toute inquiétude… Ne craignons même pas le ridicule: M. le curé, qui ne doute pas de lui-même, ne doute non plus de rien!

—La foi, déclara l’abbé Pellegrin, transporte les montagnes!

Le secrétaire du prélat lança d’une voix acidulée:

—Oui, mais transportera-t-elle la butte Montmartre?

Mgr Sibuë avait repris son masque sévère et c’est avec dureté qu’il prononça:

—Nous avons connu des prêtres démocrates, esprits égarés par de puérils sophismes et aussi par le goût de la plus méprisable popularité. Vous, monsieur Pellegrin, c’est plus grave; vous êtes révolutionnaire. Car je lis fort bien, mieux que vous sans doute, dans votre cervelle troublée et tourmentée. Vous êtes devenu un adversaire de la Société: interprétant à votre manière les préceptes de Notre-Seigneur—qui ordonnait cependant de rendre à César ce qui est à César—vous prétendez trouver dans nos saints évangiles la justification des pires théories, cent fois condamnées par les conciles et les souverains pontifes. Aberration, hérésie, crime contre l’esprit! Mais si je ne puis consentir à discuter des idées aussi folles, je dois cependant avoir recours à toute mon autorité d’évêque pour vous empêcher de les répandre en abusant de votre caractère, voire de votre habit de prêtre catholique. Je crois d’ailleurs que vous êtes la victime d’une sorte d’intrigue habilement combinée par des gens qui veulent exploiter, je ne sais trop dans quel but, votre popularité, qui est leur œuvre, et votre orgueilleuse naïveté. Il me faut donc vous protéger contre eux autant que contre vous-même. Et puisque vous faites fi de mes injonctions paternelles, je n’hésite pas, quoique à regret, à recourir à la manière forte. Monsieur l’abbé Pellegrin, je vous ordonne, vous entendez, je vous ordonne de renoncer à vos projets et si vous ne me promettez pas, sur-le-champ, de m’obéir en toutes choses et sans aucune restriction, j’use contre vous sans pitié et sans délai, de toutes les rigueurs dont je dispose: le scandale est, de tous les maux, le plus exécrable et pour l’éviter ou le réduire, je suis prêt à tout!

 

*

 

L’abbé Pellegrin, qui avait baissé la tête sous l’orage, la releva lentement et répondit en rejetant la tête en arrière:

—Moi aussi, Monseigneur, je suis prêt à tout.

—Oh! se récria l’abbé Lanthier… Vous défiez Sa Grandeur!

L’évêque observait en silence le curé de Sableuse dont le visage avait pâli et dont les mains tremblaient. Enfin, il articula:

—Je vous le répète, le démon de l’orgueil est en vous… C’est le pire, car l’orgueil, c’est Satan lui-même!

Et d’un geste, il indiqua la porte au prêtre révolté.