Ne rougis pas Saison 2 Tome 5

Lanabellia · Chapitre 2 sur 7

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Ne rougis pas Saison 2 Tome 5

2. Vide d’émotion

Vide d’émotion

« Tout est pardonnable, excepté le mensonge, l’infidélité et la trahison. »

Christine de Suède

ROSE

Au Saphir, mercredi 26 juillet, 1 h 57.

Je suis pressée de sortir d’ici. Le bar est bondé, mais je ne pense qu’à une chose : retrouver mon adorable Compliqué. J’ai des étoiles plein les yeux grâce à sa magnifique surprise… À l’heure actuelle, j’ai l’impression d’être sur un petit nuage cotonneux. Le sourire d’idiote que j’affiche doit être des plus ridicules.

J’ai tellement de questions à lui poser… Il faudra pourtant être raisonnable et ne pas le braquer ! Je souhaite que ce moment se passe en douceur, qu’il n’ait plus peur de m’avouer par la suite tout ce qui lui pèse. Je suis nerveuse et, comme toujours, j’enchaîne les bourdes : je me trompe dans les commandes et j’ai même cassé une bouteille !

De plus, Lucas n’a vraiment pas l’air en forme et, pour une fois, il n’assure pas du tout : je me demande ce qui le perturbe autant.

– Lucas, est-ce que tu te sens bien ?

– Qu’est-ce que ça peut te foutre, à toi !

J’ai un mouvement de recul. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit si agressif avec moi… Je ne me laisse pas impressionner et tente une nouvelle approche.

– Lucas, tu sais où me trouver si tu as besoin de parler. Tu as été là pour…

– Il y a du monde. Bosse et lâche-moi !

Je reste pétrifiée devant ce ton brutal. Je me liquéfie sur place et ravale ma salive avec difficulté. Les clients attendent et je suis forcée de me reconcentrer sur mon travail, non sans mal. Qu’est-ce qui lui arrive ? OK, ces dernières semaines, il m’évitait, ne m’adressait la parole que par nécessité, mais il restait sympa. Là, je ne comprends pas pourquoi ça a changé. J’aurais dit ou fait quelque chose ? Ce n’est quand même pas la bouteille que j’ai cassée ? Non, bien sûr que non. Je tente de capter le regard de mon collègue pour essayer d’entrevoir quelque chose.

Bon sang, Lucas, donne-moi un indice… Je ne sais plus du tout comment t’aborder !

Remarquant sûrement mon désarroi, il s’approche et se penche au-dessus de mon oreille. Mais à l’instant où il s’apprête à parler, ses phalanges se crispent sur le comptoir.

– Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « lâche-moi » ? Tu ne t’es pas assez foutue de ma gueule ? Garde ta pitié, je n’en veux même pas comme amie.

Je hoquette sous le choc. Mon sang se glace. Je baisse les yeux, ne cherche plus à répondre. Je crois que ce serait inutile… Pire, ça envenimerait les choses. Lucas me toise de travers dès qu’il en a le temps, entre deux commandes. Je ne sais plus comment me comporter. Ma journée, qui avait si bien commencé, est loin derrière moi.

Mon service étant terminé, je n’attends pas une seconde de plus et file récupérer mes affaires. Gabriel m’attend à l’arrière du Saphir et ici, l’air est irrespirable. Je fonce jusqu’à mon casier, talonnée par Lucas qui paraît également très pressé. J’attrape mon sac à main et essaye d’ignorer mon binôme.

– Rose.

Je me retourne et sursaute. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit planté juste derrière moi. Pourquoi s’approche-t-il comme ça ? Qu’est-ce que… L’acier froid de mon casier entre en contact avec mon dos. Déstabilisée, je tente encore de reculer. Je lâche mon sac à main, coincée. Lucas me fixe intensément, ses yeux perdus dans les miens. J’essaie de le repousser de mes deux mains, mais il m’emprisonne, fait barrage de son corps. Sa bouche s’écrase sur la mienne.

Non !

– Putain de merde !

Lucas recule d’un coup. Gabriel se tient à l’entrée des vestiaires, son regard noir me transperçant de part en part. Il me fixe, les mâchoires contractées. Ce que je distingue dans ses yeux me terrifie : une haine incroyable, qui me foudroie. Mon cœur percute violemment ma poitrine. Sans attendre, Gabriel exécute un rapide demi-tour et balance un grand coup de poing dans le mur avant de disparaître. Non, pas ça ! Je plaque ma main tremblante sur mes lèvres.

Réagis, Rose !

Je ne sais pas comment. Je recouvre un tant soit peu mes esprits et me lance aussitôt à la poursuite de Gabriel. Bordel, il faut que je le rattrape ! Totalement paniquée, je crie, hurle après lui. Il ne se retourne pas. Je cours, bouscule les gens et déboule comme une furie par la porte arrière du club. La Cadillac sort déjà en trombe du parking. L’acide envahit ma gorge, les sanglots arrivent par vague violente. J’avance de quelques pas, chancelante, ne sachant déjà plus où je me trouve. Ma poitrine se resserre. J’étouffe, mes jambes m’abandonnent et je m’écroule au sol. C’est un cauchemar ! C’est forcément un cauchemar…

– Rose.

Des mains essaient de me relever, mais je les repousse méchamment.

– Dégage !

– Rose, je…

– Ferme-la !

Je me redresse tant bien que mal, mes jambes ne coopérant pas vraiment. Je tangue jusqu’à la porte d’entrée et retourne ramasser mes affaires éparpillées sur le sol du vestiaire. Lucas ne me lâche pas d’une semelle, mais je l’ignore. Je peine à respirer entre mes sanglots.

– Je vais te ramener.

Je me retourne et le fixe.

– Ne m’approche plus jamais, tu entends !

Mon agressivité est incontrôlable, incommensurable. En cet instant, je déteste Lucas : mon rêve vient d’exploser en mille éclats à cause de lui. Il a tout piétiné, saccagé.

Je sors de là au plus vite et je cours, le cœur au bord des lèvres. Je n’ai plus conscience du temps, j’ai juste besoin d’aller vite, très vite, jusqu’à la maison. Je m’appuie sur la façade, à bout de souffle.

Il faut que je lui parle. Je dois absolument lui expliquer, lui dire la vérité. Il comprendra ! Et si ce n’était pas le cas ? Mon dos s’abat brusquement contre la brique. Je plaque mes mains sur mon visage et pousse un cri déchirant qui se répercute dans la nuit.

Je grimpe les escaliers quatre à quatre, m’arrête devant la porte. Désespérée, je me laisse glisser contre cette barrière, jusqu’à ce que mes fesses touchent le sol. Je ne frappe pas, sachant pertinemment qu’il n’est pas rentré. Je n’ai même pas les clefs, elles sont restées sur la table de son salon… J’attrape ma tête entre mes mains pour m’apitoyer un peu plus sur mon sort. Comment a-t-on pu en arriver là ? En un simple claquement de doigts, ma vie a basculé sur une pente des plus abruptes. En contrebas : un ravin obscur et effrayant. Il m’attend, prêt à m’engloutir. Je tressaille. Mon téléphone sonne. L’infime espoir que ce soit lui m’arrache à ma dégringolade.

Lucas…

Je crispe mes doigts sur la coque et sanglote.

J’essaie de joindre Gabriel une quarantaine de fois avant d’abandonner. Il est vital que j’arrange la situation. J’attendrai ici le temps qu’il faudra ! Qu’est-ce que je pourrais devenir sans lui ? Non… NON ! C’est impossible ! Je refuse ! Le souvenir de moi cherchant comme une folle désespérée son image sur mon écran m’arrive brutalement en pleine face. Hors de question que ça recommence, je ne m’en sens plus capable…

Je ne vis qu’à travers lui…

Je m’allonge sur le sol froid, fatiguée. J’attends déjà depuis plus de deux heures et je n’ai plus de batterie. Mes mains sont engourdies, mes yeux me brûlent et ma tête bourdonne. Je suis épuisée…

Des bras me soulèvent. Je les connais très bien… Hélas, ce ne sont pas ceux que j’aurais voulus… Mon esprit erre hors de mon corps, spectateur de ma descente aux enfers. Je n’arrive pas à émerger, j’ai tellement froid… Tout est froid, comme s’il n’y avait plus de vie autour de moi.

– Rose, tu es gelée.

Valentin me dépose délicatement sur le canapé et me couvre. Je me roule aussitôt en boule. Mon ami me caresse les cheveux, mais je ne ressens pas le réconfort habituel. Je ne ressens rien, comme si mon âme avait quitté mon corps.

– Heureusement que Lucas m’a prévenu. Beauté, dis-moi quelque chose, s’il te plaît…

Je n’ai pas envie de parler. Je ne suis même pas sûre d’en être capable, de toute façon. Je me retourne dans l’autre sens. J’ai l’impression d’être une coquille vide…

– OK, repose-toi. On verra plus tard.

Des murmures. Tout n’est que murmure. C’est à peine si mon esprit se réveille lorsque j’entends ce nom qui sonne comme une musique douce à mes oreilles.

Gabriel…

Je crois qu’en plus de mon meilleur ami, il y a Aude. Et un autre homme…

Gabriel ?

Non, c’est Haley. Tous me regardent en parlant. Je ne comprends rien. Tout est flou… Tout devient noir…

Je fixe désespérément la porte d’entrée, attends son retour. Parce qu’il va revenir. C’est obligé. Il m’aime et je l’aime…

Gabriel…

Je suis interrompue par Aude et Valentin. Ils tentent de me parler et de m’obliger à manger. Je crois même qu’à un moment on m’a portée jusque sous la douche. Je n’ai plus notion de rien, je ne me rends compte de rien.

Je sursaute alors que la porte s’ouvre. Quelqu’un s’approche. Ce n’est pas lui… Je baisse les yeux : il y a… une tasse dans mes mains ? Je me reconcentre sur la porte. Quelqu’un hurle. Étrangement, j’arrive à entendre.

– Valentin, j’en ai marre de la voir dans cet état ! Elle est comme ça depuis trois jours ! TROIS JOURS ! J’en ai rien à foutre. Maintenant, je l’appelle pour lui parler !

– Reste tranquille. Cameron s’en charge, il ne l’a pas encore trouvé.

Trois jours ? Il s’est écoulé autant de temps… Je me redresse, inquiète : Gabriel n’est toujours pas rentré…

– Non, mais regarde-la, sérieusement ! Il doit bien y avoir quelqu’un qui sait où il se cache !

– Aude, arrête de t’énerver, ça ne changera rien. J’ai appelé Josh, il cherche de son côté.

Josh… J’aimerais qu’il soit là. Juste pour la ressemblance.

– Et Lucas ? Tu lui as parlé à Lucas ! Elle commençait à s’en sortir et lui, il joue les connards et nous la refout en l’air !

– Arrête de hurler comme ça ! On arrangera les choses.

– Ouais, eh bien, y a intérêt que ça bouge parce que si je m’en mêle, ça ne sera pas la même chose ! Je file travailler, essaie de la forcer à avaler quelque chose.

– C’est pas gagné.

Aude passe devant moi et se retourne avant de sortir. Elle a une mine affreuse. À cause de moi ? J’espère pas… Il faut que je lui demande si ça va avec Cameron.

Je fixe toujours cette porte… J’attends quoi ? Je ne sais plus… Un miracle ?

Le tintement d’un verre dans la cuisine. Valentin. Enfin je crois. Je devais travailler… Il me semble. Je ferme les yeux. Je suis tellement fatiguée…

Du bruit dans la cage d’escalier.

Gabriel…

J’ouvre les paupières en grand, me lève et vacille. Mes oreilles bourdonnent tandis que je me précipite sur la porte, m’appuie au chambranle pour ne pas tomber. Mes jambes ne coopèrent pas vraiment, elles sont comme dissociées de mon corps.

– Gabriel !

Ma voix résonne étrangement contre mes tympans et brûle ma gorge sèche. Il ne se retourne même pas… Est-ce que je rêve encore ? Tant pis si ce n’est pas réel, il faut que j’essaye quand même. Mes jambes se mettent à courir. Je rate une marche, m’étale de tout mon long. Je relève vivement le nez.

– Attends, il faut que je te parle !

Il claque la porte, disparaît. Je laisse lourdement retomber ma tête sur la marche. Les bras de Valentin me transportent. De nouveau le canapé…

***

GABRIEL

Lieu inconnu, vendredi 28 juillet, 23 h 42.

J’appuie sur l’accélérateur pour faire monter la pression et je toise Chad dans son nouveau bolide, sûrement volé pour l’occasion. S’il croit qu’il a une chance… Il peut toujours rêver ! J’en suis à ma cinquième course en deux jours et je les ai tous allumés comme des gamins. L’avantage, c’est que quand tu t’en fous de déraper et de tomber dans le vide, les choses sont beaucoup plus simples.

Les drapeaux touchent le sol et je suis déjà en tête. Chad tente une embardée pour me doubler.

Rêve toujours !

Le pied au plancher, je dérape dangereusement au deuxième virage. Un coup d’embrayage et je repars de plus belle. Adrénaline, danger : j’exulte ! Un petit tête-à-tête avec la mort ! Le pied total !

Il a failli m’emboutir, ce con !

Les pneus crissent sur le macadam, mes phalanges blanchissent sur le cuir du volant. Je passe la ligne d’arrivée et exécute un demi-tour au frein à main pour m’arrêter. Et voilà, encore une victoire !

Je descends tranquillement et me dirige vers Chad qui s’extirpe de sa caisse avec la tronche du bon perdant.

– Tu fais chier, Gab. T’es vraiment cramé ! T’as conscience que t’as failli nous expulser tous les deux hors de la route ?

– Allonge la monnaie au lieu de jacter.

Je tends la main. Il y dépose une liasse de billets que j’enfouis aussitôt dans ma poche. Tous chambrent Chad tandis que je m’écarte du groupe. L’inconvénient de ces courses, c’est qu’il y a toujours trop de monde : un tas de nanas en chaleur affreusement exaspérantes et des types surexcités lourds à souhait.

J’aperçois la voiture de Cameron au loin. Je sais qu’il me cherche, mais je ne veux parler à personne : les sermons et toutes ces conneries de gonzesses, très peu pour moi. Je préfère rester seul. Je grimpe dans ma voiture et contourne la foule pour partir au plus vite.

J’allume la radio pour combler le vide dans ma tête, le vide d’émotions qui s’est installé. Tout ce que je ressentais, c’était grâce à elle… Maintenant, il ne reste que des cendres. Tout a brûlé à l’intérieur. C’est étrange comme ma vie est complètement dénuée de sentiments autres que la haine. Elle est redevenue ma meilleure alliée, a raflé tout le reste. C’était quoi ce virage stupide dans ma vie ?

T’es trop con !

Tout ce que j’entreprends, je le réussis. J’ai menti à tout le monde : mon doctorat en médecine expérimentale, je l’ai obtenu depuis un bon moment. Quelle connerie en y repensant… Je ne veux plus en entendre parler ! Ma carrière de modèle n’a jamais été aussi florissante. Et puis quoi ? Qu’est-ce que ça m’apporte ? De l’argent ? Je m’en fous du fric ! Je m’en fous de tout ! J’ai ce mal en moi qui me ronge et qui m’achèvera un jour ou l’autre ! Marre d’avancer dans le noir en sachant éperdument que je ne trouverai jamais d’échappatoire. J’y ai cru l’espace d’un instant, mais c’est toujours pareil : une illusion…

J’arrive aux abords de la ville, c’est le dilemme : passer à l’appart ou tracer. Pourtant il faut que je récupère quelques affaires. Le p’tit gars, il est à Jude, maintenant. Je lui ai largué après être passé en coup de vent chez moi, avant que Rose me rattrape. Reste à régler ma situation. Traîner à droite et à gauche commence à me taper sur le système. Je me gare au sous-sol de mon immeuble pour plus de discrétion et pour récupérer la Cadillac.

Le programme ? Déménager au plus vite et me barrer. Douglas se chargera de dénicher un truc n’importe où, loin d’ici. La page est tournée. Définitivement. Plus de cage d’escalier glaciale, plus de souvenirs, plus de réminiscences de choses qui me paraissent maintenant irréelles. Je m’empresse de monter les marches, déterminé.

– Gabriel !

L’écho d’un désespoir se répercute sur les murs, attise ma colère. Mes clefs dans la serrure. Ma mâchoire se contracte. Ma porte est déverrouillée. Un bruit sourd, une chute.

– Attends, il faut que je te parle !

Attendre ? Esquisse de sourire amer. Trop tard. La porte claque violemment. Un verrouillage rapide de celle-ci, de mon esprit. Une lourde inspiration et mes yeux se braquent sur le salon : fringues, jouets, croquettes… Tout jonche le sol. La bestiole roulée en boule sur un pull me scrute de ses deux billes vertes.

– Mais comment tu t’es arrangé pour entrer, toi ?

Elle se lève, le dos rond, et grogne comme un chien. Elle m’engueule, cette sale bête ! Encore un coup d’œil sur le chantier dans l’appartement. Une vague impression de déjà-vu m’assaille : il faut vraiment que je me barre !

Mais pour le moment, je suis cloîtré entre ces murs, guetté, épié. Mon sac prêt, je m’affale sur le canapé et patiente. La boule de poil se pointe immédiatement. Je la repousse une fois, deux fois. Pas possible d’être aussi têtue ! Lâche-moi les basques ! Même quand je m’en débarrasse, cette bestiole trouve le moyen de revenir. Je lui barre le passage d’une main. Ses crocs se plantent dans mon avant-bras.

– T’abandonneras pas, toi !

P’tit gars me fixe. Je le chope par la peau du dos et le soulève. J’observe cette tête de mule. Ce con ronronne.

– OK, ce sera toi et moi alors.

Je le lâche et il atterrit sur mon torse, s’y vautre en froissant mon tee-shirt.

– Par contre, t’as intérêt à te mettre à la bière !

Je soupire en glissant les mains dans mes cheveux, un vague sourire sur les lèvres. Les paupières fermées, je sombre dans le sommeil…

***

Un brusque tambourinement contre la porte me décolle du canapé. P’tit gars sursaute également et tombe au sol.

– Alcott ! Ouvre avant que je défonce cette putain de porte !

Cameron…

Il n’abandonne jamais, cet enfoiré ! Je me lève, déverrouille. Il déboule dans le salon comme une furie en me poussant.

– Tu fais quoi, espèce de crétin ? Tu crois que jouer à cache-cache te rendra service ?

Je ne rétorque pas et m’éloigne vers la cuisine. Il ferme la porte à clef sans que je lui demande. Son toc est bien pratique, quelques fois.

– Un whisky ?

– Ouais, et ramène-toi que je te parle.

Je sors deux verres.

– Ne te fatigue pas, je ne suis pas d’humeur.

– Tu n’es jamais d’humeur, ça ne te changera pas beaucoup. C’est quoi tout ce bazar ?

Je verse tranquillement le liquide brunâtre et ne réponds pas, me maudissant déjà de lui avoir ouvert. J’attrape les deux verres d’une main et la bouteille de l’autre. J’en aurai besoin… Je pose le tout sur la table et m’assieds à l’opposé de Cameron sur le canapé, avant de fixer l’alcool.

– Si c’est pour me parler d’elle, je t’arrête tout de suite. Oublie cette idée à la con.

Ma décision est prise. Je n’ai jamais été aussi déterminé et convaincu. Trois jours sont passés et le constat reste le même : nous n’avions aucune chance. Je pensais que…

Tu pensais mal, Alcott !

Je me suis trompé depuis le début. Lucas a juste été le détonateur avant la déflagration. Une putain d’onde sismique qui m’a ramené les pieds droits sur Terre.

– Pas grave. Si tu refuses d’aborder ce sujet, je vais plutôt te parler de mon connard de cousin qui a embrassé de force une petite blonde dans les vestiaires du Saphir.

– À d’autres, s’il te plaît !

– Je ne te la fais pas à l’envers, tu me connais. Ça sort de la bouche de Lucas, pas de la sienne.

Au final, ce petit con a plus de cran que je ne l’imaginais… Il assume.

Continue sur ce chemin, mon pote, c’est exactement ce qu’il me faut.

– Il ment pour lui sauver la mise et me la remettre à l’envers dès qu’il en aura l’occasion.

– Non, je te jure. Il était honnête ! Arrête tes conneries et analyse la situation. D’habitude, t’es un pro pour ce genre de trucs.

Je ravale le sourire prêt à surgir. D’un trait, je m’enfile le whisky et me remémore la scène avec dégoût. Je force le barrage déjà refermé sur cet épisode, serre les dents, visualise. Les lèvres de cet enfoiré sur les siennes, les yeux de Rose écarquillés de surprise, ses paumes en avant en signe de défense, son sac gisant à terre à moitié renversé. Je le sais, ce n’est pas une surprise : rien n’était prémédité… Sauf que je m’en balance, c’est mieux comme ça ! Beaucoup mieux pour elle, pour moi, pour tout le monde ! C’était la porte de sortie idéale et je l’ai prise : point barre !

– Je sais.

Je me ressers un verre calmement pendant que Cameron m’épie avec impatience, dans l’attente d’une quelconque réaction de ma part.

– Tu en es à ton troisième. Tu comptes te foutre minable ? C’est tout ce que ça te fait ? C’est une bonne nouvelle, pourtant.

– Non. Et soit tu bois avec moi, soit tu te casses. Je te laisse le choix.

– Qu’est-ce que tu transpires comme chaleur humaine, c’est fou !

Cameron secoue la tête, blasé, et j’avale cul sec le liquide qui brûle ma gorge au passage.

– Tu as ton matos dans la voiture ?

– Quoi ? Euh… Ouais il est prêt pour la soirée, mais ne me dis pas que tu veux un tatouage à cette heure-ci ?

– Descends le chercher.

– OK, mais je prends les clefs avec moi. Je te connais, tu serais capable de refermer pour te débarrasser de moi.

– J’y ai pensé, si ça peut te rassurer.

Un sifflement franchit ses lèvres et il secoue la tête.

– Sers-moi un verre et sort un truc à bouffer, j’arrive.

 

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