Ne rougis pas Saison 2 Tome 5
5. Jamais !
Jamais !
« Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c’est la raison de vivre, plus triste que de perdre ses biens, c’est de perdre son espérance. »
Paul Claudel
ROSE
Chez Rose, mercredi 2 août, 5 h 12.
Une main écrase ma trachée, m’empêche de reprendre mon souffle… Mes pupilles s’agitent désespérément dans tous les sens, mes pieds battent dans le vide, mes ongles arrachent tout ce qui passe à leur portée. J’ai du mal à respirer. Mes doigts se crispent, un voile trouble recouvre ma vue… J’étouffe. Une larme roule sur ma joue… C’est terminé. Mes bras tombent sur le macadam. Je n’ai plus mal…
– Rose, réveille-toi !
Une gifle me force à ouvrir les yeux et à avaler une grande bouffée d’air qui me brûle immédiatement les poumons. Je cligne des yeux, repousse brutalement le corps surplombant le mien. Des draps… un lit… Mon lit. Valentin me dévisage à l’autre bout du matelas, paniqué. Je frotte mon visage trempé de sueur, inspire profondément pour reprendre mes esprits. Je distingue Haley debout dans un coin de la chambre.
– Je vais bien, Val.
Ma voix est éraillée. Il s’approche et j’accepte ses bras, me blottis dans son étreinte.
– Non, tu ne vas pas bien.
Haley s’assied près de nous.
– Rose, je te conseille fortement de consulter quelqu’un. C’est la troisième fois cette nuit que tu cauchemardes.
Je me redresse. Depuis la soirée catastrophique de samedi, j’enchaîne insomnies et cauchemars. Trois nuits entières au bord du gouffre.
– Je me sens très bien. Laissez-moi, je suis juste fatiguée.
Ils se regardent un instant et Haley acquiesce.
– Poupée, on reparle de ça demain. Dors.
Mon meilleur ami dépose un baiser sur mon le front. Je m’allonge et ferme les paupières. J’attends qu’ils partent. La porte se referme et je me rassieds aussitôt. J’attrape mon téléphone qui n’affiche que du vide et observe un long moment mon fond d’écran. La cascade, merveilleux souvenir…
Je passe mon index sur le visage souriant de Gabriel et me laisse retomber en arrière. Je fixe le plafond. J’ai choisi cette chambre parce que je savais que son propre lit était juste au-dessus. Enfin, deux étages au-dessus si on compte la mezzanine. Si proche et pourtant si loin… Je soupire. Un long frisson désagréable parcourt ma colonne vertébrale, me pousse à remonter les draps jusqu’à mon nez.
Comme chaque nuit, je pleure toute seule. Mes amis ont déjà assez souffert, ils n’ont pas besoin de savoir ça. J’agis comme si j’allais mieux, mais c’est faux. Je suis en train de craquer physiquement et mentalement. Par moment, je perds totalement les pédales, j’essaie de m’accrocher, mais j’ai envie d’abandonner…
Je suis consciente d’être ridicule. On ne se rend pas malade comme ça pour un mec, mais ce n’est pas un homme comme les autres pour moi : il est le seul, l’unique. La seule personne qui ait transformé ma vie de cauchemar en un fabuleux rêve. Il lui a donné un sens. Et je refuse de croire que tout est terminé…
Je me lève pour me rendre à la salle de bains. Je passe de l’eau sur mon visage et étudie mon reflet marqué par le manque de sommeil. Le petit pendentif autour de mon cou ne me quittera jamais. Je l’attrape et l’observe un moment, avant de poser mes lèvres dessus.
La seule chose qui me reste…
Ma raison voudrait que je lutte pour m’en sortir, mais je suis lasse. Mon cœur de petite fille a été brisé mainte fois : à l’adolescence on l’a piétiné, à l’âge adulte on l’a maltraité et blessé à tour de bras… Et maintenant ? Il faudrait encore que je me démène pour qu’une autre catastrophe me mette définitivement à genoux ? Le rejet de Gabriel était trop violent, beaucoup plus blessant qu’un coup de poing.
Je m’assieds sur le carrelage froid… Comment trouver le sommeil après ça ? En plus, ce soir, je travaille… J’ai repris hier. Lucas a eu le bon sens d’échanger de bar avec sa sœur : travailler avec Roxanne ne m’enchante guère, mais c’est mieux comme ça. Et puis elle fait des efforts. J’ai toujours adoré Lucas : je sais au fond de moi qu’il n’a pas voulu ce qu’il s’est passé… Mais c’est arrivé et je lui en veux terriblement.
Comment décrire ma journée : une larve en pyjama qui ne sait pas quoi faire pour s’occuper. J’attaque le ménage, abandonne au bout de dix minutes, m’assieds devant la télévision sans être capable de choisir un programme. Je n’ai plus goût à rien…
Dix-huit heures arrivent et, amorphe, je traîne encore des pieds, toujours pas habillée.
Je suis consciente de la chance que j’ai eue : Josh a négocié avec son père pour que je ne perde pas ma place. Vu le nombre de jours d’absences non justifiées que j’ai accumulé et la colère d’Alessandro, ça tient du miracle si j’ai toujours un emploi. Être virée aurait été le coup de grâce qui m’achèverait.
– Rose, remue-toi un peu !
Ma meilleure amie commence à perdre patience avec moi, mais je ne lui en tiens pas rigueur. Je comprends qu’avoir un mollusque pour colocataire l’énerve. J’aimerais avoir une baguette magique et effacer ma vie, faire un reboot en mode sans échec.
– Oui, je me prépare.
Elle tourne dans tous les recoins du salon pour ranger.
– Ça fait trois fois que tu me le répètes ! Bouge-toi ! Je t’interdis de te laisser aller comme ça.
– Ouais, j’y vais !
Je suis toujours debout en plein milieu du salon et je bois mon thé au caramel à petites gorgées. La sonnerie ridicule de notre interphone retentit et Aude se précipite en sautillant pour ouvrir. Vu le masque de joie qui s’installe sur son visage, ce ne peut être que Cameron. Celui-ci déboule dans l’appartement et verrouille la porte. Pourquoi est-ce qu’il referme toujours comme ça ? C’est énervant à la longue ! Et il tourne quinze mille fois la clef alors qu’une seule fois suffit ! Il aurait un toc ? Bizarre…
L’élan d’amour de mes amis me fouette en plein cœur. Je tourne les talons, ravale l’énorme boule dans ma gorge avant que les larmes ne montent. Finalement, il est sûrement préférable que je me prépare… J’ai l’impression d’être à côté de mon propre corps, comme si je ne contrôlais plus rien et que j’avais enclenché le pilote automatique. J’ai ce malaise constant, comme une nausée insidieuse qui refuse de partir. Je me douche en observant les marques sur mon corps : ma dernière soirée m’a laissé des traces, les coups de coude à répétions ne m’ont pas épargnée. J’ai comme la vague sensation d’avoir toujours eu des bleus au corps et à l’âme depuis que je suis née. Qu’est-ce qu’il s’est passé pour que je mérite une vie pareille ?
J’enfile mon pantalon et m’arrête sur mon tatouage. De mon index, je frôle les traits noirs qui fleurissent sur ma cuisse. Je soupire…
– Vivre comme si j’allais mourir demain… C’est comme si j’étais déjà morte, si tu n’es plus là…
Je ravale les larmes qui menacent de couler et termine de m’habiller, il me faut une ceinture : je perds mon pantalon noir. Je me maquille ensuite pour cacher les dégâts. Voilà, je suis prête !
Cameron a décrété qu’il m’emmènerait travailler. Le Saphir n’est pourtant pas loin et marcher m’aurait procuré le plus grand bien, mais il a insisté. Je n’ai pas eu le courage de le contredire alors, maintenant, je galère pour trouver de la place pour poser mes pieds dans la voiture. Il est toujours aussi bordélique…
– Comment tu vas, petite fleur ?
Pourquoi se sentent-ils tous obligés de me poser cette question à tour de rôle ?
– Bien.
– Ce n’est pas l’impression que tu donnes.
Avec les efforts surhumains que je déploie pour qu’on arrête de me prendre en pitié, je pensais que ça aurait été moins flagrant. Mais, apparemment, cette fois-ci, je n’arrive à leurrer personne.
– Je vais comme quelqu’un qui vient de se séparer. Je pense que ça pourrait être pire.
Menteuse !
Je suis au plus bas et je ne tarderai pas à toucher le fond.
– Je suis désolé. Autant pour toi que pour lui. Gab a un sale caractère et est sacrément têtu, mais je suis certain qu’il réfléchira et qu’il se rendra compte de sa connerie. Laisse-lui du temps.
Tout le temps qu’il voudra… De toute façon, il ne me reste plus que ça.
– On change de sujet, s’il te plaît ?
Je tourne la tête pour regarder par la fenêtre et tenter de focaliser mes pensées sur autre chose. Je n’ai pas envie d’arriver au boulot en larmes.
– Mouais, tu as raison, petite fleur. Dis-moi, c’est bientôt l’anniversaire d’Aude et, comme tu le sais, je suis un peu nul dans ce domaine… J’aimerais bien trouver un cadeau qui lui plaise. Tu n’as pas des idées ?
L’anniversaire d’Aude ? Déjà ? J’ai totalement perdu la notion du temps ! Je suis une amie horrible… Je me retourne vers Cameron.
– Fais-la rêver.
– Comment ça ? Enfin, comment je dois m’y prendre ?
Ce grand baraqué a l’air d’un gamin à chaque fois qu’on évoque ces choses-là.
– Je ne suis pas une spécialiste, mais ton ami, oui.
– Qui ça ?
Je pince mes lèvres.
– Gabriel.
Il éclate de rire en se garant devant le club.
– Tu déconnes ?
Il n’y a que moi qui arrive à voir Gabriel comme il est vraiment ?
– Ce n’est pas une blague, Cameron.
Il plisse le front et semble toujours aussi sceptique.
– OK. Merci, petite fleur. Bon courage pour ce soir.
Je descends et me penche dans la portière.
– Tu y arriveras, ne t’inquiète pas.
Il m’offre un sourire gêné. Je referme et fonce déjà sur le trottoir. Je dépose rapidement mes affaires dans le vestiaire en me motivant pour affronter cette soirée. On ne peut pas dire que je sois d’attaque, mais il faudra bien ! Je suis en colocation et je dois ramener de l’argent. J’inspire profondément, tout en me carrant pour me donner une certaine prestance. C’est parti !
Je passe derrière le bar. Roxanne est déjà là et sourit à mon arrivée. Elle semble d’aussi bonne humeur qu’hier, ce qui me rassure immédiatement. Je suis quand même soulagée de constater qu’on a fini par enterrer la hache de guerre. Certes, elle ne deviendra jamais une grande amie, mais l’avoir comme bonne collègue, c’est déjà mieux que tout ce que j’aurais pu imaginer. Je me mets rapidement au travail et prépare mon côté consciencieusement. Je pile la glace et lève les yeux vers le bar d’en face, croise le regard de Lucas. Il se détourne aussitôt.
– C’est toujours froid entre vous ?
Je me retourne, surprise, vers ma collègue. C’est vrai que c’est sa sœur, elle est forcément au courant… J’acquiesce, ne sachant pas trop quoi répondre.
– Est-ce que tu es au courant qu’on lui a proposé une place au Diamant ?
– Euh… Non, je ne savais pas.
Je regarde à nouveau Lucas, mais il détourne la tête. Encore… Je ne sais pas pourquoi, mais la perspective qu’il parte me chagrine tout de même. Je me suis tellement habituée à travailler avec lui, à l’avoir eu comme ami, que ne plus le voir me semble presque inimaginable. Mais il faut que je me rende à l’évidence : c’est mon côté égoïste qui parle, parce que c’est la meilleure des solutions.
– Je pense que ça serait mieux pour lui. Il est en train de gâcher sa vie. Il bouffe son énergie à ne penser qu’à toi.
Mes doigts se crispent sur un verre. Je n’ai jamais voulu tout ça… Mais maintenant, je me rends compte à quel point j’ai été aveugle : Lucas a toujours essayé de m’éloigner de Gabriel. Le jour de notre fameux tatouage, il devait pertinemment savoir que son cousin était le meilleur ami de mon Compliqué. Et toutes ces réflexions sur les filles que Gabriel avait pu fréquenter… Malgré tout, je comprends ce qu’il ressent, ce qui l’a poussé à agir de cette façon. Aimer quelqu’un qui vous rejette n’est pas chose facile et j’en suis en partie responsable. Je lui ai permis d’espérer…
– Je suis désolée.
Je ne suis vraiment pas douée pour exprimer ce que je ressens et encore moins pour m’excuser, alors je vais toujours au plus simple. C’est mieux que de me perdre en explications ridicules qui ne mèneront nulle part.
– Ce n’est pas ta faute, c’est lui qui est tenace.
Étonnée, je relève le nez de ma caisse. Roxanne affiche une moue compatissante à mon intention. Tenace… Depuis combien de temps est-elle au courant ? Les portes du bar qui s’ouvrent coupent court à ma réflexion. Nous rejoignons chacune notre place, prêtes pour le service.
Il n’y a pas beaucoup de monde, mais c’est compréhensible. Le Saphir n’est jamais bondé le mercredi. Au fond, ça m’arrange plutôt bien. Je suis tellement fatiguée et mon corps est sous-alimenté, malgré mes efforts. Par moment, je vois même des étoiles… Je n’ai qu’une hâte : rentrer me coucher, même si je sais pertinemment que je ne dormirai presque pas.
Ce midi, j’ai eu une conversation sérieuse avec mes amis et Haley. Ils m’ont convaincue de prendre rendez-vous chez un médecin. Par contre, hors de question de passer par la case psy ! Quand j’étais petite, on m’a forcée à en voir des tas et cela n’a rien donné. J’ai juste besoin qu’un docteur me prescrive quelque chose pour dormir. J’observe mes mains trembloter en servant les consommations. Je suis à bout de nerf et de fatigue… Je me promets de m’en occuper demain, ça devient urgent. Ma raison, debout sur le bar, applaudit ma décision avec un sourire vainqueur.
Ah, ça va, toi ! Je n’ai pas besoin d’une leçon de morale !
Et voilà que je me parle à moi-même. C’en est presque pathétique. Je tente de me concentrer sur mon travail qui s’éternise. La relève finit par arriver, mais je dois encore rentrer à pied. Valentin avait décidé de venir me chercher, mais j’ai refusé. Hors de question de pourrir sa soirée avec Haley. Je souris en pensant à mon meilleur ami, à son air enjoué chaque fois qu’il parle de sa relation. Il mérite ce qu’il y a de mieux.
J’attrape mes affaires dans mon casier et enfile ma veste.
– Rose, besoin que je te ramène ?
Surprise, je me retourne vers Lucas, qui m’offre un sourire en coin, gêné.
– C’est gentil, mais je préfère pas.
Je suis moins fâchée, c’est un fait. Mais ce qui me pousse à refuser malgré mes jambes qui ne tiennent plus, c’est que j’appréhende de me retrouver en tête-à-tête avec lui. Je ne suis pas prête.
– Il est tard. Je culpabiliserais s’il t’arrivait quelque chose.
– Je la ramène !
Je fixe stupidement Roxanne qui s’amuse à faire tournoyer son trousseau de clefs autour de son doigt. Alors là, je ne m’attendais vraiment pas à ça ! Je suis sûre qu’elle me le propose pour protéger son frère. Quoi de plus normal, après tout ?
– Oui, je repars avec ta sœur. Ne t’inquiète pas.
– Super… Bon, je vous laisse.
Il enfonce les mains dans ses poches et s’éloigne tranquillement.
Je regarde Roxanne.
– C’était sérieux ta proposition ?
– Ouais, ça inquiète mon frère et je pense qu’il est déjà assez mal comme ça.
Je commence vraiment à m’en vouloir de lui avoir aussi mal parlé sur le parking, après « l’incident ».
– Je te suis alors.
Les pieds en compote, je lui emboîte le pas et nous nous dirigeons vers le parking des employés. Je suis soulagée qu’elle se soit garée par là-bas : ça m’évite de retraverser le Saphir. Après avoir dépassé les premières voitures, je regarde autour de moi : mais où va-t-on ?
– Tu es encore loin ?
– Tout à l’heure, le parking était plein alors je me suis garée au fond.
J’ai trop mal. Tant pis, j’enlève mes ballerines. Le macadam frais me soulage, mais je reste prudente, il ne manquerait plus que je m’enfonce encore un truc dans le pied ! Je me retourne vers le parking : nous avons dépassé les places réglementaires. Roxanne me conduit dans un coin qui n’est éclairé que par un lampadaire défectueux. La lumière vacille, c’est flippant. La sœur de Lucas est dingue : je n’oserais jamais me fourrer dans un endroit pareil. Je resserre ma veste autour de moi en essayant de la suivre.
Roxanne s’arrête net. Je ne comprends pas… Où est la voiture ? Mes yeux cherchent dans la semi-obscurité… Rien.
– Est-ce que tu souffres, Rose ?
Quoi ? Ma collègue se retourne et ses traits n’ont, subitement, plus rien d’amical.
– Qu’est-ce…
Elle s’avance. D’instinct, je recule d’un pas, submergée par un soudain malaise. Qu’est-ce qui lui prend ?
– Oui, la belle et douce petite Rose… La petite ingénue crève de douleur, hein ?
Elle me pousse brusquement du bout des doigts. J’écarquille les yeux, en lâche mes chaussures, perturbée par l’éclat malsain qui passe dans ses prunelles.
– Alors ? Putain, mais arrête de jouer le rôle de la gonzesse surprise ! C’est lassant à la longue. Et tu ne me la feras pas à l’envers !
– Roxanne, s’il te plaît, arrête. Je t’ai dit que je m’excusais… Je…
Son rire cinglant me cloue sur place.
– Oh, la pauvre petite Rose a peur ! Au secours ! Vas-y, crie ! Personne ne t’entendra ici, pauvre débile !
Mon pouls s’affole, mes mains deviennent moites. Il faut que je parte d’ici au plus vite avant que ça dérape.
– Je vais rentrer à pied.
Sa main empoigne mes cheveux alors que je tente de faire demi-tour. Son visage haineux s’approche à quelques centimètres du mien, tandis que ses doigts tirent sur mes racines. Je grimace de douleur.
– Espèce de pute, je l’ai vu, ton petit manège ! MON Gabriel ne te suffisait pas ? Il te fallait aussi MON frère !
Mes pupilles s’agitent frénétiquement, mon cœur s’emballe. Elle est complètement folle !
– Lâche-moi !
Elle me repousse brutalement en arrière. Je vacille et mon dos percute quelque chose… Un torse…
Un torse ?
Un frisson d’horreur me glace le sang. Mon corps entier se pétrifie au parfum âcre qui envahit mes narines. Je n’ai pas le temps de réagir qu’une main s’empare brusquement de mon cou, le comprime.
– Bonjour, ma puce…
Je serre fortement les paupières, refoule l’horreur que représente cette voix, prie entre mes lèvres entrouvertes pour que ce ne soit qu’un simple cauchemar. Je rêve, c’est certain ! Une gifle s’abat violemment sur ma joue, me poussant à ouvrir les yeux en grand.
– Regarde-moi, salope ! Voilà, c’est bien… Je ne te présente pas mon ami, n’est-ce pas, Rose ?
Je pousse un cri quand ce monstre ploie brusquement ma nuque en arrière. Une bouche alcoolisée s’écrase sur mes lèvres tremblantes, déclenchant un haut-le-cœur qui me broie violemment l’estomac. Le rire sadique de Roxanne percute mes tympans. Je tangue lorsque Alexis me relâche.
– Amuse-toi.
La voix d’Alexis se répercute en moi. J’ai l’impression qu’elle brise mes os un à un. Mes pupilles affolées vont de lui, imposant, à Roxanne, droite et fière. Je fixe le plâtre de mon pire cauchemar. Il est venu me faire payer pour la cave… Mon pouls désordonné bat comme un dératé contre mes tempes. Je calcule du coin de l’œil le chemin à parcourir pour m’échapper.
– Ma puce, ne te fatigue pas. Tu n’irais pas bien loin.
Un grand coup de poing m’arrive droit dans l’estomac, me coupe le souffle. Je me plie en deux, me tords de douleur devant l’air satisfait qu’affiche cette salope de Roxanne. Le regard lubrique d’Alexis braqué sur moi me file la nausée. Je suis foutue… Tout mon corps tremble alors que je peine à me redresser. Ma raison me hurle de courir, mais mes jambes flageolent.
Mon taser !
Du bout de mes doigts frémissant, j’atteins l’ouverture de mon sac, mais je suis vite interrompue par un sifflement vicieux.
– Non. Non. Non. Ma puce, voyons, ne sois pas idiote.
Terrifiée, je fixe le flingue qu’il extrait de son pantalon et exhibe devant mes yeux horrifiés.
– Putain, qu’est-ce que tu fais, Alex ? C’était pas prévu, ça !
Roxanne recule, subitement paniquée.
– Ferme-la, toi ! Ou dégage !
Elle me dévisage, puis le fixe. Cet enfoiré lui lance un regard noir dénué de toute humanité. Elle pâlit.
– Dégage !
Il ne lui en faut pas plus : Roxanne détale, me laisse seule face à ce monstre… Je recule, les deux paumes en avant. Des images de mon passé percutent mes rétines, se mélangent à la réalité, s’infiltrent douloureusement dans ma tête.
– Alexis, s’il te plaît, pose ça.
Il braque le canon sur moi, ses yeux injectés de sang me transperçant. Je déglutis, peine à respirer correctement.
– Alors, ça t’a plu la dernière fois ?
Je recule encore, mais il avance, menaçant, terrifiant…
– Alexis, pose cette arme… Tu pourrais faire une connerie.
Un sourire diabolique se forme sur ses lèvres.
– Est-ce que tu as pris ton pied à me voir sur cette foutue chaise ? Réponds !
Un coup d’œil désespéré vers le parking, mon unique échappatoire.
– Arrête, bordel ! Tu n’iras nulle part ou je te crève !
Il se rapproche encore, mon corps se tend. Le souffle écœurant de ce porc frôle mes lèvres. La bile m’arrive dans la bouche. Je tressaille au canon froid qui glisse lentement sur ma joue. Les larmes butent contre mes cils.
– Je te laisse une chance… Une seule… Toi et moi… On part d’ici… On oublie tout, et ça sera comme avant.
Jamais ! Jamais ! Jamais !
Est-ce que c’est comme ça que tout doit finir ? Oui… C’est terminé. Je suis arrivée au bout… Je suis incapable d’aller plus loin, de supporter encore une seule minute de cet enfer.
Je recule d’un pas, soutenant le regard surpris d’Alexis, et écarte les bras.
– Tu as déjà tout bousillé, alors, vas-y, termine le boulot. Tire !
Son œil tressaute, ses joues se creusent. Il serre les mâchoires, la haine transpire de son visage, me transperce de part en part. Je me redresse un peu plus.
Je n’ai plus peur de toi !
– Vas-y, bordel ! Tu n’es qu’une pourriture, un poison qui m’a foutue en l’air ! Je te déteste, je te hais plus que tout en ce monde ! JAMAIS, tu m’entends ! JAMAIS, je ne retournerai avec toi ! Je préfère crever !
Il braque de nouveau le canon sur moi, les dents serrées, mais je ne cille pas, déterminée, résignée.
– Tire, espèce de lâche !
Un cliquetis retentit à mes oreilles. Cette fois, c’est terminé… Tout est terminé… Je ferme les paupières.
Ma dernière pensée ne sera pas pour toi, espèce d’enfoiré !
L’image de Gabriel se matérialise…
Nos souvenirs…
Nos rires…
La déflagration se produit, résonne partout autour de moi. Mes jambes lâchent et je m’écroule à genoux, m’accroche à mon rêve, mon amour… Je ne ressens pas la douleur…
Je souris une dernière fois.
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