Ne rougis pas Saison 2 Tome 5
1. Les deux Rose
Les deux Rose
« Si la surprise n’existait pas, la vie ne serait qu’un mauvais roman sur la médiocrité. »
Elie Wiesel
GABRIEL
Près de chez Gabriel, mardi 4 juillet, 10 h 26.
Me voilà finalement dans un magasin pour animaux… La signature du contrat a été vite expédiée ! Maintenant, il faut que je tue le temps pendant que Rose visite l’appartement. Valentin vient de me confirmer que le plan marche comme sur des roulettes, ce qui me satisfait amplement. De toute façon, il n’y avait aucune raison pour que ça foire, puisque j’ai payé le propriétaire de l’appartement actuel de Rose pour qu’il les vire, elle et son amie.
J’arrive à la caisse, j’ai vraiment acheté n’importe quoi, même si je connais la liste par cœur. C’est juste qu’il y a tellement de conneries pour bestioles que tu es limite obligé d’acheter un ou deux trucs totalement inutiles. Sauf que là, en l’occurrence, c’est plutôt huit ou dix trucs ridicules que j’ai embarqués…
La caissière me dévisage et devient d’un seul coup toute blanche. J’espère qu’elle ne va pas tomber dans les pommes, celle-là ! J’aurais l’air fin… Le bonjour qu’elle essaie de sortir ne ressemble à aucune langue que je connais.
Oui, c’est bon, remets-toi, on ne va pas y passer l’année !
Depuis cette pub, c’est encore pire qu’avant : même les hommes me dévisagent. J’ai l’habitude, mais là, ça prend des proportions astronomiques ! J’emballe mes affaires, paye et me dépêche de sortir de là.
– Gabriel !
Je me retourne sur la sœur de Cameron, qui arrive presque en courant.
– Salut, ma belle.
– On ne te voit plus ces derniers temps.
– Ouais, je suis pas mal occupé.
Elle m’observe ranger mon bazar dans le coffre de la Cadillac.
– Tu fabriques quoi avec tout ça ? Tu as ouvert un refuge pour animaux ?
Je me sens complètement con d’un coup.
– J’ai ramassé une bestiole et elle squatte chez moi.
Maria hausse un sourcil, dubitative.
Je sais, tout ça ne me ressemble pas.
– Chad organise une soirée comme on les aime dans trois ou quatre semaines, ça serait vraiment super que tu viennes. Amène ta copine aussi : j’aimerais bien rencontrer la fille qui a réussi à te mettre le grappin dessus !
« Comme on les aime » signifie, dans notre langage illégal et improvisé, dans un lieu tenu secret jusqu’au jour J.
– Je n’amènerai jamais Rose dans ce genre de délire, c’est trop dangereux.
Elle retrousse le nez.
– Cameron m’a répondu la même chose pour Aude ! Il vous arrive quoi, là, sérieux ? Vous laissez tout tomber pour des gonzesses ! On vous a fait un lavage de cerveau ?
Dans mon cas, c’est probablement vrai. Toutes ces conneries ne m’intéressent plus. Je m’en balance de ce que Maria pense. Rose m’a peut-être transformé mais, d’un autre côté, ce n’est pas pour autant que je dois abandonner mes potes.
– Je passerai, mais sans elle.
Maria sourit, satisfaite, et ses énormes créoles se balancent au bout de ses oreilles.
– Génial ! Je file au taf. Je compte sur toi, beau gosse !
Elle repart aussi vite qu’elle est venue dans son mini-short en jeans. Je jette un coup d’œil sur mon téléphone… Rien. C’est étrange…
Je m’installe au volant et allume une clope pour tuer le temps. Rose aimerait tout savoir sur ma vie, mais qu’est-ce que je pourrais lui raconter ? J’étais un gamin horrible, un adolescent violent et, une fois adulte, je ne me suis pas beaucoup amélioré. Entre les courses de voitures, ma tendance obsessionnelle à repousser mes limites et mes fréquentations plus que douteuses, je n’ai rien de bien à raconter. Clairement, on ne m’a offert aucune chance, juste une existence
sans échappatoires.
C’est elle qui canalise mes pulsions ou mon besoin constant d’autodestruction. Moins elle en saura, mieux ce sera pour elle et pour nous. Je veux être celui dont elle a besoin, pas celui dont elle doit se méfier. J’aime sa façon de me regarder, mais si un jour elle me regardait avec méfiance ou avec dégoût, je ne le supporterais pas. Je sais que j’ai déjà montré certains de mes mauvais côtés et qu’elle est passée outre, mais combien de dérapages me pardonnera-t-elle encore ?
Encore un coup d’œil sur mon téléphone. Pourquoi ne répond-elle pas à mon dernier message ? Et pourquoi je m’inquiète comme ça ? Elle prépare le repas, car elle n’a simplement pas le temps. Je souris en sortant de la place de parking. J’espère au moins qu’elle ne mettra pas le feu à la cuisine ! Je me marre tout seul au volant : mon petit phénomène en serait bien capable.
J’arrive à l’appart, les bras chargés, et fronce les sourcils. C’est étrange, mais j’ai l’impression que quelque chose cloche. Je ne parviens pas à définir quoi… C’est instinctif, ancré dans mes tripes. Pourtant, Rose est là, tellement calme que son sourire paraît factice. Elle se cale contre mon torse, me serre… un peu trop fort.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Elle me fixe, comme étonnée et gênée en même temps.
– J’ai encore gaffé…
Je lève les yeux vers la cuisine, tout me paraît en ordre. Elle n’a pas mis le feu et il n’y a rien de bien flagrant.
– Je voulais te préparer une quiche, mais j’ai laissé tomber les œufs. Et puis… J’ai cassé mon portable.
Si ce n’est que ça, j’aurai au moins l’occasion de lui en offrir un mieux.
– Ce n’est pas bien grave ! C’était une antiquité, ton machin. Alors, qu’as-tu préparé de bon ?
Je me dirige vers la cuisine et ouvre le four. Rose ne me quitte pas d’une semelle.
– Des macaronis au fromage.
– Ça tombe bien, j’adore ça !
En vérité, je ne me souviens pas en avoir déjà mangé, mais son air ravi vaut bien un petit mensonge. Je sors le plat du four pour éviter qu’elle ne se brûle. Il a une drôle de tête son gratin… Je me retiens de rire, il ne faudrait pas la braquer ! Et après tout, elle n’a jamais eu personne pour lui apprendre quoi que ce soit. D’ailleurs, c’est une de mes prochaines préoccupations : m’assurer qu’elle se débrouille parfaitement toute seule. C’est indispensable pour elle.
Rose attrape les assiettes. En y réfléchissant bien, je ne sais pas pourquoi elle s’en donne la peine, puisque je pourrais aussi bien manger sur sa robe : il y a des restes de pâtes et de râpé au menu. Un détail attire mon attention. Qu’est-ce qu’elle a aux genoux ? Elle est tout égratignée.
– Bébé, c’est quoi ça ?
Je lui désigne ses jambes d’un signe de tête.
– J’ai glissé sur les œufs.
Un jour, elle se blessera gravement. C’est même certain…
– Je vais finir par t’acheter un équipement de protection !
Elle me file un coup de poing ridicule en plein milieu du torse et je suis obligé de rire.
– Arrête de te moquer de moi, Gabriel Alcott !
Moi aussi, je t’aime !
Et voilà, elle est énervée et se renfrogne. Ça ne durera pas… Ce petit côté boudeuse, j’en suis totalement dingue. Je grimpe sur ma chaise en attendant qu’elle me serve une part de sa chose.
– Gabriel, arrête de rire, s’il te plaît !
Je plonge ma fourchette dans la mixture et observe les énormes fils de fromage s’étirer à l’infini. Je n’en peux plus de rigoler, j’en ai des crampes au ventre… C’est quoi ce truc, sérieux ?
Rose tend sa cuillère vers moi d’un air faussement menaçant.
– Stop !
– Qu’est-ce qui s’est passé, Rose ? Tu avais peur que les pâtes se fassent la malle ?
Elle se renfrogne, plisse le nez et, moi, je ris de plus belle.
– C’est pas drôle, Gabriel ! Tu ne te rends pas compte du temps qu’il m’a fallu !
Rose attrape une assiette, se plante devant le plat et se sert une cuillère rageusement. Je me force au silence et hausse un sourcil quand elle porte un bataillon de fils à ses lèvres. Son visage angélique se déforme au fur à mesure qu’elle se force à mâcher. Je mords l’intérieur de ma joue pour ne pas me marrer encore une fois.
Depuis combien de temps est-ce qu’elle mâche ? Elle a mis du chewing-gum dans ce truc ? Je croise son regard, mais elle relève le menton, tente de me faire croire que sa « chose » est délicieuse. En vain : elle est saisie d’un haut-le-cœur et elle court vers l’évier cracher sa mixture. Elle lève un doigt dans ma direction, sans même me regarder.
– C’est affreux, mais abstiens-toi de toute réflexion !
Son rire emplit la pièce alors qu’elle s’appuie sur le plan de travail, les fesses en arrière. Mes yeux naviguent sur son dos creusé et sa robe qui remonte un peu trop. Elle soupire.
– Je suis irrécupérable !
Je me lève et la rejoins. Ma bouche s’attaque à sa nuque. Rose frissonne et se redresse, son dos calé contre mon torse.
Mes lèvres remontent jusqu’à la partie sensible de son oreille. Je susurre.
– Ce n’est pas bien grave, tu remplaceras le plat.
***
ROSE
Chez Gabriel, mardi 4 juillet, 11 h 16.
Je me retourne et plante mon doigt sur le torse de mon Compliqué. Je fronce les sourcils.
– Ah non ! Tu t’es moqué de moi, alors tu peux toujours rêver !
Je m’échappe, me place de l’autre côté de l’îlot pour mettre de la distance entre ce corps qui affole mes sens et le mien. J’ai bien failli me laisser avoir ! Il s’appuie sur le tabouret et me fixe avec un sourire en coin qui n’annonce rien de bon.
Quelle idée as-tu derrière la tête, Gabriel ?
J’esquisse un pas vers la gauche et il fait de même. Deux vers la droite, monsieur hausse un sourcil amusé, en m’imitant.
– À quoi tu joues ?
– Je ne joue pas… Je te veux…
Il caresse le plan de travail du bout des doigts. Et moi ? Je tente de maîtriser ce foutu frisson qui court sur ma peau.
– Ici.
Tu me donnes chaud, très chaud, Gabriel. Mais je ne tomberai pas dans tes filets !
Je détale aussi sec, couine quand il manque de m’attraper et je me sauve à l’autre bout de la pièce, utilisant le canapé comme rempart. Mon adversaire enfonce les mains dans les poches de son jeans et avance doucement dans ma direction. Son sourire me nargue.
– Bébé, tu peux courir, te cacher où tu voudras… Dans tous les cas, tu finiras par céder.
Bravo l’ego surdimensionné !
– Tu es bien sûr de toi !
Il hausse nonchalamment les épaules, contourne toujours aussi calmement le canapé. Je me réfugie de l’autre côté. J’ai l’impression de jouer au chat et à la souris. Il s’arrête. Sur mes gardes, j’observe le moindre de ses gestes. Son visage devient brusquement sérieux. Le regard ardent et indécent qu’il braque sur moi me désarme… Instinctivement, je recule, cherche du coin de l’œil une échappatoire. L’escalier est inaccessible : il en est bien plus proche que moi. Est-ce que je tente quand même ? Comme s’il avait compris ma pensée, Gabriel secoue négativement la tête sans que ses prunelles grises me quittent un seul instant.
– Mauvaise idée, je cours plus vite que toi… Surtout que tu as le vertige.
Je cale les poings sur mes hanches, vexée.
– C’est un coup bas !
– Une réalité, mon ange… C’est différent.
Je fronce le nez. Il attrape le rebord de son tee-shirt et le remonte. Et moi, comme une idiote, je ne parviens pas à détacher mes yeux du tissu qui déserte sa peau. Ce torse attirant et ces tatouages sont la pire des tentations. L’espace d’un instant, je manque de flancher.
Bon sang, Rose. Ne te laisse pas avoir ! Il sait qu’il a le dessus sur toi alors pour une fois, ne te démonte pas. Montre-lui que tu peux résister.
Son haut atterrit sur le sol.
– Qu’est-ce que tu fais ?
Il s’attarde sur ma silhouette avec un sourire arrogant.
– De quoi tu te plains, je réponds seulement à tes envies. Dans deux minutes, tu seras au-dessous de moi, pendant que je te baiserai.
Je déglutis. Traîtrise ! Son radar est branché sur mon entrecuisse ou quoi ?
– Je demande à voir…
Son sourire s’affermit. Il glisse volontairement ses mains dans ses cheveux. Tous ses muscles se tendent.
Arrête de te mordre la lèvre, idiote !
– Je te garantis que tu ne vas pas voir, mais sentir.
Je serre les cuisses, avec la sensation de déjà éprouver ses coups de reins. C’est de la folie, il est en train de me baiser par télépathie ! Les doigts de mon adversaire font lentement sauter un bouton… Puis deux… Je me focalise sur l’élastique de son boxer. La tension dans mon ventre grimpe en flèche.
Réagis !
Je relève le menton, tente de maîtriser la pulsion qui me hurle de lui arracher son jeans. J’entrouvre la bouche, prête à rétorquer, mais ses yeux déterminés, plantés dans les miens, me clouent sur place.
– Tu as dix secondes d’avance pour m’échapper. Pas une de plus.
J’ai déjà perdu trois secondes, le temps de réagir et de reconnecter mon cerveau, alors qu’il fait sauter un troisième bouton.
Sept…
Cours, avant de succomber !
Six… Cinq… J’ai à peine un pied posé sur la première marche qu’une poigne ferme s’empare de ma taille. Mon dos se retrouve brusquement collé contre son torse.
– J’ai menti.
Troublée par son souffle au creux de mon oreille, par ses mains possessives sur mes hanches, je cède. Ma respiration s’accélère lorsque ma joue, puis mon corps se retrouvent plaqués contre le mur. Son érection appuyée contre mes fesses obsède toutes mes pensées. Mon bas-ventre se liquéfie.
– Jouer, c’est très excitant… Mais j’ai autre chose en tête.
Ses mains s’infiltrent sous ma robe, caressent mes fesses avant d’accrocher la dentelle de ma culotte. Gabriel l’arrache brutalement et une plainte s’échappe de mes lèvres entrouvertes, lèvres qu’il aspire, savoure. La pointe de sa langue en suit les contours avant que ses dents s’en emparent.
– Et là… Tu as toujours envie de t’enfuir ?
Sa voix rauque se répercute sur ma peau, embrase mon épiderme, tandis que ses doigts tirent sur mon bassin, resserrent leur prise, me plaquent un peu plus contre lui.
– Non…
Ma voix était particulièrement ridicule et le souffle contre ma tempe abaisse mes dernières résistances. L’index qui frôle sciemment mon intimité me pousse à crisper mes phalanges contre le mur. Ses doigts s’imprègnent de ma moiteur, glissent le long de ma fente, l’écartent avant de s’y insérer. J’entrouvre la bouche sous la sensation de plaisir qui m’envahit. Ma poitrine se soulève brusquement au grondement appréciateur qui s’échappe de la gorge de Gabriel. Mon ventre se crispe et mes sens s’affolent quand son membre glisse entre mes fesses pour rejoindre ses doigts. Mon corps s’embrase. Je pousse mon bassin à sa rencontre, mais il m’en empêche, continue d’exciter mon désir.
Il veut me rendre folle !
– Gabriel !
Son rire léger, mais délicieusement cruel, hérisse ma peau d’un irrésistible frisson. Je hoquette à son coup de reins qui m’emplit d’un coup, m’aplatit un peu plus contre le mur. Aucune douceur, juste deux corps qui se retrouvent dans une bestialité savoureuse. Il s’enfonce encore plus en moi. Une plainte de plaisir s’échappe du fond de ma gorge. Ses cheveux frôlent ma tempe alors que sa poigne ferme se loge dans les miens, tire dessus, offrant à sa bouche la peau fragile de mon cou. Il la marque, s’en empare de la même manière qu’il baise mon entrecuisse. Mes doigts tremblants s’accrochent désespérément à la main de Gabriel qui rejoint la mienne sur le mur tandis que son bassin percute mes fesses sans répit. Sa respiration s’intensifie, vibre contre la ligne de ma mâchoire qu’il parcourt. Je suis haletante, gémissante, chaque coup de reins est plus brutal que le précédent. Je perds mes esprits, gémissant un peu plus fort à chaque fois que je le sens entier en moi. Ses va-et-vient me rassasient, m’enchaînent à son corps, à ce besoin qui m’étouffe de l’éprouver jusqu’au plus profond de mes entrailles. Mon cœur martèle contre ma poitrine, mon corps se liquéfie, mes jambes tremblent.
Mon Dieu !
Tous mes muscles se tendent. Une jouissance puissante, incontrôlable, s’écoule en moi à l’instant où son érection durcit en moi et me brûle. Un gémissement rauque franchit le seuil de sa bouche, résonne contre mon oreille, qu’il mord. J’implose violemment. Nos joues se pressent l’une contre l’autre tandis que nos jointures enlacées blanchissent sous l’accord parfait de notre orgasme.
Ses bras m’enserrent délicatement, ses lèvres se posent sur ma tempe encore frémissante. Mon immense sourire est le témoin muet de ce que je ressens en cet instant. Un parfait bien-être, l’irrésistible envie que Gabriel ne relâche jamais son étreinte protectrice. Je veux être condamnée à l’aimer, à être à lui.
***
ROSE
Appartement de Rose, mardi 25 juillet, 14 h 28.
Voilà trois semaines qu’on a visité le nouvel appartement et, aujourd’hui, je déballe mes cartons dans ce magnifique palace. Je n’ai pas compté le nombre de foyers qu’on a eus, avec ma meilleure amie, mais celui-ci est de loin le plus beau. C’est juste énorme de nous retrouver tous ici et d’avoir mon Compliqué qui vit juste au-dessus. Je suis pleinement heureuse… À part que Gabriel joue un peu au fantôme, mais je suis consciente que la présence de tout ce monde pour les travaux et le déménagement l’a très vite agacé.
Avec Lucas, les soirées de boulot ne sont plus comme avant, mais il m’adresse la parole. C’est assez cordial, comme avec une simple collègue. Je crois qu’à force de lui faire des plans foireux, il a renoncé à notre amitié et ça m’attriste. Je me sens coupable d’avoir ruiné notre complicité et je ne sais pas comment me rattraper… si cela est encore envisageable. En attendant, il nous aide quand même pour le déménagement car ses relations avec Aude et Valentin n’ont pas changé.
Cameron, qui commence à avoir l’habitude, est encore de corvée de montage de meubles, surtout que Valentin a acheté un salon entièrement neuf. Je trouve que c’est beaucoup, mais il nous a précisé que, pour lui, le salon c’est primordial, et que, de toute façon, je devrais m’en accommoder, que ça me plaise ou non. Mon meilleur ami est têtu quand il tient vraiment à quelque chose…
Je suis admirative devant Aude qui ne dissimule pas son plaisir à décorer l’appartement. Ça non plus, je n’en suis pas capable ; je n’ai aucun goût. Il y a des jours où j’ai l’impression de ne savoir rien faire de mes dix doigts. Je ne sais même pas enfoncer un clou ! Je me sens complètement dépassée quand il s’agit de tout ça. J’espère que Gabriel, lui qui semble doué dans tout ce qu’il entreprend, ne se lassera pas de sa godiche de service, à qui il n’arrive que des catastrophes. Ça, plus mon sale caractère, j’ai un sacré CV !
Je sursaute lorsque mon téléphone bipe dans ma poche. Je ne m’habitue pas à ce modèle blindé de nouvelles technologies que Gabriel m’a offert. En plus de ça, j’angoisse à chaque fois de recevoir un message de menace. Je n’en ai reçu qu’un seul, mais la peur, elle, reste bien présente. J’essaye de me persuader que quelqu’un s’est trompé de numéro, que ce n’est qu’une coïncidence.
Idiote !
Ma raison me toise de travers devant mon obstination à refuser d’affronter l’évidence.
Gabriel
[Bébé, rejoins-moi en bas dans une demi-heure. N’oublie pas ton
maillot de bain.
PS : Hier soir c’était…]
Quoi ? Mais il est dingue ! J’observe les cartons amassés autour de moi. Enfin, oui, il est dingue, mais là, c’est juste impossible ! Je rougis aux images de la veille qui m’assaillent.
[Gabriel, tu abuses. Tu sais très bien que ce n’est pas possible : on
est en plein déménagement.
PS : Plus que ça, même…]
Valentin, comme à son habitude, pose sa tête sur mon épaule pour jouer les curieux.
– Il raconte quoi, le beau gosse, pour que tu sois toute rouge ?
Mon téléphone m’échappe des mains.
– Val, rends-moi ça !
Bien évidemment, au lieu de m’écouter, cet imbécile s’enfuit avec mon portable, m’obligeant à courir derrière lui. Il s’est perché sur l’îlot et tout le monde se marre pendant qu’il fouille mes anciens messages.
– Oh la vache, c’est chaud !
Je ne suis plus rouge, mais violette ! Il a dû tomber sur le message d’hier soir, dans lequel Gabriel me détaillait précisément tout ce qu’il désirait me faire en rentrant du travail… Les yeux de mon ami-enfin-plus-pour-le-moment s’écarquillent. Un énorme sourire se dessine sur ses lèvres et il secoue exagérément la main.
– Valentin, ça suffit. Rends-le-moi !
– Attends, je n’ai pas terminé. C’est vraiment très passionnant !
Cameron se précipite pour le rejoindre sur l’îlot. Là, franchement, c’est plus que gênant ! Et voilà que ces deux abrutis s’extasient exagérément sur l’écran. Je fulmine et m’apprête à ouvrir la bouche quand Aude se plante devant eux, les mains sur les hanches.
– Si vous ne lui rendez pas son téléphone immédiatement, je me charge d’appeler Gabriel pour lui raconter votre petit manège ! Je suis plus que certaine que ça l’intéressera !
Étrangement, la main de Valentin se tend vers moi et je récupère ce qui m’appartient. Il saute à côté de moi.
– File, poupée. On se débrouillera sans toi. De toute façon, on est largement assez nombreux.
Je jette un coup d’œil à Aude, qui acquiesce avec un sourire. Cameron râle parce qu’il n’a pas eu le temps de tout lire, ce qui m’arrange bien ! Je m’empresse d’ouvrir le dernier message de Gabriel.
Gabriel
[Je peux tout aussi bien trouver un moyen de te kidnapper… PS : Tu vivrais avec moi, le problème ne se serait pas posé. Je
t’attends !]
Il n’abandonne jamais… Je ne demande pas mon reste et pars fouiller dans les cartons pour retrouver mon maillot. Je devrais être furieuse qu’il ne me laisse pas m’installer avec mes amis, mais je n’y arrive pas. Au contraire, je suis même impatiente. Où m’emmène-t-il, cette fois ? À la piscine ou à la plage ? Impossible de savoir avec lui… J’enfile mon maillot, je gagnerai du temps.
Une fois descendue, je reste cachée dans l’entrée et prends le temps d’observer mon incroyable Compliqué appuyé sur la portière de la voiture. « Élégance » aurait dû être son deuxième prénom. Quoi qu’il fasse, il est toujours incroyablement beau et charismatique. Le gris profond de ses yeux balaie le trottoir. Il semble pensif.
Son visage s’illumine quand il m’aperçoit et mon pouls s’affole déjà. Gabriel m’ouvre la portière arrière et je me glisse à l’intérieur. Je salue Douglas, qui m’offre un petit sourire avec un clin d’œil. J’aime beaucoup cet homme.
Je tente de reconnaître la route que nous empruntons mais, au bout d’un moment, je remarque que nous sommes sortis de la ville. Ce qui ne me rassure pas : je travaille ce soir et nous nous éloignons de plus en plus. Mon inquiétude et ma curiosité s’allient contre moi.
– Où est-ce que tu m’emmènes ?
Comme s’il allait me répondre !
– Tu verras bien.
– N’oublie pas que je bosse ce soir.
– Je n’oublie pas. Je sais très bien à quoi m’en tenir avec toi.
Il progresse.
– Un petit indice ?
Je tente de l’attendrir avec un petit sourire mielleux.
– Non !
Raté !
Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Pourquoi me bande-t-il les yeux ? Je reste docile le temps qu’il noue le foulard. Je tends l’oreille mais, à part le moteur, je ne distingue pas grand-chose. Après quelques secondes interminables, nous nous arrêtons.
– Douglas, elle ne doit enlever son bandeau sous aucun prétexte. Surveille-la, elle est très maligne ! J’en ai pour cinq minutes.
– Bien, monsieur.
La portière claque, signifiant que j’ai le champ libre.
– Douglas, où est-ce qu’on se trouve ?
– Désolé, mademoiselle. J’ai reçu l’ordre de ne rien vous dévoiler.
Je n’aime pas avoir ce truc sur les yeux… Autant passer le temps en satisfaisant ma curiosité à propos de notre chauffeur, cela évitera que je sois trop tentée d’arracher et jeter ce fichu morceau de tissu.
– Douglas, êtes-vous marié ?
– Je l’étais.
– Ah, désolée.
– Ne le soyez pas, c’est la vie.
– Et vous avez des enfants ?
Il se racle la gorge.
– J’avais une fille qui avait le même prénom que vous, mademoiselle.
Il avait ? Mes épaules s’affaissent sous le malaise qui m’envahit et je regrette immédiatement d’avoir posé cette question.
– Je… Euh…
Gênée, rien de correct ne daigne sortir de ma bouche.
– Ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas, mademoiselle Amlynn. J’aime parler de ma fille, mais je n’en ai pas très souvent l’occasion.
Je m’étais imaginé pas mal de scénarios sur la vie de Douglas : tantôt un ex-agent du gouvernement, tantôt un champion du monde de boxe. En réalité, j’étais loin du compte. Je ne sais pas pourquoi, mais cet homme est toujours tellement agréable à vivre que je n’aurais jamais cru qu’il cachait un lourd passé. Il ne laisse jamais rien entrevoir.
– Parlez-moi d’elle.
– Rose était un peu comme vous. Timide et très impressionnable. C’était mon petit bijou, ma princesse.
Sa voix est étranglée et je me sens de plus en plus mal pour lui. Je sais que je ne devrais pas poser cette question, mais c’est plus fort que moi. Et je pense que Douglas a besoin d’en parler.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– À quinze ans, elle est tombée amoureuse d’un type et s’est enfuie avec lui. Elle a disparu une année entière. J’ai tout mis en œuvre pour la retrouver et j’ai atteint mon but, sauf qu’il était trop tard. Rose était morte, seule sur un parking de supermarché, victime d’une overdose.
Le cœur lourd, j’enlève mon bandeau et pose ma paume sur l’épaule de Douglas. Je suis infiniment triste pour lui, il ne mérite pas ce qui lui est arrivé. Un frisson désagréable me parcourt.
– Je suis vraiment désolée.
Sa main enserre la mienne et il me sourit gentiment.
– Remettez le bandeau, s’il vous plaît. Si vous gâchez sa surprise, il sera très déçu.
Je le replace sur mes yeux. L’excitation du moment a disparu et c’est mon propre passé qui m’arrive en pleine face. Douglas a remué ciel et terre pour retrouver sa fille, mon père n’aurait même pas pris la peine de me chercher, ne serait-ce qu’au bout de la rue. Mon cœur se tord douloureusement. Pourtant, je ne le déteste pas, je lui en veux seulement. Je lui en veux de ne pas m’avoir laissé une chance, de ne pas avoir tenté de m’aimer… Au moins un peu. J’essaie vainement de chasser mes pensées noires, me tortille sur mon siège : être dans l’obscurité n’arrange en rien mon malaise.
– Vous savez, il a passé beaucoup de temps à organiser cette surprise. Il vous aime énormément.
Un sourire discret s’invite sur mes lèvres aux paroles de Douglas. Ma rencontre avec Gabriel a totalement chamboulé mon existence : maintenant, quelqu’un se soucie réellement de moi. Même si je suis une personne qui doute énormément, je suis consciente que Gabriel me fait passer en priorité dans sa vie. Comment lui en vouloir d’être possessif ? Chaque jour, il me prouve que je suis précieuse à ses yeux, qu’il serait prêt à n’importe quoi pour me rendre heureuse.
– Moi aussi, je l’aime, énormément.
Plus que tout, même.
– Le voilà !
La portière s’ouvre et une main que je reconnais immédiatement s’empare de la mienne.
– Bébé, viens avec moi.
Je m’extirpe tant bien que mal de la voiture, Gabriel assure ma descente et m’entraîne aussitôt.
J’entends des bruits étranges : il y a de l’eau, c’est certain. La mer ? Un lac ? Un étang ? Non, impossible. Sous mes pieds, j’ai l’impression que le sol est en béton. Où est-ce qu’il m’a emmenée ? Une piscine, c’est forcément une piscine. M’aurait-il ramenée à l’endroit de notre premier rendez-vous ?
Arrête d’être idiote, Rose ! On a dépassé la ville et, en plus, on ne rentre pas sur le campus en journée comme dans un moulin…
Je me laisse guider, de plus en plus impatiente de découvrir la surprise.
– Tu as ton maillot de bain sur toi ?
– Oui.
– Tu gardes ton bandeau, je te déshabille.
J’acquiesce, bien que je ne comprenne pas pourquoi je dois encore le garder. Nous sommes arrivés, non ? Ses paumes délicates me font frissonner.
– Assieds-toi.
Je m’installe sur le sol froid avec le soutien de Gabriel. Mais qu’est-ce qu’il me met aux pieds ? C’est étrange…
– Qu’est-ce que c’est ?
Je plie la jambe pour tenter de toucher, mais il m’en empêche.
– Ce sont des palmes. Maintenant, on entre dans l’eau.
Il me pousse à tourner légèrement jusqu’à ce que mes jambes entrent en contact avec l’eau. Je discerne des bruits. Il y aurait des gens qui plongent ? Je suis éclaboussée. Par réflexe, je lève les bras pour me protéger. Un rire parvient à mes oreilles. Celui de Gabriel. Je suppose qu’il a sauté.
Il m’attrape pour m’aider à glisser dans l’eau. Je peste : je sais que nous sommes à la piscine, alors pourquoi est-ce que je garde encore ce fichu bandeau ? Mon Compliqué m’entraîne et je m’abandonne en m’accrochant à lui. Il s’arrête quelques mètres plus loin et ses lèvres se posent sur les miennes. Je panique subitement.
Quelque chose a frôlé ma jambe !
Je replie vivement les jambes et tente presque d’escalader son corps.
– Oh mon Dieu ! Y a un truc dans l’eau !
– Calme-toi, bébé. Je t’enlève ça.
Le bandeau s’évapore et je cligne des yeux, étouffe un cri de surprise. Mon cœur s’emballe et je reste sans voix, troublée et émerveillée. Mon Dieu ! Un magnifique dauphin vient de sauter à deux mètres à peine de moi.
Un frisson délicieux parcourt mon échine et mon regard navigue dans tous les sens, s’abreuve sans limites du merveilleux spectacle se déroulant sous mes yeux. Nous sommes seuls au milieu d’une dizaine de dauphins. Je crois totalement rêver, mais les sifflements aigus dans mon dos, le frôlement d’une peau douce me plongent dans l’extase de l’instant.
– Oh… Mon Dieu… Je ne rêve pas !
La joie me submerge, dérègle mon rythme cardiaque et je porte une main frémissante à mes lèvres. L’intensité argentée du regard de Gabriel me happe au même instant. Ma gorge se noue, un voile de larmes recouvre mes yeux.
– Tu te sens bien ?
Je hoche frénétiquement la tête, me jette à son cou.
– Prête ? Retiens ta respiration, on plonge.
Une bouffée d’air pure s’engouffre dans mes narines, chemine le long de ma poitrine abasourdie par l’excitation, l’impatience et l’émerveillement.
Tremblante, je me laisse guider par la main de Gabriel humidifiant ma nuque, m’enserrant dans ses bras au plus près de son corps, nous immergeant sous la surface. J’écarquille les yeux, ses doigts maintenant entremêlés aux miens. Je nage, en totale admiration devant les dauphins qui nous approchent, curieux.
Ils nous étudient, tournent, nous encerclent. C’est juste magique ! J’en frôle un du bout des doigts et en frissonne de plaisir. Je tends encore le bras vers eux, lorsque Gabriel me force à remonter prendre de l’air. J’aurais presque oublié… Et, pour mon plus grand bonheur, on plonge de nouveau. Il m’amène contre lui. Sa bouche trouve la mienne. Le temps s’arrête sous ses baisers pendant que les dauphins, majestueux, semblent danser autour de nous. Je vis un rêve éveillée ! Ses paumes me caressent et je l’imite, j’aimerais pouvoir me fondre avec lui, ne plus faire qu’un… à jamais.
Hélas, l’air nous manque et il faut encore remonter. Arrivés à la surface, Gabriel passe une main sur son visage pour chasser l’eau et rejette ses cheveux vers l’arrière avant de revenir vers moi et de m’enlacer d’un bras par la taille. Du bout des doigts il caresse ma joue, puis s’attarde sur mes lèvres. Je ferme brièvement les paupières.
– J’aime ce sourire, Rose.
Ses yeux gris me scrutent avec adoration, je suis incapable de m’en détacher.
– Je suis conscient que ce que je vais t’avouer n’a ni queue ni tête, puisqu’on ne se connaît que depuis quelques mois, mais je m’en fous : tu es toute ma vie Rose et je veux plus, toujours plus.
Troublée par l’importance de ses aveux, j’ouvre la bouche, mais il pose son doigt dessus.
– Il y a une chose que je dois t’avouer, que tu es en droit de savoir. Ce soir, je viens te chercher après le boulot et je t’expliquerai tout ce que tu désireras savoir.
Perdue et excitée à la fois, je peine à contenir ma curiosité. La peur s’en mêle, alors que j’imagine un tas de possibilités. Son sourire rassurant m’emprisonne, de même que son regard hypnotique. Pensif, il lisse la pulpe de mes lèvres qui s’entrouvrent fébrilement.
– Je sais ce qui se passe dans ta tête. Ne te torture pas l’esprit avec ça. Tu es à dix milles lieux de t’imaginer ce qu’il en est.
Il penche son visage dans ma direction alors que mon appréhension grandit. J’ai le souffle court, mais son murmure rauque bouleverse mes incertitudes.
– Je ne veux pas compromettre une seconde de cet instant…
Sa bouche recouvre chastement la mienne, hérisse ma peau d’un doux sentiment d’appartenance. Elle me prodigue sa chaleur, sa douceur, et mon cœur tremble à ce contact si léger, pleinement envoûtant, dévastateur. Le sentir, je n’ai besoin que de ça, et Gabriel l’a compris. Il abat une à une chacune de mes craintes.
La pointe de ses doigts remonte le long de mes bras. Ils viennent se loger dans la masse de mes cheveux humides. Ma poitrine se soulève, son parfum m’obsède et je gémis à la sensation de sa langue caressant l’interstice de mes lèvres entrouvertes. Elle s’évapore, se retire… Dans une supplication muette, je me cramponne aux cheveux de Gabriel, à ses épaules. Sa main enveloppe l’arrondi de mes fesses, me plaque étroitement contre son corps. Je succombe lorsque sa poigne se resserre sur ma nuque, que sa langue embrase la mienne…
À cet instant, j’ai l’impression d’être unique, d’être son seul besoin, de me révéler, de lui appartenir. Un frisson court sur ma peau à cette pensée… Plus d’appréhension, juste la hâte grandissante d’être à ce soir, d’entendre les vérités qu’il souhaite partager avec moi…
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