Notre part d'ombre
Partie II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Elle sortit du seau à glace l’une des bouteilles de pinot gris et se servit généreusement, hésitant entre aborder Raymond et faire semblant de ne pas savoir qui il était.
– Tu veux te saouler ? lui demanda Jesse en avisant le verre bien rempli.
– Non, répondit-elle.
– Vas-y mollo, Lor, dit-il avant de s’éloigner et de la laisser seule près du buffet des boissons.
Elle avala plusieurs longues gorgées de vin puis s’aventura dans le salon, à la recherche de ses collègues. Elle en repéra plusieurs et s’apprêtait à se mêler à une conversation, lorsqu’elle entendit son prénom.
– C’est Lorraine, non ?
Elle sourit.
– Bonjour, Raymond.
– Ouf, je suis content que ce soit bien toi. Je me suis dit que soit j’avais une mémoire exceptionnelle, soit j’allais me ridiculiser. Ça doit bien faire… quoi ? Quinze, vingt ans ?
– Dans ces eaux-là, oui.
– En tout cas, ça fait plaisir de te voir.
Il semblait sincèrement ravi, et Lorraine sentit son cœur se réchauffer.
– Moi aussi. Comment connais-tu Diane ?
– Mon épouse, Elizabeth, est très amie avec elle.
Il indiqua, un peu plus loin, un groupe de femmes, mais son geste était trop vague pour que Lorraine puisse identifier Elizabeth avec précision.
– Et toi ?
– Je travaille avec elle chez Stand Together.
– Ah, oui ! Je me souviens que tu bossais dans le social.
– Et toi, ton cabinet ?
– Oh, ça marche bien. Je pense tenir encore six ans, peut-être sept, puis imiter notre bonne chère Diane et prendre ma retraite.
– On est déjà aussi vieux ? s’inquiéta Lorraine en se touchant les cheveux, comme si la réponse s’y trouvait.
Raymond rit de bon cœur.
– Je pense qu’on s’en rapproche, oui.
Une femme les rejoignit alors. Petite et ronde, elle portait une blouse soyeuse extra-large et un pantalon de la même matière, le tout d’un rouge criard. Ses cheveux blonds étaient mi-longs sur le devant et coupés ras à l’arrière. Le genre de coiffure asexuée que Lorraine n’adopterait jamais.
– Bonjour, je suis Elizabeth, annonça-t-elle en souriant, avec la chaleur et le franc-parler d’une institutrice. Je ne crois pas que nous ayons déjà été présentées.
– Lorraine, répondit-elle en serrant la main que la femme de Raymond lui tendait.
– Lorraine ! répéta-t-elle comme si elle attendait de la croiser depuis le début de la soirée. Je suis enchantée de vous rencontrer enfin. Diane m’a si souvent parlé de vous.
– Vraiment ?
– Mais oui, bien sûr. Chéri, ajouta-t-elle en se tournant vers Raymond, tu viens de rencontrer Lorraine ?
– Non, c’est amusant, dit-il avec un petit sourire.
Il faisait au moins une tête de plus que sa femme, et pourtant à côté d’elle il semblait un peu rétrécir.
– Lorraine et moi, nous sommes brièvement sortis ensemble il y a quinze ans. Nous avions fait connaissance sur un site de rencontre !
Elizabeth écarquilla les yeux et une expression amusée se peignit sur ses traits.
– Mais non !
Lorraine sentait que le vin commençait à lui monter à la tête.
– C’est fou, hein ?
– Complètement dingue !
Puis elle éclata de rire.
– Diane ! cria-t-elle en se retournant.
Elle avait une voix d’institutrice qui portait très loin.
– Diane !
Leur hôte les rejoignit quelques minutes plus tard.
– Devine qui a fait connaissance grâce à un site de rencontre il y a quinze ans ? lui lança-t-elle, un sourire jusqu’aux oreilles.
Diane haussa des sourcils interrogateurs.
– Ces deux-là ! dit Elizabeth en prenant Raymond et Lorraine chacun par une épaule.
– Sans blague !
Jesse choisit ce moment-là pour se joindre à la conversation. Il souriait mais son regard était glacial, et Lorraine se tendit aussitôt.
– Qu’est-ce qui se passe, ici ? s’enquit-il en se plaçant derrière elle.
Il tenait une bière – la deuxième – dans une main, et il glissa le pouce de l’autre dans l’un des passants du jean de Lorraine, pour la tenir par la taille.
– Je suis Jesse, ajouta-t-il en s’adressant à Elizabeth avant de lancer un regard dédaigneux à Raymond.
– Bonjour, Jesse, lança Elizabeth avec un enthousiasme croissant, comme si chaque nouvel élément rendait cette histoire encore plus passionnante. Je suppose que vous êtes venu avec Lorraine.
– C’est ma femme.
– Je suis enchantée de faire votre connaissance à tous les deux. J’imagine que vous n’êtes pas encore au courant de la coïncidence qui nous amuse tant.
– Non, en effet, reconnut-il sans se départir de son sourire.
Il serrait Lorraine de plus en plus fort.
– Il se trouve que nos deux moitiés sont entrées en contact via un site de rencontre il y a quinze ans. Une chance pour nous que ça n’ait pas marché entre eux.
Jesse éclata de rire.
– Quelle chance, oui !
– On est sortis de ce pétrin avant que ça devienne vraiment à la mode, ajouta Raymond. De nos jours, il y a tellement de sites et d’applications.
– Sans parler de Tinder ! surenchérit Elizabeth en agitant les deux mains. Les jeunes se rencontrent sur ce site et se voient ensuite simplement pour… enfin vous voyez… pour tremper le biscuit… et puis ciao bonsoir. Finis, les dîners, les sorties au ciné, les rencontres avec les parents. Maintenant la jeunesse veut des applications uniquement dédiées au sexe, dit-elle en baissant sa voix, qui restait toutefois encore bien audible. On couche, et on jette.
– Tremper le biscuit ? répéta Lorraine, mais Jesse parla plus fort qu’elle.
– C’est répugnant, dit-il. Les hommes transforment les femmes en objets, ils les choisissent comme ils choisiraient une nouvelle voiture ou une nouvelle montre. Lorraine a deux filles que j’aime autant que si c’étaient les miennes. Ça me tue de penser que des hommes pourraient voir leurs photos sur un écran et décider de les sélectionner ou non.
La gorge de Lorraine se serra à la mention de ses filles. Tanya était mariée et n’était donc pas inscrite sur ce genre de site. Mais elle savait qu’il pensait à Nessa. Jesse avait un faible pour elle – tout simplement parce que Nessa en avait un pour lui. Lorraine savait qu’il l’évoquait pour la punir, pour la rendre jalouse. Et s’il le faisait à cet instant, c’était le signe qu’il était en colère. Elle l’éprouvait dans la moindre parcelle de son corps, de la même façon qu’on sent la nausée arriver. Il était fâché qu’elle l’ait traîné à cette fête, fâché qu’elle ait fréquenté Raymond autrefois, fâché qu’elle ait eu le toupet, et l’idée, de s’inscrire sur un site de rencontre quinze ans auparavant.
– Oh, mais les filles font pareil ! intervint Elizabeth. Elles sélectionnent les garçons elles aussi. Les torts sont partagés.
Elle lança un coup d’œil complice à Raymond.
– Enfin, les torts… et les avantages.
Raymond rit à gorge déployée, et Lorraine remarqua que Jesse le considérait avec sarcasme.
– Vous savez, reprit Elizabeth en se tournant vers Lorraine, vous devriez parler à vos filles d’un site qui s’appelle Bumblebee. Ou Bumbler. Quelque chose dans ce goût-là. C’est aux femmes de contacter les hommes en premier.
Elle adressa un sourire appuyé à Jesse.
– Quel meilleur moyen d’inverser les rapports, hein ?
Ils quittèrent la fête peu après, enfin pas avant que Jesse eût sifflé deux bières supplémentaires. Pendant ce temps-là, Lorraine se cacha dans la salle de bains pour fumer une cigarette à la fenêtre. Elle trouva de quoi se rincer la bouche dans le placard de Diane, puis elle retourna se servir un fond de vin pour masquer l’odeur de menthe.
Ils n’échangèrent pas un mot sur le trajet de la maison à la voiture, et Lorraine comprit aussitôt que c’était mauvais signe.
– Tu es en état de conduire ?
Au moment où ces mots franchirent ses lèvres, elle comprit qu’ils allaient déclencher l’inévitable dispute.
– Bon sang, Lorraine, riposta-t-il, rouge de rage. Si tu ne veux pas monter en voiture avec moi, demande à un de tes putains d’amis de te raccompagner.
– Mais si je veux monter avec toi, s’empressa-t-elle de répondre.
Tandis que Jesse démarrait et s’engageait dans la rue, elle imagina un scénario alternatif, dans lequel elle aurait, en effet, cherché quelqu’un pour la raccompagner. Raymond par exemple.
Jesse appuya sur l’accélérateur pendant la totalité du trajet, traversant à quatre-vingts kilomètres-heure des zones presque toutes limitées à quarante. Il ne marquait pas d’arrêt aux panneaux stop et faisait crisser les pneus dans les virages. Lorraine finit par le supplier de ralentir, et il accéléra encore plus. Elle resta muette la fin du trajet. Lorsqu’ils arrivèrent chez eux, elle pleurait. Elle courut dans la maison, et Jesse la talonna.
– Tu savais que ce type serait là aujourd’hui ?
Ils se trouvaient dans le salon, séparés par le canapé.
– Raymond ?
– De qui d’autre veux-tu que je parle, bordel ?
– Non, je ne le savais pas, Jesse. Je n’ai pas adressé la parole à cet homme depuis quinze ans.
– Vous aviez l’air plutôt intimes pour des personnes qui ne se sont pas vues depuis quinze ans.
– On faisait la conversation, Jesse, c’est tout !
Elle leva les deux mains en signe d’impuissance.
– Qu’est-ce que je peux faire pour te convaincre que je n’aime qu’un seul homme, et que c’est toi ? Tu es mon mari. Je ne désire personne d’autre.
Jesse la dévisagea en plissant les yeux et, l’espace d’un instant, elle eut l’impression qu’il allait entendre ce qu’elle lui disait, qu’il allait même peut-être revenir sur son jugement et accepter d’envisager les choses telles qu’elles étaient réellement. Mais soudain il eut un sourire étrange.
– C’était un bon coup ?
– Quoi ?
– Alors ? Réponds !
– Enfin, Jesse. On n’a même pas couché ensemble.
Jesse ricana puis contourna le canapé pour se retrouver à quelques centimètres d’elle.
– C’est ça.
De près, il sentait la bière, la transpiration et le déodorant.
– Je t’assure qu’il ne s’est rien passé.
– Et je suis censé te croire ? Je te connais, Lorraine. Réponds-moi.
Il sourit de nouveau.
– Ou alors… il était genre super mal équipé et tu cherches à le protéger ? Il bandait mou ? C’était quoi son problème ?
– Tout ne tourne pas autour du sexe, Jesse. On est sortis ensemble deux ou trois fois. Quatre max. Je n’ai jamais vu sa bite.
– Tu lui as montré tes seins ?
– Mais ça va pas !
Elle se détourna, et il la frappa.
Ce n’était pas arrivé depuis un bon moment. Des mois, presque six. Lorraine s’était persuadée que cette facette de Jesse avait disparu. Il s’en était débarrassé, ou alors c’était Lorraine qui avait changé. Elle était devenue plus forte, plus stable. Une cible moins facile.
Et pourtant ils étaient de retour à la case départ. Elle tomba à terre et Jesse s’assit sur elle, hors d’haleine. Il l’immobilisa d’un bras. De l’autre, il exerça une pression sur sa gorge, pas assez forte pour l’empêcher de respirer, mais suffisante pour la terrifier. C’était la première fois qu’il comprimait sa trachée, et elle paniqua, haletant et se débattant.
– Tu es trop vieille pour lui de toute façon, dit-il alors avec calme. Aucun homme ne voudra plus de toi.
Lorsqu’il finit par la libérer, elle ne ressentit, dans un premier temps, que du soulagement. Elle avala des goulées d’air et roula sur le flanc pour se dégager. Elle voulut parler, pourtant ses cordes vocales l’élançaient, son corps tout entier était pris de tremblements. Elle monta au premier et se mit au lit.
Et alors la tristesse l’envahit.
Les semaines suivantes, Jesse fit ce qu’il faisait toujours après coup : il devint doux comme un agneau. Il voulait que Lorraine se sente bien avec lui. Cette fois-ci, pourtant, Lorraine se surprit à penser à Raymond. Elle imaginait la vie qu’ils avaient, Elizabeth et lui : ils se retrouvaient le soir, après leurs journées de travail respectives, au cabinet pour lui, dans l’endroit où elle exerçait sa profession pour elle. Ils préparaient le repas puis regardaient la télévision. Elizabeth parlait de sa voix forte et enthousiaste, Raymond lui prêtait une oreille attentive et gloussait. Lorraine avait bien vu qu’ils s’appréciaient mutuellement, qu’ils s’aimaient. Elle était incapable de leur imaginer une vie intime cependant. Est-ce que Raymond était du style à tromper sa femme ? Cette pensée lui fit de la peine. D’autant que l’attirance qu’elle éprouvait pour lui – à supposer qu’il s’agisse vraiment de cela – n’avait rien de sexuel.
Elle le trouva sur Facebook. Elle avait un compte secret, qu’elle n’utilisait que sur l’ordinateur du travail. Jesse lui interdisait d’en avoir un. Il était trop jaloux, il se méfiait de chacun de ses nouveaux amis, et elle avait décidé de se connecter sans le lui dire, avec modération. Il n’était pas au courant de l’existence de ce compte. Elle avait choisi comme pseudo Lorrie Sal – pour Sally –, et elle n’avait mis aucune photo, ni aucune information permettant d’établir le lien avec elle. Pour sa photo de profil, elle en avait choisi une prise avec son téléphone un après-midi, pendant qu’elle promenait Sally. Elle représentait une fleur jaune au milieu de plantes grimpantes sur une clôture. Elle avait été touchée par cette fleur si inattendue dans ce décor. Elle avait même montré la photo à Jesse, qui avait à peine jeté un coup d’œil à l’écran de son téléphone.
– Artistique, avait-il lâché d’un ton moqueur.
La photo de profil de Raymond le montrait devant une attraction touristique. Il portait des lunettes de soleil et un sac à dos, il indiquait quelque chose en dehors du cadre. Lorraine imagina qu’Elizabeth était derrière l’objectif, qu’elle lui avait dit de sourire et de pointer le doigt. Lorraine l’ajouta à sa liste d’amis puis, après tergiversation, décida de lui envoyer un message privé.
Salut Ray ! Quelle bonne surprise de tomber sur toi après tout ce temps ! J’espère que je ne devrai pas attendre encore quinze ans avant de te revoir ! Bises. Lorrie.
Tous les jours où elle venait au bureau, elle se connectait à son compte dans l’espoir de trouver une réponse. Au bout d’une semaine de silence, elle se dit qu’il n’était peut-être pas un utilisateur très assidu de Facebook. Il ne postait jamais rien après tout. N’ayant toujours pas de nouvelles au bout d’un mois, elle finit par en venir à la conclusion qu’elle s’était trompée en pensant qu’il s’intéressait toujours à elle – que ce soit sentimentalement ou amicalement. Et elle ne s’expliquait pas pourquoi, mais elle avait le cœur brisé.
Pourtant un jeudi matin, en arrivant au travail, elle vit qu’elle avait reçu une notification. Le cœur battant, elle cliqua dessus. Raymond Schild a aimé votre photo. Elle cliqua de nouveau et sa photo de la fleur sur la clôture s’afficha à l’écran. Dessous, à côté du petit pouce jaune, se trouvait le nom de Raymond. Le cœur de Lorraine en fut réchauffé pour le reste de la journée.
Une semaine plus tard à peine, Selma, sa supérieure hiérarchique chez Stand Together, passa la tête dans la cuisine du bureau, où Lorraine participait aux préparatifs du déjeuner.
– Il y a quelqu’un pour toi.
– Qui ça ? demanda Lorraine, surprise.
Selma haussa les épaules avec une moue de mécontentement. Les visites à l’improviste n’étaient pas bien vues. Lorraine s’excusa auprès des autres membres de l’équipe chargés de la cuisine avec elle et suivit Selma à l’accueil.
Au début, quand Lorraine vit Elizabeth, la femme de Raymond, assise dans un fauteuil, elle sentit une bouffée de fébrilité l’envahir. Son premier réflexe, parfaitement insensé, fut de penser que Raymond voulait quitter sa femme pour Lorraine et que celle-ci était venue l’incendier. Mais lorsque Elizabeth se leva et que Lorraine vit son air inquiet, elle comprit aussitôt que ce n’était pas le cas.
– Lorraine, je suis Elizabeth, de…
– Je sais, je me souviens de vous.
– Je suis désolée de vous déranger au travail. Je cherchais le meilleur moyen de vous contacter…
Sa voix d’institutrice était étonnamment feutrée.
– Ce n’est rien.
Lorraine jeta un coup d’œil à Selma, qui ne perdait rien de l’échange.
– Prenez la salle de réunion, dit-elle sèchement à Lorraine, qui avait conscience de marcher sur des œufs.
Lorraine conduisit Elizabeth au bout du couloir et ferma la porte de la salle.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Elizabeth se pencha vers elle au-dessus de la table.
– Raymond a reçu un message très étrange, sur Facebook, d’une certaine « Lorrie Sal ».
Lorraine sentit qu’elle piquait un fard.
– Quoi ?
Elizabeth sortit son téléphone.
– On a rapidement compris que vous n’étiez pas à l’origine du message et qu’il avait sans doute été envoyé par votre mari.
Elle tendit à Lorraine son téléphone.
Raymond, je veux te voir. Retrouve-moi au Compton Inn & Suites vendredi à 17 h. Je t’attendrai dans le hall. Ne parle à personne de ce message.
– Je n’ai jamais envoyé ça, dit Lorraine, à la fois soulagée et prise de nausée.
– Je sais. Nous avons tout de suite eu des soupçons au sujet de ce compte. Regardez… il n’y a aucun post, rien. Nous avons compris qu’il y avait un second compte avec le même pseudo, le vôtre. Celui-ci est un double.
Lorraine explora rapidement la page et vit qu’à l’exception de la photo de la fleur sur la clôture, le compte était vide ; cette « Lorrie Sal » n’avait pas d’amis, pas de posts, pas de photos.
– Le message nous a paru tellement étrange, poursuivit Elizabeth. Ray me l’a tout de suite montré, et j’ai contacté Diane, qui nous a dit que Jesse avait une tendance à…
Elizabeth s’interrompit le temps d’observer Lorraine.
– … la manipulation.
Lorraine était mortifiée.
– Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment…
– Lorraine, j’ai remarqué une voiture qui venait régulièrement se garer devant chez nous. Une Honda Civic noire avec la plaque minéralogique 134GB2. Je suis presque certaine que c’est celle de votre mari.
– Je…
– S’il n’arrête pas de nous harceler, je n’hésiterai pas à aller trouver la police, reprit Elizabeth du ton d’un parent réprimandant un enfant qui s’est mal conduit. Vous devriez peut-être y aller de vous-même.
Elle se pencha de nouveau et ajouta, dans un murmure :
– Je me dois de vous poser la question. Est-ce qu’il vous frappe ?
– Non, répondit Lorraine par réflexe.
– Mais ça ne change rien. Se faire passer pour vous et envoyer ce genre de message…
Elle haussa les sourcils.
– Ça ne doit pas être très agréable.
Lorraine se raidit. Elle se sentait toute drôle à l’idée qu’Elizabeth, Raymond et Diane avaient parlé de son mariage. Elle regretta alors, avec un désespoir soudain, d’avoir envoyé un message idiot à Raymond. Elle se sentait humiliée qu’Elizabeth soit au courant, et Diane aussi sans doute.
– Je m’occupe très bien de mon mariage toute seule. Je le fais depuis dix ans.
Elizabeth hocha la tête brièvement.
– Je préférais vous prévenir.
Après une hésitation, elle poursuivit :
– Je ne sais pas ce qu’il mijote, mais tout ça n’est pas très rassurant.
Elle se leva.
– Je vais vous laisser reprendre le travail, maintenant.
Lorraine se leva à son tour, le cœur au supplice.
– À l’avenir, sachez que je ne peux pas recevoir de visite ici. Je n’y suis pas autorisée, et mon employeur aura une mauvaise image de moi.
Ce soir-là, lorsque Lorraine rentra à la maison, la voiture de Jesse n’était pas garée devant et elle en fut soulagée. Elle ne savait pas comment elle allait pouvoir aborder le sujet avec lui.
Elle rentra, nourrit Sally et se mit à faire la vaisselle qui traînait depuis le petit déjeuner. Quand Jesse arriva derrière elle, quelques minutes plus tard, elle eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait, tant tout alla vite. Il l’agrippa par les cheveux et lui frappa le visage contre le rebord de l’évier. Le nez de Lorraine le heurta avec une telle violence qu’elle poussa un hurlement de douleur. Il recommença, six ou sept fois, avec, chaque fois, plus de force.
Elle sentit ses dents contre ses lèvres, et ses lèvres contre l’inox. Elle entendit plusieurs de ses dents craquer, puis rebondir dans l’évier. Le sang jaillissait de son nez. La scène parut se dérouler en accéléré et au ralenti simultanément. La douleur était insoutenable, mais c’était surtout la quantité de sang et le fait de ne pas savoir quand ça s’arrêterait qui terrifiaient Lorraine plus que tout. Jesse parlait de la voiture de Raymond en vociférant.
Soudain, ce fut terminé. Lorraine s’écroula sur le carrelage en se tenant le visage comme s’il risquait, sinon, de tomber en miettes. Tout était poisseux de sang – son visage, ses mains, ses vêtements. Elle ne savait pas d’où une telle quantité pouvait provenir. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle ne vit que du rouge presque noir. Elle perdit connaissance.
À son réveil, plusieurs minutes après, elle était toujours adossée au placard de la cuisine et Jesse lui appliquait de la glace sur le visage.
– Hôpital, parvint-elle à articuler.
Il ne dit rien, elle se leva en grimaçant, et il ne chercha pas à la retenir. Elle récupéra ses dents dans l’évier, roses de sang, et les fourra dans sa poche. Elle prit le volant d’une main pour se rendre aux urgences. De l’autre, elle pressait une poignée de serviettes en papier contre sa bouche. Elle ne pleurait pas. Elle ne pouvait pas se le permettre, avec un œil si gonflé qu’elle ne parvenait plus à l’ouvrir.
À l’hôpital, les adultes dans la salle d’attente faisaient semblant de ne pas la voir, mais les enfants, eux, la dévisageaient, et elle ferma les yeux. Elle n’eut pas à attendre longtemps qu’un médecin la reçoive. On soigna ses blessures et on lui fit passer une radio du visage. Elle s’entendit dire qu’elle avait de la chance que son nez ne soit pas cassé. Elle se souvient d’avoir souri en entendant ce mot, chance. Les dégâts les plus importants se situaient dans sa bouche. Elle fut informée qu’elle devrait consulter un dentiste et un orthodontiste. Elle passa cinq heures aux urgences. Quand elle en repartit, son visage était devenu méconnaissable – les contusions avaient viré du rouge et du rose à l’aubergine et au dégradé de jaunes, évoquant un coucher de soleil malade. Sa tête avait doublé de volume. Dès qu’elle croisa son reflet dans le rétroviseur, elle se détourna.
Quelques jours plus tard, alors qu’ils patientaient ensemble dans la salle d’attente du dentiste, avec trois dents de Lorraine dans un sachet de congélation, Jesse avoua qu’il avait créé un faux compte Facebook à son nom et envoyé un message à Raymond en usurpant son identité.
– Qu’est-ce que tu espérais faire s’il était venu au rendez-vous ? demanda Lorraine, qui avait la bouche sèche et pâteuse à cause des médicaments qu’elle prenait.
Jesse baissa les yeux.
– Je l’aurais tué.
Elle allait le quitter. Voilà ce qu’elle décida alors. Elle n’avait plus le choix.
– Jesse…
Elle prononçait mal les s.
Il fixa ses yeux sur elle.
– Regarde-moi.
– C’est ce que je fais, Lorrie.
– Non. Regarde ce que tu m’as fait.
Elle fondit en larmes et lorsqu’il voulut la toucher elle le repoussa.
Il lui expliqua qu’il avait découvert son compte Facebook secret et qu’il avait trouvé le moyen de le pirater. Il avait vu le message qu’elle avait envoyé à Raymond et, depuis, il les suivait tous les deux – Lorraine et lui –, persuadé qu’il allait la surprendre en flagrant délit d’infidélité. Le jour où Elizabeth était venue voir Lorraine, elle avait pris la voiture de Raymond ; Jesse l’avait repérée sur le parking de Stand Together, et il était devenu fou de rage.
Lorraine fut absente du travail pendant dix jours. Dès son retour, le visage encore tuméfié et contusionné, des bagues aux dents, elle fut convoquée dans le bureau de Selma. Celle-ci ne perdit pas de temps.
– Lorraine, je suis désolée d’avoir à faire ça, mais ça ne fonctionne plus.
Le ventre de Lorraine se noua aussitôt.
– C’est à cause de mon congé maladie ? Je peux t’expliquer…
– Non, l’interrompit Selma. Tu n’es plus investie dans ton travail depuis un moment, Lorraine. Tu n’es qu’à moitié présente. Nos patients ont besoin de toi tout entière, en permanence. Je veux du cent pour cent. Pas cinquante, pas même soixante-quinze.
– Je peux le faire. Je peux me donner à cent pour cent.
Selma secoua la tête.
– J’ai déjà pris ma décision.
Puis elle soupira et parut sincèrement désolée un instant.
– J’aimerais que ce ne soit pas le cas.
Lorraine baissa les yeux. Elle faisait tout son possible pour ne pas fondre en larmes, mais elle était submergée par le naufrage de son existence. À presque soixante ans, elle était au chômage. Bientôt, elle n’aurait plus de mutuelle. Elle faisait compte commun avec Jesse, et ils n’avaient pas d’économies. La maison de Winter Street était à leurs deux noms, en revanche la nouvelle, dans le New Hampshire, seulement à celui de Jesse. Elle tenta de s’imaginer faire un autre travail – serveuse, baby-sitter ou n’importe quoi dans le social, si Selma acceptait de lui rédiger une lettre de recommandation. Et pour ça, il faudrait passer un entretien. Alors qu’elle serait défigurée et empesterait le tabac. Alors qu’elle serait nerveuse. Elle imagina Jesse débarquant dans un nouvel appartement, à un nouveau travail. Il la retrouverait, et il serait fou de rage. Elle haïssait sa vie avec lui. Mais une vie sans lui serait bien plus terrifiante.
Elle ravala ses larmes. Le visage de Jesse se précisa dans son esprit. L’avenir de Lorraine était clair, et il était aux côtés de son mari.
Lorraine ne raconte pas tout à Nessa. Elle lui en dit une bonne partie, même si elle omet certains détails. Elle ne parle pas des dents cassées, ou du fait que Jesse lui interdise d’avoir un compte Facebook. Elle avoue à sa fille qu’elle n’a plus de travail, même si elle ne peut pas se résoudre à prononcer le mot de renvoi. Nessa a l’air effrayée, inutile d’en rajouter. Elle ne répète pas non plus ce que la dentiste lui a dit, à la fin de son intervention.
– Échappez-vous, Lorraine, lui a-t-elle soufflé en soulevant son masque chirurgical bleu, d’une voix empreinte de panique. Je vous en supplie. De femme à femme. Vos jours sont en danger.
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Tanya court le risque de frapper quelqu’un. Elle ne peut pas s’en prendre à sa mère, songe-t-elle avec amertume, puisque Jesse s’en est déjà chargé. Et donc si elle frappe quelqu’un, ce sera Nessa – Nessa qui ne rendra jamais les coups. Tanya ne s’explique pas l’attachement de sa sœur pour Jesse. Comment peut-elle aimer un type pareil ? Car il s’agit bien d’amour. Elle le voit à la façon dont les traits de Nessa s’adoucissent quand il est là, dont elle le regarde, cherchant son approbation.
Dehors le ciel est capricieux, cuivré avec des nuages aubergine. Tanya prend le volant et abandonne sa sœur et sa mère au pub. Elle descend Main Street à toute allure, dépassant les boutiques pittoresques, les petits restaurants. Elle n’est pas d’humeur à se laisser charmer. Elle atteint rapidement un centre commercial et se gare sur l’immense parking pour aller acheter quelque chose à manger au supermarché.
Après avoir trouvé un sachet de minicarottes et un pot de houmous au rayon frais, elle déambule dans les allées, apaisée par la climatisation, les rayonnages de dentifrice, de tampons, de fournitures scolaires et de papeterie. Tout est à sa place. Le magasin est étonnamment calme. Les allées sont larges et propres. Les chaussures de Tanya cliquettent à chaque pas.
Elle déteste cette version d’elle-même, la femme qu’elle devient dès qu’elle reste trop longtemps au contact de sa mère et de sa sœur. Elle commence à avoir honte d’elles. Tout leur malheur finit par suinter peu à peu, c’est intolérable. Elles se transforment en caricatures d’elles-mêmes, leurs défauts sont amplifiés et exagérés. Elles reprennent invariablement, toutes les trois, leurs vieux rôles familiers, comme si elles jouaient à faire une sorte de reconstitution, qui n’est pourtant ni amusante ni nécessaire.
Tanya se retrouve dans l’allée de la puériculture. Elle regarde les langes, les sacs à langer, les crèmes et les lingettes, les pompes à lait, les coussinets d’allaitement. Elle ne sait pas à quoi servent la plupart de ces objets, et elle ressent soudain de la colère pour Eitan – qui l’a mise enceinte, qui aspire à une vie si conventionnelle. Elle prend un lot de bodys pour nourrisson, déchire l’emballage et en sort un. Il est à peine plus grand que sa propre main, et les manches sont si minuscules qu’elle en a le souffle coupé. Elle s’empresse de remettre le body à l’intérieur du paquet.
– Excusez-moi, mademoiselle.
Tanya fait volte-face et se retrouve nez à nez avec un employé du supermarché, un homme d’une cinquantaine d’années portant un gilet bleu marine sur une chemise bleu ciel.
– Vous avez l’intention d’acheter cet article ?
Tanya secoue la tête et remet le lot de bodys sur l’étagère.
– Je voulais juste vérifier la taille.
Il lui décoche un immense sourire et hoche la tête plusieurs fois, comme si elle venait de raconter une bonne blague.
– Nous avons une politique de tolérance zéro pour le vol à l’étalage dans notre enseigne.
Son ton est presque guilleret.
– Je n’étais pas en train de voler, mais si ça vous fait plaisir, je vais les acheter.
Elle place le paquet dans son panier avec les carottes et le houmous.
L’homme fait plusieurs pas dans sa direction.
– Puis-je vous accompagner aux caisses ?
– Je trouverai mon chemin toute seule, merci.
– Je me dégourdirais bien les jambes. Allons-y ensemble.
Tanya lui adresse son regard le plus assassin et tourne les talons, prenant la direction des caisses. Elle sait qu’il la suit.
– Vous êtes enceinte ?
Elle s’arrête net.
– Je vous demande pardon ?
Il l’a rattrapée et lorgne avec curiosité le panier de Tanya avant de poser les yeux sur son ventre.
– Vous êtes enceinte ?
– Ça ne vous regarde pas… Tim, ajoute-t-elle en baissant les yeux vers le badge de l’employé.
– Ne vous énervez pas comme ça, dit-il d’un ton léger.
De près, il a de petits yeux injectés de sang, et ses cils sont si pâles qu’ils sont blancs.
– C’est joyeux d’avoir un bébé.
– Je vais régler mes achats maintenant. Et je vous remercie de ne pas me suivre. Suis-je assez claire ?
Il la détaille de la tête aux pieds.
– Je suis navré de vous avoir contrariée.
– Je ne suis pas contrariée. Je souhaite juste que vous me laissiez tranquille.
Elle est déterminée à conserver son calme. Elle tourne les talons et se dirige vers les caisses. Elle sent toujours le regard de l’homme, vrillé sur son dos.
Elle ne s’autorise à pleurer qu’une fois arrivée aux caisses, près de la sortie du magasin. Elle en choisit une tenue par une femme et prend de profondes inspirations, pressant ses paumes contre ses yeux, comme pour les apaiser. Elle est furieuse, et elle ne sait plus contre qui.
Elle laisse le lot de bodys sur le présentoir de magazines et pose les carottes et le houmous sur le tapis.
– Bonjour, madame, lui dit la caissière.
– Bonjour.
– Carte ou espèces ?
– Carte, répond Tanya en la posant sur le terminal de paiement.
Ce bref échange lui a permis de se calmer. Une fois dehors, elle appelle Nessa.
– Hé, dit sa sœur en décrochant, tu es où ?
– Au supermarché, en bas de Main Street.
– J’ai discuté avec maman. Elle va parler au juge de la strangulation.
Tanya se rend alors compte qu’elle avait retenu son souffle.
– Bien, dit-elle avant de se remettre à pleurer.
– Ça va ? lui demande Nessa.
– Je reviens vous chercher au restaurant. Rentrons au motel, cet endroit me déprime.
Ce qu’elle ressent ressemble en réalité beaucoup aux frissons dans le ventre, mais ce serait trop bizarre, trop risqué de prononcer ces mots à voix haute devant Nessa.
– D’accord, lui répond-elle. On t’attend et dès que tu es là on y va.
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2003
L’idée avait germé chez leur père, plus précisément dans l’ascenseur, alors qu’elles descendaient à la piscine. Nessa avait seize ans et Tanya quatorze – elle venait de fêter son anniversaire. Elles ne s’étaient pas encombrées de vêtements ou de chaussures, et lorsque les portes dorées de la cabine s’étaient refermées, les deux sœurs s’étaient retrouvées face à leurs reflets miroitants : Tanya en deux-pièces blanc, avec ses jambes interminables et ses cheveux soyeux ramenés vers l’avant, sur son épaule ; Nessa, plus grande et plus plantureuse, avec sa poitrine difficilement contenue par son une-pièce noir, un chignon sur le sommet du crâne. Elles avaient vu combien elles étaient belles – pas seulement chacune, séparément, mais côte à côte, comme une illustration parfaite des opposés. Elles avaient ri en prenant la pose, puis s’étaient retournées pour admirer leur chute de reins.
Sur le trajet, l’ascenseur avait tinté et les portes s’étaient ouvertes sur deux hommes. C’était à leur tenue que Nessa les avait, dans son esprit, associés à des hommes plutôt qu’à des garçons de leur âge. Ils portaient le même genre de vêtements que son père lorsqu’il s’habillait pour le travail : chemise et pantalon en toile avec ceinture en cuir marron. Ils avaient une légère barbe. Des yeux brillants de jeunesse.
Ça n’avait duré que quelques secondes, et pourtant Nessa l’avait bien vue, cette façon qu’ils avaient de les regarder, de les engloutir : de jauger, cataloguer, fantasmer. C’était aussi évident que la pilosité de leur visage : Nessa et Tanya les excitaient.
Puis les hommes avaient baissé les yeux et étaient montés dans la cabine. L’ascenseur était reparti et ils étaient restés silencieux tous les quatre – eux faisant semblant de ne pas regarder les sœurs dans les portes réfléchissantes, elles, de ne rien remarquer. L’oxygène avait paru se raréfier, la tension devenant palpable. Il y avait le bruit de leur respiration et la largeur de leurs épaules ; l’odeur parfaite qu’ils dégageaient, mélange de déodorant pour hommes et d’un parfum musqué, boisé et mystérieux. Ils se tenaient jambes écartées, contrairement à Nessa et Tanya, dont les chevilles, les genoux et les cuisses se touchaient. Au moment d’atteindre le rez-de-chaussée, le corps entier de Nessa était parcouru de vibrations. Les deux hommes s’étaient effacés pour les laisser sortir en premier ; Tanya et elle avaient aussitôt traversé la moquette du hall en courant, pieds nus, conscientes qu’ils étaient là, derrière elles, et qu’ils regardaient leurs fesses.
– Tu crois qu’ils avaient quel âge ? demanda Nessa une fois qu’elles eurent sauté dans la piscine.
– La vingtaine ?
Tanya flottait sur le dos, les orteils hors de l’eau.
– Et nous, ils nous ont donné combien ?
– Plus qu’en vrai, répondit Tanya. Surtout toi. Avec tes seins.
– J’avoue qu’ils sont énormes, observa Nessa en leur jetant un coup d’œil. Je ne comprends pas, d’ailleurs. C’est juste deux boules de gras. Pourquoi on en fait toute une affaire ?
– Moi, je comprends.
Tanya considéra la poitrine de sa grande sœur d’un air songeur.
– Ils sont jolis, ajouta-t-elle.
Nessa les observa de nouveau, avant de tirer sur son maillot pour faire sortir son sein droit. Il était joli, en effet, doux et bien charnu, à demi immergé.
Tanya dévisagea sa sœur et, comme si celle-ci l’avait mise au défi, elle fit passer le haut de son deux-pièces au-dessus de sa tête. Elles éclatèrent de rire. D’un geste fluide, Nessa retira entièrement son maillot, et Tanya le bas du sien, qu’elles lancèrent hors de la piscine.
– Je me sens si libre, dit Nessa en décrivant de lents cercles sur elle-même pour sentir la caresse de l’eau sur tout son corps.
Tanya se hissa sur le rebord et se leva. Tandis qu’elle restait là, nue et dégoulinante, Nessa l’étudia, subjuguée par le corps de sa petite sœur et sa beauté si lisse : le creux de deux centimètres et demi entre les deux seins, la courbe légère des hanches, le nombril, petit croissant de lune fragile. Tanya avait toujours traité son corps comme une chose à affûter et à parfaire, comme une chose faite pour être regardée et admirée, mais de loin. Loin d’éprouver de la jalousie devant la silhouette de sa sœur, Nessa en ressentit de la fierté.
Tanya jeta un coup d’œil à la porte, et Nessa devina qu’elle aurait aimé que quelqu’un les surprenne. Les hommes de l’ascenseur. Ou n’importe quel homme d’ailleurs.
Tanya cambra son dos et étira ses bras au-dessus de sa tête. Elle plongea et fendit l’eau avec une telle grâce qu’elle ne fit presque aucun bruit.
– Qu’est-ce que ces types feraient, d’après toi, s’ils entraient, là, tout de suite ? lui demanda Nessa lorsque Tanya remonta à la surface.
– Je ne sais pas…
Elle se tourna de nouveau vers la porte.
– Peut-être qu’ils se baigneraient avec nous, compléta-t-elle.
Nessa admira son corps nu, sur lequel dansait l’eau bleue scintillante. Les détails étaient brouillés, mais les contours étaient bien présents. Personne ne l’avait encore jamais regardée comme ces hommes dans l’ascenseur, chez qui elle avait perçu un désir de la toucher.
– Et si aucun mec ne veut coucher avec moi ? lança-t-elle soudain.
Elle avait dit ça pour plaisanter, pourtant ses yeux s’étaient brusquement embués et son nez l’avait démangée, sans qu’elle comprenne très bien comment elle avait pu passer aussi facilement de la joie au désespoir.
– Bien sûr que des mecs voudront coucher avec toi. Il faut juste que tu attendes de trouver le bon.
Nessa hocha la tête. Elle en avait marre d’attendre. Elle avait épuisé toutes les réserves de son imagination, et les histoires qu’elle s’inventait ne l’excitaient plus. Elle avait pensé beaucoup trop souvent au serveur du mariage de leur père pour qu’il ait encore une réalité. Il était devenu un prolongement d’elle-même – une silhouette qu’elle avait complétée avec des détails de son invention et usée avec son désir insatiable. Elle avait déjà passé des heures, des jours, des années même, sans doute, de sa vie, à imaginer le garçon parfait.
– Dans le pire des cas, je pourrai toujours devenir une star du porno, dit-elle. Ou me prostituer.
– C’est ça, ouais, rétorqua Tanya en riant.
Nessa n’était pas certaine que sa sœur sache ce qu’était le porno ou la prostitution.
– À ton avis, ces mecs auraient été prêts à payer combien pour coucher avec nous ?
– Un million de dollars.
– Non, je suis sérieuse. Combien ?
– Aucune idée, répondit Tanya. Une centaine ?
– J’aurais dit cinquante.
– Attends, on vaut carrément plus de cinquante dollars, riposta-t-elle en regardant son corps nu. On est quand même canon.
– Tu crois ?
– Mais oui ! Regarde-nous !
– Je crois que ça me plairait, tu sais.
– Quoi ?
– De me prostituer.
Nessa barbota jusqu’au rebord, où elle s’accrocha, tout en continuant à remuer les jambes.
– Et si on essayait ?
– De coucher avec ces types pour de l’argent, tu veux dire ?
– Non, pas avec eux. Ils vivent dans cet immeuble. Ça craindrait. Il faut en trouver d’autres.
– Tu plaisantes, hein ?
– On pourrait s’inventer des noms de pute. On s’amuserait bien. Genre Crystal et Chandelier.
– Euh… non, gloussa Tanya.
– Ou alors Paris et London ? Je serais Paris, et toi, London.
– Je crois pas, non. Tu serais London, et moi Paris.
– D’accord… Ou alors Lola et Layla.
– J’aime bien ces pseudos-là.
Nessa commença à imaginer que l’un des hommes de l’ascenseur la déshabillait, mais elle chassa aussitôt ces pensées. Elle n’avait aucune envie de dévitaliser déjà ce nouveau fantasme.
Tanya se tenait au rebord elle aussi, et elle laissait flotter ses jambes derrière elle. Ses fesses dépassaient de la surface de l’eau, comme deux monticules roses, lisses et mouillés.
– C’est pas interdit par la loi de se prostituer ?
Nessa songea aux millions de vidéos classées X que des hommes regardaient tous les jours. Elle en avait visionné une sur l’ordinateur, un jour qu’elle était seule à la maison. Elle se l’était repassée le lendemain, le surlendemain et le jour d’après encore, jusqu’à la connaître si bien qu’elle pouvait reconstituer mentalement chacun des plans.
– Pas dans le Nevada.
– Ah, bon.
– Ni à Amsterdam.
– Comment on ferait ? insista Tanya. On ne peut pas simplement descendre dans la rue.
– On pourrait se créer un site internet.
Et c’est comme ça qu’une blague en l’air s’était transformée en projet.
Aucune d’elles ne s’y connaissait suffisamment en informatique pour créer un site, elles s’étaient donc contentées d’une adresse de messagerie électronique filleshot@hotmail.com – ça les faisait rire –, et d’un flyer. Elles avaient arrêté leur choix sur les pseudos Lola et Layla, et elles avaient glissé leurs prospectus dans une poignée de boîtes aux lettres de Cambridge. Elles avaient imprimé ceux-ci à la bibliothèque municipale, pour avoir la garantie que Lorraine ne pourrait pas tomber dessus par hasard.
Elles avaient jeté leur dévolu sur les maisons aux pelouses mal entretenues, avec des stores cassés plutôt que des rideaux. Elles avaient pris le soin d’observer les voitures qui pouvaient être garées devant, fuyant celles pourvues d’autocollants Bébé à bord, pour rechercher celles qui leur semblaient appartenir à des hommes seuls. Parfois, elles s’autorisaient un rapide coup d’œil par une fenêtre dans l’espoir d’apercevoir de potentiels clients. Il leur suffisait d’apercevoir un mouvement, même fugace, à l’intérieur, pour être prises d’un fou rire nerveux.
Pendant plusieurs semaines, personne ne les avait contactées. Elles ouvraient la boîte mail tous les jours, et plusieurs fois. « Alors ? » s’interrogeaient-elles mutuellement. Elles avaient fini, avec le temps, par se connecter moins régulièrement, et l’excitation suscitée par ce projet avait commencé à faiblir.
Puis un jour, un mail était arrivé. Elles étaient ensemble, dans le salon, quand elles l’avaient découvert. En voyant l’objet du message « Bonjour », et l’heure d’envoi, 17 h 03, elles avaient gloussé. L’idée que quiconque puisse leur répondre était grotesque – impensable, même.
– Oh, mon Dieu, dit Nessa. Est-ce qu’on l’ouvre ?
– Je ne sais pas… J’ai peur.
Bien sûr, elles avaient cliqué sur le mail et elles l’avaient lu ensemble en silence, en se tenant par la main de toutes leurs forces.